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II.VMIET, sans voir Ophélie

. .Etre ou'n'ètre pas, voilà la (jucslion ! Que faut il admirer? la résignation Acceptant à genoux la fortune outrageuse, ®u la force luttant sur la mer orageuse Et demandant le calme aux tempêtes? — Mourir I Dormir ! et rien de plus, et puis, ne plus souffrir ! Fuir ce.s^millc tourmens pour lesquels il faut naître! Mourir! Dormii'! — Dormir ! qui sait? rêver peut-être ! — Peut-être?... ah ! tout est là ! Quels rêves peupleront Le sommeil de la mort, lorsque sous notre front Ne s'agiteront plus la vie et la pensée ? Doute affreux qui nous courbe à l'ornière tracée !

Eh ! qui siiipportcrail tant de honte et de deuil, L'injure des puissans, l'outrage de l'orgueil, Leslenleui's de la loi, la prûfo;ide sofiflrance Que cieuse dans le cœur l'amour sans cspé;ancc, La lutte riu génie et du vulgaire épais ?... Quand un ter aiguise donne si bien la paix! Qui ne rejetterait sou lourd fardeau d'alarmes Et mouillerait encor de sueurs et de larmes L'âpre et rude chemin, si l'on ne craignait pas Quel(|uc chose, dans l'ombre, au delà du trépas ? Ce pays inconnu, ce monde qu'on ignore, D'oii n'a pu revenir nul voyageur encore,— C'est là ce qui d'horreur glace la volonté ! Et, devant cette nuit, l'esprit épouvante Carde les maux réels sous lesquels il succonibe De préférence aux maux incertains de la tombe ! Puis, ardcn.te couleur, la résolution Descend aux tons pftlis de la pctlexion ; Puis, l'effrayant aspect troublant toutes les tâches, Des plus déterminés le doute fait des lâches !

OPHÉLÎE, à part.

Son rêve plane en haut, mon amour pleure en bas. Aveuglé de clartés, il n3 me verra pas !

irAJiLET, apercevant Ophélie.

Ophélie! 6 jadis ma vie et ma lumière! Parle de mes péchés, ange, dans ta prière !

^riiÉLiEj se levant et vouant a Hanilct. Comment vous êtes-vous porté ces deux jours-ci. Seigneur Iliimlct?

nAJÎLF.T.

Très bien, Ophélia, merci.

OPHÉLIE, lui tendant un écrin.

J'ai là des souvenirs que je voulais vous rendre ' Déjà depuis longtemps; veuillez doncles reprendre.

n\33LET.

Que vous ai-je donné? je ne vous comprends pas.

POLOMl'S.

Ophélie, promène-toi ici. — (Au Roi.) Permettez, sire, que nous nous placions. — (a Ophélie.) Lis dans ce livre; cette lecture simulée donnera un moiif à ta solitude. — C'est un tort que nous avons souvent : il. n'arrive que trop fréquemment qu'avec un extérieur dévot et une attitude pieuse, nous parvenons à faire un saint du diablo lui-même. LE RO! , à I art.

Oh! cela n'est que trop vrai. Quelle poignante douleur celte observation intlige à ma conscience! Le visage delà courtisane n'est pas plus hideux sous son masque de céruss et de fard, que ne l'est mon forfait sous le vernis trompeur de mon langage. 0 pesant fardeau !

rOLOMUS.

Je l'entends venir; retirons-nous, sire.

(Le Roi et Polonius sdiflent.) Arrive IIAMLET.

n.\MLET.

Être ou n'être pas , voilà la question ! — Une âme courageuse doit-elle supporter les coups poignans de la fortune cruelle, ou s'armer contre un déluge de douleurs, et, en les combattant, y mettre un terme? — Mourir, — dorniir, — rien de plus; et dire que par ce sommeil nous niellons fin aux souffrances du cœur et aux mille douleurs léguées par la natuje à notre chair mortelle,— c'est là un résultat qu'on doit appeler de tous ses vœux. Moiirir,-dûrmir,— dormir! rêver peut-être-, — oui, voilà le point embarrassant; savons-nous quels rêves nous viendront dans ce sommeil de la mort, après que nous aurons rejeté loin do nous une existence agitée? Il y a là de quoi nous faire réfléchir, C'est celte pensée-là qui

rend si longue la vie du malheureux. Qui, en effet, voudrai* supporter les flagellations et les outrages du monde, l'injure de l'oppresseur, les affronts de l'orgueilleux, les angoisses d'un amour dédaigné, les lenteurs de la loi, l'insolence des gouvernans et les mépris que l'ignorant inflige au mérite patient, lorsqu'il suffirait de la pointe d'un poignard; pour se donner le repos? Qui voudrait se résigner à porter en gémissaut le fardeau d'une vie iœpprlune, ii'ctait la crainte de quelque chose par delà le trépa'^, ce pays inconnu duquel aucun voyageur n'est revenu encore? Voiià ce qui ébranle et trouble la volonté ; voilà ce qui nous fait supporter nos douleurs présentes plutôî qx.e de fuir vers d'autres maux que nous ne connaissons pas. Ainsi, la conscience fait des làclies de tous tant que nous sommes; ainsi, sur la couleur éclatante de la résolution la réflexion projette sa teinte pâle et livide, et il sulfiide cette considération pour détaurner le cours des cntrepiises les plus importantes, et kur faire "perdre jusqu'au nsm d'action. — Taisons-iious ! j'aperçois la belle Ophélie ! — Jeune beauté, ayez souvenir de mes péchés dans vos prières.

OPHÉLIE

Monseigneur, comment vous êtes-vous porté tous ces jours passés?

nVMLET.

Bien! je vous rends humblement grâce.

OPHÉLIE

Monseigneur, j'ai de voi^ des gages de soKvenirque depuis longtemps je désirais vous rendre. Veuillez les'recevoii", je vous prie.

H.\.MLET.

Moi? non, certes ; je ne vous ai jamais rien donné.

siiiRSPEAroi:.

OPnr.LiE.

Ilamkl! je tiens de vous tous ces présens. Hélas! A charun était jointe une douce parole, Et je me crus lieHreusc, et je n'étais que folle ! , Mon amour maintenant vous devient importun, Et ces gages si doux ont perdu leur parfum. Reprenez-les. Allez! laissez la pauvre femme; Car vous ne m'aimez plus, Hamlet, et pour mon ime Les plus ric'jcs présens deviennent sans valeur, Quand ce n'est que la main qui donne et non le cœur.

Reprenez- les.

HAMLET, regardant. Ophélie.

Oui-dà 1 vertu ! délicatesse !

OniÉLIE.

Monseigneur!

IIAMLET.

El beauté !

OPIIÉLIE.

Que dit donc votre altesse?

n\MLET.

Je dis que je ne vis jamais auparavant

Tant de dons réunis. — Ktitre dans un couvciil.

OI'IIÉLIE.

Dans un couvent ! Pourquoi, monseigneur?

nVMLET.

Pauvre 0!le!

Parce qu'un sort fatal poursuit tout ce qui brille, Et qu'en ce monde ingrat le silence et la nuit t A aient mille fois mieux que le jour et le bruit. Car qu'est-ce que le bruit? qu'est-ce que la lumière? Le bruit, écho qui ment à sa cause première ! La lumière, rayon aux changeantes couleurs, Éclairant un beau jour sur dix ans de douleurs !

Ef.tre dans un couvent!

orniiLiE.

Monseigneur!

HAMLET

Pauvre fille !

Là, du moins, pour loujou'-s se fermera la grille

Entre le monde impur et ton cœur inROcent. L.'i, du moins, tu pourras, sous ton voile impuissant, Dans tes froids corridors, dans ta cellule sombre, Muette comme un marbre, et pâle comme une ombre, Loin du monde attristé de ton pudique adieu, Fleurir, lis virginal, sous le regird de Dieu, Et te trouver un jour, pure de toute fange. Symbole de candeur, dans la main d'un archange.

OPHÉLIE

Prier, aimer, mourir !... oui, j'ai rêvé souvent Que c'était là mon sort.

H \MLET.

Entre dans un couvent, Pauvre fille! Cela vaut mieux que d'être femme, Pour mentir au Seigneur d'une façon infàuic Et faire sans pudeur de ces sermens d'amour ',)ue l'on jure éternels et qui durent un jour! Que de perpétuer notre race maudite, En donnant la lumière à quelque unie hypocrite. Qui se détournera de la route du ciel Pour porier une pierre à la sombre Babel Que le noir souverain des éternels abimes Dans la nuit de l'enfer bâtit avec nos crimes !

OPHÉLIE

Votre parole, Hamlet, me pénètre d'effroi !

HAMLET

Non ! mais la vérité! car enfin, dites-mo-.

Ne vaudrait-il pas mieux poiir moi, pauvre et débile.

Pour moi dont la raison incessamment vacille.

Pour moi par le destin d'avance condamné.

Ne vaudrait-il pas mieux, ou n'èlro jamais né.

Ou qu'entre les coussins de son lit adultère,

A l'heure où je naquis, m'eût étouffé ma mère?

Prince!

Je me trahis !

OPHELIE.

IIAMLET, à part.

OPHÉLIE

Monseigneur, vous sSvez très bien que c'est vous qui m'avez fait ces dons, et les douces paroles dont vous les avez accompagnés en ont encore relevé le prix : mainleuant qu'ils ont perdu leur parfum, reprcncz-lcs; car pour un noble cœur, les dons lespliis riches deviennent sansvalcurdu moment Où celui qui les a faits n'a plus pour nous que de l'indifférence. Tenez, monseigneur.

HAMLET

lia ! In ! éles-vous vertueuse?

OPHÉLIE

HAMLET

Monseigneur ?

[ Èlcs-vou&belle?

, OPHÉLIE

Que veut dire votre sfllesse?'

HAIÎLKT.

"Que si vous fîtes vertueuse et belle, vous devez interdire toute commun ical ion entre votre vertu et voire beauté.

OPHÉLIE

Quel commerce sied mieux à la beauté que celui de la vertu? ^

Tant s'en faut; car l'influence delà beauté aura plus tùt métamorphosé la vertu en vile prostituée, que la forcé de

vertu n'aura transformé la beauté à son image. Ceci passait autrefois pour un paradoxe; mais c'est aujourd'hui un fait dont la preuve est acquise. 11 fut un temps où je vous aimais.

OPHÉLIE

En effet, monseigneur, vous me l'avez fait croire.

HAMLET

Vous avez eu tort de me croire ; car la vertu a beau s'inoculer à notre vieille nature, il nous reste toujours quelque chose de cette dernière. Je ne vous ai point aiuiée.

OPHÉLIE

Je n'en ai été que plus trompée.

HAMLET

Allez vous enfermer dans un cloître. Pourquoi vouloir donner le jour à une race de pécheurs? Pour ce qui est de moi, je me crois passablement honnête homme; et toutefois je pourrais articuler contre moi de telles accusations , que mieux eût valu que ma mère ne ni'cùt pas mis au monde. Je suis au plus haut point orgueilleux, vindicatif, ambilieui; je couve dans mou cerveau tant d'actions mauvaises, que ma pensée ne peut sullirc'h les préciser, mon imagination à leur donner une forme, et <|ue le tem|)s me manque pour les exé- C'Uer. Où est l'utilité que des élrcs tels que moi rampent entre le ciel et la terre? Nous sommes tous des infâmes, ne

IIAMLET.

2ti

[\Im\i, se leiiu'tlant cl changeant de ton.) Yoire père est chez vous ?

Ol'UKUE.

Oui, monseigneur.

IIAMLEV.

Tirez sur lui tous les verrous.

Qu'il ne fasse du moins l'insensé qu'en famille.

(Fausse sorlie.) OPIIÉLIE.

Oli! sa raison s'en va de nouveau.

IlAliLKT, rovonanl.

Pauvre fille 1

Écoule : si tu veux le marier pourtant,

Je le donne peur dot cet avis attristant :

Sois f.-oide comme glace et blanche comme neige,

Eh bien ! la calomnie avaiit un mois t'assiège.

Entre dans un couvent !

(l'ausse sortie ; il lovienl encore.)

Ou, si lu tiens, ma foi !

Beaucoup au mariage, épouse un fou, crois-moi. Car un homme sensé pourra voir tout de suite Quel niais fait de lui sa femniL". — Au couvent, Nile !

Bonsoir.

ai so it.

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