‹ Le siècleChapitre 73 sur 216 · OP!!ÉL!E · texte numérisé non relu

OP!!ÉL!E

Sommes-nous seuls ici?

rOLOMlS.

Gui. Qu'est-il arrivé?

OPUÊLIE.

J'étais en train de coudre^ Quand le seigneur Hamiet,— mo'n Dieu ! quel coup de foudre ! Nu-téle, haletant et les cheveux épars.

Sou pourpoint déchiré, tremblant, ks yeux ha^jard^, Les genoux se heurtant, tt pùle !... — oh ! ce front pAIe Rappoitait de l'enfer quelque terreur fatale! — Dans ma chambre est entré.

rOLOMLS.

Fou par amour pour toi !

orniiLiE.

Mon père, je ne sais, mais vraiment, je le croi ! Me serrant le poignet, il s'écarte, il s'arrête, Kamène ainsi sa main au-dessus de ma tête, Et, rêveur, analyse et parcourt tous mes traits. Comme s'il eût voulu les dessiner.

rOLOXILS.

Après?

OrUÉLlE.

11 a gardé longtemps cctto morne attituJe, Balançant son-haut front avec inquiétude, Et secouant mon bras .. Enfin, il a poussé Un soupir si profond, que tout son corps brisé

A pensé défaillir sous cet effort. -

l'OLOxius, suipéfaii.

C'est drôle !

OPIIÛLIE.

Puis, la tête tournée ainsi véïs son épaule, Il est sorti, du pas d'un être surhumain Qui sait bien sans regard retrou\er son chemin! Et, tout lixant ses yeux sur moi d'étrange sorte, Leiitcraent, sans y voir, il a gagné la porte.

POLOMUS.

Pure extase d'amour ! à mon tour, je le croi !

C'est bien la passion ! — Je vais tout dire au roi !

La folie passion, ftéau mortel des hommes.

Qui se ronge elle-même, et. tous t.int que nous somojes,

Du désespoir nous pousse au sombre égarement !

>'e l'as-lu pas aussi traité trop durement?

OPiiûin;.

Je n'ai fait qu'obéir à votre ordro suprême, l\}on père : es matin vous m'avez dit vous-même Que- j'étais en danger près du seigneur Hamiet, Et devais, de sa part, refuser tout billet, Même en vo-is le montrant. Il m'en a fait remettre Un autre, et, sans l'ouvrir, j'ai renvoyé sa lettre.

POLOMLS.

Bélître que je suis ! oh ! mon Dieu ! c'est cela !

Je me suis trop pressé, c'est ma faute, voilà!

Pourquoi rfi-je jugé d'un coup d'œil si rapide !

J'ai cru qu'il s'amusait de toi! soupçon stupide!

Les jeunes vont chercher leur perte étourdiment,

Jlais, vieus, nous échouons, nous, par discernement.

— Le roi ! — Sors, chère enfant ; je ne vais rien lui lair c .

OPnÉLlE.

Cependant, ménagez votre fille, mon père!

POLOIVIUS.

Oui, mais nous répondons de son rayai neveu, Et le sileace a plus de dangers ijue l'avçu.

(Ophélie sort : Polonius reste à la porte.;

Eitre OPHÉUE.

POLOMis, couiinuaiil.

Eh bien ! Ophélie, qu'y a- '-il donc?

OPHÉl-îE.

0 mon père, mon père ! vous me voyez encore tout effrayée.

POI.O.MtS.

De quoi, au nom du ciel ?

OPnÉLlE.

Mon père, j'étais occupée à coudre dans ma chambre, quand le seigneur llumle!, — les vêtemens en désordre, la tête nue, .ses bas sans jarretières et tombant sur ses talons; pâle et blanc comme son linge, les genoux tremblans et s'entreehoquaiit, et le visage empreint d'un tel cachet de désespoir qu'où eût dit qu'il s'était échappé de l'enfer pour apporter quelque horrible message, — s'est toutà-coup présenté devant laiji.

POLOMtS.

Est ce que son amour pour toi l'a rendu fou?

OPHÉLIE

Je ne sais, mon père; mais, en vérité, je le crains.

POLO.MVS.

Que ta-t-ildit?

OPHÉLIE

Il m'a prise par le poignet et m'a serrée fortement : puis s éloignant de la longueur de son bras, son autre main posée comm^ cclj sur son front, il s'est mis à examiner attentivement mon visage, comme s'il eût voulu le dessiner. Il est reste longtemps dans celte attitude; enfin, — secouant iégè-

remenl mon bras, baissant et relevant la tête par trois fois» comme cela, il a poussé un soupir si douloureux et si profond quelout son corps en a paru ébranlé, et qu'on eût ditqu'ilallait mourir. Cela fait, il m'a laissée et s'est éloigné en détournant la tête, comme un homme qui, pour trouver son chemin, n'a pas besoin de ses yeux ; elî'ectivement, il a franchi la porte sans leur aide, et son regard, jusqu'au dernier moment, n'a cessé d'être fixé sur moi.

POLOMUS.

Viens, suis-moi? je vais trouver le roi. C'est bien là le délire de l'amour; il tourne sa violence contre lui-même, et pousse la volonté à des actes dedésespoir plus qu'aucune des passions qui affligent ici-bas noire nature. Je suis fûché. — Dis-moi, est-ce que tu lui aurais récemment adressé des paroles dures?

OPHÉLIE

Non, mon père; mais, conformément à vos ordres, j'ai refusé ses lettres et lui ai interdit ma présence.

POLOMLS.

Voilircequi a égaré sa raison. Je suis fàcho de ne l'avoir pas plus sagement jugé : j'ai craint que ses intentions ne fussent pas sérieuses et qu'il ne se proposât que de coasomraer ta ruine. Quejem'en veuxdema déiiance! Il semble que ce soit l'attribut des hommes de mon âge de pousser trop loin la prévoyance, comme c'est le défaut des jeunes gens d'en manquer. Viens, allons trouver le roi : il faut qu'il sache ce qui se passe; car cet amour tenu caché pourrait attirer sur nous plus de malheurs, que sa révélation ne peut provoquer de ressentimens.

,(lls swlent.)

SHA.KSPEÀRE.

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