TÉMOIGNAGE MUET DE RESPECT ET DE SOUVENIR
Séiisourt, 11 octobre 1 S40«
(Kujgcnc Scribe.
LA MAITRESSE ANONYME
Si je vous apprends, ami lecteur, que j'ai acheté une petite propriété dans la Brie, cette nouvelle vous intéressera foit peu, sans doute ; si j'ajoute que j'ai eu l'imprudence d'y faire bâtir, que les maçons, les charpentiers, les entrepreneurs, et surtout les devis faits en conscience m'ont presque ruiné, il y a une grande chance que ce malheur vous sera totalement indifférent ;, je vous confierais même, en secret, que mes constructions ne sont pas encore achevées, et que, pour la régularité d'un si bel édilice, il ne manque rien qu'une aile droite ; cet aveu qui me coûte beaucoup, vous laisserait froid et impassible, et ne vous ferait pas un instant interrompre la lecture du volume que vous tenez en ce moment. Mais si je vous disais, mon insensible lecteur, que ce corps de bâtiment arriéré, que celte aile absente, il faut absolument que ce soit vous qui la payiez, peut-être l'imprévu de cette annonce vous engagerait-il à me prêter quelque attention, et dés mon début j'aurais excité votre curiosité, votre intérêt, et surtout votre effroi, seul but que se proposent, de nos jours, les faiseurs de Nouvelles et de Romans.
J'étais donc dans ma cour, assis sur une pierre, regardant tristement la place qu'occuperait si bien mon aile droite, quand elle serait élevée, si jamais elle s'élevait... lorsque je sentis une main me frapper sur l'épaule, et une voix jeune et Joyeuse s'écrier : Bonjour, mon voisin ! C'était Georges Lisvard, mon voisin de campagne, que je connaissais à peine, car arrivé depuis quelques mois dans le pays et vivant toujours avec mes ouvriers, je n'avais encore fait de visites à personne; mais avec Georges la connaissance n'était pas longue à faire. Il avait une d>- ces heureuses et aimables physionomies qui appellent le plaisir et la ronflànce. La première fois qu'on le voyait, on était son ami, et dés la seconde on ne pouvait plus se passer de lui . plein de franchise et de !*aite, insoui iani de l'avenir, et heureux du présent, sans ambition malgré sa jolie ligure, il n'y avait pas de mère qui n'eût été lière d'un tel lils, pas de sirur qui ne fût heureuse d'un tel frère.
Entré de bonne heure a l'École Polytechnique, il en avait été l'un des élèves les plus distingués ; officier d'artillerie, il s'était fait remarquer au siège d'Anvers, seule occasion de
gloire qui lui eût encore élé offerte . et maintenant que la paix était revenue, il passait auprès de sa vieille mère ses jours de repos et de congé. Quand il s'agit d'établir sa sœur, il déclara qu'il ne savait que faire de sa fortune, qu'il était trop riche avec, sa paye de lieutenant d'artillerie, et il renonça a son mode-té patrimoine en faveur de sa sœur Hélène, qui, grâce à ce supplément de dot, fit un assez beau mariage. Je voulus une fois parler de ce trait-là à Georges, qui haussa les épaules et me tourna le dos ; c'est le seul jour oi?je l'aie vu malhonnête. •*
Arrivé depuis quelques jours dans notre voisinage, chez sa mère, il venait de temps en temps visiter ma bibliothèque, la seule qui existe dans la commune de Bussières, et dessiner nos points de vue, car Georges dessine, et même peinl très bien.
— Qu'avez-vous ? me dit-il. Pourquoi cet air soucieux ? Je lui racontai alors, ce que je vous disais à l'instant même, mon cher lecteur, et comment je cherchais les moyens de faire achèverai; public mes constructions commencées.
— Quoi, sérieusement, vous croyez qu'il paiera vos ouvriers ?
— Il est assez grand seigneur et assez généreux pour cela ! Il paie toujours ; mais seulement quand on l'amuse ; or, l'amuser devient chaque jour plus difficile. Aussi il me faudrait pour lui, dans ce moment, et c'est ce que je ne puis trouver, quelque sujet bien neuf, bien piquant, bien original.
— Un sujet de quoi '!
— Un sujet de roman, de comédie, d'opéra...
— Quoi! avec des opéras on bâtit des maisons.
— Pourquoi pas ? témoin mon ami Auber qui en a deux rue Saint Georges...
— Dont ii éleva les murailles, comme Amohyon, avec sa lyre ' !
— Avec son talent! ce qui est moins mythologique.
— Vous avez raison, ce n'est plus là delà fable... Eh bien! si j'avais, moi, un sujet d'opéra à vous donner ?...
— Vous, mon cber voisin, est-il possible?
— Quand je dis d'opéra... c'est peut-être une niaiserie-!
— C'est souvent la même chose.
— Ou bien une tragédie, une comédie, un roman... je n'en sais rien.
SCRIBE
— Dites toujours.
— Ce que je sais..-, c'est que c'est original... bizarre, incompréhensible.
— C'est ce qu'il faut !
— Et que eela n'a pas le sens commun !
— C'est un succès, mon cher ami, un grand succès ' Parlez, vous redoublez mon impatience.
— C'est une histoire qui m'est arrivée.
— A vous?
— A moi... dans ma jeunesse.
— "Vous n'êtes cependant pas si vieux.
— Il y a cinq ou six ans... j'en suis le héros ; mais l'aventure est un peu longue, et je ferais mieux rie ne pas la commencer aujourd'hui, car il est tard et j'ai a midi une a/Taire Importante que je ne puis remettre...
— Il n'est que enze heures et demie, et je vous promets dans unedemi-heiire rie vous rendre votre liberté.
— Bien vrai ?
— Je vous le jure!
— J'y compte.
Nous nous assîmes alors dans un endroit écarté du parc, au bord de ma rivière, près d'une cascade dont l'eau claire et limpide tombe sur un lit de cailloux, et s'enfuit à travers non bois jusqu'à la vallée du Petit tforin, lieu enchanté, qui rappelle laSuisse dans les petits cantons ! vallée délicieuse", qui jouirait de la plus haute renommée, si les coteaux \erdoyans qui l'entourent se nommaient Claris ou Appenzell, mais que le voyageur regarde a peine parce qu'elle est à vingt iieues de Pariset à trois lieues de la Ferlé-sbus-Jouare:
Georges, mon jeune ami, n'était pas de ces gens-là, car, d un œil ému et animé, contemplant cette prairie verdoyante, la source argentée qui l'arrose et qui baigie le pied d'un temple rustique où j'ai gravé ces mots :
Verts gazons I clair ruisseau ! près de vos bords chéris, I.e plus que vous pourrez, retenez mes :imis !
— Vous ne pouviez choisir, me dit-il, on endroit qui cadrât mieux avec l'histoire que je vous ai promise. Cette jeune verdure, cette riante campagne, ce temple dédié;1» l'amitié et les rayons de ce beau soleil qui en ce moment l'éclairé, me rappellent et nie rendent toutes les idées que l'avais il y a six ou sept ans, quand je sortis du collège. Que tout est beau. Je matin, au soleil levant !... Le monde où j'allais entrer s'offrait à moi, paré de tant de charmes et d'espérances! Je m'étais persuadé, comme beaucoup de jeunes gens de mon âge, que je ne devais y rencontrer que des amis, des succès, et surtout des conquêtes. Oui, monsieur, je l'avoue franchement, c'était là ce qui m'occupait le, plus.
Nous lisions beaucoup au collège, et les livres que nous dévorions en cachette n'avaient pas tous été approuvés par le conseil rie l'Université. Il y en avait un surtout, bien amusant et bien dangereux pour de jeunes tètes comme les nôtres, un livre où tout est attrayant, peut-être parce que tout y est faux, parce que ni les femmes, ni les jeunes gens, ni la société, n'ont jamais existé comme ils y sont représentés; sentimens, mœurs, caractères, rien n'est possible... tout y est d'imagination, et c'est ce qui séduisait la notre...
— Vous voulez parler du roman de Faublas.
— Précisément... un ouvrage classique... car vous le trou» verez dans toutes les classes, depuis la quatrième jusqu'à la philosophie. Il est si agréable de se représenter toutes les grandes dames... se jetant à la tète d'un petit jeune homme rie dix-sept ans... sans que celui-ci ait besoin de mérite, de talens, ou de considération... Au contraire, inutile à lui de s'occuper de son état, de se livrer à des études, ou à des travaux assidus; l'amour se chargera de sa réputation, de son bonheur et de son avancement... Aussi, et comme tous mes camarades me répétaient que j'étais bien fait, que j'avais une jolie ligure, une ligure de demoiselle... Je vous demande pardon de vous dire ces choses-la... Mais quand on raconte...
, — Vous avez raison... cela d'ailleurs se voit de reste.
— Je vous prie rie croire, nie dit Georges en rougissant, que je n'ai plus tes idées-là... je parle d'un temps si éloigné!... il y a sept années... j'étais alors bie-n sot. bien fat,
bien absurde, je croyais que je n'aurais qu'ji jeter le mouchoir. Aussi je m'étais promis rie ne m'adresscr qu'à ries marquises, des comtesses .. peut-être des princesses, si l'occasion se présentait... mais décidé dans aucun cas. et sous aucun prétexte, à ne jamais descendre au-dessous des baronnes! Hélas ! de cruels désappointemens m'attendaient!!
A ma sortie du collège, je m'établis modestement cliez ma mère, me préparant, pour lui faire plaisir, à mes examens de l'Ecole Polytechnique , mais persuadé que ces travaux ne me serviraient jamais à rien, réservé que j'étais à ri- plus hautes et déplus brillantes destinées. Malheureusement je ne voyais pas trop les moyens de les réaliser; la société de ma mère se composait rie belle et bonne bourgeoisie, de quelques parentesà nous , des cousines assez gentilles, femmes d'avoués ou de négocians; mais ries grandes dames... 11 fallait pour les eonnaître être répandu dans le grand monde ! El oùexistait le grand monde? qui m'y aurait mené? qui m'y aurait reçu?
C'était au commencement de 1830, sous la Restauration, au moment où les anciens noms et les anciennes familles brillaient du plus vif éclat. Le milliard de l'indemnité avait rendu à l'aristocratie nobiliaire son luxe et ses richesses ; quant à son bon ton. à son élégance et .à sa fierté... elle ;u; les avait jamais perdus.
Et comment, moi pauvre écolier et jeune homme inconnu, être adm's familièrement dans ces nobles hàtels, sanctuaire de mes divinités?
Cette réflexion que je n'avais pas faite, me déconcertait singulièrement, mais ne diminuait en rien mon humeur conquérante. J'étais sur, ce premier obslatle franchi , de me laite remarquer et de fixer les regards. Vous voyez, monsieur, que je ne manquais ni de présomption ni d'oi . et voilà pourquoi je vous raconte mon histoire, ce sera une expiation? Je cherchais donc constamment les moyens de rapprocher les distances, il- voir de près, de coudoyer ce grand monde jusque là inaccessible , et à force de chercher, je trouvai un expédient qui vous semblera bien simple, et qui nie entait bien cher! J'allais tous les soirs au Théâtre-Italien ; c'était le rendez-vous de la haute société, le salon fasbionable où se réunissaient lés gens de la cour, et où étaient admis les gens comme il faut. Lue stade d'orchestre que je louai me donna ce privilège. Et comme le cœur me battit la première fois que je m'assis dans celte arène brillante ! comme mes yeux incertains et éblouis se promenaient avec ivresse sur tant de richesses, d'élégance et de beautés ! Toutes les élincelaient de parures, deriiamans èl de duchesses. Toutes n'étaient pas jeunes, toutes n'étaient pas belles, mais je les voyais à travers leurs titres, et toutes me semblaient in blés, distinguées et chaînantes.. Dans l'entracte je nie promenais au fo>er,dans lès corridors, je m'arrêtais aux portes de leurs loges presque toujours ouvertes. A la lin du spectacle j'étais sous le vestibule, à les voir descendre, j'étais près d'elles, je touchais presque leurs ehàles aux longs plis, eu leurs robes de gaze ; je les regardais monter en voiture, m'en retournais à pied, et le surlendemain je recommençais. Ma mère s'effrayait de mon goût pour la musique italienne et des dépenses qui en étaient la suite. Je dois dire que cette musique m'ennuyait à périr, mais je n'en convenais pas, seul point de rapport que j'eusse avec beaucoup de ses nobles bal J'avais troqué ma stalle d'orchestre contre une stalle de balcon pour élre plus en vue, et personne ne me regardait, pas même mes voisins, qui ne s'occupaient pas plus de moi que rie la pièce, et qui, pour se montrer, passaient la soirée à saluer les personnes de leur connaissance.
1 n soir, je vis entrer dans une loge de l'ace une personne charmante que je n'avais pas encore vue, une jeune tille de quinze à seize ans, gracieuse ci fraîche comme la couronne de roses qu'elle portait sur sa tète... Je demandai timidement à mon voisin de gauche qui elle était : — La petite duchesse, me répondit-il sans me regarder et en la lorgnant. — Quelle duchesse '.'dcnianriai-jc avec les mêmes égards à mon voisin de droite. — La dernière présentée.... vous savez... et il garda le silence. Vous coniprere .bien que pour rien au monde je n'aurais avoué mon ignorance, et je répondis par un son-
LA. MAITRESSE ANONYME