HÉVA
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— Eh bien ! vous serez seul, .le vous aiderai dans les prépalalifs, et avant le coucher du soleil je rentrerai à l'iiabitation. Si Héva me demande de vos nouvelles, je lui dirai que vous serez occupé toute la nuit à tuer des tigres, et qu'elle ne s'inquiète pas pour si peu de chose. Le. lendemain j'irai, sans
'. doute par ses ordres, vous rejoindre et vous aider à transpor-
ter ici votre gibier. Si Héva vous donne seulement un sourire par tigre, vous serez payé.
— Je l'épouserai ! Krlerbbs"! je l'épouserai ! Quelle femme résisterait à une tells preuve d'amour! J'épouserai Héva! Toutes les félicités du ciel et de la terre sont dans ces deux mots!... Klerbbs! une pensée vient de me tomber sur le front comme un coup de tonnerre!... Savez-vûus qu'il me faut beaucoup d'argent pour ma chasse en cage...
— Tranquillisez-vous. C'est prévu déjà, .le vais à Madras. Je verrai lord Cornwallis, et je lui rappellerai qu'il nous a promis de nous rendre tout service que nous lui demanderons. Or, je le prierai de me donner un ordre pour faire confectionner aux frais du gouvernement, dans quarante-huit heures, une machine scientifique, dont le plan a été envoyé par la société royale de Londres, et qui est destinée à l'exploitation agricole des landes de Tchoùltry. Je demanderai de plus un
- faisceau de fusils et deux bœufs, sous le prétexte de fonder une colonie devant la cataracte d'Élora. Lord Cornwallis sera enchanté de s'acquitter d'une dette à si bon marché.
— Sir Edward vous êtes adorable!
— Ne m'adorez pas encore; attendez la réussite.
— Je réussirai, mon ami, c'est infaillible. Voilà justementeommeon arrive aux grands résultats!... en tâtonnant sur une voie de plaisanteries! Une bagatelle souvent est la porte de .toute idée sublime. Christophe Colomb, à table, cherchait un plat favori, caché derrière une jatte de lait: ses convives nièrent l'existence du plat ; il retira la jatte et le leur montra. Cela le lit tomber en rêverie. Quelques années après, il découvrait l'Amérique derrière l'Océan. KlerbbSj je suis exigeant; il faut partir pour Madras.
— Dans une heure.
— Mon cher Edward, que de peines je vous donne pour le caprice d'une femme! Nous sommes de bien grands fous, vraiment ! Une femme a une fantaisie, elle trouvera cent amoureux pour aller lui ramasser son idée folle à mille lieues et la lui rapporter! Je. pense à un amoureux, dont j'ai oublié le nom, qui était plus infortuné que moi ; celui-là me console: il aimait une Héva qui lui demandait chaque jour quelque chose d'extravagant. Un soir elle se mit à regarder une étoile avec des yeux de convoitise. L'amoureux se vit perdu, et il ne se sauva qu'avec ce quatrain :
La nuit; quand sous un ciel sans voile, L'heure d'amour vient à sonner, .Ne regardez pas celle étoile.
Je ne puis pas vous la donner.
.— Ah! je conviens, Gabriel, qu'Héva est plus raisonnable. Aussi, nous la contenterons. Mais il ne faut jamais qu'elle sache le procédé ingénieux que nous avons employé.
— Jamais! jamais!
— Il faut que rien, dans son idée, ne rapetisse la grandeur et le péril du dévoùment, afin que vous en recueilliez tout le bénéfice.
— C'est cela!
— Tout est donc bien arrêté, Gabriel?
— Tout, Edward. Je crains que ce Chinois qui fait des kiosques doter ne soit parti.
— Ln Chinois partir! dans cinquante ans je le trouverais encore, empaillé au Tchina-Bazar sous son parasol.
— Et lord Cornwallis, si...
— Gabriel, point de si de doute avec un Anglais!
— Pardon, sir Edward c'est que ma vie est entre vos
mains...
— Je vous la rendrai. Comptez sur moi.
Il y eut encore quelques paroles insignifiantes échangées entre les amis ; puis, sir Edward lit ses préparatifs de départ.
On trouva facilement un prétexte pour justifier l'absence de Klerbbs. 11 allait passer quelques jours à Madras, disait Gabriel, pour les affaires de son mariage. — Tant mieux! avait dit Héva, ce jeune homme, monsieur Gabriel, vous rendra léger comme lui. Nous causerons au mois dix jours de choses sérieuses... Vous saurez que personne ne m'a encore apporté mes douze tigres.
— Ah! madame, avait répondu Gabriel, on est bien peu galant dans l'Inde. Moi-même.,
— Taisez-vous, enfant! Voyez comme il prend un air sérieux en disant cela? je vous défends de faire une sottise ; c'est que je vous connais. Je vous défends d'être fou.
En disant cette phrase, Héva regardait Gabriel avec ee sourire provocateur qui annonce chez une femme quelque vague intention de nouer une intrigue, par amour ou par ennui.
'Gabriel se tenait dans une «Urémie réserve, comme un homme qui, voulant débuter par un coup d'éclat, neveut pas compromettre son plan et son avenir avec des galanteries banales dont se sert le genre humain des amoureux.
Ainsi, les entretiens de Gabriel et d'Iléva ne se renouvelèrent, pendant deux jours, qu'à de rares intervalles, et ils ne furent remarquables que par leur brièveté-.
Vers' la fin du deuxième jour, Gabriel reçut deux lettres de Madras; une de ces lettres était confidentielle, mais il lui était recommandé de montrer l'autre, qui expliquait sa promenade a Madras ; voîc-i ces deux lettrés :
t Madras, juillet 18...
" Mon cher Gabriel, » Lord Cornwallis a été parfait. Je lui ai expliqué mes plans » d'agriculteur et de colonisateur d'un air grave que j'avais » emprunté à un savant de mes amis, et que je lui ai rendu en » sortant; cette dette me pesait.
» Le gouverneur m'a donné tout pouvoir sur papier officiel. » J'ai couru chez mon Chinois, et je lui ai montré l'ordre de » Son Excellence, et mon plan. Le Chinois n'a jeté sur mon » plan qu'un œil oblique, et il m'a dit I. Cet I signifiait qu'il » comprenait tout le mécanisme du travail demandé, avec ses » détails et accessoires, et qu'il serait prêt dans deux jours.
» J'ai fait une visite de politesse à l'attorney-générarfll m'a » reçu avec une froideur qui me dispensera d'une seconde » visite. Cet homme mourra-dans l'impénitence finale.
» L'Evening-Chronicle de ce jour renferme le paragraphe » suivant sous la rubrique l atest i\telliue\ce :
« — Le sarant économiste sir Edward Klerbbs va faire de* essais agricoles dans des terres incultes au nord de Madras ; le gouvernement a mis usa disposition tous les instrument nécessaires -pour favoriser cette entreprise. C'est ainsi que .Son Excellence répond aux aveugles écrivains de la métropole! »
» Toutes les choses de ce pauvre monde vont comme cela, » mon cher Gabriel.
» Demain, à quatre heures du soir, vous me rencontrerez » au nord du lac, avec tout mon attirail de chasse. J'élèverai » un drapeau rouge sur le plus haut des palmiers du désert. » Je serai à dix pas de ce drapeau. Votre cheval me servira » pour mon retour.
» Adieu, à demain. edward klerbbs. t