MALHERBE
£vibit\c 00ulu.
LE LION AMOUREUX
Le nom de Htm, appliqué à une partie de la jeunesse française, s'est tellement vulgarisé, quejeerois inutile d'entrer dans de longues explications pour le faire adopter à mes lecteurs comme signifiant autre chose que l'hôte terrible des forêts, ou l'esclave obéissant de M. Van Amburgh.
Mais quelle est cette autre chose ? On en a bien en général une idée vague et qui suffit à la conversation ; on sait que la race à laquelle le lion appartient a toujours vécu en France sous divers noms; ainsi le lion s'est appelé autrefois raffiné, muguet, homme à bonnes fortunes, roué; plus tard, muscadin, incroyable, merveilleux, et dernièrement enfin, dandy et fashionable; aujourd'hui c'est lion qu'on le nomme.
Pourquoi?
Est-ce parce qu'il est le roi de cette parcelle de la société qu'on appelle le monde? Est-ce parce qu'il prend les quatre parts de la proie que d'autres l'ont aidé à saisir?
Je ne puis vous le dire ; mais je vais tâcher de vous esquisser sa physionomie, et puis vous devinerez, si vous pouvez.
Le lion est en général un beau garçon qui a passé de l'état d'enfant à l'état d'homme, la prétention d'être un jeune homme étant abandonnée depuis longtemps aux hojnmes de quarante à cinquante ans ; car, de nos jours, l'état de jeune homme est presque aussi méprisé que celui de vieillard.
Or, le lion n'ayant jamais été jeune homme, n'a presque jamais fait aucune des sottises jeunes qui partent du cœur quoiqu'il aime le jeu, les femmes et le vin, comme le disent les refrains du temps de l'Empire, une des choses que le lion méprise le plus. Mais cet amour n'est pas de l'amour, car ce n'est pas pour eux que ces messieurs ont ces trois passions, auxquelles ils joignent, quand ils le peuvent, celle des chevaux.
La véritable passion est, de sa nature, personnelle, cachée, discrète ; la leur, au contraire, est toute d'apparat et de luxe! Ils possèdent leur maîtresse au même titre que leur voiture, pour en éclabousser les passans, et ils dînent aux fenêtres du café de Paris parce que c'est l'endroit le plus apparent de la capitale ; en effet, ils n'ont pas la prétention de boire, mais de vider un grand nombre de bouteilles, ce qui est bien différent.
Les lions sont donc en général fort ignorans de l'amour, de ses folies les plus passionnées, de ses bonheurs les plus délicats, de ses espérances insensées, de ses craintes frivoles,
et surtout de toutes ses charmantes niaiseries. En revanche, ils ont le droit acquis (acquis est bien dit) de tutoyer la majorité des chœurs dansans ou chantaRS de l'Opéra.
Du reste, ils ont cela de commun avec la jeune noblesse d'il y a soixante ans, qu'ils ont un pied, dans la meilleure compagnie de Paris et un pied dans la plus mauvaise ; mais ils en diffèrent en ce que les grandes dames d'aujourd'hui ne les disputent plus comme autrefois aux filles entretenues, et les abandonnent aux intrigues des coulisses. Aussi, lorsqu'il s'est rencontré par hasard, dans le théâtre, même quelque femme qui a eu besoin d'être aimée pour se perdre , s'est-elle donnée à un pauvre garçon amoureux qu'ils avaient flétri d'avance de l'épithète de bourgeois.
Ceci dit. nous pouvons commencer notre histoire.
C'était il y a quelques jours, à l'heure de midi ; un lion de la plus belle encolure descendit de sa voiture et entra au café de Paris. Son entrée excita un très vif étonnement pour deux raisons majeures; la première, c'est qu'il était habillé; la seconde, c'est qu'il demanda son déjeuner comme un homme qui est pressé et qui a quelque chose à faire.
Un de ses amis le regarda attentivement de l'œil sur lequel il ne mit pas son lorgnon, et lui dit :
— Où diable allez-vous comme ça, Sterny ?
— Je vais à un mariage.
— Qui donc se marie? dit l'interrogateur.
Et tout aussitôt une demi-douzaine de têtes se levèrent; oh échangea des regards, on chercha au plafond, et chacun répéta en soi-même la question :
— Qui donc se marie?
Sterny vit cette pantomime, et se hâta d'y répondre d'un ton indifférent en disant :
— Personne, messieurs, personne; c'est une affaire particulière.
— Et à quelle heure en serez-vous débarrassé?
— Je n'en sais rien; mais je m'esquiverai immédiatement après l'église, quand je ne serai plus nécessaire.
— Vous êtes donc nécessaire?
— Je suis témoin du futur.
— Témoin du futur! répéta-l-on de tous côtés.
ICO
FREDERIC SOLLIE.
— Oui. reprit Sterny. qui voyait l'étonnement se p
sur tous les visages; oui, témoin du filleul de mon père. [] m'a écrit à ce sujet une lettre qui ne me permettait pas de refuser a ce brave gardon un plaisir qu'il consid :re comme un grand n' dont il s'agit; et maintenant, ajouta Sterny en se leva de déjeuner en paix. A i
Cornu l'un d • ses amis lui cria :
— Ma foi. je n'en sais rien. Le rendez-vous est chez la future.... rue Saint-Martin, à midi; il est midi un quart....
l! partit, el quoique cet événement fûl d'une nés me porta: il pas moins le texte d'une assez longue
couver
— Le vieux marquis de Sterny, dit un fils de potier enrichi qniprol pour les traditions héréditaii'cs, le ■■ gardé un pfu'des h il
de patronage de l'ancienne : de ce qui arrive a
Sterny serait une chose d'à sez bon goûl à taire ; mais son grand nom il n'y entend rien, et au lien d'être bi n fei tt iux pour i es | . uv ■ -, ■• il va !. itr p irter un air cnni ■■;. ou moqui ur, ; î pourtant...
— Pourtant, dit un ex-beau de quarante ans, à qi contestait le titre de lion, al fort gros et li laid ; espèce de pédicure opulent, qui appelai! t. utes les fen i petite... pourtant cela pourrait Être amusant ; il y a de très jolies I mmes p:
— •' 'écria un vrai lion, existence inco dont la spécialité avait t
tait îi protéger la fat oui, m lis ce sonl
des bourgeois ts.
— A'.:' ieurs reprit le fils du potier, I'
— Pardien! repril le lion artiste, 1rs bourgeoises d'autrefois, ça se conçoit. '■• filles qui ne savaient rien de rien; des femmes qui n'en savaient gui ifermées dans la pratique des pieux famille : pour qui les plaisirs du mon ' lalittératureéta ; d'un domaine
p < ■ Pénétrer dans
cette vie. y jeter l'a iiour, le d tte igno-
rance de I les cli ....... ; . | ,,.,
pouvail int, et je
réchal de Richelieu
ird'hui,
il pour la plup Fausse, dont
elles se servi pi pour ne
r de ri joui
bel! et qui dé rbeer en faveur du
qui lisent madame Sand co de, et qui dévorent M Pau! de Kocl
buffe ej qui i lit! graphies; des fi mmi
qui ont des opinions sur l'assiette de l'un l'immor-
talité de l'ami : jeco ends tout l'eni
. Elles vonl let 1er. i mime une bête curii
luplets pour (jui dai i proclamé- L'h
1!l"': sseoir sur une
passer le boulevard. I
se livrer à des occupations tic cette importance, et il ne fut plus question dsLéom
Cepcndanl ecl li-ci était arrivé à la rue Saint-Martin. Ce jour-là notre lu :i n'avait aucun rendez-vous; il n'y avait ni courses, ni bo i.'ai i'j laisïr les deux heures
qu'il al! c son pè-
re. Il
chez i
.: ne I
faisail. Il arriva a point; on n'attendait plus que lui. Il s'en aperçut sans qu'on le lui n oins du mondi
crut dispensé de s'excuser. On lui présenta la mari e qui n'usa pas le regarder, puis les parons, et il vil (juc les jeunes gens se poussaient du coude pour se le montrer lorsqu'il saou parlait. Il chercha di s yeux quelqu'un à qui s'accrocher, et ne vit aucun homme dans la conversation duquel il put se mettre à l'abri de celle curiosité. Sterny se retira-dans un coin, tandis que la famille se donnait mille soins pour orle départ, lorsque entra tout-à-coup une grande jeune lille qui s'écria :
— Quand je vous disais que j'aurais changé de robe avant que votre marquis ne soi t-ar rivé !
— Lise! dit sévèrement monsieur Laloine. tandis que tout le monde demeurait dans la stupéfaction^c cette incartade.
Le regard de monsieur Laloine dirigé vers Léonce, montra à sa ûllç - 'se inconvenance elle venait de commet-
tre, et celle-ci rougit comme le beau lion n'avait jamais vu rougir.
— Pardon, papa, je ne savais pas... dit-elle en baissant la
indis que monsieur Laloine s'approchait! de Slerny, lui dit d'un air paternel : .
— C'est une enfant qui n'a pas seize ans et qui ne sait pas encore se tenir.
Sterny i ant, qui était belle comme un ange.
— C'est voir." fille aussi? dit Léonce.
— Oui, monsieur le marquis, une enfant gâtée, qu'une affreuse : s dec mr a failli nous enlever, et qu'il faut nié-
ger en ore. C'est pourcela que je ne l'ai pas grondée. —.Eh bien! veuillez me présenter à elle et m'excuser de xaclilûde.
— Ça n'en vaut pas la peine, repartit monsieur Laloine. ne favtes pas attention à eelte morveuse,
Mais Sterny n'était point de cet avis; jamais il n'avait rien vu de plus charmant que cette fille si belle. Pendant que sa mère la grondait doucement, et semblait lui recommander d'être bien raisonnable elle avait jeté un regard furtif sur !e lion, regard inquisiteur el peu bienveillant, et elle avait conclu le sermon de sa mère par un petit geste d'impatience voulant dire très clairement :
■ — .l'étais sure que ce serait un troubte-f (te! Cependant on partit pour la mairie et l'on mit I dans la voiture d ■ la mai i e avec madame Laloine et un des de cette famille. Heureusement que le trajet n'était ni . car ces quatre personnes étaient fort embarras- ■ Léonce ne trouva rien de mieux que de
— Que pensez vous, monsieur de la question des sucres ?
y n'en avait aucune idée; mais il répondit froidement :
— Monsieur, je suis pour les colonies.
— Je comprends, dit amèrement le témoin, le progrès de l'industrie nationale vous fail peur. Mais enfin le gouvernement veut tout ruiner en France, c'est un parti pris.
Et là nsieur entama la question qui dura jus-
qu'à la mairie, sans qu'il fût besoin que personne prit la parole.
déjà p'ns à 1 1 belle Lise, el commençai!, à trouvi ; riva, el comm
nai: de descendre de voiture, il aperçu) Lise qui. le \isage rayonnant, vci ail de - en ce
moment une espèce de petit embarras qui fut peut-être la cause pren . cette histoire. Lise donnait le bras ù un du nom de garçon d'honneur et liai! à Sterny. Lise, appelée par une autre jeune fille lablir une (leur délans sa eoilî'iire.'tanilis que le garçon d'honneur res- : tenant son bras ouvert en cerceau pour recevoir ;• la jeune lise. Mais au moment où elle achevait s ■ . la le jeune homme en tète du core Lise passa son bras dans celui
■• e. et qui -.e I couva cire ce
urna uveiueiu i n disant ;
LE LION AMOfllEL'X.
A l'aspect du visage rie Sterny, elle poussa un petit cri et voulut se Retirer; m lis Léonceserrà le bras, retint la main et lui dit en souriant :
— Puisque le hasard me le donne, je veux en profiter.
— Pardon, monsieur, répondit Lise; mais je suis demoiselle d'honneur; je ne peux pas, monsieur Tirlot se ficherait.
— Qui ça, monsieur Tirlot ?
— Eh bien ! le garçon d'honneur, c'est un droit...
— C'est un droit que je lui disputerai en champ-clos, dit le jeune lion, qui s'imaginait dire la chose du monde la plus in-/ signifiante.
Lise le regarda de tous ses yeux , et répondit d'une voii émue :
— Si c'est comme ça, monsieur, venez, je lui dirai que c'est moi qui l'ai voulu.
Celte phrase et l'émotion avec laquelle elle fut prononcée prouvèrent à Léonce que Lise avait pris le champ-clos au sérieux, et qu'elle était persuadée que le marquis eût tué le garçon d'honneur s'il s'était permis de faire une observation. Cependant tout le monde étaii entré dans la salle municipale ; Léonce et Lise entrèrent les derniers, et la jeune tille se hâta de dire :
— C'est monsieur Tirlot qui m'a laissée là sur le trottoir, et sans monsieur le marquis, à qui j'ai été forcée de deman der son bras, je n'aurais pas eu de cavalier.
Le mot cavalier désenchanta un peu Léonce ; mais le maire n'était pas arrivé, et, faute de mieux, il s'assit à côté de mademoiselle Lise. 11 ne sut d'abord que lui dire, et évidemment il la gênait beaucoup par sa présence.
Léonce voulut faire le bonhomme, et dit en souriant doucement :
— Voilà un jour qui fait battre le cœur aux jeunes tilles... Lise ne répondit pas.
— C'est un grand jour...
Même silence.
— Et qui arrivera sans douta bientôt pour vous?
— Ah! que ce maire est ennuyeux! dit Lise, il se fait toujours attendre.
Léonce comprit qu'il réussissait peu : mais assis qu'il était près de cette belle enfant, il admirait avec tant de plaisir la pureté merveilleuse de son profil, la grâce de ce cou flexible 6i doucement courbé ; et puis il sentait pour la première fois arriver jusqu'à lui cette fraîcheur de vie bien plus suave que l'atmosphère parfumée d'une belle dame. 11 ne se découragea pas, et saisissant au vol les mots de Lise, il reprit de sa voix la plus caressante :
— Vous parlez bien légèrement d'un si grave magistrat?
— Qui ça? dit Lise, monsieur le maire? est-ce que c'est un magistrat ?
On a beau faire des constitutions très admirables, quand le temps ne les a pas sanctionnées, elles n'entrent pas dans les seniimens de la masse. Que le maire soit le consécrateur légal et unique du mariage, la loi le veut ainsi ; mais l'acte auquel il préside, quelque grave, quelque indissoluble qu'il soit, n'est aux yeux du peuple qu'un contrat qui sent le papier timbré, la vraie cérémonie du mariage, celle où il va préoccupation, respect, prière, ne s'accomplit qu'à l'église. Sterny était un peu de cet avis ; il comprit parfaitement l'exrlamation deLise. et lui répondit pour la faire parler :
— Certainement c'est un magistrat, car c'est lui qui véritablement va marier votre sœur; le mariage à l'église n'est qu'une formalité.
A ce mot, Lise leva un regard effraye sur Léonce et se recula doucement de lui, puis elle, baissa les yeux et répondit :
— Je sais, monsieur, qu'il y a des hommes qui pensent ainsi, mais je ne serai jamais la femme d'un homme qui ne s'engagera pas à moi devant Dieu.
— Ah ! se dit Léonce, la petite est dévote. Mais elle est si belle !... encore un essai.
— Et ce serment, dit-il, ne vous engage pas à grand'chose, car celui qui vous obtiendra jamais, fera tout ce que vous voudrez.
LE SILCXE. —I
— Je l'espère bien, dit Lise d'un ton mutin.
— Ah! reprit Léonce, vous êtes despote.
— Oh oui ! lit-elle en reprenant toute sa jeune insouciance.
— Mais savez-vous que c'est mal ? lui dit Léonce.
— Qu'est ce que cela vous fait ? réplirçua-t-elle en lui riant an nez, ce n'est pas vous qui aurez à en souffrir,
— Cela ne n'empêche pas de plaindre celui que vous tyranniserez un jour, répartit Léonce en riant' aussi.
— Mais je crois qu'il ne s'en plaindra pas, ça me suffiL
— Vou< l'a-t-il déjà dit?
— Non, mais j'en suis sûre.
— 11 vous aime donc bien ?
— Qui ça ? dit Lise d'un air tout étonné.
— Mais ce futur époux, ce futur esclave, qui sera si heureux de sa chaîne.
— Est-ce que je le connais ?
r— Mais vous disiez que vous étiez sûre...
— Ah ! dit Lise, je suis sûre que je l'aimerai bien, monsieur, je suis sûre qu'il sera un honnête homme, et comme je se^ai une honnête femme, j'espère qu'il sera heureux.
Ceci fut dit d'un ton si sincère et si vrai, que Léonce crut à la foi de cette jeune tille, et lui dit avec conviction : ,-— Vous avez raison, il lésera.
— Ah ! fil Lise en se levant, voilà votre magistrat. Le maire entra, et la cérémonie commença.
Le maire lut aux futurs conjoints les articles du code qui pourvoient à leur bonne intelligence ; ils jurèrent de s'y soumettre, déclarèrent s'accepter l'un l'autre, et on passa dans le bureau particulier où se donnent les signatures.
Signer un registre semble une action bien aisée, et cependant il arriva que ce fut un petit événement où Léonce se fit remarquer par Lise, et toujours d'une façon peu avantageuse. QiiawMvs deux époux et leurs ascendans eurent signé, ce fut le tour des témoins ; Léonce fit comme les autres, et sa surprime fut grande, en passant la plume à celui qui lui succédait, devoir Lise qui secouait la tête avec une petite moue de mécontentement.
Est-ce parce qu'il avait signé le marquis de Sterny? mais l'omission de son titre lui eût paru peu obligeante pour Prosper Gobillou, qui se targuait d'avoir un marquis pour témoin. Est-ce qu'il avait signé avant son tour, ou pris plus de place qu'il ne fallait?
Sterny restait fort intrigué, lui qui se croyait tout le savoirvivre d'un homme du monde, d'exciter le mécontentement d'une petite fille» de Jjoutique. et il voulait savoir en quoi il avait failli à ses yeu'x. Cela lui semblait amusant. Pour cela il demeura debout près du bureau, en regardant tantôt Lise, tantôt ceux qui signaient après lui, et qui lui semblaient faire absolument comme il avait fait, sans que la jeune fille le trouvât mauvais ; mais lorsque ce fut le tour de Lise de signer, elle lui fit comprendre, combien il avait été inconvenant. En effet, lorsque le commis lui présenta la plume, elle s'arrêta, en disant d'une voix tant soit peu moqueuse :
— Pardon, que j'ô'.e mon gant.
Et le gant ôté, elle signa avec la main la plus fine et la plus blanche...
Léonce comprit; il avait signé la main gantée. Signer un acte de mariage avec un gant I Est-ce qu'on prête serment devant la justice avec un gant ! Léonce y pensa et se dit:
— Ces gcns-làont de certaines délicatesses de bon goût. Que fait un gant de plus ou de moins à la sainteté d'un serment ou à la signature d'un acte? Rien sans doute. Et cependant il sembleLqu'il y ait plus de sincérité dans cette main nue qui se 1ère devant Dieu, ou qui appose le seing d'un homme en témoignage de la vérité. C'est un de ces imperceptibles sentimens dont on ne peut se rendre un compte exact, et qui existent cependant. «
Léonce y réfléchissait encore, lorsqu'on se mit en ordre
FP.EDERIC SOULIE.
pour sortir. Monsieur Tirlot, garçon d'honneur, et par conséquent grand maître des cérémonies, était descendu pour faire avancer les voilures; Léonce crut donc pouvoir offrir de nouveau son bras à Lise. Elle le prit d'un air peu charmé, mais sans faire attention qu'elle avait oublié de remettre son gant ; et voilà Léonce qui marche à coté d'elle, la télé baissée, les yeux attachés sur cette main charmante doucement appuyée sur son bras.
Au premier aspect, Lise lui avait semblé une belle jeune fille; mais tout en lui accordant de prime-abord une beauté éblouissante de jeunesse et de fraicheur, il n'avait pas pensé qu'elle possédât tous ces déiails de grâce privilégiée par lesquels les femmes du monde se vengent d'être pâles, maigres et fanées ; il considérait cette main si soyeuse et si effilée, comme une rareté précieuse, égarée parmi des Auvergnats, et peu a peu ses yeux s'arrêtèrent sur un anneau passé à l'index, et portant une petite plaque en or. Sur celte plaque était frayée en caractères imperceptibles une devise queLéonce s'obstinait à vouloir déchiffrer. 11 y mettait une telle attention qu'il ne s'aperçut pas qu'ils étaient arrivés, et que l'on montait en voiture. 11 sembla que Lise ne fût pas absorbée dans une si profonde contemplation, car ces jolis petits doigts que Léonce admirait si assidûment, s'agitèrent d'impatience, et unirent par battre sur le bras de Léonce un trille infiniment prolongé.
A ce moment Léonce regarda Lise ; au mouvement qu'il fit pour relever sa tête, elle le regarda, mais d'un air si moqueur, que Sterny ne voulut pas être en reste et lui dit :
11 parait que mademoiselle est grande musicienne ?
Et pourquoi ça? fit Lise avec une petite mine de dédain.
C'est que vous venez de jouer sur mon bras un galop
ravissant.
Lise rougit ; mais cette fois avec un embarras pénible ; elle retira brusquement son bras nu du bras de Léonce, et, ne sachant plus ce qu'elle faisait, ni ce qu'elle disait, elle balbutia et dit à demi-voix :
— Oh 1 pardon, monsieur, j'ai oublié de mettre mon gant.
— Comme moi, j'ai oublié de l'ôter, repartit Sterny. Vous voyez que tout le monde peut se tromper.
Lise ne trouva rien à répondre ; le marche-pied d'une voiture était baissé devant elle, elle y monta rapidement, si rapidement, que Léonce put voir le pied le plus étroit, le plus cambré, s'attachent gracieusement à la cheville la plus mignonne. Sterny eut envie de se placer près d'elle, mais il eut le bon esprit de ne pas le faire. Sans s'en apercevoir, Lise était montée dans la voiture de Léonce; il se retira en disant vivement au valet de pied :
— Fermez et suivez les autres voitures, et il s'élança tout aussitôt dans un remise où se trouvait madame Laloine.
— Eh bien 1 s'écria la mère, et Lise, qu'en avez-vous fait?
— Je l'ai mise en voiture.
— Avec qui ? demanda la prudente mère.
— Hélas! toute seule, madame.
— Comment, toute seule...
— Oui, madame, elle a monté sans s'en apercevoir, je crois, dans ma voiture
— Ah ! fit madame Laloine ; je ne sais pas ce qu'elle a ; elle est tout ahurie depuis ce matin.
— C'est mon coupé, ajouta modestement Léonce; il n'y a que deux places et je n'ai pas osé...
Madame Laloine remercia Léonce de sa retenue par un salut silencieux et solennel, et ajouta :
— Elle va bien s'ennuyer toute seule.
Léonce eut une idée secrète qu'elle ne s'ennuierait pas.
En effet, Lise fut d'abord étonnée de se trouver seule ; mais elle en profita pour se remettre de l'embarras où l'avaient jetN les paroles de Léonce; et, répondant aux réflexions qu'elle faisait comme aux observations qu'on lui adressait, elle secoua sa jolie tête en disant :
— Eh bah ! qu'est-ce que ça me fait ?
Cela dit, elle se mit à examiner ce splendide carrosse tout doublé de salin, tout orne de glands de soie et dont le balancement était si sourd et si doux. EUe s'assit d'un cùlé et de
utre pour sentir la molle flexibilité des coussins, leva a
moitié une glace pour en admirer l'épaisseur, et se mit à sourire d'aide de se trouver la.
Alors cle se rappela qu'ainsi devaient être faites les belles voilures de ces grandis dames qu'elle voyait courir clans les Champs-Elysées; et sans penser qu'elle pouvait en occuper une aussi bien que la plus noble d'entre elles, elle se laissa aller à imiter le nonchalant abandon avec lequel elles s'aecetent dans un coin de leur équipage.
La folle enfant s'y ploya comme elles, à demi-couchée, pressant de sa fraîche joue et de ses blanches épaules cette soie dont la souplesse la caressait si doucement, se prêtant avec un mol affaissement aux mouvemens de la voiture, clignant des yeux pour regarder d'en haut ces pauvres gens à pied qui tournaient la tète pour la voir. Puis, comme apercevant au loin quelqu'un de sa connaissance, se mordant douce ment la lèvre inférieure à travers un lin sourire, et balançant imperceptiblement la tête pour adresser un salut intime au beau cavalier qui passe ; et, dans cette petite fantasmagorie improvisée, il se trouva que le beau cavalier fut Léonce Sterny.
En effet, quel autre que le beau lion Lise pouvait-elle faire passer sur un beau cheval anglais, courant avec grâce à côté d'elle ? Ce n'était certainement pas monsieur Tirlot, qu'elle avait vu tomber d'àne dans une partie de Montmorency. Ce fut donc ù Sterny qu'elle adressa son plus doux soutire, son plus doux regard, comme s'il passait devant elle.
Mais comprenez quelle dut être sa stupéfaction quand elle aperçut véritablement le visage de Léonce, mais immobile, mais à pied, et lui offrant la main pour descendre de voiture. Elle tressaillit d'abord de se voir ainsi surprise dans ce nonchalant abandon, comme un enfant qui a pris une place qui ne lui appartenait pas ; et puis, quand Léonce lui dit en l'aidant à descendre :
— Qui donc saluiez-vous ainsi d'un si doux regard et d'un si doux sourire ?
Elle eût voulu se cacher bien loin, honteuse et toute troublée. Aussi ce fut tristement et lentement qu'elle entra dans l'église, et Léonce put remarquer qu'elle prit peu de part à la cérémonie qui eut lieu. Lise ne regarda pas du coin de l'œil la ligure de la mariée, ni la tenup embarrassée de l'époux; elle ne suivit pas curieusement l'anneau pour savoir s'il passerait la seconde phalange qui prédit la soumission ; Lise pria, et pria sincèrement pour elle. On eût dit qu'il y avait un remords dans ce jeune cœur, et qu'elle demandait a Dieu un vrai pardon de sa faute.
Dieu le lui accorda ; car à la fin elle se releva calme, heureuse, forte; et au monent où on passa dans la sacristie, elle se tourna vers Sterny, qui l'observait avec une attention marquée, et sans paraître s'en apercevoir, elle marcha à lui, prit son bras, et lui dit d'un tout autre ton que celui dont elle avait parlé jusque Là :
— Tout ceci vous ennuie sans doute beaucoup, monsieur ?
— M'ennuyer ! et pourquoi ?
— C'est parce que cela vous dérange de vos habitudes et de vos plaisirs ; mais vous allez bientôt être délivré.
Jusque-là Sterny, malgré les sollicitations de Pros billouetde monsieur Laloine, avait gardé in petto la - lution de ne pas rester une minute après la signature à Toute la grâce, toute la beauté de Lise même, en l'oc3uuanl beaucoup, ne l'avaient pas décide à braver l'ennui d'une noce bourgeoise; car il avait parfaitement compris que cela ne le mènerait a rien, qu'a avoir admiré quelques heures de plus cette belle enfant.
Mais il lui sembla que la phrase de Lise était une espèce de congé qu'on lui donnait ; il pensa donc, et justement, que ce n'était pas lui qui serait délivre d'un ennui, et il nevoulut pas accepter cette manière d'être évincé ; aussi répondit-il a
Lise
LE LION AMOUREUX
— Je n'éprouve aucun ennui, mademoiselle, à faire une chose convenable et qui parait avoir été désirée par Prosper et l»i être agréable ; si elle ne l'est pas pour tout le monde, ce n'est pas moi qui me suis trompé, c'est votre beau-frère, et c'est lui que vous devez gronder de ma présence.
Cette fois encore, Lise fut vivement contrariée de s'élre attiré celte admonestation, faite avec une politesse sérieuse et à laquelle elle ne put rien répondre, car Léonce la salua aussitôt et se relira dans un coin delà sacristie. Lise se cacha parmi ses jeunes compagnes, n'écoutant point leurs eaquetages à mi-voix ; elle était tout absorbée dans ses pensées, quand »ne autrejeune lille lui poussa vivement le coude en lui disant :
— Regarde donc!
Elle regarda, et vit Léonce qui signait.
— Il a ùté son gant, ajouta la jeune tille avec un petit accent de triomphe, comme pour féliciter Lise du succès de la leçon qu'elle avait donnée au beau marquis.
Léonce, qui avait entendu l'exclamation, leva les yeux sur Lise et rencontra son regard qui avait quelque chose d'inquiet.
Lise sentit comme par un indicible instinct qu'il se passait entre elle et ce jeune homme quelque chose qui n'eût pas du être ainsi , et lorsque ce fut son tour de signer, ses yeux étaient pleins de larmes, sa main tremblait, et quand sa mère, qui était près d'elle, lui demanda ce qu'elle avait :
— Rien, rien, dit-elle; une idée.
Et profitant de l'alarme qu'elle avait causée à sa mère, elle s'attacha à son bras.
— Prends-moi dans ta voiture, maman ! lui dit-elle avec l'accent d'un enfant qui a peur et qui demande protection.
— Viens ! viens ! ma pauvre Lise, lui dit sa mère en l'embrassant et en l'entraînant dans un petit coin, tandis que les hommes graves de l'assemblée souriaient entre eux d'un air capable, que les jeunes gens regardaient sans rien comprendre, et que Léonce se disait dans son coin :
. — Certes, je reviendrai pour le dîner et le bal.
Tout le monde descendit, et Lise regarda Sterny remonter dans sa voiture. Le cocher, humilié d'avoir été si longtemps en mauvaise compagnie de remises, se mit à faire piaffer les chevaux de façon à faire craindre qu'il n'allât tout briser, puis disparut avec rapidité. Lise poussa un gros soupir, et remontant en voiture, elle se trouva à son aise pour la première fois depuis la matinée, et se mita parler de la belle toilette qu'elle allait faire pour la soirée. Mais au milieu de cette importante discussion, elle porta tout-a-coup la main à son cou.
— Ah ! mon Dieu ! j'ai perdu mon médaillon ; mon Dieu ! mon Dieu! je l'avais, j'en suis sûre.
— Il est peut-élre tombé à la mairie, peut-être tombé dans l'église, peut-être dans une voiture.
— Ah! dit Lise, pourvu que ce ne soit pas dans celle de monsieur de Sterny.
— Et pourquoi ? lui dit sa mère ; il le trouvera et nous le rapportera.
— 11 revient donc?
— Il nous l'a promis.
Lise ne répondit pas; mais elle redevint triste, ne parla plus et pensa que sa toilette, dont elle avait d'abord été si ravie, n'était peut-être pas si charmante qu'elle l'avait pensé. Mais Lise n'était pas d'un âge et d'un caractère à ce qu'une pareille préoccupation durât bien longtemps, et à peine étaitelle dans la maison qu'elle avait jeté de coté toutes ces craintes vagues, et qu'elle s'était écriée : i
— Ah ! mais non ! je veux être gaie aujourd'hui.
Et sans qu'il fût besoin de plus longs raisonnemens, elle se délivra de la pensée du beau marquis, et se promit bien de s'amuser à son nez, et comme s'il était un jeune homme tout comme un autre.
Quant à Léonce, dès. qu'il fut seul, il hésita de nouveau ù reparaître â la DOCfl
Quelque bonne opinion qu'il eût de lui-même, il comprenait bien qu'il n'y avait rien a faire en ce jour pour lui pies de «elle, pt-titc lille, et ce jour ne pouvait pas avoir de lendemain. Qu'irait-il fairr dans cette famille de plumassiers ? et si on
n'osait le mettre à la porte, de quel air l'y recevrait-on?
Décidément, tout cela n'avait pas le sens commun; et ce qu'il avait de mieux à faire, c'était d'écrire, en rentrant chez lui, un billet d'excuse, et de dîner à six heures au café de Paris, au lieu d'aller au Cadran-Bleu, où se faisait la noce.
Mais ce juste raisonnement n'arrivait à l'esprit de Sterny qu'a travers l'image de Lise, et celte image était si charmante !
Il serait difficile de dire tous les rêves qHi passèrent par la tête du lion à mesure qu'il se rappelait cette précieuse beauté; se faire aimer de celte belle lille, l'enlever à sa famille, se battre contre quelque frère inconnu, subir même un procès scandaleux contre sa famille, faire p'arler de lui dans les journaux, être condamné pour séduction par les tribunaux et être absous par le monde, à qui une si merveilleuse beauté rendrait un pareil crime excusable, trouver dans cette passion une renommée à désoler tousses amis, tout cela le tentait grandement ; mais presque aussitôt il mesurait les obstacles, comptait les difficultés insurmontables, et rejetait bien loin pareille idée, non comme coupable, mais comme impossible.
Enfin, il en était venu à s'arrêter au parti pris de ne pas y retourner, quand il aperçut, sur le coussin de sa voiture, une petite plaque d'or suspendue a un mince cordonnet de cheveux. Cette plaque était en tout pareille à celle que Lise avait à sa bague ; elle portait comme elle une devise, et cette devise était:
Ce qu'on veut on le peut
A ce moment, le lion se posa en face de lui-même, et se trouva tout-à-fait méprisable et sans portée.
Quoi ! une petite fille de la rue Saint-Martin osait se donner pour devise : Ce qu'on veut on le peut, et lui, lion, ne se sentait la force ni de vouloir ni de pouvoir.
— Pardieu! se dit-il, je voudrai et je pourrai I
Et pour s'encourager dans cette noble résolution, il se rappela toutes les femmes qu'il avait prises d'assaut ou enlevées à ses amis.
Cependant, toute récapitulation faite, il trouva qu'aucun des moyens avec lesquels il avait réussi jusque-là ne pouvait être démise dans sa nouvelle entreprise, et qu'il lui fallait trouver tout autre chose.
Sur ces entrefaites, il arriva chez lui, où il trouva installés quatre ou cinq de ses amis, discutant très chaudement sur Finconslitulioualité de l'admission des chevaux du gouvernement dans les courses du Champ-de-Mars.
L'arrivée de Sterny mit lin à la discussion.
A son aspect, le gros beau Lingart, le pédicure dont nous avons parlé, s'écria en se rengorgeant dans sa cravate :
— Eh bien?...
— Eh bien! j'ai perdu, repartit Aymar de Rabut, le lion artiste.
— Comment diable! ajouta Marinet, le fils du potier, comment diable aussi vas-tu parier quelque chose, contre ce gros agioteur? tu sais bien qu'il a l'instinct des bonnes affaires, et. qu'il suffit qu'il touche à la plus mauvaise pour qu'elle tourne à bien dès qu'il y a quelque chose à gagner pour lui.
— Mais oui, je suis assez heureux, dit Lingart d'un air qui voulait dire je suis assez habile, et en ramassant du bout de sa langue les quelques poils de barbe qui avoisinaient le coin de sa bouche.
— De quoi s'agit-il donc? dit Sterny.
— Il s'agit, dit Lingart, que nous dînons au Rocher-de-Cancale, et que c'est Aymar de Rabut qui nous traite.
— Il y a donc eu pari? dit Léonce, qui pointa les oreilles comme un cheval de bataille qni entend la trompette.
— Oui, dit Aymar de Rabut, je ne sais pas comment cela s'est fait, j'ai soutenu pendant une heure que tu t'ennuierais à crever à ton mariage, qu'hommes et femmes l'assommeraient, et au bout du compte il s'est trouvé que c'est moi qui ai parié que tu te laisserais empêtrer par les familles des futurs, et que tu resterais au diner et au bal, et c'est Lingart qui a parié que tu reviendrais.
— Mais quand je te dis, s'écria Marinet, que si tu allais lui réclamer cent louis, et qu'il ne voulût pas les payer, il te prou-
FREDERIC SOULIE
verait, clair comme deux et deux font quatre, que tu lui dois dix mille francs!
— Ah, bah! dit Lingarl, vous trouvez donc qu'il est très clair que deux et deux font quatre?
On le regarda comme s'il disait une bêtise. Mais il ajouta avec une arrogance de sottise si prodigieuse, qu'il stupéfia l'assemblée :
— Eh bien ! faites-moi le plaisir de me prouver que deux et deux font quatre!
— Ceci, mon cher, c'est de l'Odry tout pur.
— C'est si peu de l'Odry, que j'offre de parier vingt-cinq louis qu'aucun de vous ne me prouve que deux et deux font quatre.
— Pardieu ! dit Aymar de Rabut, cela n'a pas besoin d'être prouvé; cela est, parce que..^
Il s'arrêta, et Lingart reprit d'un air triomphateur :
— Eh bien! pourquoi cela est-il?
Il attendit une réponse qui ne vint pas, et reprit doctoraleraent :
— Va commander noire dîner, et...
— Et que ce soitsplendide, dit Slerny en riant; car c'est Lingart qui paie.
— Comment ça? fit le spéculateur.
— Parce qu' Aymar a gagné. Je retourne au dîner, et je reste au bal.
— C'est pour me faire perdre ! dit Lingart.
A ce mot la conscience de parieur de Sterny se troubla, et il réfléchit.
Et puis il dit:
— J'annule le pari.
— Peurquoi donc?
— C'est tfne lorsque je suis entré ici, je n'étais pas bien sûr de ce que je ferais, et je ne sais pas encore ce que j'aurais fait, si vous ne m'aviez pas parlé du pari.
— Et quelle est la raison qui t'a décidé touY -coup?
— Rien. Seulement je ne puis pas faire autrement.
— Pourquoi ça? dit Lingart.
— Ah! ceci, répliqua Sterny, ne peut pas plus se prouver que deux et deux font quatre.
— Cependant, vous vous l'êtes prouvé a vous-même, puisque vous en doutiez.
— Ah ça! dit Sterny, vous devenez horriblement ennuyeux, Lingart, avec votre manie 9s dissertation.
— Il s'exerce pour la chambre des députés, dit Marinet. Lingart, qui venait de dépenser 50,000 francs pour avoir
trois voix, se mordit les lèvres et lit semblant de hausser les épaules, et l'on se mita plaindre Slerny, qui se laissa faire de la meilleure grâce du monde et sans trop écouter tant qu'il ne s'agit <;ue de lui. Mais il arriva que la conversation se promenant au hasard sur les occupations journalières de ces messieurs, on parla d'une petite tille qui s'était montrée la veille dans les coulisses de l'Opéra, et que l'on avait proclamée délicieuse.
Delà on entra dans tous les détails de cette jeune beauté, que Sterny avait lui-même fort applaudie; et, par un retour assez ordinaire sur ses souvenirs, il se trouva que cet éloge tourna au profit de Lise : qu'admirait-on, en effet, à côté de cette parfaite beauté? un visage à peu près joli, des nia'ns à peu près élégantes, une tournure faite, un pied cruellement emmaillotté pour paraître petit, tandis que chez Lise tout était vraimsnt parfait, sincèrement beau. La plumassière devenait .1 chaque instant plus charmante dans l'esprit de Léonce, et par une autre coïncidence il se prit à se repentir des idées vagues de séduction qu'il avait eues contre elle; car le lien artistique Aymar s'écria au milieu de la conversation :
— Ah ça! Lingart, j'espère que vous laisserez celte petite fille tranquille.
— Oui, dit le gros beau, oui, jusqu'à ses débuts.
Ceci prit sans doute dans la physionomie de Lingart un sens très particulier, car Sterny en éprouva un mouvement de dégoût. Il nous serait difficile d'expliquer le mystère de cette phrase; mais Léonce réfléchit que s'il trouvait odieux qu'on remit la perte d'une fille de théâtre a un temps marqué d'avance pour qu'elle valût mieux la peine d'être perdue, il était
bien autrement coupable, lui, de méditer celle d'une enfant qui au moins ne bravait pas le danger. Mais il arriva à Léonce ce qui arrive aux gens qui ont la conscience facile : il se persuada si bien qu'il ne réussirait pas, qu'il se crut permis de tenter sans trop de scrupules.
Bientôt après, on le laissa; et comme six heures sonnaient. Sterny entrait au Cadran Bleu.
L'amour est une belle passion pour les conteurs comme nous; il a cet avantage excellent, qu'on peut le faire aller de l'allure qu'on veut, sans que personne ait à vous demander compte de la vraisemblance de ses actions.
C'est en amour surtout que le plus invraisemblable est le plus vrai; passions soudaines et irrésistibles qui éclatent dans le cœur à l'aspect d'un être inconnu, comme la lumière à qui Dieu ordonna d'être, et qui fut; passions lentes et fortes qui pénètrent dans l'âme par une progression imperceptible, comme la chaleur dans le métal, sans qu'il y ait une différence sensible entre la minute qui précède et la minute qui suit, jusqu'à ce que tous deux soient devenus brùlans, de glaces qu'ils étaient ; et celles qui vont par sauts et par bonds, s'elançant follement en avant, puis reculant avec timidité; et celles qui louvoient obscurément, et celles qui marchent à genoux, et celles qui s'imposent: toutes vraies dans leurs plus grands écarts, dans leurs contradictions ies plus manifestes.
Tout cela, entefidez-vous bien, sans tenir compte des caractères, pliant les plus rudes, redressant les plus faibles, tyrannisant les plus impérieux...
Or, voilà pourquoi Léonce était retourné au Cadran-Bleu.
Lorsqu'il entra, personne n'était arrivé que le nouveau marié et M. Laloine qui venaient activer les apprêts du fes tin. Prosper voulut d'abord laisser Sterny dans la compagnie de monsieur Laloine; mais Léonce les pria si instamment l'un et l'autre de ne pas s'occuper de lui, qu'ils allèrent à leurs affaires.
Il demeura donc seul dans le salon attenant à la grande salle du festin, tandis qr.e le beau-père et le gendre allaient donner un coup d'oeil à la salle de bal. Mais en vérité, nous dira-t-on, est-ce bien Léonce de Sterny dont vous nous parlez, un lion qui sait tout l'avantage d'une entrée attardée, qui arrive avant l'heure de se mettre à table, comme un courtaud de boutique, ou un homme de lettres invité chez un grand seigneur? Vraiment oui, c'est Léonce Sterny, un des plus furieux de sa bande; et savez- vous ce qu'il l'ait pendant que les botes sont absens? il tourne autour de la table en lisant chaque carte pour savoir où il sera placé; et lorsqu'il voit qu'on l'a mis entre madame Laloine et nue dame inconnue, il change la place de son nom pour voler celle de monsieur Tirlotet se trouver à côté de Lise.
Regardez-le bien, tremblant de peur d'être surpris au milieu de sa substitution, comme un enfant qui nul le doi^t dans un plat de crème pour savoir si elle sera bonne; voyezle, se retournant tout-à-coup vers le mur lorsqu'entre un garçon, et paraissant très occupé à admirer une vieille gravure d'Enée emportant son père Ain bise. puis, lorsque le garçon est sorti, achevant son habile manœuvre qu'il eût trouvée de la dernière sottise s'il l'avait lue le matin dans un feuilleton.
Cependant il a réussi, et le voilà tout inquiet du succès de sa ruse.
Monsieur Laloine entre et veut inspecter une dernière fois la distribution des cartes, et aussitôt Léonce s'approche et lui parle plumes d'autruche cl marabouts; Prosper parait et veut s'assurer que tout est en règle, et 1 éonce l'interpelle et s'échappe jusqu'à lui faire de mauvaises plaisanteries sur le trop de fatigue qu'il se donne en un pareil jour.
Il cause, il parle, il rit! Il demande du tabac à monsieur Laloine, qui le trouve charmant il se moque avec lui de l'air affairé de Prosper; il l'envoie donner la main aux daines qui descendent de la voilure qui vient de s'arrêtera la porte ;
LE LION AMOUREUX
Prosper y court.: c'est un monsieur et une dame qui demandent un c ibinetfptrticulier. Prosper revient, et Sterny lui fait une tirade morale sur les cabinets particuliers.
A qui en a-t-ïl ? que veut il? Je vous le disais bien, qu'en amour rien n'est vraisemblable ; car voilà notre lion qui se donne beaucoup de peine pour quelque chose; eh! pourquoi, mon Dieu ! pour s'asseoir à oôté d'une petite tille.
Comme le succès absout les plus mauvaises actions, et presque le ridicule, Léonce a donc eu raison, car it a réussi.
Tout le monde arrive: on se salue, on se parle, il faut faire servir; c'est l'affaire de Gobiilou, tandis que monsieur Laloine est obligé de rester au salon pour accueillir les invités. Mais Lise doit être curieuse; elle voudra sans doute savoir où elle sera assise, et elle s'en étonnera. Voilà donc le lion qui se place entre la porte qui ouvre du salon dans la salle à manger, bien assuré que Lise n'osera pas passer devant lui ; car, au moment où elle est arrivée avec sa mère et sa sœur, madame Laloine a dit très gravement à Sterny :
— Eh quoi ! déjà arrivé, monsieur le marquis? Et celui-ci lui a répondu, en regardant Lise :
— C'est assez d'une faute en un jour.
Lise, arrivée toute rayonnante et flère, sentit le reproche et se retira avec humeur dans un coin du salon. Jamais personne ne lui avait gâté un plaisir avec tant de persévérance que monsieur Sterny, et pour si peu de chose.
Léonce lui parut insupportable. Aussi, se passa-t-il une petite comédie fort amusante lorsqu'il fallut s'asseoir autour de la table. Léonce, qui connaissait sa place, en prit le chemin et s'installa derrière sa chaise, tandis que Lise cherchait de l'autre côté.
— Là-bas ! lui cria Prosper en lui désignant le coté où était Léonce, qu'il fut très surpris de trouver au bout de son doigt.
Prosper échangea un regard avec monsieur Laloine, qui pinça les lèvres d'une façon qui voulait dire :
— Mon gendre est un sot.
D'un autre enté, madame Laloine, qui comptait sur le voisinage du marquis, regardait monsieur Tirlot d'un air ébahi, tandis que celui-ci, lier de la place d'honneur qu'on lui avait donnée, s'y installait d'un air superbe.
Lise s'avançait timidement, ne sachant quel parti prendre, car elle avait vu tout cet imperceptible dialogue de regards; quant à Léonce, les yeux fixés au plafond, il ne voyait rien, ne regardait rien, il était tout-à-fait étranger à ce qui se passait.
Cet embarras finit cependant, car il entendit monsieur Laloine dire à sa tille :
— Voyons, Lise, va donc t'asseoir.
L'inflexion dont ces paroles furent prononcées annonçait une résignation forcée à la maladresse de Gobilloù, et Léonce crut que tout le monde s'en prenait à Prosper. Mais lorsqu'il dérangea sa ohaise pour faire place à Lise, elle le salua d'un air si sec, qu'il vit bien qu'elle avait compris que son beaufrère était innocent de cette faute.
A la première phrase qu'il essaya, Léonce reconnut que Lise était déridée à ne lui répondre que par monosyllabes; mais il avait deux heures devant lui, et c'était plus qu'il n'en fallait pour venir à bout de cette résolution.
D'abord, il laissa la pauvre enfant se remettre et prendre confiance, et pour cela, il ne s'occupa point d'elle. Mais il devint d'une attention extrême pour le gros monsieur qui était placé de l'autre coté delà jeune fille, et qui n'était rien moins que l'honorable mercier qui l'avait interpellé le matin sur la question des sucres.
Sterny reprit intrépidement la discussion, qui était forcée de passer de\ant ou derrière la jeune tille, mais de façon à ce qu'elle n'en perdit pas un mot. Il y avait de quoi ennuyer un député lui-même. A la fin Lise ne put s'empêcher de laisser voir toute son impatience par de petits tressaillemens très significatifs. Mais Sterny fut impitoyable; il continua en s'échaufl'ant si bien, et en échauiranl si fort son interlocuteur sur le rendement et l'exercice, que monsieur Laloine, qui les vit parler avec cette chaleur, s'écria :
— De quoi parlez-vous donc, messieurs?
— De canne et de betterave, repartit Lise d'un air piqué. — Ah !... fit monsieur Laloine; et satisfait d'une'conversa-
tiofi s; vertueuse, il pensa à autre chose.
Mais le moment était mal pris; car, tout aussitôt Sterny, espérant que c'était le moment d'engager l'attaque, s'adressa à son interlocuteur, et lui dit :
— En vérité, monsieur, je crains que nous n'ayons beaucoup ennuyé mademoiselle; nous reprendrons notre discussion plus tard.
— Très volontiers, fit le mercier qui s'aperçut qu'il avait laissé passer presque tout le premier service sans y toucher, et qui voulut réparer le temps perdu.
Cependant Lise ne fit aucune observation, et le gros mercier reprit entre deux bouchées:
— N'est-ce pas, mademoiselle Lise, que votre mère a raison, que les hommes ne sont plus galans? Ainsi, nous voilà deux cavaliers à côté d'une jolie femme, et nous ne trouvons rien de mieux que de parler de mélasse, au lieu de lui dire de jolies choses. Mais moi je suis excusable... un papa... j'ai oublié; tandis que monsieur, qui est un jeune homme, doit en avoir beaucoup à débiter.
— Trouve donc de jolies choses, animal ! pensa Léonce, qui, ne sachant que dire, et voyant la petite moue de dédain de la jeune fille, finit par lui offrir à boire.
Elle accepta et le remercia, et la conversation n'alla pas plus loin.
— Allons, se dit le lion, je deviens bête comme un pavé. Je parierais que M. Tirlot s'en tirerait mieux que moi.
Alors il tenta un effort désespéré, mais des plus vulgaires. Il lui fallut parler de lui pour qu'elle s'en occupât, et il lui dit:
— Vraiment, mademoiselle, je suis bien malheureux!
— En quoi donc, monsieur?
— Voilà deux fois seulement que j'ai l'honneur de vous voir, et j'ai déjà trouvé le moyen de vous déplaire trois ou quatre fois.
— A moi, monsieur? dit Lise d'un air étonné.
— A vous, d'abord ce matin en arrivant trop tard; à la mairie en n'étant pas mon gant; ici peut-être, ajouta-t-il tout bas, en arrivant trop tôt... et...
Allons donc, noble lion, pour ne pas avoir voulu cette fois jouer au lin, vous avez réussi. Lise avait compris en effet ce qu'il voulait dire.
— Et ?... lui dit-elle en le regardant.
— Et, ajouta Léonce avec une vraie expression de jeune homme, et en volant la place de monsieur Tirlot.
Lise rougit, mais en souriant.
D'abord,dle avait deviné juste, ce qui la flattait., et puis le marquis avait fait pour être près d'elle un tour d'écolier, et cela la flattait encore; mais cette fois il y avait de quoi avoir peur, car dans quel but ce beau marquis s'était-il approché d'elle'' Le sourire commencé disparut aussitôt pour faire place à un vif embarras.
Lise était trop innocente pour songera des projets de séduction ; mais en sa qualité de petite bourgeoise, en face d'un gant jaune, elle se dit : « 11 veut se moquer de moi, •> et elle prit un petit air prude et pincé.
— Vous voyez bien, dit Léonce, que je vous ai déplu.
— Ah ! mon Dieu, monsieur, dit-elle, vous ou monsieur Tirlot, c'était la même chose.
Léonce fit la grimace, l'équation était cruelle; alors il ajouta assez imperlineiument :
— Je ne crois pas.
— Ah! fit Lise, qui crut à un excès de fatuité.
Oui, dit Léonce en tournant assez bien recueil, je crois
que vous auriez préféré monsieur Tirlot. Lise ne répondit pas.
— C'est un de vos parens? dit Léonce.
— Non, monsieur.
— C'est un de vos amis?
— Non, monsieur.
— C'est donc celui de Prosper?
— Oui, monsieur.
— Tant mieux, dit Léonce, il y aura compensation, et on
FREDERIC SOULIE
pardonnera à Prosper son ami Slorny en faveur de son ami Tirlot.
— Oh ! fit Lise, vous n'êtes pas l'ami de Prosper.
— Moi, et pourquoi donc? Je l'aime beaucoup.
— Oh! ça ne fait rien.
— Je suis tout prêt à lui rendre service.
— Je n'en doute pas; mais ce n'est pas cela que je veux dire.
— Et je crois qu'il a aussi pour moi beaucoup d'affection.
— J'en suis sûre, dit Lise; mais' cependant vous savez bien que vous n'êtes pas amis.
— Mais enfin pourquoi?
— C'est que, dit Lise, vous êtes monsieur le marquis de Sterny, et lui Prosper Gobillou, plumassier.
— C'est bien mal, mademoiselle Lise, ce que vous dites-la, frt Léonce d'un air libéral.
— En quoi donc?
— N'est-ce pas dire que ce titre que je porte me rend fier, orgueilleux, impertinent, peut-être?
— Ah! monsieur.
— C'est croire que je ne sais pas rendre justice à l'honneur, à la probité de ceux qui n'ont pas un titre pareil; c'est presque me faire regretter d'être né dans ce qu'on appelle un rang élevé, comme si nous ne vivions pas à une époque où chacun ne vaut que par son mérite et ses œuvres.
Ah! lion, maître lion, qu'avez- vous fait de votre noble crinière de gentilhomme? Comment, vous voilà débitant sentimentalement des phrases du Constitutionnel, ou de mélodrame, et cela d'un ton sérieux ! Où sont donc vos amis, pour rire de vous comme vous en ririez vous-même si vous pouviez vous voir?
Mais voilà que vous prenez la chose au sérieux, car Lise vous répond d'un ton affectueux :
— Je vous remercie pour Prosper de ce que vous venez de me dire, cela lui ferait grand plaisir.
— Oh! Prosper me connaît depuis longtemps; nous avons été enfans ensemble, et il n'est pas comme vous, il ne me croit pas un dandy, un lion.
— Qu'est-ce que c'est que ça un lion? dit Lise en riant.
— Oh! reprit Sterny, ce sont des jeunes gens du monde qui se croient de l'esprit parce qu'ils se moquent de tout, qui font semblant de mépriser tout ce qui n'est pas de leur coterie, et qui n'ont pas d'autre occupation que de ne rien faire.
Le lion reniait sa religion et ses frères.
— Ahl dit Lise, je sais ce que vous voulez dire; mais je vous prie de croire que je n'avais pas si mauvaise opinion de vous, monsieur le marquis.
— Pas tout-à-fait si mauvaise; mais peu favorableYependant.
— Je. ne puis pas dire je ne sais pas dit Lise en hésitant.
— Ah! vous me devez une réponse. Quelle opinion avezvous de moi?
Lise hésita encore et finit par dire, en regardant le lion en face, avec une expression de malice enfantine :
— Eh bien ' je vous le dirai, si vous me dites pourquoi vous avez pris la place de monsieur Tirlot.
Léonce fut embarrassé; la réponse pouvait être décisive: il eut le bonheur de trouver une bêtise, et répondit :
— Je n'en sais rien.
Lise partit d'un grand éclat de rire qui fit tourner la tête à toute l'assemblée.
— Qu'as-tu donc, Lise? — Qu'avez-vous donc, mademoiselle?
Cette question arriva de tous les points de l'assemblée.
— C'est, dit Lise toujours en riant, parce que monsieur le marquis...
— Oh!... dit Léonce tout bas, en tremblant que Lise ne racontât sim espièglerie, ne me trahissez pas !
— Qu'est-ce donc? reprit-on encore.
•—Oh! ce n'est rien, répliqua-t-elle en se calmant.... une idée.
— Voyons, Lise! lui dit sa mère avec un froncement de sourcils portant avec lui tout un sermon.
— Eh! laisse-la rire, dit monsieur Laloine, c'est de soh âge. Le sérieux lui viendra assez tôt.
Il était déjà venu. Lise sentit qu'elle avait été trop loin, lorsque Léonce lui dit tout bas :
— Je vous remercie d'avoir gardé notre secret.
— Quel secret, monsieur?
— Celui de la ruse qui m'a rapproché de vous.
— Cela n'en valait pas la peine, dit-elle froidement.
— Et pourtant cela m'en a beaucoup donné, ajouta Léonce. Et tout aussitôt le voilà qui fait un tableau gai, grotesque,
amusant, de sa campagne, de ses alertes, quand il entendait du bruit à la porte. Lise l'ecoutait moitié riant, moitié fâchée, et linil par répondre :
— Et tout ça sans savoir pourquoi ?
— Oh! je le sais pourfant, dit Léonce presque ému.
— Ah!... lit Lise.
— Mais je n'ose pas vous le dire.
— Vous, à moi !
— Oui, à vous.
— Vous vous moquez de moi, monsieur le marquis.
— Si je vous le dis, m'en voudrez-vous?
— Mais, reprit Lise... je ne sais pas. C'est selon ce que vous me direz. Ah! non. ajouta-l-elle vivement, je ne veux pas le savoir.
Donc elle le savait. v
Mais ceci ne faisait pas le compte du lion; il voulait parler, ne fût-ce que pour être écouté. Il commença et dit vou bas :
— C'est que ce matin...
— Tenez ! tenez ! dit Lise en l'interrompant vivement, voilà monsieur Tirlot qui va chanter.
— Il est fort ridicule, ce monsieur, dit Léonce, très contrarié de se voir arrêté, quand il se croyait sur le point d'arriver à un commencement de déclaration.
— Ridicule ! lui dit Lise d'un air digne, et pourquoi, monsieur le marquis?
Léonce vit sa faute; il était redevenu lion à son insu; et, encore une fois embarrassé, il répondit assez brusquement :
— Je n'aime pas monsieur Tirlot.
— Et pourquoi?
— Je lui en veux.
— Mais la raison?
Léonce se mit à rire de lui-même, et se sauvant de son mieux du mauvais pas où il s'était fourré, il répliqua :
— D'abord parce qu'il est garçon d'honneur, et qu'il avait le droit de vous donner le bras ce matin.
— Ce droit ne lui a pas beaucoup profité, ce me semble, dit Lise en souriant.
— Et puis, parce qu'on l'a placé à côté de vous.
— Et il a bien gardé sa place! reprit Lise de même.
— Enfin, ajouta Léonce, parce qu'il dansera la première contredanse avec vous.
— Hélas ! il a oublié de me la demander.
— En ce cas, je la prends.
— Comment! vous la prenez?
— Oui, dit Léonce avec une tranche galté, je veux tout lui prendre; et si j'étais â côté de lui. je lui soufflerais son assiette et je lui boirais son vin.
— Ah! ce pauvre monsieur Tirlot, dit Lise en riant avec une vraie confiance.
— Nous danserons la première ensemble, n'est-ce pas }
— Puisque c'est convenu.
— Ce monsieur Tirlot, continua Sterny. emporté par le succès de sa gaité, je voudrais lui voler jusqu'à sa chanson.
— c.'esi diffioile, dit Lise, le voilà qui commence: —C'est égal, lui dit Stem] tout 'ni-, je veux lui disputer
la palme.
— Vrai?
— Vous allez voir.
Monsieur Tirlot commença; il y avait quatre couplets, auxquels ne manquaient ni la mesure, ni la rime, et qui célébraient :
i° Madame Laloine;
2° Monsieur Laloine;
LE LION AMOUREUX
5° Mademoiselle Lalùine, devenue madame Gobillou ;
4° Gobillou;
Il y en avait pour tout le monde.
Ce" furent des acclamations et des transports touchans. Monsieur Ti'rlot triomphait; Lise, était émue, elle applaudissait, elle se repentait de la contredanse qu'elle lui volait.
Mais Sterny était eu veine de bonheur, et il poussa doucement le coude à Lise, en lui disant :
— Dites que je veux chanter aussi.
Lise se leva, étendit sa jolie main, et chacun se tut, s'atlendant à quelque chanson nouvelle dite par la jeune fille. Mais quand elle réclama le silence pour monsieur le marquis, il y eut des cris d'étonnement et de félicitation pour son amabilité.
Slerny jouait gros jeu ; il pouvait être ridicule, même pour ces bourgeois; il l'était pour lui-même, elle sentit. Il se jeta tête baissée dans le danger et voulut précipiter la catastrophe:
— Pardon, messieurs, dit-il, ce n'est pas une chanson, mais un couplet qui me paraît manquer à la chanson si spirituelle de monsieur ïirlot.
Monsieur Tirlot s'inclina.
— Voyons! voyons! dit-on de tous cotés.
Et tout aussitôt Sterny se mit à chanter presque aussi fièrement que monsieur Tirlot lui-même, en s'adressaut d'abord a monsieur et à madame Laloine :
Le droit sacré de faire des heurenx Est si beau que Dieu nous l'envie !
En montrant Prosper Gobillou et sa femme :
Et comme vous, quand on en a l'ait deux, L'est bien assez, notre tâche est remplie.
A monsieur et madame Laloine, seuls :
Et cependant, ce droit que l'on bénit N'est pas, pour vous, épuisé sur la terre ;
En se tournant vers Lise :
Car en voyant Lise, chacun se dit :
Il leur reste un heureux à taire !
Oh! lion, quelle honte! Un couplet improvisé à table, à une noce de patentés ! Lion, que vous êtes petit garçon ! Pauvre lion 1
Léonce n'eut pas le temps d'y penser; car à peine le couplet fut-il achevé, que toute la table craqua d'applaudissemcns, de trépignemens, de bravos. Lise, qui ne s'attendait pas à la conclusion, cachait sa rougeur en baissant la tête; madame Laloine, tout en larmes, se leva pour venir embrasser Lise, en disant à monsieur Tirlot :
— C'est vrai, monsieur Tirlot, vous avez oublié ma Lise! Monsieur Laloine, ému, vint se mêler à ces emhrassemens,
et tendit la main a Léonce en lui disant du fond du cœur :
— Merci, monsieur le marquis ! merci ! merci !
Puis la mère le remercia, et on le félicita de tous côtés. Cela fit un moment de brouhaha où tout le monde quitta sa place, tandis que GobiHou criait :
— Au salon ! au salon! Il y a déjà du monde !
Léonce offrit son bras à Lise. Elle le prit; mais il sentit que sa main tremblait.
Elle était confuse, embarrassée; mais elle n'était ni triste ni contrariée.
— M'en voulez-vous aussi de mon couplet? lui dit Léonce.
— Oh! non, dit-elle doucement, cela a fait plaisir a mon père et à maman.
— Et a vous?
— Moi... je le trouve très joli! dit elle en baissant les yeux El elle se dégagea doucement pour aller à la rencontre d.
quelques-unes de ses jeunes amies qui étaient déjà dans le sa Ion, que monsieur et madame Laloine avaient déjà accueillies et a qui ils avaient rendu compte de la raison des applaudis semens furieux qui venaient d'ébranler le Cadran-Iileu.
— Est-ce vrai? dirent les jeunes filles à Lise en l'entrai
nant, est-ce vrai que le beau marquis a fait un couplet pour toi?
Si ceci eût été dit d'un ion d'affection, Lise eût peut-être nié; mais on fit sonner le beau marquis d'un ton si envieux, qu'elle répondit avec affectation :
— Oui, c'est vrai.
— Il parait que lu as fait sa conquête? dit une fort laide.
— Et sans doute il a fait la tienne?
— Qui sait? dit Lise, qui trouvait ses bonnes amies très impertinentes.
— Et d'abord, dit une autre, je vais me faire inviter pour toute la soirée pour pouvoir le refuser.
— Ah ! ce n'est pas la peine, fit la laide ;-ces gants jaunes, ça ne danse pas.
— Ça danse, mesdemoiselles, dit Sterny, qui s'était doucement approché en longeant un groupe d'hommes; et il offrit la main à Lise, en lui disant avec un respect profond :
— Mademoiselle n'a pas oublié qu'elle m'a fait l'honneur de me promettre la première contredanse?
— Non, monsieur, non, dit Lise en lui tendant la main. Cette main tremblait encore.
Heureusement pour Sterny qu'il avait été tellement entraîné par le charme qui émanait de cette belle enfant, et peut-être aussi par son succès, qu'il n'avait pas eu le temps de réfléchir à tout ce qu'il venait de faire. Mais il en eût peut-être été épouvanté, s'il eût eu un moment de solitude libre, pour considérer ce qu'il avait osé d' 'excentrique à ses habitudes. Le hasard en décida autrement.
L'orchestre avait donné le signal de la danse, et Sterny y prit place avec Lise.
Lise était belle, belle comme on rêve les anges avec la sainte sérénité de l'innocence et le repos candide du bonheur. Cette beauté avait ébloui Sterny, et il l'avait longtemps contemplée avec le seul plaisir des yeux, comme une oeuvre admirable qui glorifie, pour ainsi dire, la forme humaine, en montrant combien elle peut être magnifique et gracieuse.
Mais à ce moment, Lise, tremblante à ses côtés, lui parut bien plus charmante qu'il ne l'avait encore vue. Il y avait sur ce visage si pur une expression indicible de bonheur, de crainte cl d'étonnement. Il se passait dans le cœur de cette enfant quelque chose d'inaccoutumé qui la ravissait et qui lui faisait peur. Son cœur venait de tressaillir dans sa poitrine, et il lui semblait qu'il y avait en elle une partie de son être qui n'avait pas encore vécu et qui s'agitait pour vivre.
Dieu a donné deux fois cette ineffable émotion à la femme! La première fois qu'elle se sent aimer, et la première fois qu'elle se sent mère. Mais aucun pinceau, aucune plume ne peut exprimer celte exlase agitée qui resplendissait sur le visage de Lise; et Sterny, qui la regardait, s'en laissait pénétrer sans se rendre compte lui-même de l'enivrement inconnu qu'il éprouvait. Il voulut lui parler, et sa voix hésita ; elle voulut répondre, et sa voix hésita comme celle de Léonce.
Toute cette contredanse se passa ainsi entre eux, et ce ne fut qu'en reconduisant Lise à sa place que Sterny pensa qu'il allait être séparé d'elle; aussi lui dit-il to^t bas :
— Mademoiselle Lise valse-t-elle ?
— Oh ! non, monsieur, non, répondit-elle avec un balancement de tète qui témoignait que la valse était un plaisir audelà de ses espérances de jeune fille.
— Alors, reprit Léonce, je vous demanderai une autre con> tredanse.
— C'est que j'en ai promis beaucoup, reprit Lise; mais.... mais maman m'a permis de galoper.
— Ce sera donc un galop ?
— Oui, dit Lise, le premier ; mais d'ici là vous danserez avec d'autres demoiselles?
— Avec vous seule!..,
— Avec ma sœur, au moins ; je vous en prie, dit Lise d'un ton inquiet et suppliant.
— Avec la mariée? vous avez raison, repartit Léonce, je vous remercie de me l'avoir rappelé.
— Et je vous remercie d'y consentir, lui dit Lise avec un doux sourire d'intelligence.
Léonce la laissa près de sa mère et s'en alla dans un autre
FREDERIC SOULIE
salon. Malgré lui, il était heureux ! heureux de quoi? d'avoir troublé celle petite fiïlë! Pauvre triomphe pour un homme dont l'œil de lion avait fait trembler les femmes les plus intrépides et les plù'j accoutumées à rire de tout et à tout liraver, même le scandale !
Ne demandez pas à Léonce pourquoi il était heureux; il n'aurait peint su vous le dire; car cette émotion était aussi nouvelle pour lui que pour Lise, et il ne pensait ni à l'examiner ni a la combattre ; il se trouvait bien où il était, il voyait tout d'un œil bienveillant, et si parfois il ne reconnaissait pas une grâce complète daus la manière dont toutes les choses se passaient, il y trouvait une bonne foi qui le charmait : ces genslà s'amusaient sincèrement.
Il essaya de rester loin du salon où était Lise ; mais, malgré lui, il y revint et glissa son regard entre deux hommes qui barraient la porte.
Lise dansait, mais elle n'était pas à la danse ; ou elle tenait las yeux baissés, ou elle faisait glisser autour du salon un coup d'ail rapide el furtif.
Qui cherchait elle?
Léonce eut peur que ce ne fût pas lui ; mais lorsqu'il vit que depuis qu'il était là elle ne cherchait plus, il éprouva un nouveau bonheur, un bonheur si vif qu'à son tour il eut peur.
Cette peur ne pouvait rester une incertitude dans le cœur de Léonce, comme dans le cœur de Lise ; il se demanda ce qu'il éprouvait et rougit en lui-même.
— Ah ça! se dit-il, mais je fais l'enfant; je deviens fort ridicule. Leur vin frelaté m'a monté à la télé. J&suis gris, ou le diable m'emporte ! Ce n'est pas possible !
Et pour s'assurer qu'il n'était pas homme ù se laisser dominer par une émotion d'enfant, il se mita regarder Lise.
Lise dansait avec un beau jeune homme, aussi beau que le lion, d'une élégance simple, et qui parlait à sa danseuse avec une aisance parfaite, lui disant sans doute des choses assez intéressantes pour qu'elle l'éceutât avec soin , assez bien dites pour qu'elle y répondit par de petits signes d'assentiment.
A cet aspect il se passa toute une révolution dans le cœur du lion ; il se compara à quelqu'un ; il se compara à un hommequi pouvait être un marchand de cotonnade, et il trouvait que rien ne lui assurait un avantage sur cet homme.
Léonce éprouva un désappointement bien cruel, quand il vit le visage de Lise tranquille, heureux. La pauvre enfant n'avait d'autre bonheur que d'avoir aperçu le regard de Léonce attaché sur elle, que d'en éprouver une joie, une (ierté, un ravissement qu'elle ne redoutait plus, car il n'était pas à ses côtés, et le contact de sa main, le son de sa voix ne la faisaient plus trembler.
Un singulier doute pénétra dans le cœur de Sterny :
— Est-ce que cette candide enfant serait une coquette d'arrière-boulique? se dit-il.
Ali ! vraiment, c'est trop d'ambition, ma belle; vous êtes jolie, mais vos prétentions sont trop impertinentes.
Comme il pensait cela en regardant Lise, levisage deLéonce. prit une expression de hauteur et de dédain, et la douce entant, l'ayant regardé à ce moment7 fut si surprise de se voir regardée ainsi, qu'elle en devint pâle, et que ses yeux fixés sur Léonce semblèrent lui dire:
— Eh bien! qu'avez-vous ? qu'est-ce que je vous ai fait, mon Dieu ?
Et tout aussitè.1 elle n'écouta plus son danseur et se trompa trois fois en dansant.
Léonce vit tout cela et voulut voir si ce n'était pas un jeuTïl ne voulut pas qu'un homme de si sorte fut dupe d'un manège de fausse A' : è: .
En conséquence, lorsque la conlredanee fut finie, i! prit son air le plus, sûr de lui. le plus indhtérenf, le plus lion, cl
s'approchant de Lise et de sa mère, il dit à madame Laloine sans regarder Lise :
— J'ai bien des pardons à vous demander de taon étourderie, madame. En rentrant dus moi, j'ai trouvé dans ma
voilure, ce cordon de cheveux et cett-> pelile plaque d'or; ils doivent appartenir à quelqu'un de vos invites, ei j'avais oublié de vous les remettre.
Ace mot :
« Quelqu'un de vos invités, «Lise regarda Léonce comme pour lui dire : N'aviez-vous pas compris que c'était à moi ?
Mme Laloine remercia Léonce et dit à Lise :
— Tu vois bien que j'avais raison de te dire que monsieur le marquis te les rapporterait.
— Ah! ils appartiennent à mademoiselle? dit Léonce d'un ton froid, «n lui présentant ce petit bijou d'un air dédaigneux.
— Oui, monsieur, dit Lise en avançant la main pour le prendre, et en regardant Léonce comme si elle se disait :
— Est-ce que je suis folle?
Léonce le lui remit du bout des doigts.
— Donne, dit sa mère, que je le rattache à ton cou.
— Tout à l'heure, maman, dit Lise avec une impatience qu'elle eut peine à contenir.
Et elle l'enveloppa dans son mouchoir, qu'elle serra vivement dans sa main crispée.
Lise était pâle, et ses lèvres tremblaient.
Léonce fut satisfait de l'épreuve et reprit avec une politesse affectée :
— Mademoiselle n'a pas oublié qu'elle doit danser un galop avec moi ?
— Je ne sais, répondit Lise d'un ton douloureux, si maman veut...
— Avec monsieur le marquis? sans doute, dit madame Laloine.
L'orchestre joua les premières mesures d'un galop.
Lise donna sa main à Léonce; ils se levèrent et firent le tour du salon, pendant que la foule faisait place aux danseurs.
— Pourquoi, dit Sterny, n'avez-vous pas voulu remettre votre charmant collier?
— Oh! charmant, dit Lise avec effort, vous ne pensez pas ce que vous dites ; mais j'y tiens beaucoup.
— C'est un souvenir, peut-être?
— Ah! oui, répondit-elle en levant les yeux au ciel, c'est un bon souvenir.
— Et la devise écrite sur ce bijou vous le rappelle sans doute.
— Oui, monsieur le marquis, repartit Lise avec une douce dignité.
— Ce qu'on veut, on le peut, dit cette devise.
— Oui, monsieur le marquis, ce qu'on veut on le peut, répéta Lise avec un soupir mal étouffé.
— C'est avoir une grande confiance en sa propre force, que d'adopter une pareille devise, ajouta Léonce.
— Jusqu'à présent elle ne m'a pas manqué, et j'espère qu'elle ne me manquera pas, répondit Lise avec une émotion extrême.
— En avez-vous besoin?
— Nous ne dansons pas, monsieur, dit Lise.
Léonce enlaça la belle enfant dans un de ses bras, et prit dans sa main la main où elle tenait ce talisman.
Ils danse rent ainsi, lui, la dévorant du regard; elle, les yeux baissés, le visage sérieux.
Tout-à-coup une larme quitta les paupières de Lise et descendit sur sa joue. Léonce éprouva un saisissement douloureux, et, entraînant Lise dans une petite pièce Où se trouvait une table de bouillotte, il lui dit :
— Je, vous ai offensée, mademoiselle:'
— Non, monsieur, non.
— Mais pourquoi pleurez-vous?
— Mais je ne pli are pas. monsieur.1
— Écoutez, mademoiselle, lui dit. Léonce avec un accent plein (ie franchise, je ne sais ce que 'j'ai | u faire ou dire qui vous ail blessée; mais si cela m'est arrrive malgré moi, je vous
LE LION AMOIRKUX.
en demande pardon, ri je vous jure qu'un Ici dessein é:ait loin de mon eu tir.
Lise le regarda attentivement et répondit avec un ii isi'j sourire :
— Oh ! mon Dieu, tenez, monsieur, ne faites pas attention à ce que je dis ni à ce que. je fais. Voyez-vous, c'esl qu'étant enfant j'étais toujours si faible, si soEffranle, qu'on m'a laissé tous mes défauts, et parmi ceux-là il f.tut compter une susceptibilité ridicule.- soiie...
— Mais en quoi ai-je pu la blesser, cette susceptibilité '
— Ne nu! le demandez pas, monsieur; dansoiîs, je vous en prie •. je ne vous < n veux pas... je vous jure que je ne vous en nuv pas, ajou!a-l-ellc avec un mouvement nerveux el une expression de souffrance.
ils achevèrent leur galop, et Léonce vint encore remettre Lise auprès de sa mère.
Presque aussitôt monsieur ïirlol s'avança pour réclamer ses droits : niais Lise lui dit avec une douce prière :
— I is 1 oit lllnii :'U ' J l ;it : J; SîlJS :OSte lli:.i nie : | li
le cœrfr oppressé... je souffre beaucoup. J'ai froid.
Slerny la regarda ; elle était plus pâle, et ses lèvres tremblaient d'une vibration convulsive,
Sa mère, à cet aspect, parut très alarmée, et lui dit tout lias :
— Viens, viens, mon enfant.
— Oui, in.:ma:i. lui dit-elle d'une voix entrecoupée.
Et elle se traîna hors du salon en s'appuyanl sur le rras de sa mère.
— Mais qu'a-t-elle donc? s'écria Léonce en s 'adressant à monsieur 'lïrlot.
— \li ! mon Dieu! lit celui-ci d'un air de sincère pitié, toujours la même chose, des palpitations de cœur terribles ; la moindre fatigue lui fait mal, et une émotion violente serait capable de la tuer.
— De la tuer! se dit Léonce; et moi... qui sait? quand je la regardais avec cet air de dédain, quand je lui rapportais si sottement ce bijou que je savais ne pouvoir appartenir qu'à elle seule, et qu'.-lle ne m'avait pas redemandé, sachant que je' l'avais, peut-être ai-je été blesser grossièrement cette âme délicate, qui s'abandonnait gai ment à la joie d'un succès d'enfant. Ah! pauvre entant ! pauvre enfant !... Ah ! si je le pensais ! Cesi d'une sottise, d'une brutalité indignes '
Lç mee s'en voulait. Jouer avec la niaiserie, la vanité d'une petite prude de comptoir, pe pouvait être, amusant ; mais heurter sans raison la sensibilité maladive d'une enfant si belle, e' que l'amour dont on l'entourait attestait si bonne, si M'aie, si naïve, c'était odieux. Leone.' se trouvait coupable, bête, brutal ; il était furieux contre lui-même. Aussi fut-ce avec un véritable intérêt qu'il resta avec quelques person^ nesa la porte de la chambre où Lise s'était réfugiée avec sa mère.
t i.j uni fil] • sortit bientôt paie encore, mais calme, sereine.
Eih rencontra le regard alarme de Léonce- ; et son doigt, se posait! doucement sur son sein, montra a Sterny la plaque d'oc qu'elle vénal! de suspendre à son cou., el ce geste voulait dire :
Ci qu'on ri n! nu le pe ' .
le Meiii!" qui accompagna ce mouvement étail si doux, m n signé, qu'il (oui ba 1 1 e.
Cette enfant avait souffert, beaucoup souffert, cl pour lui sans doute, à cause de lui.
Sicruycùi voul i lui demander pardon, mai- le (■ccur à genoux,pour lui bien faire comprendre qu'il étail honteux et triste d« l'avoir blessée.
Lise s'était replacée près de sa mère, et ne (levait plus danser, el Léonce n'avait plus le moyen de s'approcher d'elle pour elle seule. 1! était ma! a sou aise ; cette foule lui pesait non pas comme un assemblage de caricatures ridi nies, ainsi qu'il eùlpu la -considérer la veille, mais comme comprimant son rceur. A ce moment, il eût voulu crier, jurer, il eut presque léun r.
Mais partir nnsapp loi ■ <> iseset son repei lira cette faible ei dom ^ crii ture qu'il avait rail souffrii . il ne le vou
LE Slj! LL. — I.
lut | rs ; et «'étant approché deniadameLaloiiie,il lui dit d'un air grave :
— Si j'avais été un simple invité à celte fête, madame, j'aurais cru pouvoir me r tirer sans vous présenter mes devoirs ; mais j'ai i lé 1" témoin « e l'rosper, et je vous prie d'agréer mes renjercimens d'avoir admis dans votre famille un honnête homme qui est presque delà mienne.
— .le vues remercie, in. msieur, lui dit madame Laloiue d'un Ion cm u taudis que Lise regardait Léonce avec un doux saisissement, je nous rcneivu -, carie n'est que voire affection pour. l'rosper qui peut vous inspiier des paroles si flatteuses pour des petites gens comme nous.
— C'est ce que j'ai vu, madame, dit Léonce, et je vous conjure de croire au respeci sincère et véritable que j'emporte pour vous el pour toutes les personnes d,c votre famille.
En disanlees paroles, il se tourna vers Lise cl la salua profondément sans lever les yeux sur elle. 11 ne put doue voir le regard radieux dont s'était illuminé le visage de Lise ; mais il \i; sa main faire un mouvement involontaire comme pour prendre la sienne el le remercier.
Puis il s'éloigna sans vouloir regarder Lise ; ce ne fut qu'à l'autre extrémité du salon qu'il se retourna ; elle avait la main appuyée sur son sein el le regardait ; il attacha ses yeux sur elle; Lise ne détourna pas les siens; ils se regardèrent longtemps ainsi, tous deux oubliant ou ils étaient, tous deux se sentan! liie dans lecteur l'un de l'autre. Madame Laloine parla à si lille : elle sembla s'éveiller d'un rêve ; mais avant de se n tourner vers sa mère, un doux mouvement de tête avait dit à Léonce :
— Adieu et merci '
Le lion partit: il était fou. bouleversé, stupide, il voulait se railler et ne pouvait pas.
Cette image de. Lise lui apparaissait sans cesse si candide, si pure, lui disant :
— Malheureux! pourquoi me traiter comme tu m'as traitée? Pourquoi insulter à ce que lu as senti de bon.de saint, de délicieux, comme tu as insulté à ma joie ?
Et voila Léonce qui s'agite dans cette voiture où s'était appuyé fe corps souple de Lise, et. cherchant une trace, qu'el le eût pu y laisser.
Le misérable, il en avait trouvé une, et il pouvait là garder ; et, pour faire de l'impertinence, il l'avait rendue à qui ne l'eût pas redemandée ; il en était sûr maintenant.
Comme il était dans cet état de fureur contre lui-même, sa voiture s'arrêta et la portière s'ouvrit. Il descendit et regarda; il était devant le club des lions. Il hésita à entrer, puis il monta rapidement en se disant ;
— Si ce butor de Lingart me dit une seule mauvaise plaisanterie, je le soufflette. Et dans sa colère il se mil à une table de jeu, perdit cinq cents louis après avoir stupéfié tout le monde par la mauvaise humeur qu'il montrait, lui d'ordinaire si beau joueur, el rentra chez lui à la pointe du jour, ne pensant pas plus à ses cinq cents louis qu'à sa dernière maitresse, et se disant :
— Je la verrai, je veux la voir ; mais comment ?
Jamais homme ne fut p'us embarrassé que Sterny pour trouver un moyen convenable de revoJrLise. Dans. les paroles qu'il avait dites a madame. La oine, il avait pris, pour ainsi dire, un congé définitif de eeWs famille qui n'était pas de sou inonde, et avec laquelle il ne pouvait continuer d'avoir des relations sans qu'elle s'en t inini.it. A la rigueur il devait faire une visite de politesse-; mais c'est loutre qu'il avait à prétendre. Il pensa bien à rencontrer Lise à l'église; mais dans notre siècle si peu d,évol il n'est pas rare de voir un homme comme Léonce répugnera une telle profanation.
Par cela seul qu'il n'cnir,.it jamais dans une église pour y prier, il n'eiit pas voulu ; entrer pour y poursuivre une femme Ce qu'eût lait un gentilhomme de Louis XIV nue heure après être sorti du confessionnal, te que ferai! encore un
FREDERIC SÛLL1E.
Espagnol catholique au montent où il vient d'approcher delà sainlc lahlc, nncrédulèLècnce ne voulut pas le faire. C'était dans toule sa pureté le scrupule que l'athée Canillac exprimait d'une façon si plaisante à Pahbé Dubois en pareille occasion ; il s'agissait d'un rendez-vous avec une certaine àbbesse, la nuit, dans la chapelle de Versailles.
— Allez-y, sa vous voulez, dit Canillac au cardinal, tous êtes un ministre de Dieu, c'est affaire entre vous; quant à moi, je ne suis pas assez lie avec lui pour prendre (le pareilles libellés dans sa maison.
Nous ne saurions dire ,d'dù vient cette différence; mais ce qu'il y a de sûr, elle existe pour les peuples et pour les hommes ; c'est dans les pays les plus fanatiques que les Intrigues amoureuses se suivent d'ordinaire dans les églises, et si dans notre France si peu religieuse le temple de Dieu sert encore d'abri à quelque aventure de ce genre, on peut être assuré qu'elle a lieu entre gens qui considèrent ce qu'ils font comme un péché. Si bien qu'on serait lente de croire, comme Canillac, qu'ils entrent en compte avec Dieu, et. qu'ils pensent que l'assiduité de leurs hommages leur mérite bien quelque indulgence de sa part.
Quoi qu'il en puisse être, Sterny repoussa l'idée de suivre Lise à l'église, non-seulement pour lui, mais encore pour elle: il y avait dans tout ce que lui inspirait cette jeune fille une délicatesse pudique et élégante comme elle. Si d'une part il ne voulait point donner a Lise une mauvaise opinion de lui en paraissant la poursuivre effrontément ,ui milieu de ses prières, d'autre part il eût craint de tomber par sa présence à cette virginale piété qu'elle devait apporter au pied de l'autel; il eût rougi de déflorer une seule des candides croyances de celte àme d'enfant ; et peut -élrc eut-il moins désiré son amour, si elle n'eût pas gardé toute la pureté de son innocence.
Quant à employer les ressources subalternes, qui sont aux ordres de tout homme qui a de l'or et de l'audace, et dont il n'avait pas craint de se servir envers ks plus grandes daines, elles lui eussent fait horreur.
Il pouvait bien rencontrer Lise chez Prosper; mais aller chez Prosper était aussi peu convenable que d'aller chez monsieur Laloine ; il n'avait rien à y taire, et certes l'on chercherait les motifs de ses visites ; et si on venait à les découvrit, il comprenait qu'il en serait honteux comme d'une mauvaise action.
Cependant, durant quelques jours, et sans trop se rendre compte de ses espérances, Léonce, rompit toutes ses habitudes. Il alla se promener aux Tuileries.
C'est, se disait-il, la promenade du bourgeois parisien, peut-être y pourrait-il trouver Lise.
Il alla dans la même soiiée à trois ou quatre petits théâtres qui, selon lui, devaient être le spectacle favori du marchand de la rue Saint-Denis ; il en fut pour l'ennui qu'il y éprouva : c'était l'époque de l'exposition des tableaux, il y trouva tout le monde, excepté Lise.
— Vraiment, se dit-il alors, c'est une folie ; quelle est mon eMÎérârice ? je n en ai point, je n'en veux pas avoir.
Il se répétait cela tous les jours, et tous les jours il éprouvait un plus ardent désir de revoir Lise ; tout ce qui l'avait amusé et charmé autrefois, ne faisait plus que l'agiter sans le satisfaire. Il était comme un homme qui, habitué aux cris de. la ville, à son atmosphère lourde, à sa lumière factice, à son tumulte, à ses mille accidens, a tout-à-coup été transporté dans un divin paysage illuminé d'un" douce clarté, où flotte une vague et céleste Harmonie, dont l'air pur rafraîchit la poitrine comme un léger breuvage, où tout arrive au eivur comme une caresse invisible. Cet homme i:e voudrait pas assurément vivre sans cesse dans ces idées où rien ne pourrait satisfaire la passion dont il vil ; mais dans une heure de lassitude, il voudrait à tout prix aller respirer cet air, écouler ces murmures cl reversons" ses ombrages fiais et cm baumes où l'homme retrouve la jeunesse de ses sens, comme Léonce a\ lit retrouvé près de lui la jeunesse de son àme.
Mais cet espoir | arùl : ur I" point cl éi happerf ! è\ fin lorsqu'un fn'âliit [îlctaità peine dix lu uns. cl il était déjà levé, habillé-, < :ii<e j"or i.i il deVSH assister a MarN à un déjeuner formidable, suivi de l'cxccnt on d'utiparl des praseiccii-
triques, et terminé per un souper foudroyant et un jeu fu" rieux), son vali l de chambre lui remit une carte : c'était ce! h de Prosper.
— Prosper i s'écria Sterny, qu'il entre, faites entrer...
— Mais, monsieur le marquis... je lui ai dit que vous eiiez sorti.
— Sorti ! s'écria Sterny furieux : d'où vient cotte impertinence envers mes amis? qui vousa dit de dire que j'étais sorti ' ...
— Mais, monsieur le marquis... j'ai cru... Sterny était furieux.
— Sot ! animal ! s'écriait il.
— Mais ce monsieur doit être à peine au bas de l'escalier.
— Allez donc le chercher, priez-!.' de remonter... allez donc... allez donc !...
A peine le domestique fut-il parti, que Eterriy s'aperi ut iWf' son emportement. En effet, ses mains (remblaient et il -e sentait comme suffoqué. Il eut le temps dé se remettre pendant que le valet de chambre courait après Prosper et le forçait, pour ainsi dire, à remonter, de façon que Léonce put l'aborder avec un calme parlai:.
— Pardon, mon citer l'rosper. lui dit Slerny, si je vous ai fait remonter; mais j'ai voulu que vous sachiez que. si on vous a refusé tua porte, ce n'est pas d'après dps ordres.
— Ah ! monsieur le marquis, c'esl moi (jui suis fâche de vous avoir dérange.
— Vous m'eussiez dérangé, Prosper, que je vous l'aurais dit sans façon; mais peut-être en vous voyant refuser ma porte vous auriez pu croire que je ne voulais pas vous recevoir, et c'esl ce qui n'est pas.
Puis il ajouta en riant :
— Nous ne sommes pas si impertinens qu'on veut bien le dire, que nous le paraissons, grâces à messieurs nos domestiques... Mais asseyez-vous donc. Prospi r.
— Merci, monsieur le marquis; c'esl un peu ma faute, je n'ai pas beaucoup insisté ; je suis avec m'a femme en Visite de noie, ellivm'allend en voilure avec ma belle-mère el Lise, et il faut que j'aie fini à temps. Nous avons rcndei-vous à une heure, au chemin de fer de Saint Germain, où nous faisons une partie.
— Ail! dit Sterny. ces dame, sont en bas... elles auraient été bien aimables de me faire l'honneur de monter chez moi.
j— Ah ! monsieur le marquis... lit Prosper.
Celte exclamation voulait dire à la fois : elles n'eussent pas osé, parce que vous êtes un grand seigneur, cl ce n'eût pas été convenable, parce que vous êtes mi garçon d'une répuiaiion assez hasardée.
— Allons donc, lui dit Slerny, el veuillez leur présenta mes respects. Mais, au fait, dit-il, j'allais sortir. ..j'irai jusqu'à leur voilure. Venez !
Et sans attendre la réponse de Prosper, il prit son chapeau et descendit. Sa voiture était sous la m ûte, ■ t a son aspect le cocher cria au remise de Prosper, qoi barrait la porte eoehere, de se ranger it lit caracoler ses chevaux. Lue i&e d'ange, penchée a la pbriière du remise, regardait cette Belle voiture. Envoyant Slerny qui venait de s"ii cité suivi de Prosper, elle se retira vivement C'était Lise. Léonce s'avança, se lit ouvrir la portière, et, monté sur le marche-pied, H salua madame Laloine. la femme de l'rosper el Lise qui occupaient le fond de la voilure, tandis que monsieur Laloine et monsieur Tirlot, le garçon d'honni nt le devant.
La présence de ce Jeune homme au milieu de la Famille de Prosper irrita Sterny : c'était un prétendu, sans doute. Cependant il se lit aussi calme que possible el dit a madame Laloine:
— Je n'ai pas voulu, madame, perdre l'occasion d renouveler mes remercimens pour Prosper, et, si je n'avais pas, craiiti dé vous paraili | aurais été moi uiêniev ai p rfer ceux de mou père.
— Dé votre père? dit monsieur Laloine.
— OUI, monsieur, dit Siciny. c'esl lui que je représentais au mariage i'e Prosj cf, el j'ai dû lui rendre compte de la mission dont il m'avait chargé. Je lui ai dit, mousieur, a quelle glljari e honorable son fllleul Pçpsper avait été admis, et ii
LE LION AMOl'REUX.
m'a répondu en me priant de vous offrir ses remercîmens.
Il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce petit récit; niais ii fui débité avec une telle bonne grâce, que monsieur et madame Laloine en fuient confus de vanité. Cependant Léi nce avait à peine use regarder Lise, et il n'eut pas la force de lui parler ; il n'avaii plus rien à dire, cl il se relira en disant :
— Je sais que vous avez beaucoup de visites 3 faire, je vpus laisse.
— Oh ! ce n'est pas nous, dit monsieur Laloine, c'est Prosper cl sa femme, et. nous l'avons accompagne, parce qu'il eût. perdu trop de temps s'il lui eut fallu venir nous reprendre rue Saint-Denis.
— Et vous allez ainsi rester pendant deux heures en voi- Iture, gênés comme vous fêles? dit Sterny, frappé d'une idée
umhieuse. Ah ! Prosper n'est pas galant pour ces dames. En vérité, si j'osais, je proposerais à monsieur et madame Laloine de monter chez moi : il viendrait vous y reprendre, c'est à cinq minutes du chemin de fer.
Monsieur Laloine ei sa femme refusèrent d'abord, mais avec un embarras qui semblait montrer qu'ils eussent volontiers accepté la proposition d'un autre que d'un marquis comme Sterny. Heureusement que madame Laloine avait encore, malgré ses quarante-quatre ans, sa part de curiosité féminine, et ce fui elle qui accepta la première. Monsieur Laloine descendit, madame Laloine descendit; mais Lise ni monsieur Tiriot ne bougèrent. Ce n'était pas là le compte de Sterny.
— Et mademoiselle Lise?
— Oh! reprit celle-ci avec un petit sourire malicieux, maintenant nous sommes a notre aise.
— Ei vous, monsieur? dit tuai'àmc Laloine en s'adressant au garçon d'honneur.
— Moi? répondit celui-ci d'un air refrogné, en ne m'a pas invité.
La mauvaise humeur de celui-ci servi! Sterny mieux «pie toute son adresse n'eût pu le faire. Madame Laloine pensa que lorsque Prosper et sa femme monteraient faire une visite, Lise et monsieur Tiriot se trouveraient seuls dans la voiture. Certes, elle connaissait assez sa fille et le garçon d'honneur pour être sûre qu'il n'y avait pas le moindre in- 1 1 ai,, nient ; mais elle s'imagina qu'il avait pu penser à cette (ircorstance, et, en mère prudente, elle ne voulut pas qu'il Mi! l'air d'avoir pris cet avantage sans sa permission, et elle dit à Lise, d'un ton dont la sécheresse s'adressait plutôt a monsieur Tiriot qu'a sa fille :
— Descendez, Lise.
Lise Obéit avec une petite moue triste en apparence cl un ravissement dans le ronir-, car, bien plus que sa mère, elle désirait entrer dans la maison de ce beau marquis, dans la redoutable tanière du lier lion.
; me ils montaient, monsieur Laloine se rappela tout-àcoup la voiture de Si ernv.
— Mais vous alliez sortir, monsieur le , arquis?
— Oh ! reprit Léonce, j'ai le temps... J'allais visiter une maison de campagne aux environs de. Saint-Germain, et que j'y arrive a midi ou à deux heures, cela m'est tort indifférent.
— Ah! dit monsieur Laloine. Prosper bous a dit que vous en possédiez une fort belle à Seine-Port.
— Aussi n'est-ce pas pour moi. ("'est pour mon oncle, le général B — qui aime beaucoup la campagne, mais qui, ayant affaire tous les jours au ministère île la guerre, désire acheter quelque chose à Saint-Germain, de manière à pouvoir arriver le matin et partir le soir
Monsieur Laloine n'en demanda pas davantage; mais Lise jeta un regard à la dérobée sur Léonce, qui mentait assez adroitement pour tromper un péri', trop gauchement pour ne pas être deviné par une jeune lille. I ne petite circonstance vint presque aussitôt confirmer Lise dans le soupçon qu'elle avait éprouvé. Léonce avait fait entrer monsieur ci madame Laloine, ainsi que Lise, dans son salon, ci, oubliant qu'une sirop e portière le séparait d'elle, il avait dit tout bas a son valet de chambre, avant de les suivre
— Va dans un cabinet de lecture, et tache de me procurer toutes les Petites- A fliches que tu trouveras.
Lise l'entendit, et lorsque Sterny rentra, elle le regarda d'un air si moqueur , qu;il vit qu'il avait été deviné. Mais il n'y avait pas île colère dansée regard, et c'était presque une approbation de sa ru»e.
Lis ■ était entrée avec une curiosité d'enfant dans l'appartement deSlerny; mais, dès qu'elle y fut, ce sentiment devint plus sérieux cl presque timide ; il lui sembla être dans un en droit dangereux. Sons ces tentures magnifiques, parmi ces trophées d'armes damasquinées, près de ces étagères couvertes d'or et d'un goù\ exquis ; dans cette demeure où il n'y avait rien qui fût a l'usage d'une femme, elle se sentit mal à l'aise comme si elle eût été seule dans un cercle d'hommes ; il lui sembla qu'on y respirait un air moins chaste que celui de sa blanche chambre, que celui qui venait a travers les fleurs de sa fenêtre.
Quant a monsieur et madame Laloine, ils étaient tout curiosité pour les belles choses étalées autour d'eux. Madame Laloine surtout examinait les étagères avec une foule d'étonnemens, mais elle n'osait toucher a aucun des ebarmans objets qui les ornaient, et ,'t chaque instant elle appelait Lise pour les admirer avec elle. Lise obéissait, mais elle regardait à peine, un singulier sentiment d'effroi s'était emparé d'elle, et elle répondait seulement d'une voix altérée :
— Oui, oui, cela est très beau...
Au moment où madame Laloine montrait à Lise, non comme un objet précieux, mais au moins comme singularité, une petite pantoufle placée parmi tous ces objets d'art et de bronze, Lise fronça le sourcil et répondit d'une voix plus altérée encore :
— Ou', c'est très joli...
Madame Laloine s'en aperçut et lui ditd'un ton tout alarmé-:
— Est-ce que tu soudées?
— Lu peu, dit Lise en appuyant la main sur son cceur.
— Ah! s'écria Sterny... on étouffe ici...
— En verre d'eau sucrée et un peu de fleur d'oranger, s'il vous plaît, dit madame Laloine avec inquiétude... Pardon, monsieur le marquis.
Léonce ne sonna point, il ouvrit une porte, entra lui-même dans sa chambre, prit sur sa commode un petit plateau où se trouvait ce qu'on appelle un verre d'eau sucrée, et l'apporta lui-même daus h" salon.
— Oh ! pardon .. pardon, *ui dit madame Laloine, celte enfant est un véritable embarras.
Madame Laloine arrangea le verre d'eau et Lise le prit; sa main tremblait. Elle but ; mais avant de le poser sur la table, elle regarda deux lettres incrustées dans re verre à la façon des verres de Bohème; ees lettres se retrouvaient sur toutes les pièces de cristal de ce plateau. C'étaient un A et un C. II n'appartenait donc pas à Léonce. Il vit cette attention, et prenant le verre des mains de Lise, it lui dit d'un air triste et avec un accent dont l'émotion la lit tressaillir :
— C'est le chiffre de ma mère, mademoiselle.
Elle leva les yeux sur lui; il était attendri sans doute par ce souvenir, car il posa le verre sur le plateau et se dit tout bas :
— C'est étrange.
— Quoi donc? lui dit madame Laloine.
— Tenez, lui dit-il, pardonnez-moi cette émotion. Il y a quatre ans, étant à Nuremberg, je lis faire ee verre pour ma mère; j'arrivai en France le cœur joyeux, car je savais que cette bien pauvre attention lui ferait plaisir. Elle était morte la veille de mon arrivée, frappée comme par la foudre. Je gardai ce verre comme un souvenir d'elle... Personne ne s'en était servi jusqu'à ce jour. Je ne puis vous dire, mais cela m'a l'appelé un si triste moment'
Madame Laloine se taisait; mais Lise regardait Sterny avec un doux' saisissement de joie.
— Madame votre mère est morte bien jeune, lui dit madame Laloine.
— Trop jeune pour moi, madame; elle était si noble, si bonne, si belle Je veux vous montrer son portrait; il est la dans ma chambre. Venez, madame, venez; vous aussi, mademoiselle,'*,' vous en prie. Je veux que vous connaissiez ma mère.
FREDERIC SOULIE
Ils entrèrent dans cette chambre el regardèrent ce portrait. C'était un chef-d'œuvre de peinture, représentant un chefd'œuvre de beauté.
— N'est-ce pas, dit Sterny. qu'elle était belle?
— Alt! ou}, dit Lise avec un (Unix accent el les mains jointes devant ce portrait, comme si elle eût été en face delà v i erse
— Voici le poitrail de mon père, dit Sterny a monsieur Laloine.
Le mari et la femme s'en approchèrent pour le regarder; mais Lise resta devant relui de madame Sterny; ce portrait était anime d'un sourire doux rt bienveillant, et un profond soupir s'échappa tle la poitrine <lt> Use. Il lui Sembla qu'une femme d'un si céleste visage avait drt donner à son lils quelijiîfe chose de lVinre chârmaiife et chaste qui respirait dans ses traits. Ils quittèrent cette chambre, et Lise revint au salon la cœur soulagé et presque heureuse.
L'inspection recommença, cl Lise retrouva la pantoufle :1a pantoufle l'intriguait; mais il était difficile de s'enquérir dé son origine'. Cepeiiilaifl l'occasion vint d'elle-même. Arrivé à une certaine table, Sterny eut à expliquer la valeur des objets qui s'y trouvaient: cette clef avait été faite par Louis \\ I, cette cassolette avait appartenu à la reine Anne d' Autriche, ce livre de messe à madame de Maintenon.
— Et cette pantoufle?
— Cette pantoufle est à mot, dit Sterny en riant.
— Cornaient' à vous? dit madame Laloine.
— Alt ! reprit Sterny, c'est une des folies de ma jeunes b.
— Ah!... dit madame Laloine d'en ton grave, comme si elle eût craint que cette folie ne lût d'une nature équivoque.
Mais Lise n'éprouva pas cette crainte : quelque chose l'assurait que si c'eut été un souvenir peu séant, Léonce ne lui cul pas répondu avec cet air de franchise joyeuse.
— C'est peut-être la pantoufle de Cendrillon ? dit Lise en riant,
— AL ! c'est bien plus extraordinaire, dit Sterny, elle a fait tourner la tête à un vr..i prince, et c'était moi qui la portais.
— Comment cela? dit monsieur Laloine.
— Ah! c'est assez difficile à dire; mais li \ a une dizaine d'années, j'avais une petite ligure tic femme et je ressemblais beaucoup à ma sœur; monsieur d'Aulerres la recherchait alors en mariage et se montrait très jaloux de sa gaité. .Mon beau-frère, car il l'est devenu, est bien certainement un homme d'honneur, mais un rien offensait sa sévérité el sa manie de l'étiquette, et une lois il avait g'ravr.-nent l'ait observera ma mène que nia sœur était en pantoufles un jour où se trou vaient, dans le salo-j, deux ou trois jeuw s gens. Les pantoufles avaient frappé monsieur d'Auti ries comme une inconvenance.
Un soir de carnaval qu'il nous avait quittés en nous disant qu'il -allait au bal de l'Opéra, je ne :-a;s quelle folle idée me prit de le tourmenter ; je m'habillai en femme, et, eu souvenir de son amour Je l'étiquette, je niis, au lieu de souliers, les pantoufles de ma sœur.
— Vous avez misTes pantoufles? lui dit Lise d'un air incrédule et oubliant à qui elle parlait.
— Mais je pouvais les mettre dans ce temps-là, mademoiselle, dit Sterny en souriant.
Malgré elle, Lise avait jeté des regards sur les pieds de Léonce, el ces pieds étaient charmans.
— Que vous dirai-je? reprit celui-ci presque aussi embarrassé qu'elle, j'arrive à l'Opéra, et m'étanl fait poursuivre par quelques amis, je me précipite tout-1-coup au bras de monsieur d Auterres, en lui disant :
— Protégez mon honneur!...
D' Auterres se retourne, el alora je lui avoue d'une voix tremblante que je suis une jeune tille qui, poussée par une curiosité invincible, s'était échappée de l'hôtel de sa mère pour voir le bal de l'Opéra, que j'étais tremblante, égarée, perdue. En disant cela, j'avais entraîné monsieur d'Aulerres dans un coin isolé; je m'étais laissé tomber sur un sb pI tandis qu'il me moralisait en me demandant qui j'étais et en me jurant de me proléger, j'avance le pied ; il al voit rien ;
je me démène si bien que quelqu'un me bi rlc it que je m'écrie :
— Ah ! on vient de m'éerasi r le pîi d.
.Te l'avance de nouveau: ii n'y avait pas moyen de ne pas regarder. Monsieur d'Aulerres voit la pantoufle; il devient pile comme un mort el se tonm • vers moi en s'écriani :
— c'est impos
Alors je feins d'éclati r en anglols, et je lui dis :
—Hélas! oui, c'est moi I t venez.
Il était si stupéfait, que ce fui moi qui le lis sortir delà salle plutôt qu'il ne me conduisit; nous montâmes dan-- *j voiture, el alors il sembla reprendre ses sens, pour s'écrier de nouveau : C'est impossibii ! A ce moment, certain que la lumière des lanternes éclairait assez mon visage pour qu'il pût apercevoir mes traits, sans pouvoir cependant les rec Ire, j'arrache mon masque, el il s'écrie:
— C'est vous !... oui, c'e s! vou », mademoi
Lu second regard pouvait cependant me trahir: je cache ma confusion ci mes larmes dans mon mouchoir, et nous arrivàmesainsi à l'hôtel. Ma mère recevait, et il \ avail du monde. .Monsieur d'Auterrcs la fait appeler mystérieusement dans sa chambre, où je m'étais jeté sans rien dire sur un divan, la tête sur un i oussin pour m cacher. Ce fui alors que monsieur d'Auterrcs, d un air profondément lugubre ■( solennel, chercha à expli [uer à mu mère les lerrib - a ivri c-. qu'il avait à lui apprendre.
— Cesecret, s'écria-t-il d'abord, mourra dans mon sein ; mais vous comprenez que mis projets, mes espérances sont à jamais anéantis.
— Mais que voulez-VOtfS dire?
— Hélas ! reprit-il en me montrant, la voilà... c'est une imprudence, une grande imprudence; mais vos conseils, l'exemple de votre vertu...
— En effet, dit ma mère, quel c<< re domino?
— Ali ! madame, dit monsi 'ur d'Aulerres, ne l'a r .Lier pas de votre colère. Je n'ose vous dire
— Mais qui êtes-vous donc ' me dit la marquise.
— (.'est i, ma mère, lui dis je en grossissant ma vu\.
— Toi, Léonce! dit ma mère en riant. Ah! reprit-elle, je ne puis pas si sévère qui' d'en vouloir à mon tils d'avoir été au bal de l'Opéra.
— Léonce! s'écria monsieur d'Auterrcs. votre fils'... Mais mademoiselle voire Mile?...
— L'Iieest au salon.
Monsieur d'Aulerres éprouva un moment d'hésitation qui iui lit garder le si ciice. !! eut envie de s ■ I ich'er, el k premier regard qu'il jeta sur moi fui terrible; mais j'avais un air ?i modeste el ma mère un air si ébahi qu'il prit le parti de rire et de raconter la mystification à ma mère.
Elle fui sur le poini de se lâcher de ce que monsieur d'Aulerres avait puer re ma sœur capable de cette inconséquence; mais |e. pauvn prétendu répétait toujonis:
— Ce sont les pantoufles^., eetts pantoufle, disait-il, si petite...
— Mais, ma fille, monsieur...
— Qui diable eût pu penser, repi imeeul pu chàussser ces maudites pantoufles?
Je pris un air tragique et je lui dis gravement :
— Eh bien! monsieur, la voici, cette pantoufle, prenez-la, et si jamais il vous venait un soupçon sur ma sœur, qu'elle vous rappelle vos injustes défiances.
— .le l'accepte, dit monsieur d'Aulerres.
— El moi je prends l'autre, lui dis-je. Je vous la rendrai le jour où ma sœur me la redemandera.
Voilà dix ans qu'ils sont mariés, et monsieur d'Aulerres n'a pas encore osé raconter ■< sa femme ce dont il a osé la soupçonner; aussi l'ai-je gardée. Voilà l'histoire de cette pantoufle.
Cependant le temps se passait, ci Lise, toul-à-fail remise, furetait partout comme un enfant curieux, a re moment, on domestique entra et déposa un énorme paquet de Petites-Affiches sur la table.
— \ oilà ce qu'a demandé monsieur le marquis.