HÉVA
Sur la cote de Coromandel, non loin de Madras, dans les terres autrefois désertes, on trouve un paysage si beau que les voyageurs n'en ont jamais parlé, ear les phrases leur manquent, et ils aiment mieux laisser dans l'Inde une omission qu'une injustice. Monsieur Sonnerai est le seul qui ait hasardé cette exclamation : — Que la nature indienne est belle dans la solitude de Tinnevely\* puis il a fait la statistique des factoreries de Madras.
J'ai sur mes devanciers un avantage considérable pour peindre ce paysage; je ne l'ai pas vu. Si je l'avais vu, je ne le peindrais pas. Voici donc mon tableau, dont je garantis la ressemb'ance : il y a un lac, bleu comme une immense cuve d'indigoterie, qui perce une infinité de petits golfes dans une longueur de six lieues; sur trois cotés, l'horizon de ce lac est fermé paruncbaùte montagne, et par des collines vertes à formes capricieuses, ressemblant assez à une. succession de dos gigantesques de dromadaires. Du côté de la plaine, le rivage est comme un vaste jardin de tulipiers jaunes, jalonnes par intervalles de hauts palmiers, les uns groupés étroitement comme les membres d'un.' famille bien unie; les autres isolés. comme des égoïstes ou des misanthropes qui fuient la société. De même que le lae a creusé des baies dans la terre, ainsi la terre, par imitation, a jeté dans le lac de petits promontoires aigus comme des aiguilles de clochers qui flotteraient sur l'eau ; ces terrains ambitieux sont couverts de touffes profondes de verdure ardente, OÙ se mêlent les ebéniers, les naudéas, les caquiers, les érables que la nature a prodigues pour favoriser les tigres qui veulent venir boire au lac la nuit, sans être vus des pales humains.
Maintenant, si vous prenez ki peine de regarder au pied de la montagne, vous trouverez un chattiram délicieux ". Ses
• Qu'il ne faut pas confondre avec la province ainsi nommée, et «jni esi située au cap de Coromandel.
" Ou sanscrit tehafour (/'«tire
quatre colonnades d'érable rappellent un peu l'ordre Pœstum adoré à Londres, et ne le font pas regretter ; sa toiture fort élevée laisse un vaste passage a la circulation de l'air : son escalier de bois de santal a vingt-deux marches, et la dernière se baigne dans le lac, à coté d'un troupeau de jeunes et candides éléphans qui boivent l'eau et le soleil. Dans la position où vous êtes, le chattiram vous cache une ravissante maison de campagne, comme Adam la rêvait dans le paradis terrestre, après sa faute, quand la terre maudite se hérissa de chardons.
Cette demeure voluptueuse appartenait en 18.. au plus riche négociant de Madras. Son nom était Mounoussamy; il naquit Indien et idolâtre, et il n'avait pas trop changé de religion en se faisant Méthodiste pour épouser la plus belle Hol landaise de Batavia, laquelle avait reçu, comme don d'amitié du riche Palmer, une dot d'un million de piastres. Palmer aurait fait l'aumône au Pérou.
Héva était le nom de la belle Hollandaise, épouse de Mounoussamy. A la date nébuleuse que j'ai citée plus haut, elle avait vingt-quatre ans. Si vous n'avez jamais été dans l'Inde, vous ne pouvez vous faire une. idée de la fascination qu'exeree une jeune femme du beau sang européen dans ces climats qui brûlent le corps et l'âme. Malheur à l'étranger qui venait s'asseoir un instant sous le péristyle de la maison d'IIéva, pour admirer le lac du Tinnevely! un des nombreux domestiques de l'Indien avail ordre de l'inviter à dîner, et ce repas, accepte avec tant de joie, empoisonnait moralement le pauvre voyageur; il vivait Héva, et il oubliait son pays, sa famille, et même sa femme et ses enfans, s'il en avait.
l.e mari d'Héva était a cel âge heureux- où les passions doivent laisser l'homme en repos; d'ailleurs on disait qu'il ne enmiaiss;iii pas la jalousie, viee des pays froids, ignoré sur la Côte de Coromandel ; aussi, dans sa richesse, sa solitude et ses ennuis, il ne demandait pas mieux que d'avoir toujours nombreuse compagnie à ni maison; mais cette société de voyageurs, de s.iNaus, d'artistes, de parasites des quatre parties du monde, était toute composée déjeunes gens épris de sa fi ,.,,,;;.. ,1 se surveillant si bien les uns les autres que le mari pouvait fermer les veux et compter, en pleine confiance, sur
MERY
1a perpétuité de son honneur conjugal. Si Pénélope n'avait eu qu'un seul poursuivant, Ulysse aurait été Ménélas; elle eut cent amoureux, et elle garda vingt ans sa vertu, nuit et jour, sa broderie à la main.
Héva ne comptait que vingt poursuivans, et elle se plaignait quelquefois à sou mari de ce qu'elle n'avait pas autant de bonheur que Pénélope; le sage Indien lui disait alors : — Charme de mes yeux, belle Héva, nous n'avons que vingt couverts à notre table et vingt chambres dans notre maison. Règle-toi là-dessus.
En ce temps-là , parut sur le lac du Tinnevely un jeune savant que monsieur deLacépède avait envoyé dans l'Inde pour chercher un ïouraco blanc (turracus albus). Le muséum naturel de Paris, malgré ses richesses universelles, était incomplet; il lui manquait cetWseau, dont Saavers avait porté le dessin à Londres. Monsieur de Lacépède n'en dormait pas.
Le voyageur envoyé à la découverte du Touraco blanc se nommait Gabriel de Nancy. Il avait des lettres de crédit pour tous les comptoirs de l'Inde, et des lettres de recommandation pour tous les savans. Les dernières lettres restèrent en portefeuille, mais les premières n'y tirent pas long séjour. Il avait déjà dépensé soixante mille francs des deniers des contribuables, et le Touraco blanc n'était pas découvert. Ayant épuise quelques presqu'îles, trois continens, deux cotes, et une foule d'archipels, Gabriel attaqua le Tinnevely. Monsieur de. Lacépède attendait toujours l'oiseau, la paille à la main. Le soleil, après avoir brûlé l'Inde, descendait sur l'Océan, lorsque Gabriel arriva devant la demeure de Mounoussamy. Héva était assise sous un manguier, et elle écoulait nonchalamment les doux propos de ses adorateurs, rangés en cercle autour d'elle. L'époux tournait les épaules à la société, et, par vieille habitude d'Indien, il comptait les grains du chapelet nommé Poitah.
Gabriel, quoique savant, avait un costume élégant, une figure spirituelle, et il montait fort bien à cheval. Deux nègres affranchis, et plus esclaves que jamais, prirent les chevaux de Gabriel et de son domestique; Mounoussamy se leva, et dit au jeune Français : — Soyez le bienvenu dans mes domaines! que mon lac vous soit doux !
Les adorateurs d'Héva firent un assez triste accueil à Gabriel. Héva salua le nouvel arrivant avec son éventail.de plumes de bengalis.
Gabriel exposa l'objet de sa mission scientifique en peu de mots. Mounoussamy fit un geste qui désignait les bois et les montagnes du nord et du midi, comme s'il aval voulu lui dire qu'il mettait ses domaines à sa disposition.
On sonna le souper. Les vingt adorateurs se levèrent comme un seul homme pour offrir vingt bras à la belle épouse qui prit le bras de son mari, selon l'usage indien.
La salle à manger frappa Gabriel. Elle était tout à clairevoie, et décrée de colonnettes en bois de santal, style pagode. Aux quatre angles, quatre fontaines coulaient dans des bassins de granit d'Elora; douze nègres, juchés sur des piédestaux d'ébènier, agitaient dans l'air de larges éventails de plumes de paons; les sièges des convives étaient formés de bahuettes de naucléas ; des masses fraîches et veloutées de feuilles d'acanthe servaient d'escabeaux; les noix de bétel fumaient dans une cassolette d'ambre gris, et aux deux bouts de la table jaillissaient, de la gueule de deux dragons de porcelaine japonaise, d'immenses panaches de fleurs et de rameaux d'arbres odorans, des aigrettes où s'entremêlaient tous les caprices de nuances et de parfums de la puissante nature indienne : leSpondias, surnommé la fleur de Cythère, leWampi, originaire de la Chine; le La van ter a du Cachemire, le Rima, le Falsé.Je Marsana qui ;eceuc ses fleurs rondes etjaunes, comme des grelots d'or.
Mais rien ne décorait celle salle de festin comme la jeune Héva, la maîtresse de la maison -, elle embaumait, elle éclairait, elle ravissait les convives : on ne regardait qu'elle, 1 1 elle ne regardait rien.
Sita, la déesse, épouse du Dieu-Bleu, assise nonchalamment sous un manguier; Lackmé, la déesse du plaisir, née dans le Jardin Mandaua, ne son! pas plus belles qu'Iléva dans le temple de Ten-Tauly, disait l'Indien Mirpour, négociant relire
des affaires et l'une des meilleures maisons de commerce de Madras, el son voisin, monsieur Goulab, ex-banquier à Cali ulta el natif du village de Kioula, lui disait : — >i j'étais le Dieu-Bleu, je m'incarnerais pour elle une dixième fois. Et les yeux noirs de Goulab lançaient des flammes d'une lueur sinistre. >
Le jeune Français Gabriel disait à son voisin, sir Edward Klerbbs, de Londres : — Si je pouvais amener cette femme à Paris, seulement pour la faire figurer dans Fernand Cortez, je ferais la fortune de monsieur de Jouy.
Le mari d'Héva mangeait comme un tigre à jeun et buvait comme boit la plaine altérée deTchoultry quand il pleut après une sécheresse de trois étés.
Les autres convives ne disaient rien, et ils avalaient des soupirs.
On servait des plats étranges à profusion ; les vins de Constance, de Lalia, de Kerana, coulaient à flots dans ces belles coupes que taille le Jémidar sur la roche de Thcaomok. Les savans buvaient comme des ignorans.
liera mangeait du bout des lèvres, à la pointe d'une aiguille d'or, des parcelles d'un jambon de Labiata, l'ours superbe qui désole l'Ile de Panay. Elle semblait faire cette concession à l'humaine nature pour laisser douter encore de sa divinité. Ii fallait voir avec quel geste de nonchalance dédaigneuse elle refusait une brochette de troupiales rouges ou une aile de péomerops, dont la queue a douze plumes; par intervalles, elle aspirait quelques gouttes de cette boisson que les Indiens composent avec du poivre, du tamarin et du jus de wampi. Alors tous les yeux s'attachaient sur son bras, qui se repliait comme un cou de cygne, en agitant les grelots de pierreries d'un bracelet d'ambre jaune sur une coupe de lapis-lazzuli, et toutes les mains restaient immobiles, la fourchette levée sur les assiettes chinoises, de peur que les regards ne laissassent échapper une seule des grâces adorables qui éclataient en ce moment au bout de ses doigts, aux tossettes de ses joues et même dans les plis du crêpe nankin noué' sur le corsage de son sari indien.
L'époux imperturbable affectait de ne pas regarder sa femme, et cette impudence de bonheur irritait les convives. Mounoussamy semblait leur dire : — Je vous permets de la dévorer des yeux à mon festin.
Le jeune Français Gabriel, lorsque la conversation devenait générale, disait à son voisin : — Dans quelle espèce classezvous ce mari indien?
— Il va trois mois que je cherche son chapitre dans l'/Hstoite naturelle &<ï Sdnnerat, el je ne le trouve pas, répondait sir Edward klerbbs.
— Croyez vous qu'il aime sa femme?
— Peut-être non; peut-être comme tous les convives à la fois.
— Croyez-vous que sa femme l'aime?
— Sa femme n'aime personne de la société, c'est positif: mais puisqu'il faut qu'à son âge, et dans ce climat, elle aime quelqu'un, nous sommes désespérés d'admettre que ce quelqu'un est son mari.
— C'est désolant ' disait GaBriel. Peut-pn aimer un homme qui a le teint bronzé comme la porte d'une pagode, qui a une mâchoire de dénis d'éléphant, des lèvres de mandrille, des yeux de tigre noir, un col de rhinocéros? I n homme qui s'esi composé son corps en volant quelque chose à chacun des monstres de l'Asie! Oh! c'est impossible I cette femme n'aime pas cet époux.
— Ah' les femmes! les femmes! disait Klerbbs mélancoliquement.
— Allons donc! y pensez-vous, monsieur Klerbbs? Si cet Indien vei ail à Paris, dans le monde, avec madame, au bout de trois jours on lui ferail voir qu'un indien est u
— c'est pos ibie . mais il n'ira pas à Paris... Voulez-vous
us donne un bon conseil, m va voisin ?
— Do ur Klerbbs.
— Vous pouvez mois sauver encore, il en est temps-, demain, à la pointe du Jour, remontez achevai el pariez.
— Je ne partirai pas. J'attends une lettre de monsieur de
HEVA.
Lacépède que le Télinga de Madras doil m'apporter ici. Les iu têrèts de la science avant tout.
— Eh mon Dieu! mon Dieu! moi aussi, je suis venu explorer le Tinnevely dans les intérêts de la science. La Société royale de Londres m'entretient à grands frais pour découvrir un ouvrage inédit sur la religion des Malabars, dont parle le Carnalic. J'ai déjà dévoré deux mille livres, et je n'ai rien découvert. En ce moment, je suis censé me promener sur les rives du fleuve Triplicam, ayant sous les pieds du sable à cuire les œufs d'Autruche, et sur la tète du soleil à rôtir ma rei velle sous mon crâne ! Et je mange au frais à celte table depuis trois mois!... Oh ! je rougis de ma lâcheté! J'attends ici des lettres de Xranquebar. On attend toujours des lettres dans ce monde.
— Vraiment, monsieur Rlerbbs, je n'ai jamais vu une femme plus séduisante; sa beauté attend une expression dans toutes les langues; elle a des cheveux d'un noir indien, qui ont des reflets adorables et un luxe tropical de végétation ; elle a des yeux d'un velours limpide, qui rayonnent parfois comme deux flammes de Bengale sur l'ivoire rosé des joues; elle a surtout...
— Arrêtez-vous la, mon cher monsieur le nouveau venu ; vous en savez déjà trop pour votre malheur. Suivez un conseil d'ami ; partez.
— Oh! c'est impossible, monsieur Rlerbbs; il faut que je côtoie, le lac de Tinnevely...
— Vous ne côtoierez rien...
— Mais monsieur de Lacépède...
— Ah! monsieur de Lacépède est à trois mille lieues d'ici, et vous vous moquez de lui et de tous ses uiseaux empaillés.
— Monsieur Rlerbbs... avez-vous, comme moi, surpris au passage le sourire qu'elle a lancé à son mari ?
— Certainement...
— Ce sourire m'a fait frémir ; je ne sais pourquoi.
— Ah!
— Quel sourire! J'ai cm voir le soleil se lever à Ceylan sur un banc de perles et de i orail !... Est-ce qu'elle aimerait ce mari, monsieur Rlerbbs?
— Vous vous ferez à vous-même cette question vingt fois le jour, et vous ne vous répondrez jamais.
— Oh! mon Dieu!... à Paris... un mari de cette allure!... Oh!...
— Mon cher monsieur Gabriel, si tous les maris étaient de la trempe de cet Indien, il n'y aurait pas tant de malheurs en vaudevilles... 1! se fait respecter d'une lieue à la ronde, celuilà... Je vais vous citer ses deux derniers traits. L'autre jour, au burd du lac, il tua d'un coup de pistolet, à cinquante pas, tin Indri delà grosseur d'un écureuil; l'animal resta sur la bram he du caquier, où il mangeait des fruits rouges dont il est friand. — \ ous ne l'avez pas tué, lui dit son ex-associé Goulab en ricanant. Mounoussainy lu un de ses sourires à la Boudho-Çtirra. un sourire du mauvais esprit des nuits ^excusez m.ui érudition) ; puis d'un bond il s'élança i
un tigre du Bengale sur l'arbre, pour saisir l'Indri mort et le montrera Goulab; mais, au moment où sa main s'allongeait à l'extrémité du rameau flottant, l'animal tomba dans le lac, Mounoussamy se suspendit à la franche d'une main, de l'autre il ramassa l'Indri sur le lac, et-se repliant sur lui-même comme un serpent, il remouta sur l'arbre sans avoir mouillé un pli de son pantalon blanc, in clown, à notre théâtre d'Ail sley, gagnerait cent livres par soir pour exécuter ce tour. — Voici l'autre fait. Hier, le père de ce te upeau d'éléphans, que vous avez vu sur les bords du lac, donna de grandes, iriqui^udès à toute notre
tout à coup d'un vicient paroxisme, et i! s'avança vers nous la trompe levée ci les oreilles tendues; il mugissait comme un volcan avant l'éruption. La belle Héva poussa un i teneur. Muunoussamy coupa tranquillement une forte tige d'aloès, comme vous couperiez un chalumea < précipitant sur l'éléphaut, il le força de prendre un bain dans le"lac, comme s'il eût é;é un caniche. Allez maintenant plaisanter avec, des maris de ce genre-là, quand même vous seriez éléphant. L'Indien Goitlab, qui est fou Mennoussamy mieux que pei -■: ne, tremble comme la feuille
du cassier à l'idée de réussir dans ses amours. L'autre soir, un de ces convives mejlisait en pâlissant: — Je suis un homme perdu ! je crois qu'Héva m'a souri.
— Quel diable de conte bleu me faites-vous là ! dit Gabriel, it quel jeu étrange jouez-vous donc tous ici? Vous êtes vingt à vous coiiser pour faire la cour à une femme, et pour trembler devant son mari! C'est de l'Indien tout pur; je n'y comprends rien.
— Ah! monsieur Gabriel, si vous croyez trouver dans le Tinnevely les mœurs et les usages de la vie parisienne, vous êtes dans une grave erreur. Vous avez changé de planète. Les Parisiens sont singuliers : ils voudraient retrouver partou! le boulevard de Gand, les salons de la Chaussée-d'Auliu et les maris de Molière ! Eh! mon Dieu, si Veut ou Ywest India s'habillait et parlait à l'instar de Paris, autant vaudrait rester chez soi. au c :in de son feu ; ce serait une grande économie de bœuf salé, de tempêtes, de naufrages et de maux de cœur.
En ce moment, la conversation, excitée par les baissons du Tropique, devint générale, et l'Indien même parla.
— Écoutez ce qu'on dit autour de vous, monsieur Gabriel, dit Rlerbbs, et vous verrez que vous n'êtes pas datte un hôtel de la rue de Provence,, ou dans un castel normand.
En effet, la conversation était sortie eomplétement*les habitudes nauséabondes de cette vie absurde et constitutionnelle qu'on mène à Londres et à Paris. Il semblait que chacun racontait un rêve, une histoire qu'il s'attribuait, et qui ne pouvait appartenir qu'aux personnages des tapisseries chinoises, ou des bas-feliefs des temples souterrains d'Elora. Quoi [ue les convives parlassent tous anglais, du milieu d« cette langue sourde et si anguleuse, à cause de ses doubles \ , s'élevaient à ebaque instant les syllabes des belles appellation» indiennes, harmonieuses comme les désinences du grec et du latin.Quelquefois le bruit des paroles s'éteignait subitement, car loutes les oreilles s'ouvraient pour recueillir la mélodie qui ippait des lèvre;, de la reine du festin. Héva contait un épisode de son enfance aventureuse : tantôt c'était un, combat de buffles et de tigres que son protecteur Palmer lui avait ménagé à grands frais, pour l'amuser un instant; tantôt elle parlait de la merveilleuse fête de son mariage, lorsque Palmer changea une montagne en volcan d'artifice, versa toute une indigoterie sur une forêt d'érables et d'ébèniers élevés en bûcher jusqu'aux nues, et l'incendia pour parfumer l'air à trente milles à la ronde, et faire luire, dans la nuit, un jour bleu sur le lac Tinnevely. Elle disait aussi le galant caprice de l'Indien, son mari, qui, après avoir semé de l'or pour enlever à lacotede C'oromandel tous ses pigeons blancs et verts, les plus beaux pigeons du monde, leur fit attacher aux pattes de§ clochettes d'argent, selon l'usage indien, et les lit échapper, comme un nuage harmonieux, par le kiosque de sa chambre nuptiale. Les nouveaux venus à ce festin, à quelque nation qu'ils appartinssent, comprenaient que l'Asie seule avait été de tout temps le pays de la flère opulence, depuis]:.! r et que partout ailleurs la richesse même du millionnaire est étriquée et liardeuse; qu'elle s'em- : res numérotés de ses villes; qu'elle peint à la déln m] i de la pluie ces fêtes de campagne, fêtes ; es au cordeau par le compas de l'ennui ; que Norlnumberlai dà Londres, et Rothschild à Paris, croient i ■ du faste lorsqu'ils ont lance une meute de trois cents chiens aboyeurs à la pista d'.m renard, ou ans une bicoque de la Chaussée-d'Antin, urs au dedans, transie de pluie ou de neige au : entendent un duo bouffe, mu 'ils dans des souliers de eue dans ces réglons he sait faire avec le soleil un magnifique > ms et d'or.
Ii tl aidai, cueilli dans les vergers de ilounoussamy se permit un
: I dil :
•—Demain matin vous serez prêts à l'aube, mylords, mes convives, lors à cheva! ; et je vous recommande de choisir de
MERY
— Mille remercîmens, i>abab Mounoussamyl vous êtes grand comme Aureng-Zeb, premier roi Marate! s'écria l'Indien Goulab, qui ressemblait à un éléphant déguisé en héroïne et mugissant l'amour.
— De quoi le remercie-t-il^ ce monsieur? demanda Gabriel a Klerbbs.
— Mounoussamy a tenu sa parole, répandit Klerbbs; il nous avait promis depuis deux mois une chasse pour demain, el nous l'aurons.
— Une chasse! a quoi chassez-vous?
— Au tigre. Nous ne connaissons pas d'autre gibier in.
— Monsieur Gabriel, dit Mounoussamy d'un bout de la table à l'autre, et d'une voix qui vibrait comme un taintam, monsieur Gabriel, êtes-vous sur de votre cheval?
— Oui, seigneur Mounoussamy.
— A-t-il vu le tigre, votre cheval?
— Oui, répondit Gabriel à tout hasard; et il ajouta tout bas: — Mon cheval n'est pas plus fort sur les tigres que moi.
L'Indien lit un signe de (été. et haussant la voix, il ajouta :
. — Mes amis, à la dernière étoile qui se couche sur le mon! de Coa/u [des Bergers), nous partirons. Mes écuries seront ouveites toute la nuit ; ceux qui ne se lient pas à leurs chevaux i hoisiront parmi les miens. Maintenant, à votre liberté, mes amis.
Il se leva, et tous les convives se levèrent. Jléva, debout. et honchalemment appuyée au bras de son mari, distribua une vingtaine de sourires à toute la société; chacun savoura le sien ; il n'y eut pas de jaloux.
iClerbbs et Gabriel sortirent les derniers de la salle du festin: Gabriel suivait langoureusement des yeux la séduisante étrangère, qui passait sous îles arches de néfliers du Japon, et lulinait avec leurs belles fleurs flottantes sur son visage el .'-•■s épaules. Son mari lui lançait des regards de lion amoureux, des regards qui faisaient trembler les hommes. Les deux Indiens, Goulab et Mirpoûr, escortant de près les deux époux, essayaient de continuer la conversation Ctn repas; mais le maître, sans se retourner, ne leur jetait, par-dessus sa tête que des monosyllables secs el désespérans. Les autres convives se dispersaient par groupes, selon leurs habitudes et leurs amitiés.
— Vous êtes un homme perdu, dit. Klerbbs à Gabriel ; ils ont tous commencé comme vous, et Girce lésa changes tous en pourceaux ; il est temps encore de vous sauver, lorsqu'il \ous reste un peu de forme humaine. Sauvez-vous ! Demain, quand vous regarderez, comme Narcisse, au miroir du lac, vous serez tenté de manger des glands et de prendre vos deux mains pour deux pieds.
L'arrivée du Télinga, ou facteur de la poste de Madras, suspendit le conseil amical de klerbbs. Le messager indien laissa tomber le bâton aux plaques de fer Bottantes qui éloignent le terrible serpent Cobra-Cappell, et distribua ses lettres, enfermées dans une boite de fcrblanc. 11 y en avail une pour Gabriel ; monsieur de Lacépède lui envoyait le rapport qu'il avait lu à l'Académie des sciences, el qui se terminait ainsi :
— .... Tout nous fait espérer (/ne les efforts de notre jeune et savant voyageur Gabriel de Nancy seront couronnés de succès ; nous aurons bientôt un tubracus-albus à biontrer à lajalouse ilbion : el la plus
thologique, dont F Europe s'hom i réepar
a ne lacune, indigne du muséum français.
— C'est bon ! c'est bon ! dit Gabriel, qui s'était mis a l'écart pour lire sa lettre.
il chercha Klerbbs, mais il avait disparu. Resté seul, il s?appuya contre un pilier du chattiram, et se soumit a un examen. Ci' qu'il aperçul au fond de son aire le fil trembler ; c'était un'ai ir chauffé a quarante degrés Ri aumur.
• — Au bout de quelques heures, j'en suis doue là ! S'écriai-il mentalement; mais comment flnissenl les amours qui débitent ainsi ? '
El il froissa la lettre de monsieur de Laccpèded: mains.
Autour de lui les lu ; nu s avaient rail silence : n ais lanature était pleim du fraras olennel des nuits de lllnde sous
le ciel étoile du Tinnevely, tout prend des dimensions colossales ; dans nos campagnes d'Europe, il y a des chants de grillons sous les berbes, el des croassemens sous les roseaux 'des murais ; mais dans ce c oiu de l'Inde, les nuits retentissent du rugissement des tigres qui se disputent l'abreuvoir ; ee \ renouilles du lac de Tinnevely.
— Oui. se dit Gabriel, cette nature doit donner un amour puissant comme elle; un amour qui éclate et grandit dans une nuit comme la tige de l'abus!... Je rbasserai le tigre demain... et la tigresse au retour.
En rentrant dans lamaison.il remarqua les deux Indiens Coulai) ei Mirpourqui se parlaient mystérieusement.
L\ CIIVSSE Al X T1GRKS.
A l'heure où les bengalis s'éveillent et (hantent sur la haule feuille des Tennttmaram, douze Péons à cheval et la carabine en bandoulière étaient déjà échelonnés sur la route déserte qui mené à la montagne de Goaln. Les chasseurs européens arrivèrent ensuite, tous armés comme des forteresses, et vêtus deblanc; puis les deux Indiens Goulab et Mirpour: le dernier venu fut Mounoussamy.
A la clarté des candélabres qui brûlaient sur la terrasse de l'habitation, Gabriel ne reconnut qu'a peine l'heureux époux d'Héva, tant il était changé à son avantage. Mounoussamy avait plis le costume de Kouvéra, le dieu des riehessvs; il était nu jusqu'à la ceinture, et son pantalon de cachemire rouge semé de lleurs tombait en se rétrécissant sur la cheville que pressait un anneau d'or : il montait aussi, comme Kpuvéra, un cheval blanc d'ivoire, dont l'extrémité de la queue avait une teinte éearlate, et qui agitait trois colliers de perles à son poitrail. L'Indien et le cheval semblaient ne composer qu'un seul être, lorsqu'ils passèrent devant la troupe des chasseurs. Le cavalier emportait son cheval à la pointe de ses genoux, el laissant flotter la bride rouge comme un ornement inutile, il agitait d'une main sa carabine, et de. l'autre il jetait des pièces d'or aux mendians, nommés t'ingadassan, qui apaisent par leurs prières les s/taktis, divinités terribles, redoutées des chasseurs indiens.
Le chef des Péons distribua aux siens une provision de feuilles de bétel, mêlées avec la noix d'arec, et saupoudrées avec de la chaux de coquillages. Les Péons mâchent cette drogue comme nos marins le tabac. Un porteur d'jeau du Gange passa en criant : Gangaï-Tirtam !
Les chasseurs indiens . restés fidèles au culte de Siva,et dont le front était marqué de la poudre blanche, trempèrent leurs cheveux et leurs doigts dans l'eau apportée du fleuve saint, et regardèrent de travers leur maître apostat, qui ne touchait pas l'eau du Gange. Mounoussamy ne remarqua pas cet incident.
Enfin, le fauconnier donna le signal du départ au son du Kidoudi, espècede tambour qu'on bal avec une seule baguette, et comme un vol d'hippogriffes . les chasseurs s'élanoèreut du lac vers les montagnes du nord.
Quand l'aurore versa dans le ciel ses teintes safranées, la caravane modéra l'ardeur de y course, el les chevaux allèrent le pas. In silence profond régnait dans ces solitudes, où rien n'annonçait le passage de l'homme ; le velours épais des hauts gazons amortissait même le bruit des pieds des chevaux. Celait en ce moment un spectacle magnifique. Quarante cavaliers, muets comme des statues équestres, traversaient une prairie vierge, tout éniailléedc fleurs agrestes quo la Flore indienne ne mentionne pas. En tête se pavanait pracieusemenl le mari d'Héva, qui ressemblait à wichnou visitant ses pagodes; les douze Péons l'escortaient, tous coiffés du turban rouge, la lèvre chargée d'une moustache noire, la carabine au dos. la peau de tigre flottante sur le cheval. Le* : . el les s,i\;iiis européens fermaient la marcha, rh#vauchant deux a deux, el jetant, par intervalles, quelques ls en arrière, pour découvrir le lointain et bienheureux n où dormait, sous un dôme de palmiers, la belle et blanche rein.' du Tinnevelv,
HE VA
En sa qualité de Français et île savant , Gabriel ne s'accommoda pas longtemps de ce silence forcé qui éi;;it une des rigueurs de cette terrible chasse; il se rapprocha, jambe contre jambe, de son ami de la veille, le philosophe Klerbbs, et engaga uue conversation à la sourdine avec lui. ■ — Ma parole d'honneur! dit-il, il faut être ton comme ce mari* de pagode, pour quitter sa femme et courir après un tigre fabuleux !... Quant à moi, jene crois pas aux tigres , à moins qu'ils ne soient dans des cages ou empaillés. Ce que je vois de plus clair dans celte chasse, c'est un soleil qui se lève la-bas sur un rocher noir, et qui va nous brûler la cervelle avant midi. Mon cher monsieur Klerbbs, je suis tenté de battre en retraite; voulez-vous retourner avec, moi à l'habitation du Lac?
— Y pensez-vous, mon cher monsieur ; vous oseriez donner votre démission de soldat en face de l'ennemi! Un Français! Oh! que dirait le Madras-Revieio ?
— Mais quand l'ennemi n'existe pas, il y a pas de déshonneur à se retirer devant lui.
— Cela est vrai, mon cher monsieur Gabriel ; mais ici l'ennemi existe, croyez-le bien. Regardez les Péons qui flairent le vent ; regardez Mounoussamy qui tient sa carabine en arrêt. Nous sommes dans les tigres jusqu'au cou ; cette prairie est émaillée de tigres, je le crains.
— Je vous crois, sir Klerbbs ; mais je comptais si peu sur le gibier que je n'ai pas chargé ma carabine et mes pistolets d'arçon. Avez-vous de la poudre et des balles ?
— Voici ma provision; prenez... et ne mettez pas une charge de Touraco.
— Oh ! voyez , sir Edward, une charge affreuse ! je crains plus pour majoue que pour le tigre... Hélas! je suis obligé de bourrer mes armes avec une moitié de lettre de monsieur de Lacépède ! Si le Journal des Savons savait cela !
— C'est bien ; vous voilà prêt, monsieur Gabriel ; le tigre peut venir.
— Mais encore une fois, sir Edward, concevez-vous cette rage de monsieur Mounoussamy?
— Certainement, je la conçois ; cet Indien est un fin drôle qui a un projet et qui ne serait pas fâché de donner en pâture aux tigres une brochette de quelques amoureux de sa femme: il travaille à cela en ce moment. Mais je connais des gens qui sont encore plus lins que lui...
— Vraiment, sir Edward ?
— Chut? parlons beaucoup plus bas, monsieur Gabriel. Il y a des mystères qui chevauchent avec nous... vous êtes le dernier venu, et vous ne savez rien... je suis des anciens, moi !
— Il y a des mystères, sir Edward ?
— Eh ! cela vous étonne ! il y en a partout des mystères. Dans nos pays froids, on le soleil ne brille que par son absence, il y a de petits mystères de boudoir et de coin du feu qui sont clairs comme le jour et qui se ressemblent tous. Dans ces régions splendidcs et ardentes, il y a des mystères ténébreux que la passion invente et qui ne se ressemblent pas... Vous ouvrez de grands yeux, monsieur Gabriel. Quand vous les ouvririez davantage, vous ne verriez rien.
— Sir Edward, vous piquez singulièrement ma curiosité avec vos énigmes...
— Oh! vous en trouverez bientôt le mot vous même, et vous m'épargnerez une indiscrétion.
— Il faut vous dire, sir Edward, que je n'ai jamais deviné une énigme de ma vie.
— Vous commencerez aujourd'hui.
— Un peu de complaisance, sir Edward Klerbbs, mettezmoi sur la voie...
— Vous y ries, mon cher compagnon ; vous y êtes à cheval... Dites-moi, que voyez-vous autour de vous?
— Un désert et des cavalie rs.
— C'est tout P
— Oui, il me semble, sir Edward Klerbbs... c'est tout.
— Vous ne voyez pas qu'il y ailes passions ardentes, inexorables , qui rugissent autour d'un homme I Vous ne voyez pas que les plus tigres ne sont pas ceu\ que nous cherchons ?
— Je ne vois pas cela.
— Ah ! mon Français volage et léger, vous avez étudié le cœur de l'homme dans Molière et Labruyère, n'est-ce pas?
— Quelle diable de question me faites-vous là, sir Edward?
— Oui, mon cher compagnon; nous avons, vous à Paris, et nous à Londres, deux ou trois observateurs à lunettes qui ont étudié le cœur de l'homme dans le département de la Seine et dans le comté de Middlesex, et qui ne se sont jamais doutés que le monde élait habité, au-delà de Montmartre et d'Hamstead, par des millions de cœurs humains qui ne ressemblaient nullement à ceux qu'ils avaient étudiés dans le Misanthrope ou le Scandals-Sckool ! Le sot qui a dit : — - Tuito monda e fallu corne nostra famiglia, était un Italien paralytique de Florence, qui n'a jamais quitté son troisième a étage de la place du Marché-Neuf. ™
— A la bonne heure ! sir Edward Klerbbs; mais-où voulez-vous donc arriver avec vos éternelles préfaces?
— Je veux arriver à plusieurs choses, mon cher monsieur; avant tout, je veux vous prouver que, dans cet ouragan d'amour qui mugit autour d'Héva, je suis le seul qui garde son sang-froid et son cœur libre... Hier je vous ai trompé... je ne suis pas amoureux.
— Vous n'êtes pas amoureux!...
— Je ne le suis jamais ; c'est mon principe. J'ai quitté Londres, parce que Adisson m'ennuyait avec son livre d'observations qui n'observe rien. J'ai voulu étudier le cœur humain dans l'Asie indienne, monde à part, où les fleurs sont des arbres, où les canaux sont des fleuves, où les fleuves sont des mers, les fontaines des cataractes, les chiens des lions, les chats des tigres, les chevaux des éléphans. Le hasard m'a poussé dans l'habitation de ce nabab, et j'y vois représenter depuis trois mois une comédie auprès de laquelle le Misanthrope est l'alphabet de l'intrigue et de l'observation. Chez nous, avec nos visages blancs, rasés et grêles, nous trahissons à chaque instant nos petites luttes intérieures ; mais ici, avec leurs faces d'airain, les hommes se dérobent à l'exploration de l'œil le plus intelligent ; il n'y a jamais un pli sur leur chair de métal. Je suis obligé d'être sorcier pour deviuer une seule parole de mon voisin. Aussi quel triomphe lorsque je surprends une pensée sous ces épidermes de bronze ! Je me voterais volontiers une statue et des autels.
Gabriel fit un signe d'impatience très significatif, et Klerbbs, s'apereevant que ses longs préambules fatiguaient son interlocuteur, parla plus clairement.
— Je vois, poursuivit-il, je vois, mon cher compagnon, que vous êtes un de ces hommes qui ne devinent rien. Le temps presse, il faut vous faire toucher les choses au doigt. Dans un instant, peut-être, je puis avoir besoin de votre courage et de votre bras.
— Ceci est clair, sir Edward Klerbbs; comptez sur moi.
— Oh ! le danger n'est pas pour ma tête ; il ne menace que l'Indien, notre amphitryon.
Gabriel arma sa carabine et ses pistolets, et se raffermit sur ses étriers.
— Mon très cher compagnon , poursuivit Klerbbs mystérieusement, Mounoussamy joue depuis trois mois une partie d'échecs awc Goulab et Mirpour ; c'est aujourd'hui qu'il doit être mat. De part et d'autre, les pièces sont habilement poussées ; je suis leur jeu et je juge les coups...
— Ils veulent assassiner le mari d'Héva ?
— Yeus n'y êtes pas. Ils ne veulent point l'assassiner ; ils sont trop religieux, trop lâches, trop lins, pour verser du sang à la mode des Européens, qui se font empoigner sottement par des procureurs du roi... Us ont livré Mounoussamy aux tigres, et les tigres ne craignent ni les cours d'assises, ni l'échafaud.
— El les vingt Péons qui lui servent de gardes du corps? et nous?..
— Nous !... nous ferons ce que nous pourrons... Quant aux vingt Péons, ils ne feront rien ; ils sont vendus à Goulab. Ils appartiennent comme lui à la secte intolérante de Siva, et ils ne pardonnent pas son apostasie à Mounoussamy.
— El Mounoussamy connait-il tous ces horribles projets?
— Le rusé coquin les soupçonne, mais il veut les voir s'aecomplir à ses risques et périls. D'ailleurs, il compte sur son
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courage, sur sa force, sur son cheval. Vingt fois j'ai ouvert la bouche pour lui faire part de mes observations, mais il me l'aurait fermée avec ses mains de bronze; je connais mon Indien. Maintenant, assez causé. L'œil aux tigres, qu'ils aient quatre pattes ou deux pieds !
Le paysage qui s'étalait en ce moment devant la caravane était plein de grâce et de fraîcheur. Il était impossible qu'une pensée de mort et de sang osât s'élever au milieu de celle nature virginale et tranquille, qui semblait ne se revêtir de tous ses attraits que pour les oiseaux et le soleil. La petite rivière de Lutchmi, ornée de deux épaisses franges de gazon, s'échappait des profondeurs d'un vallon mystérieux , et descendait j£ avec un bruit charmant vers un horizon de collines , où elle se perd dans l'abîme nommé le Gourou!. C'est une des merveilles de l'Inde. La rivière Lutchmi arrive par une pente insensible a la gueule énorme du Gouroul; elle se détache en nappe verticale d'azur et tombe dans un gouffre d'une profondeur inconnue. Aucun bruit n'accompagne cette immense chute d'eau qui éteint son fracas dans les entrailles de la terre, et ne le fait pas remonter aux oreilles humaines. Seulement, une trombe de fumée s'élève de l'abîme, et semble plutôt appartenir à un soupirail des feux infernaux qu'à l'écume d'une cataracte brisée dans de ténébreuses horreurs. C'est avec une sorte d'épouvante qu'on découvre cette prodigieuse masse d'eau, qui s'écoule en silence et ne réveille aucun écho, ni dans sa tombe ni sur les flancs escarpés du mont Goala. A l'autre bord du gouffre, la terre n'étant par tourmentée par le tranchant de la cataracte, se hérisse d'un incroyable luxe de végétation ; elle jette horizontalement des arbres sauvages qui semblent vouloir faire par imitation une cascade de verdure, et combler leur moitié d'abîme avec des masses flottantes de rameaux éeheve'.és.
Le signal de halte fut donné sur les bords de la rivière de Lutchmi. La caravane avait fait environ dix lieues. Les Péons préparèrent le repas et mirent le couvert sur le gazon. Môunoussamy détacha trois éclaireurs habitués à flairer le tigre, comme les chiens le cerf; et la première faim assouvie, on plaça des sentinelles, comme en pays ennemi, et chaque chasseur, s'abritant dans une fraîche alcôve de verdure, usa de la permission qui lui était donnée de se reposer ou de dormir en attendant le cri indien du réveil.
Le soleil avait fait un peu moins des deux tiers de sa course, lorsque les chasseurs remontèrent à cheval. C'était l'heure que les Indiens jugent la plus favorable pour la chasse au tigre. Les éclaireurs venaient d'arriver, et Mounoussamy, après avoir écouté leur rapport, établit son plan d'attaque. Il donna ordre à dix Péons d'envahir, par un long détour, les gorges de Ravana, toutes peuplées de tigres, et de pousser le formidable gibier dans le vallon opposé de Lutchmi, où les autres chasseurs devaient s'embusquer derrière un épais rideau de cocotiers.
Les Péons lièrent leurs chevaux a des arbres, et, après avoir frotté avec des fleurs de tulipier leurs pieds nus. durs comme du bronze et souples comme des grilles d'aigle, ils s'élancèrent de la plaine aux corniches saillantes des gorges de Ravana. De ces hauteurs inaccessibles, les yeux du Péoîi plongeaient sur les épais buissons de lianes et de houx qui recelaient la famille des monstres du Bengale; et quand une tête énorme de tigre effarouché s'alh ngeaîl avec, des contractions de rage pardessus les feuilles, et flairait l'air où passai! quelque ennemi, aussiu'.t d'énormes blocs de rocher pouvaient en mille éclats sur l'alcôve révélée, et la famille bondissait à dérouwrl, en pOUsSâBl n;i rugissement d'alarme qui pénétrait les plus secrètes tanières fl is gorges «le Ravan i.
Les tigres, comme tous les animaux d'un naturel intraitable, vivent seuls et ne fraient jamais avec 1 urs voisins. Les mâles se font une guerre acharnée ;ï l'époque de leurs amours, mais, dès qu'ils sorft établis convenablement, ils s'accordent une trêve, el se contentent de se saluer de loin par une effroyable contraction de narines, lorsqu'ils vont à la i urée ou .à l'abreuvoir. L'instinct de la conservation el de la \w les oMi'/eani à veiller i tir les domaines que la nature lenrdoniu,ei qu'ils doivent transmettre iriïacls à leurs enfans, ils suspendent soudainemenl leurs inimitiés pour repousser l'en-
nemi commun, lorsque l'homme les menace d'une expropriation. Alors ils forment une alliance momentanée, qui finit avec er. Telles sont les mœurs des tigres du Bengale, les plus beaux a„imaux delà création, n'eu déplaise à l'homme orgueilleux, habillé par Iiumann.
Klerbbs et Gabriel , embusqués, comme les autres chasseurs, à l'entrée du vallon de Lutchmi, sentirent frissonner leurs chevaux, comme si un accès de froid polaire les eût saisis brusquement:
— Voilà les tigres ! s'écria Mounoussamy.
Une pâleur mortelle couvrit une douzaine de visages européens. Gabrjel el Klerbbs soutinrent dignement l'honneur de leurs nations : ils caressèrent leurs chevaux, dont les oreilles s'allongeaient démesurément, et qui soufflaient un ouragan par les narines ; ils examinèrent l'amorce de leurs carabines, et coururent se placer à côté de Mounoussamy. L'Indien leur tendit la main , et les félicita par un geste sur leur bonn» contenance.
— Je ne reconnais pas mes chevaux de chasse, dit Mounoussamy; ils tremblent comme des gazelles.
Goulab et Mirpour gardèrent un visage impassible, et ne parurent pas remarquer le regard accusateur que leur lançait l'Indien.
— Est-ce vous, Goulab, qui avez choisi les chevaux? dit Mounoussamy.
Goulab fit un signe négatif.
— Est-ce vous, Mirpour?
Même signe négatif. Klerbbs lança un coup d'teil rapide à Gabriel.
Les yeux noirs de Mounoussamy rayonnèrent comme deux tisons qui s'enflamment; il ne soupçonnait plus la trahison, il la tenait évidente dans ses mains. Malheureusement il fallait songera se défendre contre des ennemis bien plus terribles que les deux Indiens.
Un tigre énorme, vomi des gorges de Ravana, traversait la plaine, qui ne lui offrait aucun abri, et se dirigeait vers la vallée de Lutchmi. Il traçait dans l'air, à chaque bond, un» ellipse immense, et l'œil fasciné du chasseur, qui embrassait à la fois vingt de ces bonds, tant ils étaient rapides, croyait v'oir un pont de tigres à vingt arches se former et disparâltreà l'instant. Le monsire s'arrêta lout-à-coup à rent pas du rideau de verdure qui cachait les ennemis, et poussa un miaulement sourd, semblable au son prolonge'1 de l'orgue qui s i teint dans les tons graves. î-Ja peau, d'un lauve doré, rayonnai! au soleil comme un manteau de broeard vénitien veiné de bandes d'ébene ; ses quatre pattes, tendues en raccourci, se ha, alliaient sur leurs jointures ; sa queue horizontale ondulait comme un serpent, el la rude peau de son inutile, retirée vers les yeux par une contraction furieuse, laissait à découvert ses dents d'ivoire, aiguisées comme des poignards.
Les hennissemens que poussaient les chevaux ressemblaient à des plaintes articulées sortant de poitrines humaines; leurs crinières s'agitaient comme des tresses de couleuvres vivantes; les cavaliers luttaient avec eux pour les retenir immobiles sur le même terrain ; mais du côté des hommes la force s'épuisait, et du i ôté des atiiùiaùx la teneur, arrivée au comble, n'e outait plus l'ordre muet de la bride el de la main.
La carabine dé Moundussamy s'abattit et fil feu. Le tigre poussa un cri rauque ; il se dressa sur ses pattes de (1er e. et avec s; s pattes de devant il saisit son mufile et le ■ vivement comme pour en arracher la balle qui venait teindre. Puis il s'étendit à plat ventre et rare p i boa en frottent avec rave sou mufile contre le : devant encore de toute sa hauteur, il se lança par dé: es: éfés vers! is roseaux de la r'ivme de Lutchmi.
— Blessé! blessé' s'écria imy; et il précipita sou cheval dans la direction du ligre, s, s pistolets à la main. Au même instant, deux autres tigres tombaient au vol des gorges de Ravana.
Les cavaliers ci maîtriser davantage leurs
chevaux . ils furent emporli s sur la roule de Tinnevely avec toute la furie d'élan que le délire et l'effroi donnaient aux piieds de ces animaux. K . Ils el Gabriel sautèrent coura