‹ Le siècleChapitre 21 sur 70 · AUTRE LETTRE · texte numérisé non relu

AUTRE LETTRE

a Madras, juillet 18...

» Mon cher ami, u Je vous écris, in greatest husle, pour vous annoncer que » mon futur beau-père est toujours furieux contre moi. Il pré- » tend que le mois de juillet est commencé, ce qui est incon- • testable, puisque le mois de juin est fini depuis quinze » jours. Je n'ai rien à répondre ù cela, aussi je ne réponds » pas.

Mettez-moi au plus bas degré de l'autel où vous adore i. la reine de l'Inde.

- » Je vous serrerai les mains au premier jour. n Adieu! Edward •

o P. S. J'avais oublié de vous dire que j'ai re«u à Madras » une lettre de ce beau-père furieux, »

MERY

Gabriel montra cette dernière lettre a Héva, qui la lut en souriant, et dit avec mélancolie :

— Voila donc comment les hommes traitent le mariage ! je ne suis pas dupe, moi, de sir Edward : il a une maîtresse à Madras, et il ne se mariera pas.

— Oh ! madame, dit Gabriel, sir Edward n'a que sa parole. Au jour dit, Tranquebar le verra aux pieds de sa femme.

— Voilà une exactitude qui me déplairait singulièrement, à moi !

— J'avoue que sir Edward devrait au moins arriver une quinzaine avant l'échéance nuptiale; mais c'est un caractère ainsi fait. Il prétend que la liberté, du célibat garantit le bonheur du mariage. Au reste, sir Edward aime passionnément sa belle fiancée. Il vient d'atteindre comme moi sa vingt-septième année; c'est l'âge où nous songeons à nous établir. La vie de garçon a quelques agrémens peut-être, mais que d'amertumes au dehors ! que de solitude au dedans ! c'est une vie quin'estpas faite. On sent toujours qu'il y a quelque part uue âme...

— Je vous avertis, monsieur Gabriel, dit Héva, que vous avez un sérieux superbe eu parlant de mariage.

— C'est que je n'ai jamais parlé plus sérieusement, madame, dit Gabriel avec un accent qui émut Iléva. Je ne sais si j'ai tort, mais je juge mon ami sir Edward en regardant moimême au fond de mon cœur. Eh bien ! je vous affirme sur l'honneur, madame, que je renoncerais de grand cœur à ma vie vagabonde pour me fixer dans quelque coin d'un doux climat, le premier coin venu, pourvu que j'y fusse moitié a l'ombre, moitié au soleil, avec une montagne, une forêt, un lac, quelques accessoires qu'on trouve partout. Je me sentirais de force à faire doucement ma vie d'époux dans ce petit paradis terrestre de mon choix ; d'aimer "jusqu'à la mort une femme, pourvu qu'elle fût belle, aimable, gracieuse, vive, spirituelle, sensible, enjouée, et qu'elle m'aimât.

— Vous n'êtes pas trop exigeant, monsieur Gabriel, dans vos vœux. Croyez-vous qu'elle peut se rencontrer, la femme que vous rêvez?

— Elle peut se rencontrer.

— Souvent?

— Une fois... c'est suffisant.

L'arrivée de deux importuns suspendit celte conversation. Les importuns arrivent toujours dans ces momens.

Le soir, après le repas, Gabriel, en saluant Héva qui se retirait, lai dit :

— Vous m'avez donné une idée, madame; oui, je crois que sir Edward a une maîtresse à Madras; je veux le surprendre et lui faire un sermon. Demain, je tombe devant 'lui à Madras, et je l'épouvante avec ma vertu,

— Et nous reviendrez-vous bientôt?

— Après demain, madame. Je suppose qu'on peut vivre vingt-quatre heures loin d'ici ; je veux l'essayer.

Iléva présenta sa main à Gabriel, et laissa rayonner sur sa ligure un sourire d'une expression toute nouvelle pour lui.

Gabriel s'embrasa de ce premier rayon de bonheur; il crut voir luire l'aube de l'amour sur le front céleste d'Héva.

Il sortit sur la terrasse, et jeta. un rapide coup d'oeil a l'horizon lointain du lac, comme s'il cherchait déjà sur les cimes confuses des arbres le drapeau ronge de sir Edward.

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