C.\E VEUVE DE L'INDE
Feinte ou viaie, la douleur qui commence avec le veuvage subit chaque jour une décroissance notable, manifestée au moral par des. velléités de sourire, et au physique par des nœuds ■le rubans de couleur modeste. Arrive un jour où quelque parole de gaîté tombe a l'improvistc sur une veuve. Soudain un violent effort suspend la douleur, et la sombre dame hasarde un premier sourire d'essai. Lue révolution s'opère dès ce moment. Il n'y a que ce premier sourire qui coûte. La robe est chargée. de continuer le deuil.
Dans l'Inde surtout, une veuve est si enchantée de ne pins monter sur le bûcher de son mari, grâce à la conquête européenne, qu'elle doit être moins inconsolable que partout ailleurs, les épilaphes exceptées. Nous ne serons donc point étonnés de trouver la belle veuve du Tinneve'y clans une phase de consolation assez prononcée quelques jours après sa rentrée .i sa maison du Lac. Cependant elle aimait, disait-on. beaucoup son mari. Cela se conçoit encore-, elle s'aimait encore plus elle-même, et une jolie femme, quelque grande que soit sa désolation, craint toujours qu'une désolation trop prolongée ne la vieillisse avant l'âge et n'altère son teint. Elle ne se eonssle pas par indifférence envers le défunt, mais par une tendresse bien naturelle pour sa beauté. On pouvait donc admettre qu'Héva aimait son mari.
Gabriel avait organisé un plan d'attaque assez habile, dans uc de ces momens lucides où la passion peut raisonner. 11 n'était pas homme a brusquer une déclaration, dès les premiers jours, a une veuve qui aurai! pu la regarder comme uns insulte a sa robe de deuil. Certainement, il pouvait trouver Didon, mais il craignait Àndromaque. Avant tout, notre jeune homme s'était décide a étudier le caractère d Héva, en supposant qu'elle eût un caractère, chose rare chez une femme belle, opulente, ennuyée, étourdie, enivrée par un hymne étemel d'adorations. Il' voulait aussi laisser supposer qu'il était arrivé graduellement à une passion extrême, et que son amour n'étail pas une improvisation d'écolier qui s'éprend de la seule femme rencontrée dans un désert avant ^ la connaître , et l'oublie à la première distraction. Aussi il adopta une lactique savante, qui eonsi tait à voir Héva si uleraenl aux heures obligées, à l'éviter sans affectation, à la rencontrer toujours comi hasard, a lui parler avec cette gaîté doui e et naturelle uni t'ait rechercher un homme sans redouter un prétendant.
La scène effrayante et mys Gabri . avail entie-
vue la nuit de l'arrivée d'Héva nes'étanl plus renouvelée, le jeune homme se persuada bientôt qu'il avail été dupe de quelion, et s;i vigilance s'endormit.
L'n matin, Héva désc 'lit au déjeuner avec une robe qui
n'était pus le deuil, mais qui n'était pas encore la parure.
-.t ce jour-là q - adorateurs
■ iVsiins de Mounoussamy.
Ces voyageurs sédentaires furent accueillis gracieusement;
Héva leur lit comprendre qu'ils pouvaient rentrer chez elle dans
HEVA.
leurs anciennes habitudes de commensaux et d'amis. Ils n'étaient pas aussi nombreux que du vivant de l'époux : c'est que la plupart se croyant compromis, au moins par leur lâcheté innocente, dans l'affaire de la chasse aux tigres, n'osaient plus rentrer sur les domaines de l'Indien, Gabriel n'avait pas de rivaux bien redoutables dans celle pléiade de désœuvrés amoureux; cependant il les revit avec peine. Ces hommes apportaient beaucoup d'ennuis avec eux; ils gâtaient le salon et le paysage; ils passaient connue un nuage lourd dans l'atmosphère d'azur où rayonnait Héva.
Heureusement Klerbbs arriva pour animer la scène. On était a table vers le milieu du jour; les convives parlaient bas. Gabriel causait avec Talaïperi sur les avantages qu'on relirait de la coupe des bois d'érable à la lune de juin ; Héva causait avec sa perruche de choses plus importantes. On enlendit un galop de cheval dans l'allée, et l'ombre d'un cavalier passa comms le veut sur la terrasse de la maison.
— C'est sir Edward Klerbbs I s'écria la belle veuve.
Et comme tous les convives se levaient pour le recevoir, le Jeune homme entra, tenant d'une main sa cravache et de l'autre une boîte d'acajou.
On s'aperçut qu'il comprimait un mouvement de surprise en voyant Héva parée d'un sourire charmant et d'une robe de couleur inconsolable. Klerbbs baisa respectueusement la main de la jeune veuve et accepta de grand cœur la place offerte à 6on côté. Gabriel ne sut comment expliquer une douleur froide qu'il ressentit a la poitrine, et un accès de chaleur qui lui tordait les muscles du col -, il aurait mis volontiers celte double sensation sur le compte du retour de son ami ; mais il y avait quelque chose de trop poignant au fond d'une pareille secousse pour l'accepter dans un sens consolateur.
Klerbbs arrivait de Madras dans un costume de dandy achevé. 11 s'excusa gracieusement de se présenter ainsi en habit de voyage, et promit de reprendre l'uniforme des campagnards indiens avant le soir.
— Oui, madame, dit-il en répondant a la première question d'Héva, j'ai fait un voyage délicieux, surtout à la tin, en arrivant. On ne part jamais que pour goûter le plaisir du retour.
— Et la science, sir Edward Klerbbs, où est-elle? dit Héva eu souriant et présentant son joli doigt au bec de la perruche.
— La science est en bon chemin, madame : j'ai découvert qu'on peut aller en dix heures de Pondichéry a Madras.
— Avec un bon cheval?
— Avec un mauvais cheval.... voilà la beauté de la découverte.
La conversation s'établissait sur un ton de frivolité joyeuse qui mettait Klerbbs a son aise. Le veuvage était âgé de six mois ; c'est un an dans les pays chauds. Klerbbs jugea la position et le terrain du premier coup. Il adopta des allures lestes et fringantes; il se mil au niveau de la douleur modérée qui régnait au logis, et ne fut nullement déconcerté par la présence du frère de Mounoussamy, qui lui-même avait un visage consolé. Pourtant la conversation prit bientôt une tournure étrange, surtout aux oreilles de Gabriel ; Héva s'y révéla sous un jour tout nouveau , qui jeta notre jeune amoureux dans de singulières perplexités.
Héva se renversa nonchalamment sur le dossier flexible de son fauteuil et fit celle question :
— Où en êtes-vous de l'Histoire des Mnhhars? sir Edward Klerbbs?
— Je l'ai, madame, je la tiens.
— Vous l'avez enfin trouvée?
— Non, je l'ai fait.
— En langue indienne?
— !>on, traduite de l'indoustani sur l'original.
— Qui n'existe pas '
— Est-ce ma faute, madame, s'il n'existe pas? Peut-on forcer un original à exister? Soyons raisonnable... Ah ! madame, je m'aperçois que vous êtes constante : voilà toujours Sliga, votre perruche favorite;
'-Toujours, sir Edward , elle est adorable' elle mord comme un aDgp.
— Tout votre peuple se porte bien dans les volières, ma* dame ?
— J'ai perdu Liza.
— Ah! celle pauvre bête! Liza! qui chantait si bien et qui caressait comme un démon.
— Morte, sir Edward.
— A propos, j'ai vu vos élépbans à Madras : ils maigrissent à vue d'oeil; ils m'ont reconnu; ils veulent revoir votre lac : l'un d'eux m'a montré de sa (rompe six pieds d'eau bourbeuse et il a secoué la tête. — Hélas ! me disait-il, voilà maintenant noire beau lac de Tinnevely! Je leur ai promis d'écrire au gouverneur pour leur faire creuser un bassin. Vous voyez, madame, que, dans mon voyage, toutes les branches de la science ont été cultivées avec quelque succès.
— Comment donc! mais c'est merveilleux tout ce que vous avez fait en si peu de temps! La traduction de l'Histoire des Malabars, et une visite à mes éléphans!
— Et trente-trois lieues en dix heures !
— Ah ! j'oubliais cela! pardon sir Edward ; vous avez fait tant de choses, qu'il est permis d'en oublier une, à la table des matières. Par le serpent .hwntul comme disent les Indiens, je ne suis point étonnée que votre départ ait été si précipité, cl votre court voyage si long. Eh ! mon Dieu, vous aviez le Gange à boire!
— Non, madame, plaisanterie à part, ce petit voyage aura quelque résultat; vous verrez.
Héva, sur cette phrase, hasarda le premier éclat de rire de son veuvage. Gabriel sourit du bout des lèvres. Les convives étaient ébahis.
— Avez- vous eu quelques aventures amusantes? dit Héva revenue au sérieux.
— J'ai failli en avoir deux. La première à Bangalore; j'ai eu le projet d'enlever Lakcmi, la statue de la déesse de la beauté ; j'en aurais fait don à la galerie nationale de Londres ; mais sir Wales l'avait achetée et laissée sur place dans sa pagode de Bangalore, où il va la saluer deux fois par jour; fantaisie d'Anglais ! J'ignorais cette circonstance, et croyant que Lakcmi appartenait au public voyageur, je l'avais descendue de son piédestal, et placée sur un garri traîné par deux bœufs. Je me votais déjà des remercimens au nom de la science, lorsque sir Wales, qui venait faire sa première adoration à Lakcmi, m'a rencontré triomphant comme Paris enlevant Hélène. Nous avons eu une discussion fort vive, et un duel au pistolet dans la pagode déserte de Bangalore. J'avais pour témoin la statue de Yarahavataram, incarnation de Wichnou en sanglier; le témoin de sir Wales était Matsyavataram, l'in carnation en poisson. Sir Wales a reçu une balle dans le gras de son épaule, qui est heureusement fort gras. Touché de son malheur, je lui ai replacé Lakcmi sur son piédestal; il m'a exhibé ses titres de propriété; je me suis excusé; nous nous sommes quittés bons amis.
— Et votre seconde aventure, sir Klerbbs?
— La seconde est un secret.
— Ah ! vous avez des secrets pour vos amis, sir Edward, ce n'est pas bien !
— Moi! je n'ai point de secrets! Je suis tombé dans le secret d'un autre, voilà tout.
— Quelque belle brahmanesse, au teiut d'érable, que vous avez conduite à Madras?
— Oh! vous serez à mille lieues démon secret, tant que vous ne sortirez pas des brahmanesses I
— Sir Edward, dit Héva en se levant, donnez-moi le bras, et allons respirer un peu de fraîcheur sous les arbres; on étouffe dans cette salle.
On se divisa deux à deux ; Gabriel seul ne prit aucun compagnon dp promenade; il voulait méditer sur ce bizarre entretien, si frivole en apparence, et qui semblait cacher au fond une intimité significative entre la belle veuve et sir Edward Klerbbs.
Héva et le jeune Anglais se promenaient d'un pas négligent, et ils avaient l'air de continuer la conversation de la table. Héva marchait avec sa gracieuse nonchalance de créole, f on bras suspendu au bras de Klerbbs, et, par istervalies, les ioucles de sa chevelure superbp s'agitaient, sous un accès d»
MER Y
galle triste, comme de petites vagues d'ébène sur l'ivoire velouté des épaules. Klerbbs abattait, comme Tarquin, du bout de sa cravache, la tête des fleurs agrestes qui dépassaient le niveau du gazon. Des éclats de rire mélodieux, que ks femmes, dans certaines occasions, puisent à la source des pleurs, retentissaient sous le portique sonore du Chailiram.
Gabriel suivait de loin tous leurs mouvemens, et ses lèvres eonvulsives semblaient vouloir exprimer un monologue de désespoir qui mourait sur elles •. devant ses yeux, tous les objets avaient changé de forme et de couleur. Le lac, d'un vert limpide, était plombé comme le Cocyle; 1rs arbres se • déguisaient tous en cyprès; un crêpe sombre éteignait les rayons du soleil; la campagne prenait l'aspect d'un cimetière et l'air murmurait des plaintes confuses comme les paroles souterraines des morts !
Enfin, Gabriel éprouva la sensation de l'âme du purgatoire soudainement amnistiée, en voyant le bras d'Héva se détacher de Klerbbs. L'entretien mystérieux était sans doute épuisé. La veuve marchait vers son beau-frère Talaiperi, et Klerbbs vers Gabriel.
Avec une étourderie brusque et feinte, Klerbbs serra les mains de son ami, qui se les laissa serrer, et juf dit :
— Enfin, mon cher Gabriel, nous voilà l'un à l'autre. C'est pour vous que j'arrive, et j'ai failli voir tomber le jour sans
vous parler Eh bien! quelle étrange ligure avez-vous?
Vos mains sont froides, avec trente-trois degrés Réaumurl.. Voyons... parlez... Pourquoi m'appeler du fond du Coromandel pour me tendre une main glacée et garder un silence de fantôme?
— Sir Edward, êtes vous mon ami? dit Gabriel d'une voix qui cherche la respiration à chaque syllabe.
— En doutez-vous?
— J'en douterai, si vous me refusez ce que je vous demande.
— Demandez, demandez.
— 11 faut que vous partiez sur-le-champ.
— Ahl pour le coup! laissez-moi rire un- peu... C'est pour cela que vous m'avez appelé?... Pour me congédier!... Mais songei que j'ai fait cent vingt lieues tout d'un trait! Étesvous fou, Gabriel?
— Oui.
— Mon Dieu! quel oui! Gomme vous avez dit ceoùi! Je voudrais prendre ce oui! et l'empailler pour le donner à Talma!
— Sir Edward, voudriez-vous avoir la bonté de parler une minute sérieusement?
— Je veux bien.
— Savez-vous que j'aime cette femme, sir Edward? que je l'aime d'un amour effréné, comme on doit aimer dans ce pays et avec ce soleil? d'un amour qui s'est formé de toutes les passions que le ciel de l'Inde a versées dans ce désert, et qui n'ont trouvé, depuis la création, que moi pour les recueillir et m'en incendier le coeur !
— Après, Gabriel?
— Consentez-vous à partir maintenant, sir Edward ?
— Où voulez-vous que j'aille, Gabriel? J'ai épuisé l'Inde... Voulez-vous me forcer à fonder une se onde \i!le'.' Vous savez que cela porte malheur...
— Sir Edward, il y a des limit?sa la raillerie, entre amis!... dit Gabriel avec une dignité menaçante.
— Donnez-moi votre main, Gabriel, dit Klerbbs affectueusement ; vous me croyez votre rival, n'est-ce pas?... Vous êtes dans l'erreur... Un jour, un jour solennel... souvenez-vouseB!.. je vous dis que je n'aimais pas Hé va... C'était un de ces Jours où l'on ne peut mentir... D'ailleurs, je vous connaissais a peine... Aujourd'hui, je ne l'aime pas plus qu'alors...
— Vrai ! bien vrai, Klerbbs !
— Sur mon honneur de gentilhomme, je n'ai jamais aimé cette femme!
— Les apparences sont bien trompeuses, alors!
— Comme elles le sont souvent dans les affaires de la vie, comme oUes le si.nl toujours dans les passions.
— El pourquoi rie l'ainioz-vous pas. cette femme? Gabriel fit cette question pai étonucmenl el par curiosité ;
mais au fond do ces demi n fs i! ^ a^iit un sentiment
étrange et inexplicable. Gabriel voyait quelque chose de va. guement injurieux pour lui et pour II* %a dans cette froide indifférence de Klerbbs. On sent quelques grains d'estime dans la provision de haine que l'on porte à un rival: on lui sait gré d'abord de la préférence donnée à la femme qu'on aime, et après on ledéfste cordialement.
Klerbbs recula de deux pas devant cette question de Gabriel. Celui-ci la répéta.
— Bien ! voila maintenant qi'il va s'irriter contre moi par ce que je n'aime pas son Ikva ! dit Klerbbs en riant.
— Oui, pourquoi ne pas l'aimer puisqu'elle vous aime?
— Elle m'aime! elle m'aime 1 dit Klerbbs ave- accompagnement d'éclats de rire; où diable ayez-vous découvert cela?
— Il faut être aveugle pour ne pas le voir.
— Vous étiez aveugle quand vous l'avez vu, mon ami !
— Klerbbs, ",vous me trompez avec une adresse infernale; vous avez l'esprit français et le génie anglais.
— Gabriel, ayez confiance en moi. Votre esprit français parle d|js femmes légèrement el à tout propos; notre génie anglais a plus de réserve. Doit-on, parce qu'une femme est dis fois millionnaire, la ruiner dans sa réputation? Voila donc ce que vous exigeriez de moi ! Heureusement Héva ne peut être ruinée ni dans sa fortune, ni dans son honneur. Hemar quez bien, Gabriel, mon geste, mon visage et ma voix sont sérieux... vous doutez encore?... quelle méfiance acharnée!... Voyons, que faut-il faire pour vous mettre à votre aise et vous calmer l'espril ?
— Il faut partir.
— Je partirai... Quand?
— Aujourd'hui.
— C'est bientôt... Gabriel... si vous remettiez mon exil à demain ?
— Ce diable d'homme! on ne sait jamais s'il parle sérieusement ou non ! n
— Gabriel, il faut vraiment que nous avions été dévorés tous deux par des tigres et des attorneijs pour que je me résigne à subir les tortures que vous me donnez depuis une heure! Mon amitié montre une patience à toute épreuve .. Gabriel, je vous jute, foi de gentilhomme, que je partirai demain !
— C'est impossible demain !... Si je vous revois encore une fois... deux minutes... votre bras au bras de cette femme... elle riante ou mélancolique, comme tantôt... vous familier, connue un homme heureux... elle, avec celle grâce d'enfer qui damnerait un ange du paradis!... vous, avec ce visage calme -qui ne désire rien... Si je vous revois ce soir a table, votre
coude touillant le sien, votre pied sur la frange de sa robe; si je vous revois à la nuit tombée, elle et vous regardant les mômes étoiles, foulant les mêmes gazons, cueillant les mêmes (leurs, respirant les mêmes parfums, je sens que ma pauvre raison ne luttera pas contre mon désespoir: je sens que mon front se brisera, et que malgré moi mes pieds emporteront ma tète jusqu'à vous deux, ma léte avec des veux sanglans, des lèvres d'écume, des sourires de fou! Klerbbs ' sauvez-moiée cette désolation! Partez' partez!
Klerbns prit les mains de Gabriel.
— Je partirai... dit-il d'une voix dont l'émotion garantissait la sincérité... je partirai. Gabriel... mais, avant de partir, je voudrais au moins savoir pourquoi je suis venu... Vous aviez sans doute un motif quand vous m'avez appeli ?... Quelque grand danger?...
Gabriel mit ses mains sur son front comme pour recueillir ses souvenirs.
— Voulez-vous que je vous montre votre lettre, Gabriel?
— Ah!... je me rappelle!... oui... il y avait un danger !... je le croyais, du moins...
— Je l'ai cru aussi, moi... je suis arrivé avec ma boite de pistolets et en costume de bataille, en habit de bal, pour ne pas être enterré comme un pai la, en cas de mort. J'entre, et je vous trouve à table! à table avec Héva! avec Héva que je ne croyais plus revoir... quelque jour vous saurez pourquoi... car, puisqu'il faut tout dire, lorsque je suis parti, Gabriel. l 'élaii sans projet de retour ■ |e comptais ne plus vous reo
HE VA
contrer qu'ù Paris. J'allais à Tranquebar pour une affaire qui m'occupe dep>.ismon arrivée dans l'Inde...
— L'Histoire des Malabars?
— Bah! celte histoire est un conte!... Je vais vous dire mon secret... Ce n'est pas mon habitude de dire des secrets... J'allais à Tranquebar pour me marier.
Gabriel lit un bond comme un tigre frappé au front d'une balle.
— Oui, Gabriel, poursuivit Klerbbs. J'épouse la fille du consul anglais, une jeune demoiselle charmante, avec laquelle on m'a fiancé à Londres. Je me désennuyais en courant l'Inde pour attendre la majorité nuptiale de miss Erminia, ma belle prétendue, dont je suis raisonnablement fou. Cette ancienne passion m'a sauvé d'IIéva. maintenant vous savez à peu près tout. Etes-vous content? Non, pas encore?... Voulez-vous voir vingt lettres de mon futur beau-père, sir Douglas YV..., consul h Tranquebar? Voila mon portefeuille... lisez... Voulez-vous voir le portrait de ma femme à douze ans? une miniature de Swift? la voilà sous motujabot de batiste, en épingle : un portrait pas plus grand qu'un half-crown. Voulezvous voir miss Erminia, ma prétendue? venez à Tranquebar; ce n'est qu'à trente lieues de Pondichéry ; vous connaîtrez une ville curieuse : les Indiens la nomment Taraganbouri , la ville des ondes de la mer ! Voulez-vous danser à mes noces? venez le 24 juillet prochain, vous signerez au contrat.
— Klerbbs, dit Gabriel profondément ému, s'il y a au monde une amitié sainte, c'est la notre; elle a été contractée dans une nuit formidable ; elle fut écrite en caractères d'étoiles dans le ciel ; elle était vieille d'un siècle le lendemain. J'ai foi dans cette amitié. Excusez mes doutes, ils sont le triste fruit d'un amonr qui, dans son délire, méconnaît l'amitié... J'ai été injuste... oui, vous avez besoin de repos... vous partirez demain...
— Bien ! vous me donnez un sursis... je vois que je n'ai encore gagné que la moitié de votre confiance.
— C'est elle! c'est elle maintenant que je crains!... une femme jeune, vive, capricieuse, passionnée, libre, maîtresse de ses actions...
— J'entends, vous redoutez une scène à la Putiphar... eh bien! nous ne nous quitterons plus jusqu'à demain... Vraiment, vous avez un visage d'agonie; je veux vous ménager comme un convalescent; je veux mettre du luxe dans la complaisance démon amitié. Je ne verrai qu'avec vos yeux, je ne marcherai qu'avec vos pieds , je ne dormirai qu'avec votre sommeil. Est-ce assez?
— Non.
— Ah ! Gabriel, vous mettez du luxe dans votre exigence.
— Mon Dieu! est-ce ma faute à moi si je sens toujours bouillonner mon sang au souvenir des regards qu'elle vous a lancés ! au souvenir de son cri de joie qui saluait ce matin votre arrivée... Klerbbs, donnez-moi la vie, accordez-moi une dernière faveur: rompez violemment avec cette femme; je veux que vous ayez le courage d'être son ennemi.
— Donnez-moi un plan d'attaque.
— Vous savez combien elle aime Sliga, sa jolie perruche...
— Oui... elle n'aime que cela...
— Je vais la tuer sur son perchoir...
—Pauvre bête !
—Et quand Héva désolée demandera l'auteur de ce crime, vous direz : C'est moi!
— Gabriel, c'est votre dernière exigence, n'est-ce pas?
— Oui, Klerbbs.
— Je dirai : C'est moi !... mais, pour ne pas mentir, je vais moi-même tuer l'oiseau.
Et Klerbbs fit quelques pas résolus dans la direction de la maison ; Gabriel le retint vivement.
— Je suis content, dit il, je tiens votre dévoûment pour accompli. Laissons vivre Sliga...
—Avouez, Gabriel, que vous êtes aussi un peu jaloux de la perruche... »
— Je suis jaloux de tout; jaloux de la fleur qu'elle touche, de l'arbre qu'elle re-irde, du hamac qui la bnree, de l'air qui l'environne, de la brise qui joue dans ses cheveux, de l'Indri
qui lutine avec elle ; jaloux de tout ce qui lui donne un sourire, une larme, un bonheur !
— Alors, mon cher Gabriel, remerciez les tigres! Eh ! que deyiendriez-vous, mon pauvre ami, si son puissant mari vivait encore? Avec un peu de raison, Gabriel, on se console delà jalousie de l'arbre, de la fleur, de la brise, de l'oiseau; mais un mari! un mari !... vous seriez mort étranglé par le désespoir!
— Mort!
— Que les tigres soient bénis !... Maintenant, Gabriel, il faut que je vous donne le secret de mon dévoûment pour vous, car ce dévoûment vous paraîtrait fabuleux si vous aviez votre sang-froid. Il n'est sorte de service que je ne sois prêt à vous rendre. Si j'aimais Héva, je vous l'aurais sacrifiée ; jugez de mes dispositions à votre égard. Vous m'avez tantôt rappelé la terrible nuit qui commença notre amitié; vous n'avez oublié qu'une chose, un cri, un seul cri d'héroïsme, un cri élancé de votre poitrine avec un accent de vérité sublime qui vibre encore dans mon cœur. Vous l'avez oublié, vous?
— Probablement...
— C'est bien esprit français de l'oublier, c'est bien génie anglais de s'en souvenir. Toujours donc je me rappellerai cette scène de l'arbre du Lutchmi, lorsque vous vous écriâtes, les mains dans vos cheveux et les yeux étincelans de courage : — Oh! il faut le secourir à tout prix!... Celui que vous vouliez secourir... c'était le mari d'Héva!
— Encore aujourd'hui, s'il vivait, j'irais le secourir dans le même danger. Il me semble que tout cela est fort naturel... N'avez-vous pas fait la même chose, vous?
— Moi ! je vous ai retenu ! Je ne me sens pas assez d'héroïsme pour affronter tous les tigres du Bengale au bénéfice d'un mari indien. J'adore à genoux celui qui le fait, mais je ne l'imite pas. Or, maintenant, s'il y a un homme digne d'IIéva, c'est vous ; oui, vous avez gagné ce paradis.
—En attendant, je suis à l'enfer.
— Patience! mon cher damné, tout finit dans ce monde, même le malheur... Assez de lamentations aujourd'hui... notre absence sera remarquée... rentrons, Gabriel... Me permettez-vous, mon ami, de proposer une partie d'échecs àiot te Héva?
— Non.
— Quel non sec! C'est l'élixir du despotisme en trois lettres... Ah ! je vois qu'il vous reste encore au cœur une ombre de défiance... je veux l'effacer... Gabriel, vous croyez qu'Héva m'aime... vous le croyez?... Eh bien! Héva me déteste; en voici la raison : je suis le seul homme qu'elle n'a pas enchaîné à son palanquin. Elle m'a prodigué les agaceries en pure perte; elle m'a donné de ces regards qui font mourir, et j'ai vécu ; elle a chanté à mes oreilles des mélodies de sirène, j'étais sourd. Si j'eusse donné dans le piège, elle aurait, le même soir, mêlé mon nom aux éclats de rire qui réjouissaient son mari. Je n'ai pas voulu donner ce plaisir à l'un et à l'autre ; mais Héva, l'orgueilleuse, a regardé ma froideur étudiée comme une insulte à ses charmes toujours victorieux ; elle n'avait point d'amour à me donner, elle m'adonne de la haine. Ce matin, elle a cru que mon retour était un repentir: mon langage l'a détrompée. Enfin, elle m'a retiré sa haine pour me donner son estime, là, tantôt, en tête-à-tête sous les arbr », lersqueje lui ai dit mon secret, en lui annonçant mon mariage et mon ancienne passion pour miss Erminia. Cela donnait pleine satisfaction à son amour-propre de coquette, et elle m'a quitté joyeusement avec ces mots: — Ah! sir Edward, si votre cœur eût été libre, vous m'auriez aimée! — Adorée à genoux ! luiai-je dit. Et vous l'avez vue courir comme une gazelle vers son beau-frère Talaïperi.
Le rayon du sourire et l'éclat de la jeunesse reparurent sur le visage de Gabriel. Les deux amis échangèrent encore quelques paroles affectueuses, et se dirigèrent vers l'habitation.
Comme ils traversaient la terrasse, un des amoureux espagnols, dont le nom avait quatre noms et trois Y, les aborda tristement et leur dit :
— Vous ne savez pas la nouvelle, messieurs?
MER Y
— Nous ne savons pas la nouvelle, répondit Klerbbs.
— La voici : les deux hommes d'affaires de madame arrivent à l'instant de Madras, et ils annoncent la décision du conseil colonial. Toute la fortune de Mounoussamy appartient au frère. Héva n'aura rien, pas même sa dot!
— Héva est ruinée! s'écria Gabriel transporté de joie. Oh ! tous les bonheurs m'arrivent aujourd nui !
— C'est un coup de politique anglaise, dit l'Espagnol, qui ne fit aucune attention au cri joyeux de Gabriel; c'est un coup de juge anglais. On a voulu assurer la plus grande fortune de l'Inde contre les caprices d'une femme, et la maintenir sur la tète d'un Indien dévoué qui sera naturalisé anglais au premier jour. Quelle injustice! même la dot !... On dit qu'il n'y a pas eu de contrat.
— C'est sagement jugé, dit Klerbbs, j'approuve la décision.
L'Espagnol regarda Klerbbs fixement et courut annoncer la nouvelle à ses compagnons d'infortune amoureuse.
— Maintenant, dit Gabriel à Klerbbs, je suis à mon aise vis-à-vis de la belle veuve. Ma délicatesse est en bonne position. Je tremblais à l'idée qu'elle ne prit mon amour pour une spéculation d'aventurier. Ce soir même, je brusque ma déclaration. Qu'en pensez-vous?
— Oui, le moment est favorable. Si elle vous ménage un tête-à-tête, prenez l'occasion aux cheveux.
En entrant dans le vestibule, ils trouvèrent Talaïperi et les deux hommes de loi qui s'entretenaient à voix basse de l'affaire de l'héritage; Héva, nonchalamment étendue sur un divan, souleva sa tête et leur dit : — Messieurs, voila une heure que vous murmurez des phrases ennuyeuses a nies oreilles. Allez dire aux juges coloniaux qu'ils sont des sots, et que tout soit fini.
Puis, s'adressant aux deux jeunes gens, elle leur dit, d'un ton de gaSté charmant :
— Messieurs* félicitez-moi, jeviens de perdre dix millions... Voulez-vous les jouer aux échecs, sir Edward ?
— Madame, dit Klerbbs, je ne suis pas assez riche pour faire votre partie , il vous reste votre grâce et votre beauté. Si j'étais le Pérou, je me jouerais contre ce reste de votre forlune.
— Et le Pérou perdrait! sir Edward.
— Tant mieux pour le Pérou! il serait bon à quelque chose, au moins. Je ne refuse pas de faire votre partie, madame, mais vous gagnez avec une promptitude désespérante pour " moi. J'ai l'honneur de vous proposer un adversaire plus digne de vous... mon ami Gabriel. Il a joué avec Deschapelles à Paris, et avec le brahmane Tiéki à Djagrenat.
— Et j'ai perdu, dit Gabriel en s'avaneant de quelques pas avec une vivacité déguisée en nonchalance.
— Ah! dit Héva, monsieur a joué avec Deschapelles ! quel avantage vous faisait-il?
— J'en rougis, madame, il me donnait ]& pièce.
— Mon o.ncle, le grand juge de Batavia, recevait de M. Deschapelles le pion et deux Irai/s. Us ont joué à Anvers. Voulez-vous bien placer vos pièces, monsieur Gabriel... vous mettez votre reine noire sur la case blanche !... vous êtes distrait... vos pions ne sont pas en ligne... bien maintenant!... a vous le Irait, monsieur Gabriel, je suis chez moi., ah! le cjambit de la reine! c'est du nouveau dans l'Inde...
— Mais vous n'intéressez pas la partie? dit Klerbbs.
— Oui, c'est juste... voyons, prenons un enjeu...
— L'honneur? dit Gabriel.
— Quelque chose de moins, dit Héva, et qui ne soit pas si cher.
— Me permettez-vous de faire votre jeu, madame? dit Klerbbs.
— Faites, sir Edward.
— Si Gabriel perd, il vous écrira un madrigal dans cette langue française que vous aime/, tant; si vous perdez, vous lui donnerez votre perruche ipi'il aime tant.
— Accepté I dit Héva.
— Je vais préparer une cage pour Sliga, dit Klerbbs.
— Oh! dit Héva, sir Edward, ne faites pas tant le fanfaron pour le compte d'autrui... Échec au roi!
— Déjà Ldit Klerbbs; au quatrième coup, vous avez, madame, des prétentions an mat? .. C'est le coup du berger'.... il n'est pas neuf ' - . c'est un berger indien qui l'a inventé.
— J'ai perdu ! dit Gabrii I.
— Mais c'est une surprise ! dit Héva, recommençons.
— .le ne sais pas jouer, dit Gabriel en riant; vous le voyez.
— Alors payez, dit Klerbbs, voici mon crayon et du pallier de Chine.
Gabriel écrivit alors ce sonnet :
A VST. BKLLK VECVE.
Partout j'ai promené ma fortune inconstante ! J'ai franchi, du eaplloiu aux glaces des Lapons, Les mers sur les vaisseaux, les fleuves sur les ponts;
Bien des nuits j'ai dormi sous l'arbre et sous la tente.
Polaires océans où tombent h1* harpons, Blancs dé' ei is sablonneux, solitude éclatante, Tout m'attire ef me plaît, toute zone me tente.
Dès qu'un pays lointain m'appelle, je réponds.
J'ai vu l'Américain noir et nu dans sa case; Cent Ibis, comme d'habit, j'ai changé de climat; J'ai bu l'eau du Niger, du Nil et du Takase.
J'allais chercher l'amour aux harems du Caucase; La reine de ces lieux, me fixant sur ma case, Avec ses beaux yeux noirs m'a fait échec et mat !
— C'est charmant, monsieur Gabriel! dit Héva en prenant le papier, laissez-moije relire.
— Ce sefait assez-bon a Dromtheim, dit Klerbbs, chez l'évêqua d'Islande, -qui est le premier joueur d'échecs des pays froids ; mais, au cœur de l'Inde, ce n'est pas assez brûlant, mon cher Gabriel.
— Taisez vous donc, sir Edward, dit Héva, en le frappant au visage avec une tige de réséda fleuri, vous êtes un vilain jaloux. Ces vers sont charmansj sir Edward n'en a jamais adressé de meilleurs à miss Erminin.
— J'attends sa majorité, je respecte les mineures. On est très médisant à Trauquebar.
— Monsieur Gabriel, dit Héva, j'allais vous offrit; votre revanche aux mêmes conditions, mais voilà mon cher beaufrère qui a son sixième secret d'aujourd'hui à me dire à l'oreille; je comprends son signe. Peut-être veut-il me rendre mes dix millions... Je suis désolée de vous quitter, messieurs, pour dix millions.
Héva se leva et présenta sa main à Gabriel avec une grâce de jeune reine. Le jeune homme, ivre de joie, oublia qu'il avait des lèvres et baisa la main avec le front.
— N'avei-vous pas encore une main, madame ? dit Klerbbs en se baissant.
— Allez vous marier ! lui dit Héva et elle sortit.
Le ravon qui éclairait la salle s'éteignit devant Gabriel.
Héva ne reparut plus dans cette journée. Le dîner fut triste; elle n'y était pas. On se disait à l'oreille qu'un Indien de la campagne avait annoncé que Mirpoitr et Gou'jb, arrêtés à Calcutta, venaient d'arriver prisonniers à Madras, et que leur Jugement aurait lieu dans deux jours. Cette nouvelle replongeait Héva dans de tristes souvenirs et recommençai; faut ainsi dire son veuvage. Ce soir-la. on éleva quelques doutes sur la sincérité de la gaite d'Héva. On joue la joie comme la deuleur.
Klerbbs et Gabriel se retirèrent dans leur appartement d'assez bonne heure. Gabriel s'eiait emparé de Klerbbs, et, sous prétexte île causer avec lui et de -fumer jusqu'à minuit, il fui son geoiier.
La nuit était sombre et orageuse, l.e tonnerre grondait vers le sud. Les éclairs illuminaient k> lac connue un miroir ardent. L'horizon envoyait des rugissemens sourds et des échos de foudre, les deux amis s'accoudèrent au balcon, derrière le rideau Bottant de Denrs pariétaires, plonges tous deux dans ce mystérieux silence qui se l'ail aux demeures de l'homme quand le ciel indien parie aux déserts.
Tout a coup, Gabriel se rapprocha de Klerbbs avec pré-
HE VA
caution, mit ses yeux ilans ses yeux; et détournant la (été, puis s'inrlinant du coté du lac, il sembla lui dire: — Regarde !
UNE MIT DE TF.RnElH.
Le souffle s'arrêta sur les lèvres de Gabriel. Klerbba appuya sa tête sur la rampe du balcon, et à travers le réseau des fleurs, il suivit la direction donnée par le si-ne de Gabriel.
Sur un coin des bordures ténébreuses du lac. el à la lueur rapide d'un éclair, on vit se détacher un profil humain dans un fond lumineux.
Bn Europe, et dans nos campagnes, presque peuplées comme les villes, une semblable apparition n'exciterait aucune défiance; mais, sur Uii point reculé de la province de Madras, et a cette époque de la colonisation, la présence d'un être humain, à minuit, dans un déserl était effrayante.
L'habitation n'avait pourtant rien à redouter d'un ennemi isolé-, elle était même défendue contre les attaaues des hommes et des animaux : sa seule porte roulait son bois de fer, à triple couche, sur des gonds de bronze, comme la porte d'une pagode. Les légères persiennes des croisées inférieures cachaient des panneaux de métal, semés de clous, comme les comptoirs des banquiers, à la cité de Londres. Ce système de fortification domestique suffisait pour décourager les Indiens marrons, et les Péons infidèles. Au reste, aux heures du milieu de la nuit, personne n'osait s'aveiff tirer autour de l'habitation. Souvent les titres, attires par l'odeur des chevaux et des bœufs, venaient bondir sur lesétables, et disparaissaient comme des oiseaux de proie, devant l'immobilité menaçante des portes, qui semblaient les regarder avec leurs ioupiraux ronds et illuminés. Les tigres noirs, plus hardis que les autres, s'accroupissaient quelquefois, comme des sphinx, sur les marbres de la terrasse, et promenaient autour d'eux des regards tranquilles et insolens, comme si, pendant la nuit. L'univers leur appartenait. Ces monstres sont les plus effrayans que l'Asie ait inventés : ils regardent l'bomme avec une attention étrange, et attachent sur sa face leurs grands yeux, dont les orbes sont d'ébène, avec un cercle de vif argent. .
Klerbbs recula dans la chambre sur la pointe des pieds, ouvrit doucement sa boite à pistolets et revint, armé des deux mains, reprendre sa place au kiosque, après avoir éteint la lampe.
À chaque rayonnement de l'éclair, la sombre et mobile silhouette se dessinait toujours pardessus les niasses ténébreuses; et dans ce moment, rapide comme la pensée, on pouvait même voir s'agiter des boucles de chevaux sur le. front du fantôme du lac.
Klerbbs mit Ses lèvres sur l'oreille de Gabriel, et lui dit, d'une voix si basse qu'elle était presque le silence :
— Un ami ne vient pas, tète nue, dans une nuit d'orage, dans une ménagerie de tigres, prendre celte position au bord du lac.
— C'est juste! dit Gabriel sur le même ton.
— Donc, c'est un ennemi ,.dit Klerbbs... Il y a cinquante pas à peu près d'ici au lac... Qu'en pensez vous?
— A peu près.
— Je vais les mesurer avec, une balle.
— Attendez, Klerbbs... j'ontends du bruit dans l'allée de la ferme .. les feuilles sèches remuent... c'esl ce pauvre Courà qui a peur de l'orage, el vient demander asile!... Ce chien est intelligent; il a flairé quelque chose dans l'air... il s'arrête... il allonge son museau vers le lac... il se rapetisse, et mari lie à plat ventre du coté de l'apparition...
Klerbbs, le pistolet tendu, pressa la détente au premier éclair. Le coup de feu retentit comme un éclat de tonnerre dans cette solitude aux mille échos. Puis un silence de mort retomba sur les rjves du lac.
— \ oilj un horrible mystère, dit Gabriel ; Çourà n'a pas aboyé !
— Oh! dit Klerbbs, maintenant que le fantème est tué, descendons et allons le classer. Je n'ai jamais vu de fantôme indien.
— Comment savez-vous qu'il est tué? dit Gabriel.
— Eh! n'ai-je pas tiré sur lui?
-Oui.
— Eh bien ! il estmorl.
— Et ce chien ! ce chien qui n'a pas aboyé, qui s'est avancé, vers l'apparition et qui ne revient pas... Courâ ! Courà ! Çonra!...
— Je vais l'appeler, moi , vous allez le voir accourir... il faut prendre la voix du bonze enrhumé.* Çourà! Çourà! Çourà!... il y a là-bas un écho qui ne dort pas, et nui m'imite parfaitement... Çourà... Courà ! Oh! je suis têtu comme un Anglais I je veux que Courà vienne! i)ut\ diable de nom ces Indous donnent à leurs chiens!.,. Descendons... Avant, je vais recharger mon pistolet. Prenez vos armes aussi, Gabriel. Je vous remercie de m'avoir rappelé de Tranquebar... j'adore ces aventures ! voilà la vie! Comprenez-vous les gens qui croient qu'on ne peut exister que sur u.i monceau de boue, détrempé à la pluie, qu'on appelle une capitale du nord de l'Europe?... Descendons.
— Klerbbs ! Klerbbs ! dit Gabriel, qui n'avait pas quitté te kiosque; mon ami, nous avons fait une sottise, nous nous sommes oubliés; j'entends du bruit dans les chambres. Votre imprudent coup de pistolet a réveillé tout le monde!
— Eh bien ! ils se rendormiront.
En effet, des bruits de pas et des grîncemensde croisées se faisaient entendre sur la façade opposée au lac. Gabriel montrait du doigt à Klerbbs la mobile clarté des lampes rallumées qui se reflétait sur les coupoles noires de la forêt voisine.
— Au nom de Dieu! dit Gabriel, n'effrayons pasHéva! eHe partirait pour Madras, et adieu mes amours.
— Je me charge de lui faire un cSnte. Vous, ne parlez pas ; vous gâtez tout avec vos distractions d'écolier amoureux.
— Chut! dit Gabriel, on frappe à la porte de notre chambre.
— Ouvrons, dit Klerbbs tranquillement.
La porte ouverte, Talaiperi entra. Son visage était d'une pâleur horrible, malgré sa teinte bronzée; il avait dans la voiî une telle émotion, que les deux amis ne comprirent pas d'abord ce qu'il venait leur dire. Ce ne fut qu'à la seconde explication que Gabriel devina que la belle veuve les invitait à descendre chez elle, à l'étage inférieur.
Klerbbs et Gabriel obéirent avec empressement. Ils franchirent l'escalier d'un bond, et on les introduisit dans une magnifique chambre, où jamais les pas d'un homme n'avaient pénétré depuis la veille de la chasse aux tigres.
Héva était assise sur un lit de repos, dans un négligé «durable ; elle avait revêtu, à la hâte, le sari des grandes dames indiennes et noué à son col un châle chinois, peint et léger comme des ailes de papillon. Ses pieds jouaient dans le velours de la sandale des odalisques ; et les boucles de ses chev«ix, ramenés confusément en arrière par des nœuds de crêpe et de rubans , laissaient dans un découvert admirable les tempes et le front. Une large et vive flamme, hérissée comme une boucle de chevelure d'or sur la coquille d'un candélabre, éclairait le milieu de la salle et laissait dans une ombre douce et mystérieuse les tentures, les meubles, lesornemens. On ne distinguait que deux tableaux de couleur brillante el pailletée, brodés plutôt que peints par des artistes indiens: l'un représentait la Houri céleste, moulée sur un chameau fantastique, qui avait des visages de femme à chaque genou; l'autre représentait le Souria, le soleil et son conducteur .intima, dirigeant !e char lumineux que traînai) un cheval à sept ittes. Dn parfum suave comme celui q'ue Ceylan envoie au Coro-' mandel, le soir, quand il ouvre l'écrin de ses coquillages, un parfum de gynécée indien, semblait s'exhaler de l'alcôve et embaumait le temple d'Héva.
En entrant, Gabriol et Klerbbs furent tentés de s'agenouiller. Héva les ramena prompiemeiil à des idées terrestres, en leur disant d'un ton aigre d iux :
— Eh bien! messieurs, vous prenez minuit pour midi! Que se passc-t il donc chez moi ? Faot-il rire? faut il s'alarmer?
MÉRY
— Ni l'un ni l'autre, madame, dit Klerbbs. J'ai tué un tigre sur les bords du la<\
Héva fit un mouvement de tête convulsif.
— Un tigre I dit-elle. Ces monstres nous en veulent bienl Il y avait longtemps qu'ils avaient oublié le chemin de ma maison... Ces diables d'animaux comprennent que mon pauvre Samy n'est plus là pour leur ajuster une balle entre les yeux...
Deux larmes brillèrent sur les joues d'Héva; Gabriel les sentit couler dans sa poitrine comme les laves du volcan de la jalousie.
— Madame, dit Klerbbs, je m'offre de grand cœur à remplacer votre mari... pour les tigres...
— Sir Edward, dit Héva d'un ton sec non soupçonné jusqu'à ce moment; sir Edward, il y a des heures sérieuses et des souvenirs qu'il faut respecter!
Klerbbs s'inclina devant la belle veuve, et protesta de son dévoûment et de son affection en termes énergiques et graves.
— Quelle horrible nuit! dit Héva. Mon Dieu! pourquoi n'ai-je pas la force dem'arracher à cette maison !... C'est qu'il y a partout ici, partout... des souvenirs de lui!... Pativre Samy!... Sir Edward, vous avez été bien étourdi, bien léger... A minuit, un coup de feu!-., et sur un tigre!... devant ma maison!...
— J'ai cru, madame; qu'on devait tuer un de vos ennemis à toute heure et partout.
■y- Savez-vous bien, sir Edward, que chaque nuit, à la même heure, mon sommeil se débat contre un rêve effroyable, un rêve infernal!... C'est un val désert, plein de rugissemenset dehruits de cataractes ; c'est un fleuve ensanglanté qui roule des lambeaux d'étoffes d'or et des ossemens rongés; c'est un horrible festin, où le plus puissant des hommes dévore la chair des tigres, où les tigres dévorent ma chair. Et des cris prodigieux, comme des cavernes les pousseraient, tonnent dans les solitudes ! et j'entends le râle d'agonie d'un géant écrasé sous un roc! et^e me réveille en sursaut, dans des étreintes de bras d'airain, et de larges griffes d'acier, avec des parfums de chair morte à mon chevet, et des souffles rauques âmes oreilles!... Voilà mes nuits... Pardonnez-moi la gaité fausse de mes jours.
Gabriel et Klerbbs, posés en statues, contemplaient Héva et gardaient un silence plein de pensées étranges. Héva tenait ses grands yeux ouverts et lixes, les bras étendus jusqu'aux genoux, le sein haletant, les lèvres convulsives, comme si elle revoyait encore le songe de ses nuits en se réveillant, Elle parut faire un effort sur elle-même, et se tournant vers les jeunes gens, elle dit-
— Mon beau-frère n'est pas entré avec vous, messieurs?
— Non, madame, répondit Klerbbs.
— Ce bon Talaïperi, il a cru que sa présenee me gênerait. J'ai l'amour-proprede déguiser mes chagrins devant lui... je ne sais pourquoi... Sir Edward, ouvrez une croisée, l'air me manque... L'aube tardera-t-elle à poindre?
— La nuit est toujours bien noire, madame... toujours l'orage, sans pluie.
— Oli ! oui, je le sens cet orage.. Un ciel lourd... Il me
semble que des nuages plombés passent sur mon front
Vous ne voyez rien au bord du lac?
— Rien que des éclairs; dans le lointain, des losanges de feu.
— Sir Edward, avez-vous entendu aboyer Çourâ quand vous avez tiré le tigre?
— Non, madame.
— Non!... c'est singulier!... il sent le tigre d'une lieue... Je ne l'ai pas entendu non plus, mon beau chien.
— Il passe la nuit à la ferme, peut-être...
— Sir Edward, dites à l'antichambre qu'on aille me chercher Çourâ.
— Oui, madame.
— Monsieur Gabriel, vous êtes bien taciturne.
— Eh ! madame, je suis resté dans votre rêve
— C'est que vous avez figuré noblement dans la réalité! veus avez assislé à cette horrible scène du désert! vous n'avez pas suivi les assassins et les lâches ! et, ce qui est encore mieux, vous ne vous êtes vanté de ri?n, comme votre ami, ce
noble Anglais, qui est plus sérieux qu'il n'en a l'air. Je le connais.
— Nous n'avons fait que notre devoir, madame.
— Le devoir esl une chose facile que personne ne fait.
— Madame, dit Klerbbs en rentrant, -votre chien n'est pas à la maison ; Shéti, son gardien, ne l'a pas vu depuis hier au soir.
— Shéli est un négligent qui m'a déjà p?rdu deux chiens. Je suis...
— Voulez-vous, madame qui? j'aille voir à la ferme?
— Oh ! sir Edward ! à cette heure!... Si quelqu'un de ces monstres rôde encore par là...
— Je le tuerai, madame, et je mettrai sa fourrure aux pieds de votre lit.,
— Ce pauvre Çourâ... Oh! il n'est pas chien à se laisser avaler par un tigre!... Sir Edward, je suis désespérée de vous dire que je consens ; mais je veux que vous soyez acconfbagné de votre ami.
A ce dernier mot, Klerbbs et Gabriel avaient déjà disparu.
Ils ouvrirent avec, précaution la porte de la terrasse et la refermèrent derrière eux. Quand ils furent seuls sous les grands arbres, de la ferme, Klerbbs s'arrêta, et croisant sur sa poitrine ses deux bras armés de pistolets, il dit :
— Mon cher Gabriel, il faut que je le parle un instant sans rien dire ; je ne sais par où commencer. RegariUms-nous.
Après une longue pause, Klerbbs dit :
— Résumons cette conversation muette. Héva est une femme inexplicable; c'est un fruit de l'Inde. Il est inutile d'aller chercher son chien à la ferme, il n'y est pas. J'ai saisi la première occasion de m'échapper. J'aime mieux un tête-à-tête avec le tigre qui a dévore le mari qu'avec l.i femme qui le pleure : c'est moins dangereux... Enfin, pour finir mon résumé, allons voir le gibier que j'ai abattu vers le lac: homme ou tigre, nous l'enterrerons dans quelque grotte pour ne pas effrayer Héva.
— Un moment ! dit Gabriel ; nous sommes censés aller à la ferme, et nous avons du temps... Klerbbs, cet:2 femme aimait son mari!
— Je le crois, Gabriel.
— Et quel mari! un vieux Indien de trente-cinq ans, laid comme une statue de pagode...
— C'est peut-cire nous qui sommes laids!
— Allons donc, Klerbbs, c'est impossible! Elle joue on jeu indien antérieur aux échecs, un jeu que nous ne connaissons pas; elle vise à partager l'héritage du mort.
— Non, Gabriel, tu la calomnies. Elle aimait son mari ; je m'en doutais du vivant du nabab, maintenant je ne doute plus. Mais que t'importe cda? Le monde est plein de jeunes veuves qui ont aimé plusieurs maris; au contraire, t'amour qu'une femme a donné au premier garantit celui qu'elle donnera au second. Je voudrais bien que ma future Erminia fût une veuve de cette espèce. Hélas, elle a quinze ans!
— Oh ! il est impossible de parler raison avec vous. Klerbbs.
— Venez, venez, grand sage! Allons au lac, Héva nous attend.
Les deux amis arrivèrent bientôt à ces ténébreux massifs de verdure où, deux fois, une tète humaine s'était levée dans la nuit. Ils remarquèrent une large trouée que le chien avait faite violemment pour passer de l'autre coté. Passant euxmêmes par la même brèche, ils touchèrent bientôt le sol qui gardait encore les vestiges de l'apparition. De larges traces de pieds humains se reconnaissaient sur le gazon, courbe à des intervalles de pas gigantesques. Klerbbs et Gabriel fouillèrent la haie naturelle du lac, les labyrinthes de verdure, les gerbes touffues de bambous, les cclicveaux des lianes, les grottes couronnées de mousses éplorées : ils ne trouvèrent aucun cadavre. De temps en temps Klerbbs disait :
— Je suis sur de mon coup ; je ne crois pas aux fanlônws; ils n'existent pas dans l'Inde, j'ai lue une chose qui vivait. Il me faut un cadavre! ce lac nie doit un cadavre; il me le donnera demain.
Après une heure de recherches inutiles, Gabriel entraîna Klerbbs à l'habitation, l.a porte s'ouvru au premier coup frappé. Héva vint recevoir les jeunes gens à la porte de sa
HEVA.
chambre et les fît asseoir sur un divan. Klerbbs prit la parole.
— Madame, dit-il, nous avons cherché Çourà dans tous les environs; nous l'avons appelé à fatiguer les échos.../ ce pauvre chien !...
Héva poussa un cri terrible, et se dressa convulsivement, comme si un serpent l'eût piquée au pied.
Les jeunes gens se levèrent aussi ; Gabriel, pâle comme un agonisant ; Klerbbs, avec la nonchalance d^un stoïcien, prêt à lotit.
11 n'y a pas d'acier mieux aiguisé que le cri d'une femme dans une nuit de terreur. i .
Héva rtiontraitdu doigt de larges et fraîches gouttes de sang sur les habits blancs de Klerbbs et de Gabriel ; elle fit un effort et s'écria :
— C'est du sang humain ! horreur !... Qui avez-vous assassiné?
Les jeunes gens, sortant des ténèbres de la nuit, et éblouis par l'éclat de la lampe, n'avaient pu remarquer encore ces horribles lâches. Au cri d'Héva, Talaiperi entra et s'écria avec un accent de désespoir incompréhensible :
— D'où vient ce sang? d'où vient-il ? dites! Klerbbs imperturbable', répondit :
— Je crois deviner : c'est bien simple. J'ai tiré le tigre, je l'ai blessé; nous l'avons cherché, le croyant mort, et nous avons ramassé dans les broussailles le sang de l'animal blessé.
Gabriel répétait automatiquement avec le geste chaque mot de Klerbbs.
Une éclaircie de satisfaction parut sur le visage de Talaiperi. Héva s'était assise, et elle semblait rassurée par le ton calme et naturel de Klerbbs.
•«- Oh ! c'est horrible! dit-elle, je crois retomber dans ce songe fatal de toutes mes nuits!... Il se passe en m&i quelque chose d'affreux et d'inexplicable... j'ai peur!... citez ce sang de mes yeux !
Klerbbs et Gabriel se retirèrent pour rentrer dans leur appartement.
Quand ils se furent revêtus d'autres habits, ils envoyèrent un domestique prendre les ordres de madame.
Talaiperi monta lui-même el leur dit :
— Voici le jour, on voit clair dans la campagne ; nous allons accompagner madame aux rives du lac... Il n'y a plus de danger ù présent. I
— Ne quittons pas nos armes cependant, Gabriel, dit Klerbbs; le soleil n'est pas levé.
Ils trouvèrent Héva dans le vestibule. Elle secoua la tête et dit :
— Enfin elle est finie cette horrible nuit !
Talaiperi marchait le premier, Klerbbs dennait le bras à Héva, Gabriel fermait la marche.
— Oui! c'est un tigre! s'écria Talaiperi en bondissant comme an écolier.
Klerbbs rejela brutalement Héva en arrière pour la recouvrirde son corps, et il arma ses pistolets. Gabriel fit un saut comme une arche de (ont, et tomba à côté de son ami. Talaiperi poussa un éclat de rire en voyant cette fausse alerfe qu'il avait excitée sans le vouloir; et montrant la trouée profonde que le chien avait faite dans le massif de verdure, il dit :
— Voyez, le tigre a passé par lu ; en nous courbant un peu, nous passerons comme lui; et tout près d'ici nous trouverons les traces de sang de l'animal que sir Edward a blessé.
En effet, sur une assez longue étendue de terrain, la verdure gardait des vestiges, incontestables en apparence, et qui prouvaient que Klerbbs avait dit la vérité. Héva serra les mains des deux jeunes gens, et reprit avec eux le sentier de l'habitation.
— Oui, disait-elle, je resterai dans cette maison, malgré toutes les angoisses auxquelles je m'expose. Ailleurs, je le sens, je meurrais d'ennui.
— Madame, dit Gabriel, nous ferons bonne garde.
— Mais, dit Héva en souriant, est-ce que vous restez ici éternellement?
— Si vous l'exigez, madame, dit Klerbbs, nous y resterons davantage.
— Toujours le même, sir Edward !... Et ce pauvre Çoura ! qu'est-il devenu ?.... Çourà! Çoura !... oh ! Çourà est perdu sans retour !... Ce bon chien aimait tant mon mari!... Ces infâmes tigr-es ne nous laisseront pas en repos un jour !...
— 11 faut demander un régiment de cipayes à lord Cornwallis, dit Klerbbs, et ravager tous les clubs de tigres, la baïonnette au bout du fusil.
— Messieurs, dit Héva avec un accent de haine que la soif de la vengeance inspirerait contre des hommes et non contre des animaux, messieurs, si j'avais encore ma fortune, j'en donnerais de grand cœur la moitié à celui qui m'apporterait douze tigres tués dans une nuit.
— Mais lord Cornwallis, dit Klerbbs, vous prêtera volontiers...
— Non, je no voudrais pas employer une armée. ..'ce serait leur faire trop d'honneur; je voudrais qu'un homme seul fît cela pour moi, en prononçant mon nom, et qu'il me lesap-. portât pour les fouler aux pieds, tous humiliés, cousus l'un à l'autre, douze tigres orgueilleux, déguisés en tapis. Je serais heureuse et triomphante de penser qu'il y en a un dans le nombre qui était à la chasse du Lutchmi, et que j'écrase sa tête, sous ma sandale de femme, à chaque pas, a toute heure du jour. -
— Oui, je comprends cela, madame, dit Klerbbs ; c'est bien anglais.
— Vous donneriez la moitié de votre fortune, dit Gabriel ; c'est encourageant.
— Si je l'avais encore, dit Héva.
— Il vous reste l'enjeu que sir Edward mettait à côté du Pérou, hier, à la partie d'échecs.
— Oui, dit Héva, je sens, moi qui ne veux aimer personne, je sens qu'à une époque indéterminée je pourrais donner mon affection à l'intrépide exécuteur de mes volontés. J'ai mon caractère à moi ; j'ai des idées qui m'appartiennent; je ne sais pas comment on vit en Europe ; je ne connais que les usages dç ma nature. Oui, si un homme m' obéissait à ce point, je jure que je le prendrais pour mari... Mais, ajouta-t-elle en souriant, je demande une chose impossible... c'est un caprice de vengeance!... Je suis folle en disant cela I Excusez-moi. ■'". — Madame, dit Gabriel avec une voix tremblante, vous avez eu une nuit bien agitée. Suivez un conseil que tous vos amis vous donneraient. Allez prendre un peu de repos. Les heures matinales apportent avec elles un sommeil bien doux.
— Le conseil est bon, et je vous le donne aussi, à vous et à sir Edward. Adieu, messieurs; nous nous reverrons à déjeuneft
Lorsque les deux amis se trouvèrent seuls, Gabriel dit à Klerbbs :
— Mon cher, séparons-nous pour quelques heures; j'expire d'insomnie. A mon réveil, je t'annonce que je serai fou.
DOUZE TIGRF.S FOin UNE FEMME.
— Mon ami, dit Klerbbs à l'oreille de Gabriel encore endormi, tout le monde est debout depuis une heure dans la maison. Ouvrez les yeux. J'ai mon journal du matin ù vous lire : il est intéressant.
Le jeune homme dormait de ce sommeil léger qu'Interrompt la chute d'un atonie. Il ouvrit soudainement ses yeux pour voir et ses oreilles pour écouter.
— Vous m'avez promis d'être fou ù votre réveil, dit Klerbbs; jeviens m'assurer d'abord si vous tenez votre parole... Vous êtes fou, très bien ! Maintenant je vous annoncerai que j'ai rencontré ce malin, il y a quatre heures, le brahmane Syali.
— Quel brahmane ?
— Vous n'êtes pas encore bien réveillé... Comment ! vous avez oublié le brahmane qui nous endormit un soir avec les dix incarnations de Wichnou, et qui demeure de l'autre côté de celle montagne, notre voisin ?
— Ah ! ce misérable qui a déposé contre nous dans le procès?
MERY
— Lui-même. 11 est tombé dans le chemin de l'habitation, celui qui mène à Matlras, au moment où je fumais mon chïrout en me promenant. Il voulait m'éviter; mais je me suis posé en dieu Terme sur la ligne de son cheval Je lui ai demandé s'il allait faire quelque déposition à Madras, pour donner d'autres Européens au bourreau. Le pauvre homme, tremblant de peur comme un brahmane lettré, m'a dit qu'il allait chercher le docteur Phytian, le premier médecin de Madras, un dévoué philanthrope qui fait des visites dans la campagne a quinze livres d'honoraires par mille. Il n'y a qu'un millionnaire qui puisse se faire guérir par ledocleur Phytian. Ensuite j'ai vu que le peureux brahmane éprouvait un vif regret de m'avoir dit cela, et il m'a fait promettre de n'en parler à personne. Je le lui ai promis : aussi je n'en parlerai qu'à vous, parce que vous êtes mois II faut tenir ses promesses, même avec les brahmanes. Gabriel, que ditesvous de ma découverte?
— Je dis qu'il y a un malade à la cabane de Syali...
— Un millionnaire dans une cabane!
— Oui, Edward ; cela paraît suspect...
— Gabriel, cela est clair : la chose que j'ai blessée la nuit dernière d'un coup de pistolet...
— Est un millionnaire!
— Vous y êtes, Gabriel.
— Un millionnaire qui bravait les tonnerres, les ténèbres, les tigres...
— Et moi '.... c'est incroyable ! Mais nous ne sommes pas au bout. Écoutez la fin, Gabriel... En quittant le brahmane, j'ai suivi le petit chemin qui traverse la montagne, et je me suis avancé de l'autre côté, assez près de la maison de Syali, pour examiner la physionomie des lieux. Je ne me suis permis qu'un espionnage décent. Savez-vous qui j'ai vu tranquillement assis devant la porte delà cabane ?... devinez ! Çourâ ! Çourâ! notre chien de garde !... Ce chien indien ■ voyant plus aucun de ses compatriotes à l'habitation du Lac, auraitil donné sa démission et passé au brahmane?... Le malade est-il un des amis de Çourâ?... Le brahmane~a-t-il le secret de charmer les chiens comme les serpens?... A toutes ces questions que je me suis posées, je n'ai punie répondre rien de satisfaisant. Mais ce chien m'a bien étonné !... Si Goulab et Mirpour n'avaient pas clé arrêtés, ainsi qu'on nous l'a dit, je croirais que ma balle a touché un de ces coquins, et que le chien, qui ignore leur histoire, a suivi, par attachement national, un Indien blessé. Quoi qu'il en soit, croyez bien qu'il y a un mystère complique au fond d'une découverte^ simple.
— Oui, sir Edward, je pense comme vous; mais suivons notre principe ; ne disons rien à Héva ! rien à Iléva ! gardons les mystères pour nous.
— Bien entendu, Gabriel.
— La nuit dernière doit l'avoir singulièrement agitée... L'avez- vous vue, ce matin?
— Un seul instant... à son balcon... Elle avait sur son visage une pâleur adorable; je l'ai saluée, et je lui ai montré une lettre que je recevais de Tranquebar... Mon futur beaupère est furieux contre moi. Ces consuls ont une existence mathématique ! Ce beau-père voudrait que j'attendisse l'heure de l'hyménée, comme il dit, aux pieds de sa fille ! 11 m'annonce que Tranquebar jase beaucoup sur mon compte, à propos d'une belle veuve, et que mon honneur doit me conseiller de mettre lin aux commérages de Tranquebar; il se plaint surtout des méchancetés de la société danoise. Les consuls s'ennuient à la mort dans leurs résidences, el ils s'accrochent à tout ce qui peut les secouer un instant Nous avons des affaires plus sérieuses ici, n'est-ce pas Gabriel? -Voyons, parlon's de vous, maintenant ; je m'aperçois que votre tour de parler est venu. Parlez.
— Il me faut douze tigres à tout prix, sir Edward.
— Ah ! vous voi i à l'article de folie ! douze tigres, je sais, pour iléva : une brochette de tigres. C'est embarrassant.
— C'est même impossible, mais il faut les trouver.
— 11 nous faut douze mille francs ; les avez-VOUS, Gabriel?
— l'as du tout, il ne faut pas acheter douze tigres ; il faut que je les tue, moi, en plein champ, et que je vienne les dé-
poser, comme un tapis de Perse en douze compartimens, aux pieds d'Héva.
— Douze tigres! quel cadeau de noces!... Au reste.ee sont les mœurs du pays. A Paris, on vous demanderait un épagneul, une perruche, un serin. Ici la fantaisie a d'autres prétentions. Fausta, la maîtresse de l'empereur Gallus fut plus exigeante qu'Iléva : elle échangeait une caresse contre un lion. Au bout de six mois, le préfet d'Afrique épuisa l'Atlas ef Barea.Si cette intrigue impériale eut duré six ans, les lions passaient à l'état de sphinx; il n'y en avait plus.. Revenons à nos moutons, quel est votre plan de coup de filet pour ces douze tigres?
— Ce n'est pas sur moi que je compte ; c'est sur vous, sir Edward. Vous êtes du peuple qui invente, inventez; vous êtes Anglais, clest. votre métier. Il me faut un piège à tigres ; une grande souricière pour des chats géans. Je vous mets sur la voie ; mais il me la faut tout de suite, mon bon Klerbbs. Je suis arrivé a la furie de l'amour ; la dernière nuit m'a brûlé vif. Quelle femme ! Si elle me demandait le monde, je m'embarquerais pour le lui rapporter, en mille voyages, par livraisons. Douze tigres, ce n'est rien.
— D'accord; mais encore ce rien est difficile à cueillir... Ah! si mon oncle, sir Edmond, était ici! quel ingénieur!
— Et où est-il votre sir Edmund ?
— A Manchester. Il a inventé le silk-embroidèry et le...
— Mais s'il est à Manchester, que m'importe tout ce qu'il a inventé ! je ne compte que sur son neveu, sir Edward.
— Voulez-vous, Gabriel, que je lui écrive pour m'inventer une souricière de tigres?
— Allons donc, prenez pitié de moi, et ne plaisantez pas. Est-ce ma faute,- si dans cette vie il y a toujours un côté risible près des choses sérieuses? Est-ce ma faute si je suis amoureux d'une femme indienne qui a perdu son mari bien-aimé dans douze gueujes de tigres? Il faut subir ma destinée, ci ne pas rire de mon étrange position.
— Gabriel, je crois avoir avoir trouvé votre... Attendez... Laissez-moi faire mon plan au craypn... Ah! si mon cher oncle sir Edmond... Ln moment, un moment... vous aurez vos tigres... douze, et le treizième par dessus le marché, si vous le voulez... Oui, c'est cela... .le suis le digne neveu de sir Edmund; je n'ai pa Régénéré... Voilà une invention qui sera
( brevetée pour la sûreté du chasseur. Patent safety... voyez, Gabriel... c'est tout simplement l'inverse de la ménagerie : ce sera l'homme qui sera en cage, el le* tigre viendra le regarder. Une bonne cage de fer de six pieds de haut, armée en dehors de baïonnettes comme un hérisson: douze pie'ds de circonférence pour la consolider sur la base. Je conuais à Madras un ouvrier chinois, qui vous bâclera cette cage en six jours, lia des tiges de fer en nombre, ci toutes prêtes pour les kiosques métalliques, fort à la mode à Tchoultry. Vous faites porter votre cage sur un charriot vulgaire, de l'autre cote du lac, eu plein désert, à dix-neuf milles de l'habitation d'Héva. pendant le jour. Vous j'âssujétissez fortement sur sa base. Je serai avec vous, et je vous aiderai. Nous amènerons des boeufs, qui seront liés par de bonnes-cordes à des troncs d'arbres, touchant à la cage. Au tomber dé la nuit, vous abattrez avec deux balles ces boeufs. L'odeur du sang et les niugissemens d'agonie de ces animaux attireront, à coup sûr, plus de tigres que n'en demande Héva. Nous aurez un arsenal de fusils, et vous choisirez les plus beaux libres. N'oubliez pas les noirs. p îles, il faut vous attendre à un concert formidable qui déchirera vos oreilles, à de terribles assauts, a des scènes inouïes: mais je ferai donner ;i votre . âge des snins si minu« lieux, (pie mois pourrez dire aux tigres, en montrant la pointe de vos baïonnettes : Vous n'irez pas plus loin '... .le vais vous esquisser un dessin représentant celte chasse; vous copierez en action mon dessin.
— Sir Edward, dit Gabriel, les yeux fixés sur le plan crayonné par son ami. je ne < ; t : - si vous parlez sérieusement; mais je crois que votre idée mérite d'être prise en considération. Vraiment, jsjie vois pas de graves objections à faire à ce plan. Par malheur, vous ne pouvez pas me seconder il faut que je jure sur l'honneur devant Héva que j'ai lue, seul, mes douze tigres... seul!