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PATRIE ET VENGE V\Cn.
Si ce livre était destiné à être le récit d'histoires amoureuses, il nous faudrait suivrR maintenant Rérangèrc et Laurent dans les nombreux entretiens où l'amour de l'une répondit pas à pas ^ la séJuttioii de l'autre. Si, après les mouvenuMis violens qui ont agité justju'à présent les personnages que nous avons mis en scène, nous voulions peindre ces momeiis de calme qui, même dans la position laplus cruellr', s'emparent de l'homme après de dures fatigues, nous rtiiions par quels soins journaliers, par qucllrs lljlleries incessantes Laurent parvint, sinon à dompter, du moins à enchaîner l'orgueilleuse Bérangère. A le comparer aux agitations qui l'avaient précédé, ce temps fui pour Laurent us temps de repos : ce repos était, ;"! la vérité, comme celui des.juallieiireux condamnés chinois qui, enfermés dans une ca^e qui n'est pas assez haute pour qu'ils puissent s'y tenir debout, ni assez largepour qu'ils puissent s'y coucher, finissent cependant par >• trouver le sommeil.
C'est un des magnifiques privilèges de la nature que celte invincible puissance du sommeil après de rudes travaux. Le marin, qui a combattu pendant trois jours une mer furieuse et qui a vu son navire écbarpé s'en aller par lambeaux, dort sur le radeau où la mort est encore i)lus menaçante; le soldat, qui trois jours durant a combattu debout en face de l'eniiemi, dort sur l'affût du canon qui tonne à son oreille. Ce repos que la nature a départi au corps, elle l'a donné aussi à l'esprit, et soil qu'il faille 1» considérer comme un biewfait providentiel (pu prend soin de réparer nos forces pour de nouvelles fatigties, soit rju'on doive le regarder comme le complément de la misère humaine, qui niénatçe le cœur de l'homme pour rc pas le tuer tout <!'un co.up cl lui accorde ce répit <;omme le bourreau au torturé pour accomplir le sacrifice, toujours est-il (|ue c'est !a destinée commune.
Comme tous les homme.-!, Laurent en profitait ou la subissait : il avait trouvé après ce jour fatjl du combat de Caslelnaudary desjours sinon de repos, du moins d'anétniissemcnt, et, si nous pouvons reprendre la comparaison que nous avons dite plus haut, .''c même que le condamné chinois ap-ilique toute l'ingéniosiié de son esprit ù trouver la pusiiion la nieilleure dans la cage où il c.^t enfermé, de même Laurent avait mis toule la soup'esse de son esprit â se bien poser dans la nécessité où il était emprisonné. La morale humaine n'est pas
chose si mathématique qu'elle ne prêle l'appui d'excellentes raisons à toutes les causes, et Laurent en était venu vis à-vis de lui-même au point de justifier, au nom des sentimens les plus sacrés, la vie coupable qu'il menait, et ce cbapitre nous fera voir à quels appuis ii avait recours pour faire de sa position quelque chose de supporlab e.
Nous n'essaierons pas de montrer par quelle déviation il parvint à ce résultat, mais nous dirons comment il y vivait à l'aise, trois mois après le jour où il avait un moment tronvé impossible d'y vivre.
Depuis longt» mps les croisés, ou pluiôt ce qu'on pouvall appeler la cour des croisés, avaient quitté Caste'naudary ; une jiarnison y avait été laissée, et la comtesse de Montl'ort, suivie de sa famille, éiait entrée à Carcassonne. Pendant ce temps, le comte avait couru la campagne, repris et rasé les châteaux qui avaient profilé de l'insurrection de la Provence el s'étaient tournés contre lui. Si, à cette époque, il avait possédé une noiwbreuse .irmée, c'en était fait 'lu comte 4* Toulouse et de sa suzeraineté ; mais les troupes de Montfort, renouvelées de quarante jours en (|uaranle jours par les populations croisées du nord tl de l'est des Gaules, ne pouvaient parvenir â présenter un ensemble respectable: presque toujours elles perdaient en pèlerins dont le vœu était accompli autant qu'elles gagnaient en pèlerins qui voulaient accomplir un vœu pareil.
Déjà même cet arrivage dcsoldals vagabonds diminuait sensiblement. Dans les premiers moinens, les prédications d'Arnaud el de Dominique avalent apporté dans cet!e guerre une passion ijui pouvait rivaliser avec celle qui entraînait toule la noblesse à passer les mers ; mais celle passion s'était été Rle avec le zèle des prédicateurs. Ceux-ci, en effet, comptant avoir trouvé ce que probablement ils demandaient à celle croisade, se reposaient dans leurs victoires. Dominique fondait des couvens, et Arnaud, élu archevêque de Karbonne, ne se souciait plus de. risquer sa conquête contre les vaincus, et croyait mieux l'assurer en menant ses nouveaux sujets combattre les Maures sous les ordres de Pierre d'Aragon. En même temps que ce refroidissement religieux était arrivé le rafroiitissement lîe l'esprit de conquéie. Les premiers venus avaient si largement moissonné sur cette terre de Provence, (|ue ce qui restait à piller ne tentait que les pins ignorans ou les plus misérables. 11 n'est pas inutile de remarquer cependant que si les hommes du peuple manquèrent à l'alimeiil de cette guerre, les hauts chevaliers n'y firent poiiil faute.
Les premiers, en effet, n'avaient d'autre espérance que le pillage des villes et le sac des cliAteaux, et de ce cô é tout avait été fait à fond; les seconds, au contraire, pouvaient y gagner des chAlellenies, des vicomtes, des seigneuries de tout rang, et il restait à la Provence la terre, que les premiers croisés n'avaient pu emporter. Décela il résulta qu'à partir du combat de Casteinaudary, l'armée de Monlfort ne fut plus une de ces innombrables troupes qu'il fallait . ompter par cent mille, désordonnée et sans art de la guerre; ce fut un corps peu nombreux de chevaliers accompagnés d'hommes d'armes expérimentés, avec lequel il put vivre sur ce pays ruiné et se porter rapidenimt partou' où le danger se levait. Avec si peu de ressources et malgré sa victoire de Casteinaudary, il n'est point douteux cependant* que, perdu presque seui au milieu de ces populations ennemies, il eût fini par être écrasé par leur press.on seulement, si elles s'étaient encore levées contre lui. La force d'inertie de toute la Provence eût sulli même pour l'anéantir, et la défense faite par les seigneurs à leurs vassaux de i)Oiler des vivres ."aix croisés eût réiUiit ceux-ci à ne corabalire que j)Our la nourriture de chaque jour; mais aucune union n'avait survécu à la défaite de Casteinaudary, ni celld des chefs pour combattre ensemble, ni celle du peuple pour obéir ciiscmb'c. ,
Chacun s'était lait le juge de ses moyens de ?alu!. Les comtes de Foix élaient renirés dans leur cli;'i!eau, se fiant à la dillicnlté presijue insurmontable des cherains (pii y coiiduisaicni: là, de leur inaccessible rocher, ils laissaient courir librement les troupes armées de Monlfort, ne s'en inquiétani qu'aulant (lu'elles auraient pu les altcindre. Le comie dtt Toulouse, retiré dans sa ville, Inssail de même envahir clia-
LE COMTE DE TODLOLSE
cune de ses possessions, protégé non pas par riiiaccessibilité de Toii'ciise, mais par l'insuffisance des moyens de Monlfort pour en faire le siège. Comminges, qui n'avait plus que lui-même à caclier, restait seul dans la campagne avec quelques hommes dévoués, liarcelanl va et 'ii Ifs bourdonnicrs qui sortaient du rayon de la proieciion de Montfori, se retirant ensuite partout où il pouvait trouver un asile d'une nuit. Conserans avait imité les comtes de Foix, et Aimeri de Aarbonne, en se soumettant à Arnaud, son nouvel archevêque, avait trouvé dans son abandon des iniéréts de la Provence une meilleure protection (juc dans les armes.
Ainsi Monifort, tout faible qu'il était, agrandissait et asseyait plus solidement sa conqnéie qu'il n'avail pu le faire jusque-là. Faible contre le yays qu'il attaquait, mais, fort contre chacune de ses parties, il conduisait tous ses hommes contre chaque iliàieau, il s'en emparait, et pour ([u'il ne lui échappât plus et lui fît en même temps secours, il le donnait à quelque chevalier de son aimée, se créant des vassaux avant que lui-même fût assis à la place de leur suzerain.
Cette marche avait cela de si excellent que si Monifort n'eilt pas manqué par ta mort à sa fortune et à celle de sa famille, peut-être subsisterail-il encore dans le l.auguedoc les traces de celte sureraineté i son sommet le plus élevé, comme il en existait encore en t7s9 dans les rangs inférieurs de la féodalité. Peut-être le nom de comte de Toulouse resterait-il joint à celui de Monifort, comme le titre de marquis de Mirepoix et les vastes domaines qui en dépendent étaient demeurés à la famille de Lévis; mais Monifort n'eut pas le temps de placer la clef de cet édilice et de l'assurer sur la base qu'il étab it avec tant de succès.
Comme c'est à d'autres temps <(u'apparliennent ces ennsidératious, nous ne les pousserons pas plus loin et nous reviendrons au moment où Simon, vainqueur de toutes les petites résistances, fut encore une fois appelé à jouer toute sa fortune dans un conibat où la Provence tenta encore une fuis son indépendance.
Peut-être irouvera-t-on dans ie récit que nous allons'mettre sous les yeux de nos lecteurs une personnification des deux esprits qui, dans de pareilles circonstances, partagent souvent les populations envahies : celui qui sacrifie à la satisfaction persf.u'^^elie de ses passions patrie, honneur, devoirs sacrés, et celui qui fait de la liberté du pays la couronne pour laquelle il subit la misère, le mépris et, ce qui est plus héroïque peut-être, l'obscurité.
Un ce mbat venait d'avoir lieu à quelque distance de Saverdun. Ce n'avait été que le choc de quelques centaines d'hom mes les uns contre les autres. Peu y avaient péri, car, dans cet isolement des croisés et cette dépopulation rie la Provence, les combattans se séparaient souvent sans attendre leur défaite ou sans profiter de leur victoire. Chacun, ménager de son sang, ne le risquait plus dans des luttes qui ne pouvaient amener que la mort d'hommes. Par une espèce d'accord commun, oh semblait se réserver pour une action qui déiidât de 'existence du pays.
Quelques chevaliers conduits par Baudouin, frère d.i comte de Toulouse et dont nous n'avons pas trouvé place à signaler la trahison parmi toutes celles qui concouraient à la ruine de la Provence, quelques chevaliers, disons-nous, s'étaient avancés sur les terres des comtes de Fuix pour tàter ce pays, et là, comme partout où manquait Monifort, les croisés avaient été battus. Les deux lions de Foix, sortis de leur repaire, s'étaient élancés sur eux, les avaient dispersés ; mais entre leurs mains sanglantes était resté le capitaine de cette troupe, Baudouin de Toulouse.
Le premier mouvement de Roger Bernard avait été, dès qu'il 1 Vut reconnu, de le poignarder sans miséricordp ; une main s'interposa entre Roger Bernard et Baudouin. Cette main était celle de l'Œil sanglant, qui, arriré la veille de Toulouse dans le château de Saverdun, avait pris paît au combat. 11 était près de Baudouin, le ccnsidêrait depuis que que temps comme un statuaire contemple le bloc de marbre d'où il ve.^t tirer une œuvre achevée. L'OF.il sanglant, en regardant Eau-, douin, seRiblail découvrir d; ns tel ht.mme quéfque chose de plus qu'un ennemi prisonnier qu'on pouvait égorger ou ren-
LE SIECLE. — m.
dre ù la liberté. Ce fut sur ces entrefaites que Roger s'apprp • cha de l'arbre auquel Baudouin était attaché. A peine l'eût-il reconnu qu'il leva son poignard sur lui en criant:
— Ah ! traître ! traître ! Dieu est juste.
A ce moment roi::il sanglant s'élança entre le comte de Foix et Baudouin et dit a Bernard d'une voix solennelle :
— Au nom du comte de Toulouse, dont cet homme est né le sujet, je te défends de le frapper comme un chevalier oniiemi pris dans un loyal combat.
— Fùt-il le comte de Toulouse lui-même, répondit violemment Roger Bernard, je le frapperai et le punirai, et ce n'est pas toi qui devrais é ever la voix en sa faveur.
— Aussi, reprit rOEil sanglant, n'est-ce pas en sa faveur que je m'interpose, c'est au nom de la Provence entière.
— Que m'importe la Provence! reprit Roger Bernard, je n'ai plus de liens (|ui m'attachent à elle! et d'ailleurs que faii à la Provence la vie de cet homme?
— Que sa vie ne lui fasse rien, répondit l'Œil sanglant, c'est possible, mais sa mort lui importe.
— Eh bien! dit Boger Bernard en s'avançant vers Baudouin, qu'il meure donc !
— Pas ainsi, dit l'OEil sanglant. Ceci n'est point la mort d'un traître, c'est le meurtre d'un ennemi. Cet homme appartient à la justice du comte de Toulouse, et moi, mandataire du comte de Toulouse près de son vassal le copite de Foix, je ne permettrai pas qu'on le lui arrache comme tu penses le faire.
Roger Bernard, à cette déclaration faite avec autorité, devint sombre, et un éclair de défiance contre l'Œil sanglant se montra sur son visage. Cependant il s'efforça de rester calme et dit froidement ù l'OEil sanglant:
— Ecoute, voilà la seconde fois que tu viens, après une trahison du comte de Toulouse, tenter mon dévoùment à la cause de la Provence. Tu^sais si à tout autre que toi j'eusse permis de me prononcer en face le nom de Raymond. Celui qui s'ap.elle l'Œil sanglant, celui qui s'est appelé Buat après s'être appelé Jehan de Yerle ; celui qui le premier et sous son premier nom a frappé de mort l'insolent Pierre de Casteinau, qui nous apportait les ordres dlnnocent III; celui qui ensuite, soTis le nnm de Buat, est seul resté (idèle an malheureux vicomte de Beziers et ne l'a abandonné ni dans le combat ni dans la prison ; celui qui aujourd'hui s'est voué à sa vengeance et à son salut et au salut de son fils sans qu'un moment de sa vie ait démenti sa haine d'un cùté et son dévoùment de l'autre, celui-là Jehan de Verle, ccluiia Buat, celui-là Œil sanglant, peut lout médire, et je peux tout croire de lui. Mais écoute aussi à ton tour: la duplicité du vieux Raymond m'épouvante plus que ta loyauté ne me rassure, et quoique je sache à quel titre tu aimes ce misérable ou à quel titre tu lui pardonnes, n'oublie pas que pour moi son nom est celui d'un traître et d'un lâche, et qu'en l'invoquaiit, ce n'est pas la tête de Baudouin que tu sauverais, c'est la tienne que tu mettrais en péril.
L'OEil sanglant sourit dédaigneusement à cette menace; mais Roger Bernard n'y prit pas garde et continua du même ton froid et résolu :
— Écoule encore: tu e.î venu me proposer une nouvelle alliance entre tous les comtes de ce pays. Il est inutileque tu rentres dans ma vil^ pour avoir ma réponse. .Ma réponse, la voici : u Je ne veux pas. « Il n'y a plus de Provence pour moi ; je ne connais ni comte de Toulouse ni roi d'Aragon; je ne connais plus que moi qui S' is maître de mes volontés ; je ne connais plus (|ue ma terre à qui je doive mon sang en défense. Je tue cet homme parce que cet homme m'a attaqué : il n'a pas commis d'autre crime à mes yeux.
— Comte de Foix, reprit l'OEil sanglant, il m'en coûte d'être obligé de te parler un autre langage que celui de l'honneur. Je croyais qu'il y avait encore en toi quelque chose capable de se soule^erau nom de Provence et au cri de liberté. 11 n'en est plus ainsi, il me faut ajoiter ce malheur a tant d'autres: soit donc Mais je le jiarierai un langage que tu dois encore comprendre, ce'ui de ton iiitcrit et de ton salu'. A cette heure la haine te domine plus que la raison, car lu es bien sincèrement persuadé que le comté de Foix sera tou-
FRÉDÉRIC SOCLIE.
jours un vasselage du comté de Toulouse, et qu'une fois Montfort maître de notre gi-ande cité, il aura bientôt établi sur tes ■villes son droit de suzeraineté! Mais es-tu sûr qiTil veuille bien te compter parmi ses vassaux et qu'il ne fasse de ta comté un don à l'un des chevaliers qui le suivent? Or. si ce n'est pour Haymond. que ce soil pour loi i|up tu le di'fendes.
— ^on, ilil Ko.ïer liernard, non ! Qu.» je. périsse et que le comte de Toulouse périsse, je te jure que cela me sera une grande joie, oue je survive, et que Monitorl. devenu suzerain de Toulouse, me laisse mes terres, el je le jure encore que ce me Sera un prand honneur <[iie d'être le v.iRsal d'un homme brave, dipiie de la couronne et de l'épée qu'il porte. ISon, vois-tu, c'est un parti |iri.<t. Je me suis souvent sonde le cœur pour y trouver d<> la pilé el dp la colère en voyant Montfort promener partout son insolente con(|uéte-, eh bien ! ni colcre ni pitié ne s'y «-ont éveillées. Que veux-tu! je n'aime plus la Provence, non, je ue 1 aime plu!* (^)ue me lait à moi ce pays qui s'abandoiiiif, ce beau pa\s dont nous étions si fiers, telle Provence hérillére de Rome? Non, vrai, je ne l'aime plus. Qu'elle soil la proie de.s I rançais, qu ils la pillent et la dévastent, la malheureuse' sur mon ànie! je ne puis m'en soucier, el s'il en reste jamais un souvenir, ((u'on dise que le comte de Foix l'a abandonnée aussi, |ieu m'iniporle.
Il s'arrêta et reprit avec un amer sourire.
— Qu'importe la gloire à ([ui n'aura jiUis de patrie pour en être lier/
En parlant ainsi, le rude Roger l'.i-rnard s'était comme attfindri, et sa voix avait quelque chose de cet accent d'un amant tiui muidii, les hirmes aux yeux, la femme qui l'a tralii
— Ah! s'écria l'CiF.il sanglant en s'emparanl vivement de cette émotion , tu n'abandonneras pas notre pays, toi , le comte de Foix, toi, le seni soldat devant qui Simon craipne de comballre; loi, vers (pii iimi un pays se tourne les mains Jointes et les genoux ;i terre, tu n'auras certes jias moins de coura^^e el de générosité que moi, pauvre soldat isolé, à qui la fatalité n'.i pas même rionne un nom en paliiinoinc. Je le le dis sur n)on honnciii , ta fauti* du comte de Toulouse a été le résultat d'une trahison dont il est innocent; ce lie trahi son, je t'en rendrai comi:lf. l-;t piui-éirecn suis-je plus coupable que lui,(ar «'est sur ma garantie qu'il se flait aux messages qui tant de fois nous ont valu la victoire, et Dieu sait, s'il fallait èlic juste, si lu n'aurais pas toi-même à te reprocher d'avoir oublié tes frères morts autant que RaymonrI lui même. J'étais absent quand vous ave/- envoyé Arrejui el r>avid à Simon, et dis-moi, à qui avez-vous ppiisé alors? A vous, et je pourrais vous aceiiser d'aveii' abaudoi'.né les plus nobles victimes d»- notre guerre ; mais je ne m'armerai pas de mes griefs coniie quelques-uns pour perdre mon pay«. t'n autie l'a fait: Dieu ftssetju'il se repente! Quoi qii il en arrive, la patrie reste encore a sanver. Raymond le redemande Ion secours contre l'ennenii ( onimnii, et il l'offre en retour tous les gages que lu peux ex'kçer eu ijarantie de sa foi.
— El le l'remier que tu m'apportes en son nom, répondit Roger Bernard, dont les résolutions s'cbranlaientvisiblement, c'est d'arracher à ma jusiiee la léte de son frôie, la tête d'un traître'
— ÎSon, dit ^0^;il sanglait, il te demande de la rendre à la sienne, cl la sienne peut s'exercer ici même et par loi. que rien n'a eiuore dépouilli' du litre de général de celte guerre, titre qui t'a clé donné par l'assemblée des chevaliers, des bourgeois et des manaus delà ricoveine.
— Eh bien! dit leenmlff de Foix, ipii se seiilail vaincu, que ce .soit ma justice ou la sieiuie ipii s'exerce en ce lien, c'est la mort de cetjioramc qu'il lui faut.
— Et lu as raison, dit l'fSiil sanglant, c'est sa mort, sa mort ignominieuse.
Tuis il s'approcha de Rogej' Bernard de façon à n'être entendu qïïè (le lui seul:
— Enchaiûons, lui rlit-il tout bas, enchaînons le comte de Toulouse par un acte (|ui monlre à la Provence qu'il n'y a plus de irailé possible entre lui et ses ennemis.
Pendant qu'il expliquait au comte de Foix ce qu'il devait
faire en cette circonstance, ^Roger Bernard l'ccoulait les yeux baissés. Enfin, il releva la tête et lui dit :
— Eh bien! soit, je ferai ce que tu veux aujourd'hui, el enfin, à l'heure où lu me le diras, je serai prêt encore, je tirerai l'épée; mais n'oublie pas que nous allons jouer la dernière farlie de la Provence, n'oublie pas que son salut est notre premier devoir, et coupable serait celui qui, par faiblesse ou par orgueil, lui êiierail une seule chance. Va trouver Pierre d'Aiagon ; qu'il vienne, (|u'il soit notre chef; s'il le faut, je lui obéirai.
Puis, tendaut la main à l'ORil sanglant, il lui dit avec une émotion profonde:
— Te le remercie. "Va, nous la sauverons, cette be'le patrie; elle sera libre, grande et tière, et ([uand du fond de mon château, devenu vieux pendant qu'elle redeviendra jeune el fiorissante, je la verrai riche et féconde, je sens que je me trouverai heureux el (|ue j'éprouverai ipielque orgueil parmi
' mes rochers nus ù voir ainsi grandir celte belle province, que j'ai appelée ma mère et que peut être alors je pourrai appeler ma fille.
Aprfs ces paroles, il s'approcha du groupe qui retenait
^Baudouin captif, et dit ù quelques soldats :
— Qu'on pende cet homme aux branches de le chêne!
La destinée du vaincu était tellement écrite d'avance à cette époi|ue. que personne ne songeait à y échapper. Aussi Baudouin ne cFia-til ni grâce ni merci pour sa vie, mais il protesta avec énergie contre le genre de sa mort. Le droit de représailles efit pu servir d'excuse ù l'exéeui ion de Handouin s'il n'eût été dans la pensée de l'Œil sanglant de faire un au;re droit de cette exécution, et sur le lieu même l'acte singulier que voici fut rédigé el lu au coupable:
'I Baudouin de Toulouse, frère el vassal du comte de Tou- » louse, ayant trahi sa foi envers son suzerain par son al- " lianceavec les Françpis, a été dégradé comme chevalier et " pendu comme train ;-. "
Cet acte de justice, dans une forme presque régulière, au milieu dune lutte où toute niurt n'était (|ue meurtre, surprit plus que n'eût pu le faire l'embrafsemenl d'ujne ville ou l'anéantissement d'une armée. Les soldats qui rTnlerdirenl s'eiUie-rcgarderent, étonnes île voir (|ue l'on duniiAt une raison k la mort d'un homme. Il sembla que celle .'impie forme d'autorité tî'gali! aiinoiiç.ll une .;;iaiide force d'exécution, el les soldats se demandèrent tout bas si Monilort étaH vaincu et Raymond paisible |uissesfeeur de sa comté
linnu'diaiement après la lecture de l'arrêt, ou pendit Baiidiiuin, e( le jugemeiit, tel que nous venons de le rapporter, fut doué sur le tronc de l'arbre où éiait le cadavre.
Après cette exécution, Ro^er Bernard reprit la route de Foix, et rOBil sanglant dirigea la sienne vers Carcassonne. Ainsi, ce fut par (tl amour du pays, par cet amour qui rfous fait tenir à Ihonneur d'un nom génériquiî avec plus de loic.e souvent qu'à (-eliii de notre propre nom, que se renoua cette coalition de chevaliers de la Provence pour réhabiliter le titre de chevalier provençal.
Partout où l'Ol'.il sanglant s'adressa, parloul, soit par n»lteiie, soit par la menace du mépris, il éveilla aisément ce sentiment. Commingss, Conscrans, Aimeri de IS'arbonne liri même, Gérard de Pepieux el tousces ch'itelains vassaux, qui n'eussent plus rien tenté j'our leur salut |icrsonnel, se relrouvèreni (lu coura;;c «t des espérances pour tenter le :>alul de la patrie. Ci^ tut donc plein de confiance que l'OEil sanglant arriva ii Carcassonne et pensa y trouver l'appui le jdus certain de cette dernière leiitalive. Il y arriva queiques jours après la nouvelle de l'exécnlion de Paudiuiin.
t>tle nouvelle avait produit l'effet qu'il en avait attendu : la colère rie Montfort, en rapprenant, .ivaii dépassé foutes les bornes Ce n'était pas la mort d'un de ses chevaliers qui l'irritait, c'élail la condamnation (lêtrissante écrite au front de l'homme qui traîiissail ses devoirs. Il élail avec Laurent deTnriM k)rs((iii' celle nouvelle arriva, et quand le messager qui l'apportait lui eut remis le parchemin sur lequel était écrit le jugemeiil de Ba!:dûuin, il ne put s'empêcher de remarquer la paieur qui vint au Iront de Laurent lorsqu'il le regarda.
LE COMTE DE TOULOUSE
C'est (|ue. dans le délire de celle guerre, où chacun uiai - « liait au liasani cl/ans loi et ihHié de tous srrmcMs.iH'i'Soni.i» >i'aviiUunip(.'' j8<iqu''-''' l'iil'.iiidun de la iiali-ic iJtiur une intAuii- iraliisuii .lus,|ui'l;i, lii'ii n'avait irié ii l.aurcnl de Turin, comme à tant d'aulns : <■ 'I"u es l'infant de (elle terre, U'. lils de celte mère, el, (|\k>l.s que soient les desseins secrets, fesinlcrèls personnels, ton injure à vcnj^ei', la'premiere injure est celle de ta mère et de tun pays. » Ku voyant pâlir Laurent, que Monll'orl savait lui être atl:iclié par des liens bieu puissans, sans qu'il pùl soupçonner qu'elle en était la ca\ise, le comte devina conibiin de jid'Tilés douteuses pourraient être ébranlées par ce jnyenient, lorsque celle de Laurent en semblait étonnée. Pour mesurer la portée du *oup, il appuya sur la bless\ire qu'il avait faite, et dit railleus»meiit à Laurent :
— Il est heureux i><)ur moi que lu ne sois pas un de ceux de «elle province qi.i ont pris parti dans mon armée, car je i omprends qu'aujourd'hui ce serait une douleur alroee pour toi que de voir llétrir Ion amitié pour moi du nom de trahison, et d'entendre traiter ton courai.!e de crime, l('s exploits d'assassinats...
Il s'arréla.
— Mais tu n'es pas Provençal, n'est-ce pas Laurent? ajouta le coiule en le pénétrant de ses regards. Ce jugement l'importe peu, et, dans cette guerre, la position a cela d'heureux, (|n'élranger-^ la France et ;\ la Provence, lu ne peux être appelé traître par ton pays, de quelque côté que tu te ranges.
Le trouble de Laurent n'avait clé que passager, el il répondit :
— Sire de Montfort, il y a une cause envers laquelle je ne serai jamais traître.
Puis il referma le calme de smi âme sur cet instant de trouble, comme le Ilot redevient uni au-dessus de l'esquif qui l'a sillonné et qu'il a engionli dans sou sein.
Ainsi fut-il tant qu'il demeura sous les regards qui l'observaient; mais, à l'heure où il se trouva seul, tout cela lui remonta à la pensée, et il retomba encore une fois dans un de ces découragemens qui peut-être l'eussent fait dévier de sa route, si quelque intervention n'était toujours venue à propos pour l'y maintenir par la crainte qu'il avait de paraître céder à une autre volonté que la sienne.
Depuis une heure il était assis, la tète cachée dans ses mains, silencieux dans son appartement désert, lorsque Goldery vint lui annoncer qu'un inconnu désirait lui parler. Le premier mouvement de Laurent fut d'avoir peur de cette rencontre. Dans toutes les pusilions faussesde la vie, tout ce qui n'y est pas habituel épouvante facilement. Le second mouve ment de Laurent fut d'espérer que ce nouveau venu l'arracherait ù ses propres pensées. Il ordonna qu'on '/introduisit, et, lorsque celui-ci parut devant lui, Laurent, ayant reconnu rOEil sanglant, s'écria, par un sentiment qu'il serait bien difficile d'expliquer :
— Goldery, va chercher mon père '
C'était, et ce ne pouvait être que comme une excuse de la conduite qu'il avail teuiie qu'il faisait ainsi appeler ce vieillard. Ace moment, peut-être, il eiït voulu faire exhumer et poser entre lui et l'OEil sanglant le cadavre de sa sœur et les mines de son château dévasté.
— Je te comprends, dit l'OEil sanglant, et je te l'eusse demandé moi même si tu ne m'ava's prévenu. Que le véritable juge de cette cause décide entre nous !
Comme il achevait ces paroles, le vieux Saissac entra d?ns l'appartement, et le pas hâtif avec lequel il s'avança vers l'Œil sanglant, fut le seul témoignage par où on put décwvrirlajoie qu'il éprouvait ù le revoir. Ils se pressèrent les mains pour se donner et se rendre assurance de leur alïection réciproque, et le jeune homme dit alors au vieillard :
— Écoutez-nous maintenant, mon père, et diles ce qu'il est convenable de faire à chacun de nous deux. Depuis trois longues années, il n'est pas un des hahitans de cette province qui n'ait à venger quelque malheur qui lui a été inlligé par les croisés; de tous ces malheurs, le vôtre est le plus gre.nd sans doute, et sans doute il mérite une vengeance particulière ; mais, à ce titre, chacun étant le juge dans sa propre cause.
chacun peut croire qu'il a le drriii de prendie suiii de .•ïc» in lérêls sans s'oii uper de rint<-rfl commun: ainsi a fait Laurent.
— Kt c'est ainsi que je lerai cneoie! s'érria-l-il a\ec violence. Je devine vos pri jeis, lu' me les dilc; pas, |e n'ai plus dans le i^icur la volonté de les servir, •( peut-être n'aurais-je pas la force de les each( r. Vous vi nez sans doute nie parler du sailli de 'a Provence; il s'agit encore, n'est-ce pas, de garder au comte de Toulouse, au comte de Foix el aux autres leiirssiizerainetés intactes, pour qu'ils puissent plus aisément fain' peser sur leurs vassaux leurs insaliables exactions'? Vous appelez lela amour de la patrie I Que Raymond, que le comte de l'oix le comprennent ainsi, cela doit être ; (jue toi-même, jeune homme (jue tu es, tu croies encore à ces devoirs créés pour L» grandeur des uns et l'esclavage des autres, cela ne m'étonne pas ; mais moi, j'en ju^e autrement.
L'OEil sanglant voulut interrompre Laurent; mais celui-ci, qui se sentait le besoin de parler pour ne pas entendre ce qu'on voulait lui dire, continua vivement :
— Ne m'interromps pas : je te dis que, je n'ai plus rien à ileniander à ce que tu appelles mon pays. Ce ne sera point mon père qu'il peut me rendre ; jamais je ne porterai si haut la fortune du tonne de Toulouse et de ses alliés, pour qu'ils redonnent à ce vieillard ce que ses ennemis lui ont arraché. Regarde-le: la main de Dieu y serait impuissante; ils ne nie rendront non plus ni ma saur morte ni le vieux château de mon père démoli; et moi, je neveux pas leur prêter ce qu'ils ne peuvent me rendre, ^a dire à tes princes que, lorsqu'on aura r.isé leurs châteaux, mutilé leur père et outragé leur sa>ur jusqu'à la mort, va leur dire qu'alors nous pourrons nous comprendre.
L'OEil sanglant voulut encore parler, mais Laurent, l'arrêtant de nouveau, dit violemment :
— Les lâches! ils ont offert â Monlfort de traiter quand il était en leur imissance et que je l'avais mis à leur merci, au point qu'ils pouvaient rendre à lui et aux siens mort, torture, outrage, mutilations, tout ce qu'ils nous ont fait subir; mais ils ont tout oublié, les infâmes ! Dans ce traité qu'ils préparaient, qu'ont-ils deijandé? Ils ont demandé le maintien de leurs droits et l'humiiation de Monlfort. Mais cet enfant que tu as juré de défendre; mais Guillaume de Minerve égorgé ; mais Pierre de Cabaret pendu aux créneaux de sa tour; mais celte population de Beziers tuée jusqu'à son plus faible vieillard et à sou plus petit enfant; mais Guiraude écrasée sous les pierres; mais mon père, qui est aussi le tien; mais toutes ces voix, les unes mortes dans la tombe, les autres éteintes dans les mutilations, ils les ont oubliées, les infâmes! Va leur reporter le nom de traître qu'ils m'envoient sans dout« par la bouche. Eul'anè déshérité de leurs souvenirs, la vengeance est le seul patrimoine que je puisse conquérir pour y reposer mes vieux jours; eh bien ! j'en ai besoin, et, lorsqu'ils seront dans leurs tours et dans leurs châteaux à compter les champs qu'ils auront conser^s, les t^tes d'homme et de bétail qui leur resteront encore, moi, je compterai les malheurs que j'aurai faits, et je serai plus joyeux qu'ils ne le seront.
Lorsqu'il eut fini, le vieux Saissac s'avança vers lui, mais les mille pensées qui l'agitaient ne pouvaient trouver de langage pour se faire entendre. Cependant, au milieu de ses inouveoiens désordonnés, où le raisonnement ne pouvait se montrer aussi lucidement qu'eût pu k faire le récit d'une action, il trouva encore quelques gestes pour parler à son tils ; il se désigna d'abord lui-même, montra les unes après les autres les mutilations qu'il avait subies, et s'étant ainsi mis en scène, il mesura par terre l'espace d'une tombe, il la montra du geste en y jetant son manteau, comme il l'avait jeté sur le cadavre de sa lllle, et puis, se désignant encore du doigt, désignant du doigt cette place, cette place el luimême, l'un aprèf l'autre, elle d'abord, lui ensuite, puis tous deux ensemble, H secoua lentement la tête.
Laurent regarda celte pantomime d'un air sombre; sans doute il en devina le sens, et sans doute aussi il vou'ut échapper à ce qu'on lui ordonnait, car il dit sèchement en s'éloignant :
FREDERIC SOULIE
— Je ne vous comprends pas.
— Mais moi, j-- le comptfnd^, dil l'Œil sanglant ; je le compri-inls : il vvul tf d re qu« sa propie raiitiuiion, (|ue sa flile morte, (jue son chùleau dévasté, que l'abandon même des comtes de Piovence, il oubliera tout pour le salut de la patrie.
Et le vieux Saissac aj-prouva, de ce mouvement de tète qui était devenu sa plus puissante parole, les paroles de l'Œil sanglant.
Mais il était trop lard, et s'il faut dire la vérité, ce n'était plus son père que vengeait Laurent, ce n'était plus la justice de sa eaus« qui le guidait, c'était sa propre passion à laquelle ilobcissait, c était la vengeance qu'il voulait; c'est cette soif insatiable et qui déprave tous les sentimens, qu'il fallait satisfaire. Il gardait encore comme raison de sa conduite le malheur d'où il était parti; mais, à l'endroit où il était arrivé, ce n'était déjà plus ce malheur qui le poussait. Pour rendre cette observation plus facile ù comprendre, il en était comme d'un homme qui cherche dans le vin l'oubli de «(uelque douleur, et qui, lorsque la douleur est déjà loin, ne peut plus sortir Qi de l'ivresse ni de la débauche où toute sa nature s'est corrompue.
Parunes*rle de fatalité, l'Œil sanglant employa (Onlre Laurent l'argument qui, avec un caractère comme !e sien, devait, plus que toute autre raison, k faire persévérer dans le dessein qu'il avait formé.
— Et ne crains-tu pas, lui dit-il, une ceux qui t'aiment le plus, que ceux qui croient t'avuir deviné ne liiiissint par douter de loi et ne soient portés ;1 croire que ce n'es-t point la vengeance (|ui te conseille, mais bien plutôt un amour insensé?
— Oh ! s'écria Laurent avec une jdie sauvagf , le crevezvous? Le crois-tu, loi"? Béni soit le sort s'il en est ainsi! je n'espérais pas un si grand succès.
— Je ne le ci ois pas, dit vivement l'Œil sanglant; ni moi ni ton père ne le croyons!... mais d'autres.
— D'autres ! reprit Laurent ; tu ne m'as donc pas compris? Je te dis qu'il n'est personne au monde pour qui je voulusse sacrifier la moindre de mes résolutions. Je te le dis encore, je ne suis ni Provençal ni Français; j'ai dépouillé jusqu'au nom de mon père pour n'êtie riin. Je suis un homme seul en face de ses ennemis ; je suis une béte fauve parmi des hommes cl qui est de sa nature altérée de leur sang; voilà ce qu'ils ont fait de moi. Oh! je vous comprends, vous autres : vous avez été amenés à vos misères de ce jour pas à pas; vous ne comptiez chaque perle que d'après ce qui vous restait de la perte dernière, et non point d'après ce que vous possédiez d'abord. Vous êtes comme un homme qui avait douze enlans et douze châteaux, à qui on assassine un enfant et à qui on brûle un château, el qui se dit : « Ce n'est qu'un enfant et un château de perdus, il m'eu reste onze; « et il s'arrange pour vivre avec onze; puis, quand il perd encore un de l'un et de l'autre, ce n'est encore qu'un enfant et un château, et il se contente de dix; puis il vient ainsi à neuf, puisa rien, s'abrutissant et s'endurcissant à la souffrance par i habitude de sAiffrir. Votre ruine vous est venue ainsi ; mais moi, je ne suis pas descendu lentement dans l'abime, j'y suis tombé à pieds joints ; et à re moment, je te le dis, frère, c'est comme si tout mon être s'était brisé, car quand je me suis re'evé, je ne me suis plus senti dans l'âme aucun des sentimens qui vous restent; je n'ai eu qu'un cri : " Vengeance!, vengeance! » Etcecri, il a été pour ainsi dire relcntirdans l'écho (juiest au bout de ma route; il s'y répète avec acharnement, et tous les matins il me semble qu'une voix, que je ne
'puis atteindre, me crie: " Vengeante! vengeance! i J'y marche depuis longtemps, et j'y marcherai justju'à ce que celte bouche se taise, jusqu'à ce que je lui donne sa proie à dévorer et qu'elle s'endorme repue de sang et de crimes ; alors je dormirai aussi, car, mon Dieu! je suis déjà bien las; déjà je sens que ma tâche est plus forte que l'intelligence des autres hommes qui me maudissent, plus forte que moi-même, si je n'avais appelé à mon aide le mépris et la haine de tout ce qui n'est pas moi.
— Voilà donc, dit l'Œil sanglant, ce que tu es devenu !
— El ce que je veux rester
— A'Iieu onc, reprit l'Œil sanglant... Adieu, ficie, — adii'u; nous sommes eunemis.
Laurent se recula à ce mol : il avait beau dire, il avai< be.iu exposer avec fureur ses maximes coupables, se les répéter à l'oreille pour s'en étourdir chaque fois que laaécessité le forçait à accomplir une do leurs terribles conséquences, il éprouvait que ces liens, qu'il croyait ou qu'il disait brisés, lui tenaient sensiblement au cœur. 11 voulut appeler sou orgueil au secours de sa résolution , mais il ne put pas; l'Œil sanglant n'était pas un puissant de la terre, un homme dont l'abandon eût l'air d'un retrait de protection; ce n'était pas un sentiment qui le dominait, c'était i;ne alTection obéissanle qui se relirait de lui; ce n'était pas une de ces amitiés dont on ne vous a pas plutôt mis le marché à la main qu'on répond sèchement: «Comme il vous plaira. « D'ailleurs, cet abandon ne s'était exprini'^ ni avec colère ni avec humeur; la voix de l'Œil sanglant était profondément triste en lui disant : « Nous sommes ennemis, » et Laurent ne put s'empêcher de s'écrier :
— Toi aussi !
Puis il descendit à lui reprocher son abandon, tant sans doute il lui était douloureux.
— Toi !... Buat... lui dit-il en l'appelant d'un nom qu'il croyait puissant. Toi !... et cependant ce vieillard est aussi ton père .. ce vieillard... cette lille morte, c'était ta famille aussi, el tu oublies tout cela.
— Je me rappelle la patrie avant eux, dil l'OEil sanglant. Laurent se mordit les lèvres, quitta le ton d'affection qu'il
avait pris et répondit avec colère :
— Soit don^ nous sommes ennemis.
11 sortit. Le vieillard le regarda s'éloigner, puis il considéra Buat. On vit un moment (ju'il hésitait entre ces deux hommes. Buat était resté; mais il ne voulut mettre dans la balance aucune parole en sa faveur, il se tut. L'anxiété du vieillard continuait; eulin son regard s'arrêta si longtemps sur Buat que celui-ci crut qu'il allait venir à lui; mais le vieux Saissa • détourna sa tête tout d'un coup, et sans qu'on put lire sur sa physionomie niiitiice quel sintiment le dominait, il alla vers la porte par où Laurent était sorti.
— Suivez-le, car c'est pour vous qu'il est coupable, dit l'Œil sanglant.
Le vieillard haussa les épaules.
— Qui sait? voulait-il d'ire.
Tout-à-cûup il appuya la main sur son front comme pour y reconnailiv un souvenir qui venait de s'y préseuier. L'OEil sanglant crut deviner qu'il avait trouvé un moyen de s'assurer de la bonne foi de son fils. Oh I entre les mailieurs de la mutilation faite à ce vieillard, le plus affreux fut d'avoir une pi'iisée ([uil ne pât exprimer par des |)aroles, et qui ne vint pas s'inscrire >ur le sourire fatal de sa bouche, car si l'OEil sanglatfl eût pu deviner le qui venait de se présenter à lui, il ne se fût pas éloigné tranquille et triste seulement de la funeste résolution de son frère.
\OUVELLF. ÉPREU\E.
Ou nous nous somnjes trompé clans le sens raoralque nous avons voulu donner à ce récif, ou le lecteur a dû y voir un nouveau développement d'une pensée déjà produite dans le premier livre que nous avons publié : c'est que la vengeance est un terme toujours coupable à donner à la solution delà vie; c'est qu'il n'est sentimens d'aucune sorte qui ne périssent sous l'épouvantable exigence de celle passion, lorsqu'on la laisse pénétrer dans le coMir, et qu'au lieu de la combattre à sa première morsure on lui permet d'introduire dans le sang son virus moi tel : alors elle devient une rage incurable contre laquelle la mort seule est un remède infaillible.
Ainsi Laurent venait de se détacher encore d'une des es-
LE COMTE PE TOULOUSE
pérances de sa vie, car, au bouL d« sa vengeance, il n'est pas vrai qu'il tiU mis, c.omnie il le disait, le désespoir et la solitude. Il coniplaii bien, une l'ois sa faim apaisée, retourner aui altetlions qu'il avait t^ujoiTS mises eu réserve pour ses jours de repus. Apres celte nouvelle rupture avec un homme qu'il avait irouvé si intelligent de son :^nio tant qu'elle avait f;ardé une juste nu'sure dans ses proji is de venj,'eance, il retrouva plus d'aflection en lui pour les liens qui lui restaient en ce monde. Mais, i)ar une ordinaire disposition du ejïîur, avec un pins vif désir de les conserver, il se trouva plus de facilité n les rejeter, s'il en était besoin, pour arriver à son bift, soit (lu'ù mesure qu'il en approcliait, il en fût i)lus ébloui, soit qu'il pensât i|u'il ne pouvait absoudre tout ce qu'il avait fait qu'en faisant encore plus, à condition de réussir, soit (|iie le cœur prenne, comme tous les organes de de riiomme, l'habitude de répéter facilement un acte accompli déjà plusieurs fois.
C'est une des conditions de notre sujet d'être obligé de passer. incessamment des sacrifices politiques ou plutôt publics de Laurent h ses sacrilires intimes.
Laissons donc l'OEil sanglant aller de contrées en contrées renouer l'alliance des seigneurs de la Provence, et revenons dans ce chûteau de Carcassonue, où Laurent vivdit le plus souvent près de Bérengére, évitant de suivre le comte de Montfort dans ses excursions, bien moins pour s'épargner de verser le sang de ses compatriotts que pour ne pas perdre un moment favorable à la cause qu'il s'était proposée.
Dans un des chapitres précédons, nous avons dit comment Laurent avait sacrilié Ripert à Bérangé'e, comment il avait donné cet esclave à la fille delMontlort.
La facilité du triomphe dç Bérangère diminua pour elle l'importance qu'elle y niellait et lui lit croire qu'elle avait trop craint la rivalité de cet esclave. Bérangère était bien à peu près assurée que c'était une femme; mais la hauteur ambitieuse du cœur de la jeune comtesse lui donnait à cet égard dessentimensqui, chez un cœur plus faible, eussent pu s'expliquer par la ténuité exquise d'un sentiment passionné. Bérangère pardonnait celte lemme ;i Laurent parce ([u'elle était esclave, comme une femme d'un amour profond pardonne quelquefois à celui qu'elle aime une maîtresse parce qu'elle est courtisane; seulement celle-ci soutfre de sa concession et répugne à s'en rendre compte ; elle ne se dit pas formellement ce que Bérangère n'eill pas craint d'émettre à haute voix si elieavait eu ù s'expliquer sur eelte facilité; elle n'ose foni.ulereu phrases claires les raisons de son indulgence; enfin elle n'eùl pas ienu ce langage :
Il y a dans l'amour d'un bomine deux désirs aux(iuels une femme peut satisfaire, celui de son cieur, q\ii s'adresse au cœur, celui de la possession, qui s'adresse à la beauté. Dans l'amour oU l'amour est tout, il y a indivisibilité dans l'abandon de la femme, inditisibiliié dans le vœu de l'homme. Mais du moment qu'un calcul ou intéressé ou philosophique s'y mêle eu quebiue chose, la distinction que nous avons faite devient possible; possible, comme nous l'avons dit, pour ce qu'on peut appeler la femme métaphysiquement amoureuse, qui donne à l'ûme le privilège de mériter seule d'êire a(U'eptée et rendue; possible à la femme hautaine et ambitieuse i|ui, ne voulant de son amant pue sa volonté pour esclave, se soucie peu de ce qu'il fait des passions corporelles de sa jeunesse-, possible à celle qui raisonne assez froidement sa passion pour considérer une maîtresse possédée, mais non aimée. Cela lui sauve la perpétuelle sullicitalion des désirs de son amant déjà satisfaits; cela prévient de son coté une faiblesse, après laquelle elle sent que son rôle de souveraine se changerait en celui d'esclave.
Telle avait été la pensée de Bérangère après avoir obtenu Ripert de Laurent. Elle ne'se fût \fis même étoi iiée de lui voir choisir une autre esclave on une atitre niâî-tresse, et plusieurs fois elle fut sur le point de lui rendre celle qu'elle pensait ne lui êlre de rien dans le cœur, calculant qu'une autre pourrait se trouver peut-être qui, par une habile séduction, détournt?rait quelque chose de l'amour de Laurent. Cependant mille petits mouvemens de jalousie s'y étaient opposés, et l'idée d'obtenir de Laurent jusqu'à sa chasteté vint la
décider à garder Ripert près d'elle. C'était une nouvelle domination à essayer, et du moment que fiérangère considéra la chose sous cet asiiecl, elle y attacha une grande importance. De tout cela il arriva cependant un état de choses qui protégea, par une dernière fatalité, la situation de chacun de manière à la rendre assez lolérable pour (|u'elle n'éclatât pas eu explicaiions (|ui eussent tout compromis. Bérangère ne maltraita point Uipcrt, ou plutôt elle le laissa en un coin lie sa iiiaisou sans trop torturer son cœur par sa présence, ';es railleries ou sa pitié teinte. Ce sentiment fit aussi qu'elle ne s'expliqua jamais sur ce qu'elle supposait de Manfride, car alors une explication nelte de ce qu'elle était fût devenue nécessaire. Bérangère en évitait le résultat. Ripert était donc à peu près reconnu comme une femme déguisée, mais on le traitait comme un homme. Quelquefois Bérangère avait laissé percer ce secret par la présence de Ripert dans son appartement à des heures et durant des soins qui n'admettent que des femmes. Il en était de Manfride comme de Laurent : on savait à peu près leur vrai nom, maison attendait qu'un événement le révélât tout haut.
En même temps que cette conduite de Bérangère laissait à Ripert ou plutôt à Manfride quelque repos de son âme, elle livrait la pauvre enfant à des tourmens d'une nature plus grossière, sinon aussi douleureuse : c'était l'incess.'inte poursuite d'Amauri et de .Mauvoisin. Laurent l'ignora longtemps; trop heureux devoir l'oubli où on laissait Ripert, jamais il iie prononçait son nom de peur d'amener l'attention sur lui. Mais il fut soudainement éveillé de ce repos par un événement où le sort implacable lui fit sa part de douleurs plus large qu'à celle même qu'il croyait sacrifier. Ainsi s'amassaient les ressentimens de Laurent, ainsi grossissait la dette qu'il voulait faire payera ses ennemis, ainsi devenaitil plus acharné à en exiger le i)aieraent et à le poursuivre de toutes ses forces et à travers tous les obstacles.
Un jour qu'il était dans l'appartement de Montfort, il discutait avec lui sur les moyens d'achever cette conquête qui échappait à l'ambition du comte par l'absence même de défense, et Montfort s'alarmait au bruit sourd qui se répandait dej;i de toutes parts (|ue les relaliiins des seigneurs se renouaient. Il venait d'apprendie que Pierre d'Aragon était enfin de retour de sa guerre contre les Maures, et il en éprouvait un dépit d'autant pins violent que Pierre apportait avec lui non-seulement la force numérique et matérielle de son armée, mais encore la fone morale d'un chef jusque-là iuvaincu et qui revenait vainqueur d'une guerre dont on disait que les faits d'armes avaient été prodigieux. En fare de Pierre, Montfort n'avait plus cette supériorité de victorieux qui'lui rendait si facile d'abattre la révolie des seigneurs habitués à être vaincus : c'était une lice où un égal entrait en lice en face de lui. Les Provençaux pouvaient espérer en Pierre d'Aragon, et les croisés n'avaient pas vis-à-vis de lai cet avantage inou'i du mépris de son ennemi qui d'un côté est un si puissant auxiliaire à l'auclace, et de l'autre à la défaite. Laurent reconnaissait comme Montfort ce danger, mais, en même temps, il lui faisait observer que c'était le dernier obstacle à surmonter, et que Pierre d'Aragon vaincu, toute espérance désertait à jamais la Provence, et que cette dernière ressource, qui alimentait encore la défense des seigneurs, quelque faible qu'elle fût, une fois épuisée, il n'aurait plus rien à combattre devant lui, tant le découragement abattrait alors ses ennemis les plus acharnés.
— Quant à cette puissance morale de Pierre, ajoutait-il, iL y a un moyen d'en détruire l'ascendant et de le détruire avant la bataille o(i vos armées se rencontreront. Ce moyen, à la réussite duquel je puis encore me dévouer, le voici.
Comme il a'iait continuer, des cris aigus se firent entendre dans la salle voisine de celle où se trouvaient les deux chevaliers, et bientôt on y entendit les voix en tumulte de quatre ou cinq personnes. Laurent et Montfort y coururent et aperçurent dans un coin Ripert tremblant, mais l'œil enflammé de colère, pAle, mais résolu, quel((ue chose de la peur qui inspire le courage d'une action désespérée ; au milieu, Amauri etMauvoisin ■ le premier haletant comme un homme quia fait une longue course ; le second, le front sombre, comme un
FRÉDÉRIC SOULTE
dogue qui gronde el bout de l'envie de se jelei- à la gorge de sou ennemi; debout et entre eux Bérangère el Alix, dont la présence semblait a\oir ariê é les deux jeunes gens.
A l'apparition de T.aitrenl, lUiiert aval! fait un momeiTtenl liOur se précipiter vers lui. Un ; égard de ceUii-ci l'avait eloué :i sa place. Au preniii-r aspect de celte scène, le comte devina ;i [iiu p;èi tlti «iuoi il s'agissait.
SMiion sa- ait mieux (ju'aucun autre qu'il y a des explica- .lious où il i;e faut commelire ni la dig^iiu- de son ige ni son îiulnrilé de père, il n'ignorait i)is .ce qu'éiail Piipcrt rii pour- •moi cet esclave était passé entre les mai.,s^|. "i^/^»"^;^; H i.'i"eorail nas non plus les poursuites de Mauvo.s.n e, d A- " '►''■O^'^P^^ "hAi<:„i-i.eusemeni qu'il en làl instruit. Du imiuri, mais il cachait suigutusciiu,! i ,u,.n„v<.,i ;i ini
niomea qu'on eût souKunné qu il avait tout decouve. l, .1 ui Tiïu prendre un parti sévère comme chef d comme père de fam lie', il ne le voulait pas, il lu. convenait de laisserj. Bérangère toute sa tvrannie sur Laurent. Bailleurs disposer de qucliue chose qui appartenait à Berangere, e eût é.é peut- ?tre l'engager à faire aulrement qu'elle ne faisait. Il se contenta donc de dire avec humeur :
~"N'yat-il pas, messires, d'autres endroits plus convenables pour vos joyeux amusemcns ? Faites en sorie de ne pas nous troubler davanlage dans nos discussions. Sire J.aiireia, ajouta-t-il, je vais visiier les nouveaux pèlerins qui noussont arrivés , nous reprendrons plus tard noire entretien. " Laurent s'inclina sans répondre, el .Hfoniforl sortit sans (jûele silence qui s'éta't établi ft son entrée fiH interrompu par personne. Mais à peine ful-il à quelques pas de l'appartement, que BéraiiÉére dit avec hauteur ;^ Mauvoisin et ù
Amauri :
— Eh bien! messires, qu'y a til Pquelle insolence ou quel outrage avezvous fait à nolreêsclave qu'il vienne ainsi prés de nous en poussant des cris et en réclamant notre protection? Certes, sire de Mauvoisin, c'est bien osé à vous et à vous aussi, mon frère! Croyez-vous qu'on puisse impunément la'insulter dans ceux qui m'appartiennent, et pensez-vous que je ne sache à qui m'adresser pour avoir salisfaclion de vos injures'?
— ûli ! .s'écria Laurent avec un emportement et une joie où .se montra peut-être trop la sincérité de son offre, oh ! madame, rien de ce qui vous apparlient ne sera impunément ouiriigéi si c'est moi (jue vous voulez charger de punir vos olfenses !
Bérangère s'élait vivement retournée du côté de Laurent. Les mauvaises pensées lui venaient d'instind. Elle prôtHena .ses regards de Laurent à l\iperl, et r.-pondit au chevalier avec une amertume visible :
— Sonl-ce bien mes offenses, sire Laureni, qui vous trouvent si prompt en cette circonstance?
Les deux chevaliers, pour ainsi dire déUés par les paroles de Laurent, avaient d'abord paru les prendre pour leur compte et se charger d'y répondre; mais lorsqu'ils virent la tournure que Béraiigére leur donnait, ils préférèrent laisser I,aurent se défendre contre une atlaiiue (|ui avait j)lus de chance de succès que la leur. D'ailleurs, une issue fyvoiable pour eux pouvait sorlir de celte explication, et ils la guettèrent avec soin. Cependant Laurent a\ail répondu à la jeune comtesse :
— C'était parce que vous aviez appelé vôlres les inj.ures faites à cet esc ave que j'en avais fail les miennes; du mo ment que vous les pardonnez à ces deux braves chevaliers, je n'ai plus à leur en vouloir et je cours rejoindre votre père ; tout cela ne vaut pas la peine de s'en occuper.
Ces paroles avaient été dites avec un sourire de prière qui eût apaisé les soupçons de toute autre que de Béiangère; mais elle venait de former un projet sur ces soupçons, et elle ae résolue à le mettre surle-champ A exécution. Hicn ne lui avait échappé, ni les regards de Laurent ù Kiperl ni la colère <[ui avait un mon enl dominé le chevalier; alors sa jaluusie, assoupie, mais non i leinle, et ses doutes, oubliés, mais non p*rdus, se reveillèieiit cl se retrouvèrent s 'Utlainement en elle. Elle arrêta Laurent comme il allait sorlir, et Ini dit :
— En vérité, vous avez raison, cet esclave ne vaut pas la
peine de troubler vos oceupaiions non plus que les miennes ; il ne vaut pas la peine de désunir p'us louglemps deux chevaliers amis; j'en veux finir et Ini donner un maître (jui le proiége non-seulement coniie les outrages, mais même coniiv^ la pensée de l'outrager.
Laurent put croire un moment que ces paroles de Birangère (onclu: aient à lui renJie Bipert, d il crut y deviner un piège contre lequel il se mit en gard-, el ré,iondil dune iroidi-nient :
— .le p. nse alo;s que vous ferez luieux de ie garder, car je ne sache personne plus capable de le protéger.
Laureifl s'itaii l'Ompé sur la pensée de Bérangère, et par celle erreur il Ini donna lieu de répondre :
— Vous croyez, sire Laurent? Craindriez nous par hasard que si j'en faisais don à mon frère ou au sire de .Mauvoisin, ces deux chevaliers ne pussent le mettre à l'abri de toute taitative?
Il fallait que Laurent eût accoutumé bien cruellement son visage à taire les mouvemens de son âme, car il demeura impassible A ces mots, qui cependant lui frappèrent 1e cœur comme autant de pointes acérées et brûlantes. Tl ne regarda pas Riperl, il eut peur de l'expression qu'il supposait trouver sur son visage. Ce fut encore un malheur, car s'il eût pu y lire la froide et horrible insensibilité qui y demeura empreinte, il ei'ii jugé qu'il y avait au fond de cette impassibilité (pielque ré.iolution aussi forte, aussi fatale que la sienne, puisqu'elle avait la même puissance de se dérober aux regards ! Lanre.it ceijendant tenta un effort pour le srilut de Kipert et l'adoucis«emei)t de sa propre lûriure. Horrible situation ! ce fut dans un doux et moqueur reproche d'amour qu'il fut obligé de chercher un moyen d'y parvenir.
— Est-ce là, dit-il à Bérangère, l'estime que vous faites de mes présens, que vous les donniez au premier qui les désire?
— Oh! s'écria Mauvoisin, qui en cela vint habilement au secours de la jeune comtesse, ce n'est point un don que nous sollicitons de la noble Bérangère; mais si parmi les riches étoffes que j'ai rapportées de mes pèlerinages et de mon séjour ù Cunslanlinople, si parmi mes belles hacpienées quelques-unes lui paraissaient dignes de lui payer cet esclave, je les offre à son choix.
— Ma sœur ne vendra point cet esclave pour quelques misérables étoffes ou quelques haquenées éreinlées ! s'écria vivement Amauri. Elle y mettra un prix plus élevé, un prix que seul je puis lui offrir : c'est un don de la comtesse de Leicester, mon honorée aïeule, c'est un collier de perles d'Orient qui vaut a lui tout seul une fortune, et que je lui offre en paiement de cet esclave.
— Un collier de perles! s'écria Mauvoisin, uii collier de perles (|ui vaut une fortune, et lu Ie4)0ssèdes encore! par Dieu ! c'est jouer de malheur!
— Oh ! c'est que mon frère oublie de vous dire que ce collier est 'dans les joyaux de ma inère, et qu'il n'a pas osé le lui redemander pour en enrichir le trésor de quehjue juif.
— Eh bien I je parie mon âme qu'il est engagé pour le jour ou il (jûuria le reprendre.
— L'enjeu de votre pari n'est pas i)liis acceptable que le paiement de mon frère, dit Bérangère.
— El vous oubliez peut-être, dit Alix, qui s'était rapprochée de Riperl, vous oubliez que je suis là et ipie peut-être je me refuserai A rendre à mon lils ce collier pour un tel usage.
Ces paroles d'Alix engagèrent presque Bérangère à accepter pour contrarier sa mère; mais un mot de Lanient la ramena ù son desseiu.
— Et puis, dit il en continuant sur le ton d'un doux reproche, ce n'est pas pour le vendre que la tille du comte de Monliorl refuse de donner cet esclave.
— Vous aveî encore raison, sire Laureni, répondit-elle en clignant les yeux, je ne veux ni le donner ni le vendre; mais il me iHcnd une fantaisie : c'eslde savoir jus(iu'à quel point est puissante la passion (jui tient si fort au cœur (Ci tains chevaliers. Je parle du jeu. Voyons, messires, que voulezvous jouer avec moi contre mon beau Riperl ?
LE COMTE DE TOULOUSE
— Tout ce que vous voudrez, répondirent-ils.
— .le joue mon droit d'ainessc. s'écria Amauri en riant.
— Et moi , mon hérila^e paternel, ajouta de nicme Alauvoisin.
— Je n'y mets pas un si iiaut prix, ditHérangère en observant sans cesse Laurent d'un regard ii moitié fermé. Sire Mauvoisin, mettez au jeu votre liaqu'^née andalouse, et vous, mon frère, vos deux faucons d'Ecosse, et je joue, moi, inhabile, ciintre vous, maîtres pass's, mon esclave Ilipert.
Laurent regarda Ripert, il espéra qu'il ferait une objeclion à cet arrangement; mais l'esclave ne boufjeait de sa place, seulement un sourire dédaigneux repondit au repard de Laurent.
— Voilà où tu m'as mise, disait ce sourire. J'ai promis d'obéir, j'nbcià
— C'est convenu ! s'écrièrent les deux chevaliers.
— Allez donc cbeicher des dés.
— Ce serait un t;rand malheur si nous étions sortis tous deux sans dés dans notre escarcelle, dit 'Mauvoisiu-. je pense que nous irions plutôt au combat sans casque.
Et tous deux tirèrent des dés en niè«ne temps.
Celui qui eût pu ;'i ce moment désunir les lèvres de Laurent aurait vu ses dents serrées les unes sur les autres à briser du fer; celui qui lui eût mis la main sur le cœur l'aurait senti battre sec et ir.égal comme celui d'un homme que la fièvre àe la mort brise de ses atteintes redoutables. Cependant ii demeurait immobile et silencieux, ne semblant prendre aucun intérêt à ce qui se passait en ce moment. La comtesse prit pitié de lui ou de Ripertet s'avança.
— Fi ! mon fils, n'avez-vous pas honte d'étaler si odieusement vos habitudes vicieuses ? et vous, ma lille, ne rougissezveus pas d'engager une partie qui ferait horreur aux plus indignes débauchés de cette armée?
Toute l'insolence de Bérangère se réveilla à cette leçon, et elle répondit à sa mère :
— Eh ! madame, que vous importe ? le sire Bouchard n'est pas de la partie.
La comtesse devint pâle d'indignation; mais elle en était réduite à ce point que comprendre l'iusnlle, c'.était presque la justilier. Cependant elle répondit sèchement :
— Le sire Bouchard n'a que faire ici ; mais moi, j'y cxercv peut être encore tjuelque antorilc^et je vous défends...
— Voii.s nu^ défendtz!... s'écria Béranjierccn interrompant sa mère avec une arrogance furieuse.
— >'on, pas à vous, reprit amèrement la conileSse, je défends à Amauri de tenir cette indigne partie.
— Merci ! merci! s'écria Mauvoisin, je serai le seul tenant; soit, je mets deux faucons d'Irlande de plus à mou eiijcu ; ils valent bien ceux d'Écosie, je vous jure.
— Eli bien' dit Bérangère, dont la pensée dominante était eh ce moment d'éprouver Laurent plutôt que de liraver sa mèie, eh bieni soit. A nous deux, sire de Mauvoisin, à moins, reprit-elle en s'adressani '.i Laurent, qlie le sire de Turin ne veuille courir la chance de regagner un esclave qu'il aimait beaucoup, je crois.
— Jouez pour moi, dit tout bas Amauri.
Laurent n'avait encore trouvé en lui nul moyen de sauver Ripert, et celui-ci, toujours taciturne, toujours immobile, ne lui donnait aucune occasion de s'interposer : la victime ne voulait pa» secourir le bourreau ; mais le bourreau ne voulait pas non plus sauver la victime- au piix de sa propre espérance. Il se tui. . ,,. "
— Eh bien ! lui répéta Bérangère, ne voulez-vous pas être de celte partie'/
Ce que Laurent cherchait depuis leuglcœps, le moyeu qui devait faire sauver Ripert, il le possédait, peut-être l'avaJÎ-il en ses mains ; mais il ne pouvait assez maîtriger son flme pour arriver à une réflexion salutaire; il ne voyait en ce moment que Manfride devenue l'esclave de Mauvoisin, appartenant de droit ù sa débauche et réduite à demander lui asile h la mort contre sa souillure. Tout son sang refluait vers son cœur; toute sa force suffisait ;\ le tenir debout sans chanceler. Une seule hlée lui était venue, c'était d'assassiner Mauvoisin s'il gagnait. Bérangère, étonnée du silence de Laurent et soup-
çonnant quel en était le sujet, répéta sa (|U«slion et ajouta :
— Trouvez-vous qu'on fasse injure à un esclave (lui vous a appartenu de le jouer contre une haquenée et deux faucons'.' et vous, ([ui savez mieux que nous toute sa valeur, cslime?.vous qu'on peut perdre pour lui ce que l'on disait valoir tous les trésors de ce monde'/
Le ton aigre et éiun dont cette observation fut faite rappela ù Laurent le but de Bérangère; la lin de sa jihrase était trop directe pour que le sens lui en échapp;'il, et, implacable dians sa résolution, il jela Slanfride aux <:liances du sort. Que ce mouvement fût complet et sans retour en son ;"ime, ce n'est point assuré ; mais il le parut dans la réponse de Laurent.
— Je trouve au contraire, dit-il en g;irdantpour lui ta pensée de sa parole, je trouve que l'enjeu du sire rie Mauvoisin est plus grand qu'il ne pense. Quant j"! être de la partie pour mon compte, je ne me soucie pas de risquer quoi que c«^ snit pour ravoir un esclave dont je ne veux plus.
Peut-être avait-il forcé l'expression de son abandon pour faire comprendre à Manfride qu'il n'était que joué. II lui croyait encore dans l'i'ime assez d'amour ou d'estime pour lui pour qu'elle ne crût pas qu'il fiU à ce point barbare et lâche. Il voulut voir s'il était.compris et rencontra sur le visage de l'esclave la même froide impassibilité qui y régnait depuis le commencement de cette scène. \i en fut épouvanté. A ce mo ment, il eût préféré y voir une rage désespérée et méi)risante. il eût su ce qui se passait en elle; mais Manfride aussi avait fermé son visage sur son cœur, et il restait impénétrable, même à Laurent. Cette découverte rendit à celui-ci son horrible torture; il se reprit à penser qu'il assassinerait Mauvoisin si Mauvoisin gagnait.
La partie commença.
— Ma sœur, voici mes dés; ils sont heureux, dit Amauri.
— Merci, et tant mieux pour vous, dit Bérangère. — Pourquoi, ma sœur?
— Vous le saurez. Sire Mauvoisin, comment jouons-nous?
— Au plus haut point, dit Mauvoisin.
— Non. dit Béran-ère, ce n'est point assez long, on n'a point le temps de se reconnailre.
Puis elle ajouta eu po.san[ ses regards sur Laurent comme un anatomisle pose «ne loupe, sur les libres dénudées d'.'i»] animal écorcbévif pour en (ompter les vibrations :
— Je n'aurais pas le temps de m'amiiser.
Elle s'amusait. Laurent vivait dans U!ie peiisée où ioul ce qui se fait d'ordinaire à la surface physique de l'homme s'opérait mystérieusement. La ^oi^ interne de lettevie secrète répéta :
— Elle s'amuse! Je m'en souviendrai.
— Alors, dit Mauvoisin. jouons à relui qui, en trois co«ips de torton, amènera le plus près de vingt-quatre.
— Soit, dit Bérangère. J'aime mieux le torton; il y a quelque chose de plus attachant au moment où il tombe et rouie ses derniers tours.
Slauvoitiu était muni d'un lorlon fi huit faces, avec les points noirs gravés depuis un jusqu':"! huit sur chacune dises faces.
— Je commence, dit Bérangère, et je vais le lancer de façon qu'il tourne assez longtemps pour ([u'Amauri adresse uuc bonne prière au ciel afin que je g^gn»-, car en ce cas i! v rura quelque chose pour lui.
Le torton tourna.
— Qu'est-ce donc? dit Amauri.
— Devinez.
— La haquenée.'.
Le torton tournai?.
— Peut-être.
— Ce seront les faui.ons l
— Peut-être raieuji.
— Ah ! voilà l'iiistant fatal. .
Le torton tournait encore ; mais en chancelant et e;i s'appuyant sur ses coins, il Si* roula encore, ^en^ou trois i : ; s'abattit sur le côté en se balançant.
* —Huit! cria Amauri avec triomphe en voyant la facette la plus noire s'arrêlei' presque sous sou œil.
FREDERIC SOULIE
Le torton, comme mù par un dernier tressaillement de force, roula sur lui-même et gagna une facette.
— Ux ! cria Mauvoisin.
Laurent le regarda à la gorge et au cœur : deux bonnes places pour un poignard.
— Avons, messire. dit Bérangère.
Le tonon roula encore.
— Mon frère, tant pis pour vous! vous n'avez ppistprié, vous n'aurez rien.
— Du diable si je priais qui que ce soit, répondit Amauri pour la jument andalouse ou Us faucons de Mauvoisin.
— Qui vous a dit que ce fût cela que je voulusse vous donner?
— Qu'est-ce donc? dit Aniauri l'œil en feu. Le torton tomba.
— Sept ! dit Mauvoisin. Sept à UN.
— A moi, répliqua Bcrangcre en reprenant Ictorlon. Mais, au n.onient de le faire tourner entre ses doigt, elle
se pencha ters f aureut, et, le regardant amoureusement, elle lui dit:
— Tirez pour moi, sire I.aureni.
-Cela n'est pas pewnis, dit .Mauvoisin. D'ailleurs, le sire Laurent est d'un bonheur cruel quand il le veut.
— Ce seul i-oup, dit iîérangère.
Mauvoisin de\int sombre; il-n'élait pas sur que Laurent ne fut pas un démon déguisé en homme. Cette pensée lui vint à l'esprit, et il répondit r.ipidement :
— Je ne joue pa*; contre... contre le sire Laurent. Laurent lui répondit en lui-même :
— Tu joues contre Albert de Saissac, misérable ! On peut dire qu'à ce moment Aiauvoisin était uiorl.
— Eh bien ! je vais lirer, d^t Amauri.
— Yoloniiers. dit Lérangére; le voulez vous, sire de Mauvoisin ?
— Soit, dit celui-ci.
Amauri prit le torton.
— Ah ça! queraedonnerezvous? dit-il.
— Vous verrez.
— Est ce un des objets engagés?
— Vous verrez.
Et à chacune de ces réponses elle regardait Laurent, qui souriait de la curiosité d'Aniauri. C'était une force surhumaine.
Le torton roula encore.
— Ma sœur! ma sœur! dites moi ce que vous voulez me donner.
-r Tout à l'heure. Sire Laurent, mettez quelque chose sur mon jeu, ajouta-tellr.
Il lui prit enoc de lui arracher les yeux et de les jeter sur la table; mais il se tut.
— Hlit! s'écria Amauri avec une joie bruyante.
— Huit et i\ font ^El.'F, dit Mauvoisin; j'en ai sept et deux coups de torton contre un ; je parie que j'amène plus de quatre au premier coup. .,
— Deux marts d'or contre un, dit Amauri.
— Soit, rcpiil Mauvoisin.
Us mirent les marcs d'or sur la table : le torton tourna.
— Oh! les joueurs!" dit Bérangère. Approche-toi donc, Ri4)ert, reprit-elle. IN'es-tu pas curieux de savoir qui sera ton nouveau maître de ces deux chevaliers?
Ripert vint se planter derrière Mauvoisin, en face de Laurent. Celui-ci ne détacha pas les yeux de la table.
— Que voulez-vous dire? cria Amauri; que parlez-vous d'un nouveau maiire pour Ripert?
— Sans doute, dit Bérangère, toujours attentive au visage de Laurent; si Mauvoisin l'emporte, Ripert lui appartiendra; .si je gagne, je vous le donne.
Laurent ne remua pas; mais il se prit à penser ccmnK ni il tuerait .\mauri ^i Birangère gagnait, car a\ec 3Iau\oisin l'affaire é! ait facile,: une insi,ille, un d;iel, et tout était dit. Mais tuer le lils de l'homme dont il lui fallait être lami, le frèie de celle qu'il adorait ; toutes tes tii-res inicrnes re-
muaient si violemment que malgré lui ses lèvres remuèrent . sa pensée y arriva jusqu'à y produire le frémissement de quel(|ues mots auxquels la voix manqua cependant.
— Golilery l'empoisonnera, dit silencieusement ce mouvement de sa bouche.
Le torton tomba.
— Deix! eria Amauri.
El il prit d'abord )'or gagné. Magnifique privilège du joueur ! ce ne fut qu'après qu'il s'écria :
— Oh! ma sœur, vous aurez le collier de perles. Nelfù AEi'F; je gagnerai, voici li! coup déiisif.
— Ma revanche des marcs d'or, dit .Mauvoisin.
— Volontiers , dit Amauri.
— Huii marcs d'or que tu n'amèneras pas cinq ?
— Ll s voilà. Laurent s'éloigna.
— Vous n'êtes pas curieux de savoir (jui gagnera? dit Bérangère.
— Oh! dit Laurent, je m'intéressais à la partie par rapport à vous.
El il alla causer avec la conUesse. Bérangère demeura sfupéfaite. Il eût paru moins tranquille s'il eût joué quelques écus d'or. Elle se leva aussi et quiita la partie.
Le torton tourna; il amena cixQ.
— J'ai gagné I cria Amauri.
Et il prit l'or,
— Vous avez gagné Ripert? dit Bérangère de loin.
— Non. dit Amauii, huit marcs d'or. Voici le coup qui va déciller de Ripert.
— Entendez vous, sire Laurent? dit Bérangère.
Il riait avec la comtesse, à laquelle il raconiait sans doute quelque joyeuse histoire: Bérangère fut tout-à fait rassurée.
Mauvoisin lit de nouveau tourner le torton. Laurent n'y prenait plus d'attention ; il avait décidé ce qui lui restait à faire. Le torton amena cixy, les poiuts étaient égaux.
— Partie remise ! s'écrièrent les deux chevaliers.
— Partie perdue, niessires, dit Bérangère, car je ne recommencerai pas. Je garde Ripert.
Elle avait bien voulu éprouver et torturer Laurent, mais elle ne tenait pas à servir la grossière passion des deux chevaliers.
Ils réclamèrent vainement; elle refusa avec l'obstination d'une femme désagréable dont le refus est devenu fâcheux à quelqu'un et qui s'yobsiine. Les deux chevalieYs insistèreni ; mais Mauvoisin ayant parlé de rattraper les marcs d'or (|u'il venait de perdre, ils reprirent leitr jeu, et quelques momens après, l'œil tendu sur les des et l'or qui roulaitni sur la table, ils avaient complètement oublié Ripert.
« Oh! pensa Laurent en les regardant, n'ai-je donc pas au cœur une passion aussi puissante et aussi al)solue que celle du jeu? car la mienne me laisse des remords cl des souvenirs, et la leur les dévore cûmpictcment. A celte heure, si Manfride appartenait à l'un d'eux , il la jouerait contre un sac d'écus, et moi, j'ai l;ésité à la jouer contre ma vengeance ; je n'ai pas leur courage. "
Bientùl .Monlforl rentra, et Bérangère quitta la salle où ils étaient. Cependant lorsque Ripert sortit, Laurent s'approcha et lui dit :
— Si l'un de ces deux chevaliers t'avait gagnée, qu'aurais tu fait y
— Je me serais donnée à lui, sire Laurent ; je suis l'esclave fidèle de mon maitre, quel qu'il soit, vous devez le savoir.
Ce fut le premier mot qui avertit Laurent que Manfride rêvait une vengeance. Laurent se promit d'y réfléchir. Le temps lui manqua, voici comment.
LE COMTE DE TOULOUSE
BATAILLE DE SllRF.T.
La iiûuvdic d'uiU' «énéraie réunion de tous les comtes do la Provence venait d'être portée à Simon ; encore une Ibis il étail réduit à renieliie au soit d'une bataille tout ce (|u'il avait conquis depuis (|uatie ans di^ guene. Pierre d'Aragon éiaitàJa tète de cette nouvelle coalition, tt sur la foi de ce vaini|ueur des Slanres, tous les restes éparsde la puissance provençale, tous ces lambeaux de peuples séparés par les sillons de meurtre et de dépopuialion que Simon avait creusés partout où il était passé, se réunirent et se serrèrent ensemble. Par une sorte d'intelligence commune, chacun des ennemis qui allaient se irouver en i)résence laissa ù l'autre le soin de lamassertout ce qu'il pouvait avoir de forces. Tous les corps des croisés, dispersés sur une surface immense de pays, regagnaient le point central où ftionlfort leur avait donné rendez-vous, sans que les troupes de Provençaux, qui de même se dirigeaient vers le camp du roi d'Aragon, les inquiétassent dans leur marche. Cela ressemblait absolument à un duel où les adversaires vont sur le terrain désigirédans la même voilure, en se faisant poliiesïC pour y monter et en descendre, comme s'il s'agissait d'une fête.
L'activité de Sinion, celle de ses chevaliers, celle de Laurent surtout, furent eniplûvées pendant un long tenipsài'auiener tout ce (lu'en pouvait distraire des garnisons des châteaux. Durant deux mois entiers, ce fut à peine si (|uelques escarmouc.hes eui'ent lieu entre des troupes qui souvent se croissaient dans leur roule et quelquefois aussi se suivaient presi|ue cùteà côte sans se chercher. Une seule action, plus remarquable par ses suites que par lé fait lui même, prouva a Monlforl, et plus particulièrement à Lau-' rent, que ce dernier elToit de fa Provence avait clé calculé de manière:"» ne lai ser à iiersonne aucun esprit de retour. L3 comte llayiisnJ, en se dirigeant vers les l'yrénées, rencontra sur son '. hemin le château de Pujol , que d'abord il voulut éviter. Rla'S quelques troupes en étant sorties pour l'iiKiuiéter, il tenta de l'emporter, et en deux jours réduisit les assiégeans à se rendre a discrétion. Encore cette fois, son caractère de ne jamais tout risijuer de sa fortune l'engagea à traiter avec les assiégeans. Pioger Bernard y crut voir une arrière-pensée de Irahison , et le conseil où se dis uta cette question eûi probablement amené une dissolution de cette grande ligue, si l'OEil sanglant n'avait appuyé vivement l'opinion du.eonite de Toulouse. L'aclivité, la constance, le courage de cet homme, la conliance qu'on avait dans les res- . sources de son esprit et les vues ultérieures qu'on lui supposait eonstamraeni, et([ui pres(|ue toujours faisaient d'un événement en apparence fâcheux un événemenl (^ui servait les intérêts de la Pri.vence, foules ces raisons entrainèreiit l'opinion des autres chevaliers, et il fut décidé (]ue les assiégés de Pujol seraient reçus à capitula'lion et qu'on leur accorderait la vie sauve. Soixante chevaliers se rendirent donc à discrétion et furent dirigés vers Toulouse; mais à peine y turent-ils ariivés sous h couduile de l'OEil sanglant, qu'ils furent tous allscbés à la queue de leurs chevaux, pn'inieués par toute la ville et ensuite pendu.'; au créneaux des murs. L'Œil sanglant, en faisant faire cette cruelle représaille, publia partout qu'il obéis-ail atix ordres exprès du couite de Toulouse.
La nouvelle de celte tnéeulion airiva en même t. nips «u camp du roi d'Aragon et à celui de Simon, (|ui, à ce moment se ti ouvait à Castilnaudary. Dans le i amp de Simon, elle produisit â la fois unecousiernaliou et une irritation exîrémes. Les couquérans virent qu'ont leur rendait une guerre sans merci, telle (juecel'e <iu'ils avaient laite; el oubliant i|uee'élail de cette façon qu'ils avaient agi m pareille circonstance, ils jelérent des cris dexéeraliou sur le coni;e de Toulouse. Il est remaripuible que dans cette giu^rre, les eroités , protégés pour ainsi dire par la mission divine qu'ils semblaient
LE SIÈCLE, — m,
remplir, avaient été presque partout ménagés par ceux qui les comballaienl, tandis (|u'euxmémes ne mettaient aucun frein .'I leurs meurtres el ;1 leurs brigandages; il en arriva qu'ils s'accoutumèrent à ces ménagemens de l'ennemi comme à un droit acquis : comme il entre «lans les habitudes d'un homme iiui emprunte toujours sans jamais rendre, d'oublier ses dettes et de s'étonner comme d'une injustice de la première réclamaliou (|u'on lui adresse.
Dans le camp des Provençaux, la nouvelle lit un merveilleux effet, el Uaymoud fut viveineul félicité. Les comtes dt; Foix se doutèrent de la raison s-ecrèle de celte exécution: elle rentrait dans la série de moyens tiu'avait mis en ceuvre rctil sanglant pour eonipromeltre le comte de Toulouse . sans retour el qui avait commencé parle supplice de Baudouin. 11 fallut que Raymond acceptât les éloges de benne foi de la plupart des seigneurs et les ironiques louanges des comtes de Foix. Qusnd l'OEil sanglant arriva au camp, il y eut entre lui et le comte une explication dans laquelle celui-ci fut obligé d'entendre les reproches mérités que sa conduite lui avait attirés; de cette explication nous ne rapporterons que ce qui est nécessaire à l'intelligence de celle histoire. Le comte, dans un moment d'impatience, s'écria avec colère :
— IS'tst-ce pas à toi (jue nous devons la défaite de Caslelnaudary, ù toi qui m'avais dit de me lier aux messages de ce Laurent qui suit la fortune de Moiitfort?
— Eh ! lui riiipûndit l'OEil sanglaiil, ces messages ne vous ont-ils pas valu la victoire tant que vous avez marché duBs la voie que je vous avais tracée '/Ne vous ont-ils pas valu l'incendie du camp de MoutforI, la destruction des Allemands venant au secours de Castelnaudary"? Mais trois jours seulement, j'ai été forcé de vous (|uitler, et tout aussitôt vous avez voulu traiter avec vos ennemis : alors l'homme qui vous eilt rétabli sur votre trône de comie a abandonné qui l'abaudonnail. Ne vous avais-je pas dit à tfuelles conditions Albert s'était voué â nous? (^ui le premier y a manqué ?
Le comte ne répondit pas à ce'.te queslioii ; mais il répliqua après un moment de silence :
— Eh bien! j'avertirai Simon de la présence de ce traître dans sou arruée, et il le punira pour moi et pour lui.
— Ah ! dit l'Or;il sanglant, Albert n'est plus li'aitre à Simon ; et, d'ailleurs, vous ne ferez pas ceU, car il y aurait un tiailre eu tout ceci, celui qui vous aurait confié le secret de Laurent, et ce traître a déjà arrêté une indiscrétion par un coup de poignard; si vous voukz, je vous dirai qui a tué David Roaix.
— C'est toi? s'écria le comte de Toulouse.
— Pensez-y, comte Raymond, je sors d'avec voire lils : ahl quel noble comte nous aurions si vous lui laissiez enliiî l'héritage qu'il ne recevra peul-êlre que trop tard!
— Malheureux! tu me menaces.
— Entre vous et moi, dit l'OEil sanglant, il y a l'ombre de manière qui m'arrête; mais pour Dieu! n'y placez pas celle de mou frère Albert qui m'appelle; c'est assez du noble vicomle tué par voire trahison : je ne vous pardonnerais pas celui-ci.
Et l'Œil sanglant quitta le comte sans que celui ci osât répondre à cet homme, qui était à lui seul plus puissant que les plus nobles de la Provence; car il n'avait rien ù compromelire que sa vie, el comme il la jouait tous les jours, c'était le seul enjeu qu'il acceptât de ceux qui avaient à traiter avec lui. il eût poignardé Haymond ù l'instant, si I\aymoiid ne lui eût été utile par l'amour singulier qu'avaient pour lui les ToulùUïains, amour (jui les faisait se lever à sa voix dès qu'il réclamait leur assistance.
P)iei,;ot cependant loules les forces des deux armées se
trouvèrent réunies, celles de Monlfon à Fanjaux, celles de
Pierre d'Aragon à Saverdiin. Il s'agissait iles:ivoiroù aurai;
lieu la rencoi.tre. Pierre, à la tête d'iicc armée de mille clie-
! valiers et de quarau;e mille fantassins, désigna le lieu du
I combattu s'avaiiçanl jusqu'à Muiel et en mettant le siège
I devant ce châteai'. L'esprit roniraire à celui (jui avait perdu
; les Provençaux dans la précédenlc teuiaiivc les perdit dans
■ celle ci. Une crainte suporstitieuse de Simon les avait piesque
FREDKRIC SOULIE.
toujours paralysés dans leurs plus terribles efforts ; uneconliance extrême de Pierre en sa fortune arriva au même résultat.
Dès Us premiers jours du siège, il était facile à Pierre d'ei.'Iever Muret et de drlruire les trente cheN-aiier- qui l'm'cupalent, ainsi que (|nel(|iies oeniaines d'Iiomnits d'aniics qui obéissaient ; iiiaii II lit sonner la retraite dès(|u'll vit le premier faubourg enlevé et répondit bautninenient à ceux qui lui reprochèrent celle faute :
— Mes.ir.s, o'e^t ma manière de sonner la troUijielle pour fair<' appel à mes ennemis. J'ai eu cette courloisiepour le roi inlid. :e Miramolin, d'attendre qu'il eût rassemblé toute son armée pour l'écraser en un couji ; Je ne ferai pas autrement vis-à-vis d'un chevalier iliréiien. Que penseriez-vous si dans un duel un homme atta.iuait son ennemi au moment oi'i celuici aliaclie son casque? Ce serait trahison. .Te viens de frapper sui le bou'Iier du comte de Montlort-. je lui laisse trois jours pour répondie :1 l'appel.
Ces ! entlniens étaient dans la nature dievaleresque du roi d'Araijoa : ils étaient aus^i dans l'ivresse de ses précédens succès. Il était ambitieux de cette gloire personnelle qui fait d'un homme le prim ipe du salut public. 11 eût peutênv dûrnéâ Simon lavan'a^'c de le combattre d'homme à homme, si tous les l'ro\eiifaux ne l'avalent détourné de cette idée en le llatlant du nom de jiraiid capitaine, pour lui faire dédaigner (•lui de vaillant chevalier. Mai.i ce grand capitaine,— qui, s'il av.iil i te victorieux de Simon, ei'it'peut-être abandonné il d'autns tout le f^uil de sa vicfoire, — parce qu'il n'y aurait pour lui nulle gloire à vaincre un adversaire mal préparé, donna à Simon le tenip.s de rassembler tons les soldais (ju'il pouvait. Au besoin, l'ierre eut distrait de son armée ladifférerce qi.i existait en sa faveur pour faire nn véritable chaii;;) clos de ceite rencontre
Simonne se (il point attendre.
INous suivrons -ci exactement les renseiijnemcns de l'histoire ; nulle invcnlion n.î pourrait ajouter à leur singularité, et nul récii , si ce n'est ceUii des comtemporains, ne serait probable si on le supposait inventé.
Simon .s'avança vers Muret-, en passant à l'abbaye de Bolbonne, il rencontra l'abbé de Pamiers, qui, l'arrêtant dans sa marche , liii fit une terrible desciipilon de l'armée de Pierre et l'cng^igea a se retirer-, mais Simon, tirant alors de sa poche une lettre qui lui avait été remise par un de ses agens, la lit lireà cctabLé; dans celte lettre, Pierie d'Aragon é.:rivait à une d.ime de 'J'oalouse que, pour l'aniour de ses bi:aux \eu\, il voul;:il chasser Montfurt de la Provence et lui amener esclave et servante la lièie Brrangére, dont die avait eu la folie d'éli-e jalouse. Après (|ue l'abbé eut lu celle leili'c, Simon lui dit avec l'accent inspiré ([u'il afl'ectait depuis la prise de Ca.sieinaudaiy-:
— Croyez vous (jue celui (|ui combat ponr une si vaine casse puisse anéantir l'u'uvre de Dieu? Ceci e.sf la condaranalloii de i'ieire d'Aragon.
Il adressa ces derniers mots à Laurent et lui remit la lettre. Laurent (li nn signe d'assentiment ; on eilt dit que le comle conn;.i-.sait l,s enga^eme:is de Laurent tnvers Bérangère, et reries il les connaissait. Peut-être aussi sivail-il par quels liens tenaient à lui ((uelques autres chevaliers, et peut-être partie!, lii'rement Bouchard de Montmorency; mais ce que Laureiii jetait de sacriliccs h la poursuite de sa v>n;;eaiu;e , peut-c!re S.mon le jcUii-il au succès de son ambiiion. Oui pi'Ul savoir les secrets d'une passion an.ssi fori'cnée?
Le jour même, Simon (onùiuia su route cl parut devant Murd. Sur l'heure il voulut altaiiuer l'armée de Pierre d'Aragon ; mais les me Uenis chevaliers et Laurent suiloiit le sollieilèient de donner du repos uses tronps, Qt les deux armées dormirent en face l'une de l'autre, sans presqne se S'il veiller, thacmie se préparant au combat du lendemain. Dès que l'a'irore parut, Simon (il ranger ses troupes a.lour d'un autel élevé au centre de son ca.r.p et y déposa son épée ; pois, lorsque la me.-.se lut dite, il la reprit', n s' écriant :
— Mon Oieu! c'est pour vous ijue je l'ai tirée; je la reprenais, plein de voirn force et sur de la victoire qui m'attend.
Puis , la secouant lièremeni, il reprit avec un accent de triomphe :
— Soldats ' celte épée est celle de l'archange Michel ; elle brûle et l'rafrpe : Bouchard, ( iivoyw. un messager ;> la comtesse de Monifort pour lui apprendie que Is bataille est gagnée.
Des cris de joie et d'enthousiasme répondirent fi cette parole de Simon, et, tout aussitôt, il ordonna qu'on se préparât à l'attaque. Il s'aiiprocha de son cheval pour le nionlei-; mais le superbe animal se cabra et le renver>a. Les Provençaux, qui s'étaient rangés en bataille sur le penchant d'une olline, poussèrent de grands éclats de rire, tt les croisés témoignèrent par quelques mots <|u'ils considéraient cela comme un mauvais présage. L'hisluire a conservé le mot de César tombant au monient où il abordait la terre d'Afrique, et rendant la conlianceaux Komains intimidés en leur criant : « .le prends possession de ci tte terre! »
La même faculté de présence d'esprit semble être donnée par le ciel ù tous les caractères ardens qui poursuivent une grande ambition. Simon répara l'elïei de sa chuie, et, s'approcliait de son cheval, il lui dit en plaisanant :
— Ah ! je ne t'avais pas dit pourtant qu'il lauJrait poursuivre les fuyards jusqu'aux murs de Toulouse.
De nouvelles acclamations accueillirent cet à-propos, et les troupes prirent leur ordre de bataille. En face du corps que commandait Simon en personne étalent déployées les bannières d'Aragon. Le corps des chevaliers aragonais et c.italans formait lavant-garde, et deux corps de troupes placés sur les flancs, mais en arrière de a corps rl'elite, étaient confiés aux ordres de llayraond d'un ciité, et des comtes de Foix d ; l'autre.
Il semble qu'une singulière fatalité, qui se traduisait près- (|ue toujours ù celte époque par l'intervcnllon de Dieu, marquât d'un cachet d'imprudence et de folle toutes les résolutions des Proveni.;aux. Par un laprice singulier, Pierre d'Aragon avait quitté les arnies rcs,-,Iendis5antes sous lesqiu'lles il combattait d'ordinaire, pour en revêtir d'obscures, tandis qu'il avai; fait endossir les siennes à l'un de ses chevaliers, brave, croyait-il, mais non pas de cette bravoure qui a un nom d^; roi .'i porter, une couronne sur le cimier de son casque. Les écrivains du- parti des croisés dirent (jne ce fut crainte d'êlre rccoiuiu et poursuivi par Simon de Montforl ; ce fut seuleuient une manie de faire mieux iju'un autre n'avait fait. 11 avait appris, en revenant en Provence, quebine chose de la singulière histoire d'Albert de Salss.ac-, il trouva grande et étrange la \ie de cet homme qui avait siiill a la gloire de di'ux noms, et lui aussi, ci oyant avoir assez fait pour le nom de Pierre d Aragon, voulut créer une gloire à part au cheralifr irrl: et 11 se vè.it d'armes vertes pour se faire donner ce xom, pour que, après Itt f'âiaille, en sollicitât le roi d'Aragon de récompenser cet inconnu qui avait contribué puiss.unment ;"» la victoire.
L'Œil sanglanl était seul dans la confidence de cj déguisement, (l ne l'avait point combatiu; il savait qu'eu ouire d s clforts de Simon, Pierre d'Aragon serait le but des elforts d'un homnic dont il conna'ssait la valeur obstinée, la force suprèniC, et les engagemens d.- sang pris sur un tenson de poésie que lui-même lui avait liiré.
Donc le combat commença.
D'un côté, ions les chevaliers de Monifort étiient réunis en un corps qui,vlancé par lui comme une masse, devait ttier frapper de sou choc reduuiable le ventre de cette année, la diviser et se piornener ensuite CTniine un taureau poui- heurter en.-emble chaque corps séparé. .'Monliort avai! lellemeni - |i!aeé son espoir dans ce. le laciiqu •, qu'il avait lais: é diiis Muret ceux île sis clieva.iers sur ia ténacité desquels il ne compiail jjas asse^. Quanl à ceux d-^nt il supposait que l'ardeur les entraînerait peut-être à disjoindre cette masse compacte, il les avail mis Ji quelque distance pour s'élancer là où ils voudraient, ie premier choc fut si ter/ibli', raconle un chroniqueur, qu'on crut entendre dix mille bûcherons altaquaiU ensemble niii furet de.-, coups redo'jblés de leur hache.
Tout l'elTort des croisés r,e noria sur l'enflroit on l'on
LE COMTE DE TOULOUSE
\ oyait les bannières du roi d'Aragon et où l'on croyaii voir le roi d'Aragon lui-même, l.v premier choc, fut vaillamnioiit .soutenu : mais les deux MoutfO't et Gui de l.ovis, pointait à l'endioil oii ils voyaient si intiller les armes de l'ierre, s'él;u;tfreiit en même temps contre le clievalitr qui les portait. Cet inconnu cùi sulfi a l'attaque couuiiune de quc'ques lioninies contre un liomme ; niais, en voyant l'ailiarncment qui se dirigeait conire lui, il lit reculer sou cheval dans les rangs des chevaliers aragon: is, qui se refermèrent sur lui, se présentLint bravenitnia l'cpéc des croisés, ma:s déj:1 surpris et méconlensde cettj retraite de leur chef. Au moment où ces deux corjis serrés l'un contre l'autre se dé. îii. 'aient à grands coups d'epée, comme deux tigres qu', avant de se prendre corps à corps, s'entameraient la peau de leurs griffes de fer. un homme s'élança sur le fianc des Provetvaux ea y faisant une large trouée, tandis qu'un Aragonais, se jetant avec la méuic fureur dans les rangs des croisés, perçait également ce mur d'hommes jusque-la si inipéiit trahie.
Simon cria, en voyant le premier qui p.issa devant lui comme la foudre :
— C'est Laurent. Ah! le roi d'Aragon est là.
El comme il faisait un dernier elfort pour le suivre, il se sentit frappé d'un coup si violent qu'il cîiancela sur son cheval, et quel'éiiier sur lequel il s'appuya eu l'ut brisé. Il faillit tomber; et si le«ec.ûnd coup du chevalier vert, car c'était lui, eùi pu l'atteindre, c'ej était fait de Simon; mais un mouvement violent de tous les chevaliers arrêta celui-ci, et le cri de :
" Le roi d'Aragon fuit! >' lui lit détourner la tête. Vingt coups le frapper nt à la fois. Ils semblèrent tomber sur un roc, car un moment il resta immobile sans opposer que son dédain et sa force aux coups de hache et d'épéc qui martelèrent son bouclier et sa cuirasse.
— Le roi d'Aragoi^fuit! ù la rescousse! répétèrent les chevaliers.
Unevoixi partie du milieu des Aragonais, répondit:
— Ce n'est pas lui, il est meilleur chevalier que ce lâche. Kous sommes trompés.
C'était la voix de Laurent.
— Merci! sire chevalier, répoiidit une autre voix du milieu des croists -, merci! tu connais Pierre d'Aragon, le voici.
C'était la voix du chevalier vert, qui se lit reconnaître à ce noble mouvement pour le roi d'.-\ragon lui même, et à l'instant morne il S'élança conire Laurent.
Ma s le chevalier de Turin éait un plus terrible ennemi que Montfort. Il se lit un large passag-^ devant le ri i, et Laurent attendit au milieu des Aragonais mêmes leur plus intrépide chcvalu''". Le roi frappa, et Laurent reçut sans fléchir le choc de sa terrible épée ; s'armant alors d'une massue énorme, il le frapi;a à la télé cl le sépara de son cheval comme on fait vuler d'ua cuup de baguette !a tête d'une fleur qu'on détache de sa lige. Le roi tombé, Laurent descendit avant que Pierre eût le [e.:r^s de se relever, et lui posant le pied sur la poitrine, il défendit sa victime contre les atiaqiies achdrnées des chevaliers qui le voubieiil arrachera la ii;ori, car Pierre respirait encore et faisait de vains eflorts pour se soustraire au poids (jui l'écrasait. Les chevaliers aragonais cl catalans, occupés à celle attaque pour ainsi dire intesiine, veillèrent moins bien ù la conservation de ce rempart que les croisés ne pouvaient eniafner, ctSimjn, remis sur sou cheval, semant de nouveau contre eux, les ébratila et les fit reculer. Cependant, c'en était fait des croisés malgré ce premier avantage, car les corps du comte de Toulouse, se déployant sur les flancs, commençaient, à les envelopper. Laurent seul, au milieu des combattans, le pied sur la tète du roi, semblait encore hésiter à achever sa victnire, lorsqu'il aperçut les deux comies de Fuix d'un'' part,Comminges et l'OEil sanglant de Vautrin. Il bjissa les yeux sur la viclime, et un rapide mouvement de pitié le p:it au cœur; mais le cri de guerre des comtes de Foix releniil, et Laurent releva la tète. Il tourna un moment sa lar^e niasîue auluur de lui, et ayant fait un c^iiace vide, il lira sa longue épée et la planta au cœur du roi d'Aragon en l!y laissant; puis s'y appuyant de la main gau-
che, tandis qu'il brandissait sa massue, il se prit à crier d'une voix retentissante :
— Fuyez, Toulousains, le roi d'Aragon est mort.
A ce cri, la rage des croisés s'accrut, le courage des chevaliers aragonais, déjà troublé par la fuite de leur faux roi, épouvanté par la mort de Pierre, clianceh; lout-à- fait, et une nouvelle et furieuse attaque de Monttort décida leur débandade. Peut-êire si ce malheur fùl arrivé sans que les troupes des comtes P.ayinond et de Foix eussent remué, files eussent attendu de pied ferme l'atiaïue des croisés contre «lies, mais cette dérome les surprit au moment où ces tro':pes étaient déjà moins serrées par le mouveuK-nt de marche qu'elles avaient fsit pour secourir les Aragonais. Les plus braves hésitèrent au cri de Laurent, et les plus lâches. ay an tcoramenjé la fuite, tout le corps du comte de Toulouse, composé de bourgeois, mal accoutumés à garder un ordre de bataile, tourna le dos au même instant et s'enfuit en poussant de grands cris
Les comtes de Foix et leurs intrépides montagnards s'arrêtèrent. "Trahison! trahison' " cria Laurent. Ce cri fut ans i funeste que l'avait été l'annonee de la mort du roi, car il arrêta l'effort des comtes de Foix, et cette méliancc continuelle qui était le fond de leur caractère les empêcha de réparer uu malheur qui n'était pas irréparable. Les comtes de Foix restèrent immobiles et reculèrent en bon ordre, tandis que la fuite emportait au loin toutes les troupes toulousaines et que la poursuite emportait les croisés sur leurs traces. CcHx-ci passèrent tous con-me un toncnt autour de Laurent, qui, toujours immobile comme une statue de fer sur son piédesia!, dédaigna de se mêler à celte poursuite, ayant accompli ce qu'il avait pror,:is et ne voulant pas f lire davantage. Un homme perça comme lui ces flois de croisés, mais en se précipi ant à son encontre, et arriva jusqu'aux comtes de Foix, qui demeuraient seuls avec leurs hommes sur le champ de bataille, tandis (jue le couibU et le massacre des Toulousains fuyaient au loin. Cel homme aborda les comtes de Foix, et, à son geste ai,imé, il fut facile de voir qu'il exhortait les comtes à sâ précipiter à leur tour à la poursuite des croisés. Mais on put voir aussi qu'ils refusaient de le su'vre, et bientôt, tournant tranquillement la bride de leurs chevaux, ils reprirent au petit' pas le cheiî.in de leurs montagnes.
Une heure n'était pas écoutée depuis le commencement de celte affaire qu'à l'endroit où elle avait commencé et qui un moment avant fourmillait de ti'oupes, il ne re.-tait plus que ('es morts et deux hommes debout. Laurent avec son roi d'Aragon sous les pieds, l'OKil sanglant, qui avait laissé partir'les comtes de Foix et oui, à quelque distance, semblait mesurer la hauteur du chevalier qui était immobile devant lui. Tous deux se considérèrent ainsi quelque temps. Puis enlin l'OEil sanglant s'approcha: il tenait son épée et Laurent sa massue. Mais ils ne levèrent leurs armes ni l'un ni l'au're. L'OEil singlant ivgarda Laurent longtemps en silence. Celuici tourna ses veux autour de lui comme pour lui montrer ce champ de car."age et de défaite. Puis ils se regardèrent encore face à face.
— Est-ce fini? dit l'CSCil sanglant.
— Pas encore, répliqua Laurent.
Ils reprirent leur silence et se regardèrent encore.
— Frère, dit l'OEil sanglant, où nous sommes-nous vus la première fois'?
— Sur le cadavre de notre sœur outragée et devant notre père mutilé!
— Frère, eu nous reverrons-nous?'
— Dans le château de Saverdun, à la première nuil de Noël, sur le cadavre d'une fille outragée et devant un père mutilé!
— J'y serai, frère, dit l'CEil sanglant. — ^Je l'y alU'u^rai, répondit Laurent.
Puis l'Œil sanglant s'éloi-n.i, et Lauréat, lerribl ' ga-dien deson r-oi mnii, rest* debout sur le champ de haiaill! ju.squ'à ce que le soir ramenai Montfort de la poursuite des Toulousains.
FKEDKRIG SOULIE.
IN miOMPiii:.
Dciii mois s'plaifiiU'cûuli's, cX les croises s'rtaiont cmpar(*soii plutôt ttaiont rntrés dans la ville de MontpelliiT, car la bataille de Muiel avait abattu sans retour toute idée de résistance dans la Provence. Les cloches de la ville sonnaient comme jjour unfi joyeuse fête, et la population était en un mouvement inaccoutumé. La place de rHolel-de-Villc fourmillait d'hnmmes, de femmes et d"enfans, cl l'on voyait qu'il se pié|)arait un t;ran(l évéuemciit ou pîulol queUiucpompeu e cérémonie, c<ir l'IIùtel-de-Villc avait ouvert et pavoisé tout; s ses fcnéirc», où se molliraient ilcs lêîes gracieuses de femmes et de cavaliers comme de ma^iii tiques tilileaux dans des c^idres de piern^ noire. A la principale étaient Alix et linéiques dames avec BoucharJ, mal remis d'une blessure nçuc au combat de Muret. A une fenêtre plus étroite et voilée par nue larjje tenture de soie, deux têtes se mouiraient seules de lemjis en temps. La fenêtre haute et étroite était encadrée de colonneltes qui la surmontaient en ogive, et au dessus de celle ogive un large trèrlc donnait du jour à quelque misérable chamlue ou à (luelipie coin oiildié de ce vaste hùtel. Cependant une tête s'était glissée dans cet étroit espace, tant la curiosité était, à ce qu'il semble, excitée par ce qui allait se passer. :Mille murmures s'élevaient de la plaee, et mille propos joyeux, partis des fenêtres de l'hùlel, llotlaient à leur surface et les coupaient (pielquefois de longs éclats de rire.
Tnui-fi-coup, par une des rues qui débouchaient de l'angle de l'hôtel , une nouvelle foule se précipita sur la place et lefoula celle qui s'y trouvait déjà; unerumeur bruy.iiite s'éleva de toutes parts; les personnes qui étaient aux fenêtres de l'hôtel se penchèrent en avant, et un cri général dit : «Les voici! 1)
A l'instant, la fenêtre vciilée dont nou,'; avons parlé se découvrit; fiéraiigèreet Laurent y parurent seuls, l'un à côté de l'autre, et au-dessus d'eux, comme une tête dô chérubin audessus d'un groupe de Raphaël, s'avaiK.a, par l'ouverture du trèfle, le visage de Ripert.Pres(|ueaussilôt les premiers rangs d'un immense cortège envahirent la place eu longeant les murs dcriI('i|çl-de-A'ille, et lîérangére, s'aitpuyaut sur la balustrade de la fenêtre, dit à Laurent, en souriant :
— Allons, mon beau chevalier, venez contempler votre ouvrage.
— Le vôtre, ditLaiiient eu s'appiucliaiit, le vôtre, et maudissez Dieu de n'avoir pas fait la Provence plus grande, car le cortège serait plus long et j'aurais le temps de vous mieux dire ce que je n'ai pas encore osé.
— Eh bien! commonccz vite, répondit Béiangére; quels sont ces hommes qui passent avec leurs robes d'hermine cl leurs capuces noirs.'
— Ce sont les consuls d'AIbi qui viennent jurer obèissauci^ au comte de Monlforl; celui qui marche à la tête est le sire de Puiverl, dont le fils a jièri en combattant avec le vicomte de Beziers.
— Digne père I dit liérangèrc eu riant ; et ('eux qui les suivent avec une dalmatique îi trois rangs de galons d'or?
— Ce sont, reprit Laurent, le sénéchal et les juges-mages de Carcassonne i|iiii apportent au sire de IMouifort l'hommage de celte cité.
. — Connaissez-vous celui qui nous considère d'un air éton. né?
— C'est l'ancion argentier du vicomte Roger.
— Fidèle serviteur! répéta liérangère sur le même ton de raillerie qu'elle avait employé d'abord.
Le corlége passait, cl ceux qui le composaient marchail silencieusement vers l'église de Magueloiine, où U'. comte d(^ iMontfort, assis sur un trône splendide les attendait pour recevoir l'hommage de presque toutes les villes de la I'rovene(^ soumises ;1 son pouvoir. Ainsi passèrent les envoyés de Montauban, dePamiers, de Hauterive, de Narbonne, "de Castres,
et à chaque groupe, Béraiigère lançait (jnelque joyeuse cpigranime. riieiitôlil s'en approcha qui parlaient do longues robes vertes avec une sorte de mitre.
— Et ceux-ci? dit Rérangère.
— Les niogistrats de Fanjaux.
— Bien, reprit la tille de .Monirorl, il n'est resté ([ue dix hommes vivaiis dans letle ville, cl je pense qu'en voilà dix, qui se viennent soumettre à la suzeraineté du comte. Mon père ne pensait pas alors qa'il fit tuer des vassaux si soumis.
D'autres passèrent encore, puis il se trouva nu espace vide, et Bérangère demanda pourquoi. La ligure de Laurent, jusque-là paisible et |iies(]ue joveuse, s'assombrit, et il répondit :
— Cette place devait élre celle où se seraient placés les sénéchaux des terres de Saisrac.
— El, dit B/rangèreen se relournaut, ils sont absens?
— Non. dit Laurent, c'est qu'il n'est pas resté un homme vivant pour faire la làelielé de venir baiser la main de l'cxlcrniinaieur de ses frères.
— \ raiment ! dit Bérangère en clignant ses yeux et eu les jetant sur Laurent.
Celui-ci se lut. liérangère lui lendit la main et lui dit en souriant :
— Baisez la mienne à genoux, sire Laurent.
Et pendant que cet e^pa' e vide passait , Laurent se mit à genoux et baisa la main de la fille de Monlfort. Laurent, qui avait penché sa tête sur la main de Bérangère, la releva toutà-coup vivement. Quelque chose élail (onibé sur s(jn cou et l'avait presque brûlé. 11 y porta la main : c'était comme une goutte d'eau. Par un mouvement singulier, il porta sa maiii mouillée à sa bouche : celte eau était anière comme unelarm . Il regarda en l.aul, mais il ne vit rien.
Le cortège passait toujours.
— Quels sont ceux-ci, mon chevalier'? demanda Bérangère d'une voix (jui hésita un moineiil, soit qu'elle crsignil la réponse, soit ipiele baiser d' Laurent l'ertl étonnée d'une émotion à laipielle elle n'était pas accoutumée.
Le chevalier se pencha pour les voir, car. ils venaient de loin, et dans celte position son corps appuyaildoucemcntsur celui de Bérangère-, son bras semblait Teelôurer, elle ne s'écarta point.
— Ceux-ci, dit Laurent, sont les prévôts de Casteliuuidary.
— Oè vous avez si vaillamment combattu?
— Où pour la première fois, reprit Laurent sans changer de position, j'ai dit à la lille de Monlfort ([ue pour l'amour d'elle je ferais si bien ([u'ellc ne pourrait loiiner un désir (|uinefùl aeconipli. Ceux-ci <|ui passent , lierangere, soiil b's envoyés d'une ville où la merl vous tenait cmbriissès dans une armée d'ennemis implacables.
— Et vous nous avez sauvés !
— Je t'ai sauvée, Bérangère, voilà tout; sauvée, parce que' je sais ce «pie c'est que l'ivresse diî la victoire et de la ven geanec; parce que dans ma vie de soldat j'ai vu les épouvantables joies du pillage cl de l'ivresse. INe me remercie pas, car si je n'avais pu précipiter dans ki défaite, ces ennemis <pii nous menacaieiil, je l'aurais peul-êlre tuée, tuée sur l'heure.
— ,!e le crois, Laurent, dit P.érangère en se soumettant presque avec complaisance à la pression du corps de Laurent; moi aussi, je me serais tuée.
— Par un vain honneur, Bérangère, je l'ai entendu, et non pas peint-être comme ta mère se serai* tuée pour Bouchard.
— Vous n'êtes pas mon amant, sire Lauient, dit Bérangère en se relevant.
— Je le serai quand je voudrai, répondit Laurent en souriant.
Bérangère le regarda avec, colère.
— Oui, ri'iiéta Lauiriit, quand je voudrai rappeler h Bérangère ses ciigagemens, (|uaii(l je lui dirai : «J'ai tenu ce que j'ai promis; c'est votre tour. »
— Ainsi, répliiiua Bérangère, est-ce ainsi (|uc vous l'entendez?
— Oh! non, reprit Laurent avec feu. Regarde ces hommes
qui passoiil, ci> sont les npilouls deTonlouse qui apportent ù ton pèiT les clefs de leur ville, et qui viennent le reconnailie pour seii;neur! Vois plus loin eetie niagnilli|iie eonipagnic ilYvêiiues milrés qui viennent, au nom do la Provence, l'in- Ironiser eomle de Toulouse, nianuis de Trovenee, duc de Karbonne, comte et seigneur de cent villes seignein-iales! Toutes ces grandeurs (|u'il va poser sur sa tcie, peut-être les lui ai-je données plus qu'il ne croit, et pourtant je neveux de lui aucune récompense. Ce matin j'ai refusé l'investissement de quatre liel's dont il avait voulu me faire suzerain ; c'est que je n'ai rien fait pour lui. Pour loi seule cette guerre a été une victoire dont il se couronne! PiCgarde! regarde là bas, pli'S loin, vois ce chariot (rainé par quatorze chevaux : c'est là que repose le corps de celui qui t'avait outragée, et dont ton père se fait un trophée d'autant plus éclatant ([u'il l'entoure d'honneurs funèbres où sa vanité triomphe. Que ton père se hausse sur le cercueil de Pierre d'Aragon ! moi, je suis monté le premier sur son cadavre ; mais tu ne sais pas pourquoi, nérangère regarda Laurei:l d'un air ctonu''.
— ]Xon,Bérangére, ce n'est pas pour l'obtenir de ta fidélilé à remplir tes engagemens, comme si je réclamais le prix d'une partie gagnée. Crois-tu que je sois de ces amans qui désirent une femme qui se donne à une volonté d'homme parce qu'elle a fait une récompense de sa possession? Non, et s'il doit en être ainsi, adieu mon bonheur et mes rêves, adiea nia belle ambition ! Oh ! non, ce n'esjt pas là ce que j'ai rêvé!
Sur la fin des paroles de Laurent, Bérangèrec lait tremblante et émue: l'oppression de sa poitrine la laissait respirer péniblement; ses dents claquaient d'un tremblement fébrile; son regard, humide et perdu, disait qu'à çc moment autre chose que la vanité s'éveiilait dans celte grande el forte jeune fiile; cependant elle ne répondit pas.
— Bérangère, reprit Laurent, lu ne me comprends pas; sonje qu'avant que te cercueil ne soit passé sous nos regards il faut que nos ftmes se soient jointes dans un même avenir. Tu ne sais pas tout encore, et je re puis pas encore tout le dire.
Bérangère le regarda avec plus d'assurance.
— Ne me regarde pas ainsi, dit Laurent, ou tu sauras toute mon âme. Véritablement, Bérangère, c'est un alliance monstrueuse de désirs que ceux qui me dévorent. Oii ! pourquoi estu si belle? pourquoi si haut placée?
— Quejoulczvo'.is dire? r.'prit Bérangère, véritablement surprise.
— Tiens, vois, dit Laurent, dont l'acieut se troublait sensiblement. Je voudrais le devoir tout et en même temps que tu pusses tout me devoir de même. Je voudrais que tu te donnasses à moi, chevalier sans renom, elje voudrais aussi l'asseoir à côté de moi sur un trôee.
— C'est difficile, dit Bérangèie d'un air de raillerie triste; car l'élat de Laurent avait quelque c!io:e d'effrayant, autant par l'incohérence de ses discours que par le hagard de sa physionomie.
— C'est possible! dit Laurent d'une voix creuse et ardente.
— Possible, répliqua Bérangère, cjue je me donne à un chevalier sans renom, et que ce chevalier me fasse asseoir sur un trône?
Laurent ferma les yeiHC comme pour assembler, ou plutôt, diviser ses idées, qui, à la fois tendues sur deux objets, les voyaient ensemble sans pouvoir les exprimer à la fois En ce moment, le ccreueil entra sur la place, et les nombreux habitans de Montpellier se mirent à genoux: on entendit une sourde prière bourdonner sur la place; la comtesse de îlontfort elle-même s'agenouil'aàla fenêtre où elle était, et on en fit autant à toutes celles qui regardaient passer le cercueil de Pierre d'Aragon. A une seule, un homme et une femme demeurèrenl delioul, et par-dessus toutes ces voix, dont la prière n'avait pas de son ariicule, de mots saisissables, un; voix nette el froide, celle de Laurent, dit à la fille de Montfort :
— Vois-tu, Bérangère, ce cercueil qui marche vers la tombe? c'est le ceriu "il du plus brave chevalier de la chrélienté, c'est le cercueB d'un roi ! Ce chevalier, re roi, je l'ai tué pour satisfaire ta vengeance ; je l'ai tué, et sa mort n'est que la clef de voûte de l'édifice de cadavres et de sang que j'ai àevé pour
l'obéir. Si, dans ce funèbre édifice, je te complais par leurs noms de seigneurs et de princes lous ceux donl je l'ai bâli, tu frémirais!
— Je le crois, I.anrent. dit Bérangère; nulle femme n'a obtenu d'un lomme ce que j'ai obtenu de toi.
— Pour cela, lu m'as promis d'êlrc à moi.
— Oui, dit Bérangère, eflfrayée de la solennité de ( es paroles, je l'ai prouii?.
Laurent la regarda eu facc et lui dit froidement :
— Regieties-lu la promesse, Bérangère?
— Je la regrette.
— Eh bien! dit Laurent, je le h rends.
— Merci ! o!i ! merci ! s'écria Bérangère, joyeuse et exallée, merci, Laurent! Je suis libre à présent, n'est-ce pas?
Et elle se recula de la fenêtre el en n-jeia le rideau devant elle.
— Libre, répondit T.aurent.
— Je ne tcrflois plus rien?
— Plus rien
— Je ne serai ni déloyale ri ingrate si j« te chasse?
— Ni déloyale ni ingrate.
— C'est bien, dit-elle.
Alors elle regarda Laurent longlemps el comme pour lui plonger ses paroles dans le (ceur; ses yeux, illuminés d'une joie éblouissante, dévoraient le visage du chevalier; une sorte de rire presque insensé fil frémir ses lèvres et montrer l'éclat de ses dénis.
— aSiinlenant. dit-elle, je. l'aime !
— Oh! s'écria Laurer.'t avec transport, tu m'as compris! Et il la prit dans ses bras. Elle y demeura !
— Je t'aime, reprit elle, el je suis h toi, à toi quand tu voudras, car maintenant je puis me donner.
Oh! l'orgueilleuse fille avait été prise à la vanité par une astuce plus profonde que la sienne : c'est que Laurent avait appris, depuis qu'il la connaissait, que le jour où il réclamerait ses drc i's comme ur.e loi ils lui seraient refusés. Un baiser scella cette union. Un cri parti du sommet de la fenêlre y lépoiidit, et un chant de mort, entonné par les prêtres qui accompagnaient le cercueil de Pierro d'Aragon , éclata sur la place. Laurent parut l'écouler.
— Voici le cercueil, dit-il.
— Que nous importe? dit Bérangère.
— Viens, reprit le chevalier, tu vas le savoir. Ils reparurent à la fenêlre.
— Bérangère, lui dit-il, sur ce cercueil (lui passe, ne voistu rien ([ui te fasse envie?
— Non, Laurent. Autrefois, peut-être, j'aurais désiré d'y monter en triomphe pour dire : ■< Voici mon ouvrage! » Maintenant, je n'ai plus d'autre ambition que la tienne.
— El lu n'y vois rien pour mon ambilion ?
— Je n'y vois, dit Bérangère, qu'un sceptre et une couronne.
— Est-ce que la dépouîîle du vaincu n'appartient pas au vainqueirr?
— A loi, Laurent?
— A nous, Bérangère.
Elle le regarda.
— Comment? luidit-eile.
— Souviens-toi du combat de Castelnaudary et de la bataille de Muret ; alors j'ai pu ce que j'ai voulu:
— Et lu veux maintenant?...
— Bérangère est un beau nom de relEC. Le cortège est passé; viens à l'église de .Maguelonne, voir comracnl ton père reçoit l'hommage que lui apportent les vassaux que je lai al donnés. Nous apprendrons ensemble.
- Ils sortirent.
Le soir ^enu , Laurent di.sail à Goldery, au montent où celui-ci semblait prêt à monter à cheval pour un long message :
— C'est au château de Saverdun qu'aura lieu celte fête. Va le visiter. Assure-toi de la disposition des apparlemens; que nul cri ne puisse être entendu hors de celle chambre; que les mains de fer de ce lit de tortures puissent enchaîner la force d'un lion ; que le poison soit prêi; que l'Œil sanglant soil
FREDERIC SOL LIE
avcili; que ton rôle soit appris; que mon père s'y trouve; {
t'est pour la nuit de KoëL
Goidein- monta à cheval.
— A propos, oii clait Manfride duranl le cortège?
— Dans la chaiTibre retirée où vous m'aviez dit de la retenir.
— C'est bien ; elle y sera aussi.
J^aurenl s'éloigna, et Goldery, le suivant des yeux, répéta :
— Oui, messire, elle y sera.
LK CHATEAl DE SAVEUDl.\.
Eiilln le comie de Monlforl était le vainqueur de la Provente; enfin il dcueurait seul, debout el armé, au milieu de les popula ions à genoux et vain ues. La tempêta qui avait failli cmitorter sa fortune s'dait brisée contre lur-mêuie, lomine l'orage qui ne peut ébranler le théne vigoureux qui domine la campagne. Mais de même que cet arbie roi, lorsqu'il a résisté aux venls détbaiiiés et à la foudre en fureur, peut périr quelquefois sous la morsure persévéiaiile et inaperçue du VIT (lui- s'attaque à sa racine, de même Simon, contre (jui s'étaient ruées vaineuieni toutes les armées de la Provence, pouvait tomber sous l'effort lent et désespéré de l'ennemi qui .s'était aliaché à lui.
Pour Laurent, si le rôle qu'il jouait n'était pas une trahison de sa propre ouse, le temps i lait venu où Monlfort lui apjiartenait loul entier ; il n'avait plus :i partager avec d'autres la gloire de sa ebule; il avait eiiliu devant lui son ennemi <omme il l'avait désiré. l'eul-êlre aussi les circonslances étaient-elles devenues ce qu'il Us fallait ù son insatiable rêve de vengeance. Nulle espérance n'avait survécu aux désastres de la bataille de Muret : le roi d'Aragon mort, le comte de Toulouse disparu, les comtes de Foix soumis, el la capitale de la Provenceabattant elle-même ses murailles pour laisser entrer son vainqueur à l'aise. Jamais l'air.bition de Simon n'avait pu rêver autant qu'il avait acquis; enfin il était puissant, heureux, assis sur ce trône de comte de Toulouse, moins élevé peut-être que celui du roi de France, mais plus largement posé sur sa base. Ce fut alors qua Laurent, lorsque Moiitfurt sortit du concile qui lui remit la suzeraineté de la Piùvence, lorsqu'une dépuiation de bourgeois de Toulouse fut venue lui porter, à genoux, les clefs de la ville savante, et, lorsque toutes les cités vassales de cotte grande cité eurent suivi leur souveraine dahs son esclavage, ce fut alors que Laurent s'écria ;
— C'est à moi maintenant (lu'il appartient !
Cependant, toujours aveuglé par cet orgueil de suffire seul à ses I ropres prajels, il dédaigna le peu de cœurs infatigables (jui sous les pieds du vainqueur clierchent encore la place où ils peuvent le frapper : Laurent lit dépendre d'un mot le succès d'une entreprise qui intéressait tant de millions d'hommes. Ce fut une faute peut-ête, el peut-être aussi elait-ce le seul moyen d'arriver à son but. Le vrai tort de Laurent ne consista point à mal calculer les événemcns : il se réduisit y ne pas tenir compte des passions qui vivaient autour de lui. Ii en est de cela comme d'un grand problème de mé«ani(|ue ([ui parait résolu dans toutes ses parties et au(|uel on applique une giande force d'action ei qui, au moment de la mise en œuvre, périt par la résist.ince d'un petit rouage dont on a dédaigné d'apprécier la force. En effet, Laurent avait tout pré\u, tout calculé : les moindres détails étaient admirablenicnt ai rangés; un seul fut oublié, un seul, et toute la puissance de cette grande machination se brisa ù ce petit obstacle.
Le lendemain de la Itnue du concile de Montpellier, on proclama à son de trompe par toute la ville, et, pendant les jours suivans, dans toutes celles qui étaient dans un rayon de vingt lieues, ([ue, par Laurent de Turin, il serait tenu
au château de Saverdun une cour plénière avec lices et carrousel, une cour d'amour en langue française et en langue provençale, et que, pendant les trois jours que durerait celte fête, tous chevaliers el dames <|ui s'y présenteraient seraient magiiitiqucmcnt lo^és, et nourris au château deSaverJun par ledit chevalier Laurent de Turin.
r>'ùus n'avons pas à expliquer ni à nj-.-ter sur la barbarie des temps le prodigieux accueil qui fut fait à celte nouvelle apiès tant de malheurs subis. Les exemples récens nous ont appris comment on s'enivre datis le foyer dévasté de ses pères, ccmiiient on chante près de leur tombe, commert on danse les [lieds dans le sang! Les bals furieux el les orgies dévergondées q li ont sliivi la terreur sont au moins un exemple, s'ils ne sont pas une explication.
Il arriva donc que de tous les côtés de la Provence on se dirigea vers le chàleau de Siverdun, où le plaisir allait se relever après s'être si longtemps caché sous les ruines. Français et Provenç.aux s'y rendirent également, et les uns et les autres surent trouver dans leur fortune épuisée, dans leurs populations à moitié éteinîes, telle ressource pour le luxe d'une fête qu'ils n'avaient pu en arracher pour la nécessité d'une gueire. Aussi, dans les temps de paix el de i)iospériic, jar.jais réunion ne fut plus brillante, jamais contours plus nombieux, jamais hospitalité plus magnilique. Leclu'iteau de Sa\erdun était ouvert à tout venant, cl, par une prévoyance infatigable, il ne manquait à personne ni logement convenable ni splcndides festins Le but de cette fêle hautement annoncé était un hommage à la fortune de Montfort, el Laurent, le plus dévoué de ses chevaliers, voulait être le premier de tous il célébrer sou suzerain de la manière la plus éclatante.
Dire des ft";;es pour ne parler ([ue de leurs détails cl de leur extérieur doré, c'est une matière si magniriquemcnt exploitée que nous ne nous hisarderons pas ;'i les décrire après tant de belles descripli uis. Qtiùiciue -le; jeux du chftieau de Kenihvorth soient de trois siè<:!cs postérieurs à l'époiiite qui nous occupe, nous retomberions dans une sorte d'imitation où l'original nous écraserait trop, malgré les traits iiarticuliers que nous pourrions y glisser, pour que nous osions tenter cette lutte. Ce ne seraient pas les mêmes noms ni le même genre de personnages ; mais le lumu'.te d'une foule innombrable recevant l'hospitalité dans un vaste et gothique chùleau ne s;mrait être mieux re;.réseuté. Figurez-vous des bateleurs et des jongleurs a la place des comédiens ; des cliàlelaius iiulé;iendaiis dans leur vassalité au lieu des courtisans d'Elisabeth A la plaee de celte domesticité titrée qui suivait les grands du seizième siècle, repi'ésenlez-vous pour les uns les écu; ers, les hommes d'armes et leurs chefs, pour d'autres les esclaves venus de la croisade, et ce sera, aux vêtemens près, avec quelques différences de noms, le même aspect tuiniiliueux et bourdonnant dans cet immense enceinte de bàiimens et de vastes cours : a l'extérieur, la même curiosité de la classe pauvre, toujours avide de voir les plaisirs dont elle paie les frais, et toujours repoussée avec une égale brutalité : ce seront les mêmes injures aux portes, le même fracas dans les arrivéPs, où chacun cherche à paraître le plus spi'Uidide; ce seront encore les serviteurs qui se croisent, leséeayerS qui'sc vanteut de leurs maîlies, la mêmeprodigalilé de vins et de fe'stins, les troupeaux immolés tout entiers pour celle vaste consommation, les provisions de toute une contrée, de lout un pays el de tout un mois, enlevées pourpaicr une table cl gorgcr quelques convives pendant (luelqucs jours.
Lue autre crainte bien sincère nous interdira aussi de représenter le carrons; l et la passe d'armes qui eut lieu dans le préau du château Que faire après le poème A'Icanohe qui ne soit un rellel éttini de celle belle représentation où luttent Richard Cœur-de Lion, Ivanohe el le templier- Guilben de Buis-Briant? D'.jilleuis, ce que le lecteur aecepte volontiers au commeurement d'un livre, ces développemeiis de costumes, de décorations, d'habitudes étranges, lui paraîtrait peut-être fastidieux à rinstant où nuis sommes de ce récit. Nous négligerons donc ce qui ne tient pas, pour ainsi dire, aux entrailles de la passion que nous avons voulu peindre et nous
LK COMTE DE TOULOUSE
arriverons vite aux deux derniers jours, qui furent à la fois la conchislon de la f.'le et celle de cette liisloire.
Lorsque les luties de la fore? ei do l'adr? sse pliysi(}nes lurent terminées, le jour se leva pour les eonibats d'esprit et de savoir. De mfnie (\\.\c toutes les couronnes du carrousel et du tournoi avaient été déposées aux pieds do Bérani^ère pour ''Ire r. mises par elle aux vainqueurs, de méire elle fut proclamée reine de la c.jur d'amour. Si lïéraii^ère eiH été une femme d'un esprit facile ù s'enivrer, on eût pu expliiiuer, par le cliarme des appîaudissemens qui l'entouraient, celte sorte. d'aisance assurée, hautaine et bienveillante ft la fois, avec laquelle elle acceptait le nom de reine. Elle jouait pour ainsi dire son rôle avec une bonne foi et presque un sérieux qui eût été une giàee charmante dans un cœur où l'on eut pu supposer l'ivn sse d'une jiiio'u"i.nrant. Mais, en la voyant telle qu'elli; se monlrait depuis quelques jours, ordonnant comme maîtresse aux lieux où elle habitait Ci disposant de tout, des heures des banquets et ries réunions, du rang que chacun y devait terir, du choix disliabitalioiis, de l'ordonuance des journées, avec cette liberté d'esprit c' de commandement qui ne semble appartenir qu'au vrai droit de commander, la pinpari fidribuaient à sa v;)nilé ridicule la facilité avec laquelle elle semblait tenir en souveraine 'une place où, h vrai dire, elle n'était que par la galanterie du sire Laurent.
Si ceux qui expliquaient ainsi cette manière d'être de Bérangère avaient mieux conrai celle femme, ce n'est point celte solution qu'i s eussent donnée à ce qu'elle faisait. Elle convenait assurément ^ une vanité médiocre ; mais à l'orgueil de Béransèie, il fallait de plus fortes raisons que l'évér.ement d'une lèie ou le plaisir déjouer un rôle pour s'y mv.nirer si souverainement à l'aise; il fallait (|u'elle s'y crût des droils siu'èies et avoués, sinon par tous, du moins par ellemême. Ainsi c'était avec conscience (lu'ei.e disposait de la ridiesse de Laurent, de son hospitalité, comme si elles lui eussent appartenu, etcelilreole reine ne lui serabUil faci'e que parce qu'elle avait la foi que bientôt il lui serait sérieusenient et solennL-Ueme.U donné.
Alix ne se montra t point jalouse de toutes ces préférences ; elle ne comprenait pas la vie comme sa fille. Plus belle jadis, plus aimée encore iiue Bérangère, douleur ou joie, «lie avait perlé tous ses sentiniens le front baissé. Ses triomiilKS ne lui auraient plu que pour plaire à un autre, et celui-là avait une âme comsie la sienne, une âme qui cherchait le mystère et qui per^sait que le ciel ne jeite point à l'homme assez de bonheur pour qu'il ne le serre pas avec soin dans le plus secret de son existence. Monlfort recevait en roi ces fêles, qu'il croyait si bien pour lui qu'illes laissait accepter par sa fille. Il y avait en lui quelque chose de cet orgueil d'un maître à qui on n'ose olïrir un présent, qui souflVe qu'on le fasse ù son enfant pour ne pas désobliger son serviteur.
On était 'a la veille de Noël; un froid sec et clair avait jusqu'à ce n:onient favoi isé les jeux qui devaient se passer en plein air. Le soir, on s'était quitté dans la vaste salle d'armes, (jui tenait tout le rez déchaussée des bâtimens (lui servaient dii lien aux deux principales tours. Le lendeniain, d sans que le travail des ouvriers eût troublé le scmmeil de ceux (lui occupaient le château, cette salle se trouva disposée en un vaste ampliilbéàtre qui tenait trois côtés de la salle, en laissant tout autour un espace pour circuler ; le fou J'en était occupé par des gradins au plus haut desquels se trouvait un Irône pour Bérangère et des sièges pour les dames qui devaient ju^'çr le mérite des conmirens sous son autorité. Des Icnluri s d'une -ridiesse inaccou umée couvraunt les murs et les grsdiijs ; un immense brasi; r, a! umê au nùlieu de l'espai e libre où devaienl se présenter les jongleurs, eonnait une chaleur sufiisanle et duirgcjii i'air de la vapeur des parfums que les escl .ves y jetaient sans cesse. Los maux de nerfs n'étaient point encore inventés à cette époque, cl des femmes qui la lilupart du temps voyageaient à cheval, à travers les misé-' râbles chemins qui conpaieiil alors la Provence, éiaicnt habituées à d'assez rudes fatigues pour ne pas s'évanouir pour un pêii d'air îouid qu'il leur fallait respirer : l'immensi'.é des salle-s rendait aussi à cet époque cet incL-nvénient peu sensible. C'e?t d'ailleurs encore une lubilude de ces climals, où
la chaleur protège pendant si longtemps ses liabitans, de ne pas mcliri de cheminée dans les pièces où on se réunit le plus souvent, et qucii|ue je sois ce qu'on appflle un jeune homme, je me rappelle encore le temps oii, à la table rie ma raère , où s'asseyait une nombreuse famille, nous dînions avec un vaste brasier au-dessous de cette t^blepour récluutfer les convives, et je n'ai pas souvenir que personne en fût incommodé.
Lorsque le jour fut ù peu près arrivé à sa moitié, toute la population de l'immense château descendit des apparleniens qu'elle occupait et viul se ranger sur les gradins de l'amphithéâtre. Les épaisses fourrures brillaient de toutes parts sur les draps brocartés d'or et d'argent. Comme aujourd'hui, les moins distingués arrivèrent les premiers etu;i peu en tumulte pour obtenir la meilleure place parmi les gradins 1- s plus élevés. Ceux qui dévale ni occuper les gradins d'en bas, et donlles places étaient m arquées, entrèrent plus lardet avec assez de lenteur pour se faire regarder pendant (|u'ils gagnaient les places Celle qui devait présider à la fêle se lit altendie, comme il arrive toujours. On a beau se débattre pour trouver ù des époques éloignées tdes manières différentes d« celles de nos époques contemporaines, il y a certaines choses qui, dans tous les temps, se passent de même, et non-seulement dans les passions profondes qui dominent rho.ume sous quelque régime qu'il vive, mais dans certaines habitudes de la vie usuelle. Après tout, l'homme ejt un animal dont l'organisation primitive lui impose certaines règles de sociabilité dont les premiers linéamens se retrouvent à tous les âges de sa civilisation. Si vous enleviez de r^/?-«rt»i«- (oria d'Ovide les noms propres des habitudes, c'est-à-dire au serviteur le nom d'esclave, au spectacJe celui de cirque, et quelques autres, vous croiriez que c'est un livre fait d'hier pour l'instruction des séducteurs de la Ihiance et du Pontaux-Cboux.
Cependant Bérangère, accompagnée de sa mère, de la dame de Penaultier, des comtesses de ?iarl>onne et de Conserans, de quelques autres de moindre rang, arriva au milieu de la salle et prit place sur son troue. Déji les jongleurs et les trouvères qui voulaient prendre part au concours étaient dans la lice qui était au pied de cet amphithéâtre. Ils étaient nombreux et appartenaient la plupart ù la Provence. Parmi ceuxlà se faisait remarquer Pierre Raymond le Preux (leVaillant), qui avait écrit un livre contre les hérétiques : c'était un brave soldat aussi, qui avait porté en Syrie la guerre contre les infidèles. 11 faisait honneur de ses tensons à Jausserandc del Puech, noble et belle dame de Toulouse, q.ui de la |)lace oii elle était assise l'encourageait du regard. A côté de lui était appuyé sur un page d'une figure hideuse, espèce de nain qui portait un livre recouvert d'huis rie cèdre, Hugues Brunencs, riche alors des bienfaits du roi d'Aragon, et qui plus tard se lit reliy,ieux par désespoir de n'avoir pu obtenir les faveurs de Madomna Galienne, ftère bourgeoise d'Aurillac, qui se vantait de descendre de l'illustre médecin Claudius Galianus, autrement dit Galien. Près de celui-ci, Pierre d'Auvergne, déjà vieux, et Guiraud de Borneil, qui lui enleva le titre de lolus docte irouhadour de la langue d'oc, qu'il avait porté jusque-là. Accoudé sur sa large épée, le front et l'air sûr de lui-m>^iije dans tontes les passes où peut se trouver un homme, se tenait Pons de Capducil, bon chevalier d'armes, galant, beau parleur, et sachant également bien Irourer, riolonner. ckarder et, comme il le d-isait lui-même, encore mieux prnurer. C'était une sorte d'Hercule qui chantait vaniteusement .se.i dalles. Vn jour (|u'oii le blâmait de cet orgueil, il répondit naïvement : « Faut à mon épée deux ein.eniis, à mou estomac deux dîners, à mon amour deux belles. » Celles qui se partageaient alors ses hommages étaient Adélaïde rie Mercœuret ?viarie de ^cntado^r. Nous citerons encore Guillaume de Saint-Dizier, fort amoureux et f)rl aimé de la vicomtesse de Polignac. à laquelle il adressait ses chansons en s'y appelant du nom de Bertrand. D'autres, de moindr e renom, Bérangerde Palazol, Guillaume rie Raînols, Pierre de Bargeac et beaucoup qu'i! serait iiiutik de nommer, conipo salent celte brillante réunion.
iKBientôt chacun prit la place qui lui appartenait de droit ou
so
FREDERIC SOULIÉ
<^u'il avait pu conquérir ; au-dfssous de Bérang^re était assis Laurent dans un splendlde vêtement de soie, objet de curiosité pour tous les invités-, derrière elle Kipcrt, qui s'apprêtait à exécuter ses moindres ordrts. Dans un banc peu élevé vt dans un coin retiré de la salle, Roucliard de Montmorency, et sur r.n siégo a part, qu'il cccupait autant eu qualité d'évCque que de jongleur honoraire, Foulques, qui paraissait senililable à ce vieux lutteur que l'fige a fait asseoir à la place de jiigeel qui siTre ses poings et roiilit ses membres à chaque coup bien adressé qu'il voit p'orter sous ses yeux. Les prix étaient posés sur des roussins devant Bérangère : le premier et !e plus beau était ure couronne d'or garnie de pierreries; le seco:u!, un poignard niagniliqiieaient travaillé ; le dernier, une lyre d'argent. Eiilin le tumulte de l'entrée, des remarques, d's admirations, des ni. ilisances, s'étant un peu lahné, li-rangére se leva, et annonçant que la lice était c.iverle, ell-- dit i|ue la question à traiter était rell.;-ci
Quel est le irai amour?
Cttle qu.'slinn jiarut merseilleusemenl choisie, et tout aussitôt chacun prit un air réfléi-lii pour se faire des idées et se préparer au combat.
Cependant une aiilro céréiiîonie devait précéder la lullo : il fallait ((lie l'intervention d'un prêtre appelât la bénédiction i:éleste sur les combattans, pour soutenir ceux dont la loi était sincère contre le talent de ciux (|ui ne réussiraient que parc<! qu'ils avaient plus d'esprit (|ue les autris. Ce n'était j)as une invocation sans quelque sainteié (|ue celle qui, même dans ( es ,'eux d'esprit et de galanterie, implorait le ciel pour le vrai amour, qui dans (te cas était ce ((u'en une autre Inlie on eût appel'.' la bonne cause. Foulques était l'homme ipii était appelé ce jour-lù à donner celle bénédiction. Comme nous l'avons dit, tout le cœur du jongleur battait sous la croix de révêi,u\ Il se leva, cr, après uno courte prière, il appela la bénédiction dii ciel sur les anus siucèrcs; puis, s'adressant au troupeau poétique qui s'était incliné devant lui, il ajouta d'un ton où Ion voyait lire l'esprit à travers la coinpondivii (le la Icnue et de la voix :
.Vi prou prégal lé .Saut-Ksiuil De lions bail» carpa d'cspi il ; Mai aH>iPZ lioilal lé at-cor, S'abanl lé tcni, Cnator, L'esprit né bous es iias liengnt.
(jallals lé priMomnie perdul '.
Celle allocudon dite d'un ton presque railleur, les mains jointes et les yeux baissés, fut applaudie avec enthousiasme ; le pistil ridicule (lu'un évêqne jetait sur le Sainl-Esprit parut tf'Ut-ù-fail de bon goi'it et lit briller un éclair de poésie sur le front mitre de Foul(|ues; il se rassit au milieu des soui-irus des plus belles dames, des ai)plaudissemens des chevaliers et des cris d'admiration des poètes, i|ui trouvèrent occasion de louer i|uel(iu'un sans danger, etipii l'exploiicrent au profit de leur réputation d'impartialité. Toujours autrefois comme aujourd'hui :
Ce petit incident passé, les noms des concurrens furent livrés au sort, et la lutte lommença. Longtemps, et, comme il arrive le plus souvent, lout ce (pii fut dit sur la iiuestion proposée ne fut qu'une apologie à C(')té de l'amour que chacun ressentait pour sa dame; les premières furent écoutées avec quelque faveur; mais B'rangère, dont le nom n'arrivait à h conclusion d'aucun de ces lensonson syi ventes, commerça à froiiierie souri il et à causera voix basse a^ec les personnes qui l'enlouraieni ; birniôt U'S v.t.s de tous les concurrens continuanl sur ce ton, le (lé|.it.e nioiiira visiblement dans la tenue de B'rangèi'", dansrimpalience^iu'elle montrait en éeoutani, dans le rcuicK imcnl sec cl biel dont elle répon-
* J'ai US' z plié le.Saiiil-i;-(.iil De vous (tonner lir-auroup d'e.vprit ; Mjis oiiss!( z-vous une foi sincère dans !> cceiir, .Si avaiil !e veni, Crcat'/r.
Lesprii uo vous c«l pas venu, Considérez le prix eommo piidii.
dait .1 cliaqueconcurrent qui ava!t fini, dans l'appellent et à moitié bàiilé ([u'elle faisait au nouveau; enfin, poussée à bout par la majuscule imnertinence de Pont de Capducil, elle s'écria lorsqu'il eut achevé :
— .Ml! messires trouvères de la langue provençale, vous êtes plus braves en poésie qu'en bataille, et vous ne désertez point votre patrie.
Puis elle continua, après avoir jeté autour d'elle un regard dédaigheux :
— Et votre victoire scia facile, assuVément, car n»\l des chevaliers de la langue française, qr.i ont soumis la Provence p?.r leur épée, ne lente de la vaincre par la parole et les rimes.
— t^i b. reine de cette cour, dit Bouchard en s'avançant , veut m'adnietlre à l'houmur de so'.itenir la gloire de notie pairie, je le tinterai seulciutrede si puissans adversaires.
Bérangére salua gracieiisenient Bon liard, mais comme elle [ revit que s'jns doute ce ne serait pas encore de ce chevalier qu'elle olfliendrait (;e qu'elle attendait, elle ne put s'enipéchw de saupoudrer d'une cruelle ironie la réponse qu'elle lui lit :
— Soyez le bien-venu, lui dit-ell", sire Bouchard, soyez le bien-venu à combattre seul contre tous ces illustres trouvères; nous sommes. habitués, de votre part, à des actions que vous seul êtes capable de faire.
Et, en parlant ainsi, son œil relevé sons sa paupière baissée lança à travers les cils qui la bordaient un regard qui alla s'attacher au front d'Alix ; la conilesse .s'en troubla presque, et l'atlention déjà fatiguée de l'assemblée s'éveilla tout aussiti')!. Ou ne savait prévoir comment Bou.haicl oserait chanter celle que tout le monde lui donnait pour maitresse en présence de son époux. Les iiommes s'intéressèrent à lui en supposant que peut êlie il faudrait que i'épte soutint les chants qu'il allait commencer ; les femmes, que la vanité de Bérangére blessait à tout propos, s'intéressèrent au chevalier qui, sans doute, allait venger celle que cette orgueilleuse insitliail plus particalièrenienl; quanta Mûutforl, il jeta un regard si hautain sur rassemblée (|u'il pri'vinl les regards qui eussent tenté de cliei cher son embarras sur son front.
Boui^liard s'avança, prit ime harpe (|ui avait été déposée devant Bérangére, et chanta les vers iuivaiis en suspendant chai]uc sirophe par des accord.-;.
Suo, 1 amolli' vrai n'est pas I amour bavard (pii clianle
Sou lioulicur et ses fers, Met au fi'out dévoilé de celle qui l'enolianle
Sa couronne de veis;
C(îluic|ui dit: Voyez, cl'c est belle el je l'aime;
.aucune dans ces lieux \ a sa voix enivrante et sa grâce suprême,
Aucune ses beaux yeux ;
iNiille n a .son esprit (jui sait remplir le.s heures
De sescioux enlieliens; .\ucune n'est plus riche on royales dcmenies;
Nulle n'a plus de biens ;
Nulle n'a son ftrandnoin auquel un roi do Fiance
Efil voulu s'allier; Kl mol, jongleur c'nélif et d'ob.iicnre naissance,
Je suis .son rhevalii^r.
I ;.inour n'i si qu'orgueil, doj.l I : vaine fanfare Pi cntî !e mon ie "a ténif.In ; ^
r.'i si un feu sur le cie-ir illiimé comme un phate, • Pour êlre vide loin.
Ci'ïl unniirciii' brillant où l'on se voit sni-méme ;
lu vinpoiii' s'enivrer; In lione oii l'on sa bauss',un jardin tu Ion .-e.iie
Des fleurs pour s'en parer.
L'amour vrai, c'esl celui cpii l.rùle ei qui foud là r.e
D'un l'eu silencieuv, Comme l'or a» cieusel lond et brûlr sans (laiTime
Qui resplendi-seaux yeux.
IF. COMTE DE TOULOUSE
L'amour vrai, c'esl la flom- qui se Terme et se voile
Sous un ciel luniiretix, Çi qui s'ouvie quand vient la c!ari« d'une étoile,
Qui ne sjuflit qu'il deux.-
L'amoup vrai, c'est celui dont la joie ou les peine*
Se taisent à la"fo'S; Ou qui parle si bas qu'on hn'ile h son lialeinr
Sans eatcudrcsa voix.
C'estcelni que l'on croit, celui qui so lait croire
Sans serment enflanimé ; *
Qui na qu'un avenir et ne veut d'autre gluire
(lu'aimer et qu'être aimé.
VA quant ;» ce prix d'or, oh 1 moi, je l'abandonne
A ceux qui le voudront, Oar son regard ce soir nie promet pour couronne
Uh baiser sur mon front.
nés le début de sùm fiianî, uiïmuinuiro doux et llatlotir avait accueilli les iiremières strophes d^ Bouchai d. Ce n'avait éié, pour ainsi dire, que comme opinion liiléraire qu'on l'avait d'abord accueilli; en ellet, lui seul s'adressait ;1 la ques'ion geuéialisée; puis, lorsqu'il développa'celte pensée : que la vanité srule inspirait les citants qui se couronnaient d'un nom, toutes les lemiues qtii n avaient pas été nommées et qui étaient d;\ pour une i.e celles dont on avait félébré la beauté; les femmes, prolitant de l'instant où les accords seuls de la liarpe ouvraient issue à leurs éloges, déclarèrent entre elles que rien n'était plus vrai, qu'il ne fallait pas être bien fière d'un amour si éclatant, et qu'il était imprudent d'y prendre fui. Tout celaùtailà leurs rivales un peu de l'cclat où elles se pavanaient. Mais lorsque lioucliard définit l'amour vrai comme il l'entendait, ce fut un unanime concert d'hommes et de femmes ; un concert des hommes qui n'avaient rien dit, des femmes dont on n'avait point-parlé. Les premiers se disant, par leur admiration pour Bouchard :
— Voil.'i comnic j'aime !
Les femmes disant de leur coté :
— Yuiià comme je suis aimée.
A la dernière strophe, que Bouchard prononça d'une voix émne et en baissant les yeux, les applaudissemens éclatèrent de toutes parts, et les cris de l'auditoire demandèrenl le prix pour Bouchard de Motitraorency. iMais ce triomphe n'eut pas d'écho sur les jrradins où siégeaient les juges. Bérangère de- \intpâlede colère, et voulant dun coup arrêter cet é an et en exciter un autre, elle dit à voix haute et avec son impertinence ordinaire :
— Sire Boiichard, il n'y a qu'un prix pour chacun des trouvères qui seront le plus remarqués en celte circonstance ; et comme il paraît que vous êtes assuré du seul que vous ambitionne?, nous distribuerons les autres... si nul ne se présente pour obtruir utie couronne, qu'il «st au moins imprudent de protneltre, quand on ne tente pas même de la gagner.
Ces derniers mois -furent si direclement adressés à Laurent, qu'ils troublèrent celui-ci dans la sincérité des éloges qu'il adressait à Bouchard 11 regarJa Bérangère, et à la .sombra expression de sou front, il vit ce qu'elle voulait, ce qu'elle exigeait. Malgré l'aveu qu'il tenait de cette femme, et ([ui semblait la lui avoir soumise, ii savait qu'avec un caractère pareil au sien un dépit de vanité pouvait ia lui arracher. Il se leva, et, prenant la harpe, il demanda le silence du geste, car, depuis les paroles de Iiéran;-;cre, r.n murmure sourd et mécontent tenait toute rassemblée. Mais, au moment oi^i il allait parler, Uipeit passa vivement de la pUcc oïli il était derrièie le ianleuil do Bérangère, et lui dit avec une résnlutiou oU perçait cependant uiic émotion qui ne pouvait êiro celle de la crainte, tant elle était accentuée :
— T:n luonu'iit, sire Laurent, je veux rendre votre triomphe plus beau; ei.ceries, il sera raagniOMiie, ajouta-t-il avec cxaltali n, si l'amour que vous voulez cliatiler est plus beau, plus pur, plus vrai que cçltu que je vais vous conter.
Laurent demeura interdit ; mais Bérangère, iiui criit voir ir srt! [,F. — lii.
dans l'exaltation de Hipert et dans le trouble de Laurent une chance d'éclaircir le soupçon qui lui rongeait le cœur, lui dit avec vivacité :
— Chante, chante, mon jeune et bel esclave; chante, car c'est vraiment, ou du moins je le crois ainsi, c'est vraiment dans les cœurs jeunes et faibles qu'est l'amour vrai.
Laurent reprit sa place ; un soucieux nuage obscurcit son front jusque-là radieux et superbe ; puis il regarda fixement le pauvre Uipert comme si ses regards lui lançaient une tlècUe qui dût clouer les paroles à sa gorge ; mais Hipert supporta ce regard avec une intrépidité singulière ; et presque sans attendre le silence que les poètes laissent arriver d'ordinaire avec une rare complaisance, il tira quelques accords fermes et rapides de la harpe et commença avec impétuosité.
Maîtres jongleuré qui parlez en ce lieu, A vous ouïr tout amour n'est qu'un jeu : C'est que chantez l'amour qu'avez en l'dmc , Ft l'aniniii- vrai, c'est l'amoui' d'une fcmine.
l'oiir 11- prouver ici sans discourir, J'en veux narrer \m que j'ai vu souffrir. In seul suffit, je n'en ai besoin d'autres, In seul suffit pour eifarer les vôtres.
t;'élait bien loin; c'était un clievalior. Dans un château retenu prisonnier.
Sur sen vaisseau tout chargé d'espéranc". Kiche et joyeux, il regagnait 1% France.
L'orage vient, et, comme un faible oiM-au Sous un vautour, se débat le vaisseau (Ju'un vent mordant déplume voile à voile Et jette au bord sous un ciel sans émile.
(".était un roi qui régnait sur ce bord ; .Vprès l'orage, il accueille d'abord Le chevalier, que sa traîtrise attire ; Puis il le prend avec son beau naviie.
.^insi souvent ce roi par trahison Emplit son cofl're et non point sa piisoii; Vingt sont entrés, et pourtant à Na grille D'aucun captif l'œil désolé ne brille.
('.'était aussi la tllle de ce i oi (Jui, dès le soir, le cunir ballant detl'ioi. Vit le caplif aller vers cette perte Dévorant tout sans que jamais rien soitf.
Souvent Hélène avait pleuré le sori Des malheureux envoyés à la mort .
Mais de sou père elle ava t craint la ra^^e : Pour le ileinier sa pitié prit courage.
C'est qu'en passant, tout chargé de lien., Il arrêia ses n gards sur les siens, ILl quelle crut y voir poinlre une llaniiu.: ('■onime une aurore à l'horizon de l'^lme
Il l'ait si beau voir lever le soleil ! Qu'au doux rayon de ce matm vermeil, A toute joie elle se crut ravie S'il séleignai! sans éclairer «a vie.
Lu qualre pas il l'ut |)i'és de la tour. Voir, plaindre, aiiuer et vouer son amoiiv ; Lu quatre pas elle était sin enclave ; Puis à son père elle court fiér^et bra\e.
Il élail st^ul raïua'-.sant son (résor.
Ivre d'argent, joyeux el riant d'or.
LHe l'aborde, cl, lui nieulant sans h.Hil ■. -
\u r.ii sou père lié èrie fait un conte.
i;ile lui dit : — Vous n'av.z qu'uu deni.-r Du gros trésor (!•; votie prisonnier, (lar il a dit qu'un rocher du rivage En lient csclié uiille l'ois davaslag.-.
FRBbERIC SODLIE.
— Te l'a-t-il dil? lui reparlit le roi.
— Jl le disait on passant près de moi.
— Ma fille, il faut l'interroger sur l'iieure.
— Faut tout avoir, mon pèr--, avant qu'il meure-
Le roi court donc et dit : « Sire... " A quoi sort Le miDi désire?... appelons-Ie Gobcrt.
Dieu ! malgré nirii ce nom me vient à Lime; Dieu ! sauvez-moi, c'est le Loni d un infâme!...
Manfride essuya quelques pleurs et continua après un ] rofond Eoupii' :
— Sire (jobert, dit le r«i, si tu veux Sauver tes jours, a l'instant lu le peux. Dis-moi l'endroit où ta prudente adresse A so\i8 le sab!e enfoui ta richesse.
— Suif, dit (joliert , j'ai ce conseil encur A le donner : c'est que le seul tré-.or A confier au salile de ton li'ivre, Pour ton salul, naître, c'est mon cadavre.
Il disait ^rai, car sou trésor caché Était un cœur qu'amour avait touché; Kt cœur qui ment des l'abord peut sans doute Dans lavenir tout briser sur sa roiile.
l.e roi voalut le livrer aux bourreaux. Hélène dit : — Il faut, sous ces barreaux. Laisser au temps à briser son audace ; Eu moins d'un mois son ;'nie en sera lasse.
I,e lendemain, (iubert était vivant, l,e jour d'après, cncor le jour suivant ; Et, chaque i ur, hibile a le défendre, IlélOne (lit : — Moa père, il faut aitiiidre.
,\insi deux ;iiis, peut-on le concevoir I' De jour en jnur cl li'espoir ( n espoir, Elle enchaitia son père à ce mensongi?
Qui l'attirail, puis fuyait comme un songe.
. . Mais viui. enfin un péril plus pressant. Sur son navire nu chevalier puissant Vint deinandir Hélène en mariage; Elle était belle et l'on la ci oyait sage.
Goborl est niovl, dit-elle, si je pars. Lors elle va gager de loutes parts Des gens vendus ii tout projet coupable. De quel projet l'amour n'est-il capable!'
Puis à son pi le elle dit : — L'étranger yui me deminde aime h vous outrager, El sous son Insie il cache si-s alarmes, Car il ne viiiil <|ue suivi d'hommes d'armes.
Si vous voulez, à certain rendez-vous , t;e soir je veux attirer cet époux.
Près de la tour je frindrai d être lasse, El (le Cioberl je lui dcinite la place.
Pour celui-ci, je veux I interroger .Seule ce soir, et, sans p'us ménapçer. S'il ne dit rien, je ferai qu'il périsse. * Que ne fait-on pas croire à lavarice !
l.e roi baisa sa lille et la bfnit,
Lui livra tout; pui-; le soir réunit
Les dcu\ amans, qui préparent leur fuite.
Les malheureux s'iMitciulciil tout de suite.
Le lendemain, Gobcrt, jiassé pour itiori, Vint se cacher en armes sur le bord Avec les gens gagés par la princesse, l'iéts a tout faire, à tout heure et sans cesse.
Le lendemain, le rifhi> fiancé Prés d'elle allait, et d'un ;iir empressé, 11 lui (lis lit mille mots d'anioiir tendre, Qu avec bonheur elle seuiblail entendre.
Pui.<, se troublant, elle lui répondit :
— Vos gens sont là trop près de ce qu'on dit .l'ai, tous leurs yeux, le rouge à la figure ; Venez ici, dans celte tour obscure.
Ils entrent donc. Sitiit le roi survient Av(ic ses gens, le che»al.er retient.
Qui vain.- ment s'étonne et qui dispute. Hélène alors s'échappe dans h lutte.
Vers son Goberl elle arriva bientôt ; Sur une barque ils montent aussii(')t .\vec leurs gens qui, pochés sur la rame. De leurs poignards cachent encor la hime.
Du fiancé {•' navir» ([ui dort Liait tranquille il deux milles du peil. Gobcrt bientôt l'aborde plein du rage.
Verse le sang et sème le carnage.
Tout fut vaincu. La voile ouverte au veul Se gonfle alors, et Goberl triomphant Dit il genoux: — Je serais un infinie -'^i devant Dieu ne le prenais pour fenini".
Il le disait, mais Dieu seul sait qui ment. Mais n'est-ce pas amour, ce dévoûraent.
Ce long combat, cette éternelle ruse Contre un vieux père et qui deux ans l'abuse?
Oui, c'est amour, ce courage si long.
Amour aussi ce courage si prompt •Jui dans la mort jette une autre victime. Oh ! n'est-ce pas. c'est amour que ce crime ?
Mais ce n'est rien, non, rien que se donner C.omm-? elle fit, rien que d'abandonner Péru, patrie, honneur, glu.e, innocence.
Oli! l'amour vrai donne plus de puissance!
Il sait souffrir d'autres maux, croyez-moi, Qu'exil lointain, déshonneur, honte, effroi, Des maux si grands qu'on no saurait les croire. Or, écoulez la fin de cette histoire.
l.ors(|ue Goberl aborda son pays, Il rolrouva tous ses biitfs envahis, Olià eau détruit, malheur de toi-te sorte, l'ère en lambcaex, sieur outragée et morte.
Écoutez bien. Alors il vit aussi l'enime qu'aU'iin ne lou. ha jusqu'ici.
Uni choi^it-il?... son père ou cette femme:'... Dieu seul connaît le secret de s(mi àme.
Mais ce (ju'il Dt, écoutez, le voici :
— Or, ton amour l'a mise U ma merci, Dit-il, Hélène, obéis ii celle heure.
— Soit,, mon Goberl, pourvu (ju'il me demeure
Ton nom ii moi promis devant témoins.
— Mon nom n'est plus. — Soit ; ton amour, au moins
— N'ai plus d'amour. — Soit ; au moins ta présence.
— Heléue, il faut supporter mon absence.
— C'est me tuer! Mon Goberl, dis pourquoi.
— .le ne veux pas de femme près (le moi.
— Gomme un ami je suis prèle ii te suivTe.
— N'ai plus d'ami pour qui je veuille vivre.
— Dis : C'est mon page avec moi revenu.
Un page est noble et porte un nom connu.
— Fais-moi soldat. — La femme n'e^it point brave.
— Ton scrvilDur. — N'en veux pas. —Ton esclave...
U accepta, .lamais depuis ce joui-.
Il n'a tendu la main il son amour.
'l'ujijours ton froiit, qu'il soit joyeux ou sombre,
l'roid devant elle, a i>assé comme un ombre.
t'.e n'était rien : alors il était seul
En sa pen-ée ainsi qu'en un linceul., '
LE COMTE DE TOULOUSE
EHc se lut. Lois le cruel étale
Sa vie heureuse aux pieds d'iiue rivale.
Ce u'élail rien ; Hélène, dans un coin, Se Uiourait seule el pleurait fans témoin. Elle se tut. Siïr de son esclavage, \ sa rivale il la donne pour gage.
Ce n'était rien : elle espérait toujours
Et dans son cœur doutait de leurs amours.
Elle se tut. A sou oreille même.
Enfin tous dcu.v ont dit : « À toi... Je l'aime .. »
Oh ! c'est affreux ! Se taira-t-elle encor ? Ce nom qu'un autre eut dit pour un peu d'or, Qui le tuerait sans retour et sur l'heure, Le dira-t-elle avant qu'elle ne meure ?
Moi, je vous dis : Hélène se taira ;
Et puis enfin quand Hélène mourra,
On écrira sur sii couche dernière-:
« C'est amour vrai qui dort sous cette pieire. i>
Cette ballade, commencée avec force et éclat, et quelque temps soutenue par une sorte de déli. e qui pouvait passer aux yeux de queUiues-uns pour de l'exa talion poétique, devint plus calme au récit touchant des soins d'HéItne pour sauver son prisonnier. Il semblait que le pauvre esclave se complût à les rappeler, soit pour remuer des souvenirs au cœur d'un autre, soit pour baigner son âme brisée dans ces doucts mémoires du passe. Enlin, lorsqu'elle arriva» la peinture de la rés^gnalicD et d;S sacrifices de cet amour, sa voix, devenue ferme et brève, se soutint quelque temps avec vigueur ; mais, à un mot, au mol Je t'aime! el'e fléchit tout d'un coup comme une planle brisée , et ce fut à travers les larmes et les sanglots que s'achevèrent les dernières strophes de cette histoire.
Tant que dura ce chant douloureux, ce ne furent ni applaudissemens ni cris d'admiration qu' l'accompagnèrent : ce fut une attention avide, haletante, inquiète ; toute l'assemblée comprenait que c'était un récit vrai, une douleur éprouvée, qui parlait ainsi. L'histoire de celle qui chantait était partout, non-seulement dans les paroles de son récit, mais encore dans l'accent de sa voix.
Mais ce sentiment général, quelque puissant qu'il fût dans cette assemblée, avait ses cœurs à part, ses âmes propres qui en étaient torturées. Le long mystère de la vie de Laurent venait de se dérouler toul-à-coup aux yeux de ceux qui avaient intérêt à la connaître. Montfort interrogeait sa femme du regard ; Foulques, Amauri, Bouchard, s'étaient rapprochés et considéraient la mortelle pâleur de Laurent. Bérangère, les yeux fixés sur lui , semblait attendre un regard où elle put lire son sort. Cette esclave dont elle n'avait fait en son esprit qu'un jouel des désirs de Laurent, un peu plus qije son chien Lil 0, un peu moins que sou bouffon Goldery, cette femme était fille de roi, princesse courageuse, dévouée, ardente, belle; elle avait sur le cœur de Laurent tous les droits que Bérangère croyait avoir seule, c'était une rivale à redouter. Il lui en fallait le sacrifice, ou tout était iin jeu de la part de Laurent. Ele le sentit et elle le voulut. Quant au sire de de Turin, c'était une statue immobile, froide. Il eiU pu être mort, car on n'entendait même pas le bruit de sa respiration. Un silence glacé tenait la salle. Bérangère regardait Laurent, Laurent ne regardait rien. Elle sentit qu'une fois encore cet homme discutait en lui sa propre vie, à laquelle il avait enchaîné la vie de Bérangère ; car elle l'aimait, elle l'aimait Je vanité, d'ambition, de tout ce qui était puissant en elle. Il était à SCS pieds, il pouvait entendre seul ce qu'elle lui disait. Il fallait qu'elle eilt en son cœur un vif besoin de cet amour, puisqu'elle se décida à lui adresser, sinon une prière, du moinsune qiestieii. Elle se baissa vers lui et dit â voix basse en l'avertisianten même temps par la pression de son genou, qui s'appuya à lui :
— Qui clioisit-il' sou p^re ou ceiie femme?
Ce vers de la ballade de Uiperi, répété par Bérangère, retentit à l'oreille de Laurent comme un cri de réveil ; il tres-
saillit, regarda autour de lui... mais il n'alla pas plus loin, r n'en eut pas la force.
La fille de Monifoil, à quelque degré que son âme fût atteinte de douleur oh d'amour, ne pouvait a>sez se dépouiller de sa nature hautaine pour r. sier plus longtemps dans son incertitude; elle se leva, et ce mouvement appela les yeux de Laurent. Elle prit la couronne et la souleva du coussin où elle était placée; elle fil signe à Uiperl de s'approcher. Bérangère avait mis toute sa force dans son mouvement , elle n'en eut pas pour parler. A ce moment, Laurent posa sa main sur celle de Bérangère, et d'une voix creuse et sourde, il dit:
— Pas encore.
11 avait compris sa situation comme Bérangère; c'était encore un sacrifice à faire, il ne le refusa pas. Puis il descendit les degrés, prit une harpe, et l'œil fixe, le teint livide, la voix haletante, debout, roide, impassible comme l'ange qui prédit le mal et lance les malédictions, il arracha à la cord« quelques sons terribles et sombres, lents et réguliers comme un glas de mort, et débita d'une voix sans intonation et qui s'échappait par courtes expirations les vers qui suhent :
Celui qui dit aimer et qui donne sa vie Pour la conserver pure et la taire admirer ; Celle qui dit aimer, et sur sa foi ravie. Peut nous faire pleurer.
Ils n'aiment point d'amour, car l'amour vrai dévore Tous les vains sentimens auxquels l'homme est lié; Leur amour n'est pas tout, car il leur reste eocore La gloire et la pitié.
Celui qui sait aimer, c'est le soldat qui brise Le serment prononcé sur son compagnon mort. Qui sert son meurtrier, et qui, sous sa traîtrise. Ne sent aucun remord.
Celui qui, lorsqu'il voit son frère qu'on entraîne. Les deux pieds attachés sans pouvoir faire un pas. Vient à l'instant fatal qu'il va briser sa chaîne. Pour lui lier les bras.
Qui, lorsque son pays, seul, à terre et sans glaive. Lui crie : A moi ! secours! sous le pied du vainqueur. Vient, tire son poignard, se baisse et puis l'achèTS D'un seul coup dans le cœur.
Celui qui dit : Oubli sur la tombe fermée ! Je ne dois pleurs ni sang à ceux qui ne sont plus ; Je ne les connais pas; Urmes, vengeance armée, SoBt des soins superflus.
Celni qui dit : Malheur à qui mf^ fait obstacle ! Frères, amis, pays, boute et malheur sur vous ! Celui qui, sans rougir, met sa boute en spectacle Aux yeux railleurs de tous.
Celui qui dit : Mépris a la main qui me sauve ! Honte et malheur sur elle! Enfin celui qui dit , Les deux b:as étendus sur une léte chauve , Mon père, sois maudit !
Celui qui fait cela pour l'amour d'une femm», Dont la vie en lui seul peut toute s'enfermer ; Celui-là porte seul l'amour vrai dans son âme, Celui-là sait aimer.
A ce dernier vers, Bérangère sentit que Laurent était à boat de voix et de force. Jamais son orgueil n'avait espéré un si magnifique triomphe que cet aveu terrible et public de ce qu'était ce Laurent, si brave, si superbe, si envié; un murmure indicible régnait dans la salle. Bérangère se leva radieuse, et, prenant la couronne d'or qui -lait devant elle, e le s'écria :
— Oui, c'est l'amour vrai, et il n'est prix qui ne soit dû à qui l'esprime si bien, — et qui le sent de mé.iie, ajout;',-!elle tout ijâs en ^ourian;.
Tout le monde se leva pour voir, il en résuta un bruyant tumulte. Laurent s'approcha et mit un genou à terre.
FREDEBIC SOL LIE.
— Voici la couronne d'cr, sire Laurent, la coaronne dà poésie, dit Bérangère, ilont la voix, dont le regard, dont la tontenance resplendissaient de joie.
Laurent se baissa pour recevoir cette couronne et dit à la fille de Monlfort pendant (ju'elle se penchait sur lui :
— Ce soir, veux tu Téchanger contre une couronne royale dans la salle des Trois-LioQS?
— Ce soir, oui, dit Hérangére, iju'une ivresse de bonheur et de triomplie emportait; oui, répéta-t-elle en regardant Laurent avec un amour qui semblait assez fort pour braver l'univers. Oui, à toi ee soir... A loi !...
Ces mots furent échangés vite et bas. En relevant les yeux, Bérangère vit Ripert qui la considérait attentivement et qui s'était approché d'elle. Elle se recula vivement, et dit d'un air de joyeuse humeur :
— Il nous reste encore d'autres prix à donner, .le suppose que l'on me trouvera juste si j'accorde le deuxième à ce jeune et bel esclave qui raconte si bien l'amour d'une tille sans \mdeur, et le troisième, à notre cousin Bouihard, qui a si bien l'art de parler en se taisant.
— Je neveux point d'un deuxième prix, dit Ripert avec colère.
— Esclave, dit Bérangère, vois ce que lu lefuses.
— Un poignard! s'écria Kipert. Oh! un poignard! donnez, donnez !
Il s'en saisit aussitôt. Tous les regards de l'assemblée s'arrêtèrent sur l'esclave.
Laurent pensa à l'histoire du serf Gobcrt, dont Manfride lui avait donné le nom !\iais le regard de ÎManlride calculait; il se seniit du temps devant lui et marcha eu avant
Il n'est pas sûr qu'il n'y eut pas un moment d'attente ou l'on espériqnr' Ripert se servirait de ce poignard coniie lui-même ou contre quelqu'un. Cela eût bien conclu le drame de celte lutte de poésie. Il ne faut pas que notre siècle ait la prétention d'éire seul à aimer le drame : aussi l'aimaii-on dès» lors, mais vrai, actif, |dul6t que raconté. Ripert resta immobile à considérer ce poignard. Cela dura trop longtemps, et la moitié de l'intérêt qu'il avait in-.piré s'en alla -, on trouva même que son histoire avait été un peu longue, et comme 'un spicndide frsùn attendait dans une vaste salle, on s'aperçut qu'il était déjà lard, et quel(|ues voix, parmi lesquelles on entendit celle de IMauvoisin, crièrent : — A table !
Laurent vit et entendit lout cela sans qu'il parût y prendre aucun intérêt ; il présenta la main à Bérangère et sortit. Toute la foule s'écouia à leur suite, et bientôt il ne resta dans la salle que Ripert et un guerrier lout couvert de fer, qui, le dos appuyé à la muraille, seniblait une de cesarmures attachées à des mannequins de bois tiui servaient de décsration aux sa'lesdes châteaux de cette époque. C'était le vieux Saissac. Longtemps Ripert et le châtelain denieurêreni seuls sans prendre garde l'un à l'autre. Enliii un mouvement de l'un d'eux ayant éveillé leur mutuelle attention, ils se regardèrent.
Souvent le vieillard avait vu ce jeune esclave venir <:hez Laurent et l'avait remariué sans pouvoir s'expliquer pourquoi il lui semblait tout autre chuse que i e qu'il paraissait. Souvent Ripert avait considéré avec effroi ce muet fantôme de fer, qui depuis le combat de Casteinaudary semblait veiller sur Laurent. A ce moment, ils sentirent qu'il y avait quelque chose de commun dans le sentiment qui les avait fait demeurer seuls «lans cette salle tout à l'heure si phine et si animée. Ripert s'appro ha du vieux chevalier et le regarda comme pour arriver jusqu'ù son secret sous cette enveloppe de fer. Le chevalier demeura longtemps immobile, puis, tendant la main au jeune esclave, il l'attira avec force jusqu'à lui ; de l'autre main, il releva lentement la visière de son casque. Le hideux aspect du mutilé n'épouvanta point Ripert. Us s'étaient reconnus et compris; Itiperl regarda autour de lui et dit au vieillard :
— Vendez, il faut que je vous parle.
Ils sortirent ensemble de la salle et entendirent en passant les cris de joie et le parlagc bruyant de deux ceiils convives qui vantaient la magniliccnce cl le rare mérite du sire Laurent de Turin.
LUS-UELX M.VLUIJS.
Lorsque iManiride et le \U'U\ Saissac eurent iiuitte la salle où s'était tenue la cour d'amour, ils eurent ensemble une longue entrevue, puis ils allèrent droit à l'appartement d<', Laurent. Un bruit xle voix les arrêta à la porte; c'étaient ce les de laurenl et de Goldery.
— Ainsi, disait le chevalier, tout est prêt?
— Oui, tout.
— Ton rôle appris, ton costume exact ?
— Vo'js avez pu en juger à .^lontpellier.
— Tu as les écrits signés par Mauvoisin et Amauri .'
— .le les ai.
— N'oublie pas que d'ici à l'iieiirc fatale je n'aurai pas le loisir de te revoir.
— Vous me l'avez déjà dit quatre fois.
— .^laintenaut, dit Laurent en sortant, que Dieu me soit en aide !
Il sortit; Manfride et le vieux Saissac entrèrent; ils trouvèrent Goldery les pieds appuyés sur le bord d'un brasier, où de temps à autre il jetait quelques grains de parfums dont il suivait ensuite la blaiu he et soyeuse fumée. Une joie particulière brillait dans ses yeux; ù ce moment, il raressait assurément la venue prochaine de la réalisaiion d'une espérance longtemps cachée et sans doute souvent déeuc; il fredonnait doucement et fiisait joyeusement clai|uer ses lèvres, comme s'il se lût enivre d'un vin délicieux. Saissac et Manfride étaient enirés sans bruit dans la chambre; ils enfermèrent les portes; puis le vieux Saissac, tiraiil un large poi- ' gnard, s'approcha doucement de Go dery, et le lui présentant à la gorge, il jeta le boulîon à terre et lui mit les deux i;enouxsuria poitrine. La faeijjié avec laïuelle Goldery se laissa renverser, le coup d'reil jeté en arrière qui l'avait averti de leur entrée et le sourire de joie qu'il laissa échapper, semblaient dire (juMl ii'éiait surjjris qu'à bon escient et qu'il ne reilon!;iit pas grand malheur de cette surprise. Goldery coiisidéruil .Manfrid-f sans s'occnprr des numaces du vieillard. Ouoique renversé sous ses pieds, il semblait plus oc.upé de la jiiésence de cette femnc faible cjue de la menaçiiite et bidiuse ligure du vieux chevalier.
— Goldery, lui dit Manfride, quelle est la chose que tu désires le plus au monde?
-— F'our le moment, dit-il, c'est d'éire debout et Ijb'^e
— i\e plaisante pas, boulîon, dit Manfride, et léponds.
— Comment vou ez-vous (jue je réponde avec cette masse de fer sur l'estomac? Dites a cet honorable seigneur de me serrer un peu m jins la gorge, et je répondrai .
Manfride lit un signe a Saissac, qui donna un pende liberté à Goldery.
— Ouf! fit celui-ci , je l'aurais mangé tout cru (ptil ne iu'.aurait pas pesé davantage.
— Boutfun, dit ManlridCj je ii';ii qu'un instant pour savoir ee<iue je veux savoir; cet instant passé, il m'importera que tB aieures si je ne sais rien. Tu me connais depuis l'Ile de Cliypie; lu sais si j'hési.e àiout oser pour réussir.
— Je le sais, madame, le sire Laurent de Turin me l'a raconté.
— Puisque tu me comprends, parle doue cl sois sincère; parle.
— Sur quelle matière, madame? .Te puis parler sur beaucoup, et particulièrement s'ir la cuisine.
— Goldery, tu me comprends, réponds, l'heure passe, dit Manfride en fiajjpant du pied avec colère.
Goldery parut embarrassé; cependant, sous le couteau (|ui lemenaçiil, il reprit son insolence accoutumée et répliqua :
— Vous voulez sans doulc que jo vous dise pourquoi on farcit les bartavelles et pourquoi on larde le chevreuil I'
h" couteau eftlenra '.a gorge, et Goldery, se secouant for-
icmeiil, S':i ili-gapea presque de Saissac. Celui-ci se lejela sur lui avec fureur, cl, le tenant plus scrn; que jauiais, lui li!;t le poijjnaid si pri'i, que le visage de Go!dery-se rembrunit et devint bientôt livide. Alors i! dit d'un ton amer :
—Madame, il n'est bon service que je ne vous aie rendu. Dernièrement encore, je vous ai procuré le plaisir de voir le cortège de Jlonlpellier, lorsque mon mailre m'avait ordonné de vous en tenir éloignée ; je ne vous i arle pas des sentimens secrets du sire Laurent, que je vous ai dits il mesure qu'il me les conflail : c'est peu, parce (|u'il les étalait aux yeux de tous; mais, pour vous obéir, j'ai laissa pénétrer à son iusu, dansée cliàteau, des hommes qui se sont cachés dans l'appartemeni du sire de Saissac sous prétexte d'assister aux fêles oii ils n'ont point paru. Je crains mainîenaut que t^ ne soit dans quelque fâcheux dessein. Et c'est, pour me récompenser de cela que vous voulez m'assassiner?
— Tu as raison, Goldery, dit Manfride ; mais ce que tu as fait, je le l'ai payé, a ce que tu feras encore , je te le paierai.
— Je reiUvUids bien ainsi, murmura Goldery avec rage.
— Tu menaces, misérable! dit Manfride: allons, réponds : Qae sepassera-t-il ici cette nuit ?
— Où ? dit Goldery d'un air soupçonneux.
— Dans la chambre des Trois-Lions.
Goldery ferma les yeux pour prendre une détermination et répondit ;
— Mourir pour mourir, j'aime autant périr ici que de la raaiu de mon maître; je ne trahirai pas son secret.
— Si ce n'est que cela qui l'arrête, je réponds de ta vie.
— C'est quelque chose ; mais ijui me rendra ma réputation de fidélité?
Manfride lui jeta une poignée d'cr. Goldery, malgré Saissac, dégagea un bras pour le ramasser.
— îiiaiRlenant dis-moi tout, reprit-elle.
— Madame, dit Goldery d'un sir de pitié, dispcasez moi de rien vous dire, je ne suis qu'un serviteur dévoué qui obéit à fen mailre: je vous plains, je ne puis rien de plus.
Manfr;de devint pùle.
— C'est do;ic un malheur pour moi ?
— ^ilâdarae, répondit Goldery d'un air^liendri, que-Dieu vous protège, c'est tout ce que je souhaite.
— Finir-as-tu? dit Manfride tremblante. Que se passeral-i! dans la chambre des Trois-Lions? Laurent y a donné un rendez-vous à liérangère.
— El vous me demandez, madame^ ce qui se passera entre une jeune filie et un chevalier qui s'aiment?...
Manfride serra ses ma;ns avec rage, et Goldery l'observa avec une satisfaction crueMe. De la terre où il était couché, il lui avait fait ij^us de mal qu'il n'en pouvait recevoir. Manfride se rcmil, et d'une voix sourde elle dit a Goldery :
— Après ?
— Après, quoi? dit Cf'Iui-ci d'un air railleur.
— Tuez-le! s'écria Manfride avec colère, nous ne saurons rien.
Saissac leva le couteau. Goldery se roula par li-rr:', échappa au vieillard et fut debout avant qae celui-ci d'il le temps de le ressaisir.
— Exécration sur vous! dil-il en les regardant d'un air de tigre, c'est ainsi que vous agissez avec moi ! Ah! père et fils, que l'enfer vous garde!
Il s'élaiicî sur le vieux Saissac ; mais, avant ((u'il l'eut atteint, un o up de poignard l'arrêta ; ce ne fut ni la violence du coup ni sa gravité, ce fut l'étonnement qui rendit Goldery immobile, car c'était Manfride qui l'avait ainsi frappé. li la mesura de l'œil et le vieux Saissac de même; il regarda ensuite son sang couler de son bras, où le poignard avait pénétré; il regarda encore Manfride. Elle devisa qu'il prenait une résolution; elle courut à la porte qui communiquait aux appariemens intérieurs : quatre hommes armés, précédés d'Arregni, entrèrent au signal qu'eHe fit. Il passa vingt pensées différentes sur le visage de Goldery. Un moment il parut prêt à s'élancer sur ces nouveaux assaillans et à vendre chèrement sa vie. Ce n'était pas une vaine espérance ;'GolJery était brave et fort, et le bruit de ce combat pouvait attirer ([uelqu'un
à son secours ; cependant il parut que Goldery ne prit pas grande confiance dans celle ressource, car il se jeta à genoux en disant d'une voix lamentable : ■ /
— Ne me tuez |)as, je vous dirai tout-
Encore ici, chacun, occupé de ce qu'il vouiaii, i-.c umarqua pas rimperceplible sourire de nié|)ris et de Irifiuphe q"i i'd=> les lèvres du bouffon.
— Parle donc, dit Manfride.
— Eh bien ! répondit Go'.dcry, ccUc nuit, le sire Uuient. accompagné de Bérangére, doit quitter ce ch.iteau.
. .Manfride roula son poignard dans ses mains.
— Où vont-ils? dit elle.
-Hélas! madame, ditGolIery, l'amoum'esl pas la première passion du sire Laurent.
Un éclair d attente espérante brilla aux yeux de ManfriJe. Goldery reprit :
— Tous deux doivent gagner la frontière d'Espagng, a'compagiiés de deux cents chevaliers attirés ici sous prétexte d'une fêle et vendus aux largesses du sire Laurent ; en peu dt: jours ils scr.'Ut en Aragon, et là, grâce aux intelUta-nccs qae le sire Laurent a su s'y ménager, il compte queMU conquête de celte province ne lui sera pas plus impossible que celle de la Provence au comlo di^ Monifori.
Goldery se lut ; le geste de Saissac sembla demander : -Est-ce possible? A-t-il eu cette pens^'eT
— Ce que* cet homme dit, répliqua Maufride, explique ce que j'ai eiilen Ju ; Laurent a parlé d'une courouse royale
Le vieux Sais ac fraiipa la terre avec fureur.
— Et, rcp.'it Arregui, il s'assure, par l'enlèvement de liérangère, l'appui de Moutfort da-uS celle entreprise. Ainsi cet amour n'est qu'ambition.
— Le croyez-vous? s'écria Manfride, dont la voix avait quelque chosed'imp orant ; ce n'ist'qu'ambiiion, n'est-ce pas?
— La (chiâon est d'aulaut plus infâme, dit Arregui.
— Queile trahison ? s'écria Manfride ; oh ! si c'est ainsi , je lui pardonne
Le vieux Saissac s'avança et 11! un geste si tcrri'nle que .s'il eût prononcé les mots: « Ma s moi je ne lui pardonne pas! » i s eussciit Lien faiblement exprimé sa pensée.
— ïoiit ii'est pas perdu ! s'écria Manfride. Elle reprit:
— Gollery, c">^. .. i„;.. ,.. ., . Ils doivent se trouver daus salie des Trois-Lions.
— A minuit.
— Par quel moyen Bérangèro doit-elle s'y rendre?
— Une des portes de celte salle conduit à sou apparlenient.
— Eu a-t elle la clef?
— Je dois la lui remettre.
— Donne-ia-moi.
— Poui iiuoi faire?
— Que l'importe? v
Goldery fixa ses regards sur Manlriile et répondit (sar sa première question :
— Pour quoi faire, madame ?
— Donne cette clef, ou je saurai l'avoir comme le secret de Laurent.
— Je vous la donnerai, répondit Goldery, si vuus me dites l'usage que vouseu voulez faiic ; sinon, ajouta l-il en s'aroianl, d'une hache, vous ne l'aurez pas.
— C'est ce que nous allons voir, dit Arregui. Il s'avança l'épée haute.
— Ne versez pas le sang de cet homme, dit Manfndc, j'aurai cette clef.
Les yeux de Goldery s' épanouissaient'dune funeste joii?. Personne encore ne le remarqua, car :"i ce mot de Manfride, le vieux Saissac avait secoué la tête.
— Oh! s'écria la noble fille, vous le permettrez. Une fois encore laissez-moi lui parler; il n'aime pas, il n'aime pas Bérangère; c'est l'ambition qui l'a égaré. Eh bieîi ! je suis la fille d'un roi, d'un roi plus puissant que Montfort: si c'est un trône qu'il lui faut, j'ai un trône fi lui donner. J'irai, j'irai, vous dis-je, ou de ce pas je cours lui dénoncer 'lOs projets.
Le bras du vieux Saissac arrêta Manfride et la rejeta rude- Dient on arrièi-e comme elle allait pour sortir. Goldery se mit
FREDERIC SOULIE
à ricaner; Arregui h mcnatui, Goldery reprit froidoment : — En ii.f tuani, vous n'aurez pas celte elef ni celle qui ouvre sur !a campagne par où i!s doivent s'wcîiapper : car elles sont caclifes là où nul de vous ne pourrait l;'s trouver ; nia^s fi vous voulez permettre à celte femme d'accomplir son projet et t'e ramener mon maître à de meilleurs sentiiiu'ns iiour elle, ji* vais les lui doninr.
— Fil l)i(i), dit .Maiil'iide à Saissac, une pour vous et l'autre pour moi. J'cnirerai la première dans celte di mbre ; el si, une heure ai les, je ne vous ai pas ramené laurcnt, alors...
Elle s'arrtla; puis elle ajouta avec une farouclio résolution :
— Alors vous monterez.
— Soit, dit Arregui.
Le vieux Saissac consentit, et Goldery remit les clefs.
— Maiirtenant, dit Arregui, il ne faut pas que cet homme tous trahisse.
— Qu'on l'enchaîne dans cette chambre et qu'on le bâillonne l'our ipril ne ))Hisse crier, dit Manfride.
Goldtry se laissa faire. Il pensa avoir fait assez de résistance pour qu'on criH (|uil ne cédait qv'^ la force.
ToBS ces (j'i^ns inarcliaient chacun dans sa pensée. Mais comment connaître celle de Goldery? Lui seul n'avait pas de confldent. et souvent il avait dit à son maîire :
— Moi, si j'avais un' vengeance à poursuivre, je n'eii dirais pas le but, au milita de la nier, seul d;ins une barque, hors de la vue de toute teirc habitée, si bas (juc le bruit de ma voix n'arrivât pas même à n;on oreille.
Puis il ajoutait, en faisant une singulière applicaiioii du mot:
— / erba lolanV. l'hirondelle ne court pas plus vite d'un monde à l'autre.