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APRES LA CHASSE

Gabriel et Klerbbs avaient seulement entrevu, à la lueur des premières étoiles, l'effroyable drame qui venait de se dénouer dans les abîmes sans fond du Gouroul. Quelque temps encore ils entendirent une plainte lugubre et intermittente qui attestait l'agonie du cheval ou du cavalier; les rugissemens avaient cessé, mais des râles stridens et prolongés annonçaient que la furie des bêles féroces s'exerçait contre un cadavre. Enfin la rive droite du Lutchmi devint silencieuse : les tigres avaient regagné les gorges de Ravana.

Nos deux voyageurs descendirent de l'arbre, et ils ne perdirent pas de temps à se communiquer leurs impressions ou à prendre un parti. Les veux fixés vers les étoiles du midi, ils s'éloignèrent avec lenteur et précaution des rives de ce fleuva de mort. A chaque frémissement de feuilles, ils s'arrêtaient le cou tendu, l'oreille au bruit, courbés comme des chasseurs qui craignent d'effrayer le gibier; la main droite à la détente de la carabine, la gauche allongée sur le canon ; mais, cette fois, c'était le gibier qui chassait le chasseur. Puis ils se disaient, par un signe de tète :

— Ce n'est rien, il faut poursuivre notre marche! Et ils cheminaient encore à tâtons, d'un pas de funambules, la respiration supprimée, les yeux au bout des pieds, craignant toujours de réveiller un tigre endormi, de rouler dans un nid d'hyènes, de troubler quelque puissant hyménée de panthère ou de serpent. Quelquefois, lorsqu'une arrête vive et tortueuse de broussailles, comprimée sous leurs talons, se relevait en se roulant autour de la jambe, un frisson mortel glaçait leurs veines, car ils se crevaient piqués par le terrible Cobra-Cap pell qui si die sur les grèves de la Triplicam au brûlant milieu du jour, et qui, la nuit, s'engourdit dans la mousse des collines, et se replie en trois cercles comme un bracelet oublié au désert par la belle Svahâ, épouse d'Agni, le dieu du feu.

Ces angoisses dévorèrent les deux voyageurs tant que les étoiles brillèrent au ciel. A l'aube, les objets rapprochés se dessinèrent et reprirent leur forme naturelle Gabrielle rompit le premier le silence en disant :

— Béni soit le jour! je suis comme Ajax, fils de Télamon. je suis poltron la nuit.

Êtes-voas bien sur, dit-il à Klerbbs que nous avons marché dans la direction du lac de ïlnnevelj ?

— si. i je ne suis sur de rien ' Nous avons marché au hasard ; il me semble qu'il y a dix nuits que nous marchons, et je ne serais pas étonné de me trouver en Chine au lever du soleil.

— Voi'à pourtant bien la constellation de la Croix du Sud avec laquelle nous nous sommes dirigés...

— L i Cr< '.'. du Sud, mon cher Gabriel? Le diable me caresse si une' seule rois les étoiles, à moins qu'elles n'aient roulé sous mes pied; ! j'avais l'œil au tigre et au serpent.

— Tenons conseil, Klerbbs.

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