Première partie
Vers la fin du mois d'octobre, à minuit, il pleuvait de la neige fondue ; le ciel était gris et d'une seule pièce comme une triste et froide coupole de plomb. C'était une de ces pluies calmes, continues, égales, sans violence ni précipitation, qui font croire facilement qu'il pleuvra toujours ainsi jusqu'à la (in des siècles. A une maison près de la porte des Mariniers, àCbâlons-sur-Marne, une fenêtre s'ouvrit, et quelque cbose fut poussé sur le balcon; après quoi on referma la fenêtre. Ce quelque chose, a le regarder déplus près, était un jeune homme à moitié vêtu. Il avait la tête -nue, et les pieds dans des pantoufles de maroquin vprt. Arrivé sur la terrasse, son premier soin fut de boutonner son habit, pour résister de son mieux au froid et à la pluie ; ensuite il chercha par quel moyen il pourrait descendre du balcon en bas. Il faut croire qu'il n'en trouva aucun, car à six heures du matin il était encore blotti dans un coin, immobile, retenant son haleine, autant par la crainte de faire du bruit, que par celle de renouveler la sensation du froid, en causant le moindre dérangement à ses vêtemens collés sur son corps par la pluie glacée qui n'avait pas cessé de tomber.
Il est bon de dire comment ce jeune homme était arrivé sur le balcon. *
Madame Lauter qui, avant son mariage, s'appelait mademoiselle Rosalie Chaumier, demeurait chez une tante. C'est laque monsieur Lauter la rencontra, et qu'il fut obligé de faire une variante au mot de César, et de dire : Je suis venu, j'ai vu. ï«i ëtêvaincu. Monsieur Lauter avait trente-cinq ans, mademoiselle Rosalie Chaumier, dix-huit; en attendant qu'elle prit du goût pour son mari, elle avait, comme toutes les filles, un goût prononcé pour le mariage ; en peu de temps elle devint madame Lauter, et vint habiter à Chàlons la maison de son mari.
Le faible de monsieur Lauter était une grande prétention à la force et au stoïcisme. Cette prétention n'était nullement justifiée, et n'avait pour prétexte que l'admiration qu'inspirent naturellement les qualités que l'on n'a pas, et, entre les qualités que l'on a pas, celles dont est le plus éloigné. De celte admiration on passe graduellement— au regret de ne les avoir pas, — au désir de les acquérir,— à la conviction de les posséder, — à la vanité de s'en parer.
Monsieur Lauter était bon, sensible, généreux, — c'était assez de chances pour souffrir dans la vie, —mais son prétendu stoïcisme les augmentait singulièrement; il lui fallait, en effet, souffrir en dedans sans avouer ses souffrances, sans les faire évaporer en plaintes, en récits, en gémissemens, en imprécations, qui ont le double avantage de diminuer les chagrins, et de s'en faire plaindre davantage.
Madame Lauter était, comme sont toutes les femmes (excepté vous, madame, qui lisez ce livre), comme sont toutes les femmes, même les plus sages.
Elle était coquette ; elle voulait qu'on la trouvât belle, et elle l'était en effet ; elle voulait qu'on fût amoureux d'elle. — Elle n'eût trouvé que juste et raisonnable que tous les cœurj de l'un vers fussent tournés vers elle, et si quelqu'un parais sait se diriger d'un autre côté, quelque méprisable qu'il fût ou qu'il lui parût, quelque peu d'attention qu'elle eût donné à sa soumission, s'il se fût soumis, elle ne laissait pas d'en ressentir un peu de mauvaise humeur et de colère.
Il n'est pas de femme, — toujours excepté vous, madame,— qui ne se croie des droits inattaquables à tout ce qu'il y a d'amour dans tous les cu'urs qui sont au monde.
De même qu'un parfum précieux répand les mêmes émanations conservé dans un flacon d'or ciselé, ou dans «ae cruche de grès, l'amour est toujours l'amour ; et il contient tant d'admiration qu'on peut l'inspirer sans honte au plus obscur des hommes : tout ce qu'on se doit est de ne pas l'éprouver soimême. Chaque femme se croit volée de tout l'amour qu'on a pour une autre. — C'est ce qui explique le soin que semblent prendre tant de dames de la chasteté de leur femme de chambre, et la brusquerie qu'elles ne peuvent s'empêcher de lui
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ALPHONSE KARK.
témoigner si elles ont quelques raisons de lui croire un amant ; car, si elles ne l'honori ut pas du titre de rivale, elles peuvent, sans déroger, l'appeler voleuse; et la traiter tomme m en leur absence elle s"élail permis de mettre des fleurs dans ses cheveux ou sur ses épaules un mantelet garni de dentelles, ou tout autre ornement réservé a sa maîtresse.
C'est ce sentiment qui avait attiré l'attention de madame Lauter sur un jeune homme assez insignifiant qui vint un jour s'éiablir dans la ville; madame Lauter, quoique jeune encore, avait cependant deux enfans que l'on élevait à la maison. — La médisance l'avait toujours respectée. Sa coquetterie avait trouvé si peu de résistance jusque-là, qu'elle était restée parfaitement innocente; les co>urs s'étaient toujours rendus sans coup férir. Tout combat coûte des perles, même au vainqueur, mais on n'avait pas combattu ; tout le monde s'était rendu de si bonne grâce que madame Lauter n'avait pas attaché plus de prix aux gens qu'ils n'en semblaient mettre a eux-mêmes.
Monsieur Stoltz était un jeune homme dont la profession était d'attendre avec quelque fortune que la mort d'un vieux parent lui en apportât une plus considérable. La première fois qu'il se manifesta à Châlons, «e fut à une assemblée où se trouvait également madame Lauter. Monsieur Stoltz, timide et embarrassé, choisit, pour s'occuper d'elle, la femme autour de laquelle il vit le moins de monde, celle qui, par son peu de beauté, lui parut condamnée à la plus grande indulgence. Cette modestie, que tout le monde prit pour un libre choix, parut au moins une bizarrerie, et il est à gager que madame Lauter ne fut pas la seule qui dit le soir à son mari en rentrant au domicile conjugal : On nous a présenté ce soir un Jeune homme bien nul. — Il s'est rendu justice en prenant madame Reiss pour but de ses gauches attentions. — IS"avez-vous pas remarqué avec quelle maladresse il a salué en entrant ?
A quoi monsieur Lauter ne répondit rien, parce que monsieur Stoltz lui était parfaitement indifférent et qu'il ne l'avait peut-être pas vu.
Le lendemain au déjeuner, madame Lauter dit à son mari : Connaissez-vous rien déplus ridicule que madame Reiss?
— Elle était décolletée hier comme s'il se fût agi d'un bal à la préfecture, — sans compter une douzaine de gros vilains diatnans qu'elle mettrait, je crois, pour aller manger delà crème à la campagne, et avec lesquels el:e ne peut manquer de coucher.
A quoi monsieur Lauter ne répondit rien.
— C'est chez nous dans trois jours qu'a lien l'assemblée.
— ajouta madame Lauter. — Pensez-vous qu'il faille inviter 'ceKoltz ou Stoltz?
— Tous ferez à ce sujet absolument tout ce que vous voudrez, — répondit monsieur Lauter.
— Je l'engagerai, parce que sa présence m'exemptera de 1 obtigatian de prescrire aux hommes qui viennent chez moi la corsée dé faire valser madame Reiss a tour de rôle.
l'.VE FLUlli; FIDÈLE.
Madame Lauter, encore surce point, élaiteomme toutes les femmes,— excepté vous, madame;—; elle ne plaçait lïuli'lélitéque dans la dernière faveur. Tout ce qui précède n'était couj>able à ses yeux que parce que cela d'ordinaire conduit par degrés à l'infidélité ,• mais pour la femme qui pouvait avec certitude se promettre de ne pas se laisser entraîner Jusque-/<>, !e reste n'avait pas la plus petit* importance.
C'est pourquoi au bout de quelque temps ses veux lencon- Irêrent ceux de monsieur Stoltz. — Il y a un moment ou deux regards qui se rencontrent, se touchent par un certain point qui produit une commotion dans la poitrine. Ils lie peuvent plus alors se détacher l'un de l'autre; il s'établit mire eux une sorte de conducteur électrique invisible qui transmet par un échange doux et poignant l'âme et la vie. C'est en vain que l'une des deux personnes entre lesquelles s'est établie cette communication voudrait baisser ou détourner les yeux ; elle est sous l'influence d'un magnétisme puissant, impérieux, invincible. — Il se donne alors par les veux un long baiser d'âme, dans lequel se mêlent et se confondent deux existences;— ace moment, chacun sent la vie l'abandonner et sa poitrine manquerde souille, jusqu'à ce que la vie et le souffle de l'autre viennent voluptueusement remplacer la vie et le souffle qu'on lui a (tonnés.
Ce n'est rien que cela, et madame Lauter se disait: Je suis coquette, mais rieH au monde ne me ferait manquer à mes devoirs.
Il vint un moment où lorsque, par hasard, monsieur Stoltz et madame Lauler se trouvaient seuls ensemble, tous deux rougissaient, n'osaient lever les yeux l'un sur l'autre, et n'eussent pas prononcé une syllabe, quand on les eut laissés ensemble pendant huit ans.
Madame Lauter devint inquiète, impatiente. — Quand monsieur Stoltz n'était pas là, elle ne pouvait rester en place ; — elle se mettait au clavecin, commençait n'importe quel air, et le Unissait invariablement par la valse qu'elle avait pour la première fois dansée avec monsieur Stoltz.
Elle ne s'occupa plus de ses enfans, repoussa leurs caresses avec brusquerie, fut avec eux violente, injuste, exigeante.
Elle négligea sa maison, le diner fut servi à des heures Irrégulières. — Monsieur Lauter demanda pendant un mois un gigol à l'ail, sans pouvoir l'obtenir ; — les chemises dudil monsieur Lauter furent mal plissées.
Monsieur Lauter peignait un peu; —on découvrit que son chevalet encombrait la maison.
Madame Lauter prit l'habitude de garder ses papillotes toulc la journée pour être mieux frisée à l'heure où arrivait monsieur Stoltz. C'était pour ce moment seulement qu'elle se parait et se faisait belle.
Un jour, monsieur Stoltz et elle restèrent seuls-un quart d'heure, sans parler. — Au bout de ce quart d'heure, tous deux comprirent la difficulté de la situation, — et monsiew Stoltz dit, comme s'il. eût mis un quart d'heure à méditer cette pensée hardie : « Il fait bien mauvais temps aujourd'hui. — Il y a une certaine manière de dire : Il fait bien mauvais temps aujourd'hui, » qui signifie tout simplement : Je \oil-. aime, je vous désire, je vous adore. » On ne se dit : ■ Je vous aime » en propres termes, que quand on a épuisé loutes les autres manières de le dire ; - et il yen a tant, que l'on n'arrive quelquefois à dire le mot que lorsqu'on ne sent plus la chose et que le moi est devenu un mensonge.
Monsieur Lauter rentra alors. Pour madame Lauter elle fut distraite et préoccupée pendant deux ji urs, la vix de Slolt/ lui bourdonnait sans cesse aux oreilles.
— Mon Dieu! qu'avez-vous donc, dit monsieur Lauter, kl troisième jour, que vous ne répondez à rien de ce que je vou> demande? Vous paraissez triste et ennuyée : vous vous promenez seule dans le jardin ; quand j'arrive pour vous rejoindre, causer avec vous de ces Heurs, de ces arbres que nous aimions ensemble, vous me fuyez-, je suis horriblement seul ; il me semble ici qu'il y a quelqu'un de mon. et ce quelqu'un est la douce confiance qui a tant d'années embelli noire vie — Vous n'êtes, plus ni atTable ni prévenante pour personne; ii me semble que vos enfans et moi nous vous soyons devenus odieux. — Nous étiez la joie et la paix île la maison : vous eu faites aujourd'hui une maison de tri-lcsse et de discorde.
Madame Lauter fut intérieurement tics irritée de ces représentations de son mari: elle pensait que toute la terre lui devait savoir gre des limites qu'elle avait imposées à son sentiment pour Swllz; son mari surtout, pour lequel elle se conservait au prix de tant de combats, eût dû se montrer plein de gratitude et de vénération. — Elle ne songeait pas
GENEVIEVE
assez que ces combats et celte victoire étaient ignorés, et que, s'ils eussent été connus, monsieur Laùler eût bien pu s'en affliger et s'en offenseï pies |uc autan! giie d'une défaite. — Elle répondit avec aigreur qu'il était bien malheureux. .pour une femme donc pouvoir être appréciée par son mari; que néanmoins, malgré ses injustices et son humeur insupportable, elle n'oublierait jamais ce qu'elle se devait à elle-même et qu'elle resterait toujours fidèle à ses devoirs, — comme elle l'avait toujours été.
Monsieur Lauter lui répondit Qu'il rendait justice à ses meurs et à sa sagesse, mais que les devoirs d'une femme consistent dans bien d'autres choses que la fidélité à son mari; qu'elle doit être la providence, la consolation, l'attrait et le charme de la maison : qu'une femme n'a pas rempli exactement ses devoirs si, tout en restant fidèle a son mari, elle le fait mourir à force de petits chagrins et de mesquines tracasseries.
Et il aurait pu ajouter que la fidélité dont madame Rosalie Lauter se targuait, pour être sur les autres points si parfaitement insupportable, n'était nullement complète par le peu qu'elle réservait à son mari.
Il arriva vers ce tem, s que monsieur Lauter fit un voyage de deux mois. Monsieur Stoltz vint, comme de coutume, tous les jours à la maison. Il n'y avait pas bien loin de cinq mois que Stoltz et Rosalie se disaient chaque jour qu'ils s'aimaient par les indices les plus clairs, par les preuves les plus convaincantes, lorsque Stoltz sentit le besoin de ne pas cacher plus longtemps son amour à madame Lauter. et lui tint à peu près ce langage:
— Il est un secret qui nMppresse, un secret qui me remplit le cœur, qui est a chaque instant sur mes lèvres, et que j'ai eu jusqu'ici le courage et là force de vous dérober; — et, en ce moment, où il faut que je parle, où je suis décidé à vous OùVrir enfin mon cœur, j'hésite, tant je redoute votre itonnement et votre indignation, — Jetons aime.
— Hélas ! dit madame Lauter, je ne serai avec vous ni prude ni dissimulée. Il est un secret inconnu au monde entier et que je voudrais me radier à moi-même : je vous aime aussi, vous seul occupez mon Ame et'ma pensée ; ,ie ne vis que pour vo'us; votre image eM présente pour moi et le jour et la nuit; — mais n'espérez pas que jamais j'oublie mes devoirs un seul instant.
Stoltz pria, pleura, gémit; — madame Lauter l'ut inflexible. Elle lui permit bien, i! est vrai, et par degrés, de baiser sa main, et ses cheveux, et son front; elle lui donna, il faut le dire, un bracelet de ces mènes cheveux ; elle reçut ses lettres et ci ie lui répondit; ces lettres, je n'essaierai pas de le cacher, étaient remplies de l'expression de la passio.ii la plus ardente: 011 arriva à s'y tutoyer et à s'appeler « cher ange; » — on passa les soirées entières a plonger les regards dans les regards, à se serrer les mains de telle façon, que. par les paumes qui se touchent, ii semble que les veines s'ouvrent el s'unissent, et que le sang se mêle.
î u soir même, i. urs veux attirèrent leurs lèvres; un long baiser les laissa tous deux étourdis, anéantis; mais néanmoins madame Lauter n'oublia passes devoirs et se co a son mari.
Cependant, grâce aux imprudences que commettent sans «esseles gens vertueux, quand ils révent le crime sans en être encore arrivés à la prudence de la complicité et des précautions prises de concert, madame Lauter était bien plus compromise aux yeux du monde que ne l'eut clé une femme qui eût pris franchement un amant. La justice du monde, tomme la justice des lois, ne découvre presque jamais les crimes que lorsqu'ils n'existent pas eni Ore, ou lorsqu'ils n'existent plus. Personne ne doutait que Stoltz fui l'amant de madame Lauter : on plaignait le mari et on se moquait de lui. — Et quand, pour di s affai es sunenues depuis son départ, Rosalie écrivil plusieurs lettres à son mari pour hâter son retour, lorsqu'elle laissa voir la vive impatience que lui causaient de nouveaux retards a l'arrivée de monsieur Lauter, lorsque surtout, pour échapper a Stoltz el àatye-mé feignant de croire
Lauter malade, elle se détermina à l'aller rejoindre, ses amis et ses amies se livrèrent aux conji dures les plusltasardeuses et
les plus fausses: et lorsqu'un habitué des assemblées dit asissièremen! : —Ah ça îquelle diable d'envie a donc madamé"Lauter de coucher avec son mari?
Madame Reiss répliqua charitablement : — Oh! mou Bien! c'est une envie de femme grosse
Madame Reiss calomniait madame Lauter. — Mais madame
Lauter trouvait madame l'.eiss si laide qu'elle était bien vengée à l'avance. — Néanmoins, madame Lauter était toujours fidèle à son mari : elle passait quelquefois de longues heures avec Stoltz, à divulguer tous les petits défauts et tous les petits ridicules de monsieur Lauter, à le présenter comme un homme incapable de comprendre et d'apprécier une femme comme elle; — cpmm'e un homme d'un esprit vulgaire, d'un tact grossier, d'un cœur sans délicatesse; — à se dire la plis malheureuse des femmes; —à appeler Stoltz son ami, à appuyer sa tète sur son sein ; — mais quelques efforts que pût faire le jeune homme, c'était, — avec les légères faveurs que nous avons mentionnées plus haut, — tout ce qu'il pouvait 'obtenir de madame Rosalie Lauter, femme fidèle, attachée invinciblement a ses devoirs, disant à chaque instant:— Je suis bien heureuse de n'avoir rien à me reprocher ; — et trouvant fort ridicule et on ne peut plus odieux que monsieur Lauter laissât percer quelquefois comme un mouvement de jalousie et de mauvaise humeur.
Je me suis figuré bien souvent que les femmes ne comprennent rien à la poésie de l'amour, — et qu'il n'en est pas une peut-être qui sache bien ce que c'est que là pureté. — Certe, au bal . et dans ces cohues...
Messieurs les imprimeurs, s'il vous semble voir ici des vers, imprimez-les en ligne de prose. — Laissez-moi un peu l'ai re comme ces eul'aus iles contes arabes qui jouaient au bouchon avec des palets de rubis et de topazes.
Certe. au bal. et dans ces cohues, où l'on vient pour se cou doyer; où les femmes se mettent nues, sous prétexte de s'Iiobiller;—oà des maris crétins exhibent les épaules de leurs femmes, ainsi que leurs seins et leurs bras (et puis ce que je ne dis pas, car tonte la pudeur n'est que dans les paroles' ; — au milieu d'un essaim frise déjeunes drôles qui n'ont pas même soin de leur dire tout bas qu'ils voudraient bien coucher avec elles, — beaux rôles pour messieurs les époux! — Ils ne savent donc pas que la femme d'un autre a bien assez d'appas, et que par cela seul elle est assez jolie, sans qu'il leur faille encore aller la couronner de perles et d'immodestie, — bouchon de paille, emblème, hélas! d'ignominie! qui dit qu'elle est à vendre ou du moins à donner.
Certe, au théâtre, — el sous un soleil d'huile, à l'ombre d'arbres de carton, lorsque les histrions roucoulenta la file une monotone chanson ; au théâtre, où la reine des coulisses. et la plus uber payée au milieu des actrices, celle que Tondit: grande, — est toujours la catin qui sait un nouvel arl.de nouveaux artifices pour montrer aux quinquels. le. soir, de maigres cuisses que personne autre part ne voudrait voir pour rien.
Au théâtre, au salon, il suflit d'être belle, — d'avoir sur un front pur d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arques une noire prunelle, et d'humides regards sous des cils abaissés; un pied étroit et des mains blanches, un corsage bien fin avec de fortes hanches.
Mais j'étais seul, un de ces derniers soirs, seul sur le gazon vert d'un tranquille rivage : les étoiles du ciel, dans les peupliers noir--, semblaient des fruits de feu semés dans le feuillage. Le soleil au couchant ne laissait qu'un reflet toujours s'assoiiibrissaiit du pourpre au violet.— La lune se levai» rouge el grande, derrière l'église au toit aigu que couronne
ALPHONSE KARR
un vieux lierre, on n'entendait plus rien que l'onde qui coulait, et, contre ma chalouppe, en grondant, se brisait, — l'haleine de mon chien étendu sur la terre, et sous les jaunes fleurs des larges nénuphars, des grenouilles en chœur les longs concerts criards.
Et j'étais tout en proie a ces mornes extases que l'on doit renoncer à peindre par des phrasés. Mon âme s'éveillait au milieu des odeurs dont les fleurs, à la nuit, remplacent leurs couleurs. Mes rêves d'autrefois, — chers moris! — riantes ombres! — revenaient voltiger parmi les herbes sombres, comme, pendant le jour, et, sous les chauds rayons, mêlant aux fleurs des prés leurs crépitantes ailes, voltigeaient au soleil les vertes demoiselles, insectes nés des eaux, nautiques escadrons; sur les --oses sainfoins, sur les jaunâtres gaudeS, fleurs sans tige, ou plutôt vivantes émeraudes.
Et je vis dans ce rêve étrange -et sans sommeil, les fantômes de mes journées, les unes de fleurs couronnées, avec un sourire vermeil, — les autres traînant en si ence, d'un pas morne et majestueux, de longs habits de deuil, avec de grands yeux creux sans regards et sans espérance.
Mais ce qui, ce soir-là, frappa surtout mes yeux, — ce fut votre figure, ô C*4* S*** ! — non telle que vous lit un parjure odieux, mais telle qu'autrefois je vous vis, — jeune fille avec vos cheveux bruns en bandeau sur le front, — ce sourire d'archange et ce regard profond
Et je pensais, à l'heure où l'on sonne à l'église la dernière prière, — au loin silencieux du sol on voit monter comme une vapeur grise sortant de l'herbe et s'élevant aux deux, —c'est l'encens qu'exhale la terre, c'est la solennelle prière de la création entière au créateur: — chaque fleur, chaque plante y mêle son odeur, — la campanule bleue en fleur dans nos prairies, l'alpen-rose, le pied dans la neige des monts, et le grand cactus rouge, hôte des Arabies, et les algues des mers dans les gouffres sans fonds, — l'oiseau son dernier chant qui pleure, et l'homme — des pensées qu'il ne sait qu'à cette heure.
Ce nuage, divin, formé de tant d'amours, monte au trône de Dieu, — dime reconnaissante de ce que doit la terre à sa bonté puissante, — s'étend, — et c'est ainsi que finissent les jours.
Ah ! qu'il est beau l'amour, — tel qu'on le sent dans l'âme, — sous les saules, le soir, — l'amour mystérieux qui s'échappe dji cœur et s'en retourne aux cieux! — Qu'il est beau, noble e4 pur!... Mais, hélas! quelle femme mérite ce trésor cette ctivine flamme?...
Au théâtre, au salon, il ti.ffit dVWre belle, — d'avoir sur un front pur d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et d'humides regards sous des cils abaissés; un pied étroit et des mains blanches, une fine ceinture avec de larges hanches.
Mais ce que l'on désire à l'instant solennel dont je parle, et ce dont l'indulgente nature a mis dans notre sein un portrait immortel, — c'est une vierge sainte et pure! —Chu «tans notre Babel I
Vierge d'âme et de corps, — ignorante, ignorée, — vierge de ses propres désirs, vierge qu'aucun n'a vue et di vierge qui n'a jamais été même effleurée par de lointains soupirs!
Vierge qui m'attendrait — en elle recueillie, qui i;.; pour moi chaque sensation, —vierge, dont l'aine encore incomplète, engourdie, tranquille, m'attendrait comme un soleil fécond qui doit l'éveiller à la vie!
Car médiocrement, pour moi, je me soucie de ces virginités, invalides soldats dont !,s corps dévastés, sans jambes et sans bras, n'ont gardé que la vie.
Virginité, grand Dieu! — rosedi aille tombe à
si ur sur le gazon, et qui ne laisse. ;1 celui qui la cueille,
qu'unefleurdecenvention! \ irginité,collii rdei erles rares, de belles perles d'Orient, — qui s'efflle en tombant, ei don les mains avares se pài tagenl 1rs grains sur la lei re i n riant ! — Car je n'appelle pas vierge une jeune tille qui donne des cheveux à son petit cousin, ou qui chaque malin se rciiconlre.el babille avec un écolier dans le fond du jardin ; — je n'a]
pas vierge une fille qui donne un coup d'oeil au miroir sitôt que quelqu'un sonne.
Pour celui-ci, — d'abord, pour la première fois, elle voulut être belle et parée; — par cet autre sa main, en dansant fut serrée; — celui-là vit sa jambe, un certain jour qu'au bois on montait à cheval; — un au'rc eut un sourire; — un autre s'empara, tout en feignant de rire, d'une fleur morte sur son sein ; — un autre osa baiser sa main — dans cesjeuj- tnnocens, source de tant de lièvres qui troublent les jeunes sens ; mi ie nsieur a baisé, devant les grands parens, tout en baisaut la joue, un peu le coin des lèvres; — on a rougi vingt fois d'un mot ou d'un regard ; on a reçu des vers et rendu de la prose; — Et cœtera... Mais il est une chose, une seule il est vrai, peut-être par hasard, que l'on a su garder, — soit par la maladresse ou l'ignorance du cousin, on la clairvoyante sagesse d'une mère au coupd'œil certain. — C'est encore une chose et rare et difficile, — et c'est ce qu'on appelléune vierge! On l'habille tout de blanc,— et l'époux se rengorge au matin... — Ce n'était pas ainsi que je t'aimais C"*, et que j'aurais voulu te presser sur mon sein.
J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires, de la fleur que tu sens, de l'air que tu respires, qui s'embaume dans tes ch°veux, du bel azur du ciel que contemple tes yeux ; — j'aurais été jaloux de l'aube matinale,- de son premier rayon venant teindre d'opale tes rideaux transparais ; — j'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante, que ton œil cherche en vain tout blotti sous sa tente d'épine aux rameaux blancs ; — j'aurais été jaloux de cette mousse verte, (Tans un coin recule de la forêt déserte, gardant sur son velours l'empreinte de les pieds ; — j'aurais été jaloux du fruit que mord ta bouche ; — j'aurais été jaloux du tissu qui te touche, qui te touche et te. cache! — O trésors enviés! — J'aurais été jaloux du baiser que ton père, sur ton front eut osé poser, et de l'eau de ton bain t'embrassant tout entière, tout entière d'un seul baiser.