‹ Le siècleChapitre 22 sur 70 · LA CAGE · texte numérisé non relu

LA CAGE

Au jour fixé, à l'heure convenue, Gabriel arriva au rendezvous solennel que sir Edward lui avait donné. Le premier regard qu'il jeta sur les bouquets de palmiers clairsemés au désert, rencontra ledrapeau rouge. Quelques instans après,* il descendait de cheval et serrait les mains de son ami.

Sir Edward venait de congédier trois Indiens stupides qu'il avait amenés de Madras pour l'aider dans son travail. A l'arrivée de Gabriel, tout était prêt.

— Mon Chinois a fait un chcl-d'uiivrc, dil Klcibbsen montrant la cage; seulement il a corrigé mon plan. La cage a

dix-huit pieds fie circonférence, et les baïonnettes de défense sont entremêlées de larges arêtes de fer é| ineux. En vous plaçant au centre, vous serez hors d • la porice de la plus longue griffe, en supposant qu'une patte endiablée s'allonge à tra» vers ces chevaux de frise, ce qui est impossible. \ oilà v«s fusils en faisceau. Ils sont chargés au rhinocéros; vous les avez sous la main. A huit heures, vous aurez un quart de lune; c'est suffisant... Voyez comme votre .citadelle est solide! on la croirait bâtie sur le roc : les assauts de tous les tigres du Bengale la trouveraient inébranlable. Ah! je suis content de mon œuvre ! Mon oncle sir Edmund a un neveu digne de lui!

— C'est vraiment admirable! dit Gain ici. Je suis étonné qu'on n'ait jamais songé à cela depuis Aureng-Zeb.

— Une chose' fort simple pourtant, comme touie grande découverte... Voyez comme le site est bien choisi!... Une vaste plaine déserte qui expire à ces rochers bruns. Le club des tigres est là-bas, dans ces énormes crevasses ouvertes •par des volcans. J'ai entendu dire au pauvre Mounoussamy que ces rochers conduisent, p3r une longue crête, aux gorges de Ravana. Quel malheur pour moi de ne pouvoir pas m'associer avec vous cette nuit !

— Oh ! impossible! impossible! Edward, vous savez...

— Je le sais. Allons, je me sacrifie... D'ailleurs, ma présence est nécessaire à l'habitation.

— Vous dites cela d'un air singulièrement mystérieux, sir Edward !

— C'est qu'à Madras j'ai appris d'étranges choses... Il est faux que Goulab et Mirpour soient arrêtés. Ces deux coquins ont mis en défaut tous les limiers de la justice. Lord Cornwallis m'a dit :

« Je connaisse Goulab ; il a la patience du lion amoureux, la ruse et l'entêtement du mandritle. Dites à la belle veuve d'établir bonne garde autour d'elle. -À Madras, elle ne «craindrait rien ; dans son désert, elle est, à son insu, sous la griffe de ce monstre. On m'a rapporté que ce Goulab s'était long, temps caché dans les souterrains d'Ëlora; mais depuis que les Indiens qui lui sont vendus ont répandu dans la campagne le faux bruit de son arrestation, il est sorti de son repaire, et il rampe prudemment comme un boa dans la direction du lac. » Voilà ce que m'a dit le gouverneur.

— Edward, vous me donnez des frissons de mort!... Décidément j'abandonne cette chasse, et je retourne avec vous pour veiller sur Héva...

— Non, Gabriel, c'est inutile. Voici pourquoi. Il est maintenant hors de doute que c'est Goulab qui a été blessé par moi, l'autre nuit, dans les buissons du lac; que c'est lui qui s'est caché dans la maison du brahmane Syali ; que Çourà n'a pas aboyé parce qu'il a reconnu un ami de la maison ; enfin que le docteur Phytian a été appelé pour panser la blessure de Goulab. Tout cela est de la dernière évidence, n'est-ce pas?

— Incontestablement.

— Or, nous ne craignons rien encore de Goulab ; il est couché dans le lit du brahmane. Je ne crains pas qu'il vienne cette nuit rôder autour de la place pour combiner quelque plan d'escalade; d'ailleurs, je serai à mon poste. Demain nous écrirons à lord Cornwallis, et notre Goulab sera pris «ans sa tanière avant le coucher do. soleil.

— J'approuve tout ; il n'y a aucune objection à faire à cela.

— Adieu donc, mon cher Gabriel: retirons-nous chacun dans notre cage, vous pour chasser aux tigres, moi aux Goulab. Je me suis donné le poste le plus périlleux.

— Adieu! mon cher Edward... à demain; je vous attends ici. \ cnez me délivrer, trois heures après le lever du soleiL

— Bonne chasse et bon courage ! Adieu, Gabriel. Lorsque le bruit du galop du cheval de klerbbs s'eva-

liouit, la solitude devint silencieuse et menaçante autour de Gabriel.

Le jeune homme regardait le soleil Incliné sur l'horizon, et l'astre semblait descendre avec une lenteur affectée vers 1rs nuages depourpre qui l'attendaient pour l'ensevelir.

Enfin, comme la plus attendue des nuits arrive toujours, la dernière lueur du crépuscule s'éteignit sur la cime des pal*

BEVA.

miers. et Gabriel éprouva ce saisissement qui vient au cœur du plus fort dans les heures solennelles de la vie.

Les deux bœufs étaient tombés sur l'herbe, mortellement blessés, et déjà leurs naigissemens retentissaient dans la solitude.

Quand toutes les étoiles levées annoncèrent aux monstres de l'Asie i|ue la terre leur appartenait, il y lui, dai échos des- roches lointaines, un râle strident qui signifiait que l'odeur du sang frais arrivait avec la brise aux naseaux subiils des bêtes fauves. Le festin était large, 1 s convives accouraient : l'amphitryon caressait une double détente île la pointe du doigt.

Deux tigres noirs, qui semblaient tomber du ciel comme deux aéroli thés, s'abattirent sur le flanc convulsif d'un taureau, et tout-à-coup ils relevèrent fièrement leurs gueules sanglantes au léger bruit que lit le chasseur en ajustant son fusil a travers les barreaux. En même temps, d'autres tigres fauves bondissaient dans les ténèbres en les sillonnant des tisons ele leurs yeux, et ils s'arrêtaient brusquement, comme des chevaux sur la lèvre d'un précipice ù pie, a vingt pas de la cage de Gabriel ; et, deux pattes ployées eu arrière et frissonnantes, le poitrail en avant, les oreilles aplaties, la tète fixe et agitée par saccades, ils examinaient ce hérisson colossal, immobile au iléseri, cet étrange ennemi inconnu à leur expérience, à leurs traditions de famille, à leur instinct. Les plus affamés abandonnaient la solution de l'énigme et se ruaient sur les bœufs, en disputant, à coups de grilles, leur part de cette chair savoureuse qu'ils sentaient mourir sous leurs dents avec des spasmes rauques de rage et de volupté.

Gabriel s'était mépris sur la nature de son courage. L'homme le plus brave a des accès de peur qu'il ne peut réprimer, et qui le font frissonner comme un lâche. La nuit apporte avec elle des terreurs suprêmes que les imaginations vives ressentant, même en l'absence de tout danger. Les formidables voix de ces monstres déchiraient la poitrine de Gabriel et vibraient dans si s intestins comme un ouragan de cuivre ; on eût cru entendre une symphonie composée de toutes les notes qui mordent sur l'épidémie, comme des limes d'acier, et tremblent en sifflant à la pointe des nerfs. L'air semblait lancer au chasseur les dents et les grrffes du tigre, et le chasseur, dans le délire de l'épouvante, se débattait contre ces invisibles lames de fui. aiguës et poignantes, décochées ù travers les barreaux.

Il n'y a dans ces momens qu'une énergique surexcitation de colère qui puisse rendre à l'homme son courage et sa raison. Gabriel poussa un cri terrible, comme on lait dans un réve étouffant pour se reveiller, et il tira deux coups de carabine. Ln silence solennel retomba sur cette scène. Les animaux, accroupis en cercle, restèrent immobiles, comme les sphynx de l'avenue du temple de Rainai», et l'on n'entendit plus que le chant monotone de l'insecte qui, perdu sous le buisson voisin, glorifiait la splendeur de la nuit, dans son sublime dédain pour le tigre et pour l'homme.

Le feu et la détonation suspendirent quelques instans le

festin et les accès de rage des animaux. Les deux cadavres de

leur famille, él - tlus raides sur l'herbe, ne tirent aucune im-

ion sur les autres. A deux nouveaux coups de feu, ils

n ■ i pondirent, après ou mo . ml d'hi itation, que par un

• reut m , smi insolent qui venait sur leurs domaines

leur disputer une proie si opulente. Repoussés de tous (étés lames de fer, plus solid s q e li es dents et leurs griffe . i i ondulations furieu-

se&yd'horribl craq des cris de rage

folle qui ressc.: blaii immense plein

destp içues les irritaient

île enni mi ('e fer ; par inli lejeum ! dans un kio de tètes

de tigres, tôt s gonflées par li i Lrueuses, san-

de deux escarbou fiuts < injme le fer i rteau. Il j

assit si 5 ibir lorsque l

l^re,

i.k siÉr.i.n. — r.

il semblait alors qu'une brèche était ouverte à la citadelle, et que, chasseur et remparts, tout allait être broy<i dans les gueules des monstres du désert.

A cette phase de ce i rame inouï, Gabriel, semblable au marin brave. mais novice, qui frissonne à la première volée de canons, et sourit à la seci nde Gabjiel avait ressaisi tout son sang-froid, i! prodiguait, à bout portant, les coups de carabine sans les compter, tl il devina bientôt que. le découragement était du côl •-. Les animaux tremblèrent à leur tour, comme s'ils eu sent rei onnu qu'ils luttaient follement contre nue puissance ; upi i ii tire. Déjà les plus intelligens regagnaient à pas mesurés l< - montagnes paternelles, se retournant qu :lquefois pour lani er un râle sourd au théâtre sanglant du combat. Les blessés marchaient avec effort. vers un buisson de nopals, s'y abritaient comme dans une ambulance, allongeaient leurs grand:: corps, et déposant de leurs lèvres sur leur griffe droite une salive mêlée d'écume rougie, ils lavaient la plaie vive de leurs mutiles et de leurs fronts. D'autres, les plus intraitables sans doute, avalaient des lambeaux de bœuf, se désaltéraient dans une mare de sang, et répondant par un cri rauque à chaque coup de carabine mal ajusté, ils s'acheminaient encore, quoique rassasiés, sur leur proie à demi dévorée; et les deux griffes antérieures plongeant au cou d'un taureau, les dents aux cornes, le dos convulsif, le poil hérissé, ils traînaient sur l'herbe ce reste de festin, comme des convives prévoyans qui, surpris par des éclats de foudre, au milieu d'un repas en plein air, emportent chez eux les viandes pour les besoins du lendemain.

Enfin, il fut permis à Gabriel de respirer. Il n'entendait plus qu'à une distance rassurante les cris agonisans de la colère des monstres, semblables aux échos affaiblis et lointains qui annoncent la fin de l'orage, et rendent l'espoir au laboureur. Gabriel rechargea rependant toutes ses armes, car une idée effrayante le frappa dans ce premier moment de trêve : il craignait de revoir, avant l'aube, une nouvelle armée de tigres recrutés dans les montagnes, accourant pour venger une défaite et glaner dans le charnier du festin. Heureusement, tout était bien fini. Le chasseur aurait succombé sous ses émotions à un second assaut.

Au premier rayon de l'aube, Gabriel tressaillit d'orgueil en lisant autour de lui le bulletin de sa victoire. Seize tigres étaient couchés morts sur le gazon, encore menaç.ans, les griffes et le muffie tournés vers la cage, comme de braves soldats tombés la face ù l'ennemi. De nombreuses flaques de sang, çà et là stagnantes, attestaient des blessures profondes emportées aux tanières. Les bœufs avaient disparu; la place qu'ils occupaient gardai; encore leurs formes, et l'œil du chasseur suivait, bien loin dans la campagne, le sillon sanglant qu'avaient tracé leurs grands squelettes trainés parmi attelage de tigres. Les barreaux de la cage étaient souillés de taches rouges, et plusieurs lames, mal assujélies, avaient ployé sous la furie des assauts.

Grâces aux exquises provisions de table que la sage prévoyance de Klerbbs avait mêlées aux provisions de guerre, Gabriel répara ses forces abattues. 11 déjeunait, triomphant, sur le champ de bataille, et le premier témoin de sa victoire fut le. soleil qui laissa tomber sur son dôme de fer une couronne d'or. Quelques milans a tête blanche, nommés dans l'Inde . tournoyer, au lever de l'astre, sur

la plaine du carnai e; mais ils n'osèrent s'abattre sur les ca- Gabriel dédaigna ces oiseaux et ne leur fit pas l'honneur d'un salut.

Cependant le soleil montait dans l'azur du zénith, et sir Edward, toujours si exact, ne paraissait pas. Gabriel mourait d'inquiétude, les yeux tournés vers le midi. La distance, en liane, directe, de ce désert à l'habitation pouvait être pares heures, mais à cause des longs ■ du terrain, la cours • (tait double. Ce n' fut qu'à la mi-journée que sir Edward arriva ; il amenait avait lui un cheval tout sellé pour Gabriel.

dward, en dcscendanl de cheval, fut

ic d'éloges aci ordés au courage de

Gabriel. ' s mains su, si tête i ' les

MERY

laissa tomber comme épuisées, par des convulsions d'enthousiasme, dans les mains de Gabriel.

— Mon ami, dit Klerbbs, vous avez gagné le paradis ! vous épouserez Héva !

— Quelle épouvantable nuit !

— Oui, Gabriel ! mais quel beau jour! Vous avez accompli les douze, travaux d'Hercule, et vous trouverez la belle Omphaleau bout du chemin. Elle vous attend... J'ai bien tardé, n'est-ce pas ?... c'est qu'il y a eu du nouveau à l'habitation... L'attorney-général est chez vous... notez que je dis chez- vous. Ce magistrat a été envoyé à l'habitation par lord Cornwallis pour étudier les localités et diriger des recherches contre Goulab et Mirpour dans un cenlre d'opérations. Il y a des bruits alarmans qui circulent au sujet de ces deux brigands. Le gouverneur en sait plus qu'il n'en dit. Héva ignore tout; je la laisse dans son heureuse sécurité. Je ne veux rien dire ni faire sans vous, Gabriel...

— Mais Héva ? Héva ? parlez-moi d'Héva !

— Elle est à vous! Ah! si vous l'aviez vue!... les femmes les plus réservées se trahissent dans de certains momens.... Après nous être débarrassés des longs entretiens de l'attorney-général, lequel, par parenthèse, continue a me regarder de travers, j'ai eu, à l'écart, ce dialogue avec votre Héva :

— Mais où donc s'est perdu votre ami, sir Edward? m'a-telle dit avec, cette insouciance qui marque un souci.

— Gabriel est à la chasse, madame.

— Seul ?

— Seul ; sur mon honneur, il est seul.

— De quel côté?

— Vers les roches noires, bien loin d'ici.

— Il est donc fou, votre ami?

— Non, madame ; il vous apportera ce soir un superbe tapis de douze tigres...

À ces derniers mots, Héva s'est précipitée sur moi comme pour me dévorer.

— Ne plaisantez pas, sir Edward ! s'est-elle écriée. M. Gabriel est-il véritablement aux roches noires?

— Foi de gentilhomme! lui ai-je répondu avec cet air sérieux qu'on ne peut feindre.

— Sir Edward ! m'a-t-elle dit en me serrant les mains, pas une minute de plus ici ! Prenez avec vous six de mes plus intrépides serviteurs, et courez au secours de ce pauvre Gabriel. J'exige que vous me le rameniez vivant. Partez !

Voilà donc, cher Gabriel, sous quels favorables auspices je suis parti de l'habitation. J'ai laissé les six domestiques à un mille, là-bas, dans un labyrinthe d'ébéniers; ils ne doivent rien voir de ce que vous avez l'ait, jusqu'à ce que la cage disparaisse dans le lac. Les serviteurs d'Héva ne verront que les tigres morts et point de cage. Quel horrible mystère pour eux!... Allons, ne perdons pas de temps, et noyons celle citadelle de fer ; elle a fait son service. '

Lorsque la cage eut disparu sur les bords du lac où elle s'élevait, Klerbbs tira un coup de pistolet pour appeler les domestiques: c'était le signal convenu.

— Voici maintenant, dit Klerbbs, le cri de l'esclave au triomphateur. C'est une lettre que je vous apporte-, elle modérera votre joie, qui vous serait funeste.

— Oui, vous avez raison, donnez.,, C'est une lettre d'un membre de l'Institut... Je la lirai demain... Voyons \e postscriptum seulement...

« l.a science ornMhologique compte sur vous... N'oubliez pas (/uns eus explorations le colibri aux ailes d'argent que Sonnerai désigne sons le nom de marc vhit,\-vol.\\s. »

— Seize tigre; ! dit Edward en joignant ses mains... Voyez ce que coûte une femme !

Quand les domestiques arrivèrent, Klerbbs leur ordonna de placer le monstrueux gibier dans le charriot qui avait transporté la cage, e! d'y atteler des chevaux en guise de boeufs.

Une sédition faillit éclater parmi les domestiques: ils reculèrent d'effroi devant, les cadavres, dont quelques-uns semblaient encore les regarder avec de grands veux sanglans, que la mort n'avait pas fermés. Klerbbs et Gabriel furent

obligés d'aider les serviteurs dans ce rude travail, qui lit perdre encore deux heures à la petite caravane.

Les chevaux témoignèrent aussi beaucoup de répugnance pour cette corvée ; mais comme ils étaient de ceux qui avaient vu des tigres vivans, ils s'habituèrent bientôt à des tigres morts.

On se mit en marche, mais la pesanteur du charriot et le poids de la charge ralentissaient beaucoup le mouvement des roues. On avançait avec une lenteur désespérante pour Gabriel.

Les deux amis chevauchaient côte à côte et veillaient sur le précieux charriot.

— Nous arriverons fort tard, disait Gabriel avec un soupir significatif.

— Je n'en suis pas fâché, disait sir Edward, à cause de cet attorney-général; je voudrais même qu'il fût dans son lit lorsque nous arriverons. Il nous regarderait comme des hommes plus féroces que des tigres, et il persisterait plus que jamais dans la mauvaise opinion qu'il a de nous.

— Eh! je me moque bien, moi, de l'attorney-général et de son opinion ! Chaque minute perdue est un siècle de bonheur retranché de ma vie !

—Quel noble amour est le vôtre, mon cher Gabriel! Et que mon beau-père futur, sir Douglas, serait heureux d'avoir un gendre comme vous ! Mes affaires sont, hélas ! si embrouillées à Tranquebar! La calomnie a répandu le bruit que j'avais eu un duel à Bangalore avec un Anglais, pour une femme ! La calomnie a cela de terrible, qu'il y a toujours au fond de ses contes quelque atome de vérité... Je vous ai conté mon duel avec sir Wales pour sa statue de pagode... On a bâti là-dessus une fable, qui a mis mon beau-père au comble de l'exaspération... J'espère que tout s'arrangera, et que le médisant Tranquebar sera confondu... Mon plan de vie est fait. D'abord, je me marie ; je donne ma démission de savant. J'habite l'Inde anglaise. Mon père, quoique avare, m'assure cinq cents livres de rente. Je donne à mes enfans la seule édueaiion qui soit une fortune, l'éducation polyglotte ; et nous vivons en communauté tous les quatre, vous et moi, Héva et Erminia, donnant l'exemple des vertus conjugales à la côte de Coromandel.

— Vous êtes charmant, sir Edward .... Oui , parlez-moi d'Héva! parlez-moi d'Héva!... Le nom d'une femme! quatre lettres! cela suffit pour enchanter cette solitude et la parer de toutes les grâces de l'Asie!.... Edward, répétez-moi ce qu'elle vous a dit; répétez-moi ses dernières paroles du riel, en me jetant le dernier écho de sa voix... Oh! si j'avais été témoin de ses angoisses, je serais tombé à ses genoux divins! je serais mort de joie d uis la poussière de ses pieds !

— Oui. Gabriel, cette femme vous aime; elle vous aime depuis le jour où elle consentit à jouer sa perruche aux échecs contre vous. Je connais les femmes, et surtout les jeunes veuves, lesquelles sont plus femmes encore que les autres. Héva sera fidèle à la mémoire de son mari tant qu'il restera un point noir sur ses vêtemens. A sa première robe blanche vous l'épouserez.

— Et ce maudit charriot embourbe qui n'avance pas! Et la nuit! la nuit qui va tomber !

— Nous ne craignons rien, Gabriel, nous sommes tous armés jusiiu'aux dents, et nos domestiques ne sont pas de» Péons.

— Oh! ce n'est pas le danger que je redoute!... Héva doit être dans des transes mortelles...

— Tant mieux! tant mieux! Gabriel. Vous ligue aussi quels transports de joie, quels élans de furieux délira accueilleront votre retour! quelles douces et blanches mains poliront vos cheveux souillés de sang ! lier" et Léandra vont revivre ce soir au Coramandell

— Edward ! nous n'avançons pas ! nous n'avançons pas ! La route est affreuse! L'orage de l'autre uni! a creusé des ravins partout. Nous n'avançons pas, mon ami! attelons nos chevaux pour renfort.

Temps penln ! l'attelage suffit. Bientôt nous sortons du

désert . nous serons en plaine. C'est le chemin de ronces qui meneau paradis!

IIEVA".

Gabriel se tut, et il demeura longtemps silencieux, abîmé dans la pensée que renfermaient les dernières paroles de son ami.

C'était l'heure où la société de la maison d'Héva se retirait dans les appartenons supérieurs . car les veillées étaient courtes, les indiens de la campagne aimant mieux jouir des heures qui suivent l'aube, heures de fraiebeur odorante et de gracieuse sérénité.

Les deux amis remarquèrent un mouvement de gestes et d'inquiétude parmi les domestiques. Les premiers désignaient aux autres le point de l'horizon où s'élevait la montagne boisée au pied de laquelle était l'habitation d'Héva.

Jusqu'à ce moment, cet horizon s'était voilé de toutes les ténèbres de la nuit, et son obscurité profonde, mise en relief, dans les teintes transparentes et éloilées du reste du tableau, servait même de point de reconnaissance, et dirigeait la marche de la petite caravane.

Tout-à-coup cette grande masse d'ombre lointaine, formée par la forêt et la montagne, jeta des lueurs vives, comme si elle se fût embrasée au feu des étoiles.

— Voilà quelque chose de bien effrayant! dit Gabriel d'une voix émue.

— C'est un feu de berger ; ce n'est rien.

La voix de l'Anglais manquait d'assurance en répondant à son ami.

— Le feu grandit à vue d'œil, reprit Gabriel...

— C'est peut-être une attention d'Héva, dit Klerbbs... elle place un phare pour nous éclairer dans la nuit.

— Un phare!... c'est toute une forêt qui s'embrase à l'horizon...

— Ne vous alarmez pas ainsi, Gabriel... Héva nous a parlé un jour de cet immense feu de joie qui éclaira la nuit de son mariage; elle pense que vous n'avez pas oublié son ré< it; c'est une allégorie nuptiale qu'elle vous envoie dans les ténèbres, pour vous exciter au retour.

— Oh! je n'admets pas celte explication; elle est trop forcée... Edward, abandonnons le charriot, et lançons-nous à toute bride vers l'incendie.

Edward ne put répondre qu'en imitant son ami, car celuici, emporté au vol du cheval était déjà bien loin du charriot.

COXCIXSIOX.

C'était comme une course au clocher engagée entre Klerbbs et Gabriel. Ils passaient comme des êtres surnaturels à travers les masses d'arbustes, et pardessus les ravins et les buissons, couchés sur la crinière de leurs chevaux.

A chaque élan, le tableau vers lequel ils se précipitaient devenait plus horrible. L'incendie tombait de la montagne sur la plaine comme une immense cataracte de flammes. Des tourbillons de fumée éclatante voilaient le ciel -, les craquemens des arbres déracinés, qui s'écroulaient en charbons gigantesques, mêlés aux pélillemens furieux des feuilles vertes, formaient un fracas épouvantable, comme celui des ouragans des Tropiques; le lac embrasé par les reflets de l'incendie, était comme la planète de ce nouveau et effrayant soleil qui roulait en fusion sur l'Eden duCoromandel.

Les deux amis, arrivés à cent pas du Chafliram, s'élancèrent de leurs chevaux dans l'ailée, et coururent vers la terrasse, où des cris formidables, et les aboiemens d'un chien désolé semblaient appeler tous les secours humains.

— Ce feu sort de la tète d'un démon ! s'écria Edward.

Un cri déchirant, tel que le pousse une femme au milieu d'une ville prise d'assaut, retentit dans les entrailles de Gabriel. A la clarté de l'incendie qui rapprochait les objets en les éclairant mieux que le soleil, Gabriel vit passer au vol, sous les arbres, un groupe bien connu de lui. L'Indien Goulab emportait dar.s ses bras, comme le milan la colombe, la belle Héva toute ruisselante de cheveux noirs. Au même instant, un autre Indien colossal, agile comme le tigre, et dont le front secouait [des bandelettes sanglantes, tombait sur le

ravisseur Goulab, avant Klerbbs et Gabriel. Le géant bronzé étendit Goulab à ses pieds d'un coup de poignard, en lui criant : — Il y a trois cents nuits que je t'épie, brigand !

Héva sembla jeter son âme dans un cri de joie, et l'Indien vainqueur l'emporta convulsive de terreur et de saisissement, ses beaux bras levés au ciel, et ses beaux yeux remplis d'une expression qu'aucune crise humaine n'a jamais donnée au regard de la femme.

Une minute vit passer cette histoire.

Cet Indien, qui semblait sortir des entrailles de la tt;re, était le mari d'Héva, le nabab Mounoussamy I

Prenez toutes les contradictions de surprise, toutes les nuances de terreur qui ont passé sur les visages de Saùl devant la Pythonisse, et de.Brutusdevantle fantôme dePhilippes, et vous aurez à peine une idée de la face bouleversée de Gabriel, lorsqu'il reconnut l'Indien ressuscité : il aura, sans doute, cette figure de suprême désolation, le premier homme qui rencontrera l'Antéchrist sur la route de Josaphat...

Klerbbs s'oublia pour ne songer qu'à son ami ; il le porta dans ses bras, et l'entraîna mourant, loin de l'endroit où venait de se passer la terrible scène.

Hévaet son mafiavaient disparu. L'incendie n'avait plus que quelques degrés de la montagne à descendre pour dévorer le toit de l'habitation.

La ferme de l'habitation était située dans une plaine découverte, que l'incendie ne pouvait atteindre. C'est là que Klerbbs conduisit Gabriel chancelant, comme un soldat conduit son camarade blessé à l'ambulance. Gabriel marchait avec les pieds de son ami; ses yeux fixes et démesurément ouverts semblaient annoncer que sa raison avait subitement reçu une atteinte fatale. Klerbbs n'osait l'interroger, de peur de recevoir une de ces réponses qui effraient, parce qu'elles ne viennent que du mécanisme de la langue et des lèvres, sans avoir passé par le cerveau.

Un des corps de logis de la ferme avait ses croisées ouvertes et éclairées; on entendait même un grand bruit de voix dans les salles supérieures, et Klerbbs comprit que toute la société de l'habitation s'était réfugiée dans cet asile par un chemin détourné ! Il n'osa pas frapper à la porte pour demander une place, car il n'aurait su comment expliquer l'affreux état de Gabriel ; et d'ailleurs, il supposait avec raison que l'Indien et Héva s'étaient aussi réfugiés chez leur fermier.

Ce fut dans une petite grange ouverte, pleine de feuilles saches de bambous et de paille de riz, que Klerbbs conduisit Gabriel; il y régnait une obscurité profonde, malgré la clarté de l'incendie. Le pauvre blessé, toujours silencieux, s'étendit sur l'édredon végétal des sauvages Indiens, et Klerbbs s'assit à ses cotés sur le même lit; désespéré de ne pouvoir lui donner un secours, car au moindre bruit, pouvait descendre de la ferme quelque fantôme infernal ou divin qui aurait tué Gabriel en venant le secourir.

Cependant, comme les forces physiques du malheureux jeune homme avaient été épuisées par les rudes fatigues de la dernière nuit, suivie de ce jour plus accablant encore, un sommeil favorable lui vint après la crise nerveuse. La nature a quelquefois la bonté de se faire médecin, et de guérir par des procédés mystérieux dont elle garde le secret par amourpropre d'auteur. Klerbbs écoutait avec joie la respiration qui murmurai) doucement aux lèvres de Gabriel, et qui avait perdu, après une heure de sommeil agité, ses symptômes alarmans. Moins inquiet sur le sort de son ami, il se leva avec précaution et sortit de la grange pour prêter l'oreille aux bruits extérieurs, et saisir, dans les moindres indices, quelque révélation sur les événemeus du jour.

Il entendit d'abord un bruit de chevaux et de roues du côté du lac. C'était le charriot qui arrivait, après avoir rencontré des contrariétés sans nombre dans sa marche. Klerbbs ne voulut pas laisser avancer plus loin ce trophée d'un dévoument. inutile; il connu vers les domestiques, et leur dit avec l'assurance d'un ambassadeur parlant au nom de son souverain :

— Madame vous ordonne de continuer votre route, et d'aller à Madras; vous vous arrêterez à Âslet india i/in, et vous v attendrez sir Edward Klerbbs. Deux d'entre vous se déta-

tSÔ

MEKY.

cheroKl du renvoi, à un mille d'ici, et attendront à cheval de

nouveaux ordres. ,\llez, et arrivez avant le jour. Madame le veut.

Un domestique se disposait à faire une humble observation; maisKlerbbs brisa le. phrase commencée par un geste dominateur, et le convoi se mit en marche pour Madras.

Klerbbs revint a la porte de la grange, sur la pointe des pieds, et s'assura que rien n'était changé dans l'état de Gabriel. Alors, il suivit dans toute sa longueur le mur de la ferme, en se veilant des masses flottantes d'un rideau de mûriers de Chine, et s'approcha de ht croisée ouverte d'une salle basse, où les domestiques s'entretenaisnt en buvant.

— Moi, disait l'un, je m'en doutais; cela ne m'a pas surpris. Une nuit, le mois de mai dernier, Mary me dit: Il y a quelque chose là-has, de sombre, sous le manguier du lavoir. Je regardai, et je vis une ombre passer sur le lae, au clair de la lune.

— Eh bien ! c'était notre maître le nabab ! 11 attendait Goulab toutes les nuits.

— Mais comment s'est-il échappé du milieu de tant de tigres à la chasse du Lutchmi? demandait une des femmes.

— Eh! ne l'avez-vous pas entendu raconter cela? disait un domestique ; c'est un tour de jongleur de la fête d'Agni. Il s'est moqué des tigres a leur barbe: il a fait ci nt fois le même tour de force, là-bas, sur le lac; le seigneur Mounoussamy s'est précipité dans le Gouroul, non pas du côté de l'eau, mais du côté des arbres; il s'est accroché aux branches, et il est remonté le lendemain, après le lever du soleil.

— Ff pourquoi n'est-il ['as venu chez madame, tout de suite? demandait-on.

— Pour faire ce qu'il a fait celte nuit ; c'est une vengeance a l'indienne. Notre maître aime beaucoup sa femme, mais il aime encore plus la vengeance. Il y a toujours du tigre dans le sang de ces hommi s; S< n foie Talaïperi était seul dans le secret; il gardait la femme et la maison. Vous n'avez pas vu l'autre nuit le désespoir du seigneur Talaïperi, lorsqu'il à cru que sir Klerbbs avait tué son frère dans les buissons du lac? Jni' Klerbbs a cru blesser un tigre, il a blessé au front le nabab; ces Indiens ont heureusement des fronts d'airain. C'est le brahmane Syali qui cachait le Mounoussamy dans sa maison, de l'autre côté de la montagne. Quand Goulab, aidé desesPéons, a mis le feu au\ quatre ceins de la forêt, pour forcer madame à s'échapper de l'habitation, la clarté de l'incendie a frappé lé Mounoussamy dans la maison du brahmane. Le rusé nabab a reconnu la griffe de Goulab, et tout malade et blessé qu'il était, il a fraii hil e vent, et il est tombé sur Goulab comme la foudre du ciel, il faut que cet attorney-général soit bien entêté; il a voulu soutenir ù notre maître qu'il n'étaii pas Mounoussamy ; il ne l'a pas voulu reconnaître; il ne l'a pas salué. Tantôt, quand je suis monté aux chambres pour servir à souper a l'altorney, il m'a dit:

• — Ecoute, John, comment appelles-tu cet Indien qui est blessé au front et qui a tué Goulab?

—Mounoussamy, ai-jerépi ndu.

— En es-tu bien sûr? m'a dit l'attorney d'un air s unbre.

— Si j'en suis sûr! ai-je repris, il y a dix ans que je le set .

— C'est bon! m'a-l-il dit d'un ton sec.

Klerbbs entendit le bruit d'une porte qui s'ouvrait, et en deux bonds il regagna la grange. Ce qu'il avait recueilli lui suffisait. Un serrement de cœur l'avait saisi, en apprenant que c'était lui qui avait blessé Mounoussamy dans ci lie effroyable nuit, où une révélation mystérieuse lit pousser à Héva un cri d'horreur devant les taches de sang qu'il avai! rapportées du lac avec Gabriel.

Désormais, pour l'un et pour l'autre, celte maison était inhabitable. U fallait partir sur-le-châmp et ne pas regardai eu arriére, de pei i de voir, l'un, l'ami qu'il avait blessé a la tète; l'autre, la femme qu'il avail blessée au cœur. Dans celle situation pleine d'anxiétés douloureuses, Klerbbsrésolut de s'assurer île l'état moral deGabriel a s m réveil, et de faire un appel énergique à son courage, pour exciter en lui une forte et salutaire détermination.

Au premier mouvement de Gabriel, Klerbbs l'appel.» d'un.' voix ferme, comme il cùll'aitentenipsoidinaire,ct il lui dit;

— Mon cher ami, les chevaux nous attendent; il faut arrivera Madras avant le jour.

Gabriel se souleva brusquement à demi, et tendit la main à Klerbbs, qui : -n [.;; .-, un amj en lui appre-

nant la mort d'une personne ad

— A deux mille lieues de son pa\s. dit Kl&bbs, on est obligé d'avoir du courage et d'être un homme en toute occasion.

— Vous serez content île moi, Edward, dit Gabriel en se levant ; ma tète est un peju faible, mais l'air de la nuit me remettra. In roi ; i ,-. puisque je ne suis pas mort de ce coup, je vivrai

— Très bien! Dansées sortes de maladies, partir sur-lechamp est un premier remède.

— Parions! dit Gabriel.

l.es (}ev\ amis gagnèrent la grande allée, et, a peu de distance du dernier arbre, ils trouvèrent les deux domestiques; Klerbbs leur ordonna de rentrera la ferme, a pied: et. s'emparant de leurs chevaux, il courut au galop, avec Gabriel, Sur la route de Madras.

L'ardeur de la première course s'étant modérée, Kh après quelques préambules lénitifs. centa mot à mol à Gabriella conversation qu'il avait enl la croisée de

la salle basse des domestiques. Ce récit ne provoqua aucune réflexion de la pari de Gabriel; ce silène- inquiéta Klerbbs.

En arrivant a Madras, à l'aube, Klerbbs laissa Gabriel à l'Hôtellerie et couru! retenir deux passages à bord d'un brick qui partait pour Pondichéry ce malin même.

—Mon cher Gabriel, dit-il en rentrant, le mal d'amour est comme le mal de poitrine, pour guérir il faut changer d'air.

— Je reste, dit Gabriel.

— Tu restes à Madras?

— Oui.

— Et que feras-tu à il? car je pars. moi.

— Je la verrai... celte femme!

— Gabriel, tu m'avais promis d'être un homme...

— Je le serai... Je veux la voir une fois, une seule Fois En core,el je me lue •;, s s pieds.

— Fou ! comme si j'allais te permettre cela !... Mais est-ce ainsi que les Français comprennent la sainte amitié? J'ai ' il : ur toi tout ce que tu as voulu ; j'ai manqué à ma parole, j'ai négligé ma liancée, j'ai inventé une cage de fer. je

is brouillé avec mon beau-père, ou à [jeu près; le. croyant en péril, je t'ai apporté de Tranquebar mes ai moi bras ; et aiy i en e te pr;e de v. ■ ir s gner a re n contrat de mariage, et ce premier servi, e que je te di : tu me le refu i rétî vie que tu veux te tuer aux pieds

d'ileva !

— Oui. Klerbbs, dit Gabriel ému ; oui. lu as raison, je suis un ingrat!... Mais, que veux-tu?... c'est ainsi... Xe sens-tu pas que c'est ton bonheur même qui met le comble a mon désespoir?...

— Que! bonheur?

— Tu vas te marier, Edward, avec une femme charmante, la perle du Cori tnandel. Moi. je resterai seul. Que ferai-je à Tranquebar; je te verrai heureux auprès d'une épouse adorée, c; ee sp • tacle de tous les jours me rappellera les

du Tinnevely, sous le même ciel, dans les mêmes paysages, sur la même mer '. Je frémis encore A une autre idée...

— Quelle idée'... Voyons ton idée.

— Oh ! impossible...

— Parle, parle... Tu crains de devenir amoureux de ma femme ?... Je l'ai devine !... Quel homme !

— Edward, il faut que je retourne en France seul, sans toi... et je n'ai pas la force de subir cet isolement... j'aime mieux mourir ici

— Écoute-m i. ■ labriel... Je ne tiens pas du tout a me marier. Veux-tu chasser l'amour par l'amour ? lord Cornwallis le di inieia i ne li ure de recommandation pour le consul anglais de Tranquebar . moi je disparaîtrai du monde indien. Tu l'installeras chez sir Douglas ; tu deviendras l'idole de la famille, tu aimeras miss Erminia, et tu l'épouseras.

— Quelle atroce plaisanterie me fais-tu lu, Edward ?

— Tu .devrais me connaître assez pour croire que je parle

HE VA

sérieusement. Je ne suis pas de ceux qui s'imaginent qu'il n'y a qu'une femme dans le monde. J'aime miss Erminia de cet amour universel que je puis donner à toutes les jolies femmes, et si tu veux l'aimer, je m'embarque sur le Star, qui part ce soir pour Spathampton. J'irai te rejoindre à Paris, et tu me présenteras à madame Gabriel, qui sera enchantée de ne pas m'avoir épousé... Tu ris. mon ami ; c'est toujours bon de rire. Écoule encore : tu sais que toutes mes plaisanteries ont toujours amené du s actions sérieuses ; oui, je n'imiterai pas tant d'hommes qui parlent sérieusement pour arriver à des sottises ; accepte-moi tel que je suis; léter a l'enveloppe e< grave au foiAi. Mes deux ondes sont morts du spleen pour avoir été le contraire : je ne veux pas mourir comme eux.

. —Edward, dit Gabriel avec affection, je voulais mourir pour elle, mais tu mériti s qu'on vive pour toi. J'irai à ton contrat de mariage, .le t'accompagne à Tranqucbar.

— Bravo' te. voi% redevenu homme et Français. Crois-le bien, mon ami. ..i (mus hs hommes qui sont morts pour des femmes étaient revenus au monde trois mois après, ils ne se seraient pas tués une seconde fois. Agis comme un ressuscité.

— Ali! Edward! Edward! le coup a été bien terrible! bien terrible !

— Oui. j'en conviens. On adore une femme^on lui lue seize ligres, on va l'épouser, et voilà qu'un affreux géant de mari...

— Edward ! Edward !

— C'est jusie, ne parlons plus de cela. C'est un fait accompli... >'. us allons avoir des distractions... Tu verras... Nous danseront, a mes noces, nous aurons un festin de quinze jours ; nous serons graves pour nous amuser. Le beau sexe est laid à Tranquebar, à cause des Danois, mais il y aura quelque créole charmante pour faire exception ; tu t'en empareras, et nous désolerons Tranquebar... Allons, tout marche bien... Adieu Madras!... Va te reposer, Gabriel : va, mon ami... je terminerai bientôt toutes nos petites affaires... J'écrirai quelques lignes diplomatiques à Mounoussamy pour donner un prétexte humain a notre départ précipité.. .Je verrai lord Cornwallis... je le prierai d'expédier, en ton nojjj, les seize peaux de tigres à M. de Lacépède, à Paris... Diable ! il ne faut pas perdre ce trésor!... Quant à nos bagages, nous sommes a l'état de Cias -, la flamme de ce Goulab nous a tout dévoré. Je songerai à l'indispensable. Ne te mêle de rien. Dors. Etourdis-toi. Dans qmlques heures nous danserons à la pointe des vagues, au golfe du Bengale, celte mer qui continue le Gange. Tu verras comme une passion est petite quand on la regarde du liant de l'Océan indien ! On rougit de soi ; "ii se tait des excuses; on se livre aux embrassemens amoureux de cette puissante nature, tille de Dieu, qui vous berce sur un lit de perles et de corail. Yoilà une épouse digne de toi ! Je te la livre dans une heure : celle-là ne te demande pas un tapis. (<,<■ tigres pour sa chambre nuptiale ; elle t'inondera de voluptés divines : elle roulera des Dots d'azur à tes pieds, des flots d'étoiles sur ta tête, des brises de parfums d ris tes , neveux. Allons', ami, relève-toi ! Un instant, et je le reviens; adieu ; mes mains dans l< s mains.

L'ardente parole de l'amitié retrempa Gabriel, le rendit à la vie. le renouvela. — Quand un désespoir s'accomplit, un ami a manqué. — Gabriel fut étonné de découvrir, au tond de son âme, un courage suffisant pour s'éloigner et vivre: Klerbhs, à son retour, le trouva prêt au sacrifice: La voile frissonnait aux mâts; de pctilesvagues bleue- pailletées de grains desoli il. arrivaient . barmonieut is i ors rue des cascades de perles . les pavillons riaient dans l'air -, les matelots chantaient sui les vergues; les oiseaux il.' nier ei les Cbali upesailées rasaient ensemble Pond- bengalienne. La joie tombait du ciel en rosée use; le soleil semblait se baigner dans le golfe, comme le roi de rinde a sou lever.

— Mon ami, dit Kleibbsen moulant l'échelle du vaisseau, ceux qui sont morts, frappés au cœur par une passion, avaient

de la boue au seuil de leur maison et du brouillard sur leurs toits.

L'enchantement de la traversée livra les deux amis à la contemplation, et ne leur permit d'échanger que des pbrascs intermittentes sans intérêt.

On arriva bientôt à Pondichéry. !1 y avait déjà tout un monde entre (elle ville et !" lac d'Héva.

Gabriel entrait en convalesi

Sir Edward, accompagné de Gabriel, se rendit, en arrivant à Pondichéry, chez le consul anglais pour lui faire sa visite. On lui répondit, à VOffice, que le consul était parti pour Tranquebar sur l'invitation de son collègue,sir Douglas, qui célébrait le mariage de sa fille.

— II n'y a pas de temps à peidre, dit Klerbbs à Gabriel. Les invités arrivent avant nous. Heureusement, la cérémonie ne peut se faire sans moi.

Et, s'adressanl au clerk, Edward lui fil cette question :

— A-t-on dit quel jour le mariage auraii lieu?

— Il a élé célébré hier, répondit le ch rh .

— Hier ! s'écria Edward. Il a doue été célébré sans l'épi ux?

— C'est le consul qui a accompagné sir Wales chez son beau-père.

— Qu'est-ce que sir Wales? demanda Edward.

— C'est le gendre de sir Douglas, le père de miss Erminia.

— Ah! voilà du neuf! Sir Wales! celui que j'ai blessé à Bangalore... il s'est pique '... je Sui avais pris sa statue, ilm'a pris ma femme. J'aime mieux mon lot.

Klerbbs salua et sortit avec Gabriel.

— Mon cher, lui dit-il en descendant l'escalier, le beaupère m'a tenu i igueur. Je m'y attendais. A ton tour de me consoler maintenant. Nous voiià de pair dans l'infortune de l'amour I Au fond, j'en suis bien aise, ne serait-ce que pour le donner l'exemple d'une héroïque résignation.

— Ah! tu ne l'aimais pas, toi, celte femme! dit Gabriel avec un accent qui trahissait une douleur encore vive.

— Gabriel ! dit Klerbbs d'un (on de Mentor irrité, voilà un soupir qui ne me plaît pas ! Point de rechutel entends-tu?... Je vais l'imposer un dernier remède qui sera souverain, el dont je prendrai ma part.

— Quel remède? demanda Gabriel timidement.

— Il est affiché là, en gros caractère, au coin de la rue Suffren. Lis... Sous charge pour le Havre, h beau troismâts I'Alcide... Il part ce soir ce beau trois-mâtf ! 0 bonheur ! Ce soir nous serons sur la grande route de Paris !

— Allons payer notre passage! dit Gabriel d'un ton violemment résolu.

— Bravo ! s'écria Edward, le Rubicon est pasré '.

Cinq mois après le départ de I' ilchle, on lisait dans la chronique du Journal des Sai

« Le jeune et hardi voyageur Gabriel deNancyesl arrivé » de l'Inde, après avoir exploré la presqu'île du Gange dans » l'intérieur, ci côtoyé Malabar et Coromandel. La science » ornithologique sera redevable à M. Gabriel de Nancy de » quelques découvertes précieuses. Le rapport qu'il a pré- » sente à l'Institut prouve évidemment que le Tm » llbus appartient à l'Afrique méridionale, et que l'Inde ne ii possède aucun individu de cette i ce. L'infatigable voya- ■> geur a apporté seize superbes tigres du Bengale morts, » et parfaitement conservés, grâces a ix i;. énieux procédés .' de la Société de Taxidermie établie a Madras. Le ministre, » pour reconnaître le zèle de M. Gabriel de Nancy, va lui i confier une nouvelle mis ion. Notre intrépide voj » muni d'instructions précieuses, partira bientôt pour visi- » ter le midi de l'Afrique, depuis le cap de Bonne-Espérance » jusqu'au Zanguebar. On ne saurait confier en de meilleures « mains les intérêts de la science ornithologique. »

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