‹ Le siècleChapitre 75 sur 216 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Un apparlcmiîiii du chàtca'.'.

Entrent LE ROI', L.V REINE et 1-ur Suite, ROSE.NCR-ANTZ-

^Ll GLlLDExNSTERN.

LE ROI

Soyez les bienvenus, cher Rosencranlz, tt vous Guildenstijrn ! Indépendamment du désir que nous éprouvions de vous voir, le besoin que nous avons d-; vos services nous a engage à vous appeler .auprès de nous sans délai. Vous avez entendu parler de la transformation d'Iîanilel; je dis transformation, parce que, à l'extérieur comme à l'inléficur, il n'est plus le même homme. La cause qui a ainsi altéré sa raison ne pculélre que la mort de son père; je n'en puis imaginer d'autre. Élevés avec lui dès votre enfance, sympathisant avec lui par l'ige et le caractère, —veuillez, je vous en prie, rester quelque t-nips ici à notre cour; Lichez, par voire sociclé, de lui inspirer le goût dis plaisiis, et mettez ù profit toutes les occasions pour liécouvrir si son affliction n'a pas quelque cause inconnue dont la révélation nous permettrait d'y porter remède.

L\ REIXE.

Messieurs, il a beaucoup parlé devons; et j'ai la conviction qu'il n'y a pas au monde deux hommes auxquels il soit plus attaché. Si vous voulez bien nous faire l'amitié de passer <|uelque temps avec nous, et nous rendre le service que nous attendons de votre complaisance, vous pouvez compter sur des témoignages de reconnaissance dignes de la libéralité d'un roi.

ROSENCRANTZ.

Vos majestés ont sur nous une autorité souveraine; an lieu de prier, elles ont le droit de signitier leur volonté suprême.

GLILDEXSTERX.

Nous vous obéirons l'un et l'autre ; nous sommes tout entiers à votre disposition; nous mêlions à vos pieds nos services et notre dévoûmenlj commandoz.

LE ROI

"Merci, Rosencrantz, et vous, mon cher Guildenstern.

LA REINE

Merci, Guildenstern, — et vous, mon cher Rosencrantz; veuillez, je vous prie, vous i.mhe auprès de mon fils, aujourd'hui méconnaissable. — (A s;» siiiie.) Que quelques-uns d'entre vous conduisent ces messicurà auprès dUamlet.

CriLDEr^STERN.

Fasse le ciel que notre présence lui soit agréable et nos îoins salutaires !

LA rei.xj:.

Puisse-t-il en être ainsi !

(Rosencrantz ei'Guildensteru sortent, suivis de quelques serviteurs.) Entre POLONICS,

POLOXILS.

Sire, les ambassadeurs sont revenus de Norvège, salis* faits du résultat de leur mission.

LE ROl.

Tu ne m'as jamais annoncé quedebonnes nouvelles.

l'OLOXIlS.

Vraiment, sire! Soyez certain que dans mon âme, je mets sur la même ligne mon dévoùment à mon roi, et mon devoir envers mon Dieu. A moins que la sagacité habituelle de mon intelligence ne soit en défaut , je crois avoir découvert la cause véritable de la folie d'IIamlet.

lï: ROI.

Oh I fais-la-moi connaître; il me tarde de l'apprendre.

rOLOXRS.

Veuillez commencer par donner audience aux ambassadeurs ; ce que j'ai à vous dire sera le dessert de ce festin splendide.

LE ROI

Fais-leur toi même les honneurs et introduis-les.

(Polonius sort.) LE ROI, continuant.

Il m'annonce, ma chère Gerlrude, qu'il a trouvé la cause et la source de la maladie de voire fils.

LA REI.NE

Je crains bien qu'il n'y en ait point d'autre que la mortdc son père et notre mariage précipité.

LE ROI

Bien, nous le sonderons.

Rentre POLONIUS, suivi de VOLTIMAND et de CORNÉLIUS.

LE ROI

Soyez les bienvenus, mes bons amis! Parlez, Voltimand, quelles nouvelles nous apportez-vous de notre frère de Norwége ?

VOLTn!V.\D.

Il vous envoie ses conip'im"ni et ses salutations cordiales. Au premier mot que nous lui avons dit, il a expédié des ordr.s pour arrêter les prépir.itifs de giierre faits par son neveu. Jusqu'alors il les avait crus diri-és contre la lologne; i mais un plus ample exaiuen l'ayant coavaincu que c'était

llA.MI.F/r.

SOI

SCËNE IIF.

LE nOI, LA REINi:, l'OLOML'S.

rOLO.MlS.

A mon tour, monselmcur, une honnc nouvelle! ix IlOI.

En aiin >ii. cz-voiis d'aiurc?

rOLOMlS.

Ah ! vous savez mon zèle.

Je nie s au même rang, monseigneur, croyez-moi, iM's de oiis envers D'eu, mon ilévoûrnsnt au roi. Or, A' moins (iu'ni](' fois mon esprit pers|)ieaco N-îSf lrou>e en (lé''aiii, je croi.;, loujours sagare, Savoir a pciiiu nouJin^^ pomiuoi le prince est fou.

01)! parlez! parlez viP!

i.t: ROI.

l'OLOMI s.

Allant sans savoir où, Si j'allais dis-^crler, sire, en voire présence Sur le pouvoir suprême et sur l'obéissance, Sur la nuri , sur le jour, 'ur le temps, — sans nul fruit , Ce serait gaspiller le temps, le jour, la nuit! O, la concision de l'esprit étant l'âme, Je vous dirai donc, sire, — écoutez-moi, madame! Qu'il faut saisir d'abord la cause de l'eftef, Ou la cau«e plutôt de cet esprit — défait ; Car l'effet — qui défait cet esprit — a sa cause. — Or, voici maintenant le vrai sens de la cbose :

J'ai mn (ille : je l'ai, car elle m'appartient ; Kt la docile enfant (|ue le dovoir contient A remisée iiillet entre mes mains ildèlcs!

;Lis.i|ll.)

•< A mon aii^'e Opliélie, .'i la reine des belles. « Heine des belles!... Pculi ! vulgiire compliment.

Est-ce é.ril par lîamlel?

LA ni:i\c.

POLOMIS.

Par lui-même., oui, vraiment I

(lit t.)

" Doutez qu'au firmament l'étoile soit de flamme, ■> Doutez que dans Icscieux niirclie l'astre du jour, » La sainte vérité, doutez-cn dans votre âme, « Doutez de tout enliri, raais non de mon amour! 11 Mon cœur pour moi, n'est point un tbéme à poésie ; » Je ne mefs point mes pleurs en vers de fantaisie ; PI Mais laissez-moi vous dire, bumhlemcnl, simplement : » Je vous aime d'aïuour, je vous aime ardemment, " Et, jusqu'A ce que l'ùme ;\ mon corps xoit ravie, 0 Cet Ilainlet qui vous parle est à vous, clière vie ! » Hamlel ! ..

(Monlr.int la lettre.;

Voyez plutôt. —Ma fille, avant ce jour, M'avait appris déjà, du reste, cet amour.

LE noi.

Ophélie a donc mal accueilli son hommage?

POLOMIS.

Comment me jugez-vous?

contre votre majesté, indigné ((u'on o?At se prévaloir ainsi de son étal maladif, de son iige el de l'impuissance où il est réduit , il a envoyé l'ordre à Forlinbras de comparaître devant lui ; celui ci a obtempéré à cette injonction, et après avoir reçu du roi de Nor\vé:.;e ime sévère réprimande, il a fait devant son oncle le ferment de ne plus rien entreprendre contre votre majesté; sur quoi, le vieux monarque, transporJéde joie, lui a accordé un subside annuel de trois mille écus. ainsi que l'autorisation d'employer contre les Polonais les soldats Itnés par lui. En même t'^mps, par la lettre que voiii (il lui remît un papier \ il vous prie de vouloir bien accorder à ses troupes le passage à travers votre territoire, aux conditions et sous les réserves stipulées dans cet écrit.

Llî ROI.

Nous sommes cbarnu>s de ce résultat; quant à cette requête, nous la lirons, nous l'examinerons plus ù loisir, et nous y répondrons En atlendanl , nous vous remercions d'avoir mené à bien cette aff.iire. Allez vous reposer; ce soir nous souperons ensemble. Vous êtes ici les bienvenus!

V'jlliiiiaui cl Cornélius soilcul.)

î'OLOMtS.

Celte affaire est beuriifStraent terniint?l>. Sire, et voi.s, Hiatiame, discuter ce qui constitue l'autorité royale et en quoi c'jn.>iste robéis>ance des sujets, pourquoi la nuit est la nuit, le jour le jour, el le temps le temps, ce serait p, rdre iu'Tiilenient la nuit, le jour et le temps : en conséquence» puisque la brièveté est l'iaiie de l'esprit, tandis que la piolixiié n'eu e;,t ([ne h' corps et l'enveloppe extérieure, je »» rai bref. Votre noble lils est l'on ; je dis fou, car il y aurait de la fulie a vijuloir déliniren ^nioi la foiie véritable consiste; mais lai^^ons cela.

LA IIF.IVE.

\cnn au fait, et mettez-y moins d'art.

rOLOMlS.

Midame, je n'y rae;s a"cun art, je vous le jure. Il u'est que trop vrai que votie tils est fou. Il êstVrai que c'est dom- Li: sii.ci.i; — m.

ma^e, et c'est grand dommage que ce soit vrai ; c'est là une sotte aniiihésf; mais t-lle qu'elle est acceptez-la . car je n« veux employer aucun art. Il est donc fou; ceci une fois accordé, il ne resie plus qu'a trouver la cause de cet elTet, on plutùi de ce défaut : car cet effet, dans sadéfeeluosité,a une cause. Voilùce qui reste à faire, et voilà commeje procède; suivez-moi bien : j'ai une tille ; je l'ai tant qu'elle m'appartient ; ma 1111e, lidèle à son devoir et à l'obéissance qu'elle me doit, remarquez-le bien, m'a remis ceci. (Il montre nn papier.) Rélléchissez , et tirez la conclusion. — ijl lit.) « A 1 idole de mon .'îme, la céleste Ophélie, la beauté personniliée. » —C'est là une mauvaise, une pitoyable expression : " Beauté personnifiée, <> est une mauvaise expression; mais f coulez la suite : — » Qu'elle conserve précieusement ces lignes dans son beau sein d'albâtre. »

Lv nn:i\T..

Ceci est-il adressé par Ilamlet à Ophélie?

rOLOMlS.

Attendez un instant, madame; je cite textuellement :

(Illit.)

« DoiitP qu'au Brniiunenl les autres soisnt de flamme, i> Dôme que dans les cii'ux marclie t'a- ire du jour :

» Mois l;i îorilé nièni»! en dmiti' daus Ion àiu*'; ■1 Mais ne doiUe j;un;iis, jamais de mon amour.

11 Chère 0])élie, la poésie ne me va pas; je ne sais point moduler mes soup rs avec art ; mais quant à savoir que je l'aime par d 'ssus lout, ô ma cbarmante ! tu peux le croire. Adieu. A loi pour toujours, ma bi-n-aimée, à toi, tant qne cette machine niortrlli" m'appartiendra. Iîami.et. »

Voilà ce que, dans son obéissance, ma fille m'a montré; antérieurement déjà, i'!le ui'avait confié successivement, et k mesiiic qu'il les lu: a faites ses ouvertui'es anioureuses.

LU nôi.

Mais comment a t-e!le accueilli sofi amour?

l'OLOXItS.

Pour qui me prenez-vous?

SHAKSPEARK.

LE ROI

Mais loyal, probe et sage.

rOLOMlS.

Méjugeant donc ainsi, qu'eussiez-vous dit de moi gi j'avais accepté cet amour sai;s effroi ? Si j'avais fait mon cœur à mon honneur rebelle? Oh ! que non pas! J'ait dit nellenicnt à la belle : Le prinre Ilamlet n'est pas de ta spluve, Ijijou, Et tu \as sur-le-champ t'eiif<-rmer au verrou, E^ me tout repousser, cl cadeaux et grimoire! — Elle l'a fan, et lui, pour abiéger l'Iiistoiré, La tris'essel'a i)ris, ensuiie le dégoût, Ensuit-', l'in'-omnit', et puis l'eiiniii de tout, Kt puis le dést spoir, puis, enfin , la folie Où son cœur naufragé se débat et s'oublie!

LE nui, à la reine.

Est-ce que vous croyez?..;

LA ueim:.

C'est possible, en effit.

rOLO.MlS.

Quand m'est-if arrivé d'avancer quelque fait Qui se soit trouvé faux?

LE ROI

Je ne sais, à vrai dire.

POLOMIS, montrant altcrnativ mtnl'sa tête ot ses épaules. Faites sauter ceci de dessus cela, sire. Si je vous ai trompé ! J'irais, lorsque j'y suis. Chercher la vérité jus(iu'au fond de son puils.

LE ROI

Mais des preuves ':"

POLOMIS.

Le prince en cette galerie Aime à rêver. Cachés parla tajfisserie, Nous lui dépêcherons ma fille quelquejour. Et nous écouterons. S'il n'est fou par amour, Retirant à l'élat son appui le plus ferme, Vous pourrez m'envoyer diriger une ferme.

LE ROI

Soii! essayons.

L\ RELNE, regardant vers la porte.

Hamlel ! toujours sombre, mon Dieu !

11 s'avance en lisant.

POLOMIS.

Éloignez vous un peu.

Laissez-moi d'abord seul le sonder, je vous prie, Et je vous rendrai bon compte, je parie.

(Sortent la reine et le roi.)

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