I.a sage-femme, couchée dans la pièce voisine, accourut
Hélène souffrit pendant une heure en cherchant à cacher à Maurice des angoisses dont elle eût été fiére et heureuse, s'il eût été cert.-inement le père de l'enfant. Maurice ne pouvait empêcher de grosses larmes de sortir de ses yeux.
L'enfant parut.
— Elle ne souffre plus, dit Maurice; c'est toujours ce chagrin là de moins.
Mais, ajouia-t-il, ce que je ne pourrai jamais ni oublier ni pardonner, c'est le plaisir qui a précédé ses souffrances.
XXXH.
Hélène, sitôt qu'elle eut recouvré quelques forces, regardait décote sans oser demaader son enfant; elle attendait que Maurice le lui présentât.
Maurice comprit le combat qui se livrait en elle; il en eut pitié.
Les dents convulsivement serrées, il se leva, prit l'enfant dans ses bras et dit !» Hélène : <■ Embrasse... notre lillc. •<
Hélène ne répondit que par un regard à tant de générosité ; mais ce regard pénétrait le cœur.
Maurice rendit l'enfant i» la femme qui le tenait;
Puis il sortit.
11 avait eu envie de lui briser la tète contre la muraille.
XXXIU.
H.WniCE A HÉLÈNE.
Écoutez moi avez calme, s'il est possible, 'Hélène, et soyez persuadée que l'amour seul que j'ai pour vous m'obligea la résolution immuable que j'ai prist\
Il est impossible que nous soyons heureux ensemble.
Le destin a mis entre nous un malheur ineffavabls.
Il faut que chacun de nous suive la route dans laquelle il a été jeté.
* .lamaisnous ne serons heureux ; mais au moins nous éviterons les liorriblcs tortures que nous nous faisons l'un à l'autre.
Uelournoz près de Leyen : depuis la lettre do lui que vous m'avez montrée vous en avez reçu deux autres.
Moi, je vais partir; quand vous recevrez celte lettre, je ne serai plus en Allemagne.
Il faut bien de l'amour pour consentir à vous perdre; mais je ne pouvais vous condamner à la misère, vous, Hélène, que j'aime tant.
Cette place que l'on me donne à l'ambassade, on la refusait à un homme marié ; je ne pouvais gagner de quoi vous faire vivre.
Et d'ailleurs, si le sort m'avait été moins contraire, une nuit, en contemplant votre bouche rose, vos dents, tout votre corps, salis des baisers d'un autre, je vous aurais étranglée, comme plus d'une fois j'enai senti l'affreuse envie.
Je ne te reproche rien, Hélène, car, je te !e répète, je t'aime, je l'honore plus qu'aucune autre femme. Je ne te parle pas d'une faute, je te parle d'un malheur, d'un malheur qui nous frappe tous deux, autant l'un que l'autre.
Résigne-toi à la vie dans laquelle le hasard t'a mise; sois riche, sois adorée, livre-loi aux plaisirs, fjule de bonheur.
Moi, je me rejette dans use vie errante et incertaine; je me laisse aller, comme la feuille jaunie par l'automne se laisse aller au vent.
Plus tard, après les premières douleurs passées, nous pourrons nous voir, être amis.
Le ciel ne nous avait pas faits l'un pour l'autre; il nous a fait payer cher les momens de bonheur dont nous r.ous sommes enivrés malgré lui; aimons-nous, mais regardonsnous comme un frère et une sœur que les lois humaines séparent à jamais.
Adieu, toi que j'ai tant aimée, que j'aime tant encore, toi qui as rempli pour jamais ma vie d'amour et de douleur. Adieu; je pleure en écrivant ce mol. Adieu... adieu!...
Hélène voulut répondre : elle saisit la plume, et d'une main précipitée et tremblante, écrivit :
" Vous êtes bien lâche. .. »
Elle s'arrèia. Où envoyer la lettre?
D'ailleurs, il est parti, et sa résolution est immuable. Elle jeta au feu la lettre commencée, et se prit à pleurer. Au même moment, Maurice disait adieu à Richard.
— Sois sûr, dit Richard, qu'elle retournera près de Leyen, qui en est plus amoureux que jamais.
— IS'oublie pas ton chapeau, ditFi.«cherwald; ne sois pas aussi distrait que moi. Je ne sais si je vous ai dit qu'il y a quelque temps je suis sorti d'une maison sans emporter mon chapeau. — Je suis par trop original.
L'AUTEim.
Arrêtez- vous un niomcHt, o notre lectrice!
Car, lors(|ue nous écrivons, nous aimons à nous figurer que le soir, au coin de l'âlre, dans une pièce éclairée seulement par la lueur du feu,
Etendu sur des coussins, entre deux ou trois femmes, nous contons nonchalamment une histoire, après avoir obtenu la permission de dénouer noire cravate.
Arrêtez-vous un moment, car nous allons abandonner, pendant trois ou quatre ans, Maurice et Hélène, Richard et Fischcrwald.
Et l'enfant d'Hélène, car nous n'aimons guère les vagissemens des petits enfaiis, et nous allons laisser k celui-là le temps degiaiulir.
" Il n'y a de jolis enfans que ceux dont on est le père. »
comme l'intervallo que nous mettons dans le récit exige que vous en meniez u-n peu dans la lecture ;
Si, ù l'heure où vous li.sc;; ceci, le soleil descend à l'horizon, et le vent porte les parfums des fleurs, allez vous promener quelques instans sous les arbres dont les cimes noircissent
UNE HEURE TROP TARD
allez enleiiiire le frémissement des feuilles; vous en reviendrez douce, bonne et disposée ù ouvrir V9tre cœur aux senlimens tendres et exaltés.
Mais si le soleil au zénith brûle la terre ;
Si les nuages laissent tomber la pluie qui les surchargeai t;
Si la neige s'atlacho aux branches nues des arbres-,
Donnez une heure à votre loiUtle, détachez vos cheveux soyeux, peignez leurs longues tresses, parfumez les, faitesvous belle, c'est un devoir pour les femmes; il est si doux de les voir; elles n'ont pas le droit de nous priver du bonheur de les admirer, elles n'ont pas le droit de ne pas être belles.
Maintenant, continuez.
Maurice, après un séjour de quatre ans en France, était enfin revenu en Allemagne, où il avait retrouvé Richard, possesseur d'une place lucrative dans l'administration, et Fischerwald avec une assez belle clientèle.
Pour lui, il s'était efforcé de s'amuser en France, et il avait dépensé tout l'argent qu'il y avait gagné. A son retour, pour prix de ses services, on lui avait donné dans l'administration une place très inférieure à celle qu'occupait Richard, mais qui lui rapportait de quoi vivre.
Richard et Fischerwald n'étaient pas changés plus que Maurice, et les trois amis avaient recommencé à vivre comme devant.
Personne ne put donnera Maurice des nouvelles d'Hélène; on savait seulement que le comte Leyen était en Italie, et on n'avait pas entendu parler d'elle depuis le départ de son ancien amant. On les croyait ensemble.
Maurice allait quelquefois se promener dans le parc où il avait passé une soirée avec Hélène, la dernière fois qu'il était sorti avec elle.
On élait ù l'automne; les feuilles des cerisiers étaient couleur de pourpre, les églantiers, les chèvrefeuilles, les aubépines étaient couverts de baies de différentes nuances de rouge.
Mais les occupations de Maurice ne lui permettaient pas d'aller à la chasse comme autrefois. — Richard et Fischerwald passaient leurs soirées à boire de la bière ;
Et le jardinier, dont il avait capté les bonnes grâces par quelques florins, lui permettait d'errer dans le parc et d'y respirera son aise.
Plusieurs fois il avait revu de loin les deux jeutses filles dont les robes blanches avaient autrefois glissé à ses yeux dans le feuillage, comme si elles eussent été deux dryades solitaires; mais il les avait toujours évitées.
Un jour cependant, comme il était couché dans l'herbe, ^-'-" loc «anies hipnâiras nui bordcnt le petit étang, il fut tiré dé sa rêverie par un cri'; il avança la tète et vit les deux jeunes lilles fort inquiètes et regardant dans l'eau.
Maurice se leva et leur demanda le sujet de leur inquiétude.
— C'est ma montre, monsieur, dit la plus grande, c est ma montre que j'ai laissée tomber dans l'étang; c'était une montre donnée par mon père, monsieur, et deux grosses larmes roulèrent dans ses yeux.
— Mademoiselle, dit Maurice, je vais vous la rendre. Habile plongeur, Maurice n'était retenu que par le désir
de se débarrasser de ses habits; mais la présence des jeunes lilles l'en empêchait; il ôta seulement saredingotle, se lit indiquer la place où était tombée la montre, disparut sous l'eau, et, au bout d'une minute, reparut en tenant la montr» par le cordon noir qui l'attachait. Quand il reparut, il trouva sur la rive un troisième personnage, c'était la mère des deux jeunes filles : le bord de l'élang était escarpé. Maurice, malgré le secours qu'on lui donna, fut obligé de se rouler sur la terre délayée, et parut dans un misérable état. On !e fit changer d'habils, et il retourna chez lui.
—Blanche, dit la plus jeune des deux jeunes fille», cet étranger s'est trouvé là fort à propos.
— Oui, reprit l'autre, je ne me .serais jamais consolée de cette perte; mais, ajouta-l-e!le en riant, et dans ses beaux yeux bleus qui souriaient, on voyait encore briller une larme, — une chose nuit ù ma reconnaissance, le héros de l'aventure est trop laid ; j'ai eu de la peine à retenir un éclat de rire quand je l'ai vu hors de l'étang, les cheveux pendans, les habits ruisselans et couverts de fange, et si gauche, si gêné dans ses mouvemens.
Cependant, à parler sérieusement, je voudrais le revoir pour le remercier.
Maurice, qui s'était aperçu de l'impression que son aspect produisait, se disait en s'en allant: — L'esprit des femmes est ainsi fait ; soyez brave, grand, généreux, honnête, si vohs pouvez, ce sont des qualités accessoires; quand vous ne les auriez pas, cela ne vous empêchera pas de réussir, pourvu que vous ne soyez pas ridicule; mais si un seul Instant vous êtes ridicule, vous êtes perdu.
J'ai eu tort; il eût mieux valu les faire rougir que de les faire rire. J'ai eu tort de ne pas me déshabiller.
Je suis sur, ajouta-t-il, que si une femme voyait son père disparaître dans un marais fétide, l'homme qui irait le chercher et repariiitrait noir d'une boue infecte, inspirerait à la femmeunevivereconnaissance, mais jamais d'amour; il vaudrait mieux laisser étouffer le père, et se désoler sur le bord du marais en phrases sonores et poétiques.
Maurice raconta son aventure à ses amis. — La maîtresse de la montre est blonde, dit-il; décidément, j'aime mieux les femmes blondes que les brunes; elles sont plus femmes, elles s'éloignent davantage de la ressemblance de l'homme. Les yeux noirs ont de la vivacité, mais une vivacité uniforme; leur langage n'a que quelques mots expressifs, mais toujours les mêmes ; les yeux bleus disent tout et de mille manières différentes; ils expriment jusqu'aux nuances les plus délicates et les plus difficiles à saisir.
Je compare les yeux noirs à un instrument qiH, tout mélodieux qu'il soit, a une gamme incomplète et ne peut donner les demi-tons.
Une chose bizarre, continua Maurice, c'est que, malgré ma prédilection réelle pour les yeux bleus, je me suis battu en France pour défendre les yeux bruns.
J'étais dans une maison où un officier tranchait sur tout avec un ton de supériorité fatigant ; je grillais de trouver un prétexte de le contredire; mais ma conscience m'en empêchait : cet homme ne pouvait me blesser que par la forme, car le peu d'idées qu'il émettait s'accordaient assez bien avec les miennes. Impatienté de me voir réduit au silence, pour ne pas sembler ajuster ma manière de voir sur la sienne, je me déterminai à contredire le premier mot qu'il prononcerait, ce mot exprimât-il mon idée la plus chère et la plus vénérée.
H parla d'une femme et dit : — Elle a les plus beaux yeux bleus qu'on puisse voir.
— Moi, dis-je, je préfère les yeux noirs.
— Moi aussi, monsieur, me dit-il, ou, pour mieux dire, je préfère les veux bleus et les yeux noirs ; mais votre assertion m'étonne, et vous. Allemand, au moins par patriotisme, vous devriez aimer les yeux bleus, car dans votre pays de patates je ne me suis pas aperçu que l'on portât beaucoup d'yeux
noirs. •
— Monsieur, dis-je, piqué de l'avantage qu'il avait sur moi et de l'épithète qu'il donnait à l'Allemagne, nous ne sommes pas comme les Français, nous n'aimons pas notre pays parce qu'il produit des melons et des olives, et nous ne plaçons pas le patriotisme dans de petites et ridicules prétentions. — La querelle s'échauffa, et nous nous battîmes le lendemain.
— Et, dit Richard, il va sans dire que tu re^us un coup
d'épée? . , . .
— Convme vous dites, ami Richard, parce que je n ai jamais pu trouver le moment d'apprendre à tirer, quoique j en sente l'utilité autant que personne, et que, si j'ai hoaua mémoire, c'est mon opinion à ee sujet qui vous a fait acquérir un talent dont j'ai été la victime.
iK
ALPHONSE KARR
— » m'astu pas |ardomié?<1it Richard.
— Moi, mon brave Richard, dit Maurice en lui tendant la main, je ne t'en ai pas voulu un soûl instant; les études que j'ai faites sur moi m'ont rendu induli^ent; je ne me crois pas le droit d'exiger que personne vaille mieux que moi.
— Ce qu'il y a de prodigieux dans ton histoire, interrompit Fischenvald, (juod mirabile ciictu est et vix credibile , c'est qu'à la fois admirateur des yeux bleus., tu t'es batiu pour les yeux noirs^ et aussi par amour de la patrie, pour lequel \\i professes un si grand mépris.
— Ohl dit Maurice, c'est unn petite et ridicule chose que l'homme.
XXX vn.
DIEr ET LHS llUtlMES.
— EL l)iin ! mon puurre ciIûiIdcI, bous Dvons donc tué notre père ? — Que voulezvous, mon bon gendarme, chacun a ses petits défauts.
■■ '^ I.e bon Dii»u est toiijour.? pour les phis
gros escadrons.
(TDRENNB.
Les trois amis allumèrent leurs pipes, versèrent de la bière, et Maurice continua :
—■Il n'y a rien, dit-il, d'égal à la petitesse de l'homme, si ce n'est sa vanité; créé par le caprice de Dieu, l'une des plus fetiics enlre les innombrables formes qu'affecte la matière, moindre dans l'univers créé qu'un grain de sable dans la mer, il a jugé à propos de se créer un Dieu, de lui imposer sa petite grandeur et ses petites passions, de le mêlera ses (luerelles, de lui prêter de la colère, et même de lui donner sa sotte figure, de l'envelopper de vêtemens roses et bleus. Il existe des discussions écrites où deux auteurs soutiennent deux opinions touchant la chevelure de Dieu : l'un, dont j'ai oublié le nom, prétend qu'elle est rousse; l'autre, l'historien Joséphe, soutient qu'elleest couleur noisette.
Un athée, que l'on brûlait, cédant à la douleur de la flamme qui le dévorait, s'écria: «Ah! mon Dieu!.i— Vous avouez donc qu'il y a un Dieu? dirent les bourreaux ; mais l'athée, du sein de la flamme et de la fumée, s'écria : <■ Façon de parler. »
Eh bien ! il y a moins d'impertinence envers la majesté divine dans cet athée que dans ses bourreaux. L'homme qui nie Dieu est un imbécile ; s'il avait contemplé une fleur ou une goutte d'eau, il n'aurait pas compris Dieu, il l'aurait senli, et il aurait courbé la tête. Au moins, par sa négation, il avoue qu'il est trop petit pour comprendre la grandeur de Dieu ; mais ceux qui prêl«nt leur secours à Dieu pour le faire respecter, ceux-là sont atrocement ridicules et insolens.
Ceux-là aussi sont insolens et ridicules qui pensent que leurs hommages sont agréables à Dieu, et que leur encens sent bon pour lui. Mais le comble de la vaniié humaine, le plus haut point de bouffonnerie où l'homme puisse atteindre, c'est quand il craint d'offenser Dieu; c'est quand il croit l'avoir offensé, et en témoigne les regrets.
Lui, qui ne peut anéantir ni une goutte d'eau, ni un grain de poussière, lui, toujours enfermé dans les mêmes passions, dans les mêmes joies, les mêmes douleurs, lui qui passe sa vie à rire chaque jour de ce qu'il a fait la veille et de ce qu'il fera le lendemain...
O homme! msn pauvre ami , avec quelles' armes penses-tu blesser Dieu, et (|uelle est donc sa partie vulnérable?
O homme I Dieu est tout ce qui est ; Dieu est la mer, le ciel et les étoiles ; Dieu est la terre et l'herbe qui la couvre ; Dieu est les forêts et le feu qui dévore les forêts ; Dieu est à la fois les arbres qui semblent mourir de vieillesse, et les jeunes rejetons fécondés par la pourriture des vieux arbres ; Dieu est l'amour qui rend les tigres caressaus, et qui force les papillons à se poursuivre dans les luzernes. Dieu est celte
poussière fecûndequi,desélamines du palmier mile, est portée par lèvent sur les fleurs du palmier femelle, qui s'épanouissent pour la recevoir; Dieu est en même temps et ces deux palmiers, et le vejnt qui secoue leurpoussièfe, et les fruits qu'ils produisent. Dieu est les hommes qui pourrissent dans la terre et les violettes ^\\l\ tirent leurs couleurs et leurs parfums de la pourriture des hommes. Dieu est les hautes montagnes et les insectes microscopiques.
Et toi qui, je le répète, ne peux anéantir un grain de poussière, tu crois offenser Dieu !
Pauvre petite créature I tu me sembics ce fou qui étouffait, parce qu'il craignait de renverser les maisons par son haleine; ou cet autre qui refusait de déhanasser sa vessie, dins la crainte de submerger le nionde.
Tu crois oiTeiiser Dieu!... mais regarde celui qui, selon toi, a le plus offensé Dieu. Le soleil cesse-lil de caresser son front ' I>s parfums des lleur> devit-unent-ils fétides pour lui? L'eau des ileuves recule-t-ellc devant ses lèvres sèches? Les fi uns deviennent-ils Je la cendre dans sa bouche? La terre se dérobe-t-elle, l'herbe jaunit-elle sous ses pieds?
Non que je sache.
Dieu t'a jeté dans la vie, et t'a renfermé dans des limites infram-liissables. — 'J'a chaîne te permet de cueillir quelques Heurs, et de le piquer les doigts à leurs épines, à droite et .1 gauche. — Mais il ne t'en faut pas moins parcourir la même roule que ceux qui t'ont précédé et ceux (jui te suivront. Il te faut mettre tes pieds dans l'empreinte de leurs pieds, — et Dieu s'occupe peu de les joies , de tes douleurs et de tes insultes.
Il y a longtemps, quand j'étais enfant, j'ai vu se noyer un homme. Quatre lois il reparut sur l'eau, avec d'horribles convulsions; les yeux hors delà léte, les dents entrées les unes dans les autres. Il disparut enfin sous une touffe de nénuphars et de fraisiers d'eau.
Tandis que le malheureux expirait sous leurs feuilles, dans d'affreuses tortures, le soleil dorait les fleurs blanches des fraisiers, dans lesquelles des mouches venaient s'enfoncer en bourdonnant. Le .soleil n'était pas moins vif, les fleurs pas moins parfumées.
Celle indifférence de la nature m'a frappé , et m'a éclairé.
xxxvin.
Les désirs sont 1.'» richesse du pauvre, et DP minent que les riches.
Maurice était allé faire une visite aux propriétaires du parc. Il avait été parfaitement reçu et invité à se promener aussi soufent qu'il le jugerait convenable.
Depuis ce jour, il le jugeait convenable très fréquemment; il y passait tous les insTans dont il pouvait disposer.
La solitude où vivaient les deux jeunes filles leur rendait la présence de Maurice agréable; en outre, quand il ne sortait pas de l'eau, il avait une belle et noble figure. Sa conversation, quehiuefois un peu trop profonde pour plaire à tontes les femmes, était néanmoins le plus souvent spirituelle et attachante par l'exaltation à laquelle il se laissait al er.
Les deux jeunes filles sont belles.
Pauline, I plus jeune, a les cheveux et les yeux noirs ; plus grande que sa sœur, elle a en elle quebjue chose de majestueux et d'imposant; toutes ses formes sont plus prononcées ; sa voix est pleine et sonoie. Elle aime à monter à cheval ' t .'i chasser à travers les bois. Si, dans la promenade, il se rencontre un ruisseau, elle l'a franchi avant qu'on ait pu lui donner la main. Dau' d'autres momens, sa démarche et ses yeux prennent de la langueur; ses regards incisifs se voilent. Aussi Ignorante ijue sa sœur, on voit cependant qu'elle soupçonne le plaisir. — Aimée d'un homme inquiet et entreprenant, elle partagerai' l'ambition, les dangers et la gloire de son amant.
Pauline est une femme pour vous suivre dans la vie réelle
LiNE HEURE TROP TAUD,
cl positive, ou plutôt pour y maiciicr avcc.vGus du même pas, quelque mauvais et difliciles que soient les chemins. — Pauline, amanle, vous suivrait et vous enivrerait de voluptés partagées dans les bois pleins do ronces, — sur un grabat, dans la plus pauvre mansarde, sur le sabh; aride du désert et sur les roches algues et euuverles de neijfe. — Pauline oublierait le Itoid, la fatigue, la soif et la fji.ii, sous les baisers de son amant, et ses baisers à elle les lui l'craieut oublier.
Pauline a ;\ donner, <le plaisirs et de bonheur, tout ce que la nature en a fait pour l'homme.
lllanche, l'aînée, a de longs cheveux blonds qui retombent sur son cou en boucles ondoyantes; ses yeu\ d'un bleu céleste ont un regard lei t et doucement péuéfrant ; elle est petite, Siin corps est frêle et voluptueusement abandonné; sa démarche cependant est si l'gère qu'on n'cnlend pas ses pieds dans i'Iierbe : — quand elle marche, on dirait un oiseau, qui, d'un in.slant à l'autre, va ouvrir les ailes et s'envoler. — Si, près d'elle, une idée de plaisir physique se glissait dans les senlimenî qu'elle inspire, on la rejetterait comme un sacrilège, on craindrait de profaner cette angélique ligure; on n'oserait lui laisser entrevoir une telle pensée, qu'elle semble ne devoir jamais ni partager ni comprendre ; on craindrait de gâter le bonheur qu'on éprouve soi-même, — car elle semble ne pas appartenir a la nature pby.^ijue; On dirait une fee, une riante fiction, une d-i ces formes fantastiques que prend la fumée et que votre haleine détruit; il ne faut piesque aucun eilurt a l'imagination pour lui supposer des ailes l?.leuàtres et une lumineuse auréole autour du front. — On serait désagréablement surpris de la voir manger.
1! n'entre rien dans sa tête ni dans son cœur qui ne soit exclusivement féminin. — Faible et peureuse, dans toutes les actions de sa vie elle a besoin de secours et d'appui ; elle n'a de force que ce qu'il en faut poyr danser : elle n'a d'âme que ce qu'il en faut pour aimer; la gloire, l'ambition ne lui sont rien. — iSonchalanîe, elle sensblo faite pour dormir, enfoncée dans un lit de roses, et vivre de rausique et de parfums. Forcé de donner une partie de ses jours aux soins de la vie positive, — comme le pilota qui jette à la mer une gfande partie de sa cargaison pour sa'iver le reste, — le poète trouverait près de Blanche l'oubli de la vie réelle. Il vivrait de cette vie idéale et poétique, qui n'est pas l'aile pour l'homme, et doîit son Sme exaltée dérobe le secret à la natureavare.
Blanche serait pour lui celte femme qu'il a rêvée, et dont l'image ne lui a fait trouver que désappointement et dégoût dans les bras des femmes et au sein des plus vifs plaisirs, — parce qu'il a entrevu un bonheur qui est au delà de la vie, terre promise qu'il voit de loin, mais sur laquelle il ne mettra pas le pied.
Mais il faut que Blanche, dans un asile reculé, tendu de pourpre, soit entourée ^e fleurs et de parfums, qui semblent s'exhaler d'elle ; il faut que ses pieds ne touchent jamais le pavé des rues, et ne marchent que sur de riches tapis, ou sur les gazons fleuris. 11 faut qu'on n'entende près d'elle aucun son, même lointain, qui puisse rappeler la vie prosaïque; on ne doit entendre que le frôlement de sa rôle de gaze, les sons de sa harpeou de sa voix, plus douce encore et plus mélodieuse. — Et, si elle s'abandonne dans vos bras, il faut qu'une douce résistance, toujours renouvelée, Hiêle à vos plaisirs comme un sentiment de profanation et Ai sacrilège; — il faut que la nuit les couvre de ses ombres, et que votre maîtresse meure dans vos étreintes , sans ces manifestations d'ardeur et de jouissance qui feraient le charme d'une autre femme. Blanche doit être une divinité qui se laisse offrir un encens trop grossier pour elle; elle ne doit jamais s'abandonner entièrement, elle doit vous laisser toujours quelque chose ù désirer^ pour ne ['as perdre le charme mystérieux qui l'entoure.
Exalté et poétique comme il l'était souvent, et aussi aventureux et hardi, Maurice avait en lui de, quoi charmer l'une ou l'autre des deux jeunes filles.
Ma s il ne se décida pas assez proniptement à faire un clioix.
Et le (on i^^nical qu'elles étaient venues à prendre avec lui
donnait. "1 leur liaison quelque chose de presque fraternel.
Il n'y a rien d'embarrassant comme d'être trop familier nvec nne femme dont on est amoureux; on perd tous ces indices inintelliKibles pour les autres et si importans pour un amant ; .vous ne pouvez comprendre ni vous faire comprendre; un serrement de main n'a plus aucun sens; si vous voulez mê.Tie, on vous laissera lonner un iiaiscr; vous avez le droit de presser le bras sans (pie' l'on y fasse attention; on ne se donne pas la peine de vous craindre; vos regards uo troublent ni n'embarrassent. •*■
Pour faire comprendre que vous êtes amoureux, il ne faut plus seulement faire nailre un sentimcKt, il faut tu détruire un pour en mettre un autre ù la place. ■— Il faut dire ouvertement : Je vous aime ; et peut-être faudra-t-il ajouter : Je vous aime d'amour.
L'ami d'une femme peut, à la faveur d'un moment et d'une occasion, devenir son amant; mais l'homme qu'elle n'a jamais vu a mille l'ois plus de chances favorables que lui pour réussir.
L'amour d'un inconnu trouble, surprend, enivre; celui d'un ami est comme le feu dont on s'approche par degrés-, il peut échaull'er, il ne brûle pas.
Il y a toujours dans l'amour beaucoup d'illusion et de curiosité : — quand on a exprimé le jus d'un limon, que ce soit -dans une limonade ou pour s'en laver les mains, on jette également l'écorce.
11 en est de même de l'homme que l'on a connu et aimé , comme amant ou comme ami. Il n'y a plus rien de nouveau ^en lui, — et d'ailleurs, on le voit tel qu'il est.
Car l'amour d'ordinaire ne dure que jusqu'au moment où il allait devenir raisonnable et londé sur quelque chose.
C'était là des mystères que Maurice, qui avait étudié les femmes avec amour, ne pouvait ignorer; mais le profond théoristene brillait pas dans la pratique ; cependant c'était un garçon qui i4agnait beaucoup à êire connu, et s'il se fût prononcé pour Blanche ou pour Pauline, il est probable qu'il eût réussi.
!! s'en aperçut, et allait se décider pour Blanche, quand arriva ce que nous ne tarderons pas à raconter.
Un jour Blanche dit à Maurice :— • Connaissez-vous madame Rechleren?
— Beaucoup, dit Maurice.
— Kous allons à un bal qu'elle donne dans cinq jours. Pauline vint près d'eux. Blanche se tut.
Maurice était enchanté, les i)arolcs de Blanche lui avaient fait bondir le cœur : elle désirait le voir chez madame Rechtereii;mais elle n'exprimait son vœn qu'à moitié, c'était un mystère entre elle et lui : — une jeune lille ne craint personne autant que l'homme qu'elle aime, — et elle craignait de lui laisser voir son désir.
Mais un peu après elle ajouta : — Faites- vous inviter chez madame Rechteren, nous serons ensemble.
— Ah! dit Maurice, elle ne m'aime pas : elle n'osern^*, ni si clairement à moi, ni surtout devant sa sœur, m'exprimer l'envie de me voir; — elle ne pi'aime pas.
D C\E DISSERTATlOxN Qll ElT tS RÉSULT,\T.
Celui-là sera heureux, qui se peut tapir en sua fovf r, quelque pauvre qu'il soit.
j (mq>taig>'f.)
j —Pour celte fois, dit Maurice, je suis décidé à me marier.
• — Et, dit Richard, pcnses-tu te marier néanmolHS?
' — C'est le seul état raisonnable, continua Maurice. — Au
1 commencement de la vie, l'homme est tellement gonflé d'exis-
ALPHONSE KARR
tence, ^u'il la répand de tous côtés; il voudrait avoir autant d'amis qu'il y a d'iiûnimes ; il ne pense qu'A étendre ses relations; il veut cûnnaître et être connu; — mais, plus tard, quand il a senti que chaque affection est une nouvelle prise que nous donnons à la douleur, que nous ajoutons à nos maux tous ceux de l'homme que nous aimons, et encore ceux qu'il nous fait lui-mfmc, — d'autant plus facilement que nous nous présentons à lui sans défense, et qu'il est facile de décliirer la main que nous lui tendons nue pour presser plus éîoiti-nient la sienne ; — quand, blessé de toute part, il s'est replié sur lui-même, comine la tortue relire sa tète et ses liatles sous son écaille, alors il songe à resserrer sa vie, il pense qu'au liru de se diviser entre tous, il vaut mieux s'e donner entier à quelques-uns, qui se donnent entiers !i lui ; — il veut s'isoler du bruit qui l'étourdit, cl l'empêche de se sentir vivre, — de l'ambition qui l'enlrainc malgré lui 'lans son tourbillon, — des amours-propres, si faciles à blesser, si fatigans à ménager; il veut vivre dans une maison fermée et dans un jardin entouré de hautes murailles. — Pour cela, il faut une femme et (|ucli|ues amis.
— Mais, dit lUcluud, tu m'as déjà dit tout cela, et lu ne t'es pas marié.
— Tu réveilles un triste souvenii', dit Maurice; j'ai été bien faible, ou bien lâ( lie, mais je ne pouvais sii;)porter la llétrissure d'Hélène ; si je ne l'avais pas quittée, je l'aurais tuée
par mes chagrins et mes soupçons, et, d'ailleurs, j'étais trop
pauvre.
H se tut un moment ; puis, passant sa main sur son front et sur ses yeux, comme pour dissiper une image pénible, il continua :
— Je vais épouser l'une des deux jeunes filles dont je t'ai parlé ; je me renfermerai avec elle dans cette charmante maison qu'elfes possèdent. I,à, je ne vivrai que pour elle, pour toi, pour Fischcrwald; je serai heureux (autant qu'il est donné ù l'homme de l'être), sous des arbres donl:-,ersor.nc ne me dispuicra l'ombre ([ui sera mienne.
— Pour celte fois, dit Richard, ton plan est séduisant, et tu me donnes envie de faire comme toi.
— Je serai heureux, poursuivit Maurice, car je rr2gi>'ai pas légèrement; j'ai longtemps et profondément réiléchi sur ce sujet.
A mon entrée dans la vie, j'avais cru la femme un ange,
une créature du moins bien supérieure à l'homme ; Je m'étais
.= .,oc.\ miPi noint. O.'ttc idée que je m'é-
trompé, je ne un ai H—- 1 . ' '"s que les
lais faite de la femme a empoisonné tous les pis'-'-»- - • femmes ont pu me do ner, toujours j'ai été cruellement désappointé. .
Mais si la nature n'a pas créélafemm- telle que je me 1 étais imaginée, je la referai pour mon usage.
Richard sourit.
Maurice contifiua : —Pourquoi pas? L'homme est-il donc tel (jue la nature l'avait primitivement créé? N'est-il pas semblable à ce couteau-, auquel on avait fait remettre successivement deux manches et trois lames?
Je ferai de la femme une divinité malgré elle ; — je la grandirai par mon culie. Enivrée de mes adorations, elle se croira lin ange, elle ne voudra pas avoir la faiblesse et la pelilcsse d'une femme; —je relèverai sur un piédestal si haut, qu'elle n'osera pas en descendie : — l'homme (lue vous appelez brave n'ose pas fuir ; — elle sera forcée de jiistilisr mes hommages ; adorée comme une divinilé, il lui faudra agir comme une divinité: —elle sera emprisonnée d;ms la brillante auréole dent je l'entourerai.
Et moi-même, je m':ibuserai. On respecte la pierre qu'on a adorée longtemps, comme le vase dans lequel on a déposé un suave parfunî. — Il n'y a pas de tron.; si pourri qu'on n'en puisse faire un dieu ; — les dieux tels que les liomsi js se les font ne sont qu'un objet quelconque sur lequel on convient de réunir ses hommages : —si l'on ne vénère pas l'objet, on vénère au moins les boamages qu'on a réunis sur lui.
Aussi, y a-t-il dans l'amour deux époques, séparées par une crise xî-ifficile.
Le premier attrait de l'amour est la nouveauté; presque tous les amours meurent avec elle, car alors il n'y a plus rien :
— la nouveauté n'est plus;-4'habitude n'est pas encore. — Mais si l'amour survit à cette crise et devient une habitude , il ne meurt plus.
Ma femme sera par moi traitée comme un ange, je neveux pas que ses pieds niarehent suj la terre dure; le satin seul et le velours doivent faiie ses vêtemens; la batiste la plus plus fine louchera seule son corps; sa chambre sera somptueuse; tous ses sens seront caressés par la musique et les parfums; elle ne mangera pas devant moi; elle me dérobera toutes les iiilirmités delà nature humaine, — et nous aurons deux lits.
— Ouf! dit Richard, la chute en est jolie... amoureuse, surtout.
— Plus que vous ne le croyez, sage Richard ; mais je vous expliquerai cela dans un autre moment, il faut que j'aille chez mon tailleur.
Seulement, songez que c'est une grande chose pour le bonheur que d'avoir à placer son amour à tort ou à raison.
— Et, dit Richard, que vas-tu faire chez ton tailleur?
— Me commander des habits pour dans quatre jours. — A ce propos, je suis chargé d'une invitation pour toi et pour Fiseberwald: c'est un bal rtez midame UeehterPn.
— Comment seras-tu habillé?
— Tout en noir: un gilet et une cravate de velours, un habit doublé de velours.
— Ce sera fort bien, toul-àfait bien. A propos, sur laquelle des deux demoiselles as-tu fixé ton choix ?
— Je ne suis pas encore décidé, dit Maurice. Maurice mentait.
Mais, comme il craignait d'échouer dans ses vues sur Blanche, il ne voulait pas annoncer d'avance un but qu'il pouvait manquer.
Les deux amis se quitlôient.
Piichard alla chez son tailleur.
Maurice oublia d'aller chez le sien.
IN n.vL OL' MAUWCE NE PUT DIRE U\ MOT.
Maurice arriva au bal, conduisant Blanche, Pauiû"? "^^ '^"■' mère.
— Duel est ce danseur si bien mis ? deman Ja Blanche.
Maurice suivit ces ^i^. Ï'I^^Z^ ll« l^l'^n'-'''^- "»''« }^ contredanse était finie, et le danseur s'était perdu dans ta
foule.
— Il est, dit Blanche, tout vêtu de noir ; sa cravate, son gilet cl la doublure de son habit sont en velours noir ; c'est un costume qui donne beaucoup de noblesse.
— Oui, dit Pauline; je l'ai vu, il est très bien.
Maurice se mordit les lèvres. Il éla'-t allé trop tard chez son tailleur, et ses habits ne pouv.iient être prêls que pour le lendemain.— 11 avait une cravate blanche, un habit brun, un gilet violet, un pantalon noir. — Il eût trouvé son costume ridicule dans un aulre ; — cela l'embarrassa.
Quelques instans après, vint près de lui le cavalier qiii avait attiré l'atlention des deux jeunes filles. — C'était Richard. ^Maurice le prit par le bras et l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre. — Maudit Richard, dit-il, tu m'as volé mon habit. •
— C'est , dit Riehard, un hommage rendu à ton goiV,. Pourquoi n'as-tu pas le tien?
Maurice n'insista pas-, il ne voulait pas sembler y mettre autint d'importance qu'il y en mettait réellement-, il répondit :
— Le Riien n'était pas prêt.
Après quelques insians, Maurice oublia cette contrariété. Assis avec Richard sur un divan, il se mit ù examiner le b»l.
— Comme ces femmes sont nues, dit-il; passe entore aux femmes mariées, si leurs maris les laissent annoncer ainsique, dès (lu'elles sont épouses d'un bomrae, elles appartien-
' lient à tous.
UNE HEURE TROP TARD
Mais, au moins, les mères devraientclles penser ((u'elles n'ont pas ledroit, en décollelant ainsi leurs lilics, de les ])rostiiuer aux regards, pour les donner ensuite, salii s par les yeux et les désirs de tous les danseurs , h un mari qui les croit vierges, parce ((u'eiles n'ont pas reçu la dernière earesse, à un imbécile qui ne pense pas qu'un regard souille une femme.
Et encore si elles étaient plus belles ! Mais vois cette seule jeune tille, avec cette robe à ta vierge, qui ne laisse voir que le cou, et qui le dégage si gracieusement. Comrae elle est jolie, et comme celte m.odeslie l'embellit encore!
— C'est, dit Richard, une confidence que lu ne ferais pas aux deux demoiselles que tu as amenées. Car, sans être très décolletées, elles le sont beaucoup plus que celle-ci.
— Pourquoi pas ? dit Maurice ; — pour plaire aux femmes, tout le monde s'épuise en complimens. On n'attaque Ja place que par un côlé; il y a avantage à se présenter du côté qui n'est p;;s attaqué, et par conséquent pas défendu. D'ailleurs, les femmes, avant tout, veulent plaire ; elles n'ont rien ù faire près de ceux qui les trouvent adorables, et puis se récrient à chacun de leurs gestes, à chacune de leurs paroles. Mais li un homme ne les admire pas sans restriction, c'est celuilà qu'elles veulent charmer; et, s'il ne se rend pas de suite, il a beau jeu, et peu', faire une benne capitulation.
L'orchestre appela les danseurs ; il se fit un grand mouvement h la faveur duquel Maurice eut triple place sur le divan. Richard le quitta et se rapprocha des clames.
Il invita Blan he, qui répondit qu'elle était engagée; Pauline l'était également. Quand l'orchestre joua la ritournelle, Fischerwald vint chercher Pauline. Blanche regardait autour d'elle d'un air inquiet.
— Yolredanseur ne vient pas? dit Richard.
— Il m'a oubliée, reprit Blanche.
— Je n'aurais pas cru qu'aucun ho mme en fut capable; il faut qu'il soit lou.
— Vous devez le savoir, dit Blanche en souriant. C'est celui qui vous a pris le bras il n'y a qu'un instant.
— Maurice'. 11 est là-bas étendu sur des coussins qu'il n'est pas près de quitter. Permettez-moi de le remplacer ; j'en serai bien heureux, et lui-même me saura bon gré d'avoir réparé, autant qu'il est en moi, son incroyable étourderie.
Blanche hésitait ; il manquait un couple à la figure : Fischerwald vint les chercher.
— Ce monsieur qui est venu vous chercher, demanda Blanche, est-il aussi un ami de monsieur Maurice?
— Lequel?
— Celui qui danse avec ma sœur.
— Quelle est votre sœur?
— Celle qui a de si beaux yeux uoirs.
— Oui, c'est, comme moi, son ami intime. En effet, votre soeuif a les yeux presque aussi beaux que les vôtres.
— Les siens sont plus grands.
" — Je ne crois pas; mais, en tout cas, les vôtres sont bleus.
— Je préfère les yenx noirs.
— Je ne suis pas de votre avis. Les yeux bleus conviennent mieux à une femme. « Les yeux noirs sont plus vifs qu'expressifs; ils expriment profondément ce qu'ils disent, mais ils ne peuvent tout dire. Ils sont semblables à un instrument mélodieux qui n'aurait que quelques notes. Les yeux bleus, au contraire, expriment toutes les nuances, même les plus délicates et les plus insaisissables; c'est un instrument mélodieux et harmonieux qui possède tous les tons et les demi-tons. »
Maurice, en voyant de loin danser Richard avec Blanche, comprit sa bévue, et se mit en rente pour en venir faire ses excuses. Il arriva comme la danse finissait. Toutes les personnes (lu salon se divisèrent en petits groupes et en conversations particulières. -
— Voici encore, dit Maurice, une jeune personne avec une robe à la vierge. Quand ce costume ne serait que décent, ce serait un avantage; mais encore il sied parfaitement.
— C'est ce que me disait monsieur, interrompit Blanche,
en désignant Richard ; et sa remar(|ue m'a rendue si honteuse, que je n'oserai plus quitter mon écharpe.
— Quelle cravate as-tu li? dit Richard à Fischerwald.
— Ah ! dit celui-ci, une cravate très originale. Tu sais <iue je n'ai jamais pu me mettre comme personne. La bizarrerie est plus forte que moi.
Fischerwald avait une cravate si raidc, qu'il n'essayait pas de tourner la tète, tant il était d'avance convaincu que ce serait un effort inutile.
Lejiauvrc Fisdierwald, qui n'avait jamais eu une idée à lui, voulait à toute force être original, et on le prenait au mot beaucoup trop facilement.
Beaucoup de gens croient être originaux, — en ne faisant pas ce que font les autres; — ils ne voient pas que c'est une espèce de copie de s'attacher à faire le contraire d'une chose quelconque; — l'homme original, dans ses idées, dans ses actions, même les moins importantes, ne cherche ni n'évite la ressemblance avec les idées et les actions du reste des hommes ; il pense et agit à sa guise, et ne prend ce que font les autres, pour règle ni "de ce qu'il faut faire, ni de ce qu'il faut éviter.
Aussi, outre la moutonnerie^ qui fait que beaucoup de gens, dans leur plus grande colère, vous appellent infime, scélérat, et enfin original, comme le dernier coup que l'on puisse donner à un homme pour l'assommer, comme l'injure après laquelle il n'y a plus rien ; — outre cette moutonnerie, disons-nous, et la vanité qui fait croire à presque tous qu'un homme n'est bien qu'autant qu'il nous ressemble, — et encore la timidité des gens qui , n'osant marcher seuls, se croient humiliés par la vue de gens plus hardis : — il faut avouer que la fausse originalité peut dégoûter de la véritable, sans laquelle la vie serait si ennuyeuse, et obliger quelquefois les gens qui ont reçu celle-ci de la nature à se mettre du parti des moulons, pour ne pas être confondus avec les prétendus originaux.
Quelques jours après, Maurice fit une visite chez madame Retcheren ; il y trouva Blanche et Pauline avec leur mère.
— Ah! dit Blanche, vous avez un habit^mblable à celui de monsieur Richard. ^
Maurice fut choqué de paraître imiter Richard ; cependant il ne voulut pas revendiquer iinvention d'ttn Aaôî'i.— Madame dit-il à la mère, je vous demanderai la permission de vous présenter mes amis, Richard et Fischerwald.
Huit jours après, Richard était dans la maison au moins aussi bien que Aîaurice.
l'n soir, comme les amis se retiraient de bonne heure, Richard et Fischerwald pour une partie de billard convenue, et Maurice pour une promenade solitaire,
Pauline s'avisa de demander : — Qu'avez-vous donc à faire,' que vous partez si tôt?
Maurice allait répondre; mais Piichard lui conpa la parole en disant : — La lune est si belle ce soir ; sa lumière pâle est si douce à travers les arbres, que je vais passer le reste de la soirée à efrer solitairement.
— C'est un plaisir, dit Blanche, que nous nous donnons quelquefois, lorsque nous pouvons persuader à ma mère que BOUS n'aurons ni rhume, ni fluxion de poitrine. Ce soir, nous ne verrons la lune qu'à travers les vitres.
— Nousia regarderons en même temps; vous ici, moi dans le bois.
Blanche rougit et baissa les yeux.
— Et vous, dit Pauline à Maurice, quel soin si pressant vous appelle?
Maurice eût eu mauvaise grâce à dire après Richard : — Je vais errer au clair de lune dans les bois; on eût encore dit : — C'est comme monsieur Richard. Il eût, comme cela lui était déjà arrivé plusieurs fois, paru un reflet de Richard.
Semblable à certains limaçons qui, ayant p«rdu leur co-
UK)
ALPHONSE KARR
quille, s'eBiparcBt de force de la coquille d'un aulre, il ne trouva rien de mieux à dire que : — Je vais jouer au billard avec Fiscborwald.
Or, il était tout différent de laisser h des jeunes personnes assez romanesques — .'image d'un homme qui, la nuit, va seul promener dans les bois, peut-être des pensées d'amour, Ou d'un aulre qui, dans un café, au milieu des cris, des juremcns, de la fumée de labac, de l'odeur de la bière et des quinquels, va déployer tous ses talens pour faire payer à un aulre les quelques verres de punch et de bière qu'il boira sans avoir soif.
Kt ce n'était pas une impression fugitive qu'il laissait, — c'était le soir, (|uand feules, retirées dans leurs chambres, libres des regards de leurs mères, et de mille bienséances ([ui |)renncnt toute leur aliention, et de soins de coquetterie (|ui absorbent leurs pensées, — l'iniJ^iiialion des lilies, délivrée des entraves de la journée, comme leur corps des baleines du corset, — se rappelle, résume la journée, cherche à comprendre chaque mot, chaque geste, chaque regard, iiiterroj.e leurs propres sensations, rcvc l'avenir si rose des lilies, et l'amour tel qu'on l'invente à seize ans.
l'uis elles s'endorment, bercées par ces riantes pensées, espérant que leurs songes vont leur dire l'avenir, et leur dévoiler quelqu'un de ces mystères inconnus qui leur font battre le coeur.
Richard et Fischerwald alièrent rejoindre leurs amis au café; Maurice les quitta et î lia se promener. 11 songea à sa situation. — J'ai eu tort, dit-il; je n'aurais pas du introduire Richard avant de ni'étre lait connaître tel que je suis, pour iiu'il ne piH ainsi entrer dans ma peau mal- -gré moi et m'en chasser ; maintenant je n'ose dire un mot sans craindre de m'enlendre dire : — C'est comme monsieur Richard.
VA si Maurice ne s'était pas manifesté jilus clairement aux deux jeunes filles, c'est que natureilemtnt il était j.'cu communicalif avec les gens qu'il n3 connaissait pas inlimement, et que d'ailleurs il attendait à avoir fait son choix pour ouvrir son cœur et son esprit a celle qu'il voudiait épouser, ft lui dire : — Vous me voyez avec mes qualités et mes défauts, mes avantages et mes ridicules, mes idées, mes désirs, mes espérances, mes craintes, mes habitudes.
Il n'était plus temps : il pensait bien qu'il reprendrait son avantage après le mariage; que P.ichard ne prurrait soutenir le personnage, et que chacun rentrerait nécessairement dans sa coquille.
Cependant il sentait quelqHe ressentiment contre Pauline, et surlo'îl contre Blanche, de ce qu'elles n'aviicnt pas plus de perspicacité, et se laissaient prendre aux semblans de Richard.
S'il eût choisi librement, il eût préféré Blanche ; sa nature s'accordait mieux avec ses idées sur les femmes, mais il avait remaniué sa rougeur quand Richard l'avait quittée ce même soir, et elle lui avait dit : — Je me fais faire une robe à la vierge.
— Allons, dit Maurice, j'épouserai Pauline. Mais il s'était tellement enfoncé dans le bois, qu'il ne put retrouver sa roule , et passa dans le bois le reste de la nuit.
Il rentra (liez lui le matin, cl dormit. Quand il arriva chez la mère de Pauline, Richard y était dcjù allé, qu^ avait demandé la-main de Blanche.
Il avait été parfaitement accueilli ; mais Pauline avait rougi et pâli, et ce fut peut-être à moitié par dépit, qu'elle accepta, avec empressement, les offres de Maurice.
— C'étaient deux coquins fort heureux, disait Maurice.
— E percAé,^, dit Fischenvald en entrant. Perchi , mio cœro?
— Ecoute, répondit Maurice, en posant son livre :
'• Chilpéric, celui qui fut le mari de Frédégonde, s'avisa d'ajouter deux lettres à l'alphabet, et il envoya dans toutes les villes du royaume, l'ordre précisde se conformer à ce perfectionnement, sous peine d'élre essorillé. Deux maîtres d'école s'y refusèrent obstinément; et, ritartyrs d'une diphtongue, sacrifièrent, sur l'autd des saines doctrines littéraires d'alors, leurs deux oreilles qui furent coupées, selon les ordres du roi.
» Après la mort de Chilpéric, ils reparurent et prouvèrent, par des lettres qu'ils n'avaient cessé de s'écrire, qu'ils avaient constamment méprisé les titres de noblesse Oitroyés par le roi aux deux lettres nouvelles. "
— Je ne vois pas là ce qu'il y a de désirable, à moins qu« les oreilles ne le pèsent' infiniment.
— Je les trouve heureux, reprit Maurice, d'avoir possédé une aussi inlinic conviction ; car, pourmoi, depuis que j'existe, je n'en ai jamais pu trouver une seule pour mon usage. Eu mathématique, lecontraire du faux est indubitablement vrai ; nisis, en fait de passions, de politi(iuc, de conduite, l'opposé du faux et de l'absurde se trouve plus souvent faux et absurde.
Je donnerais tout .'iu monde pour avoir une conviction, fût-elle la plus fausse du monde, qui pût me faire suivre dans la vie niiH ligne droite, sans aller à chaque 'inslant fi droite et :"! gauche, et revenir sans cesse sur mes pas, comme je le fais d'ordinaire.
Au moment de me marier, c'estk-dire de creuser le lit oii coulera mute ma vie, je me suis avisé de repasser mes jours depuis quelques années, et le résultat de mes idées et de mes aclioiis contradiciolres ferait à peu près, en chemin matériel, celui-ci : — et il traça avec sa canne quelques figures sur le parquet.
C'est à-dirc qu'après avoir creusé la vie plulosophlqucment et œétaphysiquement, après m'étre prouvé une foule de problèmes tous conlradicioircs, après avoir laborieusement et douloureusemwit pratiqué mes Ihéories, — me voici revenu, après mille détours, daàs mes idées sur les femmes et sur beaucouj) d'autres choses, au point dont je suis parti, et où sont tous les hommes par un instinct nalurcl cl irréfléchi, c'est-à dire que le plus puissant effort de la sagesse humaine, de la réflexion, de l'étude et de la nuditalion, m'a amené précisément au niveau de l'idiot et du crc-lin ijui agissent sans penser, et se livrent à l'élan d'un aveugle instini'l.
— Alors, dit Fischerwald, tu n'as plus de doutes?
— .Malheureusement, si près de me marier, je suis saisi d'une grande et presque invincible terreur; mais je l'expliquerai cela en route ; il faut que j'aille chez ma belle-mère.
Chemin faisant, Maurice reprit son argument.
• — Les abords du mariage, dilil, me paraissent si burlesques, que je commence ù craindre de ne pas trouver dans cet état toute la dignité que j'y avais supposée.
Depuis qu'il est convenu que j'épouse Pauline, ce traité d'alliance fait complètement, dans la maison, l'effet d'unedéclaration de guerre. La mère et la liUe sont sans cesse sur leurs gardes contre moi; on craint de me laisser seul un instant avec la femme qui doit passer toute sa vie avec moi.
On dirait ces baladins qui, ayant à montrer auxflAneurs une curiosité dont ils font payer la vue, prennent tous les soins imaginables pour ne pas laisser apercevoir ni un cheveu ni un ongle de leur omme sauvageni,
Ou de leur an fan ha deux taille,
Ou de leur niu vivan In a eksité la li2 ration de foule l'L' rope.
— Mais tout cela, dit Fischeiwald, su fait ne înmainros fructus prœlibes.
— Dis plutôt, non payés. Mais je me défierais, pour suivre la comparaison, de la fruitière qui me défendrait de goûter d'avance ù ses fruits, et qui exigerait que je les eusse achetés et payés, avant de m'assurer de leur saveur.
Parce soin, par cette crainte que l'on manifeste si maladroitement, on semble dire: Je vous donne une femme avec laquelle vous devez passer toute voire vie : mais je suis sûr que si, avant d'être lié irrévocablemeni, vous la possédiez un
UNE HEURE TROP TARD
quart d'heure, vous ne voudriez plus conclure le marché, tant vous seriez convaincu que vous feriez un marché de dupe.
On semble dire: — l'an ma condnile, j'avoue que le premier quart d'heure de possession ami^u-ra un repentir pour tout le reste de voire vie; mais ce repentir, j'eraploierai tous mes soins pour que vous ne l'ayez ([Ue lorsque les lois divines et humaines vous empt'iheroat de revenir sur vos pas.
Parbleu! mesdames les mères, conlinua Maurice en s'éehauffaut par degré, si vous, qui voyez vos fi les avec des yeux prévvnus, vous pensez qu'une fuis la possessiou, nous n'en voudrons plus, nous serions bien tons de poursuivre, car vous paraissez si persuadées que nous ne pouvons refuser de nous en rapporter ;» vous.
Ce que je cherche dans le mariage , c'est une compagne qui embellisse ma vie d'une atl'ection constante, et sème des fleurs sur le chemin qui tous les jours me semble plus aride.
Mais vous, mesdames les mères, plus expérimentées que moi, ce que vous mevr-ndezice que vous ne livrez qu'aprèsque j'aurai piyéd'avanc-", et payé de la liberté de toute ma vie, ce qui seul vaut quebiue chose dans vos tilles, aux y^;ix de votre expérience, c'est une nuit. Parbleu, inesda ne'», c'est trop cher, j'en aurai autant pour cini| florins, quand je voudrai ; et, en mettant la chose au plus haut prix, si ce que vous me vendez est une virginité, toujours incertaine, j'aurai ce qu'il y a de mieux en ce genre pour cent cinquante florins.
Comme il allait entrer, il finit en disant à Fischerwald : — En résumé, le mari'age indissoluble sera une niaiserie, un horrible suicide, tant qu'on ne verra pas deux amans libres passer volontairement leur vie ensemble.