RIPERT
Lorsqu'un homme s'est dit : « J'arriverai à ce but; » lorsque ce but, fùt-il honorable, il veut l'atteindre à tout prix, cet homme calcule d'avance combien il lui faudra donner de jours de sa vie, combien d'heures de son repos, combien il devra sacrifier d'amitiés et surmonter de haines; mais presque toujours rependant les exigences de la route dépassent ses prévisions. Si, avant de paitir, il avait exactement compté tout ce qu'il sentira de douleurs et tout ce qu'il en sèmera autour de lui; s'il avait supputé tous les crimes qu'il lui faudra commettre, tous les combats qu'il aura à supporter, nul doute qu'aucun ne s'engageât dans un voyage si aventureux. La vie elle-même, si à v.ngtaus elle pouvait nous être révélée dans tout son avenir, avec tout ce qu'elle nousamèriera de déceptions, avec ce vide égoïste oii, passé quarante ans, riiomme demeure avec lui-même, bien appris qu'aucune affection ne lient à lui que par des liens sordides, des désirs vaiiiieux ou des besoiiis de désennui ; trop heureux s'il lui reste alors, voyageur isolé, un eufavil, un fils, sur la tète duquel appuyer sa main alfaiblie, appui trompeur qui lui manque et s'échappe souvent des qu'une passion l'appelle ; oui, certes, avec cette fatals presci.-iiee, la vie la plu.; ordinaire paraîtrait aux hommes un ell'royable désert à paicourir,etla pluparlreculeraient avant de s'y engager. Mais d'une part l'espérance traîne riiomme jour par jour jusqu'à sa tombe, et d'une autre part une sorte tl'avarice de sa propre existence lui fait tenir aux jours dépensés comme aux jours qai lui restent; alors ce singulier sentiment.fait aussi que, pour ne pas perdre le temps employé à une mauvaise chose, il donne à celte mauvaise chote plus de temps encore (ju'il ne lui en faudrait pour en accomplir une bonne. Maladroit gérant de sa fortune, pour sauver queUiucs milliers d'éeus cju'il regrette, il donne des millions à dévorer à une ruineuse entr'e piise; malade imbécile, pour ne pas laisser un doigt à la s. ie du chirurgien, il laisse giguer tout son corps par la {jangrèiiî.
C'tst là qu'Albert en était après le conibal deCas elniudaiy. -'uueur forcené, il avait mené sa [lartie à ce point que ce n'était qu'en jetant sur le lai)is presque tout ce qu\ lui restait an monde qu'il pouvait espérer la gngner. Alors aussi il lui arriva cttte chance ordinaire qui persécute les hommes ainsi posés, c'est que le son lui arracha les choses mèmus ([u'il avait cru mettre hors de chance; c'est que, si mblable à Cl s banquiers de pharaon dont Vœ'iï semble deviner au fond (le votre poche la pièce d'or que vous y avez cachée pour la faim du jour et celle du lendemain et donl le regard de serpe nt l'allire pour la livrer aux chances d'une carte, ^u jour du maliieur, le sort vient vous demander, (piand il a tout obtenu de vous, un sacrifii-e qu« vous aviiz jujc impossible à exiger (t iiuiiossible à faire, et que cependant il exige ol ((lie vous faites cepend;int. Ce n'est point parce ([u'après le relour du combat Laurent s'cii alla pieds nus à travers la ville pour aller remercier Dieu dans son temple de l'affreuse vicloifc qu'il
LE COMTE DE TOULOUSE
venait de dorner aux croisés ; ce n'est pns parce qu'à geiious sur la pierre il fut obligé de mêler sa voix aux chants de triomphe des p-rsccutours <ie son pays; ce n'est point parce iju'il s:> senlil aussi lorluré durant cette calme cérén.onie que durant l'agitation du combat, qu'il subit cette suprême torture : il avait fait la part large au malheur Depuis le jour où Monifort avait reçu devant lui le message d'Arregui el de David Roaix, il avait bien senii que le sacriBce tout entier de sa vie extérieure devait èire publiquement donné à sa vengeance ; mais il avait cru que cela suffirait à son enjeu : il s'étaK trompé, et la pièce d'or, cette suprême ressource (ju'il avait juré qu'il garderait intacte, il fallut la livrer.
Quelques heures s'é'aienl passées : pendant ce temps 'Montfort el If s chevaliers avaient gagné l'église; Fou'ques, placé dcv.-nt la porte, toujours prétù retenir l'intervention de Dieuà son profit, s'apprêtait à demander ù Monifort et aux autres un acte de soumission et d'humililé. C'eût été beaucoup que de pouvoir l'imposer : ce fut donc un cruel désappointement que rie voir prévenus les ordres qu'il comptait donntr. Laurent lui-même, grâce à la prévoyance de Montfort, ôta à l'évêque tout prétexte de censure, et Foulques, maladroitement poussé par son désir d'introduire partout l'autorité de l'Église, fut obligé de se résigner à l'éloge de l'humilité des chevaliers. Us entrèrent dans la nef, et les soupçons de trahison «lui enveloppaient Laurent depuis longtemps s'étant, pour ainsi dire, noyés dans le sang qu'il venait de verser, il parut ù tous les yeux comme le plus dévoué et le plus saint chevalier de la croisade, 'lOrsque son apparition dans l'église eut dissipé la foi crédule de la multitude à une sorte d'existence diabolique et surnaturelle.
A l'accueil que Laurent reçut des chevaliers et du peuple au sortir de la cérémonie, il crut enfin sa position gagnée, et quelques sacrifices qu'elle lui eût coûtés, il les regrettait peu, parce que, après tant d'efforts, il se croyait en main de quoi reprendre sur ses ennemis plus qu'il ne leur avait donné. Mais cette joie, toute pleine de remords qu'elle fût encore, ne devait pas durer longtemps, et Laurent, surpris par une exigence nouvelle au moment où il croyait avoir satisfait à toutes, fut sur le point de perdra le fruit de tous ses sacrifices en en refusant un qu'il eût peut être compté pour bien peu, quelques mois avant, dans la masse de ceux qu'il avait faits. Répétons-le encore, c'était l'homme épuisé de richesses, réduit à sa dernière pièce d'or.
C'était le soir, c'était dans l'appartement de la comtesse de Montfort; il y régnait une de ces joies confiantes où chacun prewd en bonne part tout ce qui arrive, où tout le monde semble être dans la confidence de chacun et prêter ses soins ou Sun inattention à son bonheur. Ainsi, dans un coin de cette salle, Amauri et Robert de Mauvoisin agitaient des dés et faisaient retentir la salle des exclamations bruyantes du jeu. Alix, retirée avec Bouchard dan-> la profonde cavité d'une croisée, lui causait d'amour et lui disait tout ( e qu'elle avait eu à souffrir sur cette tour, d'où elle l'avait vu couilaltre, sentiment pieux et caché auquel personne n'avait pensé et que nous-mêmes avons oublié d'observer dans cette turbulente ta chanale de passions violentes. Terreurs et joies qui ne répondaient que d'un cœur à un cœur et qui n'occupaient le^ propos oisifs de la croisade que lorsqu'il lui manquait des récits de combats, de meurtres ou d'incendies. Montfoil,e3' traîné lui-même par cette joie (jui inondait tout ce qui l'entourait, Montfort raillait son fils sur sa maladresse ou son malheur à ce jeu, pour lequel il avait tant de fois voulu le maudire, et malgré ce qu'il avait entendu rapporter des soins assidus de Bouchard pour la comtesse et de la reconnaissance de celle-ci, il souriait quelquefois en passant devant leur entrelien et ne s'alarmait point de ne pas l'entendre. Et dans cette indulgence inouïe du bonheur, il trouvait peut être que la comtesse était belle, assez belle pour être aimée par un si noble chevalier que Bouchard, et , par un ménageraent instinctif de sa propre joie, sa pensée s'arrêtait là et n'ajoutait rien qui fût n.èlé d'amenume â ce moment. De même, le C4>rcie de chevaliers qui se pressait d'ordinaire autoui de Bérangère s'était éloigné peu à peu pour la laisser complète-
ment ft l'amour de Laurent, pour qu'il pu' dire et demander, et qu'elle put répondre et donner. C'était enQn une de ces heures où c'est pour ainsi dire l'air qui est heureux et où le bonheur se respire avec Inf.
Mais à celui dont la poitrine enferme quelques blessures profondes, il n'est point d'air qui ne se corrompe et qui ne vienne le brûler: ainsi pour Laurent touip cette joie tourna en désespoir. Il était assis près de Bérangère, et dans le regard de celte femme, qu'il flattait doucement, il lisait les premières promessAs de cet amour vaniteux qu'il avait fait naître; mais combien cette espérance qu'on lui offrait élait légère et lui fut vendue cher !
— Beau sire Laurent, lui disait Bérangère, je vous dois le premier aveu et peut-être le plus grand que puisse faire une femme; sire chevalier, je crois à votre amour.
Était-ce habileté, était ce la tendresse qu'éprouvait enfin Bérangère pour l'homme qu'elle aimait aux conditions qu'elle avait mises à son amour, qui inspira ce mot à cetie femme? Nous l'ignorons ; mais de tous ceux que peut prononcer celle à qui on a voué sa vie, le plus doux, à mon sens, n'est pas : "Je vous aime; u c'est: 'iJe crois que vous m'aimez.» Le premier fient à la passion, le second à la foi. Le premier est plus ardent, l'autre semble plus saint.
— Oui, reprit Bérangère, je crois que vous m'aimez ; aujourd'hui vous m'en avez donné des témoignages trop éclatans pour que j'en puisse douter, et cependant telle est l'avidité d'un cœur de femme qu'il m'en faut un nouveau gage bien futile, bien léger, que vous et moi pouvons seuls comprendre.
— Oh! dit Laurent, parlez, madame; quels nouveaux dangers faut-il tenter? A peine sorti du combat,je puis y retourner pour vous.
— Non. dit Bérangère en l'interrompant, cène sont pas de tels sacrifices qu'il me faut.
— Qu'y a-t-il au monde, dit Laurent, qui puisse flatter votre envie et que des trésors puissent payer?
— Ce n'est point encore cela, ajouta Bérangère en souriant à Laurent, et, s'il faut vous le dire, d'un homme comme vous ce n'est pas là ce qu'une femme désire obtenir. Est-ce un sacrifice en effet de combattie pour moi, vous qui combattriez pour le plus misérable de vos droits s'il vous était contesté? Quel sacrifice y a t-il à répandre à mes pieds des présens dont le faste coûte si peu à votre immense richesse? A vrai dire, ce n'est qu'à un homme timide ou pauvre qu'il faudrait tenir compte de pareils dévoùmens-, mais à l'homme qui donne beaucoup de ce dont il a encore davantage, il y a à d, mander ce qui véritablement sera un sacrifice, car cela te privera dii peu qui lui reste en celte chose. - ' '
Laurent, à la fois alarmé et surpris de ce langage où pai-lait un véritable amour, car en amour les exigences sont des engagemeus, Laurent ne savait que répondre, et cependant, poussé qu'il était par sa destinée, il promit ce qu'on ne lui avait pas encore demandé. Il supposa quelque nouvelle action bien ennemie de la Provence, l>ien dévouée à la cause des croisés, et de ce côté il avait pris son parti.
— Soit, dit Bérangère, je prends votre parole comme un gage que vous êtes tout à moi, mais non pas cependant pour vous forcer à la tenir absolument si ce que j'ai à vous demander vous semblait impossible.
Encore une fois Laurent protesta que rien n'est impossible à celui qui aime. A ce mot, Bérangère pénétra p?rfidement dans le sanctuaire où dormait la dernière espérance de Laurent, que celui ci croyait non-seulement inabordable, mais, qui mieux est, inconnue.
— Quoi! reprit la jeune comtesse, rien n'est impossifileà celui qui aime, pas même de se détacher d'une autre affeclion?
Laurent ne comprenait point encore.
— Oui, reprit Bérangère, se détacher d'une affection probabltmtiil bien longue, tous les jours présente, atteniive, dévûùce. une afiection en face de l?.quel!eon peut s'nti;- ses joies ce Ses chagrins dans touie leurnutiilé.se sé,.aier de celle affection pour un vain caprice de femme, dont l'amour n'est
FREDERIC SOULIE
encore qu'une espérance et peut, comme une espérance, être irréa'isatjle et trompeur; se séparer d'un lœur qui vous accompagne pour un cuDur qu'on poursuit, est-ce possible, sire Laurent, est-ce possible à votre amour?
Pendant qu'elle parlait ainsi, C>'rangère sondait de s»n regard doucement tlifjné le rejjard sombre et (ixe de Laurent; celiii-ii avait compris B.rangère. Cependant, dans la siti.aiion singulière où il se trouvait, il se pouvait qu'il allât trop liiii dans la supposition qu'il avait faite, et il s£ résolut à se faire presser pas à pas.
— Ilélas! lui réponrtit-il, madame, vous aviez raison en disant que vous me di-manderiez de ce dont j'ai peu. Le sarrifice d'une affection me serait^doux à vous faire si j'en savais une dans ma vie qui valût la peine d'être regrettée. Hélas I dans celle province, qui n'est point ma pairie, malgré l'erreur qui ma fait nUr sur la têie par mes amis et mes ennenait un nom qui n'est pas le mien, n'ayant ni famille ni amitié qu-- je puisse-irabir, que. le affection puis-jc quitter qui me raltacbea ce monde, si ce n'est la vôtre?
— Aussi est-ce au sire Laurent que je demande ce sacrilice, à celui qui, comme vous me le dites, n'a ni famille ni amitié à abandonner; et, bien que je veuille croire (lue nulle affection prof(jnde hors la mienne ne vous atiache à c» monde, je vous demanderai celle qui vous reste , si petite (lu'elle soit, mais inappréciable, puisque c'est la seule (juivouï reste.
Ce n'était pas l'habitude de Bérangére d'arriver par tant de détours à une chose qu'elle eût franchement désirée; mais il était facile de voir que c'étaient les eNplications qui pouvaient résulter de sa demande qu'elle recherchait plus (jue ■' l'objet de la demande lui-nif me.
— Eh bien! dii Laurent, (jui s'obstinait à ne pas vouloir comprendre, pour ne pas montrer l'importance de qu'on allait lui demander par l'alarme subite qu'il avait ressentie, eh bien ! madame, que vous faut-il ? Kstce l'indiili-'enle affection que m'ont témoignée quelques chevaliers, celle que me piirle voire père et que votre niére partage avec lui, qu'il me faut sacrifier? .le m'en détacherai si vous voulez et ne les compterai plus pour rien.
— Oh ! dit Bérangère, ce n'est pas dans votre vie présente que sont les liens qui peuvent vous Sire difficiles à briser; il y a dans votre vie passée un frêle objet qui me lente, nn être qui pour vous n'est peut-être (]u'un souvenir, un gage d'une affection qui n'est plus, et c'est celui-h'i qu'il me faut.
— Parlez, madame, dit Laurent, j'ai peine ^ vous comprendre; mais je))»i8 vous assuier tiuc mon dévoùment ira plus loin que mon intelligence.
Celte con>tante retenue de Laurent sembla alarmer Bérangère sur l'importance (ju'elle avait attachée à ce qu'elle désirait, et ne voyant rien qui l'avertit <le la peine que le chevalier avait à lui obéir, elle fut sur le point d'abandonner sa demande. Cependant elle essaya encore et elle reprit :
— Convinons que vous disiez vrai, (ju'il ne vous reste rien à quoi vous teniez prolondément, vous jugerez cependant que j'ai raison de vouloir m'en assurer. Tenez, supposez (|ub vous eussiez mi» ù mes pieds, vous si riche, (luelques magnifi(|ues présens éiincelans d'or et de diaiHans, et (jue je vous demandasse comme gage plus sincère de votre foi un misérable anneau oublié à voire doii^t, — mêle donneriez-vous ?
Laurent, sentant le coup s'approcher et enveloppé malgré lui dans les astucieuses précautions de Bérangère, ne put que répondre évasivement ;
— Pourquoi souhaiter ce que je ne puis faire? vous le voyez, ui mes armes , ni mes malus, ni mon coeur ne gardent un souvenir d'amour que je puisse dépouiller pour vous.
— Eti bien ! dit Bérangère, que ce que je vais vous demander soit une affection véritable et directe, ou tout autre chose, je l'attends de vous.
Elle s'arrêta et continua avec une sorte de résolution :
— Je ne vous le cache pas, j'aime votre amour, parce (|u'il est une soumission, et que la soumission du aeur le plus élevé de toute la chevalerie me place plus haut i|ue personne, en me m*llant au-dessus de lui ; — mais, reprit-elle d'une voix cfui s'émut visiblement, c« triomphe est pour la vanité publi-
que, il me faut le mien, il me faut celui de mon cœur, celui de mon amour, celui de ma jalousie.
Bérangère était visiblement agitée en prononçant ces parole»; sa main tremblante avait rencontré celle de Laurent, qui la serrait avec teiiJresse, et elle la lui abandonnait.
— Ecoutez, continua-t-elle avec le même accent déterminé qu'elle avait déj.'i pris, ce jeune Ripert, cet esclave que vous aimez, il faut me le sacrifier.
— Comment ! répéta Laurent, sacrifier cet enfant, le frapper, le...
— Non, dit Bérangère avec impatience, ce n'est pas cela; je veux cet esclave, il faut me le donnei. Ce n'est pas, j'en suis assuiée, une de ces misérables créatures qui se vendent ^ans les marchés de la Grèce ; c'est (luehiue protégé d'une femme aimée, quelque orphelin resté au pied du lit d'une maîtresse inorle, (juelque conlident échangé avec une noble fille de Consianliuople, et que vous avez gardé, après sa trahison ou la vôtre, comme le premier bouquet que vous lui avez surpris ou le dernier gage qu'elle vous aura envoyé. Un esclave qui n'a d'autre valeur que le prix dont on l'a payé, (|uelles que soient sa grâce et sa jeunesse, n'inspire ni n'éprouve l'atlachemeHt qui vous unit. Enfin, Laurent, que je nie trompe ou non, que j'aie créé ù plaisir une fable impossible ou que j'aie devinéjuste, il me faut cei esclave, car, vous le savez bien, dans uu cœur jaloux, ce qu on croit est aussi puissant (jue ce qui est. — Laurent, il ine faut cet esclave. »
La franchise de l'aveu de Bérangère étonna Laurent au point de l'empêcher de voir plus loin que ses paroles ; il ne soupçonna pas que la femme qui avait pu en dire tant n'osât dire tout ce qu'elle pensait, si elle pensait autre chose ; il ne lui vint pas i 1 esprit que Bérangère eût deviné Maiifride sous l'habit de Ripert.
— Eh (luûi I lui dit-il, est-ce à ce tilrc seulement que vous voulez posséder Ripert? L'affection que je lui porte est vraie; mais dans une vie comme la mienne, soumise ù la captivité, a la délation, .'i la calomnie, on eût pu supposer que le dé\oùmeiit d'un enfant avait pu suûireà lui mériter mou affection plus que ne l'eus eut (Al des services d'amour, et, s'il faut tout vous dire, de tous les scniimens que je lui dois, la reconnaissance est sans doute le premier.
— Ainsi, dil Bérangère avec amertume, vous me refusez ; je savais bien que j'avais devinéjuste; oh! vous pouvez garJer maintenant vos hominai;es fastueux et vos projets de vengeance; sais-je s'ils ne vous prolitent pas jdus qu'ils ne vous coûtent, et ne vois je pas que je n'ai rien à espérer là où mes désirs no seront pas d'accord avec les vôtres !
En disantces mois, Bérangère se leva pour s'éloigner ; Laurent la retint et lui dil:
— Si je pouvais croire que ce sacrilice me valût, en retour, l'assurance de cet aniuur qui est mon unique espoir, certes, je ne le refuserais point, et vérilableinen je n'ai i-oint refusé; Bérangère, liiperl sera à vous, mais il faut eiilin que quelque chuse me paie de cet amour qui donne tout sans compter.
— Ah ! dit Beraiii-cre, vous estimez donc ce saerilice bien grand, que vous le mettez ù si haut prix ?
— ,le l'est i me, répoiulii Laurent, ce ijue vous rcslimezvo^ïniême, c'csl-à-dire la seule chose par où je puisse vous prouver combien je vous aime; vous-niéir.e avez réduit ù si peu ce témoignage ()ue j'avais puisé dans mon absolu dévuûment, que je me rattache au seul dont vous fassiez (|uel(|ue cas ; et sais-je même si un jour celle tête du roi d'Aragon, que je vous ai iiromise, vous ne la refuserez pas comme une facile victoire que nies devoirs de soldai sudiraienl à ni'imposer?
— Oh ! pour cela, dit Bérangère, dont les traits reprirent leur dureté à i elle dernière phrase, olil pour cela, je tous l'ai dit, je serai à vous, Laurent, je serai au meurtrier de Pierre d'Aragon, l'ùl-ce le bourreau.
Pui.s elle reprit tristement:
— Mais ce (jueje vous demande aujourd'hui, vous le voyez bien, Laurent, ce n'est ni pour la vengeance ni pour l'orgueil, c'est pour l'amour alarmé ; puis, elle acheva d'une voixélonffée et en détournant les yeux, pour l'amour jaluux.
Ce fut pour Laurent un singulier élonnemeni que cet aveu.
LE COMTE DE TOULOUSE
11 avait désiré l'aoïour de Bérangère, l'amour de cette llUe insolente qu'il cnmplait toujours dominer par la vanité ; mais, lorsque apparut tout à coup à lui une passion réelle, si réelle qu'elle s'humiliait jusqu'à avouer sa faiblesse, alors une douleur nouvelle et confuse vint s'ajouter aux douleurs réelles de Laurent. « Encore un amour vrai et peutéire pur à briser, se dit-il, encore une existence devenue sainte par cet amour à fouler aux pieds dans la fange et le sang. » Mais, mon Dieu, qu'avait donc rêvé Laurent de si épouvantable ù accomplir, qu'il lui prit un éblouissemeiit douloureux, et que les larmes lui vinrent aux yeux en entendant ces paroles de Bérangère ? Il la regardait, et, dans celte belle jeune fille émue et triste, qui se tenait îi côté de lui, les yeux et le ffont baissés, il ne reconnut plus l'orgueilleuse bériiière de Montfort, dont l'insolence avait été le premier éperou qui l'avait lancé dans la fatale carrière qu'il parcourait. Il ne savait que répondre; il doutait de lui, de la justice de sa cause, lorsqu'un incident, de ceux qui poussent les hommes à leur destinée, de ceux qui semblent accuser le ciel de complicité dans nos crimes, lorsqu'un pareil incident vint déterminer sa volonté.
Goldery parut ù l'entrée de la salle ; il était accompagné d'un chevalier vêtu de toutes ses armes et la visière baissée. — Sire Laurent, dil-il, voici un étrange messager; il porte en ses mains un écrit qui vous est adressé, et paraît ne vouloir le remettre qu'à vous, car il a refusé de me le confier.
Le chevalier s'avança jusque auprès de Laurent de Turin, et, sans prononcer une parole, il lui remit le parchemin roulé qu'il tenait dans sa main. Par un pressentiment singulier de terreur, Laurent ne s'avança point au devant du chevalier et le laissa s'approcher de l'endroit où il était assis seul avec Bérangère ; il prit l'écrit qui lui était présenté, après avoir considéré avec crainte ce corps de fer qui était posé droit et immobile devant lui; il brisa le cachet du message, et n'y lut que ces mots :
u A Laurent de Turin, de la part d'Albert de Saissac. » Une tache de sang, qui servait à imiter un œil, servait de signature à ce peu de mots. Laurent releva son regard sur le sombre messager, et, avec ce regard, tandis que Bérangère détournait la tête, par ce sentiment de discrétion polie qui évite de porter les yeux sur un message qu'on vient de recevoir, avec le regard de Laurent se leva la visière du casque du chevalier. Dans l'ombre de l'embrasure où étaient Laurent et Bérjugère, rien ne parut, aux yeux de ceîui-ci, des traits de cet étranger, qu'une double rangée de dents blanches, longues et décharnées. Laurent se leva soudainement, approcha son visage à la hauieur de celui qui venait de se découvrir, et, avant que son regard rapide ciU pu l'inspecter complètement, la visière se baissa devant lui. C'est que, sur ce visage, il n'y avait plus de traits à reconnaître ; c'est que c'est avec une autre vue que celle des yeux qu'il en fallait comprendre l'expression. On ne saurait dire si le cri que poussa Laurent de Turin et l'immobilité qui le tint à sa place, tandis que le chevalier s'éloignait lentement, lurent un sentiment d'horreur ou un soudain réveil de la pitié où il allait s'eiidormir mais,1orsqu"il se rassit près de Etrangère, sa résolution était prise, il n'y avait plus d'incertitude dans son cœur ni dans >es traits ; car. après avoir dominé le trouble de son premier étonnement, il lai dit d'une voix flatteuse et où l'amour semb ait seul parltr :
— Bérangère, vous m'avez demandé Ripert ; eh bien^ que cet esclave soit à vous ; qu'il vousappartienne sans condition : un mot de vous l'a payé plus cher qu'il n'a jamais pu me coûter ; vous m'aimez, n'est-ce pas?
■• — Je ne sais, dit Bérangère avec un sourire enchanteur, mais je suis heureuse, car maintenant, et seulement maintenant, je crois que vous m'aimoz.
Et comme il faut à l'amour un moment de repos toutes les fois qu'il a fait en avant quelques pas importaiis, Bérangère se leva, rayonnante de joie, pour se mêler à la conversation des chevaliers autour de son père, et elle y trouva ^a mère qui rougissait aux éloges que Montfort donnait à la valeur de Bouchard ; et elle s'écria, avec une joie si franche qu'elle effaça le sens moqueur qu'en une autre occasion on eût supposé à ses paroles :
— Allons, allons, je vois que tout le monde est heureux ce soir.
Ce mot était arrivé à tout le monde, excepté à celui à qui les indiUVrens le crurent directement adressé, et la haine de Foulques ne s'y trompa pas.
— Oui, dit-ii, tout le monde est heureux, excepté peut-être le sire Laurent de Turin, à moins qu'il ne cache son bonheur sous cet aspect farouche et préoccupé.
En effet, le chevalier, demeuré ù sa place, les yeux fixés sur le papier qu'il tenait dans sa main, semblait pris de pensées qui !ui tordaient le cœur.
Montfort en lut alarmé, et, avec un empresscmemcnl amical, il s'approcha de Laurent et lui dit :
— Qu'avcz-vous, messire ? Ce message est-il une fàcbeuse nouvelle?
Laurent, rappelé à lui par ces paroles, se remit soudain et répondit en souriant :
— Non, dit-il, c'est un ami qu'un frère recommande ù un frère.
— Et, dît Foulques, c'est peut-être un devoir difficile à remplir.
— C'est un devoir, dit Laurent en regardant Bérangère, mais c'est un devoir heureux a que je vais exécuter.
Puis, prenant la main de !a fille de Montfort, il lui dit doucement :
— Demain, Ripeit vous portera la preuve que mon amour est le plus sûr de vos esclaves.
Puis il s'éloign:», et, soit volontairement, soit par mégarde, il laissa tomber aux pieds de Foulques te message qu'il avait reçu ■. celuf-ci s'en empara, et il allait le cac'uer dans son sein, quand Bérangère s'en aperçut.
— Sire é\êque, lui dit-elle, n'est-ce point le message qu'où a porié tout-A-l'heure à sire Laurent de Turin ?
— Sans doute, dit l'évêque embarrassé, et c'était pour le lui remettre.
— Ou p'utôt, dit Montfort avce hauteur, pour le lire en secret et y chercher matière à quelques uouvelles dâuoncialibn?,
— Eh bien! oui, dît Foulques avec colère, c'est po«r vous prouver que cet homme est votre ennemi et le nôtre ; ouvrez ce message, sire de Montfort.
— Oh! s'écria celui-ci, honte à qui peut soupçonner un homme après de pareils services ! Je ne lirai point ce papier et je le brûlerai à la flamme de ce flambeau, dut il renfermer mon arrêt de mort.
Puis, il regarda sa fille et ajouta :
— A moins qu'une autre personne que moi, et qui peutêtre a encore des doutes à éclaircir, ne veuille y chercher la preuve du dévoûment qu'elle inspire.
— Moi, dit Bérangère en souriant et en prenant doucement le papier des mains de Foulques, je ne doute de rien.
Et approchant le message secret d'un flambeau, elle l'y brûla lentement. Slais, avant qu'il ne fût consumé, elle avait eu le temps d'y lire ces mots :
" A Laurent de Turvji, de la part d'Albert de Saissac. « '
Et sa vanité naturelle, jointe à la vanité de son amour, les commenta ainsi : certes, l'amour de Laurent de Turin est un noble et beau triomphe, mais celui d'Albert de Saissac est ufie de ces victoires inouïes qu'il a été donné à peu de femmes d'obtenir sur un cœur.
Puis, chacun se releva heureux du présent, plus heureux encore de l'avenir. Le seul Laurent sortit le cœur serré de cette joie commune.
Tel est souvent le résultat des choses que les hommes poursuivent leplus ardemment. Au butqu'ilsse posent, ils rêvent le repos et n'y trouvent que le désespoir. Ainsi, le premier jour oU Laurent de Turin parut au château de Castelnaudary, objet de haine ou de soupçon pour tous ceux qui l'habitaient, il troubla par sa présence et par l'audace de ses propos tous ceux dont il avait quelque chose à craindre, pt la nuit qui suivit ce jour, il la passa paisiblaaient, tandis que pour les autres elle fut pleine d'auguisses.
Aujourqup nous venons de raconter, Laurent était arrivé à ce qu'il avait si ardemment souhaité, à la confian»e de
FREDERIC SOULIE
Montfort,à l'intimité de sa famille, à l'amour de Bérangère; il tena't en main, si nous pouvons parler ainsi, les rênes de sa vengeance, el cependant la nuit qui suivit ce jour fat pour SCS ennemis une nuit de sécurité el de repos, et pour lui une nuit de .luttes et de cruels déchiremens.
Quand il fut rentré d-.ns son appartement, dans un coin de la salle où il prenait d'ordinaire ses repas, il vit assis le vieillard mutilé qui lui avait apporté le message de l'Œil sanglant ; il courut vers lui pour lui témoigner sa joie de le revoir, mais le regard du vieux Saissac, cette seule expression de lime qui restât à son visage, l'arrêta soudainement. Le prre et le lils se prirent à se resrardcr, et celui-ci devina enfin qu"il y avait doute dans l'esprit du vieillard sur la sincérité des actions de Laurent. Dès l'abord, il en fut choqué, et bientôt, pensant en lui-même à la route extraordinaire (juMI avait suivie, il comprit qu'on put se tromper sur ses intentions, et dit au vieux Saissac :
— Eh bien ! mon pèra?
Mais le père ne répondit pas, et son regard demeura fixé sur le visage de Laurent. Celui-ci, que tant d'événemens avaient rendu impatient, tourmenté de ce regard implacable qui ne le quittaU pas, oubliant tout son passé sous la préoccupation du présent, rejjpit vivement:
— Parlée donc !
Le geste du vieillard fut triste. Peut-être ne marquait-il qu'un doute profond, qu'un besoin d'être rassuré, mais cotte pantomime réveilla toutà-coup les souvenirs de Laurent, et il crut lire dans le geste de son père ces mots cruels :
— Tu as beaucoup oublié si tu as oublié que je ne puis pas répondre.
— Pardon, mon père, pardon, reprit Laurent, mais je ne puis rien vous dir».
Il se leva et se promena activement dans la chambre : une impatience convulsive l'agitait, il venait de mesurer toutàcoup le nouvel obstacle que la présence de son père lui apportait, les soupçons qu'il ne pourrait ni dissiper ni mépriser; ce censeur permanent de sa conduite, qui ne pouvait en comprendre le motif ou (jui, pout-être, ne l'approuverait pas ; tout cela excitait l'irritabilité du chevalier au point que, sans discussion, sans paroles amères, sans contradiction, il s'exalta peu à peu.
— C'est impossible, disait-il, je ne puis rien dire, et vous ne pourriez me comprendre ; j'ai mis mon but au delà de vos espérances ; je me soucie fort peu de l'opinion des lâches ^ui m'ont abandonné et vous aussi ; je ferai ce que je dois, ce que j'ai résolu, cl malheur ù (|ui se mettra en travers de ma route, car il faut que cela soit! J'ai trop sacrifié, et je vais trop sacrifier encore, pour que cela reste dans les termes d'une vengeance vulgaire ; je ne i)uis rien dire ; mais cela est ainsi.
Pendant ce temps, le vieux Saissac suivait sou fils du regard, et celte immobile inquisition, qui ne se détachait pas un moment du visage de Laurent, cpii n'éclatait ni en reproches ni en explications, et ne donnait au chevalier ni ro( casion de répondre ni celle de se défendre, celte poursuite ob.slinêe péhéirail le cœur de Laurent comme un aigu'llou qu'on eût toujours poussé plus avant dans sa plaie. Alors, arrivé au comble de l'irrilation, voyant qu'il ne pouvait être conipri.= , et ne voulant peut-être pas se faire comprendre, il s'écria :
— Oh ! mon père I qu'êtes-vous venu faire ici ?
Le vieillard se leva, el, lai.'.sant la visière de son casque, il s'apprêta à sortir du château; mais Laurent, s'élançant après lui et le retenant vivement, lui dit dune voix suppliante:
— Demeurez, mon père , j* vous dirai t«ul, ou si je ne puis tout vous dire, retenez bien ceci et souvcnez-vous-en toutes les fois que vous douterez de moi. Le jour où vous croirez véritablement que je suis un- traître, ce jour-là, faites de moi sans pitié ce qu'on a fait de vous; et maintenant demeurez et soyez patient, je le suis bien, moi.
Après ces mots, Laurent appela Goldcryetlui confia son père, puis il demeura seul et s'.issil pour prendie un moraeiit de repos. La lassitude de son âme el de ses membres était arrivée à ce point qu'il ne pouvait soutenir ni son corps ni sa
pensée, et l'on peut dire que, comme le serf que le fouet de son maître a chanjé en bête de somme «t qui s» couche à c Jté du faix qu'il doit transporter, ainîant mieux mourir que démarcher, Laureit essaya de se coucher aussi à cMédu fardeau de sa vie. Mais l'heure n'était pas venue. A travers ce lourd affaissement qui le tenait tout entier, un vague besoin d'action l'agitait encore, cûmme après une longue route il semble qu'on ait encore besoin du mouvenient qui vous a emi'orté. Il lui restait aussi cette inquiétude d'une chose inachevée :il ne pouvait dir^ ce qui manquait au travail de cette journée, mais il sentait l'appel d'un engagement pris et auquel il ne pouvait répondre. A moitié insensé, luttant contre le sommeil de fatigue qui k dominait, il murmurait tout Las en regardant autour de lui :
— Quoi donc encore? qu'y a-l-il encore? il y a quelque chose encore.
El le souvenir qu'il cherchait se réveilla soudainement par le soin même qu'il voulut prendre de l'écarter. Il appela Riperî pour pensera autre chose, et, comme par un enchantement particulier, il se prononça à lui-même le nom qui portail avec lui sa plus cruelle douleur. Laurent se leva soudainement, et ave: un sinistre éclat de voix il répéta :
— Ripert ! ah ! c'est Ripert !
Il s'arrêta et réfléchit un moment, et là, comme un homme qui consomme sa ruine et qui ne veut pas avoir fi recommencer deux fois le iiaieraent d'une dette qui le dépouille â nu, il se dit tout ba-s :
— Finissons-en aujourd'hui, aujourd'hui ou jamais. Alors il appela Ripert, mais l'esclave ne répondit pas, et
Goldery étant accouru aux cris de son maître, Laurent apprit que Kipcri n'avait point paru depuis l'heure du combat. C'était un de ces jours marqués dans la vie des hommes comme un leuire fatal où convergent tous les désespoirs pour les frapper atrocement ; ;i tant de douleurs passées se joignit l'épouvante de la disparidou de Ripert, et cet enfant, celle IManfride, cachée sous un habit d'esclave, redevint soudainement tout ce qu'elle avait été pour Albert de Baissai:.
Tout ce dévoûment passé, que dans le délire de sa nouvelle vie Laurent de Turin n'avait pas trouvé à se rappeler, tout ce dévoûment, abîmé dans le (lot de mauvaises passions qui agitaient le chevalier, se remontra à lui el surnagea dans cet oraye comme cùl fait un cadavre oublié et que la mer reporte à sa surface. Alors il crut voir Manfride pile, mourante, lui tendant les bras, prête ;"» disparaître pour jamais, et le premier nieuvemenl de Laurent fut de la sauver.
Il courut partout, il s'informa de tous cotés ; mais, dans ce tumulte de la journée, personne ne l'avait vue. Laurent parcourait inces>ammeiit les remparts, les cours, les fossés, et trouvait les soldats endormis du sommeil que lui-même leur .avait procuré et qu'ils ne daignaient pas rompre pour répondre ù ses questions. En marchant ainsi au hasard, il arriva près de la haute tour d'où il avait vu le commencement du combat, cl, dans le silence de la nuit, il crut entendre une voix qui parlait au sommet ; mais quoique cette voix semblât s'adresser à quelqu'un, elle parlait seule et rien ne lui répondait. Cette voix était celle de Robert de Mauvoisin. Poussé par un sentiment dont il serait didicile de désigner la première cause, inijuiet de l'abseme de Manfride, irrité de ce qu'elle put être en butte aux railleries de Mauvoisin, ou peut-être eiicore plus irrité de ce qu'elle pouvait l'écoiit-T plus favorablement, Laurent gravit rapidement la tour, mais il la gravit avec précaution, en éloulfant le bruif de ses pas; arrivé ù ce point d'êlre jaloux ouldutôt de craindre une trahison, desupposer que la vengeance pourrait inspirera Manfride un crime dont il n'eût pas osé accuser son amour, attribuant ainsi au sentiment 'luile dominait une égale puissance sur toutes les âmes.
Enfin il atteignit les dernières marches qui tenaient à la plateforme sur laquelle parlait Mauvoisin ; son inslinct avait bien averti Laurent, Manfride étail lu , et c'était à elle que s'adressaient lesdiscours de Robert.
— Esclave, lui dusait-il, est-ce que le maître qui t'a vendu à Laurent lui a de même vendu ton âme? Qu'est-ce que l'esclavage du corps, qui peut se racheter par quelques pièces
LE COMTE DE TOULOUSE
(i'or, si lu as gardé la liberté de ton cœur ? Enggge-nioi celle- 1.1, et demain, au lieu d'être rangée parmi les valets de Laurent, lu seras une femme ibre et tu auras des esclaves à ton tour ([ui t'imploreront el le demanderont grâce.
En entendant ces mots, Laurent se sentit pris d'une suffocation de rago qui lui serra la gorge. Quoi ! cet liomme, qui avait posé sur sa sœur la flétrissure murtclle de sa débauche, eel iiomme loutiiait par ses paroles à l'amour pur et saint de Laurent. En cette occasion, la vengeance niauciua à celui-ci, tant elle lui parut au-dessous de l'outrage; c'était si peu de chose que rie tuer cet homme que Laurent, s'arrêta pour écouter encore. Manfride n'avait point répondu , et Mauvoisin continua ainsi :
— Ohl pardonne-moi si, l'ayant aperçue seule et délaissée sur cette tour, je suis venu vers loi ! c'est que j'ai compris combien tu devais soufi'rir et que je sais que lu auras plus à souffrir encore. Je le vois, pauvre fille, du fond de ta misère tu t'es élevée jusqu'à aimer celui qui s'appelle ton maitra, et aujourd'hui qu'il en aime une autre, tu souffres comme si ton amour était égal au sien; eh bien ! ce n'est là que la première douleur. C'est affreux d'être ainsi rejeté de l'asile où l'on avait caché sa vie; mais quelque chose de plus affreux le menace, Amauri t'a reconnue comme moi; mais tandis que je l'entourais des vœux de mon amour, il portait sur loi les désirs de sa débauche; il a résolu de le demander ù Laurent, de l'acheter pour te posséder , esclave de lit destinée à passer de baisers en baisers. Moi aussi, je veux l'acheter mais pour que ta liberté le revienne, n'espérant et ne vaulant de tû^ que ce que la reconnaissance voudra me donner en retour.
Manfride ne répondit rien encore. Un moment Laurent désira ou qu'elle fat faible et acceptât l'affranchissement ([u'on lui proposait, ou que dans sa fierté elle en appelât à l'appui de son niaitre de l'insulte qui lui était faite; mais Manfride sa tut. Était-elle déjà arrivée à ce désespoir de ne plus prendre souci ni de son honneur ni de sa vie? Son âme était-elle déjà assez brisée^par la douleur qu'on pût la fiapper encore sans y réveiller une plainte? Il le crut ainsi. Un moment il avait pensé juste sur le désespoir de Manfride, c'est lûrs(iue, rendu à sa tendresse pour elle par l'inquiétude que lui causait son absence, il avait supposé qu'elle pouvait vouloir se venger. Ce ne fui qu'un éclair durant lequel il s'oublia lui-même. Mais la présence de Mauvoisin le ramena à la poursuite de ses seuls désirs, et, dans cette manie insensée de vengeance qui le préoccupait sans cesse, il compta qu'il fallait aussi une vengeance à celle douleur de Manfride, dont il accusait les autres parce qu'ils l'avaient forcé à la faire naître. Alors, dans son ambition desunirc à tout el de se porter fort,, pour ainsi dire, des intérêts de tout ce qu'il aimait, il ajouta l'insulte de Mauvoisin à ses griefs, sans consulter celle- qui en sijuffrail. Seulement, repris par sa ptnsée de toutes les heures, oubliant l'inquiétude qu'il avait éprouvée pour Manfride, oubliant qu'elle u'avaitpas bu conims lui cette large coupe de douleurs qui l'avait enivré, il pensa que l'exagération de sa vengeance, que son épouvantable comp'ication, excuseraient tout ce qu'il aurait sacrifié porr y parvenir; un raffinement hideux, eû'royable, apparut à son esprit, et sans en calculer la possibilité, se fiant à sa force pour l'exécuter du moment (ju'il l'avait conçu, il en éprouva une joie furieuse. Mauvoisin dit à Manfride :
— Esclave, penses-y, c'est demain qu'Amauri compte fobtenir de Laurent, et Laurent te vendra, n'en doute pas, car l'amour qu'il a pour Bérangère lui persuadera de flatter son frère pour obtenir son appui prés d'elle. Yeux-tu être à moi plutôt qu'à lui?
— JSi à toi ni à lui ! s'écria Laurent en montant tout-h fait sur la tour; cette esclave est promise à Bérangère, elle lui appartiendra.
Puis, s'approchant de Mauvoisin, qui s'était reculé à l'aspect de Laurent, et, avec ce sourire familier de deux débauchés qui se comprennent, il lui dit tout bas :
— Ne désespère pas, Robert, elle sera à toi ; mais lu sais ce qu'il faut céder au caprice des femmes; Bérangère a voulu celle esclave, Bérangère s'en fatiguera et alors,,.
Il sourit encore et reprit :
— Laisse-moi avec elle.
Les deux chevaliers se serrèrent la main, et Mauvoisin descendit de la tour. Laurent s'approcha de Manfride; elle avait le dos appuyé aux créneaux de la tour; ses main» croisées pendaient devant elle, el l'on peut dire que le regard sans vie et sans expression de ses yeux pendait aussi , comme si elle n'eiU pas eu la force de le porter plus loin que ses pieds.
— Manfride, lui dit doucemeniLaurent,c'esl moi, j'ai à te parler; écoute-moi el n'oublie ni ce que je l'ai promis ni ce que lu m'as juré après l'incendie du camp de Toulouse.
Manfride leva les yeux sur Laurent comme si elle n'avait pas entendu; elle les baissa aussitôt, et si ce regard n'eût été doux el calme, il l'eût crne folle de la voir s'obstiner ainsi dans son silence. Mais son étonnement s'accrut encore lorsque Manfride, lui posant doucement la main sur le bris, lui dit d'une voix assurée :
— Albert, quel est ce jour? quel est le jour où nous sommes?
— Aujourd'hui, dit le chevalier, c'est le premier jour d'octobre.
— Bien, dit Manfride.
Puis elle compta sur ses doigts, et lorsqu'elle eut fini, elle secoua tristement la tête.
— Alors, dit-elle, j'aurai vingt ans, c'est l'âge prédit ; c'est bien long, n'Importe.
Puis elle ajouta en s'adressant à Laurent :
— Que voulez-vous de moi, maître ?
—Manfride, lui dit celui-ci doucement, c'est à toi, Manfride, que je parle el à qui je viens demander secours et appui.
Oh ! il fallait que son âme fût bien déchirée, puisqu'à ce mot de Laurent elle ne répondit pas par une effusion de larmes et de promesses.
— Maître, reprit-elle, Manfride n'est plus ici pour vous secourir; mais Riperl y est encore resté pour obéir à vos ordres.
Cette parole irrita Laurent, à qui il seiiblait que chacun devait comprendre ce qui se passait en lui et que chacun devait s'y associer avec la passion qu'il y mettait, il lui répondit donc avec hauteur :
— Sache donc que demain lu seras l'esclave de Bérangère.
— Soit, dii Manfride sans témoigner ni étonnement ni déplaisir; soit, demain.
Tout manquait à Laurent, tout, jusqu'à la résistance de cette femme qu'il avait espérée et qui l'accabla de sa soumission, d lui même, épouvanté de ce qu'il avait demandé et de ce qu'il avait obtenu, il s'écria douloureusement :
— Toi, ^lanfridel toi, l'esclave de Bérangère! toi, mon salut, ma vie, mon amour! oh ! c'est impossible!
— Non, dit Manfride, toujours calme, toujours douce el résignée; non, rien n'est impossibleà la vengeance.
— Oh ! tu m'as donc compris ? s'écria Laurent, à qui ce mot parut une explication sulfisante de la conduite de Manfride.
Insensé, qui ne soupçonna pas qu'en parlant ainsi ce n'était peut-êlie déjà plus les efforts de Laurent qu'elle C4j1culait, mais les sijins propres ; égoiste furieux , qui oubliait qu'il portait en lui un mal qui se gagne, véritable fou pils de rage, qui mordait autour de lui, sans penser queson venin pouvait empoisonner d'autres âmes! S'il n'avait pas été aussi aveuglé qu'il l'était, c'est lui qui aurait compris la pensée de Manfride sf parce de la sienne, car elle ne répondit à ces dernières paroles ni par un geste, ni par un mot, ni par un sourire.
Alors ils quittèrent ensemble la tour, ensemble comme ils ne l'avaient pas été depuis longtemps , Manfride appuyée sur le chevalier. Elle ne se défendait plus de ses soins, toute prête à se donner encore comme elle s'était donnée autrefois, laissant sa bouche aux baisers de Laurent , son beau eorps à ses étreintes, ayant de son côté jeté la pudeur jalouse en sacrifice à ses projets, et Laurent, qui depuis six mois n'avait pu approcher de cette femme qui l'avait tant aimé, sans qu'un ' frisson la prit, sans que les larmes lui vinssent aux yeux,
FREDERIC S0O.1E
sans qu'elle le repoussât avec des sanglots et des reproches, Laurent ne comprit pas que pour lui abandonner ainsi son corps il f,illail qu'elle en eût coniplétemeni séparé son àme. Alors le jour montait à l'Iiûnzoïi , et Ton peut dire que cette aurore commença une nouvelle vie el une nouvelle fortnnepour tous ceux qui liabilaient le château de Castchiaudary. Pour Montl'ort, ce fut la reprise de ses espérances ambitieuses, qui la veille pt ndaienl sur Tabime qui devait les engloutir; |)Our Bouchard ri Alix, ce l'ut une sécurité de leur bonheur, jusi|ue là si alarmé ; j/our les deux débauchés, Amauri et Mauvoisin, ce fut la certitude de nouvelles débauches ; pour Laurent, ce fut l'acliMenient calme et sur un sol uni d" projets qtiejusiiuelà il avait menés à travers les précipices et les sentiers les pins dangereux. Dieu seul savait c* qu'était cette nouvelle vie pour Manfride , cl nous-mêmes nous n'oserions le dire. IS'ous, narrateur fidèle de cette funeste histoire , nous ne sonderons point le volcan avant l'heure; nous en dirons seulement les grondernens sourds, les commotions furieuses, jusqu'au moment cil ce foyer profond, plein de laves, liouitlani d'incendies cachés, édala dans une nuit tuneste, jetant autour de lui du feu, des Camnies, du sang, des fers calcinés el des cendres ([ui recouvrirent un linceul mortuaire, ces funestes événemens que nous exhumons aujourd'hui de la tombe, où ils ont dormi pendant des sièelfs.