‹ Le siècleChapitre 11 sur 70 · KIO · texte numérisé non relu

KIO

rire d'homme au fail, qui voulait dire : Je connais parfaitement.

Quelques momens après, entra ('ans la loge delà jeune et jolie duchesse, un gi and monsieur] maigre, sec, l'opil dur, la tête poudrée et portant soixante an« au moins, quoique la poudre, dit-on, rajeunisse. Mon voisin, qui saluait tout le monde, ne perdit p!>s une si belle occasion, il se courba vivement et à plusieurs reprises vers le grand homme sec qui lui répondit par un salut lent et mesuré comme la statue du commandeur dans Den Juan, puis sortit de la loge avec la même gravité. — Il va faire le whist du roi, dit mon voisin de droite. — C'est pour cela qu'il laisse sa femme avec la vieille marquise, répliqua mon voisin de gauche.

Sa femme, me dis-jc en moi-même avec, etfroi...sa femme: Cette jeune et jolie personne!!... Et ce maudit roman de faitblas se représentant à mon esprit, je pensai malgré moi à la si gentille et si piquante madame de Lignolles ! Toutes mes illusions revinrent, tous mes rêves recommencèrent. Je me regardais comme destine à défendre, à venger cette victime... de l'orgueil et des préjugés ; seulement je l'aurais désirée triste et mélancolique, et je la voyais souvent rire, ce qui m'affligeait ; mais elle était si bien du reste, qu'on pouvait pardonner ce seul défaut à tant de perfections. Aussi, entraîné, fascine et comme sous le charme, je la suivis malgré moi, et à la sortie du spectacle, je me trouvai sous le vestibule près d'elle et de la vieille marquise, pendant que ces dames attendaient leur voiture, qui. gtâces au ciel, lut une des dernières ; la duchesse m'avait paru charmante de loin, mais de près elle était bien mieux encore. C'étaient des traits si tins, si délicats, un éclat de jeunesse et de beauté qui faisait plaisir à voir comme un premier jour de printemps -, i ; puis il y avait tant d'esprit et de malice dans ses grands yeux hoirs l Par malheur, enveloppée dans sa pelissi d salin blanc garnie d'hermine, elle ne disait mot ; mais elle souriait, pendant que sa respectable compagne s'impatientait contre sa voiture, qui n'arrivait pas, mais qui, hélas ! parut enfin. On l'annonça ; ces dames sortirent": je les suivis sans y penser.

Il faisait un temps affreux ; la pluie tombait par torrens, et, malgré l'auvent protecteur de la rue de Marivaux, il y avait encore" jusqu'à la voiture un trajet de deux ou tr.iis pas qui effraya ces daim s, car elles s'arrêtèrent.

Dans cette foule dorée qui les entourait, j'étais le seul peut-être qui cet un parapluie! parapluie que je n'eusse probablement pas avoué, si j'avais eu le temps de la réflexion; mais n'écoutant que mon premier mouvement, je Couvris et l'offris généreuse nient, bourgeoisement à la vieille marquise, puis je revins à nia jeune duchesse, qui, embarrassée dans sa pelisse, qu'elle relevait, pouvait à peine marcher. D'une main, j'élevais le parapluie au-dessus de ses cheveux et de sa couronne de roses ; de l'autre, j'osai la soutenir, l'aider à monter en voilure... e! je ne vous parle pas du petit soulier de satin blanc, ni du pied ravissant, ni rie la jambe admirable que j'aperçus a la lueur du gaz, parce qu'en ce moment elle m'adressait un rrmerciment et un sourire enchanteurs, qui m'avaient fait tout oublier. Je passai derrière la voilure, puis, par instinct, je me rapprochai de la portière à droite, dont la glace était baissée, et per.dantque les laquais relevaient W marche-pied de la portière à gauche, j'entendis les mots su i van s ; c'était ma duchesse qui parlait : — Unjoli cavalier, une charmarùe tournure, disait-elle. Oh! que sa vuis était douce! j'étais là debout dans la rue, presque sous la roue de la voilure, écoutant et respirant â peine.

— Connaissez-vous c beau jeune homme? con(inua-t-

elle.

La pluie tombait sur moi. et j'avais les pieds dans un fleuve; je ne voyais rien... je ne st Otais rien... j'écoulais...

L'autre répondit dédaigneusement : Est-ce que l'on connaît ça... Il tient tous les soirs aux llqliens.

— Pourquoi .'

— .levais VOUS le dire...

En ce moment le cocher fouetta ses chevaux; le laquais monta a son poste, la voiture s'ébranla et je manquai d'être

écrasé. Je n'y lis seulement pas attention, pas plus qu'au rhume de cerveau et de poitrine que je rapportai a la maison et dont ma pauvre mère élait mortellement inquiète, tandis que moi, j'étais ravi, enchanté. Je ne dormis pas; j'avais la lièvre et je passai la journée suivante dans un élat d'ivn ---e continuelle. Tous mes rêves étaient réalisés... Mon roman commençait... J'adorais cette femme... je nie serais tué pour elle, oui, monsieur: je n'ai jamais éprouvé daqs ma vie rien de plus vif et de plus délirant que ces premières vingt-quatre heures de passion... Heureusement elles n'ont pas eu de lendemain, les forces humaines n'y auraient pas résisté.

— Comment, m'éeriai-je, pas de lendemain!

— Si vraiment, reprit Georges, mais vous allez voir lequel. A cet endroit du récit, l'horloge de la paroisse de Hus-

sières sonna midi: Georges poussa un cri : Ah ! je serai en retard: adieu, me dit-il eu courant.

— Et la suite de votre histoire?

— V demain, me dit-il ; et il disparuL

Le lendemain, Georges fut exact au rendez-vous et continua son récit en ces termes :

C'était un jeudi : on donnait lu Sémiramide; mais n'importe ce qu'on aurait donné : vous vous cloutez bien que, malgré mon rhume, ma lièvre, et ma mère qui voulait me retenir... j'étais là le premier, à ma stalle de balcon, avant que. les rampes fussent levées, ce qui, déjà, élait bien mauvais genre: mais personne ne me voyait, j'étais seul dans la salle.

Les belles toilettes arrivèrent, i'orchestre se lit entendre

Madame Malibran chanta! .te n'entendais rien... je n'existais pas... j'attendais! Enfin, l'âme, la vie et le sentiment me revinrent. Elle parut, ''//"entra dans sa loge, plus belle encore, plus ravissante que la première fois. Mes voisins s génèrent qu'elle était éblouissante de diamans; je n'en avais pas vu un seul; je n'avais vu qu'elle; je m'inclinai respectueusement en ^ regardant... Ses yeux rencontrèrent les miens... Elle me vit, j'en suis certain. Elle me vit ! Et tournant la tête d'un autre côté, elle ne me rendit pas mon salut.

— Ce n'est pas possible, lui dis-je, et vous vous étiez trompé.

— Ah! s'écria-t-il avec chaleur : vous croyez que j'étais homme à ne pasm'assurcr du fait! J'allai l'attendre à la porte de sa loge; elle donnait le bras à ce graad monsieur sec el poudré', à son mari. Elle causait avec lui, avec gaité, avec affection; enfin, il avait l'air de lui plaire... Elle avait l'air de l'aimer! Elle! madame de Lignolles! Où en étions-nous? Tout était bouleversé! Adossé contre un pilier.... je la voyais descendre el venir droit à moi. el quand elle fut a deux pas, je m'inclinai encore: mais se tournant en ce moment même pour parler à la marquise, qui était derrière elle, elle feignit de ne pas nt'avoir aperçu, passa froidement sans me regarder, et gagna sa voiture. Il faisait beau ce soir-la, elle n'avait besoin de personne! !

Ah! je l'abhorrais! je la délestais.... Elle me parut affreuse: je rentrai chez moi pâté et tremblant de colère, Je n'allai plus aux Italiens, je m'enfermai pendant trois mois, ei pac wis à travailler avec une assiduité et une rage qui avancèrent beaucoup mon examen pour l'Ecole Polytechnique.

— Ce qui dut vous paraître alors un grand bonheur.

— .Non, je n'étais pas Peureux. L'heure de la raison n'était pas arrivée, je n'en élais encore qu'au dépit, a la colère ; mon amour-propre avait été humilié, el, passant de l'amour à la haine, je n'aspirais qu'à me venger; j'aurais donné tout au monde pour plaire à une île ces grandes daines, si lîères et si orgueilleuses, non plus pour le bonheur d'èji^e aimé, mais pour le plaisir de les dédaigner... de les humilier à mon tour!... Vous voyez ce (pie j'avais déjà gagné au contact du inonde... J'étais reste aussi extravagant, aussi fat qu'autrefois, et, de plus, j'étais devenu méchant. Par malheur les mauvaises intentions trouvent toujours, plus (pie les bonnes, des occasions de s'exercer, et le hasard m'en offrit que je ne cherchais pas.

tlO

SCRIBE

Un de mes camarades de collège, neveu d'un pair de France, avait quille Paris a la fin de ses études; il était parti avec un gouverneur pour commencer sof voyages; mais apprenant en route la mort de son ourle, qui lui laissait une belle terre et un beau titre (car alors la pairie était encore héréditaire), il se hâta de revenir en France, et un matin, je le vis entrer chez moi, et me sauter au cou, me racontant la perte ou plutôt la fortune qu'il avait faite, et m'engageant a venir passer quelques semaines dans sa terre d'abord, et ensuite dans la vallée d'Orsay, au château de sa sœur, la comtesse JuHa, chez qui se réunissait, pendant la belle saison, la plus brillante société de Paris. Il me semblait, pendant qu'il me parlait, voir arriver ma vengeance. D'ailleurs, je travaillais sans relâche depuis trois -nois, j'avais besoin de repos. Nous étions en Juillet, la campagne était superbe, nia mère nie pressait d'accepter, ce que je lis avec joie, et nous partîmes.

Mon ami Constantin, le nouveau pair de France était un excellent garçon, peu fort dans ses études, mais fort à la chasse, s'oecupant plus de ses chevaux que de se^ disi la chambre, et ayant fort bien fait de gagner sa fortune par succession, car il eût été fort embarrassé de l'acquérir par son travail ou par ses talens: du reste, ne s'en faisant nullement accroire et s'effacant lui-même pour mettre en avant ses amis, il me présenta à sa sœur en lui disant : « Tu sais, Julia, que je ne suis qu'un ignorant, mais voici mon ami Georges qui a de la science pour deux, et, grâce à lui. nous sommes au complet. » La comtesse et son mari m'accueillirent à merveille; le comte de Vareville était un homme de trente-six ans, d'une belle figure, qui. au physique se portait a merveille, et qui, au moral, était le plus grand propriétaire du pays. C'était là le résumé de toutes ses qualités: de plus, excellent maître de maison, ne gênant personne, et laissant le gouvernement à sa femme, qui, toute aimable et toute gracieuse, s'en acquittait à merveille,

La comtesse Julia était fort jolie, avait vingt-quatre à vingtcinq ans. de beaux yeux bleus, une tournure distinguée, une coquetterie de conversation très piquante, faisant briller les personnes qui avaient de l'esprit et en donnant souvent a telles qui n'en avaient pas. Bonne et indulgente pour !< s • timides et embarrassés, c'est a ce litre qu'elle me prit sous sa protection. Dévouée en amitié, indifférente en amour, sage et vertueuse par principes, et quant ù la dévotion, elle en avait juste ce que la mode exigeait alors chez les dames du grand monde.

Vous pensez bien que l'idée de lui faire la cour ne se présenta pas à mon esprit, c'était la soeur d'un ami. et puis lis devoirs de l'hospitalité... Et puis, enfin... j'aurais probablement échoué, et je n'ai jamais voulu examiner si cette dernière raison ne venait pas en première ligne; c'eût été d'autant plus mal, qu'il y avait au château un tssaim de comtesses, de vicomtesses, de baronnes, tout ce que le faubourg Saint-Germain avait déjeune, d'élégant, de coquet; et loin d'imiter ma dédaigneuse duchesse, elles étaient, il faut le dire, comme toutes les grandes dames d'alors, pleines de gracieusetés et de bienveillance, semblant toujours oublier leur rang, et cependant vous faisant sentir par une nuance et un tact admirables le moment où l'abandon devait s'arrêter el le respect commencer. J'étais comblé de soins et d'attentions que je m'efforçais de reconnaître de mon mieux

Je faisais de la musique avec ces dames et a\ee et s demoiselles; j'avais toujours des dessins pour leurs broderies, et s'il s'agisstit d'une promenade dans le parc, ou d'une course a cheval... ou d'un rôle dans un proverbe, fût-ce le plus difficile ouïe plus insignifiant, j'étais toujours prêt... Ma complaisance était connue, et en général tout le monde m'adorait, tout le monde, par malheur; ce qui faisait que personn ■ ne pensaità moi en particulier. U y avait même dans l'affection universelle doni j'étais l'objet, quelque chose de blessant pour mon amour-propre (.'{-tait presque me dire que j'étais sans conséquence ou sans danger.

Bientôt je m'aperçus aussi, et cette découverte fut bien autrement pénible, que chacune de ces dames avait auprès d'elle des personnes qu'elles honoraient de leur dépit, de leurs dédains, souvent même de leurs reproches Ah' que

n'aurais-je pas donné pour être à leur place, moi que l'on traitait si bi. .. !

Je me plaignais de mon bonheur' j'en étais indigné. Je ne voyais pa> que ces rivaux, que l'on me préférait avec raison, avaient, par leurs talens, leur réputation, leur position dans le monde, mérité et inspire une confiance qu'on ne pouvait m'accorder ,i moi, enfant de dix sept â dix huit ans, à moi qui n'étais rien... qui ne pouvais offrir aucune garantie, pas même celles de la prudence ou de la discrétion. Mon roman de Faublas m'avait donc encore trompé; cette jeunesse mime, qu'il m'offrait comme un moyen de réussite, était un obstaclel Ainsi, m'écriai-je avec désespoir, personne ne fera dune attention â moi, personne ne m'aimera jamais! Hélas! j'étais injuste!... je me plaignais à tort! Il y avait, dans ce moment-là même, une personne que mon ni' ritffinconnu avait • '... Amour d'autant plus glorieux, que je n'avais jamais pensé à le faire naître et que je ne m'en doutais même pas.

A qui donc avais-je inspiré une tendresse si disciètc et si désintéressée? Qui donc éprouvait enfin pour moi ce premier amour si longtemps attendu?

Hélas I c'était mademoiselle Rose, la femme de chambre de la comtesse Julia!...

Une femme de chambre! ! ! ù moi, qui avais rêvé des duehesses, des marquises, des baronnes! Encore un bonheur dont j'étais indigné et humilie, toujours à cause des préjuges dont j'étais imbu, car tout autre à ma place se serait resigné à une pareille conquête.

Mademoiselle Rose était de ces femmes de chambre de grande maison : l'roil coquet, le pied mignon, la taille élancée, toujours blanche et bien mise, ne portant jamais que les robes ou les fichus de sa maîtresse (seconde édition), fière et dédaigneuse avec la livrée ; faubourg Saint-Germain dans l'antichambre, et n'ayant de gracieux sourires que pour les gens du salon.

Cette fierté, à ce qu'il paraît, s'était venue briser contre mon ignorance ou ma modestie... et il avait fallu que la pauvre tille me témoignât une préférence bien marquée pour. qu'il me vint à l'idée de m'en apercevoir; mais il n'y avait plus moyen d'en douter'... Mon ami Constantin, le pair de France, avait été repoussé par elle, il me l'avait avoué en secret. Elle avait relusé les propositions les plus Brillantes, et s'était montrée plus généreuse que ses maîtres es, pour qui? pour moi, jeune homme sans fortune, sans titres, sans naissance ! Ajoutez que Rose était jeune et gentille... Et elle m'aimait tant'... Et elle me l'avouait .. à moi, à qui personne ne l'avait jamais dit.. El puis, monsieur, je n'avais pas dix-huit ans! Je ne dis pas cela pour justifier, mais du moinspour excuser 'l'attention que maigre moi j'accordais à nu jolie soubrette.

Jév itais cependant de la ren ordrer, et quand je l'apercevais au boul d'un corridor, je doublais le pas, ou je détournais la tète, exactement comme la jeune duch ssc du Théâtre- Italien. C'était, sur une échelle inférieure, le même orgueil du rang! Jugez alors ce que je devins lorsqu'un jour, sous mon oreiller, je trouvai un petit billet où étaient écrits ces mots :

« Il faut que je vous parle, monsieur Georges, ou je suis » perdue. Le jour c'est impossible, ne m'en veuillez donc pas, ■ et ne soyez pas fâché contre moi, si je vous demande dix 1 minutes, ce soir dans ma chambre, a minuit.

A ce billet était jointe une petite clef. Cet écrit, qui m'eût transporté de joie, et m'eût fail battre le unir s'il eût été d'une des nobles dames du château, m'inspirait une espèce de malaise et de lion t. . 'l'ont me dépitait contre moi même... jusqu'aux fautes d'orthographe dont le billet était parsemé et qui semblaient mettre en relief la mésalliance que j'allais commettre. Mais dédaigner une pai ioniConbteti

mon ami Constantin envierait mon bonheur! Ah! s'il était â ma place, il n'hésiterait pasl... Mais d'un autre côté, si cela se sait dans le château . Silacom'esse Julia... Si ces dames... Vous voyez que j'étais déjà plus d'à moitié vaincu, puisqu -je ns- craignais plus que d'être découvert. D'ailleurs, qui le saurait .1 celle heure .. au milit u de la nujt... dans ce vaste château dont les corridors était ni obscurs et silencieux?.. $ 1 1"

LA MAITRESSE ANONYME

en faisant ces réflexions, j'étais sorti de mon appartement sur la pointe du pied, retenant ma respiration... tremblant au moindre bruit... J'arrivai ainsi à la porte de Rose, et lu...

En ce moment, mon horloge fatale sonna midi... J'espérais que Georges ne l'entendrait pas .. mais, oubliant et son histoire et les souvenirs qu'elle devait lui rappeler, il me quitta en courant et en me triant : A. demaiu !

nr.

Le lendemain Georges fut exact au rendez-vous. Aussitôt que je le vis arrive;', je courus à lui : Est il possible, m'écriai- ,je, de me quitter ainsi au moment le plus intéressant d'une histoire?

— Je vous conseille de me feire des reproches ! Ce serait plutôt a moi de vous en adresser... vous avez manqué me faire oublier...

— Quoi donc?

— 1 ne affaire bien autrement intéressante pour moi... une affaire qui ne peut se retarder... mais je me suis arrangé aujourd'hui pour être plus exact !...

— Quoi! vous me quitterez encore à midi?

— Certainement!

— Et pour quelle raison? quelle obligation tellement indispensable vous force ainsi chaque jour?...

— Pour cela, mon voisin, répondit Georges d'un air sérieux, je ne puis vous le dire... et vous prie de ne pas me le demander. .. Passe pour mésaventures de jeunesse, continuait! en riant... c'est un autre monde, un autre siècle... c'est presque de l'histoire.*.

— Une histoire instructive?

— Oui, pour la jeunesse! mais peut-être fort peu amusante ourles gens raisonnables.

— Au contraire... et la preuve, c'est que je vous prie en race de continuer le sujet de drame que vous m'avez promis,

et dont le premier acte rae semble déjà tout disposé. — Vous trouve/.!

— Certainement. Il y a exposition de caractères, préparation des événeraens, et la toile tombe sur une péripétie des plus piquantes, le moment où vous arrivez à la porte de mademoiselle Rose.

— Le second acte sera peut-être plus difficile à mettre en scène.

— Pourquoi donc? tout se met en scène maintenant... Vous étiez donc devant la porte de mademoiselle Rose?...

— Que je venais d'ouvrir le plus doucement possible. Le •fleur me battait d'émotion et surtout de crainte. Ce n'était pas sans raison ; mademoiselle Rose habitait une espèce de cabinet de toilette, qui, d'un coté, avait une sortie sur un escalier de dégagement, c'est par celui-là que j'étais arrivé. Mais de l'autre côté était une porte qui donnait dans l'appartement de la comtesse; le moindre bruit pouvait être entendu, et si la maîtresse de la maison m'avait surpris... Ah! je n'aurais pas survécu à un tel éclat, et au ridicule qui en eût été la suite... je me serais brûlé la cervelle... j'y dais décidé; et, sojas ce point de vue, du moins, le danger ennoblissait, à mes yeux, le commun et le bourgeois de mon expédition nocturne.

Je n'avais pas refermé la porte de l'escalier, je l'avais laissée entr'ouverte, d'abord pour ne pas fàifle de bruit, et puis pour me ménager, en cas d'accident, une retraite prompte et facile. La chambre où je venais d'entrer était daus une obscurité complète, précaution que j'attribuai à la pudeur ou ■> la prudence de Rose... Pauvre fille,! me disais-je, elle m'attend ! Elle doit trembler, car je tremble, moi... et je m'avançai lentement, écoutant du côté de la chambre de la comtesse, et me rappelant ce vers dePelille qui, grâce au ciel, convenait parfaitement à la situation :

« Il ne voit que h nuit, n'entend que le sllei

Alors, plus rassuré, je me dirigeai vers l'endroil de l'appartement où devait être Rose, et •» mesure que j'approchais,

j'entendais le bruit calme et régulier de la respiration la plus égale. J'approchai encore, et ne pus revenir de ma surprise en m'a percevant, qu'elle dormait. Elle dormait !!! Quoi ! l'émotion qu'elle éprouvait lui permettait de dormir! moi j'avais eu la lièvre depuis l'instant seulement où celte idée de rendezvous m'était venue. Je sentais en te moment encore mon cœur s'agiter avec violence... Et elle!... elle dormait en m'alteudantl tu pareil sang-froid annonçait une habitude du danger, ou une hardiesse surnaturelle qui m'effrayait! Je pouvais admirer Napoléon ou le grand Condé dormant la veille d'une bataille... Mais mademoiselle Rose !... J'étais furieux! J'étais indigné!... Un instant j'eus la pensée de retourner sur mes pas piiir la punir... pour me venger ! Et puis dans ma colère, d'autres idées de vengeance me vinrent à l'esprit. Mais U peine si je parvins à interrompre ce sommeil profond où e!!« était plongée, et, sans ouvrir les yeux... elle murmura à demi voix et avec impatience ces mots qui n'avaient rien de flatteur : Mon Dieu'. .. Laissez-moi donc: — Ah ! pour le coup et dans mon dépit, oubliant les périls qui nous environnaient, j'allais éclater "... lorsquedu côté de l'appartement de la comtesse je crus entendre du bruit... Je vis même à travers les fentes de la porte briller la lueur d'une bougie ; par un mouvement aussi rapide que la pensée, je m'élançai hors de la chambre de Rose dont je refermai la porte, et il était temps ! J'étais encore sur l'escalier, que j'entendis comme un cri de surprise ou d'exclamation... mais peu m'importait, je n'avais plus rien a craindre, personne ne m'avait vu, et deux minutes après, j'étais chez moi, dans mon appartement clos et barricadé... comme si, en fermant ma porte au verrou, j'empêchais les soupçons ou les souvenirs d'entrer.

Je passai une mauvaise nuit et une mauvaise matinée; J'étais mécontent de moi, je me sentais humilié. Toutes les réflexions que j'avais faites la veille et qui avaient eu si peu de pouvoir, avant, en avaient beaucoup, après ; j'espérais bien que jamais celte aventure ne serait connue; mais n'était-ce rien que de rougir aux yeux de Rose, de me retrouver avec elle dans ce château, de la rencontrer dans cette antichambre que vingt fois par jour il fallait traverser, et où d'ordinaire elle était à coudre ou à broder ! Je redoutais sa vue, je craignais surtout ses regards d'intelligence... Je ne savais comment m'y soustraire ; j'étais sur de baisser les yeux, de pâlir, de. rougir... et si ces dames remarquaient mon trouble; si elles en devinaient la cause... j'étais perdu! Au milieu de ces angoisses, la cloche du < bateau sonna le premier coup du dé jeûner... puis le second... Il fallait bien se résigner... il fallait descendre! Je pris mon parti, et de l'air le plus intrépide qu'il me lut possible, je traversai l'antichambre avec une. apparence de résolution et de gaîté, qui se changea bientôt en satisfaction réelle, quand, jetant autour de moi un coup d'œit rapide, je n'aperçus pas le témoin redoutable que je craignais de rencontrer.

Je repris courage, m'efforçan t d'être aimable et de montrer une grande liberté d'esprit. Jamais je ne fus plus triste et plus préoccupé; à chaque instant je m'attendais k une apparition qui n'arriva point!

Contre toutes mes prévisions, Rose ne parut pas de la journée.

Que lui elait-il donc arrivé?... Le soir même et comme a l'ordinaire, elle ne servit point le thé dans le salon.

Je commençai à être inquiet, mais pour rien au monde Je n'aurais osé m'informer d'elle. Ce fut une de ces dames qui prit la parole et demanda tout haut : Où donc est Rose?'

Je l'aurais remerciée!

Il se lit un instant de silence. La dame renouvela sa question.

— Elle n'est plus ici, dit froidement la comtesse Julia eh baissant les yeux et sans me regarder.

— Pourquoi donc? sécrièrent imites ces dames.

— Ma belle-sœur, qui esl restée à Paris, avait besoin d'une femme de chambre.,, je la lui ai envoyée ce matin.

— Et vous?

— J'ai la fille du jardinier.

— (.'•••,( singulier!

—C'est original! ' :

SCRIBE"

— C'est invraisemblable PI! s'éerîèrenl trois dames à la fois"; car enfinj ma chère comtesse \. Ire belle-sœur, qui est i Paris, pont se procurer des femmes le chambre plus facilement que vous.

Chacun convînt de la ju lesse decelte obst rvàtîoD Cl donna . nienàïc qu'il y avait sans doute d'autres motifs.

— Je hë'flis pas non, reprit la comtesse aVec'îc mêmesang-

— Ki quels motifs.' dites les nous.

— Pas a présent.

\ ous rioiis lis dire?, plus tara?

— Cèsl possible.

— El quand donc? s'éerièrtihl toutes les dames en si' levant c! en rhtouranl'ia comtesse...

Pendant ce temps, j'étais plus mort que vif. et semblable à mi criminel qui attend son arrêt.

— Comme tu es pùlc! s'écria Constantin; comme la main r-.t froide! est-ce que lu es indisposé?

Et, grâce à cette maudit." observatii tj, (ous les regards et tout l'intérêt se reportèrent sur moi. Rose fui oubliée.

— En effet.... balbuliai-je d'un air interdit, je... ne me sens pas.bién!

—Je m'en suis aperçue depuis ce matin, dit avec bonti l'une de ces dames.

— lvut-êire a-t-il eu froid avec m. us sur la rivière, dit une autre en se Rapprochant de moi.

— Peut-être a-t-il passé une mauvaise nuit, dit la comtesse .Itilia avec un air de simplicité qui acheva de me bouleverser. J'étais dans un état déplorable!

Et tout, le monde de m'entourer, de me donner sa consultation et son ordonnance! L'eue m'engagea à me retirer, ce que t'acceptai de gr^nd coeur ; l'autre me conseilla la. fleur de tilleul, celle-ci- de la camomille, et tous les avis se réunirent pour du (lié bien lég r el bien rV.aud..

— Je reg'rclie que Rose ne suit pas là, dit la comte ;■;.. ,r,i-e le même sang-froid ; elle vous l'aurait porté.

Ppurïe. coup, je fus altéré. Elle sait tout! me dis-je, elle -,=u lotit !

La comtesse sonna lé valet de chambre de son mari, qui m'accompagna. Je rentrai dam. mon appartement, et je me jetai sur mon lit dans un état voisin «lu desespoir.

; lie .ait tout ÎJ ! El dans ce moment peut-être, au milieu du sabra, elle raconte à toutes ces dames l'histoire de won u>?agc no.turnp, >i ma passion délirante... pour qui? pour i.;. femme de chambre qu'elle a été obligée de renvoyer à rause de moi '. Ah! quelle !.. nti !... Je suis perdu de répùlalion, je suis voué au ridicule, je serai désormais l'ol louri railleries! l'ecoutal... el du salon au-dessus duquel . iait placée ma chambré... de longs éclats de rire arrivèrent a h. un oreille.

Ah! m'écriai je furieux, j( ne resterai pas dans ce chà- [e ne rçyerrai plus ers nobles dames .1 qui jene veux pas éxvir de jouet'... Plutôt mourir'...

» Encore elles... Encore elles, — qufe j'entends! « Et en ef- !•■;, dans les vastes corridors qui menaient à buis chambres, les échus répétaient au loin I irs éelal joyeux. Plusieurs mè- .... , m passait devant ma porte, me dirent d'une voix douce et maligne : Bopsoir, monsieur Georges, lionne nuit... Ah! si elles eussent, é,(é des hommes!... Mais non. il fallait se taire et subir leurs ouïrages, sous peiné d'un ridicule plus grand encore!

Vous devinez quelle nuit je passai! Elle lendemain, sans voiries maîtres de la maison, sans prévenir mon ami Constantin, je partisan point du jour, laissant sur ma table une lettre où je demandais pardon d'un si brusque départ, m'exeusaiYt sur mon indisposition dont la gravité a tei

té, etc., etc.', donnant enfin des raisons dontje savais que personne ne serai! dupe; mais tout m'éiait devenu indifférent, poùrVu quejé sortisse de ce chai eau, pourvu que je fussi loin .1. i elle soi iéfê insultante ei railh i iquelleje vi nais de

.tire, un éternel adieu.

J'arrivai chez ma mère, qui fut tout effrayée de ma .. tin ah' souffrant, m | ou> ml corn . .oit qu'un i •: ., (été u eut chant i ... poi

Je. m'enfermai encore n roulant me, ne répon-

dant pas même aux lettre-; de mon ami Constantin ou aux billets de c ■ . dame: . qui, désolées dé perdre i tur vii lime, en-

! t nt d'abord savoir de mes noirvi .1 ■ . Je ne i pais plus que de mes travaux el de mon état, commençant * était de moi seul que dépendaient ma fortune, mon awnir et ma réputation, el je fis si bien qu'an bout Lx mois je pai ai tnoh k .... n, el fus reçu le premier a l'Eci li t olytechnique.

— El mi i. m'é riai-je, en interrompant nom ami (

au miiieu de s m rçcit, je vous fai il de vos mal-

heurs, car chaque catastrophe ami us vaut un avan-

eemen! rapMe el réel. L'amour et les ;. . grands

moyens de - tii c - d'autrefois ne sont-ils pas de dos jours un empêi henu ni à la fortuné? N'est ce j as la, dites-moi, la \eri- I votre récit i

— Tirez-en |a morale, si vous pouvez, me dit Qeorges cp .. nt de rir%, cela m'étonnera, surtout quand vous coula lin de cette aventurequi no confond toujours quand

j'v pense.

— Continuez donc, car je rie vois pas jusqu'ici mon second ai te.

— Dieu veuille qu'il arrive ; or, voici peut-être qui va nous j mi ner. Je venais d'être reçu à l'Ecole Polytechnique, je portais l'épée el presque l'épaulelte', et ce suce, s, que je ne devais qu'à moi-même., m'avait un peu consolé des mésaventures que je devais au hasard. Le maréchal de "**, ancien compagnon d'armes de mon père, était venu inspecter l'école, et avait prié le gouverneur de lui présenter les élèves les plus distingués ; j'avais eu l'honneur d'être compris dans ce choix; ii nous avait invites à dîner; c'était un grand bonheur, un

; . de fêle pour tout le monde; il en fut autrement pour moi. . . se pas sa à merveille, et la soirée s'annonça de même; bal. qui avait causé avec mes camarades, me prit à part près de la cheminée, el à la manière dont il commença lien, je vis qu'il voulait juger par lui-même du bien qu'on lui avait dit de moi. aussi, je rassemblai toutes mes forces- pour sortif avec honneur de ce nouvel examen. Il vemettre en «vaut une question que je me sentais Les moyens de traiter d'une manière victorieuse et brillante, lors» que madame la maréchale sonna pour avoir un verre d'eau ' . il lui fut apporté près de la cheminée où j'étais, par une femme de chambre qui se retourna, et je reconnus... Rosel ROse qui, dans un moment de surprise et de joie, manqua de . >< t sur la robe de sa maîtresse le verre d'eau qu'elle tenait d'une main tremblante, pendant que ses yeux ne quittaient pas les miens. Et moi, troublé, déconcerté par cette apparition subite, j'hésitais..', je balbutiais... je n'avais pas deux idées de suite... Je répondais tout de travers au maréchal, qui prenant mon embarras pour ignorance ou incapacité, se hâta de changer la conversation. » Quel est le tailleur » qui fait vos uniformes? me dit-il, le votre vous va à mer- » veille, ci voilà ce que j'appelle une jolie tournure d'officier.-* J'étais désespéré; j'aurais mieux aimé qu'il m'eût donné des coups de poignard, que de m'adresser une phrase pareille. Il était dit que les femmes en général, el Rose en particulier, devaient loi jou rmalheur ^usi i quand, s'adres-

sanl à moi d'un air aimable et gracieux, elle demanda » si

Monsieur voulait aussi un verre d'eau sucrée ou autre

chose... » je lui lançai un regard d'impatience el de colère, et je crois même que je lui tournai le dos-i puis, rejoignant mes camarades, nous prîmes congé du maréchal, eux enchantés, et moi désolé de ma soirée.

Le lendemain }e feçus une lettre rtbnt l'écriture ne m'était que trop présente, je l'aurais d'ailleurs reconnue à l'orthographe el aux efforts inouis que l'on avait faits pour écrire ..•c- c-.- dernier mot surtout avait

dû lui donner une peine dont il fallait lui savoir gré

quoiqu'à vrai dire bile eûl complètement échoué; j'ouvris donc la lettre, que je ne lus point sans quelque travail, cl qui contenait ce qui suit •

« Je sais, Monsieur Georgi 5, pourquoi VOUS m'en voulez.

el pourquoi hier, chez madame la Maréchale, ma nouvelle

maîtresse, vous rie m'.'.* i pas seulement regardée. Vou*

LA MAITRESSE ANONYME

o êtes fâche oonlre moi de ce que j'ai manqué au rendez-vous » que je vous avais donné, et vous croyez que je me suis mo-

■ quéede vous. Je vous prie de croire que ça n'est pas; que » je ne me suis jamais moquée de personne, et surtout de » vous qui êtes si aimable et si gentil. Voici la chose : le soir » même, au moment où je venais de glisser sous votre oreil- » 1er, et en faisant votre couverture, le billet en question, » Madame me dit : Vous allez partir pour Paris ; lé cabriolet

■ est en bas qui vous attend. Je voulus objecter pour gagner » jusqu'au lendemain... Madame répondit : Ce soir. à l'instant c même. C'est pour une robe dont voici le modèle; vous la

• porterez à ma couturière, et vous ne reviendrez que quand » elle sera achevée. Or. vous saurez qu'il n'y avait pas moyen » de raisonner avec Madame, surtout quand il s'agissait de a robes! Au bout de trois jours, quand elle fut faite, je revins t bien vite pour me justifier ; mais vous n'étiez plus au cbâ>

• teau. Plus tard, à Paris, j'espérais vous voir chez ma mai- » tresse... mais vous n'y êtes pas venu; et quelques mois » après j'en suis sortie moi-même pour des raisons.. . a cause » du valet de chambre de Monsieur... qui me poursuivait » toujours et que je n'ai pas écouté, je vous le jure... on vous

• le dira, etc. »

Je n'achevai pas cette lettre dont la fin m'intéressait peu. Le commencement ne me donnait que trop a réfléchir... Comment?... la nuit de mon voyage dans les corridors, mademoiselle Rose n'était plus au château, elle en était partie depuis quelques heures. C'est sa maîtresse qui l'avait éloignée exprès, sous un prétexte imaginaire. Quelle était donc la personne qui occupait l'appartement h la place de sa femme de chambre! Ce ne pouvait être qu'elle-même! la comtesse Julia ! A cette idée, un battement de cœur me saisit, la rougeur me monta au front, un éclair de joie brilla dans mes yeux ; je me sentis un mouvement d'orgueil et de vanité bien absurde, un sentiment de triomphe qui n'avait pas le sens commun, car, enfin, ce triomphe, si je l'avais obtenu, c'était par une erreur, par une fraude, ou plutôt par un hasard qui excluait toute idée de préférence... et malgifé ce]a j'étais fier et heureux, comme si mon mérite y eût été pour quelque chose... et puis ce n'était pas une femme de chambre, c'était une grande dame, une comtesse!

Plus je réfléchissais cependant, et plus mon aventure me semblait inconcevable et difficile à expliquer. D'abord toutes mes craintes d'avoir été découvert, et le ridicule et les railleries dont je redoutais l'effet, n'avaient jamais existe que dans mon imagination. La comtesse et ces dames n'avaient jamais soupçonné ni moi, ni Rose, puisque celle-ci était revenue trois jours après au château, et qu'elle était restée quelques mois encore chez sa maîtresse ; on ne l'avait donc, pas chassée, mais on avait voulu l'éloigner ce soir-là... Pourquoi?... Pour un amant heureux et attendu? Mais l'accueil que l'on m'avait fait prouvait assez qu'on n'attendait personne! et moi moins encore que tout autre! Comment d'ailleurs deviner la clef que j'avais en mon pouvoir! sans compter que la réputation de la comtesse éloignait toute idée de ce genre! On ne lui connaissait aucun amant... bien plus, on ne lui en donnait aucun... ce qui rendait le hasard encore plus flatteur pour moi ; et sans chercher davantage a pénétrer ce mystère, j'acceptai mon bonheur sans l'expliquer, ni le comprendre; mais, par vu effet bien singulier, la comtesse, qui jusqu'à ce jour m'avait été tout-à-fail indifférente, cessa des ce moment de l'être pour moi ; je ne pensais plus qu'à elle et aux moyens delà revoir; autant j'avais négligé mon ami Constantin, autant je mis d'empressement à le rechercher. Je le croyais furieux démon absence... Hélas I à peine s'en était-il aperçu. L s personnes qui n'aiment rien sont les gens du monde les plus faciles ;, vivre ! Jamais de reproches, jamais d'humeur... Il faut aimer pour avoir un mauvais tarai 1ère! Constantin me reçut à bras ouverts, et c'est dans une soirée qu'il donnait

que, pour la première fois je revis sa sœur. Sa présence

produisit sur moi un effet, dont elle-même s'aperçut, car elle me regarda d'un air étonné. Jusqu'alors, je l'avais à peine re marquée, cl maintenant Je contemplais avec curiosité cette taille- - beaux bras, mains, c« che-

II SIÈCLE. — I

veux blonds cendrés et surtout ces yeux bleus, qu'animaient à la fois la malice et la bonté... Je regardais tout cela avecplaisir, avec bonheur, avec un sentiment que je ne puis déunir et que vous, monsieur, vous ne comprendrez pas.

— Si vraiment, lui dis-je. Ces arbres qui, dans ce moment. balancent leur I i-dessus de nos têtes, nie semblent les plus beaux des environs, pourquoi? Parce qu'ils sont à moi! Le sentiraenj de la propriété!!..,

Gi or . s sourit et continua.

Sans le vouloir et sans m'en rendre compte, je fus dès ce moment plus assidu, plus prévenant que jamais auprès de la Comtesse, mes attentions avaient un caractère de soumission et surtout île respect qui frappaient tout le monde et qui me. semblait nt à moi une restitution, une réparation. J'avais, sans quille le sût. tant de torts à expier! Elle n'était pas insensible à un devoùment si Intéressé, car je l'ai déjà dit, son cœur était tout à l'amitié, et de ce côté il n'y avait point de sacrifice dont elle ne fût capable. Mais tout autre sentiment la laissait froide et indifférente; elle-même en convenait, et un jour qu'assez maladroitement, son mari vantait tout haut sa vertu et ses principes: Je n'y ai pas do mérite, dit-elk avec impatience, je n'ai dans l'esprit rien d'exalté, rien de ropawaafBC, et ce n'est pas ma faute, ni la vôtre peut-être, si jusqu'à présent je vous ai été fidèle!

Je ne pus retenir un sourire qu'elle remarqua.

— Pourquoi riez-vous, monsieur Georges? me dit-elle.

— Pour des raisons que je ne peux pas dire.

— Et que vous allez cependant m'avouer...

— Non, car elles vous fâcheraient.

— Jamais je ne me fâche avec mes amis !

Malgré cette assurance, je gardai mon secret et continuai pendant plus d'un an ma cour assidue et silencieuse, non que j'aimasse la comtesse d'amour ; cela n'y ressemblait en rien. Ce n'étaient ni cette fièvre, ni ce délire que j'avais éprouvés dans la passion de vingt-quatre heures dont je vous parlais hier. Il n'y avait là ni tourment, ni malheur, ni extravagance, rien enfin de ce qui constitue l'amour ; mais, je n'aimais personne plus que la comtesse; c'était une affection qui ne ressemblait à aucune autre, car elle avait quelque chose de piquant, de mystérieux et en même temps de calme et de paisible! Cela venait peut-être de ce qu'ayant commencé le roman, comme les autres le terminent d'ordinaire, j'avais de moins l'impatience et la curiosité, qualités inséparables de tous les amours de ce monde.

La comtesse cependant ne pouvait ignorer mes sentimens ; je voyais qu'elle en était touchée, mais pas comme je l'aurais voulu, car elle s'en affligeait et s'en inquiétait pour moi. Un jour que nous étions seuls dans son boudoir, elle me tendit la main et me dit : Georges, vous êtes un bon et aimable jeune homme... à qui, depuis longtemps, j'ai donné toute mon amitié, mais n'attendez et ne demandez jamais plus. Je voudrais vous l'accorder que cela me serait impossible.

— Peut-être! lui dis-je, et alors, me jetant à ses pieds et implorant mon pardon, je lui racontai en peu de mots et la faute et le bonheur que j'avais à me reprocher. Elle poussa un cri! mais je ne remarquai dans ses traits ni trouble ni colère; et, reprenant sur-le-champ un sang-froid admirable, elle me tendit de nouveau la main et me dit : Relevez-vous, je n'ai pas de pardon à vous accorder ; ce n'était pas moi!

Ce ([ne j'éprouvais est impossible à décrire.

Etait-ce un moyen de se soustraire à mes vœux? Voulaitelle m'abuser me donner le change, et anéantir ainsi les

droits que le hasard m'avait donnés ?

Je levai les yeux vers elle.

Sont front était calme et serein, et dans son regard noble et pur brillait la vérité tout entière.

Je rougis d'avoir douté un instant.

— Je vous crois ! je vous crois! m'écriai-je; mais qui donc était-ce?

— Je ne puis vous le dire.

— Vous me le direz...

Tout à coup Georges se leva brusquement; il venait d'entendre le premier coup de midi. Je voulus en vain le retenir ou le suivre de hjin... Je le vis; à l'extrémité du bois, s'élan,

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cer sur un cheval qu'on lui tenait prêt, et il disparut en me criant encore comme la veille. : A demain 1

Le lendemain Georges arriva un peu plus tard que de coutume.

Un air soucieux avait remplacé cet air de franchise et de gaité, caractère dislinclif de sa physionomie.

— Est-ce l'histoire d'hier qui vous à laissé des idées sombres? lui dis je.

— Non, répondit-il, des contrariétés, des chagrins plus régens, qu'il faut oublier.

— Alors, reprenons notre histoire.

— Très volontiers; où en étais-je?

— Au moment où la comtesse Julia refusait de vous nommer l'héroïne de votre aventure..

— C'était piquant, n'est-ce pas? Possesseur d'un bien que je ne pouvais connaître ; amant heureux d'une maîtresse qui gardait l'anonyme, je suppliais, je pressais la comtesse de me nommer, ou du moins de me laisser deviner cette beauté mystérieuse. Elle s'y refusa constamment.

— Je le crois bien ! m'écriai-je, c'était elle !

— Non, monsieur, je vous ai déjà dit les raisons que j'avais de croire le contraire... et puis il y en avait d'autres encore... des détails que je n'avais pu vous donner... mais qui me frappaient alors, et qui tous me prouvaient qu'elle avait dit la vérité... Ma curiosité n'en devenait que plus vive. Je mourais d'envie de connaître ce secret. Je jurais de n'en point abuser.

— Alors, me répondit la comtesse, à quoi bon vous le dire? pourquoi vous donner des regrets inutiles?

— Elle est donc jolie? m'écriai-je.

— Eh! mais, me dit-elle après m'avoir regardé en souriant, c'est moi qui vous le demanderai.

— Ah! c'est de l'ironie, c'est de la raillerie!

— Eh bien ! s'il faut vous parler sérieusement, pourquoi exposer une honnête femme?

— Elle est donc vertueuse?... tant mieux.

— Pourquoi ?

— Je ne sais... mais tant mieux!

— Tant pis, au contraire... il vaudrait mieux qu'il s'agît d'une coquette, je vous la nommerais, sans crainte de vous voir profiter d'un tel avantage.

— Moi!... vous pourriez croire?..

— Certainement ! et je m'explique à présent vos assiduités auprès de moi... C'est la ce qui vous a donné l'idée et plus tard la hardiesse de me faire la cour... Soyez franc.

— Eh bien ! quXje l'avoue.

— Comment alors n'en serait-il pas de même auprès d'une personne qui sous tous les rapports vaut mille fois mieux que moi?...

— Que dites-vous? m'éeiiai-jeavee joie.

— Je n'ai rien dit, reprit-elle vivement, sinon que je ne veux pas troubler son repos en la faisant rougir d'un crime dont elle est innocente, ou en l'exposant a des dangers...

— Qui ne sont pas a craindre pour elle 1

— Peut-être! — Elle me regarda, réfléchit encore, et reprit : — Oui, en ne la nommant pas. je fais une bonne action.

— Une bonne action! m'écriai-je.

— Et je vous en épargne peut-être une mauvaise. Ainsi, monsieur Georges, résignez vous, car vous ne saurez jamais rien.

— Jamais!...

— Je vous l'ai!<" le!

— Vous nie traitez en ennemie !

— Au contraire je vous parle en amie, en ;!iiiio jalouse de votre affection, et qai ne veut ni la perdre ni la partager.

Je la quittai, jurant de ne plus la revoir, et le lendemain j'étais' liez elle

— Je l'aurais parie! s'écria t-elle en m'anercevant; et jupe?., monsieur, quelle lionne position je viens d'acquérir. Je suis silrc maintenant devons voir tous les jours. On peut dou 1er de l'ami lié des hommes, mais jamais de leurouriosité.

Aussi, vous serez assidu auprès de moi tant que vous ne connaîtrez pas le mot de L'énigme, et comme vous ne le saurez jamais...

J'eus beau protester de la vivacité de mon affection et de sa dune... quand même!!... je vis bien que la comtesse était décidée au silence... — Eh bien! m'écriai-je, je saurai la vérité malgré vous.

— Ce sera difficile.

— D'abord, c'était une des dames qui passaient l'été dans votre château.

— Je ne dis pas non.

— Vous en convenez?

— Je ne conviens de rien.

— Et moi, je saurai à quoi m'en tenir : je ferai plutôt la cour a toutes

— Permis à vous...

Je cherchai alors dans ma tête, et naturellement mes idées se tournèrent vers celles que de moi-même j'aurais préférées, comme si le hasard n'eût eu rien de mieux à faire que de se rencontrer avec mes désirs.

Je venais d'être nommé officier d'artillerie; j'étais mon maître, et l'hiver que je passai dans la recherche de cette beauté inconnue fut sans contredit le plus beau de ma vie. Lorsque, dans une soirée, dans un bal, j'apercevais une jeune el jolie femme, je la regardais avec satisfaction, avec orgueil. Je me disais: C'est peut-être elle!... Et semblable à l'avare

du Dissipateur, cette idée me valait presque une réalité!

Quand je voyais des cavaliers empressés qui sollicitaient vainement un regard, je pensais que, peut-être sans le savoir, j'avais été plus heureux qu'eux tous. Alors je m'approchais avec une confiance que venait déconcerter le sourire railleur de la comtesse. Son coup d'o-il calme et tranquille me disait: Ce n'est pas elle; cqr elle eût été émue ou inquiète si j'avais deviné juste!...

Je me trompais donc toujours, et d'erreur en erreur cela pouvait aller très loin; cette recherche vaine qui occupait toutes mes pensées me faisait négliger des études sérieuses d'où dépendait mon avenir. La comtesse qui avait pour moi une amitié véritable... une amitié de sœur, s'effrayait de mon extravagance et cherchait a m'en détourner.

— Eh bien ! lui disais-je, avouez-moi la vérité.

— Je le voudrais... Je ne le puis.

Et notre discussion recommençait. Un soir surtout, Julia était plus que jamais en humeur de faire de la morale ; et l'endroit était bien choisi, nous étions au bal de l'Opéra avec son frère et son mari, qui tous ùvux s'ennuyaient a plaisir, et qui s'étaient lancés dans la foule pour chercher des distractions. Resté avec la comtesse, et tous deux assis dans le foyer de l'Opéra, nous en revînmes à notre éternel sujet de ionversation. Je me fâchais... je m'irritais, et Julia riait de si bon cœur et si haut, qu'elle ne pensait même pas à déguiser sa voix. Un masque s'approcha d'elle et lui adressa la parole :.

— La comtesse de Yareville est .bien gaie ce soir.

— Y trouves-tu à redire, beau masque?

— Non, parce que je suis ton amie ; sans cela... La comtesse tressaillit.

— Qu'avez-vous donc ? lui dis-je.

— Rien.

Mais il m'était aisé de voir qu'elle était émue; elle V liait sans doute de reconnaître^ la \oi\ le masque qui no s avait adressé la parole... Quels i quelle relation exis-

taient entre elles?... c'est ce que j'ignorais. Tout ce qv.p jo me rappelle, e\si que ce petit domino me déplaisait

■ut eue parée qu'il était venu interrompre une tK.nt. je dois jonvenir qu'il avait del originali ■ . et urtoutdf

lespril ! [I lui en fallait po arrivée

la comtesse, visiblement embarrassée, ne prenait plus part a l,i conversatii n, et cependant le petit masque avait le talent d être amusant sans méchancetés, ni épigrammes ; au cobtt; ne. tout ce qu'il disait était flatteur pour Julia. à qui il reprochai/ galamment son sltnce obstine. Ce beau cavalier

LA MAITRESSE ANONYME

US

n est-i! cause? dit-il en nie montrant. Ai-je interrompu une déclaration?

— Une déclaration de guerre, m'écriai-je, en me hâtant de prendre la parole pour venir en aide à ma compagne et lui donner le temps desc remettre. Nous nous disputions.

— En vérité?...

— Une discussion très vive sur une question...

— Douteuse?...

— Très douteuse!

— Alors, c'est vous qui avez tort.

— Qu'en savez-vous ?

— Des qu'il y a doute... les hommes ont tort, et je décide contre vous.

— Savez-vous de quoi il s'agit?

— Me voulez-vous" pour juge ? dit-elle en s'asseyant près de la comtesse. »

— Non pas, s'écria vivement celle-ci.

— C'est donc bien sérieux, ma belle Julia ?

— Du tout , répondis-je ; c'est une personne que J'ai le droitde connaître, et dont madame refuse de me dire le nom:

La comtesse voulut me faire taire.

— Quand on ne connaît pas et qu'on ne nomme pas, on ne compromet personne.

Et alors avec l'insouciance et la liberté que donne le bal masqué, je racontai l'histoire que vous savez, en peu do mots et à demi voix, au milieu de la foule qui passait près de nous et nous heurtait.

L'inconnue écoutait avec une attention qui flattait beaucoup ma vanité de narrateur. ..Lorsque tout-à-coup, à l'endroit le plus intéressant... au moment où je m'esquivais de la chambre de Rose, elle poussa un cri et s'évanouit.

— Ah! s'écria vivement la comtesse... la chaleur... le manque d'air... Elle se trouve mal... Transportez-la hors du foyer. Ce que je fis .à l'instant, malgré la foule que cet événement avait rendue plus compacte, et qui, ainsi que cela arrive toujours, manqua de nous étouffer par excès d'intérêt !

Arrivés dans le corridor qui sépare le foyer de la salle, je plaçai l'inconnue sur une chaise, et là tout me parut singulier, d'abord l'effroi et le zèle de la comtesse, jusque là si indifférente ; et puis, lorsque pour donner de l'air à la belle évanouie , qui commençait à reprendre ses sens , je voulus dénouer son masque, Julia s'y opposa avec un air de terreur.

— Et pourquoi ?

— Elle a ici des raisons pour ne pas être connue.

— Et lesquelles ?

— Je ne puis fes dire. •

— Tout est mystère avec vous !... et alors pour la première fois un soupçon m'arriva... je m'écriai, tremblant: Est-ce que par hasard ce serait?...

— Non, non ! répondit la comtesse avec une vivacité qui changea mes doutes en certitude. Mais taisez-vous, on nous observe.

En effet un grand jeune homme blond s'était tenu constamment derrière nous... regardant l'inconnue avec attention; il s'avança et avec un accent irlandais, offrit ses services à ces dames qui le refusèrent.

— Plus de doute ! s'écria-t-il alors à voix haute ; vous accepterez mon bras.

— Non pas, lui dis-je, tant que ces dames auront le mien. Et je voulus suivre Julia qui se retirai; en entraînant sa compagne, mais l'Irlandais me retint par la main.

— Monsieur, j'ai une question à vous adresser.

— Quand vous voudrez, mais pas dans ce moment !

— Au contraire, monsieur, en ce moment même.

Et il me retenait toujours, tandis que les deux fugitives, s'esquivantau milieu de la foulé, avaient déjà disparu à mes yeux.

Furieux, je me retournai vers l'importun qui me faisait manquer ainsi la première, la seule occasion que j'eusse encure tue de connaître la vérité.

— Monsieur, que me demandez-vous?

— Oui, major Ilollydai, que demandez-vous à niuu ami Georges? s'écria Constantin qui arrivait en ce momeut.

— Je demande qu'il dise le nom des deux dames avec qui il était tout -à-l'heure.

— Calmez-vous ! l'une était ma sœur, la comtesse de Yareville.

— Pour laquelle je professe le plus grand respect, mais l'autre?...

— L'autre, dit Constantin en relevant son col de cravate, je ne la connais pas!

— Je m'en doute bien... Mais monsieur la connaît, j'en suis sûr.

— Moi ! m'écriai-je avec fureur, tant l'assertion me parut dérisoire et absurde dans la situation où j'étais.

— Oui, monsieur, continua le major irlandais avec flegme, vous me direz son nom.

— Je ne vous le dirai pas.

— Vous me le direz !

— Eh! pourquoi ne pas le dire? s'écria Constantin d'un air de gaîté qui redoublait ma colère, dis-le.

— Je ne le dirai pas... parce que je ne le sais pas.

— Allons donc, tu le sais, tu dois le savoir.

— Certainement, dit le major, il est impossible que nioasieur ne le sache pas.

— Quand j'atteste que non! m'écriai-je d'une voix haute qui lit tourner vers nous tous les yeux.

— Ce n'est pas une raison... reprit l'impassible major.

Alors, hors de moi-même, hors d'état de réfléchir, je m'élançai vers lui et lui donnai un soufflet ; la foule se jeta entre nous.

— Je suis aux ordres du major, dis-je à Constantin, conviens de tout avec lui, et je me retirai.

Deux heures après, arriva Constantin avec un air sombre qui allait si mal à sa physionomie, que je ne pus m'empêcher de sourire.

— Demain, me dit-il, à six heures au bois de Vincennes ; le major a choisi le pistolet : sais-tu tirer ?

— Comme tout le monde...

— C'est qu'il est de la première force, il enlève à trente pas nu pain à cacheter.

— Que veux-tu que j'y fasse ?

— Il est l'offensé... il tire le premier, et à vingt pas... je n'ai pu obtenir d'autres conditions.

— Il faut donc s'en contenter... à demain, je compte sur toi.

Resté seul, vous devinez quelles furent mes réflexions, je vous en fais grâce. J'écrivis à ma mère pour lui demander sa bénédiction et ses prières. Je fis mes adieux à la comtesse, et dans sa lettre j'adressai celle-ci à s,on amie.

« Vous que je ne connais pas, je me hàtc de vous rassurer ; « quand vous recevrez cette lettre, vous serez vengée... Je » meurs avec votre secret... que ne puis-je dire, avec votre » pardon ! u

Le lendemain, à six heures, le major Hollydai était chez moi, et une demi-heure après, nous descendions de voiture à Vincennes avec nos témoins.

— Messieurs, dit à haute voix l'Irlandais... j'ai une déclaration à vous faire : la personne que je soupçonnais n'était point hier soir au bal de l'Opéra ; j'en ai les preuves positives, et la dame que monsieur protégeait.. .m'était totalement étrangère... Je devais cet aveu à ma conscience et à la vérité.

tenant, continua-t-il en se tournant vers ses témoius et vers les miens-, comme j'ai fait mes preuves et que vous savez tous que la vie de monsieur est entre mes mains, je la lui accorde s'il veut me la demander.

Tout mon orgueil se révolta, tout mon sang se souleva à cette arrogante parsle.

— Plutôt mourir, monsieur, que de rien vous devoir ; permis à vous de me tuer '

— Mais, jeune homme ! je suis sûr de mon coup I

— Alors, permis à vous de m'assassiner...

La colère brilla dans les yeux de l'Irlandais ; il arma son pistolet, ets'arrèlant encore:

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— Rétractez ce nouvel outrage... Un pardon... une excuse!

— Vous n'aurez rien de moi, que mon sang!!

— Vous l'entendez, messieurs, cria le major... il le veut... Il m'y force... Je le devrais.... mais j'ai eu le premier tort, et je ne l'oublierai pas. Alors visant lentement, il dit tout haut : A l'épaule droite!

Le coup partit, et je tombai, l'épaule droite fracassée.

Quand je revins à moi, j'étais dans mon lit, entouré de tous mes amis, et le médecin assurait qu'il répondait de mes jours.

Le lendemain, je refus une visite qui me fit grand plaisir : c'était celle de la comtesse ; elle étai-i venue avec son frère, qui" ne resta qu'un instant, et quand nous fûmes seuls :

Georges, n'êles-vous pas bien étonné de me voir?

— Non, je. vous attendais!

— Ah! je vous remercie de ce mot-là; elle me tendit la main et se mit à fondre en larmes. C'est ma faute, c'est ma faute ; je ne me le pardonnerai jamais.

— C'est la mienne, madame, c'est ma folie, mon étourderie.

— Moi qui vous connaissais, ne devais-je pas veiller suivons?... Mais j'étais bien malheureuse ; placée entre vous et une autre amie... qui m'est bien chère... Pas plus que vous, cependant; car vous souffrez, vous êtes en danger, c'est vous que j'aime le mieux... Et alors elle me dit tout ce que l'amitié d'une femme peut inspirer de tendre et de saintement passionné. Jamais rien de plus doux, de plus pur, de plus ravissant, n'avait retenti à mon oreille et à mon cœur ; pour la première fois, j'apprenais à connaître Julia. Je sentais tout le prix d'une amitié pareille ; c'est moi qui, à mon tour, couvrais ses mains de mes baisers et de mes larmes, qui lui jurais un dévoûment éternel et à toute épreuve.

— Eh bien ! me dit-elle, en tombant à genoux près de mon lit, si vous dites vrai, si je dois croire à vos sermens,je vous demande une grâce ; je vous la demande a mains jointes.

— Laquelle ?

— Ne pensez plus à... Elle hésita et reprit : A cette inconnue dont l'influence vous a été si fatale ; ne cherchez pointa découvrir qui elle est. Je vous le demande pour vous et pour elle ! Vos recherches d'ailleurs seraient inutiles ; elle a quitté la France.

— Quand donc?

— Ce matin, dès qu'elle a eu la certitude que vous étiez hors de danger.

— L'autre jour, à l'Opéra... c'était donc elle !

— Oui, mon ami.

— Et cependant je ne crois pas l'avoir vue parmi les dames qui étaient avec vous au château.

— Tous ne l'avez jamais vue; vous ne connaissez ni ses traits, ni son rang,ni son nom. Est-ce alors un sacrifice pour vous de l'oublier et de ne plus regarder cette aventure que comme un rêve... un mauvais rêve ?

— Oui, la fin !.. car le commencement était joli..

— Taisez-vous !...

— Un mot encore, et je me tais... Elle sait donc tout?...

— Hélas ! oui.

— Elle me connaît... moi qui ne la connais pas !

— Oui, monsieur...

— Lui avez-vous remis ma lettre?

— J'ai hésité... mais cette lettre était bien... car vos écrits valent mieux que vos actions... Et, ne voulant pas qu'elle emportât une trop mauvaise opinion de vous, qui êtes mon ami... je lui ai donné ce billet.

— Et qu'a-t-elledit... du dernier mot?

— Du pardon que vous lui demandez ?...

— Oui!...

La comtesse me regarda attentivement comme si elle eût voulu juger de l'effet que sa réponse allait produire sur moi ; et elle me dit seulement : Ce pardon... elle vous l'accorde... à une condition.

— Et laquelle?

— Celle que je vous imposais toul-à-l'heure, car elle à dit: J'oublierai son offense, s'il oublie que f existe!... l'.t maintenant, mon ami, (juc j'ai répondu à toutes vos questions... j'attends le serment que je vous ai demandé... la promesse

formelle... de ne plus chercher à la connaître... Mon amitié esta ce prix !...

Que pouvais-je répondre ?... Cette beauté mystérieuse était partie, elle avait quitté la France... Lt puis, quand on a été à deux doigts de la mort, quand on a perdu la moitié de son sang, l'imagination n'est plus aussi vive, aussi ardente... I"n blessé entend la raison mieux qu'un homme bien portant. Aussi je compris à l'instant qu'un rêve, une chimère, qui, après tout, ne pouvaient me mener à rien, ne valaient pas mon'repos, mon avenir, et surtout l'amitié d'une femme charmante. Je donnai donc la promesse que l'on me demandait, et, comme j'ai pour principe et pour habitude de tenir mes sermens, depuis plus de cinq ans je n'ai fait aucune tentative, aucune recherche... et je n'ai eu aucune nouvelle de ma bella inconnue... Voilà mon histoire!...

— Eh bien?... lui dis-je, quand il eut terminé ce récit , et comme m'attendant à une suite.

— Eh bien ! me répondit Georges , que voulez-vous de plus ?

— Ce que je veux ?... C'est une fin, c'est un dénoùment.

— Je vous dis les choses comme elles' me sont arrivées.

— Et vous ne savez pas quelle est cette dame?

— Pas le moins- du monde !..

— Aucun soupçon, aucun indice?....

— Je n'ai pas cherché !... Je l'avais promis ; sans compter que depuis ce temps-là, depuis cinq ans, les idées changent, et d'autres chagrins, d'autres attachemens...

— Une nouvelle passion peut-être ?...

— C'est possible... mais celle-là, il n'y a pas de quoi se vanter... .

— Onaime cependant à parler des amours heureux.

— A ce titre, je ne parlerai jamais des miens; brisons là. Y penser seulement me met de mauvaise humeur.

— Vous avez raison... revenons à l'inconnue, car vous m'avez promis un sujet de drame ou de comédie.

— Le voilà !

— Il n'y a pas de drame sans dénoùment, et je ne peux pas laisser le public à l'endroit où vous m'avez abandonné.

— Quand il n'y a pas autre chose à dire !

— C'est égal, il lui faut davantage.

— Alors cherchez... inventez... arrangez une manière de finir. Cela vous regarde !

— C'est très difficile; car, dans tout ce que vous m'avez dit, lien ne prépare, rien n'annonce le dénoùment. La véritable héroïne n'a même pas encore paru... on ne sait pas qui elle est!... On ne connaît rien de son caractère. (Je ses sentimens, ni même de sa personne. Vous seultyourriez donner à ce sujet des renseignemens...

— Que j'ai oubliés depuis longtemps, dit Georges en riant. D'ailleurs, voici midi... Ft il me quitta au moment où mon domestique m'apportait une lettre.

C'était une invitation à diner, le lendemain, chez un riche, ou plutôt chez le plus riche seigneur des environs, le duc de... Je vous dirais bien son nom, mais ce serait tout-à-fait inutile. Dès qu'on dit monsieur le duc... cela suffit. C'est le seul du département; on ne le désigne jamais que par ce titre, et. à vingt lieues a la ronde, dès que vous demandez : A qui ces belles forêts, ces champs, ces immenses prairies? le pa>--an ôte son chapeau, quand il en a un, et vous répond d'un air d'admiration et d'envie : A monsieur le duc !...

Je ne le connaissais pas, mais il demeurait près de moi, à trois lieues ; à la campagne, c'est être voisin; et puis il taisait les avances et m'invitait, moi le dernier arrivé, moi qui ne lui avais pas même fait encore ma visite de voisinage. 11 n'j avait pas moyen de refuser, tt, tout en rêvant a mon dénoùment, que je ne trouvais point, je me rendis chez lui. C'était une habitation royale, un superbe château, avec deux ailes dont la Mie me lit soupirer. Le salon, meublé avec une richesse et une élégance toute parisienne, donnait, par trois grandes croisées, sur un parc magnifique, dont les pelouses vertes s'étendaient jusqu'aux bords de la Marne.

Le maitre de la maison était un homme âge. soixante-dix ans à peu pies, niais sa taille fort élevée et droite encore ne manquait pas de dignité ; avec un extérieur sévère, il avait des

LA MAITRESSE ANONYME

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manières polies et bienveillante*, où perçaient cependant le sentiment de sa supériorité nobiliaire et territoriale. C'était le grand seigneur de Louis XIV, plus, le grand propriétaire de nos jours. Près de lui se tenait un long jeune homme maigre qui avait une grande ligure, un grand nez et un air glacial. Il faisait froid à voir, et, à son aspect, on se rapprochait involontairement de la cheminée; ses lèvres minces et pâles, qui, à coup sûr, ne lui avaient jamais servi à rire, s'ouvrirent pour me dire bonjour, et il m'annonça qu'il était en- «lianlé de faire ma connaissance, du ton et de l'air dont un autre vous annoncerait une mauvaise nouvelle. Un petit garçon de cinq ou six ans, d'une ligure délicieuse, et dont les cheveux blonds tombaient en belles boucles dorées, courait étourdiment et sans se baisser, entre les longues jambes maigres du grand monsieur, et le duc lui dit d'un air sévère : < Prenez garde, mon fils, vous allez faire tomber m. ire cousin. » L'enfant, privé de la seule recréation qui lui lut possible dans ce salon, avait déjà pris un petit air boudeur, avantcoureur d'un orage, lorsque la porte du fond s'ouvrit, et parut une jeune dame, la plus jolie et la plus gracieuse que j'aie vue ! une de ces beautés ravissantes, idéales, que l'on ne rencontre jamais qu'en peinture ou sur un piédestal! comme qui dirait la Vénus de Médieis, avec une robe de mousseline, un bouquet de violettes et le sourire sur les lèvres. L'enfant s'élança au devant d'elle, en lui disant :

— Maman, on ne veut pas que je coure dans les jambes de mon cousin.

— C'est bien mal, mon enfant !

— Alors qu'est-ce qu'il en fera ?

Tout le monde se mit à rire... et je remarquai chez le cousin lui-même une espèce de contraction musculaire, mais si imperceptible, qu'elle ne pouvait en conscience lui être comptée pour un sourire.

La duchesse, sans répondre à son (ils, se baissa vers lui e\ l'embrassa ; argument qui, sans doute, parut sans réplique, car l'enfant s'en contenta et ne demanda pas d'autre explication.

— Ma chère Nisida, lui dit le duc, en me présentant à sa femme, ainsi que quelques personnes qui. venaient d'arriver, voici nos voisins : et il nous nomma.

La maîtresse de la maison était aussi aimable que jolie ; car, avec une grâce parfaite, elle nous adressa à chacun le mot qui devait nous flatter, la phrase qui devait nous plaire, et tout cela avec ce sourire plein de bonté qui donne de l'esprit aux moindres paroles, et qui souvent même pourrait s'en passer.

Nous avions à table le maire du pays, administrateur fort habile d'une con^iune fort pauvre, et dont l'unique souci est de trouver des fonds pour l'établissement d'une école primaire.

Nous avions le curé, excellent homme plein de zèle, de ferveur et de lulens, qui dessert à la fois deux paroisses, qui, presque tous les jours, fait trois ou quatre lieues à pied par les mauvais chemins et par les mauvais temps, et qui, pour lui et pour sis pauvres, a sept ou huit cents francs de traitement, tandis que ses confrères de Paris sont richement dotés et subventionnés pour faire de la musique, des décorations et de la luise en scène, comme j'en ai vu à Saint-Hoch, au grand déplaisir de M. Duponchel, directeur de l'Opéra, qui se plaint de la concurrence.

Nous avions le père du curé, brave homme qui ne comprenait rien et prenait tout de travers.

Nous avions aussi le percepteur de l'enregistrement, gros homme réjoVi et bavard, espèce de registre vivant, chez qui tout était noté et inscrit avec les dates. J'avais le bonheur d'être à coté de lui, et, dès le premier service, il me semblait avoir lu la biographie de tous les babitans du château, car mon voisin parlait comme un livre, un livre mal écrit. '

Il m'apprit que monsieur le duc, grand dignitaire, pair de France en 1815, dévoué de cœur à la royauté de 18:2!, avait eu d'abord l'envie de donner sa démission en 1830; mais un voyage qu'il avait fait en Allemagne, en I8SI, avait changé ses idées, ii avail prêté serment au nouveau gouvernement pour rester Ûdèle à l'ancien et continuer a le servir avec lovaulé; «'était un système comme un autre, système de principes,

qui lui laissait à la fois sa fortune, ses places, et sa conscience tranquille.

Je remerciai mon voisin des renseignemens qu'il voulait bien me donner. Et ce monsieur, lui dis je au moment ou nous passions dans le salon, ce grand monsieur blond ?

— C'est un cousin de monsieur le duc, son seul parent et son héritier. Aussi, lorsque monsieur le duc, qui était déjà riche, épousa la tille d'un riche l'uAineier. en décembre 1829, le cousin fut désolé.

— Je le crois bien !

— Mais monsieur le duc avail alors soixante-six ans, étant né en 1704. J'attestai a qui voulut l'entendre que cette union n'aurait point de suite. Point du tout... contre toutes les prévisions, monsieur le duc a eu un descendant en avril 1831. J'en ai élé confondu, et le major encore plusl

— Qui, le major?

— Le cousin: il n'est point Français... Il est major dans un régiment irlandais depuis 1823, le major Hollydai.

— O ciel ! m'écriai-je.

— Qu'avez-vous donc?... Est-ce que vous le connaissez?

— Non... Mais l'on mc.racontait dernièrement une histoire où il jouait un rôle.

— Dites la moi, s'écria le percepteur qui semblait déjà tenir la plume pour enregistrer.

— C'est inutile, répondis-je, en cherchant à cacher ma surprise, qui augmenta encore lorsque la porte s'ouvrit et qu'un domestique galonné annonça : M. Georges Lisvard.

Je n'y concevais plus rien. *

Mon jeune ami s'avança, salua respectueusement le duc et la duchesse, et parut tout déconcerté en m'apercevant.

— On ne vous a pas vu aujourd'hui, lui dit la duchesse d'un air aimable.

— Je n'ai pas pu, madame, ma mère était malade... mais ce soir elle va mieux... et j'en ai profité pour vous faire mes excuses.

— Que je reçois, à condition que demain vous me donnerez une heure de plus.

Et comme je faisais un geste d'étonnement...

— Oui, me dit leduc, monsieur Georges, notre voisin, est la complaisance même. Ma femme, qui à Paris avait commencé la peinture, ne pouvait continuer ici, faute de maître... et tous les jours, à midi, monsieur Georges fait trois lieues pour lui donner leçon.

Je regardai Georges qui, baissant les yeux, me dit à demivoix : Silence, demain vous saurez tout.

J'étais seul chez moi le lendemain matin, attendant mon ami Georges, et repassant dans mon esprit la singulière soirée de la veille, et les événemens dont j'avais été le témoin involontaire et l'observateur muet. Un moment j'avais cru tenir le dénoûment que j'espérais, mais plus je réfléchissais et plus je m'en trouvais éloigné.

D'abord ce ne pouvait être la belle inconnue, la maîtresse anonyme de mon ami Georges. Depuis cinq ans elle avait quitté la France; il l'avait oubliée, il ne s'en occupait plus, et d'ailleurs, l'avant-veille, il m'avait avoué lui-même qu'il avait une autre passion.

La jeune duchesse était done cette autre passion I C'était évident.

Et une passion qui commençait !

Témoin son exactitude de tous les jours. Trois lieues pour lui donner une heure de leçon, autant pour revenir : total, six lieues à cheval, au grand galop. Je l'avais vu partir I Les anciens amans, les amans heureux, ont plus d'égards pour leurs chevaux.

Et puis je me rappelais les plaintes, la tristesse, la mauvaise humeur de ce pauvre Georges. Il aimait donc en vain et sans espoir de réussite, et c'est ce que j'avais peine à comprendre, car, en vérité, c'était un cavalier charmant. On eu aurait trouvé difficilement de plus aimable, de plus distingué, et il fallait de grands principes et une grande vertu pour rester indifférente à tant de mérite et à tant d'amour.

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Mais 11 faut convenir aussi que, pour réussir, et d'après ce qtie j'avais vu la veille, Georges s'y prenait d'une manière extraordinaire et inusitée. 11 était fort bien et fort convenable avec le duc, mais il était peu gracieux avec la duchesse. Deux ou trois discussions s'étaient élevées ; la maîtresse de la maison y avait pris part avec esprit, avec finesse, avec convenance. Georges n'-avait jamais été de son avis. Rien de mieux : les amans sont rarement d'accord; mais ce qui me semblait impardonnable, c'est que lui, d'ordinaire si bienveillant et si bon, mettait dans toutes ses réponses de la sécheresse, de l'aigreur... et même une nuance de plus... Vers la fin de la soirée, la duchesse avait un mal de tête qui l'empêchait presque d'entendre la conversation ; chacun la plaignait et s'intéressait à ses souffrances; Georges, seul, près de la cheminée, se permit une plaisanterie sur les migraines des dames, plaisanterie assez dure pour la duchesse , qui le regarda avec bonté, et dit, en souriant, à ceux qui l'entouraient : Je ne me plains plus maintenant... je suis enchantée d'être sourde.

Un mot pareil aurait désarmé l'homme du monde le plus en colère; il ne produisit rien sur Georges, qui, par politesse seulement, crut devoir balbutier quelques excuses.

— C'est inutile, lui dit-elle, je n'ai rien entendu.

Avec le grand cousin, c'était bien autre chose. Georges était d'une froideur ou d'une hauteur qui me faisait craindre a chaque instant que leur ancienne dispute ne recommençât, et, comme je connaissais l'habileté du major et la maladresse de mon jeune ami, je ne concevais pas que, de gaîté de cœur, il s'exposât à un danger certain. Quant à l'Irlandais, son calme et son sang-froid contrastaient, dans toutes les occasions-, d'une manière admirable avec la chaleureuse impétuosité de Georges. Il ouvrait la bouche lentement, parlait lentement, s'écoutait parler. Ce qui expliquait son air d'ennui habituel, ennui qu'il communiquait du reste à ses auditeurs, et qui avait un grand avantage, celui d'amortir la discussion et de paralyser Georges lui-même.

Mais ce qu'il y avait de plus inconcevable, c'était la manière dont Georges était avec ce jeune enfant, si beau et si gracieux : il était aisé de voir que la duchesse l'adorait ; que c'était son bien, son trésor le plus cher, et, à chaque mot, à chaque geste de Georges, on devinait que cet enfant lui déplaisait, le choquait, lui était insupportable... Quand sa mère l'embrassait, il avait toujours une épigramme prête contre l'amour maternel àeffet... La duchesse alors, et sans se fâcher, le regardait d'un air de pitié... Mais souvent aussi, au moment de caresser son fils, elle s'arrêtait'en voyant les regards de Georges fixés sur les siens. Tout cela me semblait inexplicable 1

Le soir même, ce pauvie enfant, qui avait l'air d'aimer beaucoup Georges, et qui cherchait toujours à jouer avec lui, s'amusait avec sa montre dont il s'était emparé; Georges la lui reprit ou plutôt la lui arracha brusquement des mains, en murmurant entre ses dents : Je déteste les enfans... La duchesse, qu'il ne voyait pas, était près de lui... il se hâta de s'excuser, et dit en montrant sa montre : Je craignais qu'il ne l'abîmât.

IÂ duchesse, sans lui répondre, détacha de sa robe un nœud en perles fines d'une grande valeur, et dit tranquillement à son fils : Tiens, abîme ça.

L'enfant, qui avait l'habitude dlobéir à sa mère, ne se le fit pas dire deux fois; et, au moment où le duc qui passait s'écria : Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?

— Rien, répondit froidement la duchesse... mes perles qui so sont détachées, et qu'Arthur a écrasées par mégarde.

Quant à Georges, qui faisait tous ses efforts pour se modérer, il y avait, la veille, dans tous ses traits une telle fureur, que je soupçonnais dans, cette aventure un mystère dont j'allais sans doute avoir une explication... car c'était lui qui arrivait.

Il entra dans mon cabinet, l'air triste et abattu.

— C'en est fait, me dit-il, et je le vois maintenant, personne ne m'aimera jamais.

— Y pensez-vous? lui dis-je, vous qui autrefois, dans votre jeunesse, vous étiez persuada...

— Que tout le monde devait m'aimer...je m'abusais bien étrangement alors !

— Et maintenant encore!

—Non, monsieur.... toutest fini.... je n'ai plus d'espoir.... je n'ai pu rien obtenir d'elle : ni mon dévoûment, ni ma constance, ni les sacrifices que j'ai faits n'ont pu toucher son cœur; elle a toujours été pour moi froide, dédaigneuse et insensible. Je croyais du moins ù son amitié, et hier, devant vous, elle en a brisé la dernière preuve ; parmi ces perles qu'elle a jetées à ses pieds, il y en avait une qu'elle avait bien voulu recevoir de moi l'année dernière, a sa fête; c'est la seule faveur que j'aie obtenu d'elle : c'était un gage d'amitié qu'elle m'avait promis de ne jamais quitter, et elle l'a fait broyer à mes yeux... par cet enfant que j'abhorre, que je déteste.

— Il est charmant !

— Il est affreux! et je ne puis le souffrir.

— Pourquoi?

— A cause d'elle, qui est née pour le malheur de ma vie... Tenez, monsieur, je m'en vais tout vous dire, et vous me donnerez un conseil.

. Un an environ s'était écoulé depuis ma blessure et la fin de la folle histoire que je vous ai racontée, lorsque le siège d'Anvers fut décidé. Jusqu'alors, j'avais perdu mon temps à courir après des femmes qui se moquaient de moi et à me battre en duel pour des aventures d'Opéra; il me semblait qu'il y avait mieux que cela à faire pour un lieutenant d'artillerie-. mes épaulettes n'avaient pas encore vu le feu; car, dans ce temps-ci, les occasions et les boulets sont rares, n'en a pas qui veut; j'espérais faire partie de l'expédition, je l'avais demandé avec instance; le ministre m'avait refusé, et, dans mon désespoir, à qui pouvais-je m'adresser? Le comte de Vareville avait, depuis quelques mois, été nommé ambassadeur près d'une petite cour du Nord, et mon ami Constantin, son beau-frère, secrétaire d'ambassade. Malgré cela la négociation eut un plein succès ; ce qui vous étonnera moins, quand vous saurez que l'ambassadeur avait emmené avec lui sa femme , la comtesse Julia, circonstance très heureuse pour lui et très fâcheuse pour moi qui me trouvais sans protecteurs.

Un vieux médecin, ami de mon père, à qui je racontai mes chagrins, me dit : J'ai bien peu de pouvoir ; mais j'en ai cependant sur un vieux duc mon client, qui lui-même en a beaucoup au ministère et à la cour, car il est tout-à-fait opposé au gouvernement. — C'est une assez mauvaise recommandation ! — C'en est une excellente ! cac de -ce temps-ci,, on fait beaucoup plus pour ses ennemis "e pour ses amis, cl un pair de l'opposition est une chose si rare, qu'il n'y a point de sacrifice qu'on ne fasse pour le conserver et l'encourager. Il a été un an absent, mais il doit être de retour, voici une lettre pour lui.

Je la pris et me rendis à l'hôtel du duc chez qui nous avons dîné hier. C'était la première fois que je le voyais, et cependant sa physionomie ne m'était pas inconnue. Je cherchais où j'avais rêvé cette longue ligure sèche et froide, qui, dans ce moment, redoublait de sécheresse et de froideur, car il accueillait assez mal ma demande, lorsque la pqrle de son cabinet s'ouvrit cl sa femme parut... ISisida, la charmante Nisida que vous avez vue hier, et jugez de ma surprise, lorsque je reconnus en elle ma petite duchesse du Théâtre-Italien, ma première passion, mon premier délire, celle que, pendant vingt-quatre heures, j'avais adorée avec frénésie. §1 que vingtquatre heures après, je détestais avec rage, car, avec cette fenune-là, la raison n'est pas possible, on ne peut pas l'aimer ou la haïr modérément;.; comme tout le monde!

Elle sentit bien elle-même le reproche que j'avais le droit de lui faire, et elle n'avait oublié ni mes traits, ni son impolitesse, car, à mon aspect, elle se troubla... elle changea de couleur... et elU- s'assii tremblante en s'efforçanl de me saluer d'un air aimable. Mais ce salut qu'autrefois clic m'avait refuse, cette réparation tardive ne pouvait me désarmer; soi mari se retourna vers elle et lui dit : — Au moment même où nous arrivons d'Allemagne, je reçois 1.1, du docteur, une lettre qui m'embarrasse beaucoup.

LA MAITRESSE ANONYME

— Je suis désolé, monsieur le due, lui dis-je en me levant, de vous avoir fait une demande qui peut-être vous compromettrait... regardez-la, je vous prie, comme non avenue...

— Et pourquoi donc? s'écria vivement la duchesse.

— Parce que j'ai réfléchi, madame ; je vois maintenant qu'il y a trop d'obstacles, et je renonce à mes espérances...

— Mais la lettre du docteur...

—Je lui aurai dit un grand plaisir, celui de pouvoir vous présenter mes respects, et je me retirai en saluant profondément.

— C'est tout au plus, mon cher Georges, lui dis-je, si c'était poli.

— Ça l'était plus, répondit-il brusquement, que de ne pas saluer du tout, ainsi qu'elle l'avait fait autrefois ; mais, avec une personne de ce caractère, on ne sait jamais si l'on a tort ou raison ; il n'y a pas plus de motifs à ses dédains qu'à ses préférences. Ma politesse et mes attentions, le jour du Théâtre- Italien m'avaient valu d'elle une impertinence, et mon impertinence me valut sa faveur, sa protection, je dirais presque son amitié, si elle était capable d'en éprouver.

Je reçus une lettre du miuistre delà guerre qui m'autorisait à partir pour le siège d'Anvers ; à cette lettre en était jointe une autre... tenez... la voici... j'en ai trois, elles sont toutes là, et il les tira de son sein.

Cette lettre ne contenait que ces mots :

fous }>ous arez ma:/ jugés, monsieur, et voici noire réponse.

T\\SIV>\, duchesse de ***

Vous vous doutez bien que mon ancien ressentiment devait fléchir et s'effacer devant un trait pareil. Je courus avant mon départ lui faire une visite de romerciinens,et je ne puis vous dire, vous ne pourriez vous faire une idée de ce qu'est cette femme-là quand elle veut être aimable. 11 y a dans ses manières, dans son moindre regard, dans sa voi:, un charme qui vous attire, vous enivre, vous soumet et vous façonne à son vouloir, de sorte qu'on ne peut plus agir, ni penser qu'à sa convenance ! Elle n'a jamais songé à vous demander votre affection et votre amitié, parce que, dès qu'elle a causé un quart d'heure avec vous... elle les a, elle les possède... on lui est dévoué, on serait heureux de se l'aire tuer pour elle... voilà du moins comme j'étais à la lin de ma visite ; je sortis plus amoureux que jamais, et, depuis ce moment, cela ne m'a plus quitté.

J'eus quelque bonheur au siège d'Anvers : d'abord je ne fus pas tué, et j'en fus enchanté, j'aurais été trop malheureux de ne plus revoir Nisida, et puis j'entrai un des premiers dans la lunette Saint-Laurent ; mon nom fut mis dans le rapport du maréchal, et je me dis : Elle le lira.

Je retournai à Paris lier d'un nouveau grade que je venais d'obtenir et que je croyais devoir à mon seul mérite. J'appris par un ami, chef de division au ministère de la guerre, que j'aurais peut-être été oublié sans une lettre pressante du duc de ***. Celte circonstance diminua ma fierté, mais augmenta ma reconnaissance. Je demandai au duc et à sa femme la permission de venir la leur témoigner de temps en temps; elle me ftit accordée, et je vins tous les jours.

Tous les jours, pour mon malheur!... car plus je la voyais, plus je l'aimais, et aucun ami ne m'empêchait de courir à ma perle. J'avais tout confié à Julia, qui. effrayée de ma nouvelle folie, m'écrivait de son ambassade, et me suppliait de ne plus revoir la duchesse. C'était le conseil de la sagesse; mais la sagesse était loin, et Nisida élail près.

Jamais je n'avais obtenu un aveu ou un mol, qu'il me fût possible d'interpréter à mon avantage... El cependant, dans mi'.le occasions imperceptibles pour loul autre, elle était pour moi d'un abandon, «l'une tendresse et d'une bizarrerie indéfinissables. Quand je lui pailais de mon amour, elle m'imposait silence : j'allais me fâcher, et je m'arrêtais en voyant des larmes dai

Quand je lui demandas avec instance un mot, un seul gage rie tendresse, elle ne ra'écoutait pas... cl elle embrassait son fils sans me répondre.

Un jour je lui rappelai notre première entrevue au Thé.ttre- Iialicn. et je lui demandai pourquoi elle ne m'avait pas salué.

Elle se mit à rire comme une folle, et, voyant que j'insistais : Cela vous fâchera I me dit-elle.

— Je vous promets que non...

— Eh bien! la marquise, qui ne vous connaissait pas, et qui, tous les jours vous voyait au balcon du Théâtre-Italien, examinant attentivement les daines et leurs toilettes... s'était persuadée et m'avait dit que vous étiez un artiste... qui venait là par état et pour se tenir au courant des toiffures ou des modes...

— C'est-à-dire que vous m'aviez ^vris pour un coiffeur ou un tailleur?

— Vous étiez alors d'une élégance à le faire croire...

— El voilà pourquoi vous ne m'avez pas rendu mon salut?

— C'étakmal... mais la marquisem'en aurait fait un crime, ou, pis encore, se serait moquée de moi... J'avais seize ans, j'entrais dans le monde... je ne savais rien ; mais cependant, le lendemain, j'en avais eu des remords, et si j'avais eu votre adresse...

— Eh bien !

r*> Je vous aurais prié de venir me coiffer, ou me prendre la mesure d'une amazone!

— Ah ! plût au ciel ! m'écriai-je vivement ; j'aurais été trop heureux !

— Pourquoi ? me demanda-t-elle naïvement.

— Pourquoi ! m'écriai-je avec passion, ah ! Nisida, ne m'avez-vous jamais deviné... vous, mon premier, vous, mon seul amour?...

— Taisez-vous... taisez-vous, me dit-elle à voix basse ; ce que vous dites là à Nisida, la duchesse pourrait l'entendre ei se fâcher ! . . .

Et elle retira doucement sa main, que j'avais prise... Mais elle semblait émue... Ses yeux rencontrèrent les miens avec une expression que je ne lui avais jamais vue... Je crus qu'elle allait me dire : Je vous aime ! et elle me dit froidement : Allez-vous-en, laissez moi ' Il fallut la quitter... Je revins le lendemain ; elle n'était pas visible, elle était indisposée : toute la semaine il en fut de même.

— Vous êtes trop heureux... lui dis-je. Elle vous aimait I

— Hélas ! un instant je le crus ; mais il était dit qu'avec elle, la présomption nie porterait toujours malheur. J'eus bientôt la preuve du contraire, et des preuves dont il me fut impossible de douter. Il était tout naturel que, peur savoir des nouvelles de sa santé, je m'adressasse au vieux médecin qui m'avait présenté dans la maison.

Le docteur d'Hérissel avait une riche clientelle et une immense réputation comme médecin... C'était un homme des anciens jours et des anciennes méthodes, qu'il avait constamment pratiquées et surtout défendues contre toutes les innovations. Il avouait franchement que, depuis Hippocrate, la médecine n'avait pas fait un pas. On tuait, de mon temps, disait-il avec bonhomie à ses cliens; mais monsieur Broussais tue au-si,ct l'homéopathie fait comme monsieur]Broussais ; alors, à quoi bon changer pour ne pas trouver mieux?à quoi bon tous ces jeunes docteurs? le risque étant le même, choisissons le médecin, ou plutôt le danger le plus connu, c'est-à-dire le plus ancien, et me voilà !

Il y avait longtemps que le docteur d'Hérissel me connaissait ; je lui devais le jour, disail-il gaimenl, car il m'avait mis au monde, et depuis il ne m'avait jamais perdu de vue, il m'avait soigné lors de ma blessure, et j'avais pu juger alors de l'amitié qu'il me portait, car lui, d'ordinaire si sec et si tranchant, écoutait les avis cl même les demandait.

Lorsque je l'interrogeai sur la santé de la duchesse, il me regarda bien en face, prit une prise de tabac dans sa tabatière d'or, ornée du portrait de deux souverains, et me dit d'un air goguenard : Ce n'est pas elle qui est la plus malade, Georges, mon ami, c'est loi.

— Quand ce sérail vrai, docteur, je m'adresse à vous, guérissez-moi?

— Est-il bien certain que tu veuilles être guéri, le désireslu franchement ?

— Oui. lui dis-je avec fermeté.

— Eh bien ! la guérison ne sera pas longue; je Mis l'oper er d'un mol. et ii aspira une seconde prise.

SCRIBE

— Parlez donc, lui dis-jeavee impatience, ce mot?..

— Ce mot, c'est qu'elle ne t'aime pas.

— Je le sais,'répondis-je,et cela ne me guérit pas encore.

— Ah! la dose n'est pas assez forte... J'ajouterai donc une pilule à l'ordonnance. Une fâcheuse pilule... C'est qu'elle en aime un autre!

— Cela n'est pas possible Cela n'est pas! m'éeriai-je

avec. rage.

— Voilà d« mes malades, qui veulent être guéris et qui se révoltent contre les médecins!

— Eh! qui donc?., qui donc? continttai-je sans l'écouter.

— Je ne le dis qu'a toi, au moins, car la duchesse est ma cliente, et les secrets de mes cliens me sont sacrés... Il est

vrai que celui-là elle ne me l'a pas confié Et puis, c'est

pour toi, c'est pour te rendre à la raison !

Pendant qu'il parlait ainsi, je rassemblais toutes mes fortes pour ne pas nie trouver mal... mais je me sentais mourir. Le docteur continua avec le même calme.

— Pendant la première année de son mariage, le duc ne voyait personne, ue recevait personne qu'un cousin à lui, qui habitait dans son hôtel.

— En êtes-voussùr?

— Je l'y voyais tous les jours. Ce cousin ne quittait pas la jeune duchesse, l'accompagnait partout, ne laissait personne approcher d'elle; en un mot. exigeant, sévère et jaloux comme un tigre.

— Vous croyez!

— La duchesse s'en plaignait à moi.

— Ce n'est pas une raison.

— Attends donc, je laisse de côté toutes réflexions, toute supposition ; fa médecine ne marche qu'avec des faits, et je vais en donner que je regarde, moi, comme authentiques et irrécusables.

L'empereur Napoléon demandait...

— Docteur, m'ccriai-je avec impatience, il ne s'agit pas ici de Napoléon.

— Si vraiment, l'empereur Napoléon demandait à mon confrère Corvisard si un homme qui se mariait à cinquante ans avait quelque chance d'avoir des héritiers. Corvisard répondit : Sire, à cinquante ans, on en a quelquefois; à soixante, rarement; à soixante-dix, toujours.

^-Et ce parent, quel est-il ? où est-il ?

— A Paris, depuis huit jours, et, depuis ce temps, la duchesse a refusé de vous recevoir, sa porte vous est fermée.

Je restai altéré, confondu... Que dire? que répondre? que faire surtout? s'exposer à une nouvelle visite." C'est le parti que je pris. Cette fois seulement je demandai monsieur le duc, et je me présentai chez sa femme. La duchesse n'était pas seule, elle était avec son cousin, qui, assis près de la cheminée, me tournait le dos quand j'entrai ; à ma vue Nisida pâlit... Mais enfin, faisant tous ses efforts pour se remettre de son trouble... elle me présenta elle-même ce parent que je détestais avant de le connaître, et que devins-je quand s'offrit a moi le major Hollydai, cet Irlandais que vous savez, et que je ne connaissais que trop bien !

C'est avec lui que je m'étais battu deux ans auparavant, et. dans ce moment, je ne cherchais que les moyens de recommencer. Mais comment ? mais sousquel prétexte?..: Il fallait attendre! d'autant plus que, pour mon malheur, et comme pour me narguer, l'impassible major était l'homme le plus poli des truis royaumes. Notez aussi que je ne voulais pas être l'agresseur, ce qui rendait l'occasion plus difficile : mais enfin, elle, se présenta! C'était ici, à la campagne: un jour que nous étions à cheval, en pantalons blancs, il m'erlaboussa da la tète aux pieds d'une façon si complète et si grotesque, qu'il ne put retenir, en me voyant affublé de la sorte, quelques railleries innocentes, que Je trouvai les plus mordantes et les plus injurieuses du inonde. En vain les jeunes ;- ms qui étaient avec nous voulut eut nous séparer; je lui demandai saison dé l'èspril qu'il avait fait a mes dépens, en des termes qui ne lui permirent pas de ri fuser, car il est brave, vous le savez. Mais cette fois j'avais le choix des armes, et je voulus combattre de pics. . à l'épée; c'était pour le lendemain Quelque seerel que j'ïnesfl :■" 'aine pour cette rencontre, la du-

chesse en fut instruite... et si j'avais pu douter de son amour pour son cousin, j'en aurais eu la preuve irrécusable à son trouble et à son désespoir! Elle était ce soir-là dans un état à faire pitié... Il y avait du monde chez elle, elle avait été obligée de recevoir! Heureusement, comme hier, un mal de. tête affreux, une migraine, vinrent à son aide, et c'esl que je faisais allusion dans cette plaisanterie que vous avez trouvée si déplacée et dont moi seul connaissais la portée. in instant, et quand tout le monde se relira, je restai seul avec elle... car, malgré moi, j'avais voulu la voir encore... avant de mourir peut-être! Les yeux pleins de larmes, elle médit rapidement: Je sais tout... Ce fatal combat... qu'il n'ait pas lieu... je vous en prie'., et elle joignait les mains en suppliante.

— Ah! me prier pour lui! m'écriai-je ; c'est trop fort, rt je m'enfuis avec toute ma colère, qui devait être fatale à mon adversaire, car le lendemai je l'attaquai avec tant d'impétuosité et de. rage, que sa nature flegmatique et tranquille en fut toute déconcertée ; et, malgré son adresse, son épée se trouva engagée si malheureusement, que. d'un coup de poignet, je la fis sauter à dix pas. Hélas! il se trouvait sans défense et je ne pouvais continuer. A mon tour, lui criai-je. à vous donner la vie, mais, plus généreux que vous, je ne vous oblige pas à la demander, prenez-la sans condition.

Le Soir j'allai au château, où sans pitié, sans pudeur, la duchesse qui savait déjà l'issue du combat, ne craignit pas de laisser éclater toute sa joie à mes yeux; elle osa me remercier hautement de ce que j'avais fait pour son cousin. Et pourtant, voyez ma folie, je doutais encore!... je me répétais à chaque instant : Le docteur se trompe ! Mais peut-on se tromper soi-même? peut-on révoquer en doute le témoignage de ses yeux et de ses oreilles?

— Quoi ! vous avez vu !

— Oui, monsieur, vu et entendu... plus que ce dernier trait; et après cela vous jugerez s'il me reste même le bonheur de douter encore... 11 y avait chez elle, à la campagne, un bal, une fête... c'était celle de son mari. Toutes les dames étaient montées au premier étage du château pour mieux voir le feu d'artifice que l'on tirait sur la pelouse; moi j'étais resté en bas sur la terrasse où je nie promenais seul en rêvant à elle... qu'il m'est plus facile de haïr que d'oublier... Je fus tiré de ma rêverie par les pas d'un promeneur qui venait à moi ; c'était le major! ! Encore lui... qui se trouvait sur mon chemin, et j'allais quitter la terras;e solitaire qu'il était vena nie disputer, lorsque des fenêtres du premierétagèj'entends des cris d'effroi, lue lampe, un candélabre .placé 'près d'une croisée avait mis le feu à un rideau, de là à une draperie: en un instant la salle avait été en feu... et la foule effrayée, se précipitant vers la même issue, augmentait le désordre au lieu de le diminuer. I ne femme parait à la fenêtre qui donnait sur la terrasse... J'avais déjà reconnu Nisifla. et, saisissant une longue échelle que les jardiniers avaient laissée couchée à terre sous la fenêtre, je montai, je volai à son secours... et

arrivé près d'elle, je lui tendais les bras pour la sauver

mais, hors d'elle-même. pâle, éeheveh'e, ne voyant rien, ne pensant à rien qu'a son enfant qu'elle serrait contre son cour, elle le jeta dans mes bras en médisant d'une voix étouffée que moi seul pus entendre ; o Tiens... sauve ton fils! ! >

Immobile, stupéfait... je regardai autour de moi et je vis derrière... à quelques échelons plus bas, l'inévitable major qui, avec son flegme ordinaire, montait lentement à l'assaut, et qui, dans ce moment, était presqu'ao même niveau que moi! Dans son trouble, Nisida avait cru s'adresser à lui!

Pouvant à peine maîtriser ma colère, je lui donnai, ou plutôt je lui jetai cet enfant; ce n'était pas moi. c'était lui que cela regardait... Il le descendit à terre avec précaution, tandisque moi, prenant Nisida qui venait de se jeter dans mes bras, Nisida, plus belle que jamais, et dont le eccur battait d'effroi contre le mien; Nisida que j'aurais voulu étouffer et que j'étais indigné d'aimer encore!... je la déposai sur le gazon, près de sou enfant, et je m'enfuis, lui jurant un adieu éternel '

— Éternel I

— oui. monsieur, cela dura trois jours: |é restai trois

LA MAITRESSE ANONYME

jours sans la voir, mais encore occupé d'elle; car je passai tout ce temps à la mépriser, à la maudire, à me répeter ces mots fatals: Tiens, sauve ton fils! qui retentissaient sans cesse à mou oreille comme une cloche de mort. Enfin, le quatrième jour, il me fut impossible d'y tenir plus longtemps, je courus au cbâteau. D'ailleurs, le du.- son mari n'était pas bien portant ; ce n'était pas pour elle, c'est pour lui ()ue j'y allais... J'y rencontrai le docteur assez inquiet de son malade... non que le mal fût violent; niais le duc est bien vieux, dit-il, c'est le commencement de la lin! Nous passâmes ensemble dans l'appartement de la duchesse, un vaste appartement où elle était seule avec le major... Leurs fauteuils étaient ù vingt pieds de distance, le major lisait le journal... et Nisida bâillait. Je poussai le docteur en lui montrant ce tableau

— Je n'ai jamais dit que cela durât encore, me répondit-il à voix basse, le mal a eu son temps, sa période ordinaire; lièvre inflammatoire qui se termine en maladie de langueur.

Le major se leva, emmena le docteur hors de l'appartement, sans doute pour lui parler de son noble cousin, et je restai- seul avec Nisida.

— Je sais tout, lui dis-je en tâchant de modérer mon émotion, je connais votre secret.

— Mil s'éiria-t-elle, je suis perdue... Puis, d'une voix suppliante : Taisez-vous alors... taisez-vous!... Pas un mot! et comme ne pouvant supporter ma vue. elle cacha sa tête dans ses mains et elle se mit à pleurer, et ses sanglots soulevaient la mousseline transparente qui couvrait sa poitrine.

Toute ma colère tomba devant un tel désespoir. Oui, je me tairai, lui dis-je, je vous le jure, je n'en parlerai qu'à vous ; et alors je lui racontai lentement ce que je savais... ce que j'avais entendu... Mais le croiriez-vous, monsieur? à mesure que je parlais... elle relevait sa tête cachée entre ses mains, et me regardait à travers la grille rosée que formaient ses petits doigls ; elle avait seebé ses larmes; le calme revenait sur son front et le sourire sur ses lèvres. Oui, monsieur, pendant que. je l'accusais d'avoir aimé le major, pendant même que je lui parlais de son fils, le (ils du major, elle semblait respirer plus librement; un air de satisfacliun se peignait sur tous ses traits.

— Quoi ! ce n'est que cela ! dit-elle, avec un air de naïveté inconcevable.

Ah! j'avoue qu'à ce mot il me fut impossible de contenir ma colère, j'éclatai en reproches, et, dans ma fureur, dans mon désespoir, dans mon amour, je passai sans doute toutes les bornes; et elle, sans se fâcher, et me regardant d'un air de compassion, me dit seulement ces mots :

*— Ah ! Georges, que vous serez malheureux un jour de tout ce que vous me dites là I

— Vous ne l'aimez donc plus! m'écriai-je.

— Non ■ me iflt-elle. Et il y avait dans ce mot une expression, une tendresse que je ne puis vous rendre. Alors, ému et attendri, c'est moi qui me mis à pleurer! Je tombai à ses genoux... — Et moi, INisida, moi, lui dis-je, moi qui vous aime depuis si longtemps, je n'aurai jamais rien .. rien obtenu de vous.

Elle sourit tristement; et, posant sa main sur mon front brillant, elle murmura ce mot : Insensé !

— Oui, m'écriai-je, je suis un insensé, à qui vous avez ravi le repos et le bonheur, un insensé qui donnerait sa vie et son sang pour un seul baiser de vous... El comme elle cherchait à se dégager de mes bras : Mon Dieu ! m'écriai-je avec jalousie, avec désespoir, est-il possible que quelqu'un ail jamais été assez heureux pour que vous fussiez, à lui !

Dans ce moment, monsieur, je vis un sourire contracter ses lèvres... un sourire railleur... Oui, c'était cela, un sourire railleur et ironique que je ne puis vous rendre, mais qui me mit hors de moi... ei depuis ce temps .. toujours aussi froide, ainsi sévère, ne m'accordant jamais rien, et cependant si dévouée, si bonne... si tendre que... Tenez... monsieur, je déteste cette femme-là; et maintenant que vous la connaissez, que me conseillez vous?

— Je vous répondrai comme le docteur: Voulez-vous être guérir

— Oui, je le veux relie fuis! je le veux de toutes les forces de mon âme

— Eh bien!... il faut l'oublier : il faut vous marier !

— C'est l'avis de ma mère, qui m'en prie tous les jours, et je m'occuperai de la personne que l'on me propose... je retournerai à Paris.

— Quand cela?

— La semaine proebaine.

— C'est trop tard ! lui dis-je ; aujourd'hui même, vous partirez avec moi, su vous êtes un homme sans énergie et sans courage.

El Georges partit, décidé à se marier.

Il parait que mes conseils ou mes reproches avaient eu quelque influence sur Georges. Il tint bon, il resta à Paris, ne vit plus la duchesse, qui était restée dans son château, et il s'occupa, ou plutôt il laissa sa mère s'occuper activement de son mariage. C'était un parti honorable sous tous les rapports, une bonne famille, une belle fortune. Une jeune personne fort bien élevée, pas très jolie; mais, eut-elle été un modèle de beauté, Georges, dans ce moment, n'en aurait pas été amoureux : il ne s'agissait pas d'inclination, nous n'en avions que trop... Il sullisait d'un mariage, de convenance, et celui-ci offrait toutes les garanties désirables... On s'était déjà entendu sur les conditions principales, et plus le moment approchait, et plus Georges, malgré la gaîté qu'il affectait, nie semblait triste et malheureux ■ je me repentais presque du conseil que je lui avais donné ; mais sa mère en était si contente et me remerciait- tant!.., — J'ai cru perdre mon fils, me disait-elle, j'ai tremblé pour ses jours, ou du moins pour sa raison... car il avait des heures entières de folie et de délire où il ne me reconnaissait plus, moi, sa mère, et où il me parlait A' Elle. Voilà comment j'ai su son secret... mais maintenant, monsieur, le plus difficile est fait... 11 est engagé, il a donné sa parole; pour rien au monde il ne voudrait y manquer et faire du tort à une famille d'honnêtes gens... Ainsi le voilà sauvé... il sera heureux!... Cette idée, et surtout la confiance de sa mère dissipèrent mes craintes sur l'avenir de Georges : il devait y avoir dans l'instinct maternel plus de réalité que dans mes prévisions. Je les laissai donc s' occupant déjà de la corbeille et des préparatifs du mariage, qui devait avoir lieu vers In lin du mois. Je retournai à la campagne surveiller nies ouvriers et promettant de revenir à Paris pour la noce

L'époque en approchait, et je calculais déjà mon départ, lorsqu'une voiture entra dans ma cour, et Georges en descendit avec cet air de fureur que je lui connaissais et qu'il avait toujours quand il s'agissait de la duchesse. En effet, c'est encore d'elle qu'il était question.

— Et votre mariage? lui criai-je.

— Rompu à lout jamais!

— Par vous?

— Non, cela ne vient pas de moi ; j'avais promis, et j'aurais tenu ma parole quand j'aurais dû en mourir, parce que cela me faisait du bien : cela m'était nécessaire; j'étais heureux de lui prouver que je l'avais oubliée et que je ne l'aimais plus... J'avais déjà tous mes papiers; nous avions jeté avec le notaire le projet de contrat, lorsque mou futur beaupeie s'a\isa d'aller aux informations... d'abord dans irotre cercle, dans nos alentours, où tout m'était favorable; mais là il apprend que je vais souvent chez le duc et la duvhessc, que je suis presque un ami de la maison, et, dans son orgueil bourgeois, flatté de voir confirmés par eux les renseignemens qu'il avait déjà sur mon compte, 'il arrive! Le duc Était très souillant, et il parait que c'est INisida qui le reçut.

J'ignore, mon ami, ce qu'elle a dit de moi, de mon caractère, de ma conduite... beaucoup de bien, sans doute, selon son ordinaire... mais tourné d'une manière telle et avec tant d'adresse, que mon honnête homme de beau-père, qui n'ttsl pas fort ei n'entend pas malice, est revenu tout effrayé des éloges qu'on m'avait prodigués... et, par un détour plein de convenance et de délicatesse, il nous a exprimé tous ses relu

SCI'JBE.

grets en nous disant que, pour se marier, sa fille était trop jeune encore.

— C'est peut-être vrai !

— Elle l'est moins qu'il y a deux mois, quand il me l'a accordée, et il est évident que c'est une suite de son entrevue avec la duchesse... dont la conduite, est affreuse... c'est-à-dire que c'est une ennemie déclarée, qui m'en veut, qui cherche à me nuire, que c'est entre nous maintenant une guerre ouverte, une guerre à mort. Il en sera de même de tuus les mariages que je voudrai contracter... Il n'y a plus moyen maintenant d'y songer, et il faut y renoncer.

— Malheur auquel vous vous résignez facilement. Voie indirecte pour revenir a elle 1

— Non pas, s'écria-t-il vivement, cela ne m'empêchera pas de la fuir : je quitte Paris, je quitte la France.

— Eh ! mon Dieu ! où allez-vous donc?

— En Afrique !... à Constantine, le seul endroit où l'on se batte à présent; je viens vous faire mes adieux. Vous voyez (jue je suis calme et résigné... que mon parti est pris; que le temps de la faiblesse est passé.

— Et vous ne la verrez pas avant votre départ ?

— Non, j'y suis résolu, dit-il d'un ton ferme.

— Vous avez raison.

— Oui, j'ai raison... car je ne partirais pas. Puis rougissant de ce souvenir : Adieu, me dit-il, vous ne me reverrez plus, ou vous me revenez guéri !

Quelques jours après, il était à Marseille et voguait vers l'Afrique, où son régiment allait rejoindre le maréchal Clauzcl. Il assistai cette première campagne, si pénible et si désastreuse : il m'écrivit :

« Nous n'avons point réussi. Je n'ai été que blessé', j'espé- » rais mieux ; mais le malheur s'attache toujours à, moi ; rien » de ce que je veux n'arrive. Je rie puis vivre heureux, ni » mourir glorieusement. Ma blessure sera longue, mais non » pas dangereuse. Dites-le à ma mère, et après elle, aux per- » sonnes qui pourraient s'intéresser à moi... s'il y en a cn- » cote, h

Ce qui signifiait : allez voir la duchesse; donnez-lui de mes nouvelles; et de plus cela voulait dire : donnez-moi des sienncs ! ce que la raison eût peut-être blâmé... Mais ce pauvre garçon était malheureux et souffrant; je n'eus pas le courage d'être raisonnable, et, pour lui donner la légère satisfaction qu'il me demandait, je me rendis au château et m'informai de la santé de mon noble voisin.

Le duc était fort mal, sa femme ne quittait pas son appartenu':;!; je fus témoin des soins touchans qu'elle lui prodiguait, elle docteur me dit à demi-voix . «C'est toujours ain?i depuis deux mois ; si jeune, si délicate el si courageuse ! elle passe les nuits auprès de ce vieillard égoïste el moroi e, et le soigne comme un père. Il est vrai qu'elle eût été sa petitefille... mais ce n'est pas une raison. » J'admirais comme lui tant de bonté unie â tant de charmés! vins je regardais ce front calme et serein, siège de la candeur et de la vertu... et moins je pouvais ajouter foi aux idées de Georges. La porte s'ouvrit ; entra le major, j'observai av< c attention ; à peine si elle s'aperçut de sa présence, et, sans jeter lés yeux de son cè.lé, elle continua la lecture qu'elle faisait au vieillard ; c'était celle du journal ; nouvelles extérieures. Année d'Afrique... A ce mot, sa voix baissa, et ù mesure qu'elle lisait le récit (le l'assaut et de la retraite, ses mains tremblaient, sa voix devenait plus brève, moins intelligible el plus pressée... aniline si elle eut hâte d'arriver à la On du bulletin... au point que son mari lui cria plusieurs lois : Pas si vite ; et le major Hollydai , ennemi naturel de la Vivacité, attesta lentement qu'il n'y avait pas moyen de la suivre.

— Recommencez, lui dit le duc.

La pauvre femme eut un mouvement d'angoisse impossible à décrire, et cependant, après avoir levé les yeux au ciel comme pour lui demander du courage, elle allait reps eu. ire l'éternelle lecture, .l'eus p lié d'elle, et, pour abréger son lourment, je iieeiarai que j'avais des nouvelles directes et positives de l'événenioiil, une leilrc de iM. Georges. 'Ions ceux qui éian-nt la, et même le malade, tirent u'n mouvement, excepté Msida,

qui restait immobile; mais elle jeta sur moi un regard qui semblait me remen i r, un regard où brillait une tendresse si vive el si purel... les if n garder ain ;i, et, d 3 ée

moment, sa cause fut gagnée. Je ne me chargeais de rien comprendre ni de rien expliquer... ce que je savais et ce que j'aurais juré, c'est qu'elle n'éeaiJ point coupable.

A peine avais-je fini ma lecture, que son front avait repris sa sérénité habituelle. Elle nie chargea de quelques mots de bienveillance el d'amitié pour M. Georges; puis, reportant le. yeux vers son mari, elle ne le quitta plus, iie s'occupa plus que de lui, comme si elle eût voulu expier par un nouveau zèle le peu d'instans donnés a une autre pansée qu'à celle de voirs»

Par malheur, des soins si généreux et si assidus devaient être inutiles; le docteur avait prophétisé juste, et le duc, condamné par son âge plus encore que par la Faculté, laissa bientôt un beau château, une veuve charmante et une fortun« immense.

La duchesse passa les six premiers mois de son deuil seule à la campagne avec son fils; elle ne voulut voir personne; elle ne reçut personne, pas même son cousin le major ; circonstance dont je pris note.

Il est vrai que, bien avant l'année écoulée, le château avait été rouvert a la société; toute celle des environs y affluait. Le major n'y demeurait plus, mais on l'y voyait très souvent, et bien- d'autres encore, tous les élégans de Paris: ceux du moins qui aiment les jolies veuves et les grandes fortunes, venaient assidûment, et il y en avait beaucoup. Nous avion.; même fait du tort aux courses de Chantilly, et le maître de poste de La Ferté prétendait, avec un sentiment de fierté pi ûr le pays, qu'il n'avait jamais vu autant de calèches que cette année.

Une nouvelle, cependant, diminua l'ardeur des prélendans ; on apprit que. le major Hollydai. le fllus prêche parent du défunt, s'était mis sur les rangs et affichait hautement ses prétentions à la main de sa cousine.

Bientôt le bruit courut que sa recherche était agréée. Il y eut des paris pour el des paris contre; toujours comme aux courses de Chantilly.

Quant à moi, je l'avoue, je tremblais, et n'aurais osé parier maintenant pour personne.

L'année de deuil était ('coulée depuis un mois, et des personnes bien instruites, entre autres notre maire, qui le tenait d'un de ses confrères d'une commune voisine, assurait que la première publication serait pour dimanche prochain.

Je réfléchissais a tout eela au coin .-le mon feu, lorsque ma porte s'ouvrit, et un officier mé sauta au cou : c'était mon ami Georges, qui s'écria : « \ nons celte fois-ci! à nous Constantine! Toutes les campagnes, par bonheur, ne se ressemblant pas, et les succès de cette année ont glori lusemenl reparé l'échec de l'année .ornière. Notre artillerie a fait des miracles. C'est un gênerai d'artillerie qui ava* le commandement en chef, et qui va. dit-on, être nommé maréchal. »

— Tant mieux, les officiers qui onl commandé sous lui vont sans doute aussi avoir de l'avancement.

— C'est possible... Mai • vou savez que je n'ai pas d'ambition. Tous mes désirs étaient de revoir la France et de retrouver mes amis.

— 11 y en a, lui dis-je. que vous ne retrouverez pas : le duc est mort.

— Je le savais, me dit il d'un air préoccupé... et il g : silence.

Je devinais bien ce qu'il attendait de moi. il ne von me parler de la duchesse ; mais il espérait que, le j'amènerais la conversation sur ce gnance mortelle : les mauvaises nouvelles s'apprenm i jours assez vile.

Je revins donc â Constantine; Une merépondil que par desiHom ryllabes. J'insistai de nouveau, et, cette lois, il me reçut comme un Bédouin, comme un Arabe, comme il n'aurait pas reçu Ai -hmet-Hey lui-même.

— Parbleu I me dit-Il avec impatience, nous avons le temps de parK r batailles : quelles nouvelles en ce pays-ci '.'

il fallut bien alors fui faii i] la d mande en ma-

riage du major irlandais.

LA MAJTRESSE ANONYME.

— Cela devait être, aie répondit-il froidement; je devais m'y attendre... Il est tout naturel qu'elle épouse le père de son enfant... C'est convenable. Et a-t-elle accepté?

— On dit que oui.

— Et quand ce mariage?

— Très prochainement, à ce qu'on dit.

Alors il devint furieux et s'emporta contre la duchesse, selon son habitude; car sa Me entière n'élail qu'une colère continuelle contre elle; lui qui, pour tous les autres, était l'indulgence et la bonté mêmes.

— Mais, lui dis-je, vous approuviez ioul-à-l'heure ee mariage; vous le trouviez convenable.

— Je ne dis pas non ; mais puis-je trouver i onvenable une union aussi prompte! Au bout d'un an, à peine veuve, n'estce pas blesser toutes les bienséances que d'afficher une tendresse si vive el si empressée... elle qui me Jurait, avant mon départ, qu'elle ne l'aimait plus... Mais dès qu'elle le disait, je ne devais en rien croire... car celte femme-la a passé toute sa vie à me tromper ou à se jouer de moi.

Et il marchait à grands pas dans la chambre, et probablement Nisida n'en eût pas été quitte pour cette première tirade. D'autres allaient suivre immanquablement, lorsque Georges fut arrêté dans son premier accès par l'entrée du maire, qui avait un air de triomphe.

Je devinai qu'il avait une nouvelle. C'est quelque chose en province qu'une nouvelle dont on est possesseur. C'est de l'occupation et de l'importance pour toute une journée !

— L ne nouvelle ! s'écria monsieur le maire, une nouvelle étonnante et imprévue ! La duchesse ne se marie pas !.. le major est refusé... positivement refusé. 11 a repris des chevaux pour Paris ; la nouvelle est certaine.

— De qui la tenez-vous ?

— Du maître de poste.

D'après une pareille autorité, le doute n'était plus permis, et j'éprouvai un vif mouvement de joie. Quant à Georges, il venait de s'emporter trop violemment contre Nisida, et sa colère était montée trop haut pour redescendre brusquement et sans transitions. Aussi, et après le départ du maire, murmuKa-t-fl entre ses dents :

— Qui sait si cela est vrai ? qu'en sait-elle elle-même ? Elle a tant de bizarrerie, tant de caprices... Et pourquoi refuser son cousin ? pour faire quelque autre choix qui ne vaudra pas mieux.

— C'est possible, lui dis-je en le regardant, ou pour rester libre.

— Oui, vous^ez raison, s'écria t-il, saisissant avidement une occasion de reprendre sa colère... pour être libre et coquette à son aise, pour tenir la balance entre vingt rivaux, pour les désespérer tous et n'en choisir aucun.

— Vous êtes bien sévère envers elle.

— Je suis juste... après la manière dont elle m'a traité, après tous les torts qu'elle a eus envers moi.

— Il serait plus généreux de les oublier, maintenant surtout qu'elle est malheureuse.

— Malheureuse ! s'éeria-t-il avec émotion. Vous croyez qu'elle est malheureuse?... Et toute sa colère tomba.

— Elle a besoin de la présence et de la consolation de ses amis. N'irez-vous pas lui faire une visite?

— A quoi bon' Entourée comme elle l'est, aura-t-elle seulement le temps de me recevoir?

— Qu'importe? vous laisserez votre nom... vous aurez du moins rempli un devoir indispensable. Vous lui devez une visite de deuil et de condoléance.

— Vous le |

— Vous ne i ourriez y manquer... quan I v us I ivi Caire vi

— ' ilez... j'irai d nain.

Puis il reprit et ajouta :

— Je ne pi orrai pas.

— Allez v ce soir.

— Il fait bien mauvais temps, et ce n'est guère agréable, n'importe !

D'un air de mauvaise humeur, il prit son chapeau et partit. Le pauvre garçon en mourait d'envie.

Cli» qui se passa dans cette entrevue.'., je ne l'ai su que depuis ; mais il me l'a répété tant de fois, qu'il me serait impossible d'en oublier un mot !

D'abord, ce ne fut pas sans une émotion bien grande que Georges aperçut de loin ce château qui renfermait son bonheur, son tourment et toutes ses espérances ! Elle était libre, il est vrai, maison serait-il plus avancé? Et quel accueil allait-il recevoir ? Jamais, se disait-il, elle ne m'a avoué qu'elle m'aimait; et, rappelant à son souvenir tout ce qui s'était passé entre lui el la duchesse... il était obligé de convenir que, fidèle à tous ses devoirs, elle ne s'était montrée a lui que comme une amie tendre et dévouée ; que, du reste, inflexible et sévère, elle ne lui avait jamais accordé la moindre faveur, ni donné le moindre espoir... et, si réellement elle n'avait pour lui que de l'amitié, pourquoi changerait-elle maintenant?

Il entra dans la cour du château; le cœur lui battit en demandant madame la duchesse , et bien plus fort encore quand on lui tut répondu qu'elle était seule au salon.

— Ah! elle est seule!... dit-il avec embarras. Dans ce moment, il eût presque mieux aimé qu'il y eût du monde; mais il n'avait pas leftioix : il monta lentement les degrés en pierre du vaste escalier, traversa l'antichambre où se tenaient plusieurs domestiques portant encore la livrée de deuil. L'un d'eux ouvrit les grandes portes du salon : madame n'y était pas. Georges eut \in mouvement d'effroi. Elle était dans un très petit boudoir attenant à la pièce principale, et quand on annonça monsieur Georges, elle se leva et lui fit signe de s'asseoir.

Du reste, ni étonnement, ni émotion Le domestique

sortit.

Georges fut d'abord attéré d'une réception aussi cérémonieuse :la froideur de la duchesse le gagna malgré lui . et, balbutiant avec peine quelques phrases banales, il lui demanda des nouvelles de sa santé.

— Très bonne, répandit Nisida en s'inclinant. La conversation en resta là, et Georges, pour la ranimer, lui dit :

— Vous êtes seule dans ce vaste château ?

— J'attends du monde... des amis qui doivent arriver ce soir et venir passer quelques jours avec moi.

Georges n'osa pas demander qui l'on attendait; mais H répéta : Ah ! ce sont des amis qui doivent arriver?...

— Oui, monsieur.

La conversation s'arrêta encore. Cette fois ce fut la duchesse qui reprit la parole.

— Vous venez de Conslantine, monsieur Georges, dit-elle.

— Oui.madar.it'.

— On assure que cela. a été admirable! et Georges, interdit... calculait en lui-même si, pour soutenir la conversation, il n'allait pas être obligé de faire le récit du siège, lorsque, en ce moment, plusieurs voitures roulèrent dans la cour, et Georges bénit les importuns qui venaient interrompre ce pénible tête-à-tête.

Les portes du salon s'ouvrirent brusquement : on entendit marcher ou plutôt courir. Quelqu'un se précipita dans le boudoir: c'était Julia, qui, apercevant Georges et la duchesse, dans cet endroit retiré, tous deux, le soir et en tête à-tête... s'écria en riant et en embrassant Georges : Enfin, vous savez tout, l'inconnue s'est fait connaître !

Georges, stupéfait, hors de lui... poussa un cri de surprise, ou plulùi d'effroi, en voyant tomber la duchesse sans connaissance sur le divan du boudoir.

— Quoi! vous ne saviez pas!., s'écria Julia désolée. Malheu-

qu'ai-je fai.l ? ' i mari il mon fn re qui entrent

u ii te auprès d'elle.

:.i iil ■",-: i ç i dans le salon, où il reçut li - emens du comti di yafi ville el de

Constantin, qui arrivaient de leur ambassade. Constantin avait commencé, sur ses succès diplomatiques, un récit dont Georges n'avait pas entendu un mot, lorsque rentra Julia

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— Ne, vous effrayez pas, dit-elle. La maîtresse de la maison est un peu indisposée; dans une demi-heure il n'y paraîtra plus : elle me charge, en attendant, moi, son amie intime, de faire les honneurs et de commander à sa place. A dix heures le souper ; d'ici là. chacun peut s'installer dans ses apparMmens.

— Bravo! s'écria Constantin. Je ne suis pas d'une tenue présentable, pas plus que monsieur l'ambassadeur; et quand il s'agit de faire sa cour a une jeune et jolie veuve, il faut paraître avec tous ses avantages.

Les deux hommes sortirent du salon : il était temps, Georges n'y tenait plus... il suffoquait. Mais, grâce au ciel, il était libre... il était seul avec la comtesse, et, dans un trouble Inexprimable, il tomba à ses pieds.

— Que faites-vous? que faites-vous? lui dit-elle en riant ; Georges, mon ami, vous v^us trompez' vous n'avez rien à me demander, rien à attendre de moi... qu'un récit... que je vous dois depuis longtemps, j'en conviens, et je suis prête à m'acquitteras! vous voulez vous relever, vous asseoir à coté de moi, >ons calmer, et surtout ne pas trembler comme vous le faites, ni regardera chaque instant du côté de ce boudoir parce que, lorsque je parle, j'aime qu'on m'écoule; d'ailleurs, Nisida n'y est plus. Ce boudoir donne dans ses appartenons, et elle vient d'y remonter.

Georges alors promit attention et silence; et, sans aucun préambule, la comtesse lui dit :

— « Nisida est mon amie intime; nous%ons été élevées ensemble. Plus âgée qu'elle, je fus mariée la première : plus tard, et bien malgré moi. sa famille lui lit épouser le vieux duc de"**, qui était d'origine irlandaise, pair d'Angleterre et pair de France, arci et favori du roi Charles X . Tout se trouvait dans ce mariage... excepté un mari. De plus, il y avait un cousin, seul parent et seul héritier du duc... le major Hollydai, qui était furieux de se voir enlever une si belle succession; mais il se consola en pensant que son illustre parent était presque septuagénaire, qu'il n'y avait pas à craindre d'héritier direct, à moins de grands malheurs; et, ces malheurs, il voulut les prévenir autant qu'il était en son pouvoir. 11 ne quittait point sa jeune cousine, il la surveillait avec une assiduité et un zèle qu'on aurait pris pour de l'amour ou de la jalousie, et qui étaient tout uniment de l'intérêt. Au spectacle, au bal, en soirée, la vue d'un adorateur ou d'un simple attentif... lui donnait la fièvre ou le glaçait d'effroi... il employait tout au inonde pour les éloigner, et le duc avait chez lui, sans s'en douter, et dans la même personne, un Sigisbé précieux et une duègne incorruptible qui ne lui coûtaient rien. »

» Le pauvre major se donnait du reste une peine bien inutile. Sage et vertueuse par religion et par principes, jamais personne n'eut plus que Nisida le sentiment de ses devoirs et de sa propre dignité. Aussi, le malheureux et déliant cousin commençait à se rassurer sur son héritage, qui, chaque jour, devenait plus probable et ne pouvait guère lui échapper: ce n'était plus qu'une question de temps, lorsqu'une nouvelle inouïe, inconcevable, prodigieuse, se répandit dans le faubourg Saint-Germain : le vieux duc de "*. à la seconde année de son mariage, en 1851, allait avoir un héritier. C'était un miracle de la Providence, qui ne permet pas l'extinction des grandes familles; et la preuve évidente, c'est que la duchesse eut un garçon... Le vieux duc pensa en mourir île joie, et le major se mit au lit. Il était sérieusement malade el manqua d'aller rejoindre sa succession défunte !

» Tels furent les eff> ts de ce grand événemi nt... Quant à la cause, tout le monde l'ignorait, excepté moi !... et une autre personne peut-être qui n'en fut pas plus avancée pour ça... »

Et la comtesse regarda Georges, qui redoublait d'attention. Elle continua:

"Vous rappelez-vous, monsieur, le mois de juillet is.'o, et la brillante société que j'avais réunie dans mou château d'Orsay ? monsieur Georges y était, et beaucoup de jolies dames! mais Nisida, que j'avais aussi invitée, n'avait pu venir Elle était restée à Saint-Cloud avec la cour, où se prépa-

raient alors de graves événemens. Son mari, un des conseillers, un des contidens intimes du roi, ne pouvait quitter son maître dans une circonstance nu-si importante. Nous, pendant ce temps, h, in de nous douter de l'orage qui grondait, nous dansions dans mon salon et faisions de la musique*, lorsqu'on vin! me dire mystérieusement à l'oreille que quelqu'un demandait à me parler. Je sortis et trouvai dans unsalle basse iNisida, qui venait d'arriver à pied et déguisée. Je jetai un cri de surprise — Silence, nie dit-elle ; et elle m'apprit rapidement comment, en trois jours, un trône et une dynastie venaient de s'écrouler!...

» Le duc avait perdu la tête: et déplus fortes que la sienne n'y auraient pas résiste. Il était persuadé que les horreurs de la première révolution allaient se renouveler: que ses jours allaient Être mis à prix et ses biens confisqués : que lui, favori du roi. on le poursuivrait pour le massacrer : qu'il fallait à la hâte gagner la frontière et émigrer de nouveau... Mais, à qui se lier, et comment faire pour ne pas être reconnu?

» Sa jeune femme, qui seule avait conservé du sang-froid el du courage, avait pris et cousu dans ses vêtemens de l'or et des billets; puis, sans demander conseil à personne , elle avait affublé son mari d'une redingote de palfrenier, elle d'un mauvais châle ; était sortie de Saint-Cloud, montée hardiment dans une petite voiture de la banlieue jusqu'aux environs de Versailles. Là elle avait laissé son mari... chez ma nourrice à moi, une brave femme qu'elle connaissait : pHis, par les chemins de traverse, elle était venue à pied au château me dire : « Sauvez mon mari et faites-le sortir de France! - D'après son récit, il n'y avait p*as de temps à perdre, et il fallait surtout que personne ne soupçonnât les proscrits auxquels j'allais donner asile : ce qui n'était pas facile avec vingt personnes et un nombreux domestique. Je commençai par éloigner Rose, ma femme de chambre, dont l'appartement donnait dans le mien, et qui nous aurait entendus; sans compter que le cabriolet qui allait la mener jusqu'à Versailles, ramènerait le duc à Orsay sans éveiller le moindre soupçon. A onze heures du soir il était arrivé et nous étions tous réunis dans ma chambre, tenantconciliabule sur les mesures à prendre; mesures bien inutiles par l'événement, puisque, le lendemain, et à six lieues de chez moi, voyant tout rentré dans l'ordre, le duc et sa femme revinrent à Paris dans leur hôtel, sans avoir été, depuis, un seul instant inquiétés.

» Mais alors nous n'en étions pas là, et prévoyant quelques catastrophes, nous préparions, mon mari et moi, le déguisement de nos amis et leur fuite jusqu'à la frontière. Il était près de minuit, accablée par les événemens et la fatigue de la journée, la pauvre Nisida tombait de sommeil : je la conduisis a la chambre de Rose, quej'avais préparée près delà mienne pour elle et son mari; et pendant que, dans la chambre a côté, le duc prenait avec nous les derniers arrangeuicns pour le départ du lendemain, elle se hâta de s'endormir, et...

La comtesse s'arrêta en cet endroit, cl. regardant Georges qui écoutait toujours, elle lui dit avec impatience :

— Pour la tin de l'histoire, monsieur, vous la savez mieux que moi.

La comtesse se trompait... depuis quelques momens Georges n'écoutait plus... il avait vu s'entr'ouvrir la porte du boudoir, et toutes ses pensi es, toute son âme étaient là.

Nisida parut plus jolie, plus touchante que jamais, les yeux bajssés, et tenant par la main un enfant aux cheveux Mouds boucles.

Georges i ourul se précipiter aux pieds de Nisida. saisit sa main, qu'il couvrit de larmes, ne pouvant murmurer que ce mot : Pardon! pardon !"

Nisida baissa de nouveau les yeux sans lui répondre ; mais elle prit son fils et le jeta dans les bras de son amant... de son mari !

Ah ! comme Georges le serra contre son cœur et le couvrit. de ses baisers I comme alors il le trouvai! beau !

Quelques jours après, mon ami Georges avait une immense fortune, un beau château et une femme charmante.

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