FIN DE L ACTE DE VERTT
DE UERNARD
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LA PEINE DU TALION
Vers le milieti du mois de décembre 1828, madame d'Arge nesi, une des femmes 1rs plus élégantes de la Cbaussée-d'Anlin, recevait pour la première fois depuis sou retour de la campagne. Décrire la physionomie d'une soirée parisienne n'entre pas dans le plan de celle élude ; nous négligerons donc les traits communs à toutes les réunions du même genre pour appeler l'attention sur un seul épisode du tableau: c'était une scène expressive, quoique muette, jouée par deux personnages, d'un bout du salon à l'autre; un de.ces drames imprudens qui, dans la confusion d'un roût, échappent aux observateurs superficiels, mais que dépistent, avec une infaillible perspicacité, les vieilles filles, les demoiselles bossues, les dames qui ne sont pas belles, celles-là surtout qui l'ont élé, en un mot toutes les femmes mises à la réforme par la passion, et, par conséquent, embrigadées dans la gendarmerie de la vertu.
L* premier acteur de cette mystérieuse pantomime était un homme d'une trentaine d'années, dont l'air sérieux et les traits énergiques contrastaient avec l'enjoûment officiel de ses voisins. Debout près d'une table d'écarté, ses yeux, au lieu de suivre les chances de la partie, restaient invariablement lixés sur la glaee de la cheminée; on eût pu croire qu'il éprouvait, à y savourer son image, le plaisir dont Narcisse mourut, si la pensive gravité de sa physionomie n'eût démenti une fatuilé que la position diagonale de la glace rendait d'ailleurs impraticable. Évidemment il ne pouvait se volr,-mais, en revanche. Il apercevait les personnes placées dans l'autre partie du salon, et dont les moindres mouvemens lui étaient révélés sans qu'il eût besoin de tourner la tête de leur côté.
On regarde un homme en face, on ne regarde guère une femme laide ou une matrone; il est donc facile de deviner quel devait être l'objet de cette contemplation semblable à un espionnage: c'était en effet une jeune et belle personne qui occupait ainsi l'attention de l'observateur. Par un séduisant contraste, ses .traits peu caractérisés appartenaient encore à l'adolescence, tandis que sa physionomie rayorjnait des lueurs d'une maturité précoce; elle rfvait un visage rie demoiselle, mais des yeux de dame. Hasard ou intelligente harmonie, sa mise reproduisait ce caractère complexe. I ne robe de velours noir, qui trahissait les récentes somptuosités de la corbeille de mariage, faisait ressortir de blonds cheveux arran bandeau avec une ingénue simplicité, tradition du pensionnat. Enfin, elle portait une parure de perles qu'on eût pu prendre pour un emblème, car la perle semble créée pour remplacer les boutons de l'oranger; elle esl le symbole de la jeune fille changée en femme; la perle, c'est la fleur qui se fait diamant.
Assise au centre d'un cercle éblouissant de luxe et d'élégance, celte créature charmante paraissait isolée dans s:i grâce comme l'est une reine dans sa majesté, Toutefois, malgré le calme de sa pose, un nuage fixé sur sur son front démentait eeiie sérénité royale : indifférente à la conversation de ses voisines, elle accueillait d'un air distrait et parf une Impatience mal déguisée les complimens des hommes empressés de la saluer. \ chaque instant, elle tombait dans une rêverie involontaire cl s'affaissait sur son fauteuil, comme si elle eût ployé sous la pression d'une de ces pensées dont,
malgré sa souffrance, le cœur chérit la tyrannie. Son regard,
quelquefois, peut être en dépit d'elle-même, se portail vers la glace de la cheminée; mais en y rencontrant l'oeil tenace cl perçant qui élincelait dans le cristal comme brille à fleur d'eau la prunelle d'un serpcnl.il se détournait aussitôt. I n indéfinissable mélange d'impatience, de malaise et de crainte, ■ assombrissait alors l'expression mélancolique de son visage: puis, attirée de nouveau par je ne sais quel charme, elle revenait se blesser à ce regard immuable qui, à travers tous les groupes ondoyant dans le salon, la poursuivait, comme dans un vol d'oiseaux le fusil d'un chasseur choisit la victime qu'il veut abattre.
Depuis quelques instans, la jeune femme, insensiblement subjuguée, ne cherchait plus a se débattre. Le dépit, linquiétude, le mécontentement, toutes les brumes de l'âme qui avaient jusqu'alors obscurci sa physionomie, s'étaient sivement fondues sous celle ardente contemplation, comme s'évapore un brouillard d'automne aux rayons du soleil. Ses yeux, d'un bleu sombre et velouté, lixés à leur tour sur la glace tentatrice, trahissaient de plus en plus un de ces secrets que la médisance des salons est toujours prèle à déilorer sans pudeur ni pitié. Heureusement un incident inattendu mil fin à cette scène dont l'imprudence louchait au danger.
— Il me manque vingt francs, dit en ce moment un jeune homme blond et fort élégant assis à la table d'écarté; Sordeuil pariez-vous vingt francs pour moi?
A celte interpellation, le personnage au regard magnétique tressaillit, comme un rêveur brusquement éveillé: au lieu de répondre, il s'approcha de la table, jela une pièce d'or sur le lapis et vint reprendre son poste d'observation. Dans ce mouvement, il heurta, sans le vouloir, un nouvel" arrivant qui cherchait à fendre la foule pour aller saluer la maîtresse de la maison. Les deux hommes se retournèrent on même temps pour s'adresser des excuses: mais, en se trouvant faeeà face, la politesse banale empreinte sur leurs physionomies lit place à un êtonnement réciproque qui, d'un côté, devint aussitôt un rayonnement de joie, et se changea, de l'autre, eu une expression de contrariété non moins vive.
— George, s'écria le jeune homme qui venait d'entrer, toi, ici ! à Paris ! Et, sans achever sa phrase, il s'avança rivement, les bras ouverts.
Sordeuil réprima cet oubli de l'étiquette en saisissant à la fois les deux mains de son interlocuteur; puis, se penchant. vers lui, il dit rapidement d'unevoix liasse:
— Je ne m'appelle plus George Trélan, mais. George de Sordeuil-, tu n'es pas mon frère, nous ne nous sommes jamais vus.
— Je ne suis pas ton frère! répondit le plus jeune que ces paroles rendirent immobile; que veux-tu dire?
— Rien, en ce moment. Quitte-moi, je le veux, Lgopold, et souviens-toi qu'ici tu ne me connais pas
— Quel mystère?
— 1 n mystère de mort ; demain lu sauras tout ; TOilà mon adresse. Demain à une heure. Maintenant ne me parle plus et va-t'en.
S irdeuil glissa une carie dans la main de son frère en la lui serrant avec une impérieuse énergie, et il lui tourna le do >. i le mouvement le mil en face du jeune homme blond qui venait de lui faire parier cl perdre vingt francs à l'écarté.
LA PEINE DU TALION
— Cumulent, dit celui-ci d'un ton enjoué, une discussion pour un coup de coude au milieu de celte cohue, des adresses échangées! Avez-vous perdu la tête? Allons, mon cher Sordeuil, et vous, Trélan, calmez votre humeur belliqueuse, et permettez que je vous présente l'un a l'autre.
— Vous vous trompez, d'Epernoz, répondit le frère aîné en imposant silence à Léopold par un signe expressif; il ne s'agit pas ici d'une querella, mais d'une reconnaissance. J'ai rencontré quelquefois dans le monde M. Trélan.
— Yi\ cœur d'Amadis sous un frai' d'étudiant en droit ! reprit le joueur avec une emphase ironique ; puisque nous sommes en paix, permettez-moi. vertueux Léopold, de faire une confidence au pécheur que voici. Mes paroles pourraient blesser votre candeur de dix-huit ans.
. — An revoir, monsieur Trélan, dit Sordeuil en jetant a son frère un regard qui lui prescrivait de s'éloigner.
Soumis à cet ascendant de l'âge qui survivra toujours au droit d'aînesse, ou peut-être subissant l'influence du secret dont il attendait la révélation, car tout mystère est un pouvoir, Léopold s'éloigna en silence; mais, a défaut de paroles, ses traits, où brillaient la franchise et l'ardeur de la première jeunesse, exprimèrent l'émotion que lui avait causée celte rencontre inattendue.
— Maintenant que le lycéen est parti, reprit d'Epernoz, voici ce dont il s'agit. D'abord pardonnez-moi d'avoir perdu votre argent ; je suis d'autant plus coupable, que je n'ai pas employé tout mon talent a le défendre. Mais voilà une demiheure qu'un bonheur odieux me clone a cette table de jeu. et j'ai affai'-e ailleurs; mon gros Othello vient d'arriver.
— Monsieur Javerval ?
— Lui-même. Le voila qui salue madame d'Argenest, là, près de la cheminée.
Au premier coup d'oeil, le personnage désigné par d'Epernoz n'avait rien qui justifiât le nom tragique dont il se trouvait affublé. C'était un de ces beaux gros messieurs de quarante-cinq ans, à mine somptueuse et à tournure prépondérante, dont le mérite, méconnu des femmes du monde-, est en revanche fort apprécié des danseuses. Le col, captif d'un carcan de mousseline trois fois empesée, l'abdomen embreloqué d'une demi-douzaine de cachets de montre cliquetant à chaque pas comme les sonnettes d'une mule, il Hérissait dans un habit noir tout neuf, dont les basques écartées par un embonpoint irrespectueux, tandis qu'il s'inclinait (levant la maitresse de la maison, lui donnait l'air d'un énorme scarabée, entrouvrant les ailes pour prendre son vol.
— Avez-vous remarqué l'épingle de son jabot? demanda le joueur à son ami.
— C'est un rubis, si je ne me trompe, repondit celui-ci.
— A merveille! et que pensez-vous de ce rubis?
— Je ne suis pas joaillier, dit Sordeuil avec une impatience
mal déguisée.
— Je le sais; mais, d'après l'expression sournoise qu'a parfois votre regard, je vous croyais observateur. Eh bien ! mon cher confident, je vais aider votre sagacité. Le rubis de ce bourgeois signifie qu'en ce moment sa feiiinic est à l'Opéra où elle m'attend.
— En yérilé! s'écria Georges dont la curiosité el l'intérêt parurent subitement éveillés.
— Puisque j'ai commencé, autant vaut tout vous dire; d'ailleurs j'ai besoin de vous. Sachez donc que cet homme replet est outrageusement jaloux, comme tous les hommes replets. Il va. toujours furetant dans l'appartemenl de sa femme; il fouille les tiroirs, il ouvre les lettres, il compte, je crois, les feuillets de papbr a l'instar de BarUiolo. Bref, cela crie vengeance, el je suis le vengeur. Mais l'espionnage marital rendant les intelligences difficiles, j'ai dû aviser a un moyen de communication prudent et commode. Or, nions Javerval, dont le grand père était bijoutier, possède, pour -vi décoration personnelle, une collection de pierreries a rendre jalouse une duchesse douairière. L'épouse opprimée m'en a donné la liste, dont j'ai composé une espèce de lexique, imité des Heurs personnes et des qnipos indiens; dans cet idiome symbolique et hiéroglyphique, chaque pierre a son sens, chaque camée ^a signification. Depuis qu'elle nie distingue, madame Javerval
préside elle-même à l'encravatement de son époux, qui se trouve ainsi l'agent de notre correspondance. Je vous assure que ce système est fort bon. Au lieu de perdre du temps et de commettre des imprudences en poursuivant la dame de mes pensées, je n'ai d'autre peine que d'attendre à la Bourse le mari, qui, chaque jour, a la complaisance de m'apporter à son cou un message de sa femme. Il est notre pigeon voyageur.
— Oh! vous êtes un séducteur habile! dit Sordeuil avec un sourire contraint.
— Mon cher, vous pouvez en croire mon expérience, car, étant marié maintenant, j'ai étudié la question sous ses deux faces. Si vous avez affaire à un mari, pas de lutte, mais exploitation toute pacifique. Il n'y a que les sots qui guerroient; l'homme d'esprit ne combat pas son ennemi, il l'utilise. Maintenant, voulez-vous me rendre un service?
— Parlez.
— Je vais à l'Opéra porter la réponse au rubis. Il faudrait que vous eussiez la complaisance d'accompagner ma mère e ma femme lorsqu'elles voudront partir.
— Ne suis-je pas tout à vous, mon cher Henri? répondit George avec empressement.
— Eh bien' venez; que je vous fasse reconnaître en qualité de cavalier servant; surtout quand je mentirai ne me trahissez pas. Ma femme est trop jolie pour ne pas avoir droit â des égards, et je serais désolé qu'elle soupçonnât mes énormités. Depuis quelque temps sa froideur m'a fait faire plus d'une réflexion sérieuse et morale. 11 est certain qu'elle est cent fois mieux que madame Javerval, et souvent je me sens l'envie de devenir le plus exemplaire des époux, mais comment résister au plaisir de ridiculiser ce gros homme qui m'a fait perdre cinquante mille francs à la Bourse?
— La vengeance! elle justifie tout, dit Sordeuil d'union grave.
— Vous accentuez ce mot-là d'une manière un peu corse, répondit en riant d'Epernoz ; pour moi, je ne comprends que la vengeance parisienne.
Aces mots, l'époux infidèle prit le bras de son confident et traversa le salon en se dirigeant vers la jeune femme qui, un moment auparavant, avait entretenu un colloque mystérieux avec ce dernier, au moyen de la glace de la cheminée.
En voyant approcher son mari, accompagné de l'homme dont le regard semblait posséder sur elle une puissance inexplicable, madame d'Epernoz éprouva un malaise que trahit aussitôt sa contenance ; elle regarda d'un autre côté f n adressant la parole a une de ses voisines; puis, sans attendre la réponse, se redressa sur son fauteuil et respira à plusieurs reprises un flacon suspendu a son bracelet, comme si elle se fût préparée à une crise imminente. Les deux hommes arrivèrent jusqu'à «-lie sans qu'elle parût les avoir aperçus; à la voix de son mari, elle tourna la tète, sourit avec calme et repondit au .salut de Sordeuil en affectant l'air froid et distrait par lequel les femmes cherchent à se débarrasser d'un indifférent ou d'un importun.
— Ma chère Clémence, lui dit d'Epernoz d'un Ion gracieux, on vient de nie prévenir qu'il y a ce soir une réunion des actionnaires du bazar. 11 est nécessaire que j'y assiste pour veiller à nos intérêts, car il est 'question d'une mesure dont l'adoption me contrarierait beaucoup. J'y vais donc aller. SI l'assemblée se prolonge trop pour que je puisse revenir, voici monsieur de Sordeuil qui, en vrai chevalier français, se mal i\ tes ordres et à (eux de ma mère; je lui confie mes pleins pouvoirs.
— ,'i vous êtes obligé de partir, répondit la jeune femme avec vivacité^ nous en allons faire autant ; je ne tiens nullement à rester ici.
— Songe que ma mère a commencé son whist -, l'arracher à sa partie serait attenter à la piété filiale: d'ailleurs, continual-il en s'appuyanl sur le dos du fauteuil, il y a là trois ou quatn femmes qui seraient trop contentes si tu partais.
Clémence accueilli) ce compliment parmi sourire dont le
DE BERNARD
dédain pouvait s'appliquer également à !a galanterie de son mari et à la jalousie de ses rivales ; puis, prenant brusqueîmnt son parti, mais selon l'usage des femmes, habile à en décliner la responsabilité:
Puisque TOUile voulez, je resterai, dit-elle.
— En vérité, madame, reprit d'Epemoz en souriant, ne dirait-on pas que je vous impose le plus cruel des sacrifices ? ,-st-il donc si pénible de régner?
D'un geste circulaire, qui rappelait le maréchal dèVilleroy disant à Louis S.V enfant : Sire, tout ce peuple est à vous, le éeune homme montra à sa femme la bril'.ante réunion dont ils liaient entourés et qu'il semblait mettre à ses pieds par cette muette flatterie. Il se pencha ensuite vers elle, lui murmura à l'oreille un tendre adieu, effeuilla, en un mot, à ses genoux toutes les fleurs hypocrites dont un mari de lionne compagnie a toujours l'attention de couvrir ses infidélités, et, la conscience tranquillisée par la conviction de n'avoir manqué à aucune des régies du savoir-vivre, il se disposa à partir. En se redressant, son dos heurta le nez d'un gros monsieur qui commençait une fort belle révérence.
— Mille pardons, mon cher Javerval, s'écria le jeune homi,„ ..je ne vous voyais pas; c'est celle supei lie cscarboiicle que vous avr à votre jabot qui m'a ébloui.
Madame, j'ai bien l'honneur... Toujours belle comme un
ange dit le banquier en recommençant son salut ; puis, offrant'une main à son déloyal confrère, tandis qu'il rangeait de l'autre les plis de son jabot pour mettre en évidence son épingle : c'est un assez joli petit rubis, reprit-il ; mais j'ai des pierres beaucoup plus belles. Je voulais mettre aujourd'hui un ramée en onix, qui représente l'apothéose de Geriiianicus -, un morceau rare, vrai antique ! mais madame Javerval m'a dit : Pourquoi ne mettez-vous pas votre rubis ? et j'ai obtempéré 1 ce désir; car, poursuivit-il en s'adressant galamment à madame d'Epemoz. un mari doit être le premier esclave de sa femme.
D'Epemoz serra la main du gros homme avec un sérieux admirable, prit congé de Clémence par un dernier sourire, et partit pour son rendez-vous, après avoir jeté à son confident un «le ces regards diaboliques, ((n'échangeaient au passage les augures de Rome. Plusieurs femmes s'étant levées pendant ce dialogue, un fauteuil se trouvait vacant près de là ; tandis que monsieur Javerval, suant sang et eau afin de sortir d'un compliment où s'était engravée son amabilité, allongeait le bras pour en prendre possession, S'ideuil. jusqu'alors témoin muet de tout ce qui s'était passé, s'en empara, et s'assit a côté de madame d'Épernoz,en homme décidé à main lenirles droits du sigisbéisme qui venait de lui être conféré. Le banquier fronça le sourcil sans rien dire, et chercha de l'mi] un autre siège. La jeune femme ne se ser.ait peut-être pas avoué qu'en ce moment un tiers lui semblait de trop ; mais sa pensée secrète se trahit malgré elle.
N'allez-vous pas aussi à l'assemblée des actionnaires
du bazar? demanda-t-elle à l'homme au rubis.
— Quelle assemblée, madame? répondit celui-ci en ou vrant de gros yeux.
Involontairement Clémence regarda son voisin, qui ne iépondit à celle interrogation que psfr un sourire ironique.
— Il n'y a jamais de réunion le soir, reprit mofisièur Javerval ; on vous a fait là Ûfl conte, madame.
Cela est possible, dit froidement Sordeuil ; mais ce qui
n'est pas un conta, c est la faillite de ' rlin de
Bruxelles.
—•Les Obcriin ont manqu/! s'écria 1. banquier en écarquillaut île nouveau ses yeux effarés.
— On ne parle que de ceUtdans l'autre
— MaSàme, \oulez-vous bien permettre?... Sans cherche! ééite fois à terminer sa phras&ni sa çévérence, monsieur laverni se rua a travers les groupes qui le séparaient de l'autre piè<;e, comme se lance dans un taillis le sanglier qui entend Miller une balle à son oreille.
En louie autre «îreonstanee, madame d'Épèrnoz n'eût l'as refusé un sourire à l'hahilcléde son sigisbée el à la déroule de nmportuh, mais fêmofion mystérieuse qu'elle éprouvait depuis le commencement de la soirée étouffa toute' étincelle
de gailé. Jouant avec son éventail, les yeux lixes, niais ne regardant rien, insouciante eu appar nce, quoique sa respiralion irrégulière démentit ce calme affecté, elle paraissait plongée dans une de ces distractions qui servent de maintien aux femmes au moment d'une crise redoutée, et parfois désirée. D'un regard rapide, George s'assura que d'Epèrnoz était sorti du salon : se penchant ensuite vers l'épouse trahie :
— Madame, lui dit-il avec un accent pénétrant, ma désobéissance est invo'on:airé. Si l'on ne m'eût amené près de vous, je n'aurais pas enfreint votre défense ; mais vous n'avez qu'un mot à prononcer pour que je m'éloigne; dites, le voirlez-vous ?
Clémence se sentit désarmée par cette soumission inattendue, et sa physionomie, moins sévère, laissa percer la satisfaction intime qu'inspire toujours à une femme le sentiment de son autorité. D'une voix dont la douceur était déjà une i /-compense.
— Restez, dit-elle, et écoutez-moi. Je devrais vous haïr, mais je ne le voudrais pas. C'est moi qui suis offensée, et c'est moi qui vous demande la paix.
— Offensée ! reprit le jeune homme, suis-je donc si coupable?
—Ne revenons pas là-dessus, .l'aime mieux reconnaître que, depuis longtemps, nous avons tu tort tous deux; vous, de me parler comme vous l'ayez fait trop souvent ; moi, de prendre au sérieux un langage que vous vous reprochez sans doute, el qu'expiera désormais votre conduite.
— Je ne me reproche rien, je n'expierai rien ; le bannissement dont vous me punissez depuis quinze jours ne m'a pas changé. Ce que je vous ai dit, Clémence, je le pense encore, je le penserai toujours.
— Est-ce ainsi que vous réponde/, à la confiance de voire ami ?
Sordeuil saisit l'extrémité de l'éventail comme s'il en eût voulu regarder les arabesques, mais, en réalité, pour donner un prétexte à son altitude familière.
— L'amour, dit il. autorise tout, même la vérité. J'ai toujours méprisé l'hypocrisie, qui sert de masque aux passions mesquines. Un autre chercherait à pallier ce que vous appelez ma trahison à l'égard de votre mari. Je le hais, moi, et je vous le dis; je le hais de tout l'attachement que j'ai pour vous ; car il vous rend malheureuse.
— Je ne vous demande pas de pitié, interrompit la jeune femme avec l'accent de l'orgueil révolté.
— Et ce n'est pas de la pitié que je vous offre, mais le dévoùmen! le plus désintéresse, le plus absolu.
— Je ne veux pas d'un dévoùment qui refuse de comprendre que j'ai des devoirs à remplir.
— Des devoirs! répéta George avec ironie, et envers qui? envers un homme qui n'a jamais songé aux siens, qui vous trompe aujourd'hui comme hier, comme demain !
— Prouvez-le moi ! s'écria madame d'Epemoz, emportée par la jalousie au-delà des bornes de la prudence.
Sordeuil eut l'air d'hésiter; puis, d'une voix rendue plus incisive par une expression à la fois indignée et compatis santé :
— \ eu-- croyez votre maii en rendez-vous d'affaires, répondit-il, el il est en ce moment à l'Opéra avec madame Javomi.
— Je ne vous crois pas, s'écria Clémence, dont les yeux élincelèrect subitement, Tandis que ses joues se (ouvraient d'une rougeur brûlante ; et. cela fut-il vrai, il est une chose
tre que l'inlidéliie d'un époux, c'est la trahison d'un ami. Quoiqu'on vous ail institue mou gardien, je pas, Je pense, condamnée il vous écouter. Quand ma rc voudra partir, nous vous ferons prévenir. George se leva.
— j'attendrai Vos ordres, madame dit-il, en accompagnant ces parole.-, d'un salut respectueux, ci il s'éloigna. Au mo-
; il piilrail dans l'autre salon, son frère, qui, depuis leur rencontre ne l'avait pas perdu de vue, s'approcha de lui ei vôulul I li prendre la main, mais cette avance fut repoussée.
L\ PEINE DE TALION
— Demain, lui dit Sordeuil en passant outre d'un air 600^ cieux et sombre.
Apres le dépari de son déloyal cavalier servant, madame d'Epernoz resta quelque temps immobile, savourant dans un morne recueillement la blessure qu'elle venail de recevoir. Bientôt le dépit, l'orgueil, l'indignation, toutes les.passions vindicatives (|iii fermentent au cœur d'une é| use outragée, lui rendirent le doute insupportable; elle n;au de son sexe, qui ne lui permettait-pas d'aller s'asi urer de la vérité ; elle fut sur le point de rappeler luide-
mander la preuve de son accusation ; enfin, hors d'elle-même, ne sachant quel parti prendre, et obéissant à l'instinct de son impuissance, elle promena tout autour d'ell ed d'une
châtelaine persécutée qui cherche un défen il uï. S s yi us interrogèrent successivement lesvisagesde - trs dans le salon, sans rencontrer sur aucun d'eux la sympathie chevaleresque dont elle éprouvait le besoin. Au nu toùelli baissait la tête par un mouvement de désappointement dédaigneux, quelques paroles murmurées d'une voix dôme et en peu tremblante la lui tirent relever; elle aperçai devant elleLéopold Trélan. Après une longue hésitation, l'étudiant s'était arme de tout son courage pour accomplir cet acte fort simple en apparence, mais assez redoutable eh réalité, sur* tout à dix-huit ans, qui consiste à venir saluer une femme a la mode. Les joues empourprées par une timidité oui avait joint son fard aux fraîches couleurs de l'adolescence, il avait déjà dit tmis fois : Madame, et deux fuis : J'ai l'honneur de v h- souhaiter le bonsoir. Celle gaucherie eût peut-être trou- • devant une coquette à chevrons, mais Clémence elait trop jeune elle-même pour apprécier le mérite d'un novice, et trop pénétrée de sa propre émotion pour songer à celle dont elle pouvait être la cause. A la vue de l'élève en droit incliné devant elle, it en apparence pétrifié au milieu de son salHt, le seul sentiment qu'elle éprouva fut cette espèce de joie qu'inspire au milieu d'une foule indifférente la vue d'une. personne en qui l'un a conOance.
— Monsieur Trélan, dit-elle en interrompant vivement le compliment laborieux qui lui était adressé, si je vous demande un service, me le rendrez-vous?
— Lu service, répéta Léopold, qui se redressa et parut grandir; parlez, madame, et fallût-il aller au bout du monde...
— Je ne vous enverrai pas si loin, interrompit là .jeune femme en essayant de sourire: je ni' réclamerai de voti i < omplaisance que ce qu'il en faut pour aller d'ici à l'Opéra.
— J'y vais a l'instant, madame... dès que j'aurai reçu vos ordres.
Clémence hésita un instant, et peut-être, en examinant la physionomie rayonnante de son nouveau servant, se repentitelle de sa démarche ; mais la jalousie l'emporta sur la réserve.
— Je désire sav< ir si M. d'Epi rnoz est à l'Opéra, dit-elle, en cachant son embarras sous un air d'insouciance.
En voyant un message pour lequel son imagination rêvait déjà quelque but héroïque, aboutir le pli aient et
le plus moralement du monde à un mari, Trélan sentit tomb r '-"il exaltation.
— Et que dirai-jcà M. d'Epernoz? demanda-t-il d'une voix dolente.
— Rien, réjionJii la jeu issi mal à l'a-
son im de sa pré-
. Vous le trouv ■/ ; eut-êtri a \ bai .■■ lires. L'étudianl s'inclina cl partit, aussi désappointé qu'autrei oursuivant d'armes qui, après avoir ch
1 ah rie, sesera:t réveillé page comme devant.
position près de la table d'é ai té, ' lit suivi des yeux, a
- manœuvre d : son fn re. Pi ndanl tout le que dura l'absegce'de celui-ci, Clémence al :cta de ne pas
. la conyï rsatien du B nte le ai lit partie; mais, malgré ses efforts pour paraître
i ' 'ii extra-
i : r élait r. -
— Madame, dil-il en essayant une assurance cavalière. M. d'I a;; .' i t en effet à l'Opéra.
La jeune femme pâlit et sourit en même temps,. Tout autre qu'un écolier eût compris et fût devenu muet; le eandide Léopold poursuivi! résolument ;
— Je I •■ |uc vous le pensiez, aux baignoires,
— Seul : demanda l m nce d'une voix à peine distincte.
— Seul! non pas vraiment, reprit l'étudiant d'un air fin ; il y avait dans la li les d unes, madame Javerval et sa sœur.
Madame d'Epernoz ne répondit pas, mais sa main, en se c< ntra tant, I risa n éventail. Le jeune homme ne s'aperçut de rien : a dix-huit ans on rogard ■ beaucoup sans voir.
— Lorsque ■ arrivé à l'Oj ira, continua-t-il pour soutenir la conversation, en jouait le second acte de Guillaume lit!. Nourrit et madame Damoreau disaient leur duo; vous savez, madame, le duo que vous chantez si bien, et que j'ai essayé une fois avec vi us.
Tout en parlant, Léopold, persuadé que le message qu'il venail d'accomplir lui donnait droit à une récompense, et s'enhardissant à la réclamer, se penchait pour prendre possession d'un fauteuil ; avant qu'il eût le temps de s'asseoir, Clémence lui dit d'un ton bref:
— Je vous remercie de voire complaisance, monsieur Trélan, et je n'en veux pas abuser en vous retenant plus longtemps ; d'autres ont des droits à votre amabilité. On vient de former un quadrille dans l'autre salon, et personne n'a invité mademoiselle Daiigny.
— Mais elle est bossue.' répondit le jeune homme d'un* voix plaintive.
— A peine. D'ailleurs où serait le mérite, si elle était jolie?
Léopold jeta un regard farouche sur la danseuse en disponibilité, mais n'osa faire aucune nouvelle objection, car il était à l'âge heureux où l'on regarde l'obéissance passive comme un moyen de succès auprès des femmes et comme un titre à leur reconnaissance. Un moment, après l'étudiant furieux et la jeune fille radieuse traversèrent le salon pour se rendre à la contredanse.
Débarrassée de son messager, madame d'Epernoz se tourna du cété de Sordeuil et lui désigna, d'un regard impérieusei ienl expressif, le fauteuil vacant auprès d'elle. George obéit en homme expérimenté; il lit le tour du salon, adressa la parole a plusieurs personnes et finit par se trouver assis à son ancienne place, sans qu'on eùl remarqué celte manœuvre.
— Qu'avez- vous donc ce suie? lui demanda la jeune femme d'une voix saccadée ; vous paraissez, triste.
— Ne suis-je pas exilé? répondit-il en attachant sur elle son regard scrutateur.
— Vous ne l'êtes pins : ainsi soyez aimable et tâchez que je le devienne, car l'ennui et la maussaderie de celte soirée m'ont gagnée malgré moi.
— Croyez-vous maintenant que je vous aie dit la vérité, demanda Sordeuil, décidée reprendre d'un seul pas le terrain qu'il avaii perdu quelques iii9tans auparavant.
— Pas un mot sur lui, interrompit Clémence avec emportement ; parlez-moi de vous, de moi, de tout ce que vous vou* drez, mais de lui, jamais.
— Jamais de luij toujours de nous' répondit l'amant empressé d'acquiescer a cette convention.
— Nous aviez, raison, ii est avec cette femme; voilà trois mois que j'en veux douter. Oh ! j i ne suis plus assez belle, ni assez jeun", qui iqi •■■ as prétei diez le contraire ; ne me pariez plus de lui. vous dis-je. Comment me trouvez vous ce soir? \ ous n ulemenl pas que j'ai mis une robe noiiv edisiez-vous pas. l'autrejour, que vous préfériez le noir d ns la ( iili ttc d'tm i ; n me?
— \ ous m'a
— Je ne sais : s'il était là, je vous répondrais : oui. devant lui. Ne trouvez vous pas qu'il fait bien chaud Ici ? j'ai la tèle
Sut '"ut ne me parlez jamais de lui, etdites-moi de joli is 1 1. i! lui i n dit sans doute. 1 n indiffén - | itié du sourire convulsif qui ac-
DE BERNARD
compagna ces paroles, mais les arrans ont, en certain cas, un privilège de cruauté. Au lieu de calmer la souffrance dont il était témoin, George l'exaspéra; loin de chercher à guérir la blessure qu'il venait dé faire, il l'élargit, afin d'y frayer un passage à sa passion, jusqu'alors repoussée; car on ne pénètre que par la violence dans le cœur d'une femme vertueuse, et toute blessure est une brèche. Avant la lin de la soirée, ce machiavélisme obtint un succès dont eût rougi peut-être un amour plus compatissant et plus généreux. En quittant madame d'Épernoz, après l'avoir reconduite chez elle, Sordeuil emporta un aveu décisif, arraché à l'indignation de l'épouse outragée, plutôt qu'à la faiblesse de la femme attendrie.
Le lendemain, bien avant l'heure qui lui avait été désignée au bal, Léopold entra dans l'appartement que son frère occupait, dans une élégante maison de l'avenue des Champs-Elysées.
— Maintenant, dit il , expliqu'e-moi, je t'en conjure, le mystère dont tu t'environnes. Si ma curiosité seule était excitée, je la surmonterais pour ne point te paraître importun; mais ,1 l'élonnement que ta conduite me cause se mêle une sorte de frayeur superstitieuse dont je ne puis me rendre compte et pour laquelle je te demande de l'indulgence.
— Ai-je donc l'air d'un tyran de mélodrame? demanda George en souriant tristement.
— -Que te dirai-je? Ta vue a bouleversé toutes mes idées. Je te croyais à Ilières ou à Nice et je te rencontre à Paris , il n'y a pas un an que Blanche, que ta femme est morte, et tu n'es pas en deuil ; et je te trouve au bal ! enfin que signifie ce faux nom que lu as pris?
— Holà! maitre Léopold, répondit Sordeuil en fronçant le sourcil, il me semble que vous changez nos rôles et qu'en ce moment vous faites un peu trop le frère aîné. Avant de m'interroger, répondez moi. Comment se fait-il que vous connaissiez (1 l'Epcniiz?
L'étudiant ne chercha pas à dissimuler la surprise que lui causait cette question.
— D'Epernoz, répondit-il, était au service avant son mariage. Je l'ai connu, il y a deux ans; à Cherbourg, où il se trouvait en gtrnison. En arrivant à Paris pour y' faire mon droit, il y a une quinzaine de jours, je suis allé chez lui, et notre liaison s'est renouée.
— Et c'est toi qui, à Cherbourg, l'as introduit dans notre famille?
— Cela est vrai ; il avait envie de voir le monde, et comme il ne connaissait personne dans la ville, jj; l'ai présenté, d'abord, à ma mère et a. Blanche...
— Si tu n'étais pas mon frère, interrompit George d'une voix sourde, ce que tu viens de me dire serait la mort pour l'un de nous.
— Explique-toi, répondit Léopold troublé par ces paroles. Sordeuil lit plusieurs tours dans la chambre comme pour
maîtriser son émotion ; puis, se rapprochant de l'étudiant :
— J'ai torl, lui dit-il, d'unsair plus calme. Pourquoi t'accuscr? Enfant que tu étais alors, pouvais-tu prévoir les suites fatales de ton imprudence? Aujourd'hui, tu es un homme, je le dirai tout. Lue affaire où se trouve engagé mon honneur et peut-être ma vie ne doit pas le rester étrangère. D'ailleurs, j'ai besoin de la discrétion et de ton obéissance; tu en vas comprendre la nécessité, car je ne te orqis pas d'humeur, non plus que moi, à laisser un outrage impuni, à tendre l'autre joue après un soufflet.
— Or. l'a insulté! s'écria le jeune homme avec une impétuosité digne du Cid ; s'il le faut un second, songe que je suis ton frère, et (pie personne avant moi n'a le droit d'être à tes côtés.
— Bien! Léopold ; si ayant peu I l'aîné de la famille, elle aura en loi un ni ble ch ■:. Écoule-moi donc, et d'abord oublie que tu sors d'un bal ; chasse de ion esprit ces images de plaisir, celle musique enivt'anle, ces femmes plus enivrantes ciii oie. C'esl a une scène de deuil que je vais te con Juit e.
Sordeuil s'assit et resta quelque temps le front appuyé sur la main, évoquant ses souvenirs dans un morne recueillement.
— Il y a dix mois, dit-il enfin, après deux ans de slation aux Antilles, je revenais à Cherbourg, avec quelle joie ! hi dois le comprendre. J'allais revoir ma famille, dont j'étais séparé depuis si longtemps; ma femme, en qui j'avais placé le bonheur de ma vie! mes frères, en fans encore; toi-même, Léopold, le plus cher d'eux tous. Nous arrivâmes dans la rade à la fin d'une nuit froide et sombre. Incapable de modérer mon impatience, je me lis débarquer aussitôt. Le mauvais temps que nous venions d'essuyer en mer régnait encore sur la ville. Une pluie glacée fouettait les dalles du port, désert en ce moment, et le vent sifflait avec, violence à travers les cordages des navires. Superstition de marin, ou plutôt pressentiment trop juste, ce triste orage d'hiver qui accueillait mon retour me fit éprouver une anxiété jusqu'alors inconnue. Ce n'est point ainsi, medisais-je, que l'absent doit rentrer dans sa famille. J'aurais payé de n'importe quel prix une heure de jour, un rayon de soleil. D'un pas rendu plus rapide par une inquiétude indéfinissable, je franchis les rues qui me séparaient de notre maison ; là, je m'arrêtai un ins-
"tant sans oser frapper. In incident imprévu mit fin à mon irrésolution. En levant les yeux vers l'appartement de Blanche, j'aperçus des lumières à travers les rideaux. Des lumières à cette heure de la nuit ! Etait-ce donc une fête? Mon arrivée était-elle devinée et attendue? Je m'avançai, la porte n'était pas fermée; je montai l'escalier; celle de l'appartement était également ouverte. Dans les premières chambres, plusieurs femmes allaient et venaient d'un air d'agitation et de trouble ; je passai au milieu d'elles sans qu'elles fissent attention à moi, et j'arrivai enfin à l'appartement de Blanche. Ce que je vis alors, je ne le compris pas d'abord, tant ce coup de foudre fut soudain et inouï. Un triste désordre avait bouleversé le calme et l'harmonie de cette chambre, où s'étaient écoulées les plus belles heures de ma vie. Les meubles me parurent déplacés au hasard; quelques bougies brûlaient ça et là, luttant contre les lueurs blafardes du jour naissant. Sur la commode, hôtel improvisé, j'aperçus un crucifix, un ranraude buis, enfin, tous les apprêts d'un sacrement redoutable ; en même temps, je sentis une odeur d'élher, ce parfum des mourans, et mon cœur se glaça, car je crus respirer une exhalaison de la tombe. Éperdu, j'entrai. Un cri d'effroi m'accueillit, et une femme, Antoinette, ma belle sœur, se jeta au-devant de moi ; je la repoussai, mais sans avoir la force de faire un pas de plus, et je restai pétrifié en face du lit, dont les rideaux ouverts me laissaient voir une forme humaine étendue, pale, immobile, expirante enfin , si déjà elle n'était pas morte. C'était Blanche!
Léopold prit la main de sofa frère et la serra en silence.
— Ne te mets pas eu frais de compassion, reprit Sordeuil avec amertume, tu te reprocherais peut-être ta sensibilité. Un mouvement que fit la mourante m'arracha de ma stupeur ; je me précipitai vers elle, je la pris dans mes bras, j'essayai de réchauffer de mes baisers se* mains et ses Joues déjà glacées; en contemplant dans ma douleur avide ce visage ^1 beau jadis, maintenant défiguré par la souffrance, je n
rais pas, mais je sentais mon cœur se briser ci se dissoudre. Ranimée sans doute par mes étreintes désespérées, elle ouvrit les yeux et les fixa sur moi; ne pouvant parler, je lui souris, comme on l'ail à ceux qui meurent-, une affreuse terreur qui se peignit aussitôt sur ses traits fut sa seule réponse. Elle retira sa main par un effort dont l'énergie l'epuisa sans doute, car sa tête, que J'avais soulevée, retomba pesamment sur l'oreiller. Machinalement, je repris cette main que semblait me disputer quelque incompréhensible caprice de l'agonie; je la sentis frémir et se fermer convulsivement dans la mienne; sans savoir ce que je faisais moi-même, parunc sorte de confradii i rable dans un pareil
moment et que la I il
vris de force, maigre sa crispation nerveuse. I tomba sur le lit; je le saisis avidement. — Mon portrait ! pensai-je; elle a voulu me dire adieu el donner à mon image son dernier soupir. Je regardai... Écoule ceci. Léopold; toi
LA PEINE DU TALION
qui es à l'âge où toutes les femmes paraissent des anges dont la terre est indigne: ee portrait n'était pas le mien; t'était celui d'un jeune homme, d'un inconnu!
J'ignore ce qui se passa en moi. Blanche avait perdu connaissance, et Antoinette lui faisaii respirer des sels. Sans parler, je présentai à celle-ci le médaillon dont je venais de m'emparer. Sans doute, à défaut de paroles, mou visage annonçait une résolution terrible, car elle se jeta sur moi, ni'enohaîna de ses bras, et me montrant sa sœur d'un regard suppliant :
— Ayez pitié! me dit-elle; ne voyez-vous pas qu'elle va mourir ?
— Le nom de cet homme? répondis-je en me dégageant.
J'avais prononce ces mots d'une voix très basse, et pourtant, chose étrange ! malgré son évanouissement, Blanche les entendit. Par un surnaturel effort, elle se dressa sur son séant ; je me jetai en arrière pour qu'elle ne me touchât pas ; mais elle, navrant péniblement ses yeux déjà vagues et obscurcis, n'eut pas l'air de songer à moi. Elle chercha sa sœur, qui s'était placée entre nous deux, se souleva vers elle, et d'une main lui ferma h bouche; puis, adressant à je ne sais quelle image invisible un sourire où sembla s'exhaler la dernière flammé d'un amour à peine vaincu par la mort, murmura quelques mots que je ne pus comprendre, quoique je me fusse penché pour les recueillir, et s'étendit lentement sur le lit, sur la tombe, dois-je dire, car c'en était une : Blanche se mourait.
En ce moment, le tintement d'une petite cloche se fit entendu' au dehors; un bruit de pas s'y mêla bientôt. On s'arrêta devant la maison; puis les pas retentirent dans l'escalier. Enfin la porte s'ouvrit : sur le seuil j'aperçus un prêtre, et derrière lui, dans l'autre chambre, plusieurs femmes tenant des cierges. Celait le viatique qn'on apportait à la mourante. Je ne suis pas impie, mais à cette vue, l'enfer que j'avais dans le .cœur se révolta. J'allai brusquement au devant du vieillard :
— Cette femme est a moi, monsieur, lui dis-je en l'arrêtant; personne ne lui parlera en ce moment.
— Cette femme est à Dieu, a qui nous sommes tous, répondit le piètre d'une voix calme et grave ; si vous voulez vous placer entre le maître et sa créature qu'il appelle à lui, faitesle comme un chrétien. Priez pour celle qui bientôt priera pour vous dans le ciel!
Il accompagna ces paroles d'un regard devant lequel se baissa le mien. En face d'un lit de mort, la religion est souveraine ; je l'éprouvai, car une honte soudaine se mêlant a ma fureur, je me rangeai pour laisser passer cet homme qui venait au nom d'un Dieu dont la tempête m'avait parlé plus d'une fois. Profitant d'une lueur de vie qui briliâit encore au front de Blanche, il commença sans retard son ministère. Je voulais m'éloigner, car je ne sentais dans mon cœur ni religion ni miséricorde, et il me semblait que ma place n'étaft pas la. Les femmes agenouillées dans l'autre chambre me fermèrent le passage ; je n'osai sortir. Au milieu de ces étrangères qui pleuraient et priaient, je restai seul debout, sans larmes ni prières. Une seconde fuis le regard du vieillard s'arrêta sur moi ; une seconde fois je me sentis vaim u, et je me misa genoux; mais si mon front se courba, mon œil resta sec et ma bouche muette. Les oraisons du prêtre, les sanglots d' Antoinette, les soupirs de plus en plus étouffés de celle que j'avais tant aimée, laissèrent mon cœur aride comme font les vagues de la grève qu'ils arrosent. Dans ce mur si cruellement éprouvé, il ne restait plus qu'une seule veine palpitante H féconde, celle de la vengeance. A la vue du portrait que je froissais dans ma main en le dévorant du regard, mais eirle cachant à tous les yeux, cette veine venait dé s'ouvrir pour ne se refermer jamais.
La triste cérémonie achevée, tout le monde se leva et sortit; seul je restais à genoux, aveugle et sourd à ce qui se passait. Le prêtre s'approcha de moi. 11 avait été le confesseur de Blanche ; il savait tout.
— Cette heure terrible, me dit-il, doit être une heure de réconciliation et de miséricorde. Vous avez joint vos prières aux nôtres; que le ciel vous en récompense! Mais sans la
charité, la prière est-elle complète? Cette pauvre femme paraiira-t-clle devant son juge chargée de votre colère? Lui refuserez-vous, quand elle va mourir, une parole de pardon?
11 m'avait pris la main, et je me laissai conduire près du lit. !.';;gonie faisait des progrès si rapides, que d'un instant à l'autre la figure de Blanche se décomposait, et revêtait une expression plus funèbre. A cet aspect, je devins faible, et je sentis un flot de lui mes monter de mon cœur à mes yeux. Emu d'une irrésistible pitié, je me penchai vers cette belle moitié de ma \ie que j'allais perdre pour toujours. J'approchai mes lèvres de son front baigné de sueur par l'haleine delà mort, et d'un accent que brisait la douleur :
— Blanche, lui dis-je, peux-tu m'entendre"? Cest moi ; c'est George.
— Henri, me répondit un souille plutôt qu'une voix. Je bondis en arrière.
— Que Dieu lui pardonne ! m'écriai-je, et je m'élançai hors de la chambre.
Un moment après, on vint m'annoncer la mort de Blanche, dont le dernier soupir s'était peut-être exhalé avec le nom de son amant. Sa sœur et son confesseur gardèrent fidèlement son secret; je ne pus rien savoir. Le jour même, laissant à d'autres le soin de lui creuser une tombe, je quittai Cherbourg. La morte était à Dieu, comme avait dit le prêtre, et je ne pouvais frapper un cercueil; mais -l'homme vivait sans doute encore, et lui m'appartenait. Il me fallait sa vie pour mon honneur ; je, le jurai par un de ces sermens qu'on ne viole pas. Où le chercher cependant, et comment l'attendre? Son portrait et le nom de Henri étaient les seuls indices qui pussent me mettre sur sa voie, car a qui m'adresser sans publier ma honte? Heureusement, l'instinct de la vengeance est infaillible. Sur le médaillon était la date de Paris et le nom du peintre. J'accourus à Paris; je lis une tache a la miniature, et j'allai i liez cet homme'.
— Un de mes amis dor.t vous avez peint le portrait, lui dis je, m'a charge de vous l'apporter pour y faire une réparation.
11 jeta les yeux sur l'ivoire, et, après une seconde de réflexion, le nom que je poursuivais s'échappa de sa bouche. Ce nom, faut-il te le dire, et ne i'as-tu pas déjà deviné?
Sordeuil se leva, ouvrit un bureau, et y prit un médaillon qu'il présenta à son frère.
— D'Épernoz! s'écria Léopold en baissant la tête.
— La trace trouvée , reprit George , le reste était facile. J'appris que depuis quelques mois d'Épernoz avait quitté le service pour se marier, et qu'il habitait Paris. J'allai l'attendre à sa porte. Il sortit enfin ; mais il n'était pas seul , sa femme l'accompagnait. A cette vue. ma main prête pour l'outrage resta paralysée. Cette femme est jeune et belle, comme lu sais. 11 l'aime sans doute, me dis-je. Celle pensée illumina soudainement mon esprit et ouvrit à ma vengeance une route imprévue. Les fortes passions son! patientes , parce qu'elles sont sûres d'elles-mêmes. Mon plan fût fait aussitôt ; je le maris nuit et jour, et j'en combinai les moindres détails avec une prudence inouïe. Sous prétexte de rétablir dait s le Midi ma santé altérée par une campagne pénible , j'obtins du ministre un congé illimité. Tout le monde me crut parti pour Nice. Toi-même, qui états alors a Nantes, tu fus trompé comme les autres. Ayant passé ma vie sur mer ou dans les ports, personne ne me connaissait à Paris; ainsi aucun obstacle de ce côté. Tout rtfe servit d'ailleurs. Il se trouva qu'un de mes amis, a qui j'ai sauve la vie aux Antilles, fréquentait le monde que voil ici d'Épernoz. Sur ma demande , il m'y iu-' troduisit sous ce nom de Sordeuil qui a appartenu autrefois à i i lie famille. Bientôt j'y rencontrai l'homme pour qui je m'abaissais a cette vie de mensonge. Je me liai facilement avec lui, car la frivolitéde son caractère en exclut la défiance et le rend peu réservé dans le choix de ses amis. Nous devînmes intimes, et sa maison me fut ouverte. Il y a huit mois ipie ( cla dure. Léopold; huit mois que je marche . que je rampe dans ce sentier d'embûches et de trahison; mais au-
DE UERNAKD.
.jounl fini jf suis an:vi demain jr pour? :s reïsvet la Lie et me purifier de celle houe dont je oie suis volontairement souillé. Le sang lave tout.
Dn triomphe sauvage éclaira la sombre ligure de George. Son frère, que ce récit avait plongé dans une morne si le regarda quelque temps en silence.
— Que prétends-tu faire? lui dit-il enfin; je ne te comprends pas, et pourtant les paroles m'effraient. D'Épernoz t'a mortellement offensé; mais il n'est qu'un moyen d'effacer une pareille injure.
— En duel, n'est-il pas vrai ? répondit Sordeuil avi un aèrent de dédain. Rassure-toi, je ne l'assassinerai pas. Mais, enfant, sais-tu ce que c'est qu'un duel? c'est un coup de dé dont la vie est l'enjeu. Qui te d'il que je ne perdrai pas?Oui, certes, cette partie se jouera; ma ni je l'égaliserai. Je rendrai à cet homme l'outrage que j'en ai reçu, je lui tuerai l'âme en attendant le corps; ou, si je durs mourir, je lin laisserai au cœur une de ces blessures qui ne se ferment que dans la tombe.
— Que veux-tu donc? su no::i du (ici !
— Honte pour honte, déshonneur pour déshonneur , infamie pour infamie ! Ce que je veux , c'est la vengeance avanl le combat et à l'abri de ses hasards. Cette vengeance si profondément conçue, mûrie avec tant d'amour , je la possède enfin. Quelques moinens encore, et j'aurai accompli ma mission, implacable comme la justice, comme elle sans faiblesse »i remords. Grâce à cet homme, j'ai trouve l'âdullèn dai : mes foyers. A son tour maintenant
— C'est donc Clémence que tu veux perdre? s'éuia l'étudiant en se levant impétueusement.
— Je la plains, elle est innocente ; niais elle se trouve sur ma route; il faut reculer eu l'écraser au passage, el je ne reculerai pas.
Sordeuil tirade sa poche un éventail et le jeta sur la lablc avec un sourire mélancolique.
— Elle est dans ma main , reprit-il, comme va éventail était dans h sienne, et je la briserai corn ,, i lie t'a bi is -. ! a vie est un jeu cruel; victime ou bourreau , voilà la sei ternative.
— Elle t'aime donc? interrompit Léopold, donl les joues se couvrirent d'une froide pâleur.
— L'abîme attire. D'ailleurs, depuis huit mois, j'ai dirige vers ce but unique toutes les puissances de mon âme, el vouloir, c'est pouvoir. Penses-tu que beaucoup de femmes eussent résisté jusqu'à ce jour?
L'étudiant prit l'éventail el le contempla quelque I ; avec un muet désespoir, puis, par un débordement soudain des sentimens qui lui torturaient !e cœur :
— Elle t'aime el tu veux la perdre! s'ccria-t-il ; et tu me parles de cela froidement, comme d'une < hose possible el humaine! Cela ne sera pas, George, tu ne commettras pas celte lâcheté... oui. cette lâcheté I Celui qui frappe une femme esi un lâche! Provoque d'Épernoz; lue-le, le ciel sera j
cette rencontre. Mais clic, éparj ne-la . que l'à-t-< Ile fail ?
— Et toi, épargne-moi tavertueuse indignation. Que pourrais-ru me dire que je ne me sois pas dit déjà? Oui, l'action que je médite esl horrible; mais,loul horrible qu'elle soit, je la commettrai. J'ai pitié <le celte femmo, mais la haine que j'ai pour lui esl plus forte que cii tr pitié. Chaque lois qu'il m'arrrve d'hésiter, je n'ai qu'a me rappeler le lit de mort de manche, mon cœuralors devienl de fer. Tu ne sais donc pas' 'i'"'.^ l'aimais, Blanche I et qu'il me Ta prise, et qu'il l'a luee, car ,'ii(. esl morte de chagrin en apprenant sou maria - ; il s en est vanté devant moi. Tu ne sais pas qu'il a fail de celle à qui j'avais donné mon nom une créature perdue et déshonorée, dont, par mépiis.je ne porte pas même le deuil. Et m veux qu'aujourd'hui j'écoute une compassion vulgaire! tu veux que je remette a cet homme une partie de la peine; que, salisiait par sa mort, je lui fasse grâce de la torture! Non .- ce que j'ai souffert, il le souffrira: cela est juste. Unsi donc, laisse cette femme subir sa destinée; car. intercédci pour elle, c'est intercéder pour lui, el je ne pertse pas qu ! tu
''(.'SCS.
— Eh bien ' reprit Léopold d'une voix brisée par l'émotion, je ne dis plus | race pour elle, mais grâce pour moi !
— Pour toi:
— Je l'aime!
— Enfant ! 11 y a quinze jours, tu l'as vue pour la p fois.
— Je ; .
— A ion âge, on aime toutes les femi
Trélari prit les n.-ains de son frère t les si rranl dans les avec mie angoisse inex] rim
— Je l'aime, le dis-je; tue-moi, mais ne la déshonore pasl En ce i t, ufl bruitdepasel la voix d'une personne
qui parlait au di l'anti-
chambre.
— Ces! lui. dil Sordeuil, j île ri me une femme devine l'approche di --,,11 amant. Il ne faul qu'il te voie.
Par un mouvement instinctil aussi rapide (pie la 1 Léopold saisi! l'éventail, qui était sur la table, et s'élança dans la chambre a cou 'lier, dont son frère lui ouvrait la porte.
D'Épernoz entra de l'air cavalier qui lui était habituel. Avec la familiarité d'usage entre amis, il jeta son chapeau sur le divan, enfourcha uni el s'assii à la manière de
Napoléon au bivouac d'Au teriitz.
— Mon cher, dit-il a! 1rs, voulez-vous suivre un sage conseil? Ne vous mariez jamais.
Rentré subitement dans mil accueillit par un
sourire complaisant ce préambule, qiy d'ailleurs piqua sa curiosité.
— Quel dégoût de votre état vous a pris? répondit-il.
— On croit épouser une jeune fille douce et bonne; on se trouve uni à un être caprii i ux, fantasque, intolérant.
— Je croyais madame d'Épernoz le modèle des femmes, el je vous : même plus heureux en mari;
•ne le i! : lus,
— Voici de l'à-propos, lorsqu'on ce moment n ème je rii ..s de jouer le rôle le plus ridicule qui soi, au monde, surtout pour un mari; le rôle d'amant passionné, suppliant el (Conduit.
— Après Mère aventure d'hier au ;,dr...
— Oui, parlez-moi d'hier.. Je ne souhaiterais pas à mon plus mortel ennemi une soirée pareille. Décidément, men cher, madame Javerval m'ennuie à périr. Figurez- vous d'abord qu'elle avait un chapeau bleu. Connaissez-vous rien d'affligeant comme un chapeau bleu? Déplus, sur ce chapeau, unepn fusion de plumes si extravagante qu'on eùidii uache d'une mule aragonaise. El comme elle a l'habiti battre la mesure a faux ,;\. c se. tète, toute la soirée cette botte de plumes a valsé ou sautillé-, suivant le mouvement, à deux pouces de mes yeux, si bien que j'ai encore là migraine. Autre grief : Madame Javerval devienl préci ius 1, inl :.',. utielle, comme elle dit ; il lui faudra bienl t des bas de la couleur de son chapeau. Ne m'a-t-elle pas demandé hier si j'aimais stock, fïlopslock! Comment voulez-vous qu'une passion résisteàcela? Enfin, ce bon Javerval me lait de la peine.Je
ro tr sic.) éeriu; quand je continuerais de la sorte jusqu'à la tin du monde, ce serait toujours la Bref, « e matin, après avoir ruminé longtemps sur ce chapitre, ■ j\oaN résolu, pour conclusion, de rentier 1 •. 1 Olljugal. Au premier mot d'amer, j'ai trouvé :11m figure glaciale, un mélange d'ironie et de sévérité qui semble prendre sa source dans quelque implacable ies-, ntim snt. Ma belle-mère étaitCorse ; je crains que sa fifls n'ait hérité de son sang orgueilleux el vindicatif. . — Penseriez-vous que madame d'Épernoz, croyanl h une justification dans votre con luite...
— Clémence esl la venu même!... Mais toul commencent par la verlu. Que VOUS dirai je? Je nains, sans savoir quoi, .le crois que je deviens jaloux.
— Allons donc ! Je vous connais des principes trop a une philosophie trop solide.
— Riez, célibataire, que vous êtes I Je vous dis que les fumées d'Orosmane me montent au cerveau. Et savez-vous quel
LA PELXE DC TALION
loi
est. mon Nérestan? Cejpuvcncel que vous avez vu hier au soir chez madame d'AgencsL
— M. Trelan? dit G orge en baissant la voix
— Lui-même. Voilà quinze jours que ce pelil Bas-Normand nous es! arrivé par le coche, et en voilà douzeau moins qu'il est amoureux de ma femme. Il ne perd pas de temps, comme vous voyez, et il joue raids sur table. C'est un de" ces chérubins d-'amour qui feraient volnntiersde leur cœurune cocarde.. Deux ou trois fois déjà, je l'ai surpris en extase devant Clémence eommedevanl une" madone. L'enfant n'est pasd reux; mais la vengeance est le plaisir des femmes comme celui des dieux, et tout instrument peut lui paraître bon.
— Ainsi, vous êtes jaloux, dit Sordcuil avec un étrange sourire.
—Ces' i iaui mp d'honneur que je faisàcet écolier, n'est-ce pas? Mais ce que je prends pour de la jalousie, n'est pt ohablement que du dépit. Mon échec de ce matin m'a piqué au jeu. Plus j'ai été rudement repoussé, et pins je tiens à une réconciliation, j'entends une réconciliation tendre et complète.
— uni vous arrête '
— V.ms ne rirez pasde m. i, n'esl-il pas vrai?
— Pourquoi donc?
— C'est que vous ignorez l'état des choses; le voici. MYtant marié par raison et non paramour, j'avais le désir assi z naturel d'alléger nies chaînes, de conserver, mari, mon indépendance de gan m; en conséquence, j'avais adopté le Systèmed ' l'appartement séparé.
— Système excellent!
— Absurde! Vous l'àllez voir. Madame d'Épernoz s'est si bien habituée a l'isolement auquel l*ont condamnée' d'abord mes fantaisies de liberté, que tous les soirs son appar ! se transforme en une citadelle fermée, verrouillée, barricadée, je i rois, et dont je suis exclu.
— Quel enfantillage! N'avcz-vous pas vos droits!
— Mes droits! vous moquez-vi us de moi? Vous voudriez, sans doute, que je. vinsse, ave- renfort d'huissiers elle code à la main, signifier à ma femme de me donner accès dans le sanctuaire matrimonial! Quand l'orage souille, l'homme prudent ne s'y expose pas. Les i. pressions féminines sont pas-
age, et je vais attendre le beau h Font; inebleau.
— Vous partez? demanda Gc )rge.
— Ce soir. J'ai une affaire là-bas qui nie retiendra quelques jours, pendant lesquels la cruauté de madame d'Épernoz s'adoui ira, j'espère.
Lodomestiqui di Sordeuil erilra et remit une lettre à spn maître, En jetant 1 ■> yeux sur l'adresse, le marin éprouva une émotion si vive qu'il rougit; il se leva, s'approclia de la fenêtre, et lui «e peu de mots (racés d'une main qui avait tremblé en h s écrivant :
« Je suis folle, mais je crois à votre honneur. Ce soir! »
— 11 a rais, o, se dit George, c'i i le sang corse qi
En écrivant, elle a pensi ;ï madame Javerval bien plus qu'à moi. Mais que m'impi rté?
— s quoi rêvez vous ? demanda d'Épernoz en riant^ voilà un billet doux qui vous ém ut furieusement. Nous venez de rougir d'une façon toui-à-fait sentimentale.
Sordeuil cacha la lettre dans la poche de son gilet.
— Tous parlez donc ce soir pour Fontainebleau? reprit-il d'un air pensif.
— Oui. J'ai déjà annoncé chi /. moi mon départ. J'avais même conçu ;i cet égard un projet; mais ce serait un enfantillage.
— Quel projet /
— Pendant mon absence, je suissùir que madame d'Epernoz, adoptant le pied de paix, se départira de ses précautions accoutumées; le pont-ievis restera baisse, là herse levée; en un mot, la forteresse deviendra abordable. Je voulais donc, au lieu de partir réellemeut, revenir au moment où l'en m'aurait le moins attendu; celte nuit, par exemple, (.'est presque aussi bête, que le cheval de Troie, je le suis-, mais quand on est à la parte, on voudrait se métamorphoser en mouche atin
d'entrer par la serrure. D'ailleurs, bi< n des circonstances se" raient pour moi, la nuit, le mystère, la surprise.
Sordeuil resta quelque temps avant de répondre. Ses veux fixes, les plis mobiles de son feont, annonçaient une lutte intérieure, que termina une de < es résolutions violentes par lesquelles on joue sa vie sur un coup de dé,
— Votre projet, dit-il, me semble fort bien imaginé, et je ne comprends pas que vous hésitiez.
— .Sérieusement ?
— Sérii us."-;.
— Vous ne trouvez pas que c'est du vieux mélodrame?
— Toutes i s femmes aiment ces coups de théâtre.
— C'est vrai, et puisque vous m'approuvez...
— Que risquez vous?
— El puis, il y a là dedans un air d'aventure qui me plaît. 11 me semble que ji suis i m ore garçon. Clémeiu e est bonne au fond: ce matin elle m'a traité sévèrement : elle se le reprochera peut-être, el je veux saisir l'instant de la réaction. C'est décidé; ce soir j'imite Henri l\. jeconquieis mon royaume.
i toujours aussi amusant que de lire Rlopstocl» avec madame Javerval.
Le frivole jeune homme se leva, se mira dans la glace en rétablissant l'harmonie de sa coiffure, el prit son chapeau.
— Je sors avec nous, dit Sordeuil. qui, en voyant approcher ledénoùmenl du drame, voulut éviter un nouvel entretien avec Léopold.
Au bruit de la porte qui se fermait, l'étudiant s'élança de la chambre Où il s'était caché, sortit à son tour, monta dans un fiacre el suivit le cabriolet où son frère venait de s'asseoir à côté de d'Épernoz. Arrivé au boulevard, il s'assura que la voiture dont il épiait la marche tournait à gauche et eonti* nuait sa route derrière la Madeleine. Cessant alors sa poursuite, il se lit conduire dans la rue de Provence, où demeurait madame d'Épernoz.
Les dangers extraordinaires inspirent parfois aux caractères habituellement timides des décisions dont l'energie-égale !.i soudaineté. La confidence que venait de recevoir Léopoid, et la conversation dont il n'avait entendu qu'une partie, l'électrisèrent en le foudroyant. Au milieu du/chaos de son esprit, deux sentimens rivaux, l'attachement voisin du fauastime qu'il portait à son frère depuis l'enfance, el teculte plus récent, mais non moins exalté, qu'il avait voué à madame d'Epernoz, ■ . di . gèrent lumineuxi omme deux phares qui, pendant une nuit d'orage, signalent aux marins la route à suivre et les écueils .i éviter. Exagérant, s. ion l'usage des nobles coeurs, la faute involontaire qu'il avait commise en introduisant dans sa famille le séducteur de Blanche, il en conclut, pour lui-même, le devoir de la réparer, et de concilier cette expiation avec le dévoùmenl dont son amour lui faisait une loi.
— \ engi r mon frère, sauver clémence! se dit-il en formulant sa résolution parcelte devise, comparable aux crisd'artienl les* chevaliers pour marcher au combat. L'esprit calcule, le cœur improvise. Pressé par l'imminence du péril el sans prendre le temps de combiner les moyens d'atteindre son double but, le jeune homme -e jeta plutôt qu'il n'entra dans la maison dont il n'avait franchi le seuil que bien peu de fois, et jamais sans une amoureuse terreur.
Madame d'Épernoz était as; ise dans son salon, seule et pensive; entre le devoir et la vengeance, son àme flottai! comme un.- b.uque sans gouvernail, qu'une vague éloigne du rivage, dont une autre la rapproche parfois, et qui, dans celle lutte inégale, dérive de plus en plus vers la pleine met où l'attend la tempête. En attendant annoncer M. Trélan, elle se leva, jeta un regard de courroux au domestique qui laissait , sa so itude, el resta debout, l'œil sombre, le front hautain, le maintien glacial. A la vue de celle pour qui son cœur nourrissait u ic passion aussi riche de désirs que pauvre d'espérances, l'amour d'Olinde pour Sophronie, l'étudiant
devint immobile à son tour. Il chercha son r -âge et ne le
trouva plus, L'étrani été de sa mission lui \im a l'esprit el la lui rendit formidable. Peur perdre une femme, i! est des pa-
DE BERNARD
rôles banales, faciles a retenir el que lous les hommes savent de bonne heure; pour la sauver, le vocabulaire est pins stérile, car e'est là une œuvre peu en tisane. Troublé par l'accueil décourageant dont il se voyait l'objet et qui semblait lui demander la raison de cette visite importune, Léopold balbutia quelques paroles sans suite, puis, s,'accrocnant à une inspiration soudaine, comme l'homme qui se noie à la corde qu'on lui jette, il tira de sa poche l'éventail qu'il avait pris chez son frère, et l'offrit en silence à madame d'Ép rnoz. A celle vue, la jeune femme tressaillit comme si on lui eût présenté un poignard ; mais domptant aussitôt son émotion, elle fixa sur l'élève en droit un regard plein de pensées orageuses.
— Vous l'avez perdu au bal , dit Trélan , à qui une généreuse délicatesse inspira ce mensonge ; je l'ai trouvé, madame, et je vous le rapporte.
Clémence prit l'éventail qu'elle -avait oublié dans la main deSordeuil, eU'ouTranl avec une affectation u'insoucianc'c, qui lui coûta un effort surhumain :
— Je vous remercie, répondit-elle, mais il était asse* inutile que vous prissiez cette peine : dans l'état où je le vois, il ne peut plus me servir.
— Il est brisé, reprit le jeune homme avec un triste sourire, brisé comme un cteur.
— Voilà un propos de lendemain de bal. Ces jours-là, on est toujours mélancolique. Moi-même je me sens maussade et souffrante. J'avais dit qu'on ne reçut personne.
A cette espèce de congé, Léopold rassembla toute son assurance.
— Un mot, de grâce, madame, répliqua-i-il ; vous me renverrez ensuite; mais, je vous en conjure, écoutez-moi, et pardonnez à mon émotion l'inconvenance que vous trouverez peut-être dans mes paroles, l'rès de vous je me sens toujours troublé, maintenant plus que jamais. Cependant j'aurais si
• besoin de courage! Je donnerais ma vie pour ne pas vous déplaire, et je vais peut-être vous» offenser.
— Alors je vous éviterai cette faute en ne vous écoutant pas, reprit madame d'Epernoz, empressée de se dérober à une conversation dont le sujet ne pouvait être qu'embarrassant pour elle.
— Vous craignez que je ne vous parle de mon amour, s'écria Trélan en s'exaltànt à ses propres paroles, comme un soldat s'enivre à l'odeur de la poudre; rassurez-vous, madame, je ne vous dirai pas que je vous aime. Que vous importent mes rêves et mes souffrances?. le n:vous parlerai pas de moi, mais de vous, de vous seule, de vous pour qui je voudrais mourir.
Clémence s'approcha de la cheminée el porta la main au cordon de la sonnette, geste puéril auquel, de son coté, l'étudiant répondit par un geste d'écolier, en se jetant à genoux, car la jeunesse se plaît aux allures romanesques ainsi qu'aux poses dramatiques ; à vingt ans, un séducteur est aussi prodigue de génuflexions qu'une vieille dévote, et le cordon de la sonnette paraît d'un merveilleux secours à l'imagination cffarouchable d'une femme vertueuse.
— Sortez, monsieur, dit madame d'Epernoz, qui crut devoir corroborer de cette phrase de convention sa menaçante pantomime.
— Vous ne me comprenez pas, s'écria Léopold en étendant vers elle ses mains suppliantes. Je ne vous demande rien, madame, je ne vous dis pas : Aimez moi ! Notre cœur est un trône dont je suis indigne; mais un autre en est-il plus digne que moi ?. Peut-être le croyez. -vous, et je dois vous détromper. Ne me regardez pas ainsi, vos yeux m'ôtenl la force de parler.
— Expliquez-vous, répondit la jeune femme avec un nielange d'impatience el de confusion.
— Vous êtes si belle! continua l'amoureux de dix-huit ans d'une voix tremblante; tous ceux qui vous voient vous aiment. Eh bien! si, dans le nombre, il se trouvait un homme qui eût osé sortir de l'adoration silencieuse qu'on doit aux anges, ne l'écoutez pas, car ses paroles sont empoisonnées ; son amour est un abîme tapissé di fleurs: ne vous baissez pas pour les cueillir, le pied vous glisserait el la no. ri est au fond.
Ignorant qu'en certain cas les Femmes pardonnent plus volontiers une offensé qu'un conseil , fort d'ailleurs de son In-
tention héroïque, le jeune homme allait poursuivre sa harangue, dont l'emphase- trahissait des habitudes rbétorii non encore effacées par l'usage du monde; madame d'Epernoz l'arrêta court par un de ces sourires qui, si toutefois une comparaison anacréontique esl permise aujourd'hui, sont aux lèvres d'une jolie femme ce qu'est l'épine à la rose.
— Je vous croyais élève en droit et non en théologie, ditelle ; mais votre altitude nuit à voire sermon. Un prédicateur ne se met pas à genoux ; à défaut de chaire, prenez du moins ce fauteuil.
Navré de celte raillerie, Léopold se leva brusquement, et, repoussant le siège que lui présentait une ironique politesse :
— Au nom du ciel, reprit-il, ne me traitez pas ainsi. In affreux danger vous menace; il s'agit de votre réputation, de votre bonheur, de votre vie peut-être.
Clémence contempla l'étudiant d'un air étonné.
— Le sermon se change en énigme, dit-elle. Je n'ai pas plus d'intelligence pour l'une que de goût pour l'autre.
Trélan hésita quelque temps, comme si un violent combat se lût livré dans son esprit; enfin, d'une voix entrecoupée :
— Est-il vrai, demanda- t-il, que vous aimiez monsieur de Sordeuil?
A cette question inouïe, madame d'Epernoz rougit et pâlit sui ce'ssivement; puis, se redressant avec une majesté de reine, elle foudroya l'étudiant d'un superbe regard et se dirigea vers la porte du salon. Au moment où elle l'ouvrait, son mari parut sur le seuil. 11 y eut un instant de silence et d'immobilité. D'un regard scrutateur et déliant, d'Epernoz interrogea la ligure et le maintien des deux autres personnages. L'émotion visible de Trélan, qui paraissait cloué sur le lapis, lui inspira des appréhensions que dissipèrent en partie la contenance courroucée et hautaine de Clémence. Se rangeant pour la laisser sortir, sans lui adresser ni en recevoir une seule parole, il referma la porte, s'avança d'un air sérieux vers le visiteur désappointé et lui fit subir de nouveau, de la tète aux pieds, un examen aussi minutieux (pic l'inspection à laquelle un seigent instructeur soumet une recrue. Tout à coup, un sourire aigre-doux desserra ses lèvres, et ses yeux restèrent fixés pendant un moment sur la jambre droite de Léopold.
— Monsieur Trélan, dit-il alors en accompagnant ses paroles d'un regard persiffleur, voas êtes jeune, et je vais vous donner un conseil. Une autre fois, lorsque vous voudrez vous prosterner aux pieds d'une femme, ce qui, entre nous, esl d'un goût un peu suranné, choisissez mieux votre-, place. Sachez qu'on ne se met jamais à gensux près d'une t»>le, à ouvrage ; il en tombe toujours mille brinborions aussi traîtres que les bijoux indiscrets.
Machinalement, le jeune homme porla les yeux sur son genou, auquel s'étaient attachés plusieurs brins de laine île différentes couleurs, semblables à d'autres épais sur le tapis et à un ouvrage de femme posé sur la table. Cette vue achevant de le déconcerter, il resta la tête baissée au lieu de repondre. D'Epernoz s'approcha de la cheminée, chauffa les semelles de ses boites l'une après l'autre, siffla un motif de Rossini. el reprit d'un Ion de plus en plus provoquant :
— Il est ir.ds heures; n'allez-vous pas à l'école aujourd'hui? .levais précisément au faubourg Saint-Jacques; si vous voulez, je vous mettrai devant votre classe. 11 ne faut pas vous faire donner un pensum.
La première surprise passée, un éclair traversa l'esprit de
I eopold.
— Elle n'a pas voulu nfentendne, se dit-il, et si je n'ôte pas tout prétexte à la vengeance de mon frère, elle est perdue. 11 n'est qu'an seul moyen de la sauver, c'est île tuer cet homme.
Relevant alors ses yeux, plus hardis à délier un adversaire qu'à supporter le regard d'une femme.il fu deux pas en avant, et d'une voix vibrante ;
— Vous êtes un insolent ' s'eeria-t-il.
A son tour, d'Epernoz demeura interdit. I ne pareille proadressée par lOUl aune qu'un enfant de dix-huit ans, se foi attiré un prompt châtiment ; unis, avec un inférieur, toute querelle est embarrassante, car la vanité ne peut qu'en souffrir. L'âge de l'élève en droit Impliquait une de ces
LA PEINE DU TALION
inégalités devant lesquelles, plutôt qu'en face d'un ennemi redoutable, recule le courroux d'uu homme d'honneur. Par respect pour lui-même, le mari se contint, et, laissant tomber sur celui qui venait de l'insulter le regard de pitié qu'un lion pourrait jeter à un chevreuil belliqueux :
— Vos professeurs vous ont mal élevé, répondit-il ; si j'avais ici des verges, je réparerais leur négligence.
— De vous a mol, répliqua l'étudiant pâle de colère, il ne doit pas ê;re question de verges, mais d'épées ! et cela quand vous voudrez !
— Vous mériteriez encore une férule pour ce propos, reprit d'Ëpernoz, dont le sang-froid railleur semblait s'accroître avec l'emportement de son interlocuteur. En véi ité, votre éducation est tout-à-fait manquée. Apprenez, monsieur le bachelier, qu'on trompe un mari quand on peut, mais qu'on ne l'insulte jamais.
— Ce sont les lâches qui trompent! Si tel est votre usage, il ne sera pas le mien !
D'Ëpernoz se mordit les lèvres comme un homme qui sent sa patience près de lui échapper. En remarquant ce symptôme. Trélan reprit d'un ton encore plus insultant :
— Je né suis pas plus d'humeur à recevoir vos conseils qu'à supporter vos sottes plaisanteries sur mon âge ! Il y a trop longtemps qu'elles me fatiguent! Je vous déclare que je m'en trouve offensé et que vous m'en rendrez raison !
— Cela sera plus facile que de vous rendre la raison, dit l'homme du monde en riant au nez de l'écolier.
— L'heure, le lieu et les armes? demanda celui-ci d'un ton solennel.
— L'heure!... dès que vous aurez de la barbe;, le lieu...
— Si vous ne me répondez pas sérieusement, si vous ne, fixez pas sur-le-champ une remontre, je vous y forcerai malgré vous !
— Comment cela?
— En vous insultant publiquement.
— Il est complètement fou, se dit le mari. La peste soit du lycéen ! Me battre avec lui, c'est me couvrir de ridicule. D'un autre côté, il commence à m'échauner les oreilles.
— J'attends votre réponse, ditLéopold, immuable dans sa résolution. Si vous m'en croyez, nous terminerons cela aujourd'hui même. Il n'est que trois heures, et il n'y a pas fort loin d'ici au bois de Boulogne.
— Aujourd'hui, cela est impossible : j'ai pour ce soir un engagement auquel je neveux pas manquer.
— Demain, alors?
— Demain soit, et allez au diable jusque là, s'écria brusquement d'Ëpernoz, dont la patience était à bout. Demain matin, à neuf heures, derrière la Muette ; puisqu'il vous faut absolument une correction, je vous la donnerai malgré mon peu de goût pour le rôle de frère fouetteur.
Léopold prit son chapeau, et se couvrant d'un air grave :
— A demain ! répondit-il, et songez qu'un de nous ne doit pas rentrer vivant à Paris.
Cette phrase dramatique prononcée, il salua d'un léger signe de tète son futur adversaire, tout en le déliant du regard, et sortit du salon aussi fier que dut l'être David sur le point de combattre Goliath.
— Quel étratge original ! s'éuia d'Ëpernoz resté seul. Je le trouve aux pieds de ma femme, et à cause de cela, il veut me tuer! Je n'ai jamais été, de celle force. \oii;i un duel qui va me rendre la fable de tout Paris, quel qu'en soit le dénouaient. Vainqueur, je passerai pour un occiseur d'inno vaincu... Parbleu ! ceci serait par trop ridicule. Sur mon âme, je donnerais mon meilleur cheval pour que ce blanc-bec eût dix ans de plus.
— Clémence ! je vais donc me battre pour toi, disait de son côte le jeune étudiant en regagnant son hôtel dans un étal d'exaltation difficile à décrire. Si je tue cet homme, je l'aurai sauvé l'hi nneur; ;i je meurs, tu m'accorderas peut-être une larme. Quoi qu'il arrive, j'aurai rempli mon devoir. Fais ce qui. dois, advienne Que \poi
Ce soir-là, entre onze heures et minuit, un homme s'introduisit dans la maison de madame d'Ëpernoz, par la porte du jardin dont le mur bordait la rue de Trovence, à droite de la façade. Avecles voleurs et les architectes, les amans sont, sans contre dit, les personnes qui se rendent le mieux comptsde la distribution d'un logis. Le visiteur nocturne appartenait sans doute à l'un, de ces trois classes, car, malgré l'obscurité, il se dirigea sans hésitation à travers les bosquets chargés de givre et sortit de ce labyrinthe en homme qui avait fait une étude approfondie des localités. L'appartement de madame d'Ëpernoz était au premier étage et communiquait avec le jardin par un escalier dérobé ; arrivé devant la porte de cet escalier, le mystérieux personnage lira une seconde clef de sa poche et essaya d'ouvrir ; un verrou rendit ses efforts inutiles. La contrariété que lui lit éprouver cet obstacle inattendu se trahit par plusieurs secousses imprimées à la porte, et dont la violence croissante eût fini par jeter l'alarme dans la maison, si un nouvel incident n'y eût mis fin.
Au premier bruit qu'au milieu du silence de la nuit distingua son oreille depuis longtemps attentive, madame d'Ëpernoz sortit de sa chambre d'un pas chancelant, et ouvrit la fenêtre de l'escalier dont l'obscurité la protégeait. Se penchant en dehors avec précaution, elle jeta au visiteur impatienté un geste énergique qui lui ordonnait de se retirer; au lieu d'obéir, celui-ci calcula d'un regard rapide la distance qui le séparait de la fenêtre et les moyens d'y atteindre'. De ce côté, la façade, que surmontait une terrasse à l'italienne, était garnie d'une treille, dont la vigne, effeuillée par l'hiver, laissait à jour les échelons perpendiculaires. Appelant à l'aide son adresse de marin, Sordeuil, car c'était lui, s'élança comme s'il eût gravi l'échelle du grand mât , et avant que Clémence fût sortie de la stupeur où l'avait jetée ce mouvement, il se trouva près d'elle.
— Vous me faites horreur ! s'écria la jeune femme en se jetant dans la chambre à coucher, mais pas assez prompteinent pour pouvoir en fermer la porte. George s'y précipita sur ses pas; maître de la place, il resta immobile et silencieux, parcourant d'un œil sombre le théâtre où devait s'accomplir sa vengeance. Madame d'Ëpernoz s'était laissée tomber sur un fauteuil, muette de son côté, et haletante d'émotion.
— Personne ne vous a vu ? demanda-t-elle enfin d'une voix entrecoupée.
— Personne, répondit Sordeuil.
— Vous en êtes bien sûr? tous les domestiques ne doivent pas être couchés.
— Personne, vous dis-je.
— Vous allez partir ; je vous ouvrirai la porte de l'escalier, reprif-elle api es un instant de silence ; vous ni'obéirez n'estce pas? .
— J'obéis à votre lettre, dit George d'un ton froid.
— Avais-je ma tète en l'écrivant ? N'auriez -vous pas dâ comprendre le sentiment qui l'a dictée ?
— La vengeance, je le sais, et non point l'amour, répondit Sordeuil.
Ce doute et la manière ironique dont il fut exprimé allèrent plus avanl dans le cœur de la jeune femme que ne l'eussent fait en ce moment les paroles les plus tendres, les prolestalions les plus ardentes. Levant sur son amant un long regard plein de reproches, elle le contempla quelque temps en silence. La contrainte qu'elle- remarqua" dans son attitude, l'agitation contenue qui lui parut avoir avoir altéré ses traits, une foule d'autres symptômes attribués par elle à la passion dont elle se croyait l'objet, tirent tomber pièce à pièce l'armure sévère dont l'avait couverte une dernière réaction de vertu. Soumise à l'instincl d'un sexe fort habile à résister en face d'une, agression puissante, mais parfois, lorsqu'on ne l'attaque pas, tenté de se moins bien défendre, elle accorda au sourire amer de George ce qu'elle eût refusé peut-être à ses prières et à ses larmes.
— Ingrat, dit-elle, que nous ai je fait pour mériter des paroles si cruelles? Je veux que vous emportiez d'ici un remord:- de les a^oir prononcées.
DE BERNARD
Prenanl alors dans son seci taire un coffrel d'ébè l'ouvrit, en lira un médaillon et le«lui offrit.
— Voire portrait ! s'écria Geoi -
— Maintenant, croirez-vous ? riemanda-t-ellc en accompagnant ces paroles d'un sourire qui doublait le prix du présent.
Avant de répondre, Sordeui! contempla long-temps l'image qu'il avait sous les yeux, mais sans manifester aucun d< transports qu'eût fait éclater un amant véritable. I aissant enfin tomber sa main parmi geste morne, il leva sur CI un regard plein de tristi sse.
— M'aimez-vous? demanda-t-il.
— C'està vous dé me dire si vous m'aimez, réjSoti
avec un bouderie enfantine; vous ne songez pas seulement à me remercier. Qu'avez-vous donc aujourd'hui? Votreair i il sombre, votre voix émue. Vous est-i! arrité quelque chose?
— Non.
— Alors, pourquoi ne mè dites vous ricn'I^e senl
pas que j'ai besoin de vous entendre, qu'il faut me dire des paroles douces et tendres qui chassent la lièvre à làqu Ile je suis ea proie' depuis hier.
— Caprice de femme, répondit George; hier
que je vous adressais ces parole: de lendrt ise que vous me demandez aujourd'hui, ne m'avez -vous pas imposé silence?
— Caprice, dites-vous ; oh non ' mais besoin de mon ecc ir. —Madame Javerval m'ôte le droit de m'enorgueiflir d'un
pareil aveu, reprit le mari de Blanche eu redoublant d'ironie pour s'endurcir contre une émotion involontaire.
— Vous douiez de mon amour, et c'est la ce qui répand un nuage sur voire front, répondit Clémence, entraîné* par l'ardeur italienne qu'elle avait héritée de sa mère; peut-être vous ai-je donné le droit d'être incrédule, en vous avouant trop tard ma faiblesse. Mais qu'était-il besoin de paroles? IS'àviez-vous pas deviné mes yeux lorsque ma bouche était encore muette ? Maintenant, j'ai perdu jusqu'à la force de me taire. Cotte passion dont \. us m'avez poursuivie sans relâche, à la fin s'est imprimée dans mon me; elle est devenue.à la fois mon bonheur et. mon supplice. Toute ma vie i : la. Le reste n'est plus pour moi qu'en rêve insipide eu odieux, et je m'y livre sans lutter davantage-, le sorl le plus affreux dût-il en être le terme.
En face de cet amour abandonné, Sardeuil éprouva le sentiment poignant qu'inspirèrent àTyrrel les enfans d'Edouard, doucement endormis en attendant la mort.
— Le sort le plus affreux, répéta-t-il d'une voix ail oui, c'est souVent ainsi que i ela fit il.
— Pourquoi ce pressi lin nt? repril i adamc d'Épernoz avec énergie, car la faiblesse apparente des hommes inspire toujours aux femmes un redoublement —que craignez-vous ?*Si quelque infortune piane sur nous, c'est moi
qu'elle cloil atteindre. Vous n'avez risqué en m'aimai:! ni votre avenir ni votre honneur.
— Mou honneur!... peut-être! s'écria George, donl nérosité naturelle, pou .'< pi u réveillée, dissipait l'enh d'une vengeance sair
— \e bjjasuhémez pas, reprit la jeune femme, cl d'i doucement impérieux elle lui imposa silence. Devant ' 5»ard pli in (!'ame.ur qi i i hcrchail 1 1 s'n n, Sordeui I yeux;
— assassiner une femme! se dit-il. Puis, ri qui im-il la :
— CI. menée, reprit-il, si je mou avais trompée?
— Trompée! dit-cile en le regardant sans le i imprer.dre.
— Si je ne vous aimais pas.'
Madame d'Épernoz ne répondit que par un orgueilleux sourire qui altestaii la pi rfci lion avec laquelle le faux av;ii| joué sue l e jour.
— Si je voulais vous perdre? continua celui ci avec une sinistre énergie; si j'avais médité votre déshonneur, votre mort peut-être?
Glémi nce sourit de ncmi mu; rc iii eltc W ■ '■ :.i "; 'sseï -i'1' u ' l'n i enl i uneép
I pas la dupi i ■ ■ . m .'...■ :
la
ndis que son charmant visage affectait la résignation d'u martyr :
— Me voici prête, dit-elle, tuez-moi !
— C'est la vie et non la mort qui est dans ces paroles i dit (.' i i avec uni i puis, après au>ir Scoute nu instant : N'entendez-vous pas du bruit? de-
t-il.
d*J pnoï
— ' 'n «uivre la porte du salon, dit-elle, tout a coup frappée de terreur.
— C'est votre mari.
— Mon mari! je suis p • ! 1 1 la jeune femme fi udroyée.
George lui prit la main, et l'étreignant fortement dans la sienne :
— Enfant, dit-il tout bai, ne crains rien; ton amour t'a sauvée.
S'élançant ensuite d'un pas léger comme celui d'une ombre, il sortit de la chambre à coucher dont il referma la sacs bruit, descendit par la fenêtre de I-'escalier, aussi rapidement qu'il vêtait monté, el disparut un instant après à traver les arbres du Jardin,
Vit
— Léopold a raisi n, se dit Georgi en rentrant chez lui;
pour tuer mie femme qu'on n'aime pas, il faut le courag d'un lâche", et celui-là me manque.
11 passa ie reste de la nuit à mettre ordre à ses affaires, écrivit une lettre pour son frère, y renferma son testament , ;! à ce paquet le portrait de Clémence.
— Si je meurs, il le lui rendra, pensa-t-il.
CSHiié par celte généreuse résolution, il dormit plusieurs Meures d'un sommeil pai-i!>ie qu'il n'avait pas goûté depuis dix nio's. La matinée était avancée li r- qu'il se leva : sa première pensée lui d'ouvrir h fenêtre de sa chambre. Le ciel était pur. l'air vif et piquant; les arbres de l'avenue des Champs-Elysées, chart 5 d'une neige crisl I laquelle
rayons ^ans chaleur du soleil de janvier, s'allongeaient a droite ci à gauche, semblables aux Oies immobiles d'une procession de fantômes gigantesques.-
— Un beau jour pour se battre, se dit George; mais, la terre sera, froide pour celui qui mourra.
En ee moment un flaerc, qui venait fort lentement de la barrière de l'Étoile , s'a: rêt 1 devant la maison. Un homme eu il : ussitôl el traversa la contre-allée d'un pas rapide. A sa vue, Sordeui] nej ■.! retenir une exclamation de joie.
— ! il; le ciel est juste, puisqu'il me ite. Et il se précipitait! devant de lui, plus empresse
qu'un père qui, après dix ans d'absence, retrouve son - Les deux I ■ rencontrèrent sur l'escalier.
— Je viens vous demander un service, dit d'Epernoz. dont les vête ■ -aient en désordre tandis' que sa ligure portail les traces d'une vive agitation.
--.t'ai aussi quelque ehose à vous demander, répondît Geo ranl du regard.
—Tout ce que vous'voudrez : mai-- éi 1 ûtez moi d'an» viens de me battre.
— Vous battre! s'écria le mari de Blanche d'une voix tonnante; i eiais VOUS n'éi 'S pas
une sanguinaire sollii itude, il ouvrit la 1 celui qu'il regardait comme sa proie légitime, ej frissonna de farci rà lavue de quelqm s gouttes, de sang dont le gi'
— Merci de votre intérêt, répondit d'Epernoz: non, je ne suis pas blessé-, c'est le sang de mon adversaire que vous wjvs la. U est en bas dans un fiacre. I.e mouvement de la voiture lui a l'ail perdre connaissance, et, comme il y aurait du danger à le transporter jusqu'à la rue Saint-Jacques, j'ai pense que vous voudriez bien le recevoir chez VOUS
— La rue SaintJacques '
— Oui, c'est là qu'il demeure; c'esl «? petit jeune homme dont je >■ os parlai- hier, t éo|
' -'. . ria George qui jeta ce cri comme rugil un
la peine r/g talion.
loi
■ion. Attendez-moi là: dans un moment je suis à vous. Sans laisser a d'Epernoz le temps de sortir de la stupeur où l'avait plongé celte foudroyante révélation, il le poussa violemment dans l'appartement et l'y enferma. 11 ht- précipita ensuite dans l'escalier et connu jusqu'au Dacre dont il ouvrit la portière d'une main tremblante. Sur la banquette du fond, Léopoid était couché à demi, soutenu par l'étudiant qui lui avait servi de témoin ; le manteau dont il était enveloppé ne laissait apercevoir qu'une figure pâle dont les yeux, quoique fermés, révélaient, par la tension douloureuse des paupières, une muette et cruelle souffrance. Sur le devant de la voilure, M. Ja vénal, plus pâle encore que le blessé, se tenait immobile, une boîte a pistolets sur les genoux et une paire d'épées entre les jambes,
— Ah : monsieur de Sordeuil, quel malheur! dit le gros banquier en jetant un regard de compassion sur l'étudiant évanoui : un enfant de dix-huit ans'
Sans répondre, George, aidé de l'autre témoin, enleva son frère du fiacre, le transporta chez lui, et le coucha dans son lit. La fermeté du marin, familiarisé de bonne heure avec les scènes de sang, domina les émotions de la tendresse fraternelle. Tous les soins que réclamait l'état de Léopoid lui fuivnt prodigués avant tout, l'n médecin, appelé aussitôt, posa sur la plaie le premier appareil, déclara que la blessure, quoique grave, n'était pas mortelle, et qu'il répondait de la vie du blessé. En entendant cet arrêt, Sordeuil respira fortement, et retenant par le bras le médecin près de sortir :
— l'n moment, monsieur, lui dit-il, nous aurons encore besoin de votre ministère.
Revenu de sa première surprise. d'Epernoz avait appelé à son aide l'audace habituelle de son caractère; négligemment assis dans un fauteuil, tandis que tous les autres acteurs de cette scène s'empressaient autour de Léopoid, il affectait la pose d'un homme qui s'attend à tout et ne craint rien. En voyant s'avancer vgrs lui le frère de celui qu'il venait de blesser, il se leva d'un air calme. La contenance de George fut également froide et grave comme il convient à un homme prêt a jouer sa vie contre celle d'un mortel ennemi.
— Je suis le frère de Léopoid et le mari de Blanche, dit-il d'une voix basse et ferme, me comprenez -vous?
— Parfaitement, répondit d'Epèrnoz en souriant avec ironie; je suis a vos ordres.
George revint sur ses pas, et s'adressant à l'étudiant en droit assis auprès du lit où son ami restait couché sans connaissance.
— Vous avez servi de témoin à M. Trélan, lui dit-il, voudrez vous bien me faire le même honneur?
— Et vous, mon cher Javerval, dit à son tour d'Épcrnoz, il faut vous résigner à laisser refroidir votre déjeuner.
— Encore un duel ! s'écria le gros banquier en devenant verdâtrede blafard qu'il était.
— Restez près du blessé, dit George au médecin, nous vous appellerons lorsqu'il en sera temps. — Et d'un ton aussi calme que l'est celui d'un maître de maison faisant les honneurs de chez lui ,
— Messieurs, dit-il. passons au salon.
Les observations de M. Javerval et celles du j une étudiant fui ut arrêtées par une brève parole Me d'Epernoz.
— 11 n'est ni explication ni arrangement possible, leur dit-il; c'est un duel à mort! Autant vaut rester ici que retourner au beis.
Pendant ce temps, Soi deuil avait rangé lui-même les meubles qui eussent pu gôner ie combat. Le saloa prêt comme pour un Val. il \ fit i titrer son adversaire. Tous deux ôtèrent !e;ns habits et prirent les épées, entre lesquelles George choisit celle dont son frère s'était ser\i. Les témoins reslèreat debout aux deux portes de la chambre, ce champ-clos improvisé se trouvant trop petit pour les admettre sans danger pourejix.
Le combat fut court, mais terrible ; a la quatrième pas^ d'Epernoz, malgré son adresse, reçut un coup furieux, qui te perça de part eu part, et l'étendu sur le parquet. Au bruit que fi: son corps en tombant, le médecin quitta le che\et de 1 éopold et accourut. Après. avoir inspecté la plaie et suivi la direction de l'épée, il leva les yeux vers !e3 témoins niai* sans exprimer son opinion à haute voix. A la vue du' léger frémissement d'épaules qui accompagna cette muette et sinistre déclaration, d'Epernoz fit un effort, et se souleva en s'appuyant sur le tapis.
— Blessé à mort, n'est-ce pas? dit-Il d'une voix assez ferme, le coup a traversé les poumons, et avant un quart d'heure je serai étouffé; j'espère que le lycéen aura meilleure chanca que moi.
— X'oa, mon cher ami, vous ne mourrez pas, lui dit le banquier en se baissant pour le soutenir, tandis qu'il essuvait deux larmes qui coulaient le long de sa large figure effarée.
— C'est vous, Javerval? reprit le blessé, dont la voix sifflante annonçait Pépanchement intérieur du sang, —je vous aurai fait déjeuner bien tard; je vous en demande pardon. Ah! vous avez mis aujourd'hui votre émeraude! madame Javerval sera ce soir aux Français; ayez la bonté de lui expliquer la raison qui m'empêchera d'y aller; vous êtes témoin qu'il y a impossibilité absolue, et que je n'y mets pas de mauvaise volonté.
- — Je n'y manquerai pas, répondit le gros banquier, trop attendri pour chercher à comprendre ce qu'on lui disait.
D'Epernoz garda le silence pour reprendre sa respiration de plus en plus pénible; promenant ensuite tout auu*ir de lui un regarda demi fermé qu'il arrêta sur George, et se drapant, pour mourir, dans la fatuité des gladiateurs de Rome :
— Quant à vous, monsieur de Sordeuil, dit-il, ou biea monsieur Trélan, si vous le préférez, je ne peux' pas vous charger de mes commissions pour Blanche; c'est à moi de prendre les vôtres au contraire, puisqu'il paraît que la farce est jouée, comme disait je ne^ais quel empereur.
A ce dernier outrage que lui jetait cette agonie de roué, George s'élança vers la table où il avait enfermé son testament, déchira le papier qui enveloppait le portrait de Clémence, et venant s'agenouiller à côté du mourant, lui mit le médaillon sous les yeux. Cette vision produisit l'effet d'un choc électrique. Cn dernier édair étincela dans les yeux de d'Epernoz, qui, se tordant comme un serpent blessé," voulut s'élancer sur son ennemi ; mais la vie l'abandonna dans cet effort suprême, et il retomba sur le parquet pour ne pius se relever. George était vengé '