‹ Le siècleChapitre 13 sur 70 · HE\ A · texte numérisé non relu

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geusement à terre pour ne pas abandonner Mounoussamy. Goulab et Mirpour suivirent au galop les Européens, et tous ces déserteurs disparurent ea un clin d'œil dans les! de l'horizon méridional.

Gabriel et Klerbbs passèrent la rivière de Lutchmi, nageant d'-unemain, et tenant de l'autre air-dessus du niveau de l'eau leurs carabines et leurs pistolets, ils mettaient ainsi la petite rivière entre eux et les tigres, et pouvaient secourir avec leurs armes l'Indien isolé sur l'autre rive, et engagé avec ses formidables ennemis.

Emporté par son ardeur, Mounoussamy courait toujours sur le tigre blessé, et il l'atteignit à peu de distancedu Gouroul ; le monstre reçut la le coup de grâce; il expira en déchirant le gazon avec ses dents.

Mounoussamy se retourna et se vit seul.

Gabriel et Klerbbs, privés du secours indispensable que donne le cheval dans cette terrible (liasse, n'avaient pris conseil que de leur courage en se faisant piétons pour venir en aide à l'intrépide nabab; mais, en suivant la rive gauche du Lutchmi, ils rencontrèrent dans les accidens d'un terrain marécageux et entrecoupé de ravins des obstacles insurmontables : en cet endroit, la rivière était profondément encaissée et si rapide, qu'ils ne pouvaient là traverser sans s'exposer a une mort certaine; d'ailleurs, quels secours auraient-ils pu donner en se replaçant sur l'autre rive, lorsque de nouveaux et de plus terribles rugissemens, multipliés par les échos, leur annonçaient que les gorges de Ravana semblaient vomir toute la population féline du Bengale ? Nos deux voyageurs, excités par une curiosité poignante, grimpèrent sur un arbre qui dominait ces solitudes, et Klerbbs, arrivé le premier au dernier échelon de l'observatoire végétal, dit à Gabriel, en lui montrant un horrible troupeau de monstres fauves veinés de noir :

— Eh ! mon ami, croyez-vous aux tigres, maintenant?

— Ils passeront la rivière, dit Gabriel en plaçant sa carabine et ses pistolets en. affût dans les branches de l'arbre.

— Je les en défie. Là, devant nous, la rivière paraît calme ; c'est un torrent... Mais l'Indien ! l'Indien! où est-il ?

— Sir Edward, regardez là-bas... au midi... ce sont les Péons qui ont repris leurs chevaux cachés dans le bois, et qui nous abandonnent aussi comme les autres.

— Eh ! mon Dieu ! je l'avais prévu. Ils ont déchaîné les tigres contre Mounoussamy, et maintenant leur métier est fait... Les lâches!

t'n cri de désespoir, un cri surhumain et corrosif comme un tam-tam, un cri impossible à noter, et qui semblait sortir de la poitrine d'un colosse (le bronze animé dans un rêve, remplit ces solitudes et leur donna soudainement un caractère inexprimable de désolation. L'Indien avait poussé ce cri : il venait de voir se consommer la trahison dans la fuite des Péons ses domestiques ; il se trouvait seul aveclrois coups de feu dans sa main, devant une meule de tigres qui tombaient des mont ignés en bondissant, comme un torrent animé dont chaque vague aurait eu des yeux de flamme, des dents d'acier et une tempête de rugissemens. Klerbbs et Gabriel découvrirent alors le malheureux Indien qui sortait d'un massif d'arbres et poussait vigoureusement son cheval vers des rochers sombres qui fermaient l'horizon comme un rempart.

— Oh ! s'écria Gabriel, il faut le secourir à tout prix '

Et il allait s'élancer au pied de l'arbre; Klerbbs le retint d'un bras vigoureux.

— Mon ami. lui dit-il, voici la nuit; il nous faut une heure pour atteindre Mounoussamy, en passant sur les corps de viust tigres. Voulez-vous tenter le coup?Diles oui, et je tombe de l'arbre avant vous.

Gabriel prit ses cheveux noirs à deux mains et ne parla plus.

La nuit, qui descend toujours si vite dans ces régions équinoxialcs, arrivait avec ses horreurs. A la deû:

tèrent' aux efforts suprêmes de l'Indien. La meute des tigres le suivait ;•!! vol ; et lui, arrivé au rempart de rochers, se dressa debout sur son cheval, comme pour l'escalader à l'aide de ses ongles de fer. Retombé sur sa selle, il lança de nouveau son cheval sur le

chemin escarpé qu'il avait parcouru, et profitant d'un moment d'effroi que deux coups de pistolet tirés sur les tigres venaient de leur donner, il les sillonna comme un vent et atteignit sans blessure les rives du fleuve; aussi lestes que son cheval, les plus agiles tombèrent en même temps sur les roseaux du Lutchmi; l'Indien désarmé sentit bientôt leur souffle ardent ù ses pieds mis ; debout comme un écuyer du Cirque sur le dos de son cheval, il lutta quelque temps encore, en meurtrissant avec le bois de fer de sa carabines les mutiles béans allongés vers lui. Le cheval, ensanglanté bientôt et déchiré sur sa croupe par des dents furieuses, emporta son maître du côté de l'abîme du Gouroul. Les tigres se réunirent tous pour livrer un dernier assaut. Le cheval chancela sur ses jarrets brisés ; l'Indien vit douze gueules enflammées s'entr'ouvrir , et du haut de sa selle qui s'écroulait sous lui, il s'élança dans le Gouroul, au milieu des ténèbres de la nuit et de l'abîme.

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