SCÈNE IV
OPUÉLIE.LE ROI, POLONIUS, cachés.
OPllÉLIE, rc^arilaut Uamlet s'éloigner.
Dieu tout-puissant, rendez-lui la raison !
O dernier héiitier d'une illustre maison !
O noble esprit perdu! sublime intelligence
Tout à coup détrônée! A la cour élégance, Profondeur au conseil, valeur dans les combats I L'espérance, la fleur de ces vastes états ! Le miroir du bon goût, le type de la grâce, Le but de tous les yeax ! tout est mort ! tout s'efface ! — Et moi, moi, triste et seule avec mes maux pesans 1 Moi qui de sa tendresse ai respiré l'encens ! Qui buvais de aa voix l'enivrante harmonie! Voir comme un luth brisé ce noble et lier génie .\e plus rendre qu'un son discordant el railleur! Avoir vu sa jeunesse et sa grâce en leur fleur, Pour voir, le jour d'après, malheureuse Ophélie! Tant d'espoir se flétrir au vent de la folie! ' (Le roi et Polonius rentrent en scène.)
l'OLOMi;S.
Eh bien ! moi, je persiste à croire, malgré.tout, Qu'une peine d'amour cause ce noir dégoût.
(A Ophélie.) C'est bien, va, mon enfant, lu n'as rien à nous dire :
Nous avons écouté.
(Ophélie sort. Au roi.)
Si vous m'en croyez, sire,
La reine ici ce soir va rester avec lui
VA lui demandera compte de son ennui
En reine impérieuse autant qu'en mère tendre,
Et, toujours caché là, je pourrai tout entendre.
LE ROI
Soitl Ses secrets, ainsi, par lui, je les surprends. Il sied de surveiller la démence des grands.
il sort avec Polonius.)
vous (iezà aucun de nous : allez dans un cloître. Où est votre père ?
OPUÉLIE.
Chez lui, monseigneur.
IlAMLr.T.
Qu'on ferme les portes sur lui, afin d'empéclicr qu'il ne joue le rôle de fou ailleurs que dans sa propre maison. Adieu !
OPHÉLIE
Aie pitié de lui, ciel miséricordieux !
HA-iiLET.
Si vous vous mariez, je vous donnerai pour dot cette vérité désolante : — Soyez froide comme la glace, pure comme la neige, vous n'écjiaiiperez pas h la calomnie. Allez dans un cloître. Adieu; ou, s'il vous faut absolument un ni.Tri, épousez un fou; car les gens sensés savent trop bien (juels monstres vous faites d'eux. Allez dans un cloilr.^, et dépéchcz-vous. Adieu.
OPHÉLIE
Puissances célestes, rendez-lui sa raison!
IIAMLET.
J'ai aussi entendu parler de votre babil : Dieu vous a donné une démarche, et vous vous en faites une autre; vous sautillez, vous vous dandinez, vous minaudez, vous persifliez les créatures de Dieu, et vous donnez pour de l'ignorance ce qui n'est que de l'affeetation. Allez, qu'on ne m'en parle plus; c'est cela qui m'a rendu fou. Je dis que noiis n aurons plus de mariages; ceux qui sont mariés, tous, hormis un seul, vivront ; les autres resteront comme ils sont. Allez dans un cloître, allez !
(Hamlct sort.) OPnÉLiE, leule.
Oh! quelle noble intelligence est ici détrônée! Le coup d'œil de l'homme de cour, l'épce du guerrier, la parole du savant, l'tsiiérance et la fleur de ce beaurovaume, le miroir du bon ton, le type des nobles manières, le mudèle sur lequel se portaient tous !cs regard.^ tout cela est détruit, détruit sans
retour! et mot! des femmes la i)!us aùiigée et la plus malheureuse, moi (]ui ai savouré l'enivrante ambroisie de ses sermens d'amour, je suis condamnée à voir cette haute et puissante raison, pareille à une cloche fêlée, neplus rendre (lue des sous faux et discordans ; et tant de beauté et de jeunesse flétri dans sa fleur par le vent de la démence ! Oh I malheureuse d'avoir vu ce que j'ai vu, et de voir ce que je vois !
Rentrent LE ROI et POLONIUS.
LE ROI
L'amour! non, ce n'est pas de ce coté que se tjortentses aft'eclions; d'ailleurs sou langage,, bien qu'il manque un peu de logique, n'a point le caracièfe de la folie: il y a dai>s son àme quelque chose que couve sa douleur ; et je crains d'en voir éclore quelque danger qui nous soit fatal ; pour prévenir ce résultat, voici le parti auquel je me suis sar-le champ arrêté : — Je veux (ju'il parte sans délai pour l'Angleterre , afin de réclamer le tribut qu'on néglige d'acquitter. Peut-être que la mer , le changement de pays, la vue de nouveaux objets chasseront de son cœur cette' opini.itre préoccupation qui échauffe son cerveau et le rend méconnaissable. — Qu'en pensez-vous ?
rOLOMl'S.
Vous ferez bien ; cependant je persiste i croire qu'un amour dédaigné est l'origine elle principe de sa douleur.— Eh bien ! Ophélie, tu n'as pas besoin de nous répéter ce (jue t'a dit le seigneur Hamlet; nous avons tout entendu. —Sire, vous ferez ce que vous jugerez fi propos ; mais, si vous m'en croyez, vous permeitrez qu'après la pièce, là reine sa mère le prenne en particulier et ie presse de lai découvrir les motifs de son chagrin; il faudra qu'elle lui tienne un langage sévère; avec \otre permission, je serai placé de manière à entendre toute leur conversation. Si elle ne peut réussir à le pénétrer, envoyez-le en Angleterre, ou-reléguez-Ie dans le lieu que votre prudence aura choisi.
Li; r.oi.
C'est ce que je ferai • la démence, chez les grands doit être
surveillée.
(Ils sortonl.)
SHAKSPEARE
Frii\ièm« Pailic.
Même ilicor.