WERY
de Madras, et. dans chaque plainte du vent il croyait reconnaître le bruit sourd des roues du tandigel qui devait ramener Héva saus les douces et flottantes arcades de ses néfliers du Japo»-, et devant les volières aux treillis d'argent, où raille oiseaux dorés appelaient leur jeune maîtresse au lever du soleil et au tomber du jour.
Un matin, Klerbbs desrendit de son appartement en habit de voyage, et lit ses adieux à Gabriel. Il partait, disait-i), pour visiter la province du Carnatic et passer linéiques jours à Trariqnebar. D'après de nouveaux rehscignenlens, ij comptait découvrir danseette excursion le manuscrit de l'Histoire des Ma'abars. Gabriel ne pouvait accompagner son ami : son destin était lié désormais à celte habitation solitaire, que la présence d'une femme devait peupler bientôt de toutes ses grâces, de tous ses enebantemens.
— Mon voyage ne sera pas long, dit Klerbbs, en serrant les mains de Gabriel, et pour l'abréger encore je ne me donnerai aucune peine pour trouver ce que je cherche. Malheur à qui cherche! il ne trouve jamais. Je me laisserai découvrir par l'Histoire des Malabars. Adieu, et ne chasse jamais aux tigres.
— Adieu, Klerbbs, dit Gabriel; reviens-moi bientôt, et écris-moi. A ton retour, lu me trouveras peut-être fiancé.
— Moucher ami, dit Klerbbs en montant à cheval, jecrains que la belle veuve ne se soit brûlée incognito sur le tombeau de son mari, selon l'usage indien.
Les mains des deupt amis s'agitèrent quelque temps encore pour échanger de loin des saints, et Klerbbs disparut au galop dans les massifs d'ébenfers.
Gabriel recommença une vie d'isolement qui ne pouvait lui donner aucune distraction salutaire. Chaque jour, il se préparait a voir lever, à l'horizon de Madras, l'étoile d'amour attendue, et chaque soir, lorsque les ténèbres couraient avec les bois autour du lac, comme un rempart d'ébène, et que les solennelles harmonies des nuits indiennes s'élevaient dans de mystérieux lointains, il senlait que l'espoir conçu à l'aurore, sous des nuages de rose, s'échappait avec le dernier reflet du crépuscule, éteint à l'horizon de la mer. Le jeune homme comprenait qu'il y avait autour deluiuue atmosphère de doux poisons, et (levant lui un avenir assombri de toutes ses incertitudes; mais il n'avait pas la force de fuir. Il était opprimé par un souvenir d'amour contre lequel il n'y a plus de résistance secourable. Voir une jeune et belle femme dans quelque bourgeoise et froide résidence d'une ville d'Europe, dans une étroit? cage de maison; la quitter par un escalier &iant ; penser à elle sur le pavé pluvieux d'une rue bruyante, et l'oublier le lendemain, c'est lace qu'il estaisé de faire, el ce que tous les hommes ont fait. Mais il renaît de lui-même, comme le foie de Prométhée, l'amour qui éclata dans un "festin, un soir, sous des étoiles sereines, dans le ravissement d'un paysage inconnu, au milieu des parfums qui montent de la terre au ciel, au milieu des fleurs qui jouent dans les cheveux de la femme, au milieu d'une fêle qui vous enlève à la réalité de ce monde et vous fait toucher votre plus beau rêve. Un pareil souvenir ne s'évapore plus. Toujours, dans les ennuis qui sonnent avec les heures, on revoit ce festin , ces étoiles, ces fleurs, celle fête, tout ce cortège étincelanl qui s'unit à la femme aimée, et fait corps avec elle, el Pélèvi si baul dans le délire de la passion, que toute autre femme semble n'être plus qui1 l'ombre dérisoire de cette reine, qui porte avec elle toutes les joies du ciel et de la terre.
Gabriel, seul maître de celte maison, retrouvait à chaque pas devant lui la femme absente ri adorée. 11 y avait partout de délicieuses négligences, de charmans caprices qui attestaient le passage d'Héva; et le Loti familier, qui déployait ses aile.; peintes sur le perchoir d'érable, trompé lui-même par toutes les brillantes fantaisies amoncelées au salon sur les laques et les émaux de Chine, entonnai! un (haut de joie, el secouait gracieusement sa jolie tête pour demander un baiser à des lèvres de corail. C'était partout un éblouissant chaos de toutes les futilités heureuses qui s'embaument aux mains de la femme; des éventails semés d'oiseaux bleus , s'éehappant d'un kiosque chinois; des nuages de broderies, délaissés avec une adorable nonchalae.ee ; des vases du Japon, sur les-
quels une main folâtre avait noué, au couvercle . un noeud de
rubans sur la véritable tête d.i Brahma; des crislaux. à vives arêtes, dont la gueule évasée lai s.iit tomber des tulipes flétries; des dieux de porcelaine a demi brisés; un échiquier, avec toutes ses pièces renversées dans un accès de colère enfantine, sous le coup d'un mal ir ip précoce. La main d'Héva était partoul , absente, elle habitait sa maison.
Le beau-Irène d'Héva, le sage Talaïperi, quand il revenait de Madras à l'habitation du Lac, disait quelquefois a Gabriel :
— Nous sommes vraiment désolés de ne pas pouvoir vous donner quelques distractions, quelques amusemens de campagne, mais vous comprenez mieux que personne notre position ; l'habitation est en deuil. Cependant le Temps, ce Dieu qui console, vous fera, j'espère, de meilleurs jours au sein de notre famille et de quelques bons amis.
Gabriel répondait que celle solitude était pour lui pleine de charmes ; qu'il pouvait y exercer royalement sa passion favorite, la chasse, et qu'ensuite, il trouvait deux excellens remèdes contre l'ennui, l'étude et la méditation.
Sur ces en, refaites, Gabriel reçut une lettre de Klerbbs ; elle étail ainsi eo: eue :
Tranquebaf, juiu is .
« Mon cher Gabriel , , » Je n'ai pas encore eu le bonheur de trouver l'Histoire des » Malabars, il est vrai que j'ai eu le malheur de la chercher. » J'ai fouillé la province du Carnatic, el la pagode de Vil- » nour, qu'on m'avait désignée comme une bibliothèque d'his- » toires indiennes. Fiez-vous aux renseignemens ! la pagode » de Vibaour est en ruines; ce n'est phj,s qu'un recueil de » serpens. Décidément, je ne cher, he plus.
» L'autre jour, une société de jeunes Anglais m'a proposé » de faire le septième dans une chasse aux tigres , sur les » bords du fleuve Caveri. 11 y a. tout près de Trajiquebar, » disaient-ils, un vieux fort ruiné, qui est un club de tigres. » J'ai fait mille remercimens à ces messieurs. Assez de » tigres ! n'est-ce pas, Gabriel f
» Je puis recevoir une lettre de vous, à Tranquebar, et, i- votre le;tre écrite, ne m'écrivez plus ; nous nous parlerons » de près; cela vaut mieux.
» Votre bien dévoué,
» Edward Klerbbs. »
La réponse que fit Gabriel à celle lettre est le récit de quelques événemens survenus la veille à l'habitation du Lac; la voici :
« Mon cher Klerbbs,
» Votre lettre m'a porté bonheur ; une chose heureuse n'ar- » rive jamais seule ; Héva est ici.
» Hier, au retour de la chasse , à quatre heures du soir, « deux piqueursont fait trembler sous leur galop la grande M allée de naucléas.
« — Voici madame ! ont dit les domestiques. Talaïperi
est descendu sur la terrasse pour recevoir la reine du Tin- > nevely.
Moi, je n'ai su quel poste m'assigner; il nie semblait que » j'étais déplacé partoul ; j'aurais voulu Être sur les arbres , » avec les oiseaux.
» Deux palanquins se sont arrêtés devant le Chattiram. » Dans lé premier, il y avait les femmes d'Héva; je n'ai pas <• vu l'éblouissante forme qui descendait du second; mesyeut » s ■ sônl fermés.
« Quand je les ai rouverts, Talaïperi me présentait à Héva ; » J'ai senti la terre onduler sous mes pieds : ma poitrine s'est u gonflée; ma langue s'est desséchée d'amertume; mon front » a brûlé les racines de nies cheveux.
u J'ai balbutié unedeces phrases de présentation qui sont » admises comme ne devant rien signifier ; la mienne était ■ lissue d'anglais, de français, de malais el de hollandais. Je » n'ai pas entendu ce qu'Héva m'a dil ; mes oreilles sont trop » grossières pour recueillir la mélodie angélique descendue n des lèvres île celle femme 1
ii Cependant, je nie suis révolté contre moi-même et j'ai fait
HEVA,
lit
a un énergique appel ;"i mon courage, comme si j'eusse élé en » face d'un extrême péril.
» Oli ! j'ai senti que ma destinée était invinciblement liée à » celte femme, que ma vie était dans elle. On n'a qu'une fois » des prëssentimens aussi lumineux! elle a été faite pour
• moi •■ un autre l'avait prise contre mon dioit ; il est mort, » elle est veuve : l'ordre e>t rétabli.
n Heureusement, dans ce monde qui l'entourait, personne » n'a remarqué mon émotion -, tous les yeux ne regardaient » qu'elle ; les plus vils esclaves ennoblissaient leurs visages » en regardant le sien.
a Les autres m'ont enhardi ; j'ai levé mes yeux sur elle, et i je n'ai rien vu qu'oîle après. Elle portait une robe de deuil, > plus rayonnante que la plus Lille parure de bal ; une gaze » iranspareh lé essayait de couvrir ses bras; son col, dé- » pouillé de ses ornemens, s'élevait blanc et pur, encadré par » l'ébènc fluide des cheveux et le noir du corsage. Une légère a teinlcde tristesse semblait lutter sur son visage contre le ■. sourire près de poindre. Ses yeux n'annonçaient pas trop - de larmes répandues; ils avaient l'éclat velouté de l'iris et i la limpidité du diamant. Lorsqu'elle a paru dans la pre- » mière salle, il y a eu dans h s volières une furie de chants o de joie et un frémissement d'ailes qui font t'ait tressaillir » de bonheur.
» Décidément sa tristesse de veuve n'était pas désespérante » pour moi.
• .l'attendais qu'elle me parlât, j'avais soif de ses paroles, d et pourtant je désirais me confondre parmi ses serviteurs o qui se sont arrêtés sur le seuil delà salle, et sont rentrés
• dans leurs ténèbres et leur néant.
Elle s'( si assise ; elle a dénoué le madras a la créole qui » couvrait le haut de sa tête : elle a pris un éventail et nous a » priés de nous asseoir à côté d'elle, son beau-frère et moi.
a J'ai obéi machinalement. Un miroir voisin m'a dit que : j'étais affreux de pâleur. Je n'ai pas eu le temps d'analyser » mes sensations; je les subissais, en renvoyant mon au- : lôpsiè morale à de plus calmes momens.
» — Monsieur, m'a-t-elle dit. j'attendais cette occasion pour i vous exprimer combien je vous suis reconnaissante de votre
- noble conduite sur les bords du LuMimi, et combien j'ai » souff ri en apprenant la fatale méprise qui vous a donné » tant de lourmens !
■ La confusion de Babel est retombée sur ma langue. Au- : cun interprète n'aurait pu traduire ma réponse : j'étais jab loux de ces oiseaux qui avaient, pour lui répondre, des . concerts dignes d'elle, el qui se pressaient aux treillis des
, s, pour se suspendre à son col d'ivoire, comme un col-
- lier d'émeraudes vivantes et dé rubis ailés.
" Heureusement elle a cru que je lui avais répondu quelque < ehose, el elle a ajouté :
.—Voire ami, sirEdwaid KJerbbs, nous reviendrà-t-il . bientôt?
» — Bientôt, ai-je répondu, comme un éebo sec qui ne rend
■ exactement quecc .qu'on lui donne.
■ — C'est" un jeune homme digue de toute estime, a-t-elle
a appuyant sur chaque mol; sir Edward a l'esprit fran- « çais fondu dans le flegme britannique. Mon mari l'aimait
- beaucoup.
» Je sentais que je reprenais mes esprits, el deux mots. » deux mots bien simples que je dois, hélas! entendre souvent, m'ont de nouveau bouleverse. Vous ne sauriez croire
• tout ce que j'ai soufferl d'ai ru et de glace à ces deux mots mon mari! i s emportai m avec eux taui de pouvoir d'un
■ côté tant de soumi ision de l'autre II Je n'aurais jamais cru
- que, dans d.- certaines conditions, ces deux mots fussent aussi dësolans.
L'arrivée de deux étrangers qui suivaient de près le pa- . lanquin d'IIéva, m'a soulagé quelques instans. Ce sont les avocats on hommes d'affaires qui viennent s'établir ici pour « débrouiller le chaos d'une immense succession.
[I . liaient a leur aise ceux-là ; ils sont entrés comme ils » entrent chez eux; ils ont salué Héva, ainsi qu'ils auraient « salué une femme ordinaire. Comment se fait-il que tout
homme qui la voit pour la première fois ne tombe pas à ses pieds.
» Le plus Agé de ces hommes d'affaires a ouvert deux croisées pour mieux examiner la salle, car le jour baissait. — Ceci est très beàu,a-l-il dit, très beau !... Toute la maison es! de même sans doute : c'est du vrai luxe anglo-indien I Le mort avait du goût. Mais, dans ce désert, tout cela ne vaut pis dix mille piastres; nous en aurions cinquante mille aux portes de Madras ! Dans un immeuble la position est tout... Les dépendances s'étendent-elles bien loin, madame ?
. —Monsieur, a repondu Héva, il est tard, je suis un peu fatiguée, vous causerez de ces choses ennuyeuses avec mon beau-frère. On va sonner le dîner dans l'instant. k Elle nous a gracieusement salues, e't je l'ai suivie de* yeux tant qu'elle a été visible à travers les salles et les ga- Icrii s qu'éi lairait encore le rayon horizontal du soleil co» chant.
i Excusez-moi, Klerbbs, de vous raconter minutieusement tous ces détails; je sais en Us écrivant que chacune de mes phrases es! accueillie par votie sourire railleur; mais je vous pardonne votre esprit : j'aime mieux que vous l'exerciez contre moi nue contre un autre ; parce que vous avez i échappé par miracle aux yeux de cette femme, vous ave* i une fierté intolérante; un peu de pitié, je vous prie, pour i l'ami moins heureux que vous.
» Au dîner, nous étions cinq. La conversation s'était élai blie entre Talaïperi et les hommes d'affaires sur la prééi minence commerciale que l'avenir réservait à Calcutta, aux i dépens de Madras. Les hommes ne savent jamais ce qu'il i faut dire devant une femme. Je suis sur que mon Silence, pendant cette conversation, a été favorablement remarqué « par Héva. Une femme nous distingue souvent pour la plus » mince nuance de conduite et d'a-propos. C'est une erreur n de croire qu'il faut gagner des batailles, et se faire couron- - lier de lauriers pour plaire à une femme ; il faut quelque- » fois se taire el rester immobile, quand ies autres parlent et » s'agitent a ses côtés.
Klerbbs, vous devez me trouver bien vain, n'est-ce pas? ■. mais il ne tenait qu'à moi de garder mon orgueil au fond » du cœur, à l'exemple de ceux qui s'appellent modestes. J'ai u mieux aimé vous envoyer ma pensée la plus secrète, tout o m relief sur une feuille de papier. Au reste, je me trouva « si absurde, depuis l'arrivée d'IIéva, que j'ai besoin, pour > ne pas me désespérer, de me savoir gré de la moindre chose » qui puisse me relever à ses yeux.
» Je vous écris au milieu de la nuit, via lettre devant partir
■ à la pointe du jour. La maison est calme, à cette heure, ii mais cette- tranquillité ne ressemble pas à celle de l'antre » nuit. On sent que la déesse est rentrée au temple; on sent
que celte vaste habitation a maintenant une àme, que ca • silence est bruyant, que ce désert est peuplé. Il y a un » souffle enivrant qui agile les fleurs des kiosques, et le cla-
■ vici des persiennes ; il y a une animation divine qui circule, « dans l'air et l'embaume ; il y a niènie dans la nature une » expansion de molles extases qui semblent ne venir du ciel » que pour moi.
» Adieu. Klerbbs, adieu mon vieux compagnon de deux « jours. Arrivez! arrivez', je serai plus fort quand je serai
deux.
i. Gabriel N*" »
- P. S. Goulab et Mirpour se sont dérobés aux poursuites ■i de la justice. On les a vus se pavaner, en costume européen, a sur le port à Pondicbéry. D'autre part, on aflirme qu'ils se a sont embarques pour Batavia.
N'acceptez aucune chasse aux tigres ; ne vous laissez pu » entraîner par ces graves fous, vos compatriotes. Oui, vou* u avez raison, assez de tigres ; le nom de ces animaux me » zèbre la peau de lames de feu.
Mon Touraco blanc est sans doute perché sur le volum» n de votre Histoire des Malabars, a
Gabriel plia celle lettre, et la déposa sur la table a côté de
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son lit, pour ne pas oublier à son réveil de la donner au Télinga.
Puis, il voulut respirer quelques instans l'air de la nuit et la fraîcheur du lac, et s'accouda sur le balcon de sa croisée, à demi voilée par des réseaux de fleurs grimpantes à clochettes.
Les nuits indiennes ont des attraits incomparables ; elles ont l'éclat des jours septentrionaux, et elles vous invitent à les contempler. Gabriel se laissa mollement entraîner à cette séduction de la nature ; il s'oublia devant cette autre reine invisible qui lui parlait avec ses harmonies, et le caressait avec son souffle, embaumé. Des gerbes de lumière douce pleuvaient des étoiles, et couvraient, comme une rosée de gouttes d'opale, la cime déliée des montagnes et des bois : le fac copiait le firmament, et lui renvoyait ses constellations ; mais, sur un côté de ses rives, il semblait garder les ténèbres compactes de la nuit, dans des massifs de plantes fluviales, et dans les abimes de ses grottes. Le regard, qui ne rencontrait partout que l'enchantement et la grâce, s'arrêtait avec une sorte de terreur sur ce coin sombre et mystérieux du divin tableau d'une nuit duTinnevelv.
Gabriel détournait ses regards de celle perspective effrayante, en accusant la nature, qui jette toujours quelque point noir dans son plus bel azur et se complaît clans l'imperfection lorsqu'il lui serait aisé d'être parfaite ; puis il laissait encore retomber ses yeux sur ce côté du lac, avec cet inslint dépravé qui pousse l'homme à tout cequH'afflige et l'arrache 3 ce qui lui sourit. A force de sonder ces abîmes de ténèbres, Gabriel crut découvrir quelques mouvemens de feuillages qui n'étaient pas excités par les impulsions brutales des animaux et annonçaient au contraire la précaution calme d'un homme intelligent. Un bruit d'eau sourde accompagna un craquement de branches, et une tête humaine se détacha sur la limite des ténèbres, dans un fond d'azur lumineux et étoile. Gabriel retint son souffle et s'imposa l'immobilité d'une statue, les yeux -fixés sur cette étrange apparition.
La nuit donne aux objets une grandeur indéterminée ; aussi la tête qui se leva d'entre les noires feuilles parut énorme à Gabriel ; un instant il eut l'idée qu'elle appartenait à un éléphant, et son esprit préoccupé de la crainte d'un danger vague se rassura. De tous les animaux qui se cachent la nuit avec une pensée, le plus redoutable, c'est l'homme. Gabriel avait admis l'éléphant, et il se retirait de la croisée pour gagner son alcôve lorsqu'il entendit distinctement une voix humaine qui sortait de cette monstrueuse tête, et qui, réprimée par la prudaiee jusqu'au ton le plus bas, arrivait encore distincte et terrible dans celle atmosphère transparente qui semble faire vibrer la moindre plainte de l'insecte sous une immense i iupolcde cristal.
Gabriel vit ensuite dans le pelit golfe des massifs ténébreux les eaux se troubler, perdre leurs teintes lumineuses et se hérisser de petites vagues, comme si des corps agiles et vigoureux les traversaient à la nage pour gagner un rivage invisible. I es rameaux sombres que l'apparition avait agités au bord du lac reprirent leur immobilité de rempart d'ébene. Quelque chose de menaçant et de mystérieux venait de s'accomplir là, mais il n'était donné a personne de le comprendre .ce secret s'était plongé dans les abimes de la nuit et du lac t.abriel ne détacha plus ses yeux de ce c tin du tableau. 11 se posa comme une sentinelle vigilante pour garder le sommeil d'Hé\a,et cette pensc'é lui donna des fi issons de joie. -V l'aube. il descendit sur la terrasse dès qu il vit les jardiniers sortir delà ferme, leurs instrumens sur l'épaule ; il aborda le premier qui pa-sa devant lui, et après lui avoir fait quelques questions insignifiantes, il lui demanda des nouvelles de ce troupeau d'éléphans privés qu'il avait vu autrefois .sur les bords du lac. l.e jardinier répondit que la veuve de Mounous- «iiuy les avait donnés au gouverneur, qui les avait placés au jardin zoologique de Madras.
I.a nuit et le lac gardèrent leur mystère. Gabriel examina '!•• pics les massifs de feuillages d'où s'était levée une tète humaine : il vit beaucoup de rameaux brises à hauteur d"h< mme et de larges vestiges sur les gazons d'alentour. 11 avait eu d'abord l'intention de tout dire à Talaiperi et à Eleva, pour
attirer leur surveillance sur ce coin de ténèbres et -d'embûches ; mais il craignit qu-1 la belle veuve ne reprit le chemin de Madras si la campagne ne lui cff.ait aucune sûreté dans ses nuits. Il adopta l'avis contraire. Il résolut de ne pas révéler cette effrayante apparition et de veiller toujours dans l'ombre, ses armes à la main, prêt à s'éaneer vers le lac ai moindre signe de danger, ù la tête de ses domestiques. Cette idée lui en suggéra une autre ; i! regagna sa chambre, rouvrit sa lettre à Klerbbs et ajouta cet autre postscriptum :
•■ Mon cher K.lerbbs, oubliez tout ce que je viens de vous » écrire, et ne pensez qu'à ces derniers mots : — Arrivez.
NON PAS EN VOIS PROMENANT, MAIS Al. VOL DE M » VOILE ET DL CHEVAL. l'Ai BESOIN DE VOTRE AMITIÉ, n
Il ternit sa lettre au Télinga, et trop ému des scènes de la nuit pour songer au repos, ii attendit le lever d'Héva sous la colonnade du Challiram. ouverte aux rayons de l'aurore.