‹ Le siècleChapitre 16 sur 70 · A MADRAS · texte numérisé non relu

A MADRAS

Après une longue route dans la campagne, Klerbbs et Gabriel arrivèrent à Madras, et furent enfermés dans la prison d-u fort Saint-Georges.

La justice est toujours plus expédilive dans les colonies que dans les métropoles. Les deux prisonniers ne tardèrent pas à paraître devant leurs juges; ils s'étaient épuisés en conjectures sur la cause de leur arrestation. Klerbbs répétait toujours qu'on les accusait sans -doute d'avoir essayé de fonder une ville au désert, crime prévu peut-être dans un code indien, à eux inconnu :

— Ce sont les deux chanteurs qui nous ont dénoncés! disait Gabriel.

— Je comprendrais parfaitement cette accusation, disait Klerbbs, si Madras était encore administré par le code indou , comme la vieille Tchina-Patnani; mais depuis l'avènemeni de lord Cornwallïs à l'administration suprême du pays . nous n'avons à rendre compte de nos actions qu'à des juges anglais...

— Et des juges anglais, ajouta Gabriel, ont trop de bon sens pour nous condamner parce quenous avons coupé, dans l'East-India, quatre pieux d'érable pour passer la nuit !

— Ce serait probablement un exemple qu'ils vouùraieni donner aux naturels du pays,, remarquait Klerbbs avec beaucoup de sagacité.

— Préparons noire plaidoyer en conséquence, disait Gabriel.

Comme ils s'entretenaient ainsi, Yaltorneyyeneral entra dans leur cachot, suivi d'un secrétaire.

Le magistrat s'assit, et, s'adressant auxdeux^)risonniers . il leur dit :

— Klerbbs et Gabriel de Nancy, vous êtes accusés d'assassinat sur la personne de l'Indien Mounoussamy , sujet de la Grande-Bretagne ; avez-vous quelque chose à répondre àcela?

Les deux amis poussèrent un cri, en élevant leurs mains au-dessus de leur tête.

— Qu'avez- vous à répondre à cela? répéta 1' ' altarney-gene ml.

— Tout et rien ! dit Klerbbs, à notre choix!

— 11 y a contre vous des témoignages accablans , dit le magistrat.

— Oh ! c'est une horrible déj i sion .' s'écria Gabriel.

— Prenez garde! jeune homme! dit l'homme de loi , vous prenez de l'irritation! vous vous emportez!... donc ..

— Oui, interrompit vivemenl Gabriel, les innoceus qu'on accuse sont toujours dans une position étrange ; prennent-ils la chose froidement comme Klerbbs, on dit : —Oh' s'ils étaient vraiment innocens quel cri de vérité sortirai! de leur poïtrinë! se livrent-ils à un juste mouvement d'indignation et de colère, comme moi, on dit : — Oh ! l'innocence est calme et sa parole tranquille, car elle n'a rien à redouter ! Si je suis coupable parce que je m'indigne, Klerbbs est innocent parce qu'il ne s'indigne pas.

— Yous vous êtes distribué vos rôles, dil le magistrat; mais l'œil exercé de la justice ne s'y méprendra pas. Faites des avi ux, el peut-être la i lémence...

— Wuiis ne voulons point de clémence, nous voulons la juslice, dit Gabriel, s'il y en a à Madras.

HEYA,

— La justice, dit le magistrat, est sur tous les points du globe où flotte cette devise : Dieu et mon droit.

Et il se leva en lançant un regard sévère sur les deux prisonniers.

Dès ce moment Klerbbs et Gabriel furent séparés: toute communication entre eux leur fut interdite jusqu'au jour des débats.

La vieille ville, la ville noire, la ville européenne, la ville chinoise, toutes ces villes qui forment Madras s'étaient beaucoup émues à l'annonce de ce procès; les Indiens riches et les pauvres attendaient avec anxiété son issue, pour juger la justice des Anglais, leurs maîtres, et pour savoir s'ils auraient !a sage impartialité de sacrifier un homme de leur nation, un homme souillé du sang d'un Indien. A. l'aurore du jour des débats, toutes les avenues du palais où s'installa le tribunal étaient inondées d'un peuple de toutes couleurs, mosaïque humaine qui ne pave que les rues de Madras.

Les juges étaient au nombre de cinq, présidés par le «/minai-juge ; Vattorney-general était à son banc.

On amena les prisonniers. Ils portaient le costume dévasté de leur malheureuse chasse; cependant les dames de la liante société blanche et cuivrée de Madras trouvèrent quecesjëuaes gens étaient fort bien, et qu'ils ne ressemblaient nullement a des assassins.

Après avoir interrogé les prévenus sur leur âge, leur profession, leur pays, leur domicile, le juge criminel fil appeler les témoins.

Quatorze témoins déposèrent comme un seul; Mirp ur et Goulab, les douze Péons de Mounoussamy. Ils affirmèrent tous que Gabriel et Klerbbs avaient assassiné leur maître, et leur ami, entre les rives du Lutehmi et les gorges de Ravuna, et que, pour se dérober à leur poursuite, ils s'étaient jetés a la nage et perdus dans la vallée de Lutehmi, où les arbres sont aussi touffus et serrés que des épis dans les rizières.

Après eux, vint déposer le brahmame Syaly; il dit que Gabrit.-l et Klerbbs étaient arrivés dans sa maison le soir du lendemain de l'assassinat; que leurs physionomies étaient sinistres, leurs mains ensanglantées, leurs habits en lambeaux, comme ceux d'assassins qui auraient lutté longtemps avec leur victime -, et il versa des larmes sur la mort de Mounoussamy, qui était, disait-il, son ami et son voisin derrière la montagne.

Enfin, les deux Sarada-Caren déposèrent aussi. Ils dirent qu'ils avaient vu les deux prévenus occupés à tailler des pieux dans le désert pour construire une cabane, et que l'un d'eux leur avait donné une piastre pour acheter leur discrétion.

Alors Yaltorneij-general se leva et paria ainsi :

— « S'il est un crime évident, palpable, clair comme le soleil qui nous éclaire, c'est celui qui est soumis à ce tribunal. Vous avez entendu les foudroyantes dépositions des témoins, qui sont tous dignes de foi, plutôt a cause de leur caractère plein de candeur et d'ingénuité qu'à cause de leur position sociale; mais, comme dit Blakstone, regardez le ri. témoin, et non son habit. Je vois d'un côté douze Péons, honnêtes et laborieux serviteurs, qui certes ne se sont pas accordés pour déposer unanimement contre les prévenus, et qui, tout en pleurant la mort de leur maître, ne voudraient pas h venger parla mort de deux innocens à eux inconnus. Je vois eusuite deux riches i.égocians, (ils de ces heureux climats, deux Indiens qui se sont retirés des affaires commerciales pour prendre un peu de ces doux loisirs que le poète de Mantoue a célébrés dans ses vers harmonieux. Goulab et Mirpour ont perdu un ami, un véritable ami, et la perte d'un ami est irréparable: c'est un trésor qu'on ne trouve qu'une fois.

» Parlerai je des deux chanteurs ambulans, dont la déposition, insignifiante au premier abc pas moins accablante lorsqu'on l'examine de pi us on! d'il ces naïfs enfans de la nature? Ils ont vu Klerbbs et Gabriel perdus dans lus solitudes, où le remords et la crainte du châtiment les retenaient, se construisant a la hâte une informe cabane, pour y ensevelir désormais une vie qui n'appartenait plus qu'à la main de l'exécuteur. Ces deux hommes. dans la mollesse et les plaisirs, séparés violemment de la société parla barrière du crime, s'étaient déjà coiidamn

mêmes à subir un exil perpétuel au milieu des bêtes fauves, dignes émules de leurs forfaits!

» Et maintenant, me sera-t-il permis de dire toute m* pensée? Oui, et aucune considération humaine ne saura m'écarter de la ligne de mon devoir. Je dirai tout; je ne cacherai rien.

» Une chose sans doute vous a frappés, honorables juges : vous vous êtes demandé quel intérêt si grand a pu porter ces deux prévenus à commettre un crime atroce? Car, selon la morale du savant légiste Makerson, tout crime suppose un intérêt ; axiome qui n'est que le corollaire d'un autre plus connu : Is fecit cui prodest. Iei, l'intérêt qui a porté deux hommes au crime, ce n'est ni la vengeance, ni la soif d'un vil métal ; c'est une passion adultère, ou, pour mieux dire, c'est l'association de deux infâmes amours ! On a tué le mari pour... Je m'arrête, honorablesjuges; je craindrais moi-même de souiller l'air pur de celte enceinte si j'achevais une parole que mon silence exprime bien mieux. C'est pour arriver ù ce but odieux que Gabriel et Klerbbs se construisaient un repaire dans les bois, à dix milles du lac de Tinnevely, afin d'y cacher l'innocente victime de leur infernale passion. Insensés! vous espériez donc que rien dans cet asile solitaire ne troublerait vos nuits et vos jours? Ab! tous les torrens qui viennent de la montagne Bleue ne peuvent laver une goutte de sang! toutes les fleurs de ces sauvages jardins de l'Inde n'auraient pu donner un adoucissement à vos remords ? Vous vous seriez écriés sans cesse, comme lady Macbeth : — « Il y a toujours là une » odeur de sang! tous les parfums de l'Arabie n'embaume- « ront jamais cette main ! (llere's thesmell ofthe bloodstill ,■ » allthe perf urnes of lrabia tciil not sweeten this hand!) »

» D'autres témoins appartenant ù diverses nations européennes n'ont assisté que de loin à l'assassinat du malheureux nabab. Nous ne les avons pas appelés dans cette enceinte. Ils disent qu'ils n'ont rien vu, et qu'ils ne peuvent rien affirmer ni en faveur ni contre les prévenus. Eh bien! j'affirme, moi, que le silence de ces Européens, unis par de longues relations avec les prévenus, est plus accablant que le témoignage de quinze Indiens. Silent ! clamant ! Ils se taisent, ils crient, comme dit Cicéron dans sa première Catilinaire. Silent! clamant!

» Je ne puis passer sous silence une autre déposition terrible, quoiqu'elle soit exprimée dans un langage concis, aimé des lettrés de l'Indoustan. Le savant et sage brahmane Slavy vous a dépeint en termes frappans la dégradation physique et morale dans laquelle étaient tombés les prévenus, lorsqu'ils vinrent dans les ténèbres lui demander l'hospitalité! Quoi! ces hommes qui connaissaient parfaitement les lieux ont évité l'habitation du Lac! Quoi! ils ont mis une haute montagne entre la maison de Mounoussamy et la maison du brahmane! Et s'ils étaient innocens, pourquoi ne se sont-ils pas présentés la veille, comme les autres, chez la veuve de l'Indien?... Mais ils ont erré ù travers les plaines pour éviter des visages accusateurs ; et si la justice n'était pas tombée à ^improviste sur les coupables, ils auraient gagné Pondiehéry, ils auraient traversé les mers pour ensevelir leur forfait et leurs noms dans quelque asile lointain, où le glaive de notre loi n'a pas d'action sur les criminels !

» Le crime est donc prouvé jnsqu'à l'évidence. Il faut montrer à nos compatriotes les Indiens que la justice est égale pour tous. Nous sommes heureux de reconnaître qu'en celle occasion ta justice est d'accord avec une sage politique. Je vous livre donc sans crainte , honorables juges, ces deux hommes; voire sentence ne peut être douteuse, Et toi, infortuné Indien, toi qui as trouvé dans les déserts des chrétiens pins féroces que les monstres de l'Asie, que tes mânes s'apandù sera ver

Ce pla un mélange de mauvais goût, d'emphase,

de rhétorique banale et de traits heureux; mais il produisit mie vive impression sur le tribunal et sur l'auditoire. Les deux prévenus gardèrent une altitude de dignité, qui fut généralement regardée comme l'expression de l'impudence et de l'endurcissement du coeur. Le juge criminel, dont la i m étail déjà Faite, prit un visage bénin et dit aux prévenus :

MERY

— Avant d'accorder la parole à votre défenseur, je veux vous demander si vous n'avez rien à dire dans l'intérêt delà cause.

— Rien, murmura Gabriel.

klerbbs croisa les bras, rejeta nonchalamment sa tête en arriére et dit :

— Pour la rareté du fait, je voudrais me voir pendre demain matin.

Etie jeune Anglais fit un de ces sourires auxquels les yeux ne donnent pas un rayon, un sourire de fou. Le président, après une légère pause, reprit :

— La parole est au défenseur des accusés.

L'avocat se leva, en secouant les immenses flocons de sa perruque d'emprunt, étendit verticalement son bras vers le plafond pour ramener au coude les plis de la manche de sa robe, et dit:

— Honorables juges de la cour criminelle, la cause... Gabriel se leva vivement sur son banc et imposa silence à

l'avocat, il s'écria:

— Nous ne voulons pas être défendus. Une défense est une insulte pour nous 1 Assez, monsieur !

Klerbbs approuva tranquillement par un signe de tête ces paroles de son ami.

Le juge criminel prit un ton solennel, et s'adressant à l'avocat, qui déjà s'as6cyail, il dit :

— Obéissez au tribunal ; défendez les accusés, monsieur. L'avocat se leva de nouveau et commença ainsi :

— « Messieurs, je ne me dissimule pas la pénible tâche que la cour m'a confiée. Je prends la parole après un magistrat dont la voix éloquente a ému nos âmes, mais je puiserai dans mon cœur la force nécessaire pour remplir dignement mon devoir d'humanité.

» Vous voyez devant vous, honorables juges, deux jeunes gens qui appartiennent aux classes élevées de la société, deux voyageurs avides de science, et qui viennent chercher, à la sueur de leur front et au péril de leur vie, un peu de cette gloire que recueillaient les Colomb et les Vasco di Gama : l'étude est leur seule passion, la gloire leur seule récompense. L'un est envoyé par la Société royale de Londres pour découvrir l'Histoire des Malabars, écrite avant Aureiig-Zeb, ce tyran qui fit décapiter son frère; l'autre remplit une mission non moins importante : il voyage dans l'Inde pour compléter la collection ornithologique du Musée de Paris, ce Pandœmo- ■hium de tous les êtres de la création.

» Je demande à la cour qu'il me soit permis de lire, la mollie d'une lettre queM. de Lacépède...

— Avocat, les lettres de M. Je Lacépède ne sont pas en cause. Venez aufaif.

— « Honorables juges, poursuivit l'avocat, le respectable attomey-general est tombé dans une grave contradiction. lia dit, dans un passage de son éloquent discours, que les deux prévenus avaient voulu construire une cabane dans le désert avec une intention criminelle, et il a établi sur cette conjecture la base fondamentale de l'accusation. Eh bien! honorables juges, le respectable altorney a dit, en finissant, que l'intention de Klerbbs el de Gabriel était de fuir le désert pour s'embarquer à Pondichéry. Je vous le demande, honorables juges, comment concilier ces deux choses? Quoi ! Gabriel et Klerbbs veulent fonder un établissement dans le Iinnevely, et ils courent chercher un vaisseau sur la côte de Commande! ! An nom de Dieu ! que l'accusation soit plausible ! L'affaire est grave, très grave; il s'agit de la vie de deux innocens. » (Murmures dans l'auditoire.)

Le président, d'une voix perçante :

— Au moindre signe d'approbation ou d'improbatlon , Je tais évacuer la salle.

L'avocat , élevant la vois au diapason de la menace du président ;

— « Oh! non, vous ne les condamnerez pas. parce que la I science réclame leurs services et que l'Europe a les yeux sur eux! Vous ne les condamnerez pas, parce que les témoignages qui se sont élevés contre mes cliens sont vagues el semblent tous dictes comme une leçon d'écolier à des .

L'ailornrv se leva furieux el s'écria :

— Les témoins sont placés sous ma protection ; ils ont parlé selon leur conscience, et je ne souffrirai pas qu'il soit porté atteinte à leur honneur.

L'avocat:

— Vous ne les condamnerez pas, parce que vous n'avez entendu aucun témoignage à décharge!

— Produisez-en! produisez-en ! reprit l'atlorney.

— Que j'en produise! Eh ! mon Dieu! envoyez une assignation aux tigres des gorges de Ravana !

— Bravo! s'écria Gabriel.

— il a fini par trouver cela, dit Klerbbs; c'est très beau! Le président frappa sur la table et dit :

— La cause est suffisamment instruite. Les prévenus ontils quelque chose à ajoutera la défense de leur avocat/

— Oui, dit Klerbbs, une chose bien simple, une seule : nous sommes innocens.

— Voilà tout? demanda le juge.

— Oui. Il nous semble que c'est suffisant.

— La séance est suspendue, dit le juge, klerbbs se pencha à l'oreille de Gabriel et lui dit •

— Oh ! je suis bien tranquille. Je connais les juges anglais des colonies; ils jouent très bien leur jeu. Ce procès qu'il nous font est une concession aux naturels du pays. Voilà leur po litique. Nous sommes absous.

La législation criminelle qui régit la métropole ne s'introduisit que fort tard dans les colonies. A cette époque, Madras ne connaissait pas le jury. Des magistrats, spéciaux jugeaient les crimes, et d'une façon fort expéditive toujours.

La délibération ne dura pas un quart d'heure. Le président débita un long préambule, qui n'était que la répétition du discours de l'atlorney, et à la fin il prononça une sentence du mort.

Klerbbs et Gabriel s'inclinèrent comme pour remercier.

Le président se leva et dit :

— Klerbbs et Gabriel, la loi vous donne vingt-quatre heures pour vous préparer à la mort... Qu'on emmène les condamnés !

Quatre soldats cipayes escortèrent Klerbbs et Gabriel à la prison voisine. Un pasteur de la communion d'Augsbourg el un missionnaire de la Propagande attendaient les deux condamnes sur le seuil de leurs cachots, et ils y entrèrent avec eux.

La ville indienne célébrait dans ce jour le Raous-Jatreh, 1» fête des amours de Kistna, bacchanales du Coromandel Un heureux hasard faisait concourir la mort de deux chrétiens avec les réjouissances publiques; aussi la foule épuisait ses démonstrations d'allégresse et dansait au son du bin el do sitar sur la place du Gouvernement, où les potences el le bouiv. reau étaient attendus.

LA JUSTICE HEMAINE.

La nuit qui suivit le jugement rendu contre Klerbbs et Gabriel ne vit pas un seul homme endormi dans Madras, depuis le pont des Arméniens jusqu'à l'édifice neuf,nomnu; le Panthéon. Il y a aussi un Panthéon à Madras. Depuis que le* hommes s'efforcent de supprimer Dieu, Ils bâtissent des Panthéons partout.

L'exécution devait avoir lieu le lendemain, à l'heure on Uj Béraidjt attelle les bœufs au tandigel de voyage, où le bat» leur de riz descend à la plaine de Tclioiiltry pour gagner U pain de son jour.

Dans ce torrent animé de visages de démons qui se ruaient vers la place des potences, on n'apercevait aucune trace do lassitude, quoique les orgies infernales de la nuit dernier» eussent été dignes du dieu Kistna : chez nous, peuples à fx* blême, la chair souffrante révèle à l'extérieur l'épuisement des forces , mais ces carnations de bronze que boucane le soleil indien ne trahissent aucun se, ret on croirait voir des liasses de damnés, dont les corps se sonl colorés aux flammes de l'enfer, el qui, revenus sur la terre, n'ont repris à l'homme

HE VA

que ses passions, en lui laissant sa faiblesse. A chaque centre de ces tourbillons d'êtres surnaturels, qui s'élançaient a la cime de leurs bambous et pirouettaient avec eux en sifflant comme des boas, on aurait pu voir, se multipliant partout. deux Indiens gigantesques, dont les yeux semblaient lancer des gerbes de feux du Bengale, et dont la voix tarlarécnne excitait ce monde en délire, ivre du feu de la débauche et di s liqueurs. Ces deux êtres surhumains savaient les paroles qui crispent les pieds de l'Indien et le font bondir comme un tigre de la tanière au vallon. L'un était ce Goulab , qu'on aurait pris pour Wicbnou incarné, une onzième fois , en éléphant ; l'autre, ce Mirpour, qui avait sur son corps la souple ondulation de la panthère, et sur sa face les contractions rudes et nerveuses du lion. Cn intérêt mystérieux avait mèié ces deux monstres humains aux saturnales de celle nuit; ils étaient sortis dans un costume indigent de leur superbe habitation de la rivière Triplicam , sur la roule d'Élora, et ils avaient entraîné tout le peuple de la ville noire a travers les rues et les places de Madras, poussant avec lui de formidables cris de réjouissance en l'honneurdes juges qui vengeaient sur deux Européens la mort du nabab de Tinnevely.

Le soleil vint éclairer la fêle de ces démons qui remplissaient, comme les flots orageux d'un lac de bronze en fusion. la vaste place où le bourreau attendait les condamnés. A. quelques pas des potences , Goulab et Mirpour dominaient les tètes indiennes, et attachaient les yeux sur le carrefour lointain, où le funèbre eorlége, sorti de la prison, devait se montrer à chaque instant. Les heures pourtant s'écoulaient, et les criminels ne paraissaient pas. Le bourreau, debout sur une haute estrade, donnait des signes d'impatience, et promenait ses regards de l'horloge publique au soleil. Parfois apparaissaient deux cavaliers de la milice à l'extrémité de la place, et les Indiens trompés saluaient cette avant-garde par une explosion déchirante de rà'es aigus, semblables à une symphonie de tigres. Puis le silence retombait sur cette multitude, et la soif du sang qui la dévorait ne se manifestait plus que par «les ondulations de tètes d'airain qui semblaient excitées par lèvent du golfe de Coromandel.

Enfin, un roulement de tambours annonça l'arrivée de la milice, et les canons de la batterie du for» s'allongèrent sur les créneaux.

Un cavalier, lancé au galop, passa entre les deux haies des miliciens indous et remit un pli au bourreau de Madras.

Celui-ci lut avec lenteur l'ordre qui lui était envoyé el iit un sourire slupide et féroce, un sourire qui ne se forme que sur des lèvres de bourreau.

Puis il souleva une liasse de cordes . la posa nonchalamment sur les épaules d'un de ses valets, et descendit de son estrade. Il donna un regard mélancolique d'adieu à ses potences, comme s'il eut été désespéré de voir que de si beaux instrumens, si fièrement poses par sa main, allaient rentrer souslehangardsansave.il' fonctionné, comme deux indolens laboureurs qui s'en reviendraient du sillon , en laissant les épis debout.

Goulab fit un bond de sa place au pied des potences el interrogea le bourreau ; celui-ci no répondit qu'en montrant la lettre el haussant les épaules, de l'air d'un homme qui acculai! d'injustice les dispensateurs dû pardon.

Des murmures stridens s'élevèrent aussitôt dans la populace. On enlevait une proie à cette armée de tigres ! Celle in- Justicè, exercée effrontément contre un pauvre peuple affamé de chair humaine et chassé de la table du festin, allait amener une insurrection ; mais il ne fallut qu'un mouvement de soldats et une lueur de mèche dans la batterie du forl nour mettre eu déroute ces hideux convives avant le premier cri de révolte.

Goulab et Mirpour se perdirent dans les tourbillons de la foule ; une terreur de mort les glaça tous deux ; des pressentimens sinistres les éclairèrent confusément sur la scène mystérieuse dont ils venaient d'être témoins. Ces deux hommes fauves, que la fortune àvatl eh vés de la tanière au palais, et de la nudité sauvage au luxe du nabab, s'estimèrent heureux de se retrouvi r dans leur ci stume primitif, avec celte différeno p aman! qui ires recelai ut une som;

me énorme en quadruples espagnols : n'osant plus rentrer à leur habitation du peur d'y rencontrer quelque révélation accablante, ils s'enfonce enl flans le désert qui meneaux solitudes sacrées des lomple i d'Élora, résolus d'y attendre les événemens à la faveur d'un espionnage qu'il leur serait aisé d'établir et de trouver parmi leurs frères indiens, fanatiques sectateurs de Siva.

A l'aube de ce jour, un riche Indien, surnommé Talaïperi ou Grand-Prévàt, el frère de Mounoussamy, s'était présenté chez ■ Vattorney-general pour une communication qui ne souffrait aucun retard. Le magistrat fut réveillé en sursaut par les cris de désespoir que poussa l'Indien , lorsque les domestiques refusèrent de l'introduire sous prétexte que l'audience ne commençait qu'a midi. L'altorney sonna, et apprenant que. le solliciteur était son prédécesseur avant la colonisation anglaise, il lui lit ouvrir sa porte, et, dans le plus simple des négligés, il voulut bien lui accorder, hors l'heure, une audience extraordinaire.

Talaïperi, revêtu d'un costume européen des plus élégans, se précipita dans la chambre de l'altorney avec un visage dont la pâleur semblait percer sous sa couche de bronze.

— Justice! justice! s'écria l'Indien; honorable attorney' justice !

— Vous la trouverez toujours ici , dit le magistrat.

— On va exécuter Klerbbs et Gabriel?... demanda Talaïperi avec une inquiétude fiévreuse.

— Dans quelques heures.

— Ils sont innocens ! innocens '

— Ils sont condamnés !

— Mais ils ne sont pas morts , honorable attorney ; ils ne sont pas morts?

. — Ils sont morts aux yeux de la justice...

— Alors ils vivront, s'écria l'Indien... J'ai exercé quinze ans, dans la ville noire, les fonctions de grands-prévôt, et mon nom a toujours été salué comme juste. Je suis le frère de Mounoussamy , et lorsque je viens vous arracher deux têtes innocentes , deux jeunes gens accusés du meurtre de mon frère, je mérite d'être écouté.

—Monsieur, dit l'attorney. vous perdez votre temps, Klerbbs et Gabriel sont innocens, dites-vous?... Avez-vous entendu mon plaidoyer d'hier?

— Non . yoitr worship.

— Ah ! si vous l'aviez entendu, vous ne viendriez pas me faire un drame à 1a pointe du jour... Tenez, je vous prie de jeter un coup d'œil sur ce journal , c'est V r.venuig-Chronicle de Madras ; vous y lirez mon discours.

— Mais, honorable attorney, si. malgré voire discours, mon frère Mounoussamy venait en personne vous dire que Gabriel et Klerbbs ne l'ont pas assassiné!...

Le magistrat recula de trois pas, et laissa tomber le journal.

— Mounoussamy. votre frère , n'a pas été assasiné? s'écria l'attorney , du ton de l'homme qui redoute plus une blessure à travers son amour-propre op'il ne souhaite la résurrection d'une victime pour laquelle 11 a plaidé.

— Ah! malheureusement, your worship , mon cher frère est mort... Mais voici une lettre qui décharge complètement Klerbbs et Gabriel, et fait retomber sur d'autres la responsabilité du crime.

— Et qui a eeiit cette lettre '

— Mon frère Mounoussamy.

— Celui qui est mort ?

— Oui , honorable attorney.

— Ëtes-vous bui, noire ancien grand-prévôt?

— Voici la lettre. Ayez la bouté de la lire, honorable attorney. Hier en mettant dei'ordie dans les papiers démon frère, j'ai trouvé cette lettre exposée, bien en relief, pour être découverte à la première perquisition. Elle est a votre adresse comme à la mienne. Le temps presse , lisez cette lettre , au nom de Dieu !

I.e magistrat haussa les épaules et lut la le!tre de Mounoussamy.

Cette lettre étail datée de la veille du jour qni vit disparaître l'Indien dans le- ténèbres mystérieuses de larlvi?ra de Lutchmi ■ elle était ainsi conçue :

ts

MERY

< Mon bien-aimé frère,

» Nous partons demain matin pour chasser le tigre, enh tre le mont des Bergers et les gorges de Ravana. Depuis » un an, je vis avee deux hommes qui veulent me perdre, » et qui jouent avee moi un jeu plein de ruses ei d'embù- » elies; j'attends un hasard heureux qui les dévoile, et je i les écrase sous mes pieds comme deux serpents. Je ne con- « nais malheureusement qu'une parti'/ des mille pièges dont « ils m'entourent dans ma propre maison, mais je veux en- « fin leur fournir 1 occasion de se déclarer nettement mes

ennemis. Ils parlent depuis trois mois d'une chasse au - tigre avec tant d'obstination qu'ils nr font présumer que » leur plan d'attaque ouverte est attaché au jour de celte

• chasse. Je veux donc en Unir avee eux. La chasse aura » lieu demain. Il y a dans notre caravane beaucoup de pol- » Irons; ceux-là ne m'inquiètent guère : je n'en attends ni » hostilité ni secours. Je compte d'abord sur moi, et après » moi sur deux jeunes voyageurs . un Anglais et un Pran- » çais, qui, pour l'honneur de leur nation, ne se feront » jamais les complices de mes deux sel rats Quant aux » Péons , ce sont des esclaves indiens ; le feu d'une amorce les » mettra sur les ailes du vent.

» Mes brigands se nomment Goulib et Mirpour. L'un est » épris de ma femme, l'autre a commis un vieux crime à » Calcutta de complicité avec son ami, et ils continuent a

• se servir mutuellement pour exploiter d'autres horreurs. » Si demain je succombais dans cette chasse, il ne faut » pas que la justice s'égare : les assa sins ne seront pasim- « punis; je les dénonce d'avance sous les noms de Goulab » et de Mirpour. Adieu , mon cher frère, je désire en écri-

• vaut celte lettre que vous ne la lisiez pas.

» MOL".\Ol"SSAMY. »

 l'habitation du Lac.

Lecture faite, l'atlorney retourna la lettre en tous les sens et ramassant V Êvening-Chrotiicle , il relut son discours, confronta les deux pièces, et après avoir balbutié quelques monosyllabes entrecoupés de pauses , il s'éleva jusqu'il la phrases complète:

— Mon grand-prévôt, dit-il ,ê(es-vous bien sûr que cette lettre soit bien de votre frère? Reeonnqissez-voùs sa main?

— Si je la recourais! Tenez, honorable a'toraev, voici cent lettres de mon frère dans ce portefeuille... Appelez vin t négoeians de Madj-as , montrez-leur l'adresse de celte lettre. et vous verrez si du premier coup ils ne nomment pas Mbunoussaniy.

— Ah! c'est qu'il faut agir avec précaution d.ins ces sortes de cas! Je connais riiori devoir... h chose jugée ' Ain... Je vais mander sur-le-champ le; banquiers el les négoeians du voisinage...

— Vais avant tout , honorable attorney . faites suspendre l'exécution...

— Oh! il n'y a rie.i à craindre!. . Nous avons encore plusieurs heures...

11 sonna; deux domestiques parurent, et il leur donna ses o-.dres. %

En attendant les banquiers et les négoeians, l'atlorney relut encore son discours*, et frappant le journal du revers de sa main, il disait :

— C'est pourtant bien clairet de tout point victorieux, ce que j'ai dit là... mes argumens sont indestructibles !... mes remarques subsistent!...

— Oui. disait le frc.ee; mais la lettre...

— Oh! la lettre ! la lettre '... ne ; i ipltons rien... il y avait hiercinq juges, el moi... six magistrats unanimes d'opinion !.. nous ne sommes pas six aveugles!... \uus n'avez pas assisté aux débats, vous... mille personnes distinguées y assistaient... il n'y a eu qu'une voix.

— Et les accusés ont-ils avoué leur crime?

— I>«o!i, écries, ils ne l'ont pas avoué... La belle raison !... En voyez vousoeàuc >ùp de cïimin ls île cette espèce? Fis se font pendre avant d'avouer... c'est le cœur humain.

Leschéîsuès principales nuisons de commerce de Madras arrivèrent bientôt en tputs hâte, obéissant à l'ordre qui leur '

avait été envoyé à domicile. Tous, sans hésiter, reconnurent la main de Mounoussamy.

— Appelez ici toute l'Inde commerçante, dit l'ex-grandprévôt, et vous entendrez la même chose, honorable attorney !

— C'est possible !... c'est possible ! dit 1* magistrat... Mais il peut se faire encore que Moanoussamy se soit trompé sur le compte de Goulab et Mirpour... C'était un mari jaloux, qui peut-être...

— Eh bien ! honorable attorney, appelez ici Goulab et Mirpour... Appelez la veuve de Mounoussamy... vous serez tonjours obligé de convenir qu'en tout état de choses, il ne faut pas exécuter aujourd'hui Gabriel et Klerbbs, et qu'une nouvelle procédure doit commencer. La lettre de Mounoussamv. lue hier à Paudien 'e, aurait sans doute été de quelque poids dans la balance de la justice... c'est incontestable I

— Non ' non ' cette lettre n'aurait pas détruit l'effet de mon discours... Oh! il y a un passage tiré de Macbeth... Tuas les parfums de V Arabie... si vous aviez vu l'auditoire.'... quelle pâleur sur les visages!... Non! non ! la lettre de Mounoussamy... Cependant i! ne faut rien précipiter; je vais envoyer mes ordres au domicile de Goulab et de Mirpour; je veux voir aussi !a veuve du nabab, votr - frère. Il n'y a pas de concesssion que je ne fasse pour vous satisfaire dans vos justes susceptibilités. Mais, croyez-'ebien, Gabriel et Klerbbs sont coupables.

— Honorable attorney! s'écria Talaîperi avec une émotion extraordinaire, ils sont innocens! Je garantis leur innocence sur ma tète ! Prenez-moi pour Otage, enfermez-moi dans le fort; et si ces hommes sont coupables, faites-moi pendre avec eux.

Ta! ilperi avait un accent ù persuasif en disant ces paroles, que l'altorney fut ému lui-même, et qu'il déposa \'Evening- Chronicle sur son bureau.

Le magistrat fit ensuite deux ou trois,fois le lotir de son cabinet, sus dire un mot et les yeux lixés sur le parquet, puis il prit une feuille de papier, la doubla lentement, égalisa les feuillet-- avec les ongles du poucjetde l'index, et, après avoir essayé plusieurs tels sa | lame, il écrivit trois lignes dont il avait l'air de méditer chaque mol.

(Jii baîllif fut introduit: le magistrat lui remit un billet poin ..' uverni ur. Deux slieriffs-officers reçurent aussi de -ce: 1 1 s instructions.

— Monsieur Talaïpéri, dit l'altorney, des ordres vont êti-e. transmis pour faire suspendre l'exécution à demain; je vois clair maintenant dans l'affaire ; i! y a d'autres coupables... quatre aa lieu de deux !... j'en liens deux, je vais saisir les autres dans l'instant... Vous pouvez vous retirer; la justice vous remercie de votre zèle. Je vous recommande la plus ciande discrétion. Il ne faut pas donner l'éveil aux deux complices de Klerbbs et Gabriel.

Et il Gt un signe de téie et de main pour congédier Talaîperi.

— Honorable aitor.iey. dit celui-ci en sortant un cabinet, je ne quitte pas votre maison, je reste dans le vestibule, toujours à vos ordres ; mais souvenez-vous bien que Gabriel e: Klerbbs sont innocens.

L'altorney fit un signe d'impatience et tourna brusquement le dos à l'Indien.

Une demi-heure après, l'exécuteur des hautes œuvres descendait de son estrade, et rentrait en ville, sans avoir travaillé-, ainsi que nuis l'avons vu.

L'habitation de G lulàb ci de Mirpour fut bientôt cernée par une escouade de soldats, a>aut en tête quatre shiri/fsofjlcers. Les d un Indiens avaient flairé h' danger romms îles bêtes fauves plus subtiles que les attorneys; mais on trouva trois Péons, de ceux qui avaient de;. usé dans le procès. Ils furent conduits chez l'aitoiaiey-genéral, qui était en conférence avec le juge criminel et le gouverneur, lord Cornwallis.

là. les t!>. is Péons, intimidés par les menaces des magistrat- et pai l'imposante tigurc du chef s,uprème de !a colonie, firent (Tes aveux décisifs : ils dirent que leurs autres eompagnons s'étaient enibarq n même, sur un Kattama-

rai» qui faisait \ûi!e pour Pondlthéry, et qu'ils avaient

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reçu des largesses deGoulab; ils racontèrent les événeoiens de la chasse aux tigres tels qu'ils s'étaient passés, et dcposèrent contre leurs propres dépositions ; ils s'avouàrent coupa blés, en s'efforçant d'atténuer leur crime, et le rejetant sur Goulabet Mirpour qui les avaient séduits avec de l'or et des promesses brillantes. L'atto'rney-général leur adressa plusieurs questions, Cendant à établir la complicité de Gabriel et de Klerbbs; mais les Péons ne connaissaient, dirent-ils, i es deux jeunes Européens que par le brillant courage qu'ils avaient nient ré sur les rives du Lutchmi, lorsqu'ils s'élancèrent, seuls, au secours de Mounoussamy, dans le plus terrible des momens.

— Mais, dit l'attorney, c'est sans doute alors que Gabriel et Klerbbs auraient pu assassiner le nabab, puisqu'ils restaient seuls avec lui?

— Eh ' ils n'étaient pas seuls! dirent les Péons ; il y avait entre l'Indien et lés deux Européens quarante tigres assez forts pour dévorer Tchina-Patnam!

— Avez-vous vu aujourd'hui Goulab et Mirpour? demanda le juge criminel.

— Nous les avons suivis toute la nuit, dans les rues de la ville, et, ce matin, sur la place du Gouvernement. Ils ont disparu lorsque le bourreau s'est retiré; nous croyions les retrouvera leur habitation, mais ils n'y étaient pas.

— Il est clair comme le jour, dit l'altoiney, que ces deux Indiens sont coupables; mais l'innocence des deux autres accusés n'est pas établie, j'ai dit hier, dans mon discours...

Lord Cornwallis interrompit le magistral par un léger mouvement de la main, et lui dit, après avoir fait retirer les Péons sous bonne escorte :

— Mon cher atlorney, votre zèle est louable, et je l'honore; mais l'œil le plus clairvoyant peut s'égarer une fois. Ecoutez-moi : j'ai reçu ce malin la veuve de Mounoussamy; j'ai vu les deux prisonniers; j'ai vu le vieux missionnaire catholique qui a passé- la nuit auprès de Gabriel ; j'ai vu Talaîperi, l'ex-grand-prévût , qui jouit à Madras de l'estime générale; je connais, déplus, les mœurs de Goulab et de Mirpour, sur lesquels j'exerce depuis longtemps une surveillance particulière. Eh bien ! d'après tout ce que j'ai appris, tout ce qui m'a été confié, tout ce que j'ai vu, (ont ce que je sais, je n'hésite pas a déclarer que Gabriel et Klerbbs sont rnnorens, et que cependant hier, un tribunal a pu ies croire coupables. Les annales de la justice offrent cent exemples de ce genre. Il faut se résigner à la légère contrariété de reconnaître l'erreur.

Le juge criminel approuva, par un geste non équivoque, les paroles du noble lord. L'attorney til un mouvement de bras et de tète qui signifiait tout ce qu'on voul.iit, mais on aurait pu voir, un instant après, à la contraction de son nez vullurnien, qu'une violente colère avait été refoulée au fond de son cœur par la suprême parole de lord Cornwallis, ce roi de Coronrandel.

( ne bonne heure après cet entretien, Talaïperi, muni d'un ordre du juge criminel, également revêtu de la signature du gouvernement, se rendit à la prison, où déjà deux shérif/sûffieers avaient signilié au geôlier la sentence d'élargissement.

Klerbbs et Gabriel, rendus à la liberté, furent conduits par Talaïperi chez le gouverneur, qui leur adressa de nobles paroles.

— Croyez bien, messieurs, leur dit il à la fin de leurentretien, que je suis prêt à faire tout ce qui es! es nom pouvoir pour vous faire oublier vos cruelles angoisses de ces derniers jours. Venez souvent à mes soirées de réception, je veux •. m s serrer la main affectueusement devant la haute société de Madras; et souvenez-vous que je serai heureux de vous rendre un service de quelque nature qu'il soit, aujourd'hui ou dans l'avenir.

Les deux jeunes gens, émus jusqu'aux larmes, se confonten actions de jrâces, el sortirent du palais avec :.ifëîperi:

l n palanquin élégant, ou tandkjel, traîné par deux b eufs blancs, de larracedc ceux qui franchissenl en quinze heures les trente-trois lieues de Madras a Pondichéry, stationnait *ur la place, avec les deux Boues se» conducteurs Talaïperi

montra le palanquin aux deux Européens, en les invitant a y prendre place.

— Où nous conduisez-vous, notre noble ami ? demanda Klerbbs.

— A notre habitation de Tinneveiy, répondit l'Indien.

— C'est passer de l'enfer au paradis, dit Gabriel.

— Vou~ vous trompez, dit l'Anglais à l'oreille de Gabriel ; je crois que vous ne ferez que changer d'enfer.

Gabriel soupira profondément et ne repondit que par un silence expressif.

Comme le palanquin traversait le pont des Arméniens, Talaïperi montra l'habitation de Goulab aux deux amis; elle était toujours cernée par des soldats, et, malgré l'éloignement, on pouvait distinguer, par les larges croisées ouvertes, des groupes d'officiers de police qui continuaient leurs perquisitions.

— Oh! dit Talaïperi en allongeant le bras hors du palaaquin, cherchez, cherchez l'éléphant, vous ne le trouverez pas ; il faut d'autres yeux pour le voir et d'autres mains pour le saisir!

Gabriel et Klerbbs, bercés par le palanquin , et vaincus par le sommeil, après plusieurs nuits d'insomnie brûlante, s'étaient endormis profondément.

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