MEUT
— Soil, tenons conseil, je vous écoute; commencez; la séance est ouverte.
— Attendons le lever du soleil; des que nous connaîtrons l'est, nous connaîtrons les autres points cardinaux.
— Adoplé ! La séance est levée.
— Asseyons-nous et causons.
— Nous pouvons même dormir un peu. Je crois, si je ne me trompe, que nous sommes sur le sommet d'une montagne; on ne risque rien ici... dormons; je suis brisé.
— Dormir ! Êtes-vons fou, Klerbbs ? Ne craignez-vous pas de vous réveiller dans le ventre d'un lion?
— Gabriel, je suis comme vous pour les tigres, je ne crois pas aux lions, à moins qu'ils ne soient en cage ou empaillés.
— Ce pauvre Mounoussamy!...
— Ali! nous avons assez pleuré sur lui... c'est un malheur consommé... Les maris qui ont de trop de belles femmes font toujours mauvaise fin. C'est une leçon dont je profiterai.
— Oh! sir Klerbbs, ne plaisantons pas sur cette horrible catastrophe.
— Gabriel, ne faites pas trop le vertueux; on dirait que nous sommes en Europe. Nous sommes dans l'Inde, du moins je le suppose, car je crains furieusement, au lever du soleil, de rencontrer un Chinois... Or, en faisant la part de la douleur que vous cause, ainsi qu'à moi, la triste mort de Mounoussamy, vous devez trouver, après vos larmes, une secrète et honteuse consolation dans le veuvage de la belle Héva. Vous êtes jeune, vous êtes Français, vous avez la grâce et l'esprit de votre nation, vous êtes pauvre aussi, en votre qualité de savant; eh bien ! avec tous ces avantages vous devez l'emporter, après le deuil, sur tous vos rivaux" Voyons, parlez-moi franchement, Gabriel; avouez que mes*1 paroles ne sont que l'écho de votre pensée. Gabriel, vous avez déjà fait votre plan.
— Mais quelle fureur avez-vous de plaisanter ainsi? Moi, j'ai encore dans la tête tous tes tigres du Bengale qui me rongent la cervelle. Comment diable voulez-vous que je songe?...
— Vous y songez, Gabriel ; je connais les cœurs humains! Cependant je n'insiste pas, j'attends demain... à moins que nous ne soyons dans un autre pays. Parole d'honneur! je crois que cette montagne est un bastion de la muraille de la Chine.
— Klerbbs, ouvrez les yeux ; je m'aperçois que vous parlez en rêvant. Levez-vous donc, voici le jour... Allons, debout!
— Vive le jour! Je fermais les yeux pour ne pas voir la nuit... Oh ! quel admirable point de vue ! quel grand et magnifique paysage! Il me semble que je suis à Richmond, au balcon de Star and rjarter, première auberge du monde !... Mais tout ce paysage indien ne vaut pas un déjeuner. Je meurs de faim ; je mangerais un lion !
— Eh bien ! mon cher Klerbbs, levez-vous et doublons le pas; nousdéjaunerons.
— Et oU?
— Parbleu! à la maison de Mounoussamy !
— Ah ça ! vous croyez donc que la veuve continuera à tenir auberge pour les passans?... Nous trouverons la maison vide ! La veuve ne recevra personne dans son désespoir... Notre déjeuner est très compromis... N'importe! il faut continuer notre chemin... D'abord, orientons-nous... Le soleil va se lever là... l'habitation de la belle veuve est donc dans Celte direction, en face, au midi... Oui, voilà au nord, je crois, le Mont-des-Bergers,où nous avons fait une si belle chasse !... Il faut descendre dans la plaine et marcher droit devant nous.. Allons !... nous arriverons toujours quelque part.
Le soleil n'était pas levé, mais la campagne déjà s'inondait de cette lumière qui resplendit avant l'astre à l'horizon de l'aurore. On voyait dans le lointain se glisser rapidement au carrefour des bois ou au gouffre des vallées d'horribles formes de monstres indiens, ivres de sang, qui se balaient de regagner leurs lanières, comme si la nature leur eût détendu de troubler par leur présence la douce sérénité du soleil levant. Les arbres gigantesques, disséminés sans nombre sur une plaine sans limites, paraissaient comme des courtisans immobiles et silencieux qui attendent le lever d'un roi. Sous quelques-uns de ses merveilleux aspects , la campagne res-
semblait à une belle femme qui se pare pour recevoir son époux : elle déroulait sa chevelure de rizières blondes, elle pendail à son cou un petit fleuve sinueux comme un collier d'argent, elle faisait saillir du milieu de deux collines charmantes de superbes tiges d'aloés épanouies comme un bouquet de fiancée , elle se voilait d'une prairie comme d'une robe de cachemire à mille fleurs. Quand le soleil, qui se lève sans ennui depuis six mille ans, pour se donner à lui seul le spectacle de ce paysage inconnu et sublime ; quand le radieux époux de cette nature se révéla sur la montagne Iileue, comme un œil d'or qui s'ouvrirait tout à coup au front d'un géant, toute la campagne sembla tressaillir sous les embrassemens du ciel ; une harmonie, forméede toutes les voix des arbres, des fleuves, des cascades, des oiseaux, des torrens, des fleurs, des vallées, des collines, éclata partout, comme l'hymne premier, chanté à l'aurore de la création.
Nos deux voyageurs oublièrent longtemps la fatigue et la faim devant ce spectacle merveilleux; mais ils rentrèrent bientôt dans les réalités de la vie en apercevant avec effroi que cette nature si belle était remplie d'embûches et que son éclat ne donnait que l'aveuglement. Rien dans tout ce qu'ils voyaient ne leur rappelait un seul des sites parcourus la veille avec la caravane des chasseurs; ils marchaient sur une terre inconnue, et leurs yeux, qui interrogeaient des horizons infinis, ne rencontraient aucun arbre isolé, aucun accident de terrain, aucune forme saisissante de colline déjà salues par eux en sortant de l'habitation du Tinnevely. Décidément, ils avaient été séparés par une chaîne de montagnes de la côte de .Madras, et leur course haletante et aveugle de la unit les avait entraînés sous un autre ciel et vers les rivages d'une autre mer. Le pays qu'ils traversaient les épouvantait par moment, à cause de sa beauté singulière; rien, du premier coup d'œil, n'annonçait le désert : ce n'était pas la plaine du Nil eu la forci vierge d'Amérique, ou quelque autre de ces paysages qui se couvrent des horreurs de la solitude et avertissent le voyageur de ne pas s'aventurer dans ces domaines de la désolation. Sur celte partie de l'Inde, la terre semble cultivée avec soin, arrosée avec amour; on s'attend à chaque pas à voir arriver les laboureurs et les bûcherons, et à surprendre derrière les massifs d'arbres un clocher de village ou une vaste métairie animée par une famille joyeuse de fermiers. L'effroi vous saisit enfin lorsque vous avez reconnu que toute cette richesse n'appartient à personne; que ces arbres se découpent gracieusement, ces collines s'arrondissent, ces petits fleuves coulent avec amour, ces prairies se couvrent de fleurs poulies tigres, les hyènes, les lions el les éléphans, seuls maîtres souverains de cette région splendide, lille aînée de la mer et du soleil.
Les fruits sauvages qui pendaient aux arbres dans ce grand verger de la nature ne donnaient qu'un soulagement passager à la faim de nos deux voyageurs. L'horizon se déroulai! foujours devant eux dans la même uniformité d'étendue infinie ; six heures de course ardente ne les rapprochaient pas d'une coudée : toujours des montagnes après les collines, des plaines après les montagnes, des forêts après les plaines, des prairies après les forêts, des roches nues après les prairies; toujours un; campagne inépuisable, éearlelée de verdure et d'aridité puissantes toutes deux.
Après un silence fort long, qui ressemblait à la sombre méditation du désespoir, Merhbs, qui marchait le premier, s'arrêta et dit a son compagnon :
— Je vais vous effrayer en vous annonçant qu'il est trois heuri s , encore quatre heures, et nous voilà retombés dans les ténèbres <!,■ la unit el les gueules de lignes'
(,:io ici croisa les bras et secoua la tète mélancoliquement, lis yeux fixés sur le soleil, qui descendait du zénith avec une rapidité désespérante.
— Ah ! dit Gabriel, je me la rappellerai, celte chasse aux tigres'
— Parbleu! mon cher ami, je voudrais bien être dans le cas de me la rappeler! Mais il faut commencer par arriver k quelque gîte Où il nous soit permis de nous rappeler quelque chose. Quanl à moi, je suis au boni de ma science topographique, et je n'ai plus le courage de faire un pas. Voyou s,
HE VA
aut prendre un parti. Nous sommes brisés, nous nageons dans nos sueurs, nos vestes blanches et nos pantalons éclatent en lambeaux, nous en avons laissé des échantillons à fous les buissons de l'Asie ; nous ressemblons à des parias, et nous risquons d'être traités comme tels parle premier Indien de bonne maison qui nous rencontrera. Ce serait une insigne folie de continuer notre route dans un pays où il n'y a pas de route. Arrêtons-nous ici, passons à l'état de naufragés, bâtissons une cabane, fondons une colonie; le pays est beau et fertile, nous avons des armes et des munitions : voilà tin délicieux verger de cocotiers et d'arbres à pain, voilà de l'eau claire comme le cristal ; Romulus n'en avait pas autant, et il a réussi, c'est incontestable. Il n'y a pas au monde une plus belle végétation, un plus beau soleil. Ici, on rit de pitié quand on songe que quatre pieds carres dans le If'est-Kent se vendent cent livres. Dieu nous vend l'Asie pour rien. Quelle admirable spéculation de terrain! Je l'achète à ce prix, et je partage avec vous.
— Sir Edward, parlez-vous sérieusement?
— Oh! très sérieusement; d'autant plus que je crois que, cette nuit, à notre départ du théâtre des tigres, nous avons tourné le dos à la véritable route de Tinnevely, et que nous nous écartons ainsi depuis vingt heures du point où nous voulons nous rendre.
— Serait-ce possible, Klerbbs?
— Je suis sûr de mon fait maintenant: nous sommes à trente lieues au moins du lac de Tinnevely: ainsi, il n'y a plus à balancer: bâtissons sur ce terrain deux tentes, une pour vous, une pour moi, et commençons à dormir. Je suis accablé de sommeil: c'est le cas, cette nuit, de mettre en action le midsummer-niqht's dream de Shakspearc ; nous ne manquerons pas de personnages pour le rôle du lion.
— Hélas ! mon ami Klerbbs, il faut donc renoncer à voir cette étoile de Tinnevely, cette reine des roses du Besgale, cette divine Héva!...
— Mon ami Gabriel, quand nous serons un peuple puissant, nous enlèverons les Sabines; pour le moment, songeons a nous établir en garçons.
Et Klerbbs, sans perdre de temps, coupa de longuesbranehes d'érable, les dépouilla de leurs feuilles, en fit des pieux solides et les enfonça dans la terre, selon le procédé de Robinson.
Gabriel, voyant que son compagnon prenait son projet au sérieux, vint à sou aide et posa des pieux.
— Très bien, très bien, Gabriel ! avant le coucher du so-'
leil nous aurons une maison Vous soupirez, Gabriel ;
voyons, quelle noire idée vous traverse l'esprit?
— Ah! mon ami ! je soupire en songeant qu'en ce moment 11 y a d'heureux mortels qui passent sur les trottoirs du boulevard Italien, à Paris, qui prennent des sorbets chezTortoni, qui lisent les affiches au coin des rues, qui dinent auRocherde-Cancale!... et nous! nous!...
— Nous, nous, Gabriel ? Oh ! je ne prendrais pas leur place pour leur céder la mienne! Les villes m'ennuient à la mort... et puis il est si doux de fonder une ville !
Gabriel poussa un éclat de rire qui, pour la première fois depuis Adam, lit rire les échos de l'Asie-Majcurc. Les deux voyageurs laissèrent tomber les pieux de leurs mains et rirent avec les échos. Cet accès de gaité folle se fût prolongé indéfiniment entre les hommes et la nature, si les oreilles des deux amis n'eussent été frappées au même instant par les sons clairs et distincts d'un instrument qui ressemblait à une mandoline.
Klerbbs et Gabriel saisirent leurs carabines et gardèrent une immobilité de statues. Les sons se rapprochaient, et ils paraissaient se mêler à un chant mélancolique et nazillard. Bientôt, à quelques pas, se montrèrent deux Indiens vêtus d'une longue tunique blanche et portant devant eux en sautoir une espèce de mandoline au manche démesuré. C'était deux chanteurs ambulans, appelés dans l'Inde Sarada-Caren.
Les chanteurs ne firent paraître aucune émotion en apercevant les jeunes gens: ils s'avancèrent et leur tendirent la main comme pour luur demander une aumône.
— Pour le coup, nous sommes sauvés! s'écria Gabriel rayonnant de joie ; ces gens-là connaissent le pays.
Et il leur donna une piastre.
Les chanteurs, pour reconnaître une si noble largesse, commencèrent une complainte sur la bataille de Rama et de Ravana. Au second couplet, Klerbbs les arrêta par un geste brusque de la main et leur dit en anglais de lui montrer la route jusqu'à la plus prochaine habitation. Les Indiens ne comprirent pas.
— Savez-vous un peu d'indoustani? dit Klerbbs à Gabriel.
— J'ai remporté trois prix d'indoustani au collège de France, j'ai traduit Y.ldarapyram, mais dans l'Inde on ne me comprend pas.
— Et moi , s'écria Klerbbs en se frottant le front, j'ai traduit à Cambridge le grand poète Azz-Eddin-el-Mocadessi, et si un Indien ne me parle pas anglais, je ne le comprends pas. Si jamais je rentre à Cambridge, je destitue mon professeur. Heureusement, je parle la langue universelle: ils me comprendront, ceux-là.
Klerbbs plaça les deux chanteurs cote à cote, prit le. bras de Gabriel, et se plaçant derrière les Indiens, il leur fit signe de marcher vite en leur montrant le soleil à l'horizon du couchant et contrefaisant le cri du lion.
Les Indiens sourirent et se mirent en marche. Klerbbs et Gabriel allongèrent joyeusement le pas, et l'Anglais, se retournant vers ses pieux délaissés, les salua de la main en disant :
— Il est bien pénible d'abandonner ainsi une ville au berceau!
Les deux Sarada-Caren marchaient sans hésitation, et de ce pas résolu qui annonce la connaissance exacte du terrain. Parfois ils se retournaient pour donner un sourire de consolation aux voyageurs qu'ils remorquaient à travers plaines et collines. Klerbbs répétait à chaque instant sous diverses formes un anathème contre le professeur d'indoustani de l'université de Cambridge. Gabriel était absorbé dans une seule pensée, et il disait par intervalles ce monologue :
— Je parierais volontiers que nous sommes à quarante lieues de la maison d'Héva.
Le soleil avait disparu derrière une longue crête de montagnes, que les voyageurs côtoyaient dans le vallon, et qui leur dérobait totalement la campagne et l'horizon du midi. Quelques signes de culture commençaient à se révéler çà et là, et l'on voyait même de légères aigrettes de fumée se détacher de la cime lointaine des arbres. Bientôt, Klerbbs et Gabriel virent avec joie un sentier tracé par des pieds humains, et des laboureurs, nommés dans l'Inde Tottakarers , descendirent d'une côte sur ce sentier, portant leurs instrumens de travail sur leurs épaules. Gabriel n'aurait pas été plus transporté de bonheur, s'il eût vu la divine Héva passer avec sa grâce de créole, et son châle de crêpe chinois.
— Je conçois, disait Klerbbs, qu'il y a des momens où je pourrais embrasser un laboureur indien !
Enfin le bras d'un Sarada-Caren s'allongea vers un massif d'arbres, et nos voyageurs saluèrent une maison de brahmane, peinte en rouge par lignes verticales. La nuit tombait.
Aux dernières lueurs du crépuscule, ils reconnurent que cette maison devait être habitée par un brahmane des premières castes. Elle n'avait point de fenêtres : une toiture de joncs et de feuilles sèches de palmiers la défendait contre la pluie et le beau temps, et un enclos de maçonnerie contre les bêtes fauves. Devant la porte s'élevait une sorte de treille, nommée Pandel, couverte de paille et de branches vertes ; un peu plus loin dormait un petit étang destiné aux ablutions de famille. A l'angle méridional de la maison, un grossier piédestal supportait la statue informe de GanesAa, dieu pénale du foyer domestique indien.
Le brahmane Syaly habitait cette maison; il reçut avec une affabilité grave nos deux jeunes voyageurs , et les conduisit d'abord devant l'image de Ganesha, qui fut honorée des profondes révérences de Klerbbs. Gabriel ne se prosterna pas.
Syaly les introduisit ensuite dans la salle de réception , et leur offrit du lait (aille nommé dliiuj, deux flacons de jus de palmier, et de la liqueur fermentée nommée sounï. Klerbbs et Gabriel s'assirent à l'indienne sur la natte fraîche, et ils
MERY
prirent leur repas frugal. Le brahmane parlait assez bien le français et l'anglais ; mais il eut la politesse de n'adresser aucune question aux deux étrangers : il se contenta d'échanger avec eux quelques paroles sur des sujets indifférons. De leur côté, Klerbbs et Gabriel n'osèrent faire aucune interrogation.
Après souper, la conversation prit une tournure intéressante. Le brahmane Syaly était fort instruit, et surtout il était doué d'un orgueil national digne d'un Anglais. Il ne laissa pas échapper l'occasion de placer l'Inde au-dessus de tous les pays du globe. II se moqua d'Homère qui avait inventé une mythologie dépourvue d'imagination , et touchant par tous ses points à la réalité. Il attaqua l'architecture religieuse grecque, qui rasait la terre avec le chapiteau de ses colonnes, et s'était copiée elle-même à l'infini. Alors il cita les mille poèmes de la mythologie de l'Indoustan, dont les titres seuls sont plus longs que les œuvres d'Homère ; puis il déroula l'éternel chapitre des métamorphoses de Brahma, et il s'apprêtait à décrire l'architecture idéale et merveilleuse des temples sou-' terrains d'Élephanta et d'Élora, cette architecture de rêves et de visions sublimes , lorsqu'il s'aperçut que ses deux auditeurs, vaincus par le sommeil , dormaient profondément.
Le brahmane n'avait pas souvent l'occasion, dans sa solitude, d'exercer son érudition religieuse, et il s'était jeté avidement sur ces deux voyageurs comme sur une proie de controverse que la Providence lui envoyait. Le devoir de l'hospitalité lui prescrivit pourtant de respecter leur repos -, mais il n'en fut pas moins piqué de deux choses, du sacrilège commis par Gabriel, qui ne s'était pas incliné devant sa statue domestique, et de l'irrévérence avec laquelle les voyageurs avaient accueilli son discours sur les incarnations.
Le soleil était levé depuis assez longtemps, lorsque Gabriel et Klerbbs se réveillèrent après un sommeil réparateur. Comme ils rajustaient les délabremens de leur toilette, ils entendirent des voix qui chuchotlaient au dehors , mêlées à des piétinemens de chevaux. Ils se rapprochèrent de la Persienne qui voilait la porte, et furent saisis d'un étrange étonnement lorsque la conversation suivante arriva a leurs oreilles.
Une voix forte disait en anglais :
— Ce sont deux chanteurs ambulans que nous avons interrogés ce matin à l'habitation de Moùnoussainy, et qui nous l'ont dit.
— Ils ne vous ont pas trompés, répondait le brahmane, je leur ai donné l'hospitalité hier soir.
— Je vous ordonne donc de les livrer au nom du Kinçfs- Proctor de Madras, disait l'autre voix.
— Je ne refuse pas de vous les livrer, disait le brahmane ; mais ils dorment encore, et la loi de l'hospitalité me défend de troubler leur sommeil. Ces deux jeunes gens ne m'inspirent aucun intérêt : ils sont couverts de haillons comme des ravageurs de jardins ; ils ont leurs chaussures en lambeaux, et tout en eux annonce qu'ils ont fait un mauvais coup. De plus, je suis convaincu qu'ils n'ont aucune religion.
— Oh .'pour le coup, ceci est trop fort! s'écria Gabriel dans la maison ; et, soulevant la persiénne, il s'élança sous le Paniel, suivi de Klerbbs.
Les deux amis trouvèrent là six cavaliers cipayes et un officier anglais.
— Je vous arrête au nom de la loi ! dit l'officier.
— Nous? s'écrièrent ù la fois Klerbbs et Gabriel.
— Et qui donc? dit l'officier : n'êtes-vdus pas les nommés Klerbbs et Gabriel de Nancy, sans profession ?
— Oui... Mais pourquoi nous arrêtez-vous ?
— Voici l'ordre d'arrêt du King's-Proctor.
— Mais de quoi sommes-nous accusés? dit Gabriel.
— Vous le saurez à Madras.
— Voilà qui est singulier' dil Klerbbs. Eh bien ! nous vous suivons, capitaine ; allons a Madras. *
L'officier lit un signe : on amena deux vieux chevaux pour Klerbbs et Gabriel , les prisonniers furent placés au centre de l'escouade, et l'on partit.
Tout ce monde suivit un sentier escarpé qui coupai) la crête de la montagne auprès de laquelle était située la maison
du brahmane; cl lorsqu'on fut parvenu au sommet, Klerbbs et Gabriel découvrirent a gauche dans la plaine le lac du ïinnevcly.
Une exclamation de surprise échappa simultanément aux deux prisonniers.
— t n seul mot, capitaine, dit Klerbbs ; est-ce que nous m nous arrêterons pas à cette habitation là-bas?
— Vous vous arrêterez à Madras, dit l'officier, et pour longtemps.
— Ceci est plus fabuleux que les dix incarnations de Brahma! dil Gabriel.