U\ ÉPOUX MALHEUREUX
Ce jour-là, madame Lauter s'enquit dès le matin s'il ne lui manquait rien ; elle lui conseilla de se bien couvrir et de mettre des bas de laine, parce qu'il avait fait la veille un orage dont l'air était refroidi; — le déjeuner l'ut servi de bonne heure ; — les pommes de terre furent cuites à point et parfaitement farineuses; — ce ne fut, pendant tout le repas, qu'attentions charmantes de la part de madame Lauter : elle êpiâil dans les yeux de son mari la pensée la plus fugitive, avec une tendresse inquiète; elle ne lui laissait pas le temps de désirer la moindre chose, elle avait deviné et prévenu son désir — après le déjeuner, elle se mi! au clavecin, et joua, ù monsieur Lauter. de vieux airs qu'il aimait.
De ce jour-là, loin fut changé dans la maison — On admira les peinture* de monsieur i auter. S'ollz accepta avec reconnaissance deux grandes toiles de sept pieds sur quatre, dont Iran s.— Il elail trop heureux quand monsieur Lauter voulait bien se servir de son cheval pbur ses affaires et pour la promenade; — il le suivait à la chasse avec plus de léle et d'abnégation que le braque le
GENEVIEVE
mieux dressé, et, au retour, il se confondait en récits de la miraculeuse adresse de monsieur Lauter. — Si monsieur Lauter avait besoin de quelque chose a la ville voi >ii e, Stoltz nétait-il pas là pour aller faire la comiMssien ?— Monsieur Lauter pouvait raconter dix fois la même histoire, sans qu'il se trouvât personne pi ur feu faire apercevoir, ou même pour le lui laisser soupçonner par une attention moins soutenue, Stoltz faisait amant départies d'échecs ou de trictrac qu'il plaisait au malheureux époux de Rosalie.
La maison était devenue l'asile de la plus douce paix; — toutes les voix y étaient calmes et bienveillantes. Quand, autrefois, monsieur Lauter avait à faire quelque petit voyage, c'était un affreux désordre: on se plaignait amèrement du soin de faire sa malle, el du léger bouleversement dont un départ sert toujours de prétexte aux domestiques; on lui soutenait que ses prétendues affaires n'existaient pas, que son voyage n'était qu'un caprice, ou quelque plaisir qu'il avait sans doute de bonnes raisons pour ne pas avouer. Maintenant tout est changé; on fait les préparatifs avec une sollicitude minutieuse; Stoltz prête son cuir à rasoir qu'il a fait venir d'Angleterre; Rosalie fait les plus tendres recommandations de ne pas être trop longtemps, de ne pas se risquer la nuit sur les chemins, de ne pas se mettre en route le matin sans avoir pris quelque chose de chaud, etc.. etc.
Enfin, monsieur Lauter est parti ; madame Lauter l'a accompagné jusqu'à la porte de la rue ; et, à l'angle du chemin, à l'endroit le plus éloigné d'où il soit possible de voir la maison, monsieur Lauter ayant arrêté son cheval et s'étant retourné, il a vu sa femme lui faire, avec un mouchoir blanc, un signe d'adieu et d'affection.
La nuit vint, et tout le inonde dormait. du plus profond sommeil, lorsqu'on entendit frapper plusieurs coups à la porte ; — en effet, l'horrible temps qu'il faisait au dehors justifiait l'empressement delà personne qui demandait à entrer. — On demanda du dedans : — Qui est là? — Eh! parbleu, répondit-on du dehors, c'est moi, — c'est monsieur Lauter, qui suis mouillé jusqu'aux os. — Sur cette réponse, au lieu d'ouvrir à son maître, la servante alla frapper à la chambre de Rosalie.— Ce ne fut qu'après quelques minutes que monsieur Lauter put entrer chez lui. — Vite, Rosalie, un grand feu ; un noyé ne doit pas être aussi mouillé que moi.— Lauter se déshabilla, se chauffa, et, quand il fut un peu remis : — Mon Dieu, Rosalie, comme tu es pâle! dit-il. — C'est, reprit madame Lauter, que vous m'avez réveillée brusquement, et que votre aspect n'avait rien de bien égayant.
— Où diable sont donc mes pantoufles, Henriette?
— Quelles pantoufles ? demanda la servante.
— Eli parbleu ! mes pantoufles ; mes pantoufles vertes, celles qui ont de hauts quartiers.
— Je ne sais pas.
Rosalie tremblait de tous ses membres. -J'espère, dit-elle, qu'il ne vous esl arrivé aucun accident qui ait causé votre retour aussi inattendu?
— Nullement, reprit Lauter.— Mais je voudrais bien avoir mes pantoufles. — J'ai rencontré à quelques lieues d'ici un messager qui m'apportait les renseignemens que j'allais demander;—je me suis Dguré que j'arriverais avant la pluie, et j'ai préféré passer la nuit auprès de ma jolie Rosalie au séjour dans une auberge,— Mais où peuvent être mes pantoufles ?
— Mon ami, dit Rosalie, vous n'avez pas besoin de pantoufles pour dormir ; el t'es! ce qu'il y a de plus opportun en ce montent; vous voilà séché, le lit achèvera de vous réchauffer. — Lauter se coucha, non sans jeter encore autour de la chambre un coup d'uil destiné à la rechercl «Moufles, mais, une fois au lit, il ne pu! s'endormir. Il étail n cheval tellement vite, que si n : anç < a n ouvi invinciblement le moindre sommeil; il se retourna cent fois dans le Ht, cherchant en vain unepbsition plus favorable; — puis il se détermina à dire à demi-voix :R die -tu? — Rosalie dormait moins que lui encore, mais elle ne répondit pas.— Elle attendait impatiemment que Lauter suc
un de ces somin (ils tri sûccèd i la ai
maisquavd (Ule entendit sonner cinq heu i et qu elle vil que
le jour ne tarderait pas à paraître, — elle se leva précipitamment.
. — OU vas-tu ? demanda monsieur Lauter.
— Je descends.
— Pourquoi ? 11 ne fait pas encore jour.
— Je n'ai plu
— INi moi, quoique je n'aie pas fermé l'œil de la nuit; reste auprès de moi, nous causerons.
— Non. j'ai donné des ordres hier aux domestiques, et il faut que je veille à leur exécution.
— Je t'en prie.
— C'est impossible.
Quand elle fut partie, Lauter alluma une. bougie et essaya de lire un livre qui se trouvait par hasard sur le somno; — ce livre l'ennuya sans l'endormir; il se leva pour en prendre un autre, et un mouvement naturel lui fit encore chercher ses pantoufles et dire : —Ah çal mais où sont mes pantoufles ? — Il prit la bougie et chercha autour de la chambre. — Toutà-eoup, il s'arrêta stupéfait, en voyant le quartier d'une de ses pantoufles qui passait sous la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur le balcon; — il alla replacer la bougie sur le somno, en grommelant : — Eh I bien, elles vont être jolies! Cette folle d'Henriette qui les laisse sur le balcon par un temps comme celui-là.— Il ouvrit alors la fenêtre et se baissa pour saisir ses pantoufles en tâtonnant ; il ne tarda pas à mettre la main sur une, mais il y avait quelque chose dedans ; ce quelque chose était un pied, — au bout de ce pied, il trouva une jambe, — au bout de celte jambe, un monsieur. — Il saisit le monsieur au collet, l'entraîna dans la chambre, — et s'écria : -- Ah! vol.... Mais tout-à coup il s'arrêta en reconnaissant monsieur Stoltz, et lui dit d'une voix terrible : — Monsieur Stoll7....<:omment se fait-il que vous soyez dans mes pantoufles?
Il y eut un long silence— Stoliz cherchait dans sa tê te quellefable il pourrait imaginer pour sauver au moins Rosalie. Lauter cherchait a deviner et ne devinait que trop les détails et les causes de ce qui se passait. Stoltz était dans u» état déplorable; l'eau glacée qui était tombée sur lui pendant six heures, coulait de tout son corps, ses cheveux p^nda ient appesantis,— son visage était pâle et bleuâtre de froid', — ses mains étaient violettes et engourdies, — ses yeux étaient rouges dans un cercle noirâtre, — ses dents claquaient, ses genoux tremblaient sous lui; tout le monde n'eût, va en lui qu'un objet de pitié ; mais Lauter, aveuglé par la colèfè et la n, lui dit : — Monsieur Stoltz, vous nie volez tomf mon bonheur!
11 y eut encore un long silence ; puis Lauteç se leva, — ouvrit une armoire, en tira une boite qu'à sa forme on pouvait supposer renfermer des pistolets. — II cherck a la chaussure deStoltz, d'un geste impérieux lui ordonna de la mettre, puis lui dit : — Suivez-moi sans faire le moindre bruit. — Tous deux sortirent eu effet par derrière la maison.
Depuis ce jour, on ne les revit jamais ni l'un ni l'autre.
PARLOXSV» r-V.I lir. M. CHAI HIER, BOURGIÏDIS Df, LA PETITE MLLE Dr. FONTAINEBLEAU".
Vpici comment étail distribuée la maison de monsieur Chaunii
on y arrivait parmi si mbres et touffus, au
bout de b r ■ titnne petite porte d'un yert sombre; — à côté de la porte était une sonnette à pied de biche. — Quand la porte était ouverte, on était dans une cour dont chaque pavé était entouré d'un cadre d'herbe; — dans une encoignure était un [mit- t tnargi en étail u ie, et qu'il
ml cauvt ci d'une mousse verte el rougeâbre. — Au fond de l.i cour s'élevait une lB;:is»in de deux étages, à laquelle on arrivai! \pv un pelil perron garni d'une grille défera demi
ALPHONSE KÀHR
rouillco : —au lias de la maison étaient la salle à mangi r, — le cabinet et la chambre de monsieur Chaûmier, ci la cuisine, ^•i premier, l'appartement de laprtîtc Rose Chaûmier, cpIuî île son frère Albert, et surtout celui de 'lame Modeste Rolland, domestique et femme de confiance de monsieur Cliaumier. L'étage du haut servait de grenier, de fruitier;— ■ on y étendait le linge, ('t quelquefois, Honoré Rolland, époux de Modeste, militaire de son état, y venait passer les rares congés pendant lesquels l'Etat pouvait se passer de son appui.— Derrière la maison était un grand jardin, d'un aspect sauvage et inculte. Avant que monsieur Chaûmier achetât cette maison, le jardin avaitété parfaitement cultivé; depuis, grâce à l'abandon où onJ'avait laissé, les chardons, les orties, les pariétaires avaient étouffé les plantes faibles et délicates; les arbres seuls et quelques plantes vigoureuses avaient résisté, et avaient acquis un singulier développement. — Deux gros pommiers,— un sorbier, dans lequel montait une clématite, — des lilas, — quelques rosiers énormes et couverts de mous ses, formaient la plus grande richesse du jardin ; — quelques pavots se resemaient d'eux-mêmes tous les ans, — et, a l'angle du chaperon de la muraille, fleurissait, au printemps, une touffe de giroflées jaunes.
Oh entrait au jardin par le cabinet de monsieur Chaûmier et par la salle à manger; la cuisine ne jouissait que d'une fenêtre fermée par des barreaux de bois, peints en couleur de fer.
C'était une des maisons les plus silencieuses que l'on put trouïer. — Monsieur Chaûmier, dont la fortune était médiocre, était membre de plusieurs sociétés philanthropiques qui prenaient tout son temps et à peu près toiîte sa sensibilité. Modeste était maîtresse absolue dans la maison; elle était • bargée de tous les soins, de toutes les dépenses, et même de l'éducation de la petite Rosé, éducation qui, jusque-là, et lie à l'âge peu avancé de l'enfant, ne consistait que dans une instruction extrêmement élémentaire :
L'empêcher de loucher aux couteaux -.—lui apprendre à ré pondre aux questions : oui, madame, ou oui, monsieur, — et non pas un oui tout sec, comme l'ont les enfans mal élevés : — à ne pas mettre, de confiture^ sur ses vêlemens ; — à renouer les cordons de ses souliers quand ils se détachaient, — et à dire merci quand on lui donnait quelque cl
Le garçon était confié aux soins d'un monsieur Semler, qui avait chez lui une douzaine de garçons des meilleures familles de Fontainebleau. — Aïberl ne venait à la maison que le dimanche. Du reste, Modeste était bonne femme de-ménage,— assez doii,e même, quand ses volontés ne rencontraient pas d'obslacles, — et < onnuc dans toute la ville par sa supériorité dans l'art de préparer la sauër-craût, et de lui donner une certaine saveur exi itante dont elle se réservait le secret.— Au dehors, quand'elle pariait de la maison, elle disait: — Je veux, je ne veux pas. A œrtaines époques importantes, quand on faisait la sauër'-craut, ou quand on coulait la lessive, elle prenait pour, l'aider et travaille;' sous ses ordres quelques ulles.de journée qu'elle tutoyait et qui l'appelaient » liidland. Mais, en dedans, elle était humble et soumise vis-à- \is de monsieur Chaûmier, et si le plussouvenl elle lui faisait l'aire a peu près sa volonté, ce n'était que par de longs détours, et elle ne gouvernail réellement qu'à ion, 'de soumission el d'obéissance.
Un matin, pendanl le déjeuuer, on apporta une lettre que haumier lui en an : ,. i [ue! [ues marques h mi ni el mente d'émotion —Il se leva, passa dans son : i plus d'un quarl d'1
En \ain Modeste, pendant que son maître lisait, avait trois ou quatre fois passé derrière lui et jeté les yeux sur la lettre qu'i] tenait; l'écriture lui était inconnue, i .si fine
■> Ile n'en put lire un mot. — Le temps que monsieur Chaumier pas tbinfï lui parut un siècle» — Deux l'ois elle frappa el enlr'ouvrit la porte pour lui dire que
d ■ > iBe.ti refroidi ail : elli n'ol tint pas même une se, et n'eut de ressource que de faire tomber sa mauvaise humeur sur la petite Rose,— qui mettait h i ;ùr la taule, quand Modeste lui avait dit tant de fois de ne pas se tenti ainsi - ( "était déi idén i ni une i nfanl incorrigible, et
qui ferait le malheur de sa fatni!» et de ceux qui voulaient bien se charger de son éducation.
Enfin, monsieur Chaumi on cabinet, ordonna
de faire entrer le porteur d.' la lettre, el lui en remit une au- ■ cachetée, — en lui r, i ommandant de la mettre dans sa poche et de se hâter dé la porter à la ville voisine* d'oo on la devait faire parvenir à sa destination. Quand le messager sortit, Modeste se mil i n devoir d ' le suivi' nuis, soit par hasard, soit qu'il devinât son intention, monsieur Chaûmier lui demanda -la tabatière qu'il avait laissée dans son cabinet. Quand Modeste se fut acquittée di pette commission: elle se hâta de sortir; mais, dès le premier pas, elle entendit se refermer la porte extérieure : le messager était parti. Tout le reste du jour, monsieur Chaûmier fut préoccupé; et contre son ordinaire, il garda la lettre qu'il avait reçue dans la poche de son habit, au lieu de la laisser sur son bureau, où Modeste comptait bien en prendre connaissance à dîner; elle tenta un autre moyen. En servant, elle manifesta quelques craintes sur la santé de monsieur; depuis le moment où, h» matin, il avait reçu une lettre, il était changé et parafait souffrant. — D avait laissé enlever, sans y avoir touché, des œufs à la neige, les meilleurs peut-être qu'elle eût jamais faits. Monsieur Chaûmier répondit que Modeste se trompait, et qu'il ne s'était jamais mieux porté. — Elle fit une grimace de dépit en voyant qu'elle n'en pourrait tirer aucune confidence, mais elle ne se découragea pas; — elle songea alors que, pourvu que monsieur sortit, il ne pourrait manquer de changer d'habit, et que, selon toutes les apparences, il oublierait la fameuse lettre dans la poche de celui qu'il quitterait. — Monsieur sortira-t-il après dîner, demanda-t-elle?
— Je ne crois pas, Modeste.
— Monsieur a tort, le temps est superbe, el voilà deux jours que monsieur n'a mis le pied hors de la maison.
— Que veux-tu, Modeste? —j'ai beaucoup à travailler. J'ai reçu des nouvelles de la Martinique; on mérite de nouveaux exemples' du malheureux sort des nègres, — et je sens que c'est lé moment de terminer mon grand ouvrage sur l'abolition de l'esclavage.
\ ce moment, un homme, qui avait trouvé la porte de la rue ouverte, entra, et vint se poster devant la porte de la salle à manger, où il lit entendre une sorte de mélopée plaintive et traînante dans laquelle on ne distinguait que quelques mots ; mais ses vêlemens en lambeaux, sa figuré hâve et décharnée, n'expliquaient que trop clairement que c'était un mendiant qui implorait dès secours.
— Mais, répliqua Modeste, si monsieur se rend malade à se renfermer ainsi, il sera peut-être obligé d'interrompre loul-ùfait son travail.
— Un morceau de pain, s'il vous plaît, dit le mendiant.
— Ce serait un grand malheur, ma pauvre Modeste, car j!aJ rassemblé là des argumens qui ne peuvent manquer de convaincre les lecteurs cl i\c faire un grand bien à la cause des nègres'.
— Je n'ai ni maison ni vêlemens, dit le pauvre homme.
— Est-il rien en effet, dit monsieurChaumier, de plus cruellement ridicule que cet esclavage auquel on a condamné toute une race d'hommes? Pc sang qui coule dans les veines des noirs n'est-il pas le même que celui qui gonfle les nôtn •
— \.n netm de notre Seigneur Jésus-Christ! ayez pitié de moi, dit le mendiant.
— El, continua monsieur Cha imiei . sansl'écoutei ou sans
lie, ne sont-ils pas aussi n -
— Au nom de la vierge Marie' — mon bon monsieur, secourez-moi.
— La nature repousse, dit monsieurChaumier, ces cruelles el arbitraires distinctions de race el de couleur. Le soleil éclaire tous les hommes, et la Providence leur distribue également ses bienfaits; les riches el les puissans seuls ont plus
liions que les autres et plus dedevoirs; ils ne doivent
' >■ i u - ne prenons pas la responsabilité de ces phrases que nous avonslues dans des livres sur ce sujet, et que nous avons entesd les dans d''< assemblées nombreuses .-i brillantes, el lussi dan* ijitelqtu s mélodrames,
GENEVIEVE
pas oublier que la fortune n'est, entre leurs mains, qu'un dépôt dont il leur sera, un jour, demandé un compte sévère, et qu'ils doivent réparer par une plus juste répartition les erreurs et les injustices du sort.
— Il y a deux jours que je n'ai mangé, — dit le pauvre homme en joignant les mains.
— Aussi, dit monsieur Chaumier, mon cœur saigne en songeant à ces malheureux noirs.
— Ne me donnerez-vous donc rien? dit le pauvre.
— Comment cet homme est-il entré ici. Modeste? demanda monsieur Chaumier.
Modeste ne répondit pas a monsieur Chaumier, mais elle s'avança sur le mendiant d'un air irrité, et lui dit :
— Allez-vous-en, et tâchez queje ne vous voie pas une autre fois vous introduire ainsi dans les maisons.
— Ma bonne dame, dit le pauvre, la porte de la rue était ouverte.
— Eh bien ! dit Modeste, ne peut-on laisser un momentune porte ouverte sans être en proie aux importunités des mendians et des vagabonds?
— Mais. . dit le mendiant.
— Mais, répliqua Modeste, je vous dis de vous en aller, ou je porterai plainte contre vous.
Le mendiant s'en alla sans rien répondre.
Monsieur Chaumier grommela quelques instans sur l'audace de ces gens-la ; en efN, il est bien fâcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez soi à des théories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans qu'on soit dérangé par l'aspect importun d'une misère sur laquelle il n'y a pas de discours à faire ni de théories à développer, tant elle est voisine et facile à soulager.
Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait décider son maître à sortir; sa première tentative avait honteusement échoué ; le beau temps et le soin de sa santé l'avaient trouvé inébranlable; — mais Modeste avait décidé qu'il sortirait et il devait sortir. — On ne tarda pas a entendre un grand fracas dans la cuisine, c'était le café qui était renversé, — il n'y en avait pas une graine dans la maison, par la négligence du fournisseur ordinaire.
Monsieur Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de caféÇTlilbiiudelui en avait l'ait un besoin impérieux: il fut alors décidé qu'il sortirait pour en prendre dans un établissement où on le faisait passable, sans que cependant il pût entrer en comparaison avec celui de Modeste. — Eh bien! alors, dit monsieur Chaumier. donne-moi ma canne et mon chapeau.
— Comment, monsieur, dit Modeste; songez-vous à sortir ainsi vêtu?
— Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda monsieur Chaumier.
— Il a, reprit Modeste, que l'habit de monsieur est usé et râpé, et qu'il y manque, un boulon.
— Oh ! mon Dieu, Modeste, je ne vais pas bien loin et personne ne fera attention à moi.
— Mais, dit Modeste, quelle opinion aurontde moi les amis de monsieur qui le rencontreront, s'ils pensent que je laisse mon maître de la sorte?
Et sans attendre de réponse elle apporta un autre habit, relira elle-même à monsieur Chaumier celui dont il était couvert, et l'emporta triomphante.
Tacitum pertentnnt gaudia pt-ttts.
A peine monsieur Chaumier fut-il sorti, que Modeste envoya Rose s'amuser dans le jardin.
— Mais, ma bonne, dit Rose, il fait nuit et j'ai peur.
. — Faites ce qu'on vous dit, mademoiselle, reprit la bonne, et allez vous amuser; si vous pleurez, vous aurez affaire à moi.
La pauvre Rose obéit, emportant sur son joli visage une petite moue toute sérieuse. — Modeste Rolland fouilla alors dans la poche de son maître et y trouva une lettre, dont voici le contenu :
l.t StECI.E. — ï.
Mon cher frèrej
Ce mariage auquel tu n'as pas pu assister— et qui t'avait brouillé avec moi, n'a pas été béni du ciel. — Il y a trois ans, mon mari a disparu sans que rien ait pu servir de rai;on ni de prétexte à celle étrange aventure. —Depuis trois ans, toutes les recherches ont été inutiles ; tout donne à penser qu'un crime ou un accident a mis tin aux jours de monsieur Lauter.
Dans ce malheur, que j'ai supporté si longtemps sans me plaindre, tu es mon seul appui et ma seule consolation. — J'ai deux petits enfans ; je l'ai écrit dans le temps pour te faire part de leur naissance, quoique tu ne m'aies jamais répondu. En vendant tout ce qui me reste, je réunirai une somme de 50, (KM) francs, qui forment toute ma fortune et celle de mes enfans. Veux-tu que j'aille demeurer près de toi? Tu me guideras dans l'emploi de ma petite fortune et dans l'éducation de mes enfans; je remplacerai, pour les tiens, la mère qu'ils ont perdue, — et au milieu d'eux nous vieillirons dans la paix et les douces affections. Ta réponse, mon bon frère, ce rendra le bonheur ou me. jettera dans le plus affre"ux découragement.—Léon et Geneviève te présentent leurs respects, et moi je t'embrasse bien tendrement ainsi que m«n petit neveu et ma petite nièce, Albert et Rose. . . .
Rosalie Lauter.
xn.
A cette lecture, madame Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. — Elle vit d'un seul coup son empire détruit, son bonheur renversé; — elle se sentit domestique; — mais bientôt il lui parut tellement impossible que ce qui était si bien et depuis si longtemps établi pût changer ainsi toui-àcoup, qu'elle se demanda quelle avait été la réponse de son maître. La rapidité avec laquelle cette réponse avait été faite lui semblait d'un bon augure ; un refus seul pouvait admettre aussi peu de réflexion et d'examen. Avant de consentir à l'arrivée de madame Lauter, monsieur Chaumier n'aurait pas manqué de la consulter, d'examiner les difficultés de l'établissement, et les moyens d'y obvier. — D'ailleurs, elle connaissait l'histoire du mariage de madame Lauter; monsieur Chaumier n'avait jamais vu son beau-frère, et ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une correspondance relative à des affaires, qui s'était terminée par de l'aigreur, et la cessation de toutes relations. — Monsieur Chaumier avait alors juré solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frère, et qu'il ne reverrait pas sa sœur. — Le résultat des réflexions deMbdeste fut que monsieur Chaumieravait nécessairement répondu par un refus formel ; elle remit la lettre dans la poche de l'habit, et appela la petite Rose qui pleurait de peur dans le jardin; —après quoi, elle la déshabilla et la coucha.
Le lendemain, cependant, elle se réveilla moins rassurée que la veille sur les probabilités du refus de son maître de la proposition de sa sœur; et, pendant le déjeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le faire parler. Enfin, & propos d'une histoire en l'air, elle lui dit : — Croyez-vous, monsieur, qu'un honnête homme puisse violer un serment quel qu'il soil ? — Je ne crois pas, Modeste, répondit monsieur Chaumier ; cependant, ajouta-t-il, après un instant de réflexion, il est des sermens que l'on peut, que l'on doit même oublier ; je parle des sermens impies qui échappent dans un moment de colère, d'emportement, et, dans ce cas. je crois que la faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait.
— Mais, dit Modeste, si la colère qui a fait faire le serment n'était pas un mouvement aveugle, mais au contraire un légitime ressentiment?
— Quelque soit le motif de la colère, elle est toujours aveugle, Modeste. — Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant à me plaindre de plusieurs de mes collègues, à la Société pour l'abolition de l'esclavage, et voyant que mes travaux n'étalent pas appréciés à leur valeur, je jurai de ne plus me mêler à ce qu'ils faisaient. Eh bien ! Modeste, c'est là un sermeit que }t
ALPHONSE KARR
ne devais pas tenir et que je n'ai pas tenu, — parce que je ne pouvais, sous un prétexte de fidélité à un serment, abandonner la cause des malheureux noirs.
— Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait été préjudiciable qu'aux gens dont vous aviez à vous plaindre?
— Et encore, Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait ; il faut bien avoir un peu d'indulgence les'uns pour les autres;
— et, au résumé, je crois que si on doit tenir, à quelque prix que ce soit, un serment dont les résultats sont favorables à celui qu'il concerne, on ne trouvera qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite a un serment de haine et de méchanceté.
Modeste rentra dans sa cuisine et se dit : — Je suis perdue! — De ce jour, elle lit son devoir avec une exactitude scrupuleuse, mais affectéeet chagrine, et ses réponses, courtes et sèches, témoignèrent d'un mécontentement dont je ne puis assurer que monsieur Chaumier s'aperçut.
Une semaine après, monsieur Chaumier, ayant reçu une nouvelle lettre, avertit Modeste que sa sœur allait venir demeurer près de lui avec ses enfass, et que cela nécessitait un peu de dérangement dans la maison. Ainsi, Modeste devait quitter le premier étage, qui appartiendrait à madame Lauter etaux deux petites filles, et montera l'étage au-dessus, qu'elle partagerait avec les deux garçons Modeste obéit sans faire une observation, mais d'un visage froid et impassible ; elle enfouit dans son cœur le regret de la belle chambre parquetée, ornée d'une grande glace et de rideaux jaunes, — et elle attendit madame Lauter avec lessentimensde la haine la plus profonde.
Lesenfans eurent bientôt fait connaissance et furent enchantes de trouver des cousins et des compagnons de jeux. — Léon et'fienevjévèj les enfans de madame Lauter, étaient plus âgés que Rose et Albert, les premiers avaient une douzaine d'années, tandis qu'Albert n'avait que dix ans et Rose six. Léon fut installé avec Albert, chez monsieur Semler. Madame Lauter, qui était, depuis la disparition de son mari, resiée grave et. triste, s'occupa sans relâche des soins du ménage et de l'éducation de ses deux filles : — c'est ainsi qu'elle appelait également Rose et Geneviève. — Quand elle avait annoncé à son frère qu'elle retirerait 50,000 francs de la vente de te qui lui restait, elle s'était, à elle-même, exagéré la valeur des objets, et celte vente n'alla pas tout-à-fait à 20,600 francs.
— Elle fut un moment écrasée de ce désappointement ; elle ne voulait ni n'osait être à charge à son frère, et celui-ci avait accepté les propositions de sa sœur, dans l'hypothèse qu'elle apporterait un revenu de 1,300 francs; ce revenu, diminué presque de la moitié, la mettait dans un grand embarras; elle prit le parti de placer son argent en rente viagère; par ce moyen VU ne resterait rien à ses enfants; mais, au moins, elle leur assurerait une bonne éducation : — comme on dit dans les universités, cela mène à toui^— etelje contribuerait à la dépense delà maison, ainsi qu'elle l'avait annoncé; —elle dit simplement à son frère qu'elle avait placé son argent, sans lui dire les conditions.
Elle avait parfaitement compris, dès le prenjiei; jour de son arrivée, à quel point sa présence était désagréable à Modeste, et elle était bien décidée à ne rien négliger pour vaincre cette antipathie que lui laissait voir madame Rolland. Elle lui fit quelques petits, cadeaux d'objets de toilette, mais madame Rolland affecta de n'en faire aucun usage; — elle essaya d'être avec elle polie et affectueuse, mais le premier jour qu'elle appela Modeste, celle-ci lui répondit que monsieur l'appelait ainsi, mais njue toutes les autres personne, l'appelaient madame Rolland. — Ce à quoi madame Lauter s'empressa de se soumettre. Mais quelque fût sa résolution, il y avait des usurpations qu'elle était obligée défaire; — ainsi, d'accord avec son frère, elle se chargea de la dépensé qui, jusque-là, avait été faite sans contrôle par Modeste; elle. fit rentrer Modeste à l'état de domestique vis-à vis de Rose» qui .n'aurait pu. que perdre aux caprices, aux façons vulgaires et à la -mauvaise, humeur de marna* Modeste, .omnic elle, l'avait appelée jusque-là. - Ce ne fut plus à elle qu?.s>] cessa Al lier t pour les objets dont il avait besoin, ou pour Quitter, le luitdi. la maison paternelle une heure plus
tard. Il lui fut impossible de décider, comme de coutume, avec les fournisseurs, sans en référer préalablement à mada-' me Lauter, — de quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mépris, et en la peignant comme une femme qui, après avoir poussé son mari au suicide par sa conduite dépravée, venait aujourd'hui, avec ses deux enfans affames, gruger ce bon monsieur Chaumier, et faire dans la maison un embarras qui ne lui convenait pas. — Elle ne manquait jamais une occasion d'être désagréable à madame Lauter; s'il y avait quelque chose de cassé ou de gâté, c'était toujours par Léon ou par Geneviève; — quoique les quatre enfans fussent traités sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'ils fussent habillés de même, comme s'ils eussent été tous quatre frères et sœurs , la seule Modeste n'admettait pas cette égalité; elle servait toujours à table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle trouvait toujours moyen de laisser prendre à ceux-ci une foule de petits soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres; — elle nettoyait la chambre de madame Lauter avec une négligence si atkctée, que eelle-ci feignit que cela la gênait qu'on entrât dans sa chambre, et prit le parti de la balayer elle- même. — Quand elle revenait de la provision, elle rapportait à Rose des fruits et des friandises, sans en donner à Geneviève ; mais la petite Rose venait d'elle-même partager avec sa cousine; — alors, Modeste se plaignait que Geneviève eût jeté par terre des noyaux de cerise. Pendant un an, elle s'obstina à servir, à table, monsieur Chaumier avant sa sœur, quoique, pendant un an, monsieur Chaumier ne se laissât pas servir une seule fois le premier. Madame Lauter faisait semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences et ne s'appliquait qu'à lui ôter l'occasion de les renouveler. —Mais les domestiques, — comme les chiens, — ne reconnaissent qu'un maître dans une maison, et les devoirs de la domesticité paraissent toujours moins durs à remplir à l'égard d'une personne d'un autre sexe.
D'ailleurs, l'inégalité entre les femmes ne se manifeste pas d'une manière aussi évidente qu'entre les hommes. — L'esprit, les talens, une certaine autorité, séparent suffisamment les hommes; mais les femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté. — Les servantes, comme les mal tresses, le savent bien, et il n'est pas une femme qui ne se défie d'avoir auprès d'elle une trop jolie servante.
Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit ne sont certainement pas de la même race qu'un domestique ; — mais on peut (les exemples ne manquent pas), quand on veut, faire d'une jolie chambrière une duchesse à peu près présentable, i
Uadame Lauter, toute jolie femme qu'elle était encore, ne jouissait même pas du bénéfice de cet avantage qu'elle possédait sur Modeste, laquelle n'était plus jeune, et n'avait jamais été belle ; — car les femmes ne peuvent apprécier leur beauté que par les hommages qu'elle leur attire; et, dans celte maison si fermée, la beauté, qui n'avait personne pour l'admirer, cessait d'être un avantage et niénie d'èlre quelque chose.
C'était pour les enfans une grande fête que le dimanche. Albert et Léon arrivaient de bonne heure; et cependant déjà depuis longtemps Rose et Geneviève les attendaient. — Plus de dix fois elles avaient ouvert la porte du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-là on avait fait cuire une galette, et toute la maison était sens dessus dessous. Les garçons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu. un peu plus bruyant qu'il ne convenait à des lilies. — Léon avait S09S sa protection spéciale Rose qui était si petite, que, lor se nu-lait aux promenades-, il fallait que Léos la rapportât sur ses bras. — Pour Albert, il elail loin d'être aussi « ontplaisant p. ut- CeueM lîlleurs était du même âge que lui ; — 11 viol i tôt un moment où Giiieviève, qui avait treize ans. commença à ne plus se mêler aux jeux de sou livre et de son eoiishi, et à prend*! une attitude câline et décente. — Il leur vint a ors l'idée, suggérée par madame Lauter, de cultiver le jardin ; on profita de la présence d'Honoré Rolland, qui avait un congé, pour le faire bêcher : — après quoi, ils se chargèrent du reste.
Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jar •
GENEVIÈVE
din ; mais, quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dépens de -Modeste.
Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, et sur tout le devant de la maison, un potager composé de cerfeuil et de persil. —Il fut décidé par les eufans que le potager serait supprimé, comme usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que madame Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les bautscris, quand elle s'aperçut de la destruction de son jardin j elle en accusa Léon et Geneviève, comme, de coutume. En vain madame Lauter lui lit présent d'un très beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis, et l'on a pu voir dans une discussion qu'elle a eue sut le serment, — de jurejurandol avec son maître, — la triste fidélité qu'elle y apportait.
Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent pour terminer leurs éludes ù Paris. — Geneviève avait alors seize ans et Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs du départ. — Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de l'orgueil inquiet du premier voyage. — Au jour de la séparation, on s'embrassa, on se promit de s'écrire. — La voiture partit, les deux filles se prirent à pleurer, madame Lauter se sentit le cœur gros; Modeste dit: Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert ! Pour monsieur Chaumier, il parlait ce jour-là à rassemble négropbile, et il disait : « O cruauté inouïe! On sépare les pères de leurs enfans! et ne frémrssez-vous pas, messieurs, en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves? — Qui de vous pourrait supporter une semblable séparation ? »
La maison fut triste pendant plusieurs mois, Genevièïe et Rose, le dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient par un mouvement involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que les jeux qui se jouent à quatre ; à toute distraction qui leur venait à l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. — Si elles avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles disaient:—Ah! si Léon était ici! — Si Albert n'était pas à Paris ! En ce cas-là, on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on n'élait pas accoutumé à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon èlait l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui sentent le besoin de proléger et de soutenir. — Geneviève avait un peu du caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait, ù tous deux, un tendre attachement pour leurs cousins. — Albert et Rose, au contraire, avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés : mais ils se laissaient faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur part une affection moins passive.
Je n'aime pas beaucoup les portraits. — Je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Léon ; — c'est que ce n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les héros de mes romans, c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun historien, c'est que je puis dire, comme Enée:
Quœque ipse... vidi Et quorum pars magna fui.
Léon est grand ; il parait grêle, il l'est en effet, mais c'est à la manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. — Les traits de son visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille ; il porte de grands cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin d'avoir l'air efféminé; ssn regard est souvent sévère, son teint est brun et hûlé, le duvet de ses joues et de son menton qui commence ù brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à huis les exercices du corps, il monte ù cheval, il nage, il iait des armes avec une rare perfeGtioii. Le seul défaut de son caractère est un manque de volonté et d'individualité; — rarement il ose être lui-même et c'est ce qu'il pourrait être de mieux ; il est doux et compatissant -, mettez le avec des marins, il boira du genieye, il jurera, et se frottera de goudron ; avec des hussards, il sera querelleur, bruyant, indiscret; aveî îles enfans, il est de première force a la toupie et de seconde aux barres'.
Mais ces rôles, qu'il joue à son insu, le fatiguent et l'ennuient ; — il n'y a que Rose et sa sœur avec lesquelles il soit
lui-mèine ; —aussi elles lui manquent douloureusement pen* dant son séjour à Paris et il leur écrit bien plus souvent que ne le fait Albert.
Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'uu brun châtain,— ses yeux, de la même couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. — 11 a le cœur paresseux et difficile à émouvoir, mais son imagination est inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des gens avec une ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec lesquelles il les quille. Il est cependant capable de persévérance pour ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement Jusqu'à ce qu'il l'ait atteint.
Geneviève a les yeux bleus et les cheveux noirs, comme son frère. Geneviève a sur le visage une douée et intéressante mélancolie ; sa taille est nonchalante, — ses mouveniens et sa démarche ont comme une lenteur silencieuse ; — elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son cœur, — .mais ce n'est pas de la tristesse ; aH contraire, elle aime le plaisir, et il n'y a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même.
Rose est petite et vive; ses cheveux d'un brun foncé tombent en grosses boucles sur les deux côtés de sa figure ; — ses yeux noirs sont si mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éelatans qu'on n'en pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plait, tout l'amuse; — elle aime le brutt et l'éclat.
Tontes deux sont coquettes, c'est-à-dire, qu'elles sont heureuses d'être belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de Rose a cela de particulier qu'elle est aussi fière de la beauté de sa robe que de sa propre beauté. — Tout ce qu'elle trouve joli, — bijoux, — pierreries, — gazes, — rubans, — elle aime le voir attaché à elle; — aujourd'hui elle aime le blanc, — demain elle aimera le bleu, — hier elle aimait le lilas. — Elle aime ses dentelles avec égoïsme. — Sa parure fait partie d'elle; — elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, — mettre à volonté des yeux bleus et des cheveux blonds.
Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, — et elle est toujours habillée de blanc, — du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il peut venir quelqu'un à la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une instinctive idée de pudeur, qui soutient sa volonté contre les séductions deS couleurs les plus fraîches et les plus à la mode.
En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles jeunes filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux yeux doux et incertains, l'imaginatiou ne la sépare guère de son vêtement; —il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre, soit son corps.
Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et d'une autre couleur, — en pensant qu'elle a changé de vêlement, vous vous représenterez involontairement le moment oii elle avait quitté le premier et n'avait pas encore mis le second ; — vous pensez qu'elle peutêlre sans vête» niens, et votre œil interroge malgré vous les plis de l'étoffe et ses ondulations.
Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, — qu'elles seules peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si 1 eu, que je n'en ai jamais rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire.
Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser leurs cheveux, mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dénis blanches ; — la main cherchera leur main, mais ne se posera jamais sur leur genou ; non pas seulement par respect, mais la pensée n'en viendra pas à l'esprit.—L'imagination, près d'elles, n'inspire pas de désir plus vif que celui d'être touché en passant d'un pli de leur robe ; — ou si, par hasard, en lisant le même livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, — un doux frémissement arrêtait le sang dans mes veines, — et je comprenais que ce que j'aurais osé de plus aurait été bien moins. — Jamais, depuis,
ALPHONSE KARR
aucune femme toul entière abandonnée, aucune femme, même la plus belle bacchante, même la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien donné cjui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de nos cheveux.
Mars, de toutes les jeunes tilles que j'ai rencontrées depuis, — toutes, avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes les femmes peuvent satisfaire mieux qu'elles, — car a peine les jeunes tilles vous font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en même temps qu'elles n'ont ni formes ni sens.
Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude — pour éteindre, comme d'un souftle, celte céleste auréole qui entoure le front virginal de la jeune tille.
La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le reste; la main qui ramène un pli de la robe, l'ait p us rêvera cequ'elle veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.
Il suffit qu'à la campagne, le vent attaque traîtreusement une jupe, et oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succès qu'ait la défense; —
Il suffît qu'une mère dUe devant moi : —Ma fille est un peu malade, elle a monté à cheval, elle a les cuisses rompues ; — et combien de mères savent se priver de semblables mentions !
Il suflit qu'une fille dise : —Je ne veux pas courir, on verrail mes jambes;
Ou : — Ma mère m'a fait présent de chemises de batiste ;
Ou : — Je me suis donné un coup au genou et j'ai le genou tout bleu ;
Ou : — J'ai acheté des jarretières ,-
Ou : — J'ai pris vn bain ce matin ; Pour qu'à l'instant même elle perde tout le charme qu'elle avait pour moi, — sauf à prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout différent.
LÉOX A ROSE ET A OEXEVIÉ VE.
Mes chères scrurs, c'est un séjour fort triste que celui de la ville où nous sommes, et je ne saurais vous dire combien tout ce que j'ai laissé auprès devons me paraît aujourd'hui ravissant et regrettable. Les années que nous avons passées ensemble vous rendent si nécessaires à moi que je ne puis rien séparer de votre souvenir. — Hier, nous sommes allés à la campagne, avec Albert, et une famit'e pour laquelle mon oncle nous a donné une lettre. — Ce sont de bonnes gens, qui nous reçoivent très bien, et nous invitent à tout ce qu'ils croient nous pouvoir être agréable. A rentrée d'un petit bois, j'ai aperçu un sorbier toul chargé d'ombelles de baies, déjà d'une belle couleur orangée ; — et j'ai pensé au sorbier du jardin de la maison où vous êtes. Il y a un an, c'était aussi dans les premiers jours du mois d'août, et les fruits du soi hier étaient de cette même couleur orange; — nous étions tous réunis, le soir, sous son feuillage; — je jouais du violon et Rose chantait. Et l'hiver dernier, quand l'arbre dépouillé de feuilles n'avait plus que ses fruits, devenus alors du plus vif écarlate, vous Pampelez-vous les merles qui venaient', de leur bec jaune, picoter les grains de corail du sorbier ? l'.osc voulut que je lui en prisse un. —Je passai huit Jours à faire un tivbuchet; puis, quand l'oiseau fut captif, il avait l'air triste et souffrant, il ne voulait pas manger. A dîner, nous parlâmes à mon oncle de notre capture, il nous dit qu'il fallait le garder en cag^ et .qu'au printemps il ferait entendre des chants ravissans. — tu peu après, mon oncle vint à pai 1er *■ son sujet favori, des nègres et de l'esclavage; — Rose sortit et revint toute joyeuse.
Elle me prit par la main, me lit lever de lable, et nie dit de regarder par la fenêtre. — 11 y avait sur la muraille un merle qui battait des ailes, et secouait son plumage. — Veux-tu donc encore celui là ? lui dis-je. — Non pas, reprit-elle ; c'est le mien auquel je viens de donner la liberté; — Je l'embras-
sai. — Mon oncle la gronda un peu, en lui disant qu'elle ne savait pas ce qu'elle voulait. — Papa, dit llose. il est toul noir comme les nègres que tu dis si malheureux ; il m'a semblé que c'était un petit nègre, et j'ai ouvert sa cage
Mon oncle fut un peu embarrasse de ce que celle petite tille lui monirait qu'il n'était pas conséquent.
Je vous écris,— et je n'ai rien a vous (tire, ni à vous raconter. — Je vous écris pour VOUS écrire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos deux jolies têies l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, — cl celle image va égayer ma journée. — Je voulais offrir à Albert ce qui reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce malin, et je ne sais pas où il est. — Adieu, mes bonnes petites sœurs. — Écrivez-moi souvent.