I.K SlF.f IF. — III
Quelques-uns de ceux qui avaient brisé la porte, dépassés par rirru()tion des Provençaux, qui fuyaient, se trouvèreul uiêlé^ parmi les croisés, qui les poursuivaient.
Dans ce premier moment de tumulte et sous ces armes brisi^es qui ne disaient plus le parti de celui qui les portait, emportés par le désir de sauver leur vie et se sentant au milieu de leurs ennemis, ils essayèrent de les tromper en se mêlant plus complètement encore à eux. Ainsi ils se mirent U pousser le cri des croisés en disant :
— Montfort! Montfort!
— Si vous êtes pour lui, frappez donc pour lui au lieu it crier, leur dit le sénéchal de Mirepoix.
Alors ces Provençaux, mêlés aux croisés vainqueurs, s'élancèrent a la |)Onrsuiie des Provençaux dispersés et vaincus. Les uns proliièrent de cette feinte complicité pour changer leur attaque en une fuite moins dangereuse ; d'autres, étourdis de ce qu'ils faisaient ainsi sans réflexion, frappèrent réellement leurs frères. L'Œil sanglant n'en profita que pour s'approcher de Laurent et lui dire :
— Frère, il faut maintenant un autre abri k notre père; je n'ai plus que les ruines du château de Saissac à lui offrir.
— Eh bien ! moi, dit Laurent, je lui ouvrirai le palais du comte de Montfort.
La poursuite devenait dangereuse : Comminges et Gérard de Pepieiix avaient rallié quelques fuyards. Montfort arrêta ses chevaliers. I es comtes de Foix, emportés par leur course, arrivèrent jusqu'à Comminges, et là ils apprirent de lui ce que lui-même tenait de quelques soldats de l'armée du comte de Toulouse, la fuite et la désertion de celui-c). Peut-être la rage d'avoir vu s'échapper leur proie au moment où ils croyaient la tenir vaincue par la faim les eût ramenés au combat avec les chevaliers que Comminges avait rassemblés; mais la rage plus forte que leur inspira la défection du comte les poussa à l'abandonner, à abandonner la Provence entière, et tous deux, le père et le fils, sans vouloir prendre part à la délîbération que Comminges voulait engager sur ce qu'il restait ù faire, partirent sur le-cha.mp ù la tête de quelques cavaliers pour rentrer dans leur comté de Foix et s'enfermer dans leur înexpugKable forteresse. Comminges et Gérard de Pepieux voulaient les y suivre, mais Ro^er Bernard leur répondit :
— A chacun son salut, messires; il y a en Provence une épidémie de trahison que nous ne laisserons avec aucun de vous pénétrer dans notre château.
Ainsi se dispersa cette pui -saute armée, qui avait tenu le salut de la Provence dans sa main et qui le laissa échapper pour de longues années. Tout s'en alla, chevaliers, bourgeois, nianans, trop heureux de ne pas porter écrit sur leur front qu'ils avaient tenté le salut de la patrie. Les champs et les sentiers qui entouraient Castelnaudary furent trouvés parsemés d'armes et de vètemens abiiidonnés; chacun rentra dans la demeure qu'il avait quittée et y aitïndil la punition de son courage lors ju'il ne put l'éviter par la tuile. Ainsi les uns s'éloignaient de Castelnaudary vaincus, épouvantés, plus désespéré?quc jamais, et les auties y rentraient joyeux et Vainqueurs, calculant déjà l'asservissement complet de la Provence.
A ce moment de joie, les sermens d'amitié, les effusions de reconnaissance ne manquaient pas à Lauient. Montftiri l'appelait son fils, Amauri s^n frère, Bouchard lui serrait la main, et Gui de Lévis lui même lui acniandait pardon de ses soupçons.
C était un délire affreux que la vie de Laurent. Après ces coinbats, ces cris, ces hurlemens de mort qui avaient tourné autour de lui pemlaut deux heures et l'avaient fiapi.'éde vertige, CCS joie> qui l'entouraient, ces cris dé triomphe, cette turbulence expansive de la victoire le monlaîcnl au c'.Bur plus cruellement encore. Il répondait ù ceux qui linterpellaient et le ië icitaient aii si aves une fréncii(|ue imitation de la joie qui l'entourait, délire funeste qui le faisait rire et crier. Goldery, qui Cûuiprenaii <iue cette exaltation devait, finir par quelque éclat de la pensée de Laurent, jeta dans ce bouillonnement de ses pensées une parole froide, autour de laquelle
FREDERIC SOULIE
elles se conJeiisèreiit, romrae la Tapeur sur la lame glacée qu'on plonjje dans l'aimûsiiliéie d'une chaudière.
— Hi'uriux le pcre d'un pareil lils! heureuse sa sœurl lui dit Guidery.
Laurent à'ces mois reprit toute son Sme-, le but de sa vie se rciiionira lucide, éiincelant â son horizon; et sans s'oc. uper du chemin <\\i\\ avait laissé derrière lui, ce courage infaligahli; ne mesura que le chemin qu'il avait à parcourir.
Cependant, sous le faix de sa lassitude, une heure de repos, une heure pour plonger dans une eau de glace sa tête et son corps qui brillaient, un moment pour respirer, un moment pour essuyer ses yeux, un moment pour raffermir son pas, il eût payé cela hien cher. Mais il ne Toblint pas de son implacable destinée; il ne put pas s'asseoir sur la borne milliaire qu'il avait atteinte à iravers tout ce carnage; et lorsqu'il y touchait de la main, il lui fallut reprendrejsa route, il lui fallut marciicr encore. Monifort et ses chevaliers avaient atteint les portes de Castelnaudary, et là, Monifort, s'approchant de Laurent :
— Mon fils, rui dit-il, aujourd'hui luas mis un pied sur la marche du irone où je veux monter; aujourd'hui lu es devenu pour moi, non pas le premier des chevaliers, car tu l'étais depuis lon;:temps, mais le plus fid>le de mes amis, ce dont j'ai peut-cire douté. Si je le voulais laissera la place où tu es, ma certiUidi; serait suffisante; mais à la place oii je veux te mettre, il faut aussi (lu'elle suit la conviction de l'armée. Mainicn.int tu is une partie de moi-même; il ne faut pas qu'on ))uissc m'iîltaquer par toi. Je t'ai promis de détrôner cette autorité de fanatisme restée aux mains des évèques : en la détrônant pour moi, je ne dois pas la laisser exister contre celui que je veux appeler mon lils; imiie-moi donc, et a;jprimd3 (pic le premier courage d'un ambitieux n'est pas de vaincre sjs ennemis, mais de vaincre le mépris qu'ils lui ins|nreut.
Laurent comprenait mil le but des paroles de Montfort; mais lorsiju'il le vit dépouiller ses armes, déchausser ses pieds, dénuder sa lûte, "jeter son épée loin de lui; et une croix dans la main, les pieds nus dans le sang, la tète nue sous le Soleil, s'avancer avec humilité vers la principale église de Castelnaudary, il comprit comment Moiitloit entendait réunir dans sa main 1 autorité de généi'al et celle de >icuire du Seigneur.
11 considérait Monifort, qui, le voyant immobile, s'ajiprocha encore de lui.
— Laurent, lui dit-il encore, ne laisse pas de porte ouverte à la calomnie deFouhiues et n'oublie pas ([u'il pourrait encore arriver jusqu'à rendre impuissante l'amiiié que je porterais à celui que le peuple regarde comme un maudit de Dieu.
Laurent sourit dédaigneusement, mais Goldery s'approcha de lui et lui dit à voix basse :
— Maine, licn n'i-h-t l'ail quand tout n'est pas achevé. Alors Laurent, se dépouillant aussi <le ses armes, les pieds
nus et la tétc découverle, se plaça à ( ôlé de Montfort, et mardia avec lui vers l'église. Peiidaut ce tcm|)s, ni Riinrl, ni la comtesse, ni Bérangéie n'avaient quitté la lour du cliAleau ; ils avaient mieux comi)ris que lier^mine (|uec'élaità Laurentque la vicioire était due. A la longue anxiété qui les avait tenus durant le combat snceédèreiildesseiilimens hien divers. Foulques, (lui n'avait pas attendu le retour de Moiilfoit et qui n'avait pas éii témoin du spectacle d'humilité qu'il étalait aux yeux du peuple, était descendu de la tour pour s'avancer au devant de lui et troubler le triomphe de Laurent par le récit de ce (pii s'était passé sur la tour. Bérangère, revenue de si's craintes, rwinonla sur son insupportable vanité; elle s'attribua tout ce que Laurent avait moirtré d'incertitude et ensuite de résolution, et comme toute joie (lui entrait au co'ur de celle femme ne semblait pouvoir la satisfaire qu'autant (ju'il eu jaillirait une douleur pour un autre, elle dit ù Ripert :
— -Kiifant, tu remercieras ton maître et tu lui diras que Bérangère lui garde le prix (|u'elle lui a promis.
— Quel prix? dit Ripert en attachant sur Bérangère un regard (|ui semblait la dévorer.
— Celui, dit Bérangère, qu'il a demandé à la femme pour qui le couiageest le premier titre à l'aniâur
Elle s'éloigna, et Ripert, demeuré seul, la suivit des yeux et murmura sourdement :
— Elle l'aime donc!
— Je ne sais, dit Alix qui avait observé celîe scène, je ne sais si elle l'aime, mais elle le hait.
— Et lui, s'écria Ripert en se rapprochant vivement de la comtesse, l'aime-t-il 'l
— Maintenant, répondit celle-ci, maintenant que je t'ai vu, je ne le conçois pas.
La comtesse se retira à son lour, et Ripert, ou plutôt la malheureuse Manfride demeura seule au sommet de cette tour, qui ne dominait plus que la solitude et le silence.