‹ Le siècleChapitre 30 sur 70 · LÉON · texte numérisé non relu

LÉON

C'était le moment où les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient dû commencer à fleurir, et à ouvrir, la nuit, leurs fleurs bleues, roses ou blanches, qui se ferment et tombent, des que le soleil les a touchées. Madame LaiHer les vit au contraire se dessécher et jaunir ; en vain elle leur prodigua les soins les plus minutieux. Ils durent céder au s. .in que prenait Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Madame Lauter ne s'en plaignit pas. et feignit d'attribuer aux chais un ravage que Modeste rejetait sur eux. Madame Lauter ne voulait pas être, dans la maison de son frère, une cause ni un prétexte de trouble et de mésintelligence. Monsieur Chaumier, d'ailleurs, était tellement accoutumé à Modeste, que, s'il lui eût fallu opter ei.tre elle et sa soeur, tout ce que nous pouvons dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait été fort embarrassé.— Madame Lauter se trouvait fort heureuse, quand toute la mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule, et épargnait Geneviève, qui peut-être n'aurait pas été patiente,

— parce qu'elle ignorait les causes de la résignation de sa mèri . — et, en tout cas, en eût été profondément blessée. — Il fallait ménager à ses enfans l'amitié et la protection de monsieur Chaumier. Aussi, ne négligeait-elle rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas une occasion de rendre hommage à ses connaissances en cuisine.

— Il ne se passait pas un dîner sans que quelque plat valût un mol d'éloge ; le rôti était cuit si bien à point ! — ou, il y avait dans la crème un parfum inusité que Modeste seule savait lui donner, et dont en lui demanderait le secret, etc., etc.

— Modeste recevait ces éloges avec plaisir, mais sans reconnaissance, comme un chat reçoit les caresses de son maitre;

— elle croyait que ces louanges étaient arrachées à madame Lauter maigre elle, qu'elle ne les lui accordait queparce qu'il était impossible de les lui refuser, et ces procédés, loin de la toucher, né faisaient qu'accroître son excellente opinion d'elle-même, et coiiséquemmeui son indignation, de voir la place et l'influence qu'avait usurpée* madame Lauter ilaiis la maison de monsieur Chaumier.

Monsieur Chaumier avait accordé à son Gis une pension suffisante pour tenir un rang honorable a Paris. — Madame Lauter pensa que ne pas donnera Léon une pension serait le chagriner, et qui pis est le séparer des plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait être plus tard fort utile. — l'Ile vendit donc quelques bijoux qui lui restaient, pour atteindre ce but. cl Léon continua de se trouver avec Albert sur le pied île la plus complète égalité, comme Geneviève avec Rose. — Elle écrivail de temps, à autre a Lédri, et lui recommandait de travailli r, avec une insistance qu'elle croyait fort significative, niais que Léon recevait comme un de ces lieux communs qui remplissent les lettres des parens. — Il fais.dt son droit comme Albert, comme un peu plus de la moitié des étndl t ns ; il attendait que le temps consacre à cette étude fill passe, temps après lequel on est réputé docteur. H ne s'occupait sérieusement que de sa wix qui était fort belle, cl de son violon, sur lequel il avait un talent remarquable. — Pour Albert, il était partout à la fois,

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an théâtre et dans les promenades, et dans tous les endroits où il y avait quelques chances de s'amuser.

Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle monsieur Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fuel exact depuis quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle personne, cousine de monsieur de Redeuil, qui était venue passer quelques mois chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de Redeuif, le l-ls du maître de la maison, n'était pas moins attentif qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour lui témoigne!! son admiration. A table, madame Haraldsen éiaii naturellement assise près de monsieur de Redeuil.— Albert, en sa qualité d'étranger, était en face d'elle et à cèle de la m; îlresse de la maison. Rodolphe élait à la droite de sa b/He cousine. C'était lui qui lui versait à boire, et causait avec elle ; — mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer ceux d'Albert. Un jour, Albj ri lui pressa un peu la main en dansant ; — elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt, sa conversation avec son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne lit plus, quand la figure l'exigeait, que poser sa main sur celle dn cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il n'osa pas recommencer.

U confiait à ' mrs, ses espérances, ses craintes,

iappoiutemens, et ses mouvemens de haine pour Rodolphe. Chaque soir, il accompagnait les dames au théâtre, et chaque soir, quelque circi nstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre de joie, ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon qu'il lui empruntait.

D,n jour, en rentrant, il embrassa Léon, et lui dit: — Oh! mon ami ! mon cher Léon ! — Te voilà, enfin, je puis te dire mon bonheur 1 — Il était temps que je te trouvasse, car il m'etoufit ; Octavie m'aime! — mon bon ami! — Oclavie m'aime!...

— El qu'est-ce qu'Uetavie ! demanda Léon.

— Octavie est madame Haraldsen, reprit Albert, et madame Haraldsen est la cousine de monsieur de Redeuil.

J'étais désespéré, continua Albert. — ISous étions revenus dubois dans la calèche de monsieur de Redeuil. — Rodolphe élait a cheval : tu sais comme son cheval est ravissant ; Rodolphe avait une aisance que je ne lui ai jamais vue; — il faisait piaffer son cheval et usait de tout le petit manège nécessaire pour exciter l'attention «l'une femme. Le cheval, dressé comme il est , jouait son rôleà ravir, et avait parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui fussent bien surs qu il n'en ferait rien. Forcé déjouer un rôje accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant qUC j'avais mal a la tête, et que je souillais beaucoup. Arrives à la niai. on, comme je lui donnais la main pour descendre de la voiture, elle me dil avec tant de douceur,:— Comment vous trouvez-vous, monsieur Albert? — que sa voix me lit frissonner, et que je retrouvai à l'instant toute ma bonne humeur. A table. Rodolphe eut l'obligeance <l ciiv parfaitement ridicule, et parla avec taht d'obstination cheval et de son propre talent d'é.uver, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollii itude le moindre mouvement d'Oetavie. — Mais en vain nies yeux cherchaient à rencontrer les siens. J'avais h s jambes éti ndues sous)a table; un moment, jeseiilis son petit pied contre le mien ; ma respiration s'arrêta dans ma poitrine. — Lu mouvement plus fort que ma volonté me poussait a presser ce pied, ci cependant je me retenais de toute mon énergie. — .le me demandais s'il était possible qu'elle ne sentit pas mon pied, comme je sentais le sien ; — et j'Interrogeais sou visage, n n'avait rien perdu de son calme et de sa sérénité.. — J'osai, alors, presser doucement le pied qui touchait le mien : — elle releva la tète avec I

étonnement,et retira brusquement son pied. — J'avais retiré le mien plus vite qu'elle, je me sentais pâle et tremblant. Cependant, je revins bientôt à moi ; j'avais fait un grand pas. Quoique mu dùduration eut été mal reçue, elle était faite; — j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer avec son ennemi. — La présence du (langer me donna du coeur, et. partie par résolution, partie pour obéir ;1 une puissance qui me maîtrisait, je laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt ; mais quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se relirait pas ! Cette fois, elle était avertie par mon audaeequi m'avait tant effrayé, et elle ne retirait pas son pied !

— J'appuyai, ou répondit; — toute mon âme descendit dans mon pied. — On me lit deux ou trois questions auxquelles je répondis d'une manière grotesque tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva de table ; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela.

— C'est singulier, dit Léon, nous ne connaissons guère la vie que par les romans et dans les romans : les femmes suivent, en amour, un autre programme. — Je n'ai pas ouï dire,

— toujours dans les romans, qu'aucune héroïne ait jamais admis ce genrfi de déclaration, et y ait répondu ; mais peutêtre les romans nous ont-ils trompés.

Les vacances arrivèrent ; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rc-ter quelques jours de plus'à Paris.

Il dinait presque tous les jours chez monsieur de Redeuil, et, pendant tout le diner, il sentait le charmant pied sur le. sien. Tout on savourant son bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de madame Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes et les plus diverses. r— Albert n'osait désirer rien de plus: tout changement dans sa situation l'effrayait. 11 comprenait cependant qu'il ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de madame Haraldsen, et qu'elle-même devait le trouver très ridicule ; par moment, il prenait une grande résolution, et, après diner, la suivait dans le salon ; mais madame Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute conversation particulière avec lui, et Albert élait enchanté de n'avoir pas à dépenser lotit ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le soir en rentrant, se dire : Ce n'est pas ma faute.

Cependant monsieur de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne, et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se rappelât à son souvenir pendant cette séparation qui serait au moins de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle si son mari revenait avant la lin de la belle saison. Pendant longtemps, ce départ avait comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne fréquentât pas la maison de monsieur Redeuil a la campagne comme à la ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus fréquentes occasions de se trouver en tète à tête, et dispose l'âme à toutes les émotions de l'amour. — Pour ce qui est de ce dernier point, Mbert n'en savait rien.

'dais que devint-il, quand, a dîner, madame de Redeuil lui dil : Aouis parlons dans trois jours. Cette année, la campagne ne nous amusera guère; la maladie du père de monsieur de Redeuil, qui \ est relire, nous empêchera d'y revoir nosatnis; d'ailleurs, ('est un vieillard inquiel et morose, qui ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage; il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de Rodolphe.

Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue: tout son édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au moment d'en poser le faite. Quatre mois d'absence' et d'une absence que Rodolphe saurait mettre à profit! trda Octavie; elle parlait sérieusement â son cousin, monsieur de Redeuil, des toilettes qu'elle emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre Albert qu'elle partageait le chagrin de ce tontre-t>emps. Albert détestait

ALPHONSE KARR

Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de fâcheux ; en a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand, le lendemain, quelques instans avant le dîner, Rodolphe, une lettré a la main, et le visage un peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une course qu'il avait à feire, Celui-ci, cédant au désir de ne pas qu'Hier madame Haraldsen, et à la satisfaction d'être désagréable a Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sonirait pas ce soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonncment sur lé visage d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout le diner, il chercha en vain son pied sans le pouvoir rencontrer; il pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination qu'il avait montrée à nela pas quitter, et qu'elle blâmait ce peu de soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. — Quand on sortit de table, il lui offrit le bras pour aller an salon, et lui dit en chemin :— Croyez bien que si j'avais crû vous déplaire... Madame Haraldsen le regarda avec une grande surprise ; le veste delà compagnie arriva, et ils se trouvèrent séparés. — Albert, au lieu de faire une nouvelle tentative pour parlera Oetavie, crut devoir, à son tour, manifester quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit motdetoute la soirée.

Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert, qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne s'étaient dit tant de choses. —Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du jour;

— la nuit, il neput dormir et écrivit une quinzaine de lettres, qu'il déchirai mesure; — la dernière cependant Fut conservée. Il se coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la plia et la cacheta. — Mais il n'avait sous la main qu'un cachet représentant la tèiede Jules César; il ne le trouva pas assez significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un — (cachet commun et vulgaire s'il en fut)— sur lequel il y avait : « répondez vite « ; c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas ; il passa tant de temps ù le chercher, que, quand il l'eut trouvé, il regarda à sa montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était passée depuis longtemps ; il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre.

Albert se décida à aller ù Fontainebleau. Quoique rien ne fût changé en apparence dans la maison de monsieur Chaumier, il s'était fait, depuis le départ des deux jeunes gens.de grandes révolutions dans les cœurs et dans les esprits. Geneviève, un matin, prit par hasard un livre dans la chambre de son frère; les premières pages l'intéressèrent à telle point qu'elle s'alla cacher snus des arbres pour continuer salecture.

— Bientôt, elle s'arrêta et ne songea plus à tourner le feuillet;— elle lisait au dedans d'elle-même un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la clef; — son icil resté fixe, et tout occupé d'une contemplation intérieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors : elle assistait en elle-même a un grand, à an splendide spectacle, â l'éveil de son cœur.

Pour la première fois, alors, elle comprit la tristesse vague et sans sujet <i# parfois s'emparait d'elle ; —l'inquiétude qui la faisait aller sans cesse du jardin à la maison, e( de la maison au jardin ; — le charme mélancolique qu'elle trouvait a voir rougir les feuilles de la vigne et jaunir celles des acacias; — sa facilité à répandre des larmes s<>us le plus léger prétexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre, parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larim s venaient d'une partie desoncœnr, trop profonde pour qu'elle ait pu être atteinte par ce qui paraissait la faire pleurer.

Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle évite pour penser plus librement à lui, parce que, quand il esl là, elle n'ose ni se taire, ni parler; .elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban, parce qu'elle croil à chaque instant que sa voix va laisser échapper un secret qui lui est inconnu à elle-même, mais qu'elle sent dans sa poitrine; elle s'explique cette gaité affectée dans laquelle elle se réfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entraînante cause rie; elle comprend cette malveillance qu'elle sent parfois lui témoigner.

Jusqu'ici, son cœur n'a connu que l'existence incomplète et Us grossières sensations de la larve et de l'informe chrysalide ; mais voici le papillon qui s'agite dans sa prison de soie, un rayon de soleil, un regard d'amour va lui donner l'essor ; il va secouer ses ailes plisséeset humides, s'épanouir comme une fleur, et s'élever au ciel en abandonnant sa misérable dépouille, ses haillons d'hiver , sur le sol où il ne se posera plus.

Mais lorsqu'on s'éveilla dans la maison , quand Modeste vint au jardin cueillir du mouron pour ses oiseaux, — par un mouvement rapide et irréfléchi, elle cacha le livre sous son tablier. — Ce livre, imprimé depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire à tout le mond^ ses plus secrètes et ses plus confuses pensées, comme il venait de les lui révéler à elle-même. Elle le laissa chercher à Léon, sans vouloir avouer que c'était elle qui l'avait pris ; elle se proposait de le remettre a sa place, — mais plus tard elle le relut encore et ellle n'osa plus ; elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume après elle, une sensation de pudeur et de honte semblable â celle qu'elle aurait eue à l'idée que quelqu'un la verrait sortir du bain.

Léon trouvait que Rose était trop enfant pour son âge; H la réprimandait de ses étourderies, et se surprenait de mauvaise humeur tout le jour, de ce que cette petite fille n'avait pas été le matin suffisamment sérieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses réprimandes, et n'y répondait que par quelque éclat de gaîté; souvent elle lui disait :— Faut-il donc, mon cousin Léon, que je fasse une moue comme celle que tu faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux? — Elle jouait avec lui, comme elle jr.uait avec Geneviève.— Un jour, Léon lui dil : Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble, avec cette liberté qui était permise quand tu étais un enfant. Le lendemain, Rose lui dit gravement : — BonjoHr, monsieur Léon; comment vous portez-vous? — Alors Léon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit : —Rose, il me semble que nous sommes fâchés, tutoyons-nous.

Un peu après, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas, parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Léon céda d'abord volontiers ; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles , il demanda à Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire à son âge; si elle ne trouvait pas assez de plaisir à contempler les belles tentes vertes que forment les arbres, elle soleil qui scintille à travers le feuillage ; â respirer la fraîcheur et le parfum de l'herbe et des fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva pour sortir. Rose l'arrêta, et lui dit : — Mon petit Lé><>n, ne t'en vas pas, parce qu'on ne nous laisserait pas sortir seules, Geneviève et moi. — Il faut que je sorte, dit Léon. — Eh I bien, monsieur, vous ne sortirez pas.

Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa obstinément de lui rendre'. — Léon monta a sa chambre et s'y enferma ; mais il se demanda à lui-même comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi le mettre de mauvaîi e humeur, ei il ne tarda pas b redescendre, résigné à faire ce qu'elle voudrait, et a jouer aux quatre coins lui même, si elle le lui ordonnait Léon était à cet âge où l'on n'est pas encore assez sûr de n'être plus un enfant pour oser se permettre de le redevenir quelquefois.

Mais il lit un orage, il plut, et on ne sortit pas.

Tendant le diner, on plaisanta Albert de sa préoccu

GENEVIEVE

(ion. Léon dit qu'il devrait oublier les belles dames de Paris auprès de sa sœur et de sa cousine. Geneviève rougit, et ramassa à terre quelque chose qu'elle n'avait pas laissé tomber. Après le dîner, on fit un peu de musique, Léon était deveau déjà très habile sur son violon, et il en jouait d'une manière si expressive, si saisissante, que Rose elle-même en fut émue. — Les deux jeunes filles, qui prenaient les leçons du même maître, jouèrent à leur tour du piano. Madame Lauter dit alors à Geneviève : Geneviève chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes si bien. Geneviève se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas. — Mais, dit madame Lauter, tu la chantais encore ce matin, et depuis un mois lu ne chantes pas autre chose, c'est celle qui commence :

. . . Bonheur de se revoir.

On se redit les mots oui charmèrent l'absence,

Sur les mêmes gazons on vient encor s'asseoir.

Geneviève se défendit beaucoup, — dit qu'elle n'était pas en voix, — que le piano n'était pas d'accord; — c'est que, depuis trois jours, Geneviève comprenait cette romance, et que ce qui était, trois jours avant, une romance quelconque, était devenu l'expression des sentimens qu'elle venait de découvrir dans son cœur. — La mère se fâcha un peu, — s'étendit beaucoup sur le défaut insupportable des personnes qui se faisaient prier, ce qui passait à juste titre pour une prétention ; elle ajouta que la bonne grâce et la complaisance que l'on mettait à se faire entendre, compensaient le talent que l'on n'avait pas; — que faire trop désirer ou du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui donnait aux auditeurs le droit de le juger sévèrement. Cette prédication ennuya Albert , qui se leva et sortit. — Geneviève reprit alors de l'assurance et se mit à chanter, en s'accompagnant elle-même; sa voix avait des vibrations inusisitées,et,au dernier couplet, elle devint si touchante, — quand elle dit :

Quels accens ! Quels regards !

que lorsqu'elle fondit tout-à-coup en larmes, en sejetantdans les bras de sa mère, — Léon, Rose et madame Lauter se sentirent aussi pleurer. — Madame Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait été trop sévère, et lui demanda presque pardon.— Rose, l'œil brillant de larmes, dit en riant : — Pardonn%lui, Geneviève; tu peux être sûre qu'elle recommencera, pour te donner le plaisir d'être plus sévère à ton tour.

Léon était enchanté d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une sensibilité qu'il craignait tant qu'elle n'eût pas dans le cœur.

Pendant ce temps-là, Albert faisait des vers élégiaques que je ne vous conseille pas de lire, ô mes lecteurs ! — Et Modeste faisait sa provision de cornichons, car on était dans le mois de septembre. Pour monsieur Chaumier, il ne voyait rien de ce qui se passait chez lui.

xvnr.

Monsieur Semler, l'instituteur très primaire d'Albert et de Léon, continuait à venir dans la maison, où il donnait encore quelques leçons aux d^ux jeunes filles; il se mirait, comme ou dit, dans ses deux anciens élèves, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il s'attribuait, sans exception, tout ce que les diMx jeunes gens possédaient d'avantages, tout ce qu'ils reniportaieal desuccès.. RÏohsieur Semler n'avait jamais connu util- note de musique; néanmoins , quand on applaudissait Léon , dont le talent sur le violon aurait enchanté même un auditoire plus éclairé quecelui de Fontainebleau, il ne pouvait sY.nipèelicr de prendre pour lui-même une partie des applaudissemens, il s'iiu linail pour remercier, et parfois même rougissait un peu-, il en était de même quand on disait que ses anciens élèves se présentaient bien, ou sa-

luaient avec grâce, ou quand on parlait de la coupe élégante de leurs habits.

Il écoutait patiemment monsieur Chaumier, faisait un peu les affaires de madame Lauter, qui, par des raisons que nous avons énoncées, ne les pouvait confier à son frère ; il donnait le bras aux jeunes personnes qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni dans la forêt, et Rose se plaisait à lui faire tenir, sur ses deux bras, leséeheveauxde laine qu'elle dévidait ; il dînait le plus souvent chez monsieur Chaumier.

Il arriva un jour un peu avant l'heure du diuer, et raconta, entre autres choses, qu'il venait de rencontrer, dans la ville, un beau jeune homme dont le cheval paraissait très fatigué ; que ledit jeune homme avait prié, lui, Semler, de lui enseigner une bonne hôtellerie,— ce que lui, Seniler, avait fait avec empressement ; après quoi le jeune homme lui avait demandé s'il connaissait monsieur Chaumier. Monsieur Semler avait répondu qu'il avait cet honneur, et qu'il allait même dîner chez lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois ; l'inconnu avait alors demandé si monsieur Albert étaità la maison, puis il avait remercié, monsieur Semler fort poliment, et il était entré à l'auberge.

— Et, dit Albert, à que'le auberge Pavez-vous envoyé?

— Je l'ai envoyé, dit monsieur Semler, à une auberge qui est en face du palais. —Pendant un séjour que l'empereur fit à Fontainebleau, le cardinal C*** s'y arrêta, pour lui rendre ses devoirs...

— Et comment est ce jeune homme ? dit Albert.

— Fort bien mis et fort bien élevé. — Le cardinal descendit à l'auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais...

— Son cheval doit être alezan brûlé?

— Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brûlé ; il n'est ni blanc ni noir, — c'est comme qui dirait un cheval rouge. — Après son audience, le maréchal du palais...

— Nul doute! s'écria Albert, c'est Rodolphe!...

— Quel est ce Rodolphe ? demanda monsieur Chaumier.

— Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.

A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'hôtel apportait un billet pour monsieur Albert. — Ce billet était en effet de Rodolphe, qui priait Albert de venir dîner avec lui à l'auberge, où il lui expliquerait les causes de son voyage à Fontainebleau. — Albert prit son chapeau, annonça qu'il ne rentrerait pas dîner, et partit. —Rose quitta le salon.

— Lemaréchaldu palais, continua monsieur Semler, avertit alors le cardinal qu'il avait un appartement au palais, pour lui et pour sa suite; alors, S. Em. fit savoir à l'auberge qu'on eût à faire transporter ses bagages; — on revint dire au cardinal qu'il s'était élevé un conflit entre l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait 30O fr. pour un bouillon qu'avait pris S. Em. Le maréchal, témoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la cause, et alla conter l'anecdote à l'empereur...

A ce moment, on avertit que le dîner était servi, mais Rose n'était pas prêle ; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Léon rentrait, monsieur Semler s'accrocha à lui, et continua l'histoire qu'il avait commencée aux autres.

« — L'empereur fut on ne saurait plus irrité, et ordonna qu'on fermât l'auberge et qu'on abattît la maison ; — on eut grand'peine à obtenir la grâce de la maison, mais l'auberge fut fermée et ne fut rouverte que longtemps après. »

— Mais que diable me contez-vous là, monsieur Semler? dit Léon.

— Je vous conte, dit monsieur Semler, l'histoire de l'auberge où j'ai envoyé ce jeune homme.

— Quel jeune homme?

Rose alors descendit; elle avait changé .le robe et s était recoiffée.

— Mon Dieu! Rose, qu'as-tu donc, dit Léon, que te voilà si belle?

— C'csf, reprit monsieur Semler, que nous allons probable* ment avoir .une belle visite ee soir. Un beau jeune homme très riche des amis de monsieur votre oncle, monsieur Rodolphe de Redeuil. ,

ALPHONSE KARR

— Ah! dit Léon avec indifférence.

— Je croyais, dit madame Lauier, qu'il était de tes amis.

— Je le connais peu, reprit Léon, mais Albert le voyait beaucoup à Paris.

Et l'on se mit a table, mais sans savoir pourquoi Léon était silencieux et de mauvaise, humeur. Cette arrivée d'un Pari- Sien et d'un étranger lui semblait déranger la douce intimité delà famille et de la campagne; la toilette de Rose le contrariait, et quoiqu'A côté d'elle à table, il ne lui adressa pas la parole une seule fois, contre son habitude.

H se demandait à lui-même ce qu'il y avait de si grave, et quel intérêt il mettait à ce qui se passait, qui put ainsi tourmenter son esprit et assombrir son imagination. Il se trouvait parfaitement ridicule, et se disait qu'il fallait parler à Rose; maisau moment où il ouvrait la bouche, il s'apercevait qu'il ne trouvait rien à lui dire; il cherchait, et il ne rencontrait que quelque observation désobligeante, — ou bien on entendait quelque bruit au dehors, et Rose tournait les yeux, du côté de la porte. Geneviève regardait son frère, et cherchait à deviner la cause de son silence. Le diner se passa ainsi, et monsieur Chaumier, en attribuant la tristesse à l'absence d'Albert, dit qu'il n'aimait pas du tout que monsieur Albert s'en allât ainsi a l'heure du dîner, et qu'il aurait été bien plus raisonnable d'aller chercher monsieur de RSdèùï] et de l'amener diner a la maison, que d'aller diner avec lui à l'auberge. Modeste prit la parole et répliqua que son diner ne permettait pas d'inviter un monsieur comme monsieur de Redeuil, et qu'il fallait l'avertir quand on avait du monde.

Comme on prenait le café, Albert entra, et présenta Rodolphe à sa famille. — Léon et Rodolphe se saluèrent poliment, et échangèrent quelques paroles. Monsieur Chaumier s'enquit des nouvelles de son ami, — et trouva Rodolphe tjrandi Modeste servit le café dans une cafetière d'argent qui ne paraissait jamais d'ordinaire, et alluma deux bougies déplus.

Pendant leur dîner, Rodolphe avait expliqué à Albert le but de son voyage à Fontainebleau; il avait perdu de l'argent au jeu, et, pour obtenir de son père la .somme qu'il avait a payer, il avait été forcé de simuler un voyage dans l'intérêt de «es études; il fallait donc qu'il dit quelque temps invisib'eù Paris, et il n'avait, rien trouvé de mieux que de venir passer quelques jours à Fontainebleau.

On faisait de la musique tous les soirs ; mais ce soir-la, Léon ne voulut ni prendre son violoD ni chanter. — Madame Lau cr accompagna tour à tour sa nièce et sa tille; Rodolphe fit de grands complimens, et parla beaucoup de l'Opéra ; il fut aimable et gracieux pour tout le monde, et n'oublia pas de remercier monsieur Semler de l'auberge qu'il lui avait indiquée. — Monsieur, répondit monsieur Semler, pendant un séjour que lit l'empereur à Fontainebleau, le cardinal C'** y arriva pour lui rendre ses devoirs...

Et, grâce à la politesse de Rodolphe, monsieur Semler, cette fois, put raconter son anecdote tout entière, et sans interruption.

Le lendemain matin, de très bonne heure, Rose et Léon se rencontrèrent au jardin. — Ah! vous voilà, monsieur! dit Rose. Daignerez-vous, aujourd'hui, m'adresser la parole, et me dire, surtout, ce qui vous rendait, hier, si morose et m laid?

— Mais au contraire, Rose, répondit Léon, c'est toi if<ii semblais toute préoccupée et ne faisais pas plus attention a moi que si nous ne nous fussions jamais vus.

— Je faisais si bien attention a vous, répliqua Rose, que je pourrais vous dire l'une après l'autre toutes les grimaces désagréables dont vous avez embelli la soirée; mais vous aviez quelque chose, cl j'exige que vous me fassiez votre confession.—Léon ne répondit pas. —Rose vint l'embrasser et lui dit ■ —Tiens, je sais hien ce que tu as • lu r» mécontent de moi

— En effet, dit Lion, je voulais te gronder. Pourquoi être ainsi tout émue et tout effaré' de l'arrivée d'un étranger? — Pourquoi celte toilejte. quand ma mère et ma sœur avaient gardé leur costume ordinaire?— Est-ce donc une grande (Eté quand il arrive quelqu'un déranger ainsi nos habitudes et nos plaisirs du soir? Hier, quand ton tour est arrivé de chanter, tu as rougi et pâli tour A tour, et ta voix a tremblé. — Il est évident que tu éprouvais delà gène et delà souffrance. — tandis que lorsque nous faisons delà musique ensemble, tu as la voix pure et assurée, lu n'éprouves que du plaisir ;— et vois-tu, ma petite Rose, quoique monsieur de Redeuil t'ait fait de grands complimens, tu es loin d'avoir chanté, hier, aussi bien que de coutume.

— Tuas toujours raison, Léon, répondit Rose, — mais il-y a, dans l'esprit des femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour Geneviève, et pour mon frère, que je voulais que ce monsieur me trouvât belle. — Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec éloge, et j'en étais enchantée. — D'ailleurs, j'avais une rotx» que je n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. —Ce monsieur était un excellent prétexte, et j'en ai proliié. — Sans lui, je l'aurais peut-être mise demain pour recevoir monsieur Semler.

— Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais élever de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vint jamais personne ici. — Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici ; je vous aime tous de toutes les forces de mon àme, et je consentirais bien volontiers â ne jamais voir que vous. — Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse que tu l'es en ce moment; tout le monde t'aime d'une vive et sincère affection ; tu es notre enfant chéri â tous;— tu es à l'abri de tous les chagrins et de toutes les perfidies. — Rose, ne nous quitte pas, et ne laisse pas même ton imagination se transporter dans un autre monde, où tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent a jeté hors de son nid.

Rose écoutait Léon, sans le comprendre bien précisément. Aussi, après l'avoir embrassé, elle lui dit: — Monsieur de Redeuil dine aujourd'hui à la maison, seras-tu bien fâché si je me fais un peu belle?

— Mais, chère enfant, dit Léon, que ne te fais-!u belle tous les jours? — Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperçois jamais qu'il te manque rien ; mais en/m, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en jouisses bien complètement; jamais tu ne trouveras personne plus disposé à l'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon admiration .plus éclairée devienne plus flatteuse, j'apprendrai à distinguer et à apprécier tout ce qui compose la toilette des femmes ; je serai pour toi en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumières et par sa sévérité.

Rodolphe ne resta que quelques jours à Fontainebleau, et Léon ne reprit sa gailé qu'après qu'il fut parti. Le reste des vacances se passa dans le calme ordinaire, — si ce n'est que Rolland vint en congé, et que la maison se trouva trop petite pour le recevoir.— Modeste en ressentit un violent dépit; elle ne paraissait plus, aux yeux de son époux, avec la même auréole de grandeur et de puissance. —Toute sa mauvaise humeur se passa en petites tracasseries quotidiennes contre madame Lauier et ses enfans, mais tracasseries toujours habilement déguisées; car Modeste savait que si monsieur Chaumier était plein d'amour et d'indulgence pour les nègres d'autrui, il était, dans sa propre maison et a l'égard ries blancs, un maître sévère et inflexible. Madame Lauier. d'ailleurs, mettait tant de douceur et de résignation dans tout ce qu'elle faisait, qu'il était difficile de lui résister. Depuis le départ de son mari, la pauvre femme était restée en proie à une profonde mélancolie. En un jour, sa coquetterie, son désir île plaire el d'être enviée, avaient disparu comme un son-

GENEVIEVE

ge, et souvent elle se demandait aussi qe qujétail devenu un autre songe plus court, son amour |iourStoli7, — Stoltz si inférieur a sou mari sous tous les rapports, Stoltz qui avait fait sou malheur, et grâce auquel ses enfaus n'avaient pas connu leur père, mort sous les coups de l'amant de leur mère ou dans un exil forcé par le meurtre de cet amant. Quand elle donnait accès à ces souvenirs, elle se sentait déchirée par ses remords, et c'était avec une touchante humilité qu'elle parlait à ses enfans, et qu'elle recevait leurs caresses et les témoignages de leur affection.

Sa vie n'était qu'une longue pénitence qui la brisait. Souvent, quand Modeste n'avait pas pour ses deux enfans les égards qu'elle n'oubliait jamais pour ceux de monsieur Chaumier, — elle se sentait le cœur navréet se disait : Sans moi, sans ma faute, ils seraient dans la maison de leur père, entourés de domestiques auxquels je pourrais commander librement, et auxquels je commanderais d'être, pour eux, dociles et respectueux.

La pauvre Rosalie, du reste, s'exagérait le plus souvent les impertinences de Modeste, qui les entourait de tant de précautions et de prudente timidité, que personne ne les voyait que madame Lauter. — Pour monsieur Chaumier, il ne s'apercevait pas de la tristesse de sa sœur, ni du changement que les jours, semblables à des années, apportaient sur son visage et sur sa santé.

Quand Albert et Léon retournèrent à Paris, a la fin des vacances, elle était malade tt affaiblie, et lorsque Léon lui dit adieu, — elle le tint longtemps' serré sur sa poitrine, et se mit à pleurer.

Monsieur et madame de Redeuil ne tardèrent pas à revenir de la campagne. — Madame Haraldsen était encore avec eux. — Je n'essaierai pas de peindre le ravissement d'Albert, en apprenant leur retour; il lui fut annoncé par Rodolphe. Tous deux allèrent se promener en attendant l'heure d'aller diner chez le père de Rodolphe. — Les deux jeunes gens s'étaient serré la main avec une expression qui ne pouvait venir de la joie de se revoir, attendu qu'ils ne s'étaient quittés, la veille, qu'assez avant dans la nuit.

—Mon Dieu, disait Rodolphe, comme le Luxembourg est denc beau aujourd'hui !

— Que j'aime ce bruit dss dernières feuilles sous les pieds! disait Albert.

— Que les cygnes des bassins ont de majesté et d'éclat ! reprenait Rodolphe.

— Que la joie de ces enfans est naïve et douce ! répliquait Albert. — Enfin leur disposition était telle, qu'ils trouvaient tout ravissant et magnifique, jusqu'aux soldats vétérans qui gardaient les portes, jusqu'aux marchandes de plaisirs qui parcouraient les allées.

Enfin, Albert dit : — Ecoute, Rodolphe, il y a un secret qu'il faut...— Mais, au même instant, Rodolphe dit : — Ecoute, Albert, il y a un secret qu'il faut que je te confie; mon cœur est aujourd'hui si plein de joie, qu'il déborde. — Et d'ailleurs, pourquoi aurais-je un secret pour toi? N'es-tu pas mon meilleur ami ? Avant de te dire combien je suis heureux aujourd'hui, il faut que je te dise combien j'ai été malheureux, depuis six semaines. — forcé, par une étourderie, de quitter une maison où était tout mon bonheur. — Qu'aura-t-elle pensé " — Aiua-ielle pris mon absence pour de l'indifférence et de la froideur? Tu sais, ma cousine, ma belle cousine? je suis amoureux d'elle comme/un fout et c'est aujourd hui que je vais la revoir. — Hais comment lui expliquerai je mon absence?— Oh! elle me verra si heureux que ce sera une réi tout.

— Mais, crois in donc, dit Albert trouble, qu'elle te fera des questions a ce sujet 1'

— Ah ! c'est que je ne t'ai pas tout dit ;— elle m'aime ! mon ami! Elle m'aime '...

— Comment! te l'a-l-erle dit?

r.r. sifcr.r p. — r.

— Pas encore, mais... Et, au fait, pourquoi ne te dirais-j pas tnut, — à toi?

Et Rodolphe serra la main d'Albert, qui ne serra pas celle de Rodolphe.

— Oh! oui, continua t-il, — elle m'aime; — mais comprendras-tu quel bonheur une semblable certitude met dans le cœur? Si tu savais quel voluptueux frisson parcourt tout le cor s quand on sent, sous la table, la pression de son petit pied.

— Sous la table? -r dit Albert.

— Oui, sous la table, tous les soirs, pendant le diner; — c'était l'heure pour laquelle je vivais et que j'attendais pendant toutes les autres.

— Mais quand donc? demanda Albert.

— Avant le départ pour la campagne; et le jour du départ, j'ai encore senti son pied plus expressif, plus amoureux que jamais.

Albert se sentit pris d'un vertige, il s'appuya contre un arbre; — tout tourna à ses yeux, puis tout disparut.

Cependant Rodophe continuait. — Et c'est ce soir, disaitil, — c'est ce soir, — dans un quart d'heure, que je vais la revoir !

Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux ; — car il y a ceci d'agréable dans la destinée de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-même, que lorsqu'il voit un autre en jouir.

Bans sa stupéfaction, Albert se félicitait encore de n'avoir pas parlé le premier, car c'était précisément ce qu'il aurait raconté à Rodolphe, si celui-ci ne l'avait pas interrompu.

— Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison.

— Pas encore, dit Albert.

— Nous irons doucement, — dit Rodolphe.

— Autant nous promener encore un peu.

— Ah ! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tôt, mais c'est quelque chose que de commencer plus tôt à me rapprocher d'elle.

— Mais toi, — Albert, dit-il en marchant, — parle-moi donc aussi de tes amours ?

— Non, dit Albert; — la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle ne mérite que le mépris, et jamais je ne prononcerai son nom.

— Et il pensait avec quelle perfidie il était trahi; — puis, il en revint à se demander lequel était trahi des deux ; et vingt fois, dans la route, il fut prêt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent, à gâter ce bonheur par une révélation semblable à celle qui venait de lui faire tant de mal à luimême.

Il pensa, d'abord, qu'il ne devait jamais voir madame Haraldsen. Mais il réfléchit ensuite que la chose, telle que la la contait Rodolphe, était tellement extraordinaire qu'il y avait un mal-entendu; — et, d'ailleurs, ne fallait-il pas montrera madame Haraldsen tout le mépris que l'on faisait d'elle, — se faire voir gai, heureux, dédaigneux? — car lui laisser apercevoir ce que l'on souffrait, c'était lui offrir un agréable sacrifice de larmes, de douleurs et d'insomnies.

Albert fut très bien reçu de monsieur et de madame de Redeuil. — Il salua froidement madame Haraldsen qui eut l'air de ne pas s'en apercevoir. — On se mita table; Rodolphe était ivre de joie. — Albert continuait à jouer, tant bien que mal, le rôle qu'il s'était imposé; il racontait qu'il s'était extrooidinairemeat amusé pendant les vacances; il disait des femmes un mal affreux. — Mais il cessa tout-à-coup de pa|rler, et son cœur cessa de battre quand il sentit un pied presser le. sien. — D'abord, il ne répondit pas a cette pression ; il était trop indigne, et d'ailleurs ne devail-il pas penser que madame Haraldsen en faisait autant a Rodolphe ? — Mais il cessa bientôt de pouvoir obéir à son ressentiment, et il répondit à tout ce que lui disait le pied qu'il sentait sur le sien. Comme autrefois, du reste, madame IlaraMsen prenait une part très convenable à la conversation, et il ne lui échappait pas la moindre distraction. En vain, Albert s« répétait tout w qu'il

as

ALPHONSE KARR

avait pensé sur elle; il lui semblait entrevoir pour elle une feule, un peu confuse il est vrai, d'excuses et d'explications qu'il se réservait de débrouiller dans un moment plus opportun.

Vers- la fin du dîner, madame de Redeuil demanda, à plusieurs reprises, je ne sais quelles conserves, que les domestiques ne purent trouver. — Madame Haraldsen dit qu'elle savait où elles étaient, et qu'elle allait les prendre. — Elle posa sa serviette à côté de son assiette. — Albert alors serra le pied plus fort, c'était un adieu pour quelques instans. — Le pieil répondit avec une parfaite intelligence. — Alors, madame Haraldsen se leva; — Albert fut un peu étonné de sentir encore son pied sur le sien-; — elle marcha, et il sentit encore le pied ; — elle fit dix pas loin de la table, et il le sentit encore; — elle ouvrit la porte de la salle à manger, et il le sentit encore ; — elle disparut, et il le sentit encore.

C'était incompréhensible. Il leva les yeux sur la place que venait de quitter madame Haraldsen pour voir si elle était bien partie, et s'il n'était pas le jouet d'une illusion ; — il rencontra les yeux de Rodolphe aussi étonnés que les siens, et le pied se retira.

El en effet, ce pied que caressait si amoureusement Albert, c'était le pied de Rodolphe ; — ce pied qui causait de si grands ravissemens à Rodolphe, c'était la botte d'Albert.

Le premier jour où ces deux pieds s'étaient rencontrés, madame Haraldsen, fatiguée de sentir ses pieds poursuivis par celui d'Albert, avait pris le parti de les retirer sous sa chaise.

— Albert, en cherchant, avait rencontré celui de Rodolphe ;

— Rodolphe, croyant sentir le pied de sa cousine, qui seule était assise auprès de lui, avait répondu, et c'était ainsi que s'était engagée cette tendre correspondance.

Albert se retira aussitôt le dîner fini sans parler à Rodolphe, qui, de son côté, n'avait pour le moment rien tant ù cour que de l'éviter.

LTn soir, on frappa doucement à la porte.de Léon. Un homme entra, qui rehaussait des vèlemens extrêmement simples par une physionomie avenante et distinguée.— Monsieur, ditil à Léon, voici une lettre qui m'a été remise par erreur, et qui vous est adressée; je n'ai pas voulu tarder un instant à vous la remettre. — A ce moment, Léon fumait, et sa petite chambre était toute remplie d'une épaisse vapeur. — Je vous remercie infiniment, monsieur, répondit Léon. — Pardon, ajouta l'étranger, mais j'ai une question à vous faire; et c'est, en partie, pour n'en pas laisser échapper l'occasion que j'ai monté moi-même cette lettre. — Est-ce vous qui jouez du violon tous les soirs, et je dirai presque — toutes les nuits?

— Oh! monsieur, interrompit Léon, je sais bien ce que vous allez me dire; — c'est précisément ce que l'on me dit au moins dix fois chaque jour. — Ne pourriez-vous pas jouer du violon a une autre heure? — ou bien : Vous serait-il égal de n'en pas jouer du tout?

— Mais, monsieur, répondit l'étranger, je ne viens pas...

— C'est, reprit Léon sans l'écouler, ce que je refuse positivement. 11 faut de la tolérance entre voisins; et croit-on que je n'ai pas besoin d'en avoir, moi? Chacun ne m'envoie-t-il pas son bruit plus ou moins désagréable, et tous beaucoup plus que mon violon?

— Certainement, monsieur, et, bien loin...

— La voisine d'en face, u'a-t elle pas des enfans qui crient et un mari qui juif?— Le chaudronnier d'en bas peut-il m'accuser?— Et les divers pianos qui m'entourent les crovez- »ous bien divertissant

— Je suis bien de votre avis, et...

— Je jouerai du violon, et il faut que je joue du violon.

— Mais, monsieur, dit l'étranger, —je vous dis que je ne viens pas pour vous empêcher de jouer du violon, et que je voudrais Vous entendre plus souvent; vous avez un talent rharmant, et les voisin* qui se plaignent de vsus sont des Anes. Voici l'heure à laquelle vous jouez ordinairement, monsieur Lauter; carc'est bien Lauter que unis vous appelé??

Léon fit un signe affirmatif.

— Eh bien ! mon cher monsieur Lauter, voici l'heure à laquelle vous jouez d'ordinaire du violon; permettez-moi de vous entendre, surtout si vous jouez un cirtain air...

Et il fredonna les premières mesures.

— Un air dont je sais les paroles, je crois.

— Je suis heureux, répondit £éen, de pouvoir vous être agréable ausfi facilement,— et je vous jouerai tout ce que vous voudrez.

— Eh bien ! alors permettez-moi d'aller chercher en bas du tabac un peu meilleur que celui que vous fumez, et de faire monter un pot de bière. — Je suis Allemand, monsieur, et j'ai de certaines façons d'écouter la musique, dont je ne me dérange pas volontiers.

— Allez chercher votre tabac; pour de la bière, je pourrai vous en offrir..

Quand il eut apporté du tabac et bourré sa pipe, l'étranger s'étendit à son aise dan» un grand fauteuil, — vida son verre, le remplit de nouveau, et le plaça devant lui.

Alors Léon lui joua l'air qu'il avait paru désirer. — Au bout de quelque temps, l'étranger redemanda le premier air.. Attendez un peu, dit-il, et il chanta. ^

— D'où savez-vous cet air, qui n'est pas de ce pays?domanda-t-il a Léon.

— C'est ma mère qui l'a appris à ma steur et à moi.

— Vous avez une sœur?

— Oui.

— Est-ce que madame votre mère est Allemande?

— Mon père l'était.

— "Votre nom est allemand. Elle demeure à Paris?

— Non.

— Qu'est-ce que vous faites? .

— Je fais mon droit et je joue du violon.

— Et quand vous aurez fini votre droit ?

— Je ne sais ce que je ferai ; niais j'ai entendu mon oncle dire qu'il achèterait à mon cousin une étude d'avoué; je pense que ma mère en fera autant pour moi.

L'étranger remercia beaucoup Léon, et le lendemain lui envoya une provision d'excellent tabac, en lui demandant la permission de passer encore celte soirée avec lui, parce qu'il partait le lendemain pour un voyage. — Je pense, dit-il, en quittant Léon, que je reviendrai dans quelques moi; j'aurai le plus grand plaisir à vous voir. Pi, par hasard, vous quittiez ce logement, laissez-y votre nouvelle adresse. — Il serra la main du jeune homme et partit Léon le trouvait bien un peu questionneur, car il lui avait fait, en deux soirées, parler de toute sa famille dans les plus minutieux détails ; mais il y avait tant de bonté dans son air et dans ses paroles, et tant de franchise dans ses manières, qu'on ne pouvait lui savoir mauvais gré de cette curiosité, qui, quoique un peu incommode, était loin d'être malveillante. La lettre qu'il avait remise à Léon était de Geneviève, voici ce qu'elle lui écrivait :

xxm.

Mon cher frère, tu sais aussi bien que nous qu'Albert nous est arrivé ici un peu malade: nous le soignons de notre mieux Moi, je ne crois pas beaucoup a celte maladie, l'eut être sais-tu le sujet de sa mélancolie; mais lui s'obstine à ne rien nous dire. — La maladie de maman est plus sérieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien changée. Cette pauvre mère n'a jamais été si bonne <■! si tendre que depuis ce dérangement de sa santé; — mais il y a quelque chose de si triste dans ses caresses, qu'hi r,au moment où elle m'embrassait le matin, je me suis prise a pleurer; —elle m'a dit que j'étais folle, qu'il ne fallait pas plenrer, et elle s'est mise à pleurer avec moi, et nous sommes restées longtemps dans les bras l'une de l'autre. Aujourd'hui, elle va beaucoup mieux ; le médecin lui a permis de sortir et de se promener; il faut espérer qu'elle se rétablira promptement, —Depuis que je la vois ainsi malade, j'ai sérieusement pense à elle. — Sais-ln bien, mon cher Léon, qu'elle mène une vie bien triste? Elle était très jeune quand nous sommes venus a Fontainebleau ;

GENEVIEVE

elle était encore bien belle, et cependant elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie avec nous, ou elle s'enferme toute seule.

Je voulais l'écrire de venir, — ràais elle m? l'a défendu, et, comme j'insistais, —sa figure s'est altérée el d'une voix émue elle m'a dit ■ — Suis-je donc si mal qu'il faille envoyer chercher Léon? Est-ce le médecin gui te l'a dit?... Est-ce que je vais mourir?... Tu le sais! tu le sais! Il faut me le dire.— Je me suis jetée dass ses bras, en lui affirmant que le médecin m'avait dit, au contraire, que sa maladie n'était rien.— Je ne voulais faire venir Léon, lui ai-je dit, que pour tegayer un peu. Cette explication a paru la tranquilliser; aujourd'hui, elle m'a dit de me mettre au piano et de faire chanter Rose. Rose et Albert ont été charraans par leurs soins pour maman. — Albert va partir dans quelques jours et retourner auprès de toi. — Peut-être vas-tu penser avenir ici; je ne saurais trop te recommander de n'en rien faire; maman croirait qqe je t'ai appelé et cela pourrait lui causer une émotion dangereuse, .l'écris cette lettre la nuit, et je la porterai moimême demain a la poste, parce que. si maman me voyait écrire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en même temps qu'Albert pour s'occuper d'un procès important qu'il a à Paris — Il ne s'aperçoit pas de la maladie de sa sœur, tout préoccupé qu'il est de ses nègres et de l'esclavage. Il ressemble ù ces gens qui ne peuvent voir que les objets éloignés ; — on ne peut l'attendrir qu'à condition d'être à cinq cents lieues.

Geneviève ne disait pas tout à son frère; nous devons la suppléer. Quand Albert était arrivé à Fontainebleau, un peu mafad?, Geneviève avait senti un secret plaisir de sa maladie. Quelques jours après, lorsqu'elle eut découvert que le malade se portait à merveille, et qu'il était en proie à quelque ehagrin caché, elle s'était encore sentie presque, heureuse de sa découverte. — Albert heureux appartenait aux autres , mais Albert souffrant, Albert triste, était à elle ; elle s'emparait de lui, elle le soignait, — elle cherchait à le consoler, — elle faisait de la musique pour lui, elle se promenait avec lui et le conduisait dans ses promenades favorites; — là, on voyait si bien le coucher du sole.il ; — ici, il y avait tant de fleurs dans l'herbe; — dans ce coin de la forêt, on entendait tous les soirs des rossignols.

Certes, Rose aimait son frère, mais elle n'avait pas pour lui celte tendresse inquiète et ingénieuse de Geneviève. Cette pauvre Geneviève, sans savoir ce que c'était que l'amour, aimait Albert de toutes les forces de son âme; elle n'avait plus ni plaisirs, ni chagrins, ni sensations qui lui appartinssent : elle avait les plaisirs d'Albert et les chagrins d'Albert; — elle avait mal à la tète d'Albert. Rose n'épargnait pas les plaisanteries à Albert sur sa fameuse maladie ; elle refusait parfaitement d'aller voir quelque chose qui ferait plaisir à Albert, par ce qu'elle l'avait assez vu ; elle refusait de chanter un air que demandait Albert, parce qu'elle l'avait tant chanté qiTellc ne pouvait même plus l'entendre.

On était dans les derniers jours du mois d'octobre. — Il semble que, dans les divers s. lisons de l'année, la tenv se plaise à revêtir tour à tour ses diverses parures, — à changer de robes, de couleurs et de parfums.— I ne prairie, diaprée de mille couleurs, prend cependant, quand elle < ;l vue de loin, une teinte uniforme de la couleur qui domine. \u printemps, elle est pose el blanche; l'été, rouge de coquelicots ; —à l'automne, elle est blanche, bleue et jaune;— les chrysanthèmes, lis gra 'i - margueril blam », la grande sauge d'un beau bleu foncé, et les scôrsom res ci uleur d'or, lui donnent la teinte la plus harmonieuse. C'est à l'automne que la nature semble revêtir sa dernière el sa plus belle robe. — La princesse du conte de ', Peau-d'Jne, quand le prince la regardai! i lra\ rs la serrure, — mettait d'abord la robe couleur de printemps,— puis la robe couleur de lune; mais quand elle imitait sa robe couleur de soleil, le prince ébloui fermait les yeux et devenait complètement fou.

A l'automne, les feuilles des arbres prennent de riches teintes d'or, de pourpre et de violet ; — le soleil pareles nuages de couleurs plus slendides ; — les forêts exhalent un» odeur enivrante; — et les feuilles qui tombent, et commencent à joncher les sentiers, avertissent que tout va disparaître, que tout va mourir, et invitent à contempler avec plus d'attention et de recueillement, ces splendeurs qui vont s'effacer. Alors tous les seutimens prennent une teinte de douce mélancolie, l'amour s'empare du cœur avec une puissance jusque-là inconnue.

Un jour, la veille du départ d'Albert et de monsieur Cbaumier, Albert avait montré toute la journée une sorte d'impatience et d'agitation nerveuses. — Il demanda à sa sœur et à sa cousine si elles voulaient faire avec lui une promenade dans la forêt, la dernière, selon toutes les apparences, qu'il ferait de l'année.

—J'ai peu vu, dit Rose, de malades aussi disposés à la fatigue.— Si tu te promènes avant le dîner, tu vas décidément affamer la maison, car ta maladie a cela de particulier que tu manges, à toi seul, plus que nous tous réunis. — Je ne vais pas dans la forêt.

— Et toi, Geneviève, dit Albert, me refuseras-tu aussi?

Geneviève ne répondit pas, mais elle prit son chapeau de paille, et posa sa main sur le bras de son cousin.

Le soleil, déjà descendu à l'horizon, jetait à travers les arbres des rayons obliques. — Ils gravirent une de ces belles allées tapissées de gazon, étroite montagne verte entre deux forêts. Geneviève s'appuyait sur le bras d'Albert avec un doux abandon. — Quand ils furent arrivés au haut de l'allée, ils s'assirent sur la mousse, et laissèrent errer leurs regards par dessus la forêt ; les cimes des arbres rapprochées, avec leurs sommets arrondis, sur lesquels courait un vent léger, semblaient une mer houleuse de feuillage et de verdure, à l'horizon de laquelle on voyait se coucher le soleil. — Ils furent longtemps sans parler. — Geneviève était si heureuse, qu'elle eût voulu passer toute l'éternité ainsi, partageant avec Albert un rayon de soleil, regardant tous deux les mêmes arbres, respirant le même air et le même parfum, assis sur le même lit de mousse. Il n'est rien de si doux au monde que la Conviction de partager une sensation avec la personne que l'on aime; c'est le lien le plus intime; les deux àme« se metment à l'unisson comme deux instrumens dont les cordes sont prêtes à donner la même note. Le rêve de l'amour, c'est la réunion et la fusion complète de deux êtres; c'est ce qui fait que deux mains qui se pressent, croient toujours sentir un obstacle entre elles, et se serrent avec une force surnaturelle pour se rapprocher, quand déjà elles se touchent par tous les points. — Eh bien ! dans cette communauté de sensations, dans une émotion que l'on éprouve en même temps, l'amant et la maîtresse sont un moment unis, comme l'argent et le cuivre fondus ensemble pour une cloche au timbre harmonieux.

Albert, qui était moins ému, parla le premier. — Geneviève le regarda parler. — Geneviève, lui dit-il, après une belle soirée comme celle-ci, il me prend toujours des désirs de ne plus quitter Fontainebleau. Heureusement qu'une fois dans le tourbillon de Paris, je sens alors également le besoin de ne plus le quitter, et que je ne comprends pas que l'on puisse passer quinze jours ù la campagne. Sans cela, je tomberais dans la plus ridicule bergerie, et il ne faudrait pas désespérer île nie voir un jour conduire mes agneaux, plus blancs </ue la neige, à travers la prairie, avec une houlette ornée des couleurs de la dame 'le mes pensées. — Ce mot, dit d'un ton de plaisanterie, alla néanmoins au cœur de Geneviève, el la tit frissonner.— Albert resta quelques instans sans parler, et, quand ilouvril la bouche, son air, le son de sa voix, avaient quelque chose de plus grave. — l ne pensée profonde sans doute venait de lui traverser le cœur ou la tète. N'importe, dit-il, c'est ici qu'il faudrait venir vivre avec celle aime — On devrait descendre sur Paris comme l'aigle descend sur la plaine, y saisir sa proie, et reprendre son vol. Ces paroles entrèrent comme un fer froid dans le cœur de Geneviève; dans chaque phrase, dans chaque inflectixon d'Albert, elle cherchait à lire son sort. Quelquefois le pre-

ALPHONSE KARR

mier mol d'une phrase enlevait son âme au ciel, et le dernier la laissait lourdement retomber sur la terre. Il ne se passait pas une minute, quand elle était auprès d'Albert, sans qu'elle allât plusieurs fois du bonheur le plus complet au plus profond désespoir. La. pauvre lllle lirait des inductions de la façon dont il était vêtu le matin, d'un peu plus ou d'un peu moins de soin donné à sa chevelure, de la manière dont il disait bonjour. — Elle souffrait perpétuellement el sans . i des anxiétés du criminel «qui attend son sort de la déclaration des juges, et qui, à peine acquitté, presque écrasé sons sa joie, recommence à souffrir les mêmes angoisses, et est condamné.

— C'est a Paris, pensait Geneviève, qu'il croit trouver la femme qu'il aimera !

— Oh ! que l'amour serait bien ici', continua Albert, se parlant presque à lui-même, les yeux lixés sur l'horizON.— Quel silence ! — quelle fraîcheur ! — quelle soliiud,e ! — Comme on oublierait le reste du monde, — comme le monde semblerait finir par 'à, à cet horizon de pourpre, et des autres cotés, à ces ondoyantes courtines vertes que forment les chênes et leschâtaigi.l rs.

Geneviève, dit-il, ma bonne Geneviève ! — comprends-tu combien deviendrait sacré chaque brin d'herbe sur lequel elle aurait marché; comme le cœur garderait la mémoire de chaque mouvement qu'elle aurait fait! Il se leva, fit quelques pas dans la forêt, el tout ù coup, s'arrêta près d'un arbre, prit un canif et se mit â graver quelque chose sur l'écorce.

Geneviève resta immobile, — c'était alors une ravissante créature. — Les longs plis de sa robe blan. lie s'amassaient sur la mousse. — Son visage, rougi par le dernier rayon du soleil, semblait plutôt lumineux qu'éclairé, et brillait d'une charmante sérénité.

I n ce. moment, en effet, on respirait le bonheur. —Tout était calme, les sens étaient bercés, — le jour doux et caressait; aucun bruit ne se faisait entendre; - l'âme semblait dans un de ces doux sommeils qui n'amènent que des songes heureux.

Albert, le premier, s'aperçut que le jour diminuait et qu'il était temps de retourner ù la maison. — Geneviève se leva sans parler; — elle paraissait craindre que le son de sa propre voix réveillât son âme de ce bienheureux songe qui l'occupait; eile s'appuya machinalement sur le bras d'Albert; — ' mais, en passant où il avait gravé quelque chose avec son couteau, elle sentit son camr battre aves une grande violence.— Sur .l'écorce de cet arbre était son arrêt. — Un nuage couvrait ses yeux.

Et d'ailleurs, pour rien au monde elle n'eût osé regarder de ce coté. Ils s'en allèrent par l'autre côté de l'allée: quand ils furent au moment de la perdre de vue, ils se retournèrent tous deux. —Tous deux voulaient revoir ci' spectacle auquel ils avaient mêlé tant de douces pensées. Un bouleau s'élevait, entièrement séparé des autres arbres, sur le point le plus élevé de l'allée verte; à cette heure du jour, il se dessinait sur l'horizon jaune, comme une silhouette. Le tronc lais core, sur le côté, voir une teinté blanchâtre, maison distinguait chaque feuille vigoureusement découpée en noir. L'air était limpide et il semblait qu'il y eut un immense espace jusqu'à l'horizon. —Au-dessus des bandes qui allaient se dégradant du jaune orangé au jaune le plus pâle, le ciel bleu clair empruntait d'un reflet jaunâtre la belle teinte verte que possèdent certaines turquoises. Le dernier regard de Geneviève et le dernier regard d'Albert s'arrêtèrent sur le bouleau.

Le lendemain, Albert parti t avec son père.

CEXEYIÈVE A LÉOX.

Quelle triste et ennuyeuse saison que l'hiver, mon cher Léon! — 1! y a quinze jours que la nature était encore belle et riche; tout-à-coup, il est tombé une petite pluie fine et glacée; un vent aigu a arraché les feuilles des arhn s el les a roulées â travers les chemins de la forêt. — Notre maison

semble avoir pour sa part plus d'hiver que les aulres ; les sorbiers sans feuilles n'ont plus que buis bouquets de corail.—Maman esltoujours malade. Roses'ennuu , Modeste est d'une humeur entièrement féroce. Moi, je vais avec Rose et ;nand ils ne veulent pas m'accompagner, parcourir la forêt. — Jl y a encore de la grandeur dans les arbres dont les bi échés s'entrechoquent comme

[uelettes.— Avant qu'il fasse tout-à-fait mauvais temps, je veux revoir tous les endroits de la forêt que j'aime par souvenir; il n'y a pas un arbre presque oui n'ail q chose à me rappeler ; ma vie si simple el si uniforme m'est racontée tout entière par lis sorbiers de la maison, par les chênes et !.. bouleaux de la forêt, par les geueis qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs belles fleurs d'or.

Que fais-tu d'Albert? Pfou un peu moins

triste, je crois, qu'il i.e nous était venu. Rose me charge de l'embrasser pour elle. Maman te recommande de travailler sérieusement. — Je voudrais bien l'amener à demander que tu viennes nous voir; jusqu'à ce que j'aie réussi, ta présence pourrait la frapper désagréablement. Adieu , mon pauvre banni.

Depuis huit ou dix jours, c'est-à-dire depuis le jour même du départ d'Albert^ Geneviève faisait singulièrement promener R )se el monsieur Semler ; elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait écrit avec son canif. — Elle leur faisait gravir toutes les allées escarpées, et parcourir tous les chemins qui lui paraissaient avoir quelque rapport avec celui où elle avait marché, appuyée sur le bras (l'Albert. Les bouleaux n'avaient plus leur feuillage nubile, mais leurs troncs blanchâtres les faisaienl encoi onnaître deJoin, et chaque fois qu'elle en apercevait un, elle s'en approchait avec une profonde émotion ; — mais l'écorce unie comme du satin ne présentait la trace d'aucune cicatrice. La forêt de Fontainebleau était devenue, pour .Ile. pareille a l'antique forêt de Di done, avec cette différent e,cep ndani . qu'elle n'avait qu'un seul arbre qui rendit des oracles, arbre qu'il s'agiss it de trouver. Rose et monsieur .- en lei ne pouvaient'se lasser de manifester leur étonnement du changement qui était survenu dans tes manières de Geneviève; elle, autrefois si lente, si courait, grimpait, sautait comme un chevreau. Il y avail des moniens où : désespérait. — Comment

ne pouvait-elie pas reconnaître- 1 éâtre des plus

douces, des plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle cùi éprouvées de >a vii ! Quoique la forêt eut entièrement changé d'aspect . >dc l'hiver, elle ne pouvait 31 • .11 peu de mémoire; par momenSjilesl vrai appelant les paroles d'Albert, elle se disait, en frappant ses d,'iw mains l'une contre l'autre : — Il m'aime ' il m'aime' e! Mais comme elle n'avait ié une seule 1!'' cet p in : com ne elb se les répétait avec les inflexions, — eu plutôt niême.avec la voix d'Albert, il y avait des moniens où elle se disait triste m ht : — n^, il ne m'aime pas ! — Et elle tombait dans le plus] i abattement. Alors elle priait Dieu.' le soir, avec ferveur. .de lui faire retrouver l'allée el l'arbre qi ; tirer de celle horrible anxiété; — car. ainsi que n us l'avi us dit dans un des nombreux aphorismes que nous avons déjà mis au jour pour servir de règle de conduite a nos contemporains :

WMI.

L'incertitude est le pire de tous les maux. — jusqu'au moment où la réalité vient nous faire regretter l'incertitude.

XXVUI.

Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait , après de longues heures employées à de douces et peignantes rêveries, les su*

GENEVIÈVE

jets de sa préoccupation se reproduisaient dans ses rêves, mais dans une confusion inin) lligible.

Quelquefois Uée, mais, quand elle voulait

la gravir, ses pieds restaient i nenaînés :ï la terre par une fatigue invincible, — ou la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle"voyail remu r le feuillage au sommet, s'éloignait i ;i met) e temps.

Quehj arrivait au pied du bouleau, — elle aper-

cevait le chiffre, mais, avant qu'elle eut pu le distinguer, l'arindissait,ct le chiffre s • trouvait à une hauteur où il était impossible dç le

Une autre feis, elle rêvait ■ u'clle Était auprès du feu, et

elle croyait voir le i :hil re sur l'écorce d'une des bûches pla-

cècs dais l'ât e. liait éteindre le feu, mais une

h i s'éleyai mme, s'élançant de la chemii

née avec impétuosité, l'obligeait à se retirer en fuyant.

Un jour, dans une de ces excursions qu'elle faisait sans cesse dans la forêt, elle monta seule en haut d'une allée. — Monsieur Semler et Rose l'attendirent longtemps en bas, puis se décidèrent à aller la rejoindre. Ils la trouvèrent assise sur une pierre, — la tête dans les deux mains, — le visage d'une pâleur effrayante, et les yeux fixes et comme hébétés. A leur aspect, ou plutôt au bruit de leurs pas, elle parut se réveiller en sursaut, et, d'une voix brève et saccadée, dit:

— Allons-nous-en ! allons-nous-en ! — Rose et monsieur Semler s'empressèrent autour d'elle, et lui firent mille questions.

— Était-elle malade? avait-elle en peur? avait-elle froid? — Geneviève répondit d'un air profondément distrait : — Oui, je suis malade. j'ai eu peur, j'ai froid. Il est lard, allons-nousen ! — A dîner, elle ne mangea pas. — Après diner, elle alla se coucher, et passa toute la nuit à pleurer amèrement; et, pour ne pas réveiller Rose, et s'exposer à des questions, par momens elle mordait son oreiller, pour étouffer le bruit des sanglots qui la suffoquaient

les lïtd:ans. — coins de droit. — dermère année.

Cet hiver-là, Alb ri di uvi qu'il n'était pas plus amou,reux de madame Ilaialdsen que de toutes les autres femmes, mais que. en revanche, il était aussi amoureux de toutes les a.'.ires femmes que de madame Hafaldsen.

Léon joua lescoheerti s de Viotli, et la musique de Kreutzer.

GENEVIÈVE A LÉOX.

29 avril.

Léon, Léon, maman est morte, — moite, mon cher Léon !

— Viens vite,— je suis seule; — viens, ou je meurs moi-même dt douleur.

Onze heures du On n'a pas trouvé l'hommi ','.'.i devait te porter ma lettre:

— elle ne pourra partir que demain. — .le vais l'écrire, jusqu'à re que la fatigue de pleurer vienne m'endormir. — Maman est là, dans lachambre a > ôlé. — On ne veut pas que je ta veille. — Je vais te parler d'elle. — Pauvre Léon I tu ne l'as pas vue; —elle l'a demande, mais quelques minutes seulement avant de mourir. — Mourir ! — Morte ! On m'a emportée tout de suite; - inaisje vois encore son visage. Comme Rose a été bonne! Jamais je n'oublierai ce qu'elle a fait pour moi. — Mon Dieu! si je pouvais mettre un pi

dre dans mes idées, — je te dirais comment elle es! morte.

— Mais tout ce qui me vient à la bouche, — tout ce que trace ma plume-, — c'est qu'elle est morte.

— El'e est là! — là, — àcôlé, — et je ne puis croire qu'elle soit, morte. — Qu'est-ce donc <jue la mort?— Elle est là, couchée (!:ms son même lit,— pas beaucoup plus pâle qu'elle ne l'était d'ordinaire.— a la même plaee, la tète sur ^oreiller comme je la voyais tous le malins, — et on me dit que je n'ai plus de mire'

Il n'y a plus là que son corps. — Son âme, son esprit, sa voix, si bienveillante qu'on était reconnaissant rien qu'à l'entendre ; — si. n regard, sous lequel je me sentais si protégée ; s:; .i me ail;- lion, sa pensée ; — tout cela s'en est allé d'un seul souille.

Et c'est la ce que nous avons perdu !

Elle allait mieux,— elle se levait, — elle marchait ;— quand toul-à-coui), le soir, — elle m'a dit de veille^ un peu auprès d'elle. — il le si mirait beaucoup ; par momens, elle s'endormait, mais d'un sommeil agité et convulsif; — elle parlait, elle disait nos deux noms, —et d'autres qui me sont inconnus. Son délire m'effrayait tellement que je faisais du bruit pour la réveiller. — Je passai ainsi toute la nuit". — Le lendemain matin, après un sommeil de quelques heures, elle se réveilla plus calme-, elle fit demander le médecin et monsieur Semler : elle lit des questions au médecin, qui chercha en vain à la rassurer. Quand il fut parti, elle s'enferma avec monsieur Semler. — Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. — Maman me demanda alors si son frère était revenu. —Je n'osai pas parler de l'envoyer chercher ainsi que toi ;je me rappelais trop la pénible impression que lui avait faiie déjà une semblable proposition, relativement à toi, à un moment où elle était bien moins malade qu'aujourd'hui. — D'ailleurs, je ne la croyais pas dans un état désespéré comme elle était vers le milieu de la journée. — Comme Rose et moi nous étions auprès d'elle, elle nous appela à son lit, et me dit : — Geneviève, si je. meurs, lu ne me quitteras pas que je ne sois tout-à-fait morte. — Oh ! mon Dieu , maman , quelle folie ! lui dis-je. Ne peux-lo être malade, sans concevoir d'aussi terribles idées?

— C'est égal, me dit-elle, si ce n'est pas pour à présent, ce sera pour plus lard : je tiens à ce que tu me fassçs cette promesse de ne pas me quitter. —Je promis, et ne pus m'empêcher de fondre en larmes, en prononçant ces paroles qu'elle exigea :

— Jeté promets de ne pas te quitter jusqu'à ce que tu sois tout-à-fait morte. —Alors, j'osai lui dire: —Mon Dieu ! si Léon était ici, je suis sûre qu'il te gronderait bien ; j'ai envie de l'envoyer chercher.

Maman alors me regarda fixement ; — son regard n'avait presque rien d'humain ; — il me pénétrait le cœur; Rose s'en aperçut, et me poussa le pied. — Je repris: — Mais non, c'est pour lui un moment de travail, et tu ne voudrais pas qu'il se dérangeât pour une maladie qui est presque finie.

— Non, — non, — dit-elle avec force, — il ne faut pas qu'il se dérange ; — il faut qu'il travaille beaucoup ; dis-lelui bien, Geneviève, dis-le-lui de ma part.

te soir, nous avons dîné avec Rose dans sa chambre. — Tout à-coup... — Mais que te dire ? — Maman est morte, — ma pauvre maman est morte ! — Tout se trouble et se confond dans ma tète ; — seulement, je veux te dire ce qu'a fait Rose. — Maman te croyait Ta, — elle te parlait, — elle le disait: — Léon, tu prendras soin de Geneviève ; — c'est tout e ■ que je te lègue ; — je prierai pour vous deux dans le ciel. — Je ne pouvais retenir mes sanglots ; le médecin et monsieur Semler m'ont emportée, et Modeste est restée avec moi en uas. .fêtais presque évanouie, — je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui se passait.

Rose touM-coup est descendue ; — elle m'a dit : — < neviève, tu souffriras ; mais lu aurais trop de regret plus tard ;

— lu as promis à ma tante de rester près d'elle; le médecin dit qu'elle va mourir...

— Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil spectacle à cette pauvre petite !

Monsieur Semler, qui avait suivi Rose, s'écria aussi — qu'il ne souffrirait pas qu'on me lais ;it remonter. Je me suis jetée dans ies bras de Rose, — et je l'ai suivie.

— Oh! Léon,— Léon, — si m avais vu notre pauvre mère,

— les yeux hagards. — les mains cherchant à saisir quelque chose dans l'air! — Je nie suis jetée à genoux, et je lui ai dit:

— Maman . maman . m'entends-tu? — entends-tu l;i ('.•■ueviève ? — Ses \< ux alurs se sont fixés sur moi ; — j'ai pris sa main, — et elle a saisi la mienne avec une force effrayante ;

— elle ne pouvait plus parler ; — elle râlait horriblement ! — Mon Dieu ! j'ai vu cela, moi l

ALPHONSE KARR

Rose me tenait l'autre main, et me la serrait, — et médisait : — Courage, Geneviève, le bon Dieu te donnera rie la forée.

— Emmenez cette enfant, disait le médecin ; — la malade ne se sent plus, ne voit plus, n'entend plus; — c'est une torture inutile.

— Taisez-vous, m'écriai je, elle a serré ma main, elle vous entend, elle ne veut pas que je parte; — non, —non , maman, je ne te quitterai pas : — maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas! —Et j'appelais Dieu à notre secours !

Elle est morte à six heures du matin.— Oh 1 Léon, — viens vite, — viens, — amène mon oncle.

1E PREMIER JOl«R DE M VI.

Komm lieber mai.

Autour du vieux clocher à la flèche pointue, les corneilles ont, tout l'hiver, fait entendre leur voix aiguë, — mais l'hirondelle est revenue et voltige à son tour dans l'air.

Réveillez-vous, petits génies, petits gnomes, réveillez vous ! — il est temps de rendre aux prairies leurs belles robes reverdies, et leurs fleurs au parfum si doux.

Paresseux ! Les filles penchées cherchent depuis bientôt un mois, sous les vieilles feuilles séchées, les premières fleurs cachées de la violette des bois.

A l'œuvre, cohortes pressées ! Venez déchirer les bourgeons où les feuilles embarrassées, attendent, encore plissées , les premiers, les plus doux rayons.

Fondez l'onde de la citerne où s'en vont boire les troupeaux, ôtez aux prés leur couleur terne, et faites croître la luzerne pour cacher les nids des oiseaux.

Allons, gnomes, qu'on se dépêche, — préparez les parfums amers, préparez la couleur si fraîche des premières fleurs de la pèche, roses sur leurs rameaux verts.

Là-bas, au fond du cimetière, est la tombe d'un pauvre enfant, personne n'y vient ; — mais la terre , à chaque printemps, bonne mère, donne à l'ange son bouquet blanc; — sur le gazon qui l'environne, aux beaux jours, de ses blancs bouquets une aubépine le couronne, et la pâquerette y foisonne. — Gnomes, ne l'oubliez jamais !

Allons, gnomes ! Vos mains discrètes ont encore un soin à remplir. Ouvrez ! ouvrf z les fleurs coquettes, ouvrez ces belles cassolettes de rubis, d'or et de saphir. ,

De ses plus beaux habits la nature est parée ; la lisière de la forêt de beaux genêts fleuris brille toute dorée aux rayons du soleil de mai.

Vos travaux sont finis ! Mlez, troupe joyeuse ! Que chacun de vous prenne un corps;. — papillon à l'aile soyeuse, demoiselle capricieuse, ou mouche à miel laborieuse, vivez au sein de tous ces beaux trésors.

Roulez-vous dans les lleurs ! — Que la cétoine pose ses ailes d'émeraude au sein d'un rosier blanc, vivant dans une rose <'i mangeant de la rose, et dans une rose mourant.

Le crioçère au lis , la fleur royale, demande asile , hôte bruyant, il chante et se promène, et, sur le blanc, pétale, rouge, parait une goutte de sang.

Fête au ciel el fèie à la terrel Le beau printemps est revenu ; il n'est plus de chagrins, il n'est plus de misère ; le pauvre de soleil est richement vêtu.

Fête au ciel et fête à la terre ! Le printemps est venu; que faire de la richesse et des grandeurs, des diamans, des sculptures, dis toiles? Ou nous donne gratis mile cl mille splendeur-, illumination d'étoiles, illumination de fleurs.

C'est le premier jour «te mai que l'on enterrait madame Rosalie Lauter. Léon arriva avant son oncle ut son cousin, tremblant et pale ; — on lui ouvrit la porte et il vit Geneviève e'. Rose, vêtues de noir; — ils s'embrassèrent tous trois. —

La vue de Léon renouvela la douleur des deux fiiles qui retrouvèrenl des larmes dans leurs yeux desséchés.

Léon voulut voir sa mère ; il la -temps, aussi

immobile, lui, que la morte. Puis il dit : — Ma mère ! j'accepte ton legs! — Je le remplacerai auprès de Geneviève ! — Monsieur Chaumier et Albert l'entraînèrent hors de la pièce.

Au cimetière, quand la terre eut recouvert le cercueil, un homme sortit de la foule, s'agenouilla sur la tombe et lit à voix basse une courte prière, puis il se leva et vint serrer Léon dans ses bras. — Léon reconnut son voisin , monsieur Anselme.

Deux jours après, monsieur Chaumier fut rappelé à Paris par son procès et emmena son fils. — Léon resta avec Rose et Geneviève. Tous trois passèrent les jours et les seirées à parler de madame Lauter, à rappeler ses moindres paroles, à entretenir leur douleur par tous les moyens ; à pleurer ensemble, à se serrer les mains, à s'embrasser, à se promettre de toujours s'aimer, et de ne se quitter jamais. Était-ce done là cette petite Rose, si enjouée, si légère, dont l'enfantillage avait si souvent désolé Léon ? Ce chagrin commun avait révélé tous les trésors de son âme.

Monsieur Chaumier revint bientôt ; il avait gagné son procès ; sa fortune était plus que triplée. Léon retourna à Paris où Albert était resté.

Le jour même de son arrivée, le soir, niorisieur Anselme monta chez lui : — Mon voisin, lui dit-il, il ne faut pas vous laisser abattre par le chagrin. L'occupation, le travail, la fatigue sont d'excellentes choses ; j'ai eu dans ma vie des chagrins autrement violens que les vôtres, et je me suis toujours bien trouvé de la recelte que je vous donne.

— Monsieur, dit Léon, je suis très heureux de vous rencontrer pour vous remercier d'avoir assisté à l'enterrement de ma mère.

— Vous m'avez donc vu ? J'étais venu ici ; et on m'avait fait part du malheur qui vous était arrivé, et je suis allé jusqu'à Fontainebleau. Quand vous avez quitté le cimetière, je vous ai suivi jusqu'à la porte de votre oncle; j'ai aperçu deux jeunes filles dans la cour ; laquelle est votre saur?

— Ma sœur est la plus grande.

— Je m'en étais douté.

Et ils passèrent une partie de la nuit à parler de madame Lauter et de Geneviève.

Un mois après, une lettre de monsieur Chaumier amena Léon à Fontainebleau ; cette lettre avait été provoquée par monsieur Semler. qui voulait communiquer, à la famille rassemblée. le> dernières volontés qui lui avait confiées madame Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, diète une lettie.

Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se trouvait ne rien laisser à ses en fans que l'amitiéde leur oncle, dont elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait à Léon qu'il devait la remplacer auprès de Geneviève; elle finissait par un pat « à nionsicur-Cliaumier qu'elle conjurait de ne pas abandonner ses enfans. — « Pour vous, Albert el Rose, disait-elle, vous, mes enfans aussi, je vous laisse avec votre père, dans une vie heureuse et assurée ; aimez bien Geneviève el Léon. »

Monsieur Chaumier promit a Geneviève el .1 Léon d'avoir pour eux toute la sollicitude de sa sœur. Geneviève 1 avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie; l'accroissement de ma fortune nie permet de vivre à Paris, Où les partis ne manqueront pas Nous ne revi 1 ions plus Fontaini beau que pendant l'été, et j'ai chargé mou ami. monsieur de Redeuil, de me chercher un logemenl convenab^Pour loi, Léon, mon garçon, il faut travailler avec courage el persévérance ; sans fortune, il te sera impossible d'acheter une élude, mais tu pourras être avocat. Calcule bien juste combien il te faut par mois, pour vivre a Paris, de la vie simple, modeste, laborieuse de l'étudiant, et tu recevras exactement la somme nécessaire. ■

1 éon remercia son oncle : mais de ces paroles, loutesbienveillantes qu'elles étaient, il recul une pénible impression. Pour la première fois de sa vie. l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la pauvreté avec toute sa laideur. Jus-

GENEVIÈVE

que-là il lui avait semblé qu'on a de l'argent comme on a des dents ; — qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi manger que d'avoir faim ; d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. — Il comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; — il se dit à lui-même, avec une horrible expression, ces mots qui paraîtraient si durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur nous : — Il faut gagner ma rie. Il pensa à la destinée de son cousin dont la vie était si facile, qui n'avait qu'a se laisser glisser sur la pente au haut de laquelle on l'avait placé, — tandis que lui, il lui fallait gravir péniblement une colline sans versant et même sans sommet. Il lui fallait fane de son esprit, de son travail, quelque chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en échange. Il lui fallait vendre, pour conserver la moitié de sa vie, l'autre moitié à des gens riches qui ajputeraient à leur vie à eux les heures qu'ils lui paieraient.

Puis, il en vint à se mépriser lui-même, ù se considérer comme un être d'une espèce inférieure, comme une sorte de bêle d? somme. Il se sentit humble, respectueux, haineux à l'égard des gens qui ont de l'argent II jeta un regard sur luimême et il douta de tout ce qu'il avait parfois senti de puissance dans son cœur et dans sa pensée. Il lui fut démontré qu'il avait tort sur tous les points où il lui arrivait de ne pas être de l'avis de tout le .monde. Il n'osa plus élever la voix, ni émettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pavé. 11 se regarda dans une glace et il se trouva laid.

Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle, de calculer bien juste ce qu'il lui fallait /jour vivre a Paris de la rie simple, modeste, laborieuse de l'étudiant. Il calcula ce qu'il fallait, non pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement à une vie pauvre et misérable.

Un soir, en fumant et en buvant de la bière avec Anselme, H se laissa aller a parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations. Anselme lui dit : — Courage ! il y a à surmonter le sort un bonheur que vous apprécierez plus tard. — C'est le bonheur que doit éprouver la mouette et que l'on ne peut s'empêcher d'envier, lorsque, pendant la tempête, elle vole capricieusement au dessus de la mer en fureur, se pose sur la lame, et se baigne dans l'écume en poussant des cris de joie.

Anselme ajouta à ceci qui est vrai , un long discours qui était absurde sur le mépris des richesses. — Léon le regarda. — A voir sou chapeau un peu déformé et son habit marron dont les coutures étaient depuis longtemps blanchies, on aurait facilement douté que son mépris des richesses allât jusqu'au mépris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux.— Néanmoins, les paroles d'Anselme tirent sur l'esprit de Léon une impression salutaire. Il se sentit prêt à la lutte contre la mauvaise fortune, et il se mil à envisager avec moins d'horreur et de consternation les bottes devenues un succès, le gilet une victoire, le déjeuner une conquête.

Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit : — Au fait, que me fait à moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne 'peuvent-ils lutter et vaincre comme moi ? — Et de quelles affections vais-je encore m'embarrasser après tout le mal que m'ont fait toutes celles auxquelles je me suis laissé prendre jusqu'à ce jour ! — Quand il eut bien repassé dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il avait de ne pas s'occuper de Geneviève et de son frère, il passa toute la nuit sans sommeil à pensera eux et à s'attendrir sur leur sort.

Monsieur Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pcnda/.t trois mois une occupation et une agitation extraordinaires ; il fallait choisir des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de cœur en quittant Fontainebleaa. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil, tandis que

Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Egypte pour la terre promise.

Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau, malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans sa puissance par la mort de madame Lauter, de mettre entre Rose et Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait écouté et compris les révélations de monsieur Semler sur l'état de fortune des enfans de madame Lauter.

Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permit pas d'adopter une couleur qui lui eut attiré toutes sortes de fadeurs et de jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu.

0 couleur bleue! — Couleur du ciel ! — Couleur aimée de la femme que j'aime ! — Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui fleurissent dans l'eau. Et, comme dit Klopstock :

L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne. Ou des bluels que, pour mettre en couronne, Les enfans vont chercher au sein des blés jaunis!

Mais Modeste Rolland lit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. — Rose eut un tapis couvrant toute la chambre ; ce fut bien assez pour Geneviève d'une descente de lit, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose était en porcelaine.

La restauration de Modeste s'annonça par des représailles et des colères, seul héritage que madame Lauter eût laissé à sa fille. — Dès lors, on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée d'en aller chercher elle-même. — Geneviève ne se plaignait pas ; mais elle comprit mieux alors ce qu'avait dit monsieur Semler. Modeste s'encouragea par la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait une autre d'un degré plus blessant. — Elle s'étonnait de la quantité de linge que salissait mademoiselle Geneviève. — Elle remarquait que le soir mademoiselle Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. —Si, le matin, Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait pas à prier mademoiselle Geneviève de lui permettre d'essuyer le piano de mademoiselle Rose ; et Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de Fontainebleau, qui s'appelait simplement le piano; elle pensait i Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer.

Modeste, implacable da«s sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer le. fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: — Cela coûtera au moins vingt sous de blanchissage. Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste demandait'l'assentiment de Rose, et quoique celle-ci ne manquât jamais de lui dire : —Certainement, puisque Geneviève vous le dit ; Modeste n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.

Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât. Lorsqu'il y dinait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève absolument comme Rose ; en arrivant et en sortant, i! leur donnait la main, el ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé, toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dil rien devant «es sœvrs, comme il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux et amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses moindres gestes, — et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se ternir, son visage rougir nu pâlira chaque instant. Albert était loin de s'en aperce.

ALPHONSE KARR

voir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année de. droit. Conséquemment, il dansait à ta grande Chaumière, il jouait au billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de prendre part à ces occupations. 11 jouait ég 1- Icmentau billard, et gouvernait la Fiance à 12 sous l'heure, le jour, et 20 sous aux quinquets. — Il mettait, comme les autres, des cravates dont le nœud devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait Geneviève à part, et lui disait : — Geneviève, comment t« trouves-tu? Esta bien? — Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser. Le dimanche était resté consacré à la réunion de famillp. — Ce jour-là, quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas de passer'la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait presque pas- à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même Unissait par s'abandonner ù cette douce intimité. Léon était toujours le prolecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses commissions ; c'était lui qui accompagnait sa sœur et sa cousine quand elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon, il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction, que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son frère.

Tout cela était bien égal à monsieur Chaumier.

Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques. Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle les avait avertis que monsieur Chaumier, si tendre pour les nègres, ne plaisantait pas avec les blancs; ci que la moindre négligence serait punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas A se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre l'ose et Geneviève les distinctions qu'y mettait madame Rolland.

Rose et Albert éiaient devenus d'exceHens partis; aussi furent-ils parfaitement accueillis à leur entrée dansle monde. On trouvait Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à l'admiration des très jeunes gens el des vieillards. Les hommes à vues solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans exagères les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose. Mais celte différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait paraître bien clairement à leur inexpérience; peut-être même les succès de Geneviève, plus directement dus ù la beauté, leur semblaient-ils les plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et infatigables.— C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux lilles qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées, emploient la moitié de la journée, suivante à se reposer et à se rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès ; —ci cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent si elles seront belles; LloseetGenevièveni s'occupent que de savoir de quelle manière il I Hrc nvient d'être belles ce jour-là.

Et puis, c'est toujours un grave souci. —S'il ne s'agissait que déplaire aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles souples, des pieds étroiis et cambrés, des fronts purs et unis, des yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans les mouvemens.— Mais il faut aussi déplore aux femmes, et c'est la le point important et difficile de la toilette.

In jour il arriva cher monsieur Chaumier une lettre que Rose prit sur elle de décacheter, malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du papier, que la lettre étail imprimée, etçela avait si parfailcmeni l'air d'uuc invitation I — D'ail. leuis. si on laissai! faire monsieur Chaumier. il pourrait ar-

river ce qui était arrivé dernièrement : ce n'était que le jour du bal que monsieurChaumier l'avait annonce ;i ses tilles, et on n'avait pas du avoir de certains lichus, si bien brodés qu'ils auraient fait sensation. En jeta a lettre

en disant: — Je le savais bi . . — ■" >l pour mardi.

Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda ; — mais un nuage rose passa sur son visage, quand elle lut :

« Monsieur et madame *" prient monsieur Chaumier et mademoiselle Rose Chaumier de leur faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain. »

— On ne m'invite pas, dit Geneviève.

Rose relut la lettre et dit : — C'est vrai, c'est un oubli, ou plutôt on a pensé que c'était inutile. T)ès l'instant que l'on incite mon père, c'est que l'on nous invite toutes deux.

—Mais, dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons ainsi.

— Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvénient, et ces gens-là sont trop heureux d'avoir, dans leur bal, une jolie fille comme toi, pour l'oublier volontaire* ment. D'ailleurs, crois-tu que l'on invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque petit salon écarté ?

— C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.

Il s'éleva alors, à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la plus savante qui se puisse imaginer. — Modeste prit la parole, et pensa que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de se jeter à la tête des gens et d'aller chez eux malgré eux. — On convint qu'on reprendrait la discussion à dîner devant monsieur Chaumier et devant Albert. Monsieur Chaumier dérida que Geneviève devait venir; mais Albert répondit froidement, qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que le plaisir qu'il attendait de la soirée, et que, si elle pensait s'amuser, elle ferait bien d'y aller. — Certes, si Albert eûtun peu presse Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se fût laissé entraîner par le plaisir dépasser la soirée avec lui, et d'en être pri ée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution. Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison.

On ne saurait dire avec quel serrement de cœur elle assista à la toilette de sa cousine.— Rose était ravissante, ses pieds touchaient à peine la terre ; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à Geneviève : — Tu as tort do ne pas venir. S'il avait dit un mot rie plus, Geneviève eùi été si vile habillée et sitôt prête ! Mais ii lui donna un baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier.

fiève alors prêta l'oreille . elle entendit s'abattre et se marchepied de la voiture. Il était encore possible qu'Albert remontât et lui dit : — Geneviève, habille-toi et viens avec nous. — Mais la voiture partit ; la porte cocfcere cria sur el se referma. — Puis en entendit la voi-

ture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres bruits.

Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa douli ii . - E le si représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la consoler et pour la conseiller. — Il était évident ' l'aima, t pas. — t. le ne voyait

Min coté, ne paraissait pas hea- ■ i ! s'il avait été là, comme elle aurait été consolée de tout lui dire! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère.— Mais, pas même à lui, elle n'aurait parlé de son amour pour Albert.

Quelques jours après, Alberl ne dtnait pas àla maison. Lé«n

s difficultés de l'état qvfil allait embrasser, et il avoua

une grande répugnance pour la profession d'avocat. Monsieur

Chaumier répliqua par l'éloge de cette profession, en lieux

communs, iiue Léon eut l'imprudence de réfuter.

— L'avocat, dit monsieur Chaumier, est- le défenseur de la veuve el de l'orphelin.

— J>'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n"> aurait pas besoin d'avocats pour les défendra.

GENEVIEVE

— C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'inno-* cenqe et le bon droit , et les débarrasse, aux yeux du juge. des voiles dont veulent les entourer le crime et la mauvaise foi.

— Mais, dans toute cause, répondit Léon, il y a deux avocats; donc, si l'un défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon droit, l'autre défend la ruse et !a perfidie. — Donc, il serait aussi juste de dire de l'avocat : —L'avocat, c'est lui qui fait triompher le crime et la mauvaise foi, etc.

Léon résuma ainsi le métier : — Il n'y a pas d'avocat qui refuse de plaider demain précisément le contraire de i S qu*îl a plaidé hier. Il n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec !e même empressement, la défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il aitaque se fût adressé à lui. Un avocat paise quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et n'importe qui ; ensuite, il arrive au parquet où il passe quinze autres années à accuser n'importe qui et n'importe quoi ; — puis il se retire environné de l'estime de ses concitoyens.

Monsieur Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut affranchir les nègres des autres, commença à mettre de l'aigreur dans la discussion. Il lit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée volontairement.

— Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat. Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M.

Chaumier se mit en colère, parla du mépris qu'ont tous les liommi s raisonnables pour les gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire, d'un air triomphant, Comme s'il lui eût porté un coup sans parade possible. 11 avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le [uiuvre Léon. —Ah! vous ne savez pas... —se proposait-il de lui répondre. — Autant dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc., etc.

Mais Léon ne lui laissa pas placer cette phrase à laquelle son oncle tenait beaucoup. — A la question de monsieur Chaumier, il répondit sans hésiter: Je veux être artiste, je veux être musicien. Monsieur Chaumier se leva et dit : — Vous avez parfaitement le droit de faire des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun genre. — Monsieur Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et disparut.

Léon, sa sœur et sa cousine restèrent quelques instans sans parler. —Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas ù L'imiter. Léon leur prit la main à toutes deux et leur dit : — Mes chers soeurs, mon oncle a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à acheter une étude et à si' laisser gagner de l'argent, je devrais continuera marilnT dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que je <j<Kjne ma vie et S';>is indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je pourrai élever ma tète au-dessus de cette foule noire qui erre en bourdonnant dans le Palais? — Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement a ce que je i'ais le mieux? •le connais une foule de musiciens qui gagnent beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix; il faut que j'en gagne tout de suite.

A ce moment. Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à Léon. — C'est de mon onde, dit-il, cl il le lut haut.

» Monsieur mou neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que vous me devez, m'oblige à prendre ù votre

..ni une résolution sévère. \ mis me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison. »

— Eh bien! soit! — dilLéon. —Puisque mon oncle, oublie ainsi ce que ma mère lui a demandé eu mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec complaisance: —C'est mon neveu.

Pour vous, ma sœur, Geneviève, et ma jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exile. Vous parlerez quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera ù vous, et vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir dans les découragemens gui s'empareront de lui.

Et bientôt, je l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits cœurs, sera mon plus doux triomphe.

Léon se tut quelques instans ; — ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit : Ruse, — ma jolie Rose, — écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon trésor, — c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans la vie que je vais confiera ton cœur. — Je t'aime, Rose; je ne sais si je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève ; —je t'aime de l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire, c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers et de (leurs de l'artiste que pour la mettre sur les cheveux noirs.

Rose, toute confuse,. cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon continua :

— Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage. Rose, mon ange, devant ma sœur, veux-tu me promettre de ne pas m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père:, — Mon oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. — Tout cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. — Donnez-lamoi, confiez-moi son bonheur.

Rose, émue au dernier point, tendit, en sanglotant, la main à Léon. — Léon porta celle petite main à ses lèvres; puis, il se leva et dit : — Ma sœur, ma femme, au revoir !

El il sortit, — heureux, et fier, et si grand, que c'est un grand hasard s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas quelques étoiles.

Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de monsieur Chaumier; il fut inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à monsieur Anselme. — Monsieur Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus une satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon; il ne se laissait plus mollement entraîner au charme de la mélodie. Il jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait aucune grâce, il faisait dix fois recommencer le même passage. —Puis, quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à entendre, monsieur Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son vieil habit marron, un billet pour le concert ou le théâtre. Un jour, il dit à Léon : — Je suis très lié avec monsieur Kreutzer; il se fera un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques leçons qui vous manquent ; allez le voir demain avec une lettre de moi. — Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet ; c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. — Il ne pouvait s'empêcher d'admirer la ponctualité et l'exactitude du professeur; jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait pas moins Léon, c'est que remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son ami. Un jour même, Léon et monsieur Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la rue. — Qui venez-vous de saluer? demanda monsieur Anselme à Léon.

— Mais ne l'avez-vous pas reconnu ?

— Non.

— C'est votre ami, monsieur Kreutzer.

— Je ne l'avais pas vu.

ALPHONSE KARF

— 11 a passé à trois pas de nous; il ne parait pas non plus vous avoir reconnu.

— C'est étonnant.

— C'est étonnant.

Un matin, monsieur Anselme dit à Léon : — Il s'agit, maintenant, de gagner de l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. — Tout en vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner vous-même des levons. En voici une que vous commencerez après-demain; on vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour un jeune professeur; mais il n'en faut pas accepter à moins. Il y a très peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique que selon ce qu'il la paie. Léon ne savait comment remercier monsieur Anselme; celui-ci dit : Vous ne me devez aucune reconnaissance ; un de mes amis, homme fort riche, veut que son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur; je vous avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour rc pas vous rendre ce petit service; et d'ailleurs, je connais peu de talons qui me plaisent autant que le vôtre. — Pour moi, je pars pour l'Allemagne, et je ne reviendrai qu'au printemps. Ecrivez-moi quelquefois, et tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez. — Au revoir.

Léon était fort heureux; cette seule leçon remplaçait pour lui la pension que son oncle lui supprimait ; il avait de quoi vivre, et il vivrait de sun art, de son violon. Il se mit au travail avec toute l'ardeur que donne le succès. — L'ami de monsieur Anselme recevait du monde; Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très applaudi. — Il pensait à Rose, a Geneviève, à monsieur Chaumier.

Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et dans les fêtes ; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur dont Rose s'enivrait. La persécution de Modeste, l'indifférence d'Albert venaient à chaque instant lui percer le ç.ceur; elle ne voyait plus Léon ; quelquefois elle lui écrivait et le tenait au courant de ce qui se passait à la maison. Léon voyait assez fréquemment Albert qui l'entraînait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda pas a se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de même que les étudians, le jetaient dans une vie opposée à ses goûts et à ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimât pas le vin, et il n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il cachait, avec uri soin inimaginable, ses qualités précieuses, pour se parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu violet de honte, s'il avait, par une seule expression, laissé voir ce qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation.

Monsieur Chaumier voulut recevoir à son tour. — Tous les jours de la semaine étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche qu'il se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux domestiques: — Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle. On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. — Hier, disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de la table de famille, avezvous pensé, à moi en voyant ma place vide?

■ — Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il n'y a plus de dimanche. —Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle en finissant la lettre, il est malade.

— Malade ! dit Rose, cl il est seul !

— Seul, centinua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner.

— Ecoute, dit l'ose, mon perc ne le sauna pas, allons le voir.

Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des chapeaux ; — puis Rose demanda : — El qui nous accompâgnerâ?

— Ah! oui, qui nous accompagnera?

— Modeste fera des questions et des observations.

— Allons seules.

— L'oseras-tu?

— Oui.

— Je ne serai pas moins brave que toi.

Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles rencontrèrent monsieur Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda où elles allaient.

— Nous allons voir Léon, dit Rose.

— Qui est malade, ajouta Geneviève.

— Comment! dit monsieur Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission.

— Mais, papa, dit Rose, il est malade.

— N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient pas, rentrez.

Toutes deux obéirent sans parler; — Geneviève ouvrait la bouche, mais elle retint les paroles déjà sur ses lèvres. Monsieur Chaumier entra dans son appartement. Rose ôta son châle et son chapeau, Geneviève resta habillé^. — Ecoule-moi, Rose, dit-elle: — Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors mon oncle ne s'apercevra de rien.

Rose craignait ta colère de son père; cependant elle ne. trouva pas une seule raison pour détourner Geneviève de son projet. — Va; Geneviève, dit-elle, et dis-lui que je voulais l'accompagner.

C'était la première fois de sa vie que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les rues; aussi, sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer a la maison; mais la pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force, et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une vieille portière venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après avoir fait une prescription, avait dit : — Il y aura peut-être un peu de lièvre et de délire ce soir et cette nuit. La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la lièvre se manifes ait avec violence. — Cependant il tenait la main de Geneviève et lui faisait mille questions ; — il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient vus ! — Le ravissement de Léon lut au comble quand il sut que Rose avait voulu venir le voir. Plus heureux que sa sieur, il pouvait parler de celle qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de renfermer son secret dans sotl sein, une loi qu'elle n'eût pas transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues circonlocutions qu'elle vint! dire: — Nous ne. voyons presque pas Albert. Que fait-il? Tu le vois plus que nous...

Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire : — Lors de son dernier voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les arbres de la forêt.

— Ah! je sais, dit Léon, (Marie. — Celait madame Ilaraldsen ; mais il y a longtemps qu'il n'y pense plus.

Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne delà poitrine. —Quoi! Albert n'était plus domine par l'amour d'une autre! Albert pouvait l'aimer! Tout cebonhtnr qu'elle avait rêvé cl qu'elle avait cru perdu, elle po v.iit le retrouver! Sa vie n'était donc pas. tout entière, vouée à la douleur !

Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'à* sommeil agité et convulsif; il prononçait, endormant, des paroles sans suite. Geneviève lit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait que Léon était sérieusement malade, et qu'elle passerait la nuit aupiès de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru. Le malin, Geneviève partit comme Léon donnait encore Rose n'etaii pas réveillée, mais quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une longue

GENEVIÈVE

série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi morte de froid. —Eh bien,! dit Rose, couche-toi avec moi, lu te réchaufferas, et nous pourrons causer.

Geneviève raconta a Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. —Il prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose, — il t'aime. — Ma bonne petite Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il serait trop malheureux. Tu es toute sa vie ! Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une comparaison à son avantage.

— Je suis tachée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu ; il était si beau, pendant son sommeil, agité par la tièvre, quand il t'appelait! — Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie. — Ah ! dit Geneviève, ma chère cousine...

— Appelle-moi ta sœur, dit Rose.

— Ah ! oui, ma sœur, ma chère petite sœur, vous serez heureux.—Et Geneviève songea qu'il y avait encore, pour elle, un autre moyen d'être la sœur de Rose. Ce que lui avait dit Léon, de l'oubli où Albert avait mis madame Uaraldsen, avait ranimé dans son cœur un espoir qu'elle avait cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. — Toutes deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de l'autre.

Si le papier blanc n'était pas une des plus respectables choses qui soient au monde, et Ei je ne tenais à ménager ma bouteille d'encre dont j'ai bien des choses a tirer, — je ferais un eu deux volumes de ce qui se passa pendant l'année qui suivit cette conversation des deux cousines. — Nous croyons plus opportun de faire ici un entr'acte.

Je ne sais si vous avez quelquefois regardé une bouteille d'encre. — J'en ai acheté une, il y a un mois, et je l'ai versée tout entière, dans un vaste encrier. — Cela atout l'air d'un petit océan noir.

Je vais d'abord en tirer deux volumes ; — deux volumes font quatre cent vingt-huit mille lettres.— Ces quatre cent vingthuit mille lettres sont évidemment dans mon encrier; mais à l'état de pêle-mêle et de confusion. — Il s'agit de les harponner et de les pêcher, l'une après l'autre, avec le bec pointu de ma plume, dans le susdit océan noir, et de les ranger en bon ordre sur des feuilles de papier blanc.

Il y a des momens —où, attachant mes yeux sur la surface noire de ce Cocytc (toujours mon encrier), je m'amuse d'abord a voir tout ce qui se réfléchit dans ce sombre miroir.— Mes vitraux y sont reflétés en papillons rouges, verts et jaunes, — puis, à mesure que je regarde, je Unis par y voir des millions de petites lettres enchevêtrées, emmêlées les unes dans les autres, courant à droite, à gauche, s'évitant, se poursuivant, s'atteignant, formant des mots bizarres et inconnus, — se bousculant, se renversant, se combattant, se dévorant, et, par leur union, racontantdes histoires si singulières, si saugrenues, si vraies, que je ne sais si j'oserai vous les raconter, et si je, ne rejetterai pas à la mer les lettres qui les composent, quand elles tomberont sous la pointe de mon harpon. 11 \ a des momens où il s'élève un bouillonnement, où il se fait des oragi s d ■ cre qui m'intimident et font que je suspends ma pèche, et me repose sur les rives de l'encrier. — Mais aujourd'hui la matinée est belle, comme disent les barcarolles. ( — 0 Parisiens, mes amis, comme on se moque de vous ayee les barcarolles ! Je lésai toutes chantées à la mer, — et toutes y sont parfaitement ridicules.— 0 musiciens, mes autres amis, ou plutôt mes ennemis, — qui vous faites une idée de la mer d'après votre carafe et votre cuvette, — et qui pensez que l'Océan n'est qu'une, exagération du grand bassin des Tuileries.)

Lamalinée est belle, nous avons encore trois plumes taillées par de jolies mains. — Pécheur, pa '

xxxvn.

Un an après,— voici dans quelle situation nous retrouvons nos personnages. Geneviève avait reçu la défense formelle de revoir son frère; — elle n'avait pas cru devoir s'y soumettre et était allée demeurer avec lui. — Léon, dont la réputation commençait à s'étendre, gagnait passablement d'argent.— Il avait loué un petit logement dans la rueSaint- Honoré. Son talent le faisait fort rechercher dans le monde.

— et il arriva ce qu'il avait prévu, c'est qu'au milieu des applaudissemens qu'il excitait, son oncle ne fut pas fâché quelquefois de dire : — Ce jeune homme est mon neveu. — Léon, d'autre part, ne manquait jamais de le saluer respectueusement quand ils se rencontraient dans quelque salon, et, quoiqu'il ne parlât pas a Rose, ses regards savaient bien lui dire :

— A toi, Rose, ces applaudissemens!—et Rose le comprenait si bien, qu'elle rougissait des éloges qu'on donnait à son cousin.

I ne fois que monsieur Chaumier eut dit :— Ce jeune homme est mon neveu, il fut assez embarrassé de répondre à une question toute naturelle que cette coufidence lui attira : — D'où vient qu'on ne le rencontre jamais chez vous, le dimanche?—Il n'y avait pas moyen de dire : —Parce que je l'ai renvoyé, et je l'ai renvoyé parce qu'il voulait être musicien, et acquérir le talent que vous applaudissez, et dont je ne puis moi-même m'empêcher d'être un peu lier.— 11 fit donc un jour signe a Léon de s'approcher de lui, — et lui dit : — Léon, mon neveu, a tout péché miséricorde. Je n'ai pas, en voulant punir une petite outrecuidance de jeunesse, prétendu exiler, à tout jamais, les enfans de ma sœur. Rose et Albert,— quand nous vovons Albert, — parlent de vous deux, tous les dimanches; et il y a, ù la table, deux places vides ce jour-là, qui sont désagréables à l'œil. — Viens donc, dimanche prochain, avec ta sœur, et oublions nos petits différends.

Rose, par un mouvement involontaire, se jeta au cou de son père, et l'embrassa pour le remercier de cette pensée, dont il n'avait fait confidence a personne. — Léon remercia monsieur Chaumier de la voix, et Rose du regard et du cœur. De ce jour, Geneviève et Léon dînèrent tous les dimanches chez leur oncle.

Albert —avait acheté une étude d'avoué, dont il laissait le soin à un maitre-clerc,— et il continuait à suivre toutes les Lntaisies de son imagination.

Monsieur Anselmeavait écrite Léon deux lettres, auxquelles celui-ci n'avait pas songé a répondre.

Madame Modeste Roland n'avait pas vu sans chagrin le retour, dans la maison, de Léon et de Geneviève; mais elle avait soin do les traiter parfaitement en étrangers et en inférieurs.

Le logis de Léon et de Geneviève était d'une simplicité bien au-dessousdes habitudes de leur enfance, quoique, cependant, la maison de Fontainebleau n'eût rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait de quatre petites pièces1. — Les meubles, peu nombreux, étaient en noyer. Quand Geneviève était venue partagé) la bonne et la mauvaise fortune de son frère, Léon voulait la loger plus richement. Mais Geneviève, après un examen sérieux île ses affaires, s'aperçut que s'il gagnait suffisamment d'argent pendant l'hiver , il lui fallait presque entièrement chômer pendant l'été, parce que tous ses élèves éjaienl à la campagne; et un point sur lequel ils étaient tous deux parfaitement d'accord, c'était que, pour rien au monde, ils n'auraient recours a monsieur Chaumier. Geneviève, avec le secours d'une vieille femme qui venait chaque jour pendant deux heures, tenait le petit ménage dans une propreté ravissante, et faisait elle-même la cuisine, cuisine d'autant moins compliquée, que Léon ne dînait presque jamais à la maison. JLéon suppliait sa sœur de ne pas se fatiguer et surtout de ne pas s'occuper de soins auxquels elle était restée étrangère toute sa vie: mais Geneviève prenait

ALPHONSE KARR

es prétextes les plus ingénieux pour ne pas changer de conduite.-Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique Geneviève épiât tous ses regards, tous ses mouvemens, il était difficile d'y trouver le moindre symptôme d'amour. Il ne manquait jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler d'un ton affectueux-, mais elle finissait toujours par voir que le sujet de sa visite était une commission pour Léon, qu'il lui laissait en partant, quand il la trouvait seule; ou, quand Léon était à la maison, il ne faisait qu'entrouvrir la porte de la chambre de Geneviève, en entrant el en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrêter un seul instant.— Geneviève gardait toujours, de ces visites, un profond sentiment de tristesse; cependant son seul désir était de les voir se renouveler, et sonctr-ur battait de la plus douce émotion , lorsqu'elle reconnaissait la façon de sonner à la porte d'Albert. — En vain Léon la pressait de lui dire lacause de son chagrin ; elle niait avoir la moindre peine. Léon s'efforçait de lui procurer quelques distractions ; il la conduisait au spectacle, et était le plus heureux des hommes, quand il pouvait amener un sourire sur les lèvres de sa sœur. — Mais quelquefois, sans le savoir, il était la cause de la tristesse de Geneviève. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait imprudemment ce qu' Albert venait lui dire sur ses amours bien passagères, qui avaient toujours un caractère d'exagération romanesque et fantastique, qui amusait Léon, cl le portait à en faire à sa sœur des récits qu'il croyait extrêment propres à l'égayer. Geneviève cachait avec le plus grand soin ses impressions à son frère ; tout ce qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait à s'occuper d'Albert, tout haut, c'était de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle parlait naturellement de la maison de monsieur Chauinier, où il n'y avait pas un meuble dont le souvenir ne la fit tressaillir. — Souvent aussi ils s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, après de longs efforts et une cruelle hésitation, elle faisaità Léon une question sur Albert; mais elle avait soin de le faire d'un ton de légèreté et d'indifférence. — Comment vont les amours d'Albert? disait-elle,— et ces deux mots, Albert et amows, lui déchiraient le cœur et les lèvres.— Et Léon avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie à lui raconter, et Geneviève souriait.

Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. — Le lait monta, le matin, et s'en alla par dessus la casserole. — Léon raconta a sa sœur qu'Albert était amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne s'occupait pas d'autre chose.— Ils partirent vers trois neuf es pour aller chez monsieur Chaumier. — Modeste ouvrit et dit : — Il n'y a personne.

— Comment personne ? dit Léon.

— N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Geneviève.

— C'est dimanche, répondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier. — Maismonsieur Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, el monsieur et mademoiselle dînent en ville et passent la soirée dehors.

La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et venait à l'appui de son témoignage. Le frère et la sœur se regardèrent interdits ; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine était évanoui, et cette déception leur donnait déjà des doutes sur le dimanche suivant. Geneviève pouvait à peine se soutenir ; elle se dit fatiguée et entra pour s'asseoir un instant. Léon roda dans la maison et s'arrêta dans la chambre de Rose; il y trouva les vètemens qu'elle avait quittés le matin et les couvrit de baisers.— Il y avaitdes épingles sur une pelotte; il les ota et les piqua de manière ù former son nom^Léon.

Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'œil à sa parure ; elle mettait son bonnet à rubans effrénés rouges et jaunes. — Geneviève se leva la première, (h relia Léon el lui dit : Veux-tu partir?— Léon se leva, baisa encore la robe de sa cousine, et dit : Parlons, — et il restait. Geneviève le prit parla main et remmena. Modeste eut le plus grand soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait chargée d'exprimer à ses cousins. Léon et Geneviève s'en allèrent niâtes et retournèrent chez eux sans se parler. —Geneviève ralluma le feu et servit sur la table un reste du dîner de la veille. Léon dit qu'il était triste, Geneviève qu'elle avait mal à la

tête, tous deux; qu'ils -levaient pas faim, el ils ne mangèrent pas: Puis ils parlèrerit'*de Rose. Geneviève lui trouva mille excuses, et devina sans peine que probablement Modeste s'était acquittée de la commission de ses maîtres avec de certaines restrictions. — Ellcparla à Léon de la mécban Modeste et de tout ce qu'elle avait eu à en souffrir. — Pauvre petite sœur! dit Léon.

— Aussi, mon cher Léon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de n'y être plus exposée.

— Ainsi, chère sœur, dit Léon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie médiocre que lu partages avec1 moi ?

— Moi, mon hou Léon, dit Genevièye, je l'en remercie tous les soirs, en faisant ma prière, et je prie Dieu de l'en récompenser.

— Ah ! dit Léon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant privée des plaisirs du monde, des soirées et des bals ; car, malgré l'accueil que l'on me fait dans les maisons où !•■ vais, il ne peut m'échàpper que je conserve toujours ('infériorité de l'homme payé. C'est mon violon que l'on invile, el s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener l'arche1, dt ssus, on ne penserait pas ù moi. C'est là quelque chose que je me cache le plus possible à moi même : et quand cela devient trop évident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce serait m'aliéner mes écoliers et la

site l'emporle. Et puis, quelquefois, je leur arrache des applaudissemensde bonne foi, et j'oublie. — Aucun cependant ne songe à inviter ma sœur; je. serais si heureux et si lier de te conduire avec moi.

Geneviève répondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs.

Geneviève mentait. Quand son frère partait le soir pour quelque fête, elle sentait son pauvre cœur se serrer, mais elle n'aurait voulu, pour rien au monde, chagriner Léon.

A ce moment, on frappa à la porte, et comme la defyélJril restée, un homme entra qui demanda à son voisin la permission d'allumer sa bougie. — C'était monsieur Anselme avec son même vieux chapeau et son même habit marron.

— Je pourrais, dit monsieur Anselme, paraître surpris de

vous voir avec une dame, feindre de me retirer discrètement et vous faire dire que mademoiselle est votre sœur. Mais je i'ai déjà vue et je la reconnais parfaitement. —Il prit une chaise el se mit au coin de la cheminée vis-à-vis de Geneviève. Léon était au milieu. —Il fut quelque temps à regarder silencieusement le frère et la sœur, puis, il se décida à dire: — Je suis allé, à mon retour. à notre ancien logement. On m'a donné votre nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pensé à laisser pour moi. .le suis venu ici et je ne vous ai pas trouvés. Il y a un pelii logement à louerdans la maison, au-dessus de vous: je l'ai pris et nous sommes encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi réunis?

Léon éprouva quelque embarras à répondre devant sa sœur à cette question qui lui faisait, à lui-même, voir pour la première fois à quel degré de confidenee ii s'était laisse entraîner par monsieur Anselme. Mais Geneviève répondit : — Nous sommes bien plus heureux maintenant.

— Ma jolie demoiselle, dit monsieur Anselme, Je vous remercie infiniment de m'avOir l'ail entendre votre voix, qui est douce et veloutée. Ne vous étonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frère qui a un bon cœur et un beau talent, et je VOUS aime aussi beaucoup, parce que nous êtes une belle, une bonne et noble tille, el par une foule d'autres raisons qu'il sérail trop long de vous détailler. Toujours estil que je suis enchanté devons voir avec lui.

Ki monsieur Anselme ne se lass;ni pis de contempler Geneviève. 11 voulait voir la couleur de ses cheveux — et la forme de sa main ; puis, il la pliait de parler, quand même elle n'aurait rien à dire, seulement pour entendre sa voix. Pendant ce temps, Léon lui racontait un peu le passé el le présent, et beaucoup l'avenir. 11 parlait de ses projets et de ses espérances.

— Et Rose? demanda monsieur Anselme.

GENEVIEVE

— Vous connaissez Rose ? dit Geneviève.

— Oui, certes, e! je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous.

— Rose! iii! Léon, Ros;' m'oublie.

— H ublie pas, Interrompit Geneviève. Mais, voyez-vous, monsieur, ue u us parlez pas aujourd'hui de la mais in as serions injustes. Nous sommes ton! iris'es d'une sorte de quiproquo par lequel, aujourd'hui diina;:. niojj de la famille, nous ne

is pas vup.

El Geneviève s'ari up, et.se sentit rougir d'une

■ •ui venait de traverser son cœur: elle eraignait que le vieillard, qui connaissait si bien tout le monde, ne s'avisât de pai lei

— En effet, dit monsieur Anselme, je trouve Léon morose cl abattu.

Il prit la main de Léon et celle de Geneviève, et dit: — ns amis, à peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas décourager par les premières épreuves.

— Je sais un exemple de ce que peuvent la résignation et le courage. — Un de mes amis, déjà avancé dans son âge mûr, a vu s'évanouir dans ses mains cl s'échapper, comme de l'eau à travers ses doigts, tout le bonheur qu'il avait laborieusement amassé et cach ■, comme un avare, pour le reste de sa vie.— Il s'est trouvé un malin, seul et non seulement sans alfections, mais rempli de haine pour ce qui avait été les objets de ses affections.

— Il es! parti, sons argent, sans but, sans espoir. — Eh bien ! en quelques années, il et ii! riche et considéré, ministre etaiai d'un souverain étranger, accablé d'honneurs et de dignités-, et le ciel, n digue de biens qu'il l'avait été de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa plus heureuse tendr 'sse. — Mais vous êtes tristes ce soir ; il faut vous distraire J'ai par hasard, dans nrapoche, des billets pour l'Opéra.

Et il chercha dans la poche de côté de son vieil habit.

— Une loge, ma foi ! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.

Geneviève était charmante. —Dans les soi-

rées où elle élait ail* se,' son deuil s'était

opposé a une toilette

Quand elle fut prèle, malgré la nuit, monsieur Anselme semblait lier de donner le bras à sa jolie voisine. 11 l'avertissait du moindre ol uvâil arrêter ou choquer ses petits

pieds; il lui choisissait le meilleur chemin. Le soir, on para sur le carré du logement (iu"habitaient Léon et Gene- ■ ; monsieur Anselme monta au-dessus.

Le lendemain, on recul une 1 e t £ i-e de Rose; elle était bien fàchce de l'ini klcnl qui l'avait empêchée de voir ses cousins. Elle avai' tn iivé I nom de Léon sur sa pelotle. Cette pelotte était un ouvrage fait par elle; elle l'envoyait à Léon. Elle avait d i] n ,:les, et avait formé, en les piquant au-

t, les premières lettrés de son nom et du nom de Léon. Léon fut bien heureux de cet envoi ; — car c'est de semblables bagatelles que sont formés les plus grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un eût pu voir le trésor de Geneviève, trésor caché plus soigneusement que celui d'aucun avare, — trésor qu'elle contemplait quand elle était seule, — on y aurait vu :

Une rose sèche donnée par Albert ;

l ne branche du bouleau sur lequel il avait gravé un 0 dans la forêt ;

Une lettre autographe dudit, lettre précieuse et contenant ces mots : » Ma chère cousine, envoie-moi. par le rustre porteur de ce billet, mes gants que j'ai oubliés. Je ne veux pas rentrer à la maison pour que won père ne me demande pas Où je vais. »

l n ruban donné par le même;

Une douzaine de fleurs ég ilement séchées, mais à chacune desqi!' ire d'une femme, toujours si exact

les dates, rattachait un jour, une heure, un souvenir ;

Les gants que portait Geneviève un jour qu'elle dansait avec Albert.

a stupidité, — bon Dieu! — est donc une chose con-

■! J'en ai laissé échapper un des plus graves symp-

. m, ils un symptôme d'une

stupidité : i —précisément de celle dont je

me croyais le plus à l'abri.

En parlant d circonstances d'un

autour véritable, j'ai dit: « C'est de semblables bagatelles que sont formés les plus grands bonheurs de la ■

Bagatelles !

Et où sont donc les choses sérieuses?

Et où sont donc les grandes choses?

O hommes sérieux! voyons, un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et dédire :.vec un air d'incontestata se passera. «

Hélas! ô hommes sérieux, ce qui ne se passera pas. c'est votre abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses infirmités que vous prenez pour autant de vertus!

Ofrommes sérieux,— -vous sacrifi votre paresse,

vos amours, — pour un jour avoir le droit d'attacher d'pn nœud, à la boutonnière de votre habit, un ruban d'un certain rouge. — Arrivés à ce succès, vous recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas s'arrêler en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le droit, dût-il i coûter un liras ou une jambe, — ou dix amis ! — quel bonheur si vous pouviez faire une rosette à votre ruban ! On n'épargne pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous Obtenez cette flatteuse récompense. — Une , grand Dieu! quelle supériorité cela vous donne sur ceux qui n'on! qu'un nœud ! — On se ri pp ; avec quelque

plaisir le moment où on n'avait qu'un nœud, le moment où, si vous aviez eu l'audace de nouer voire cordon d'une r i la gendarme! ié. la garde nationale, l'aï élé occupées à punir votre forfait; On se dit : —Et moi aussi cependant, il y a eu un temps où je n'avais qu'un nœud ! — orc plus loin de vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce q ié vous place/, au nombre des désirs ridicu- 1 le l'envie qu'aurait une femi l t d'é-

toiles,— c'est . jep'ose le dire... c'est... ô comble di bonheur! ô gloire! ô grandeur!— c'est de nouer le cordon autour du col. — Eh bien! si vous êtes un homme heureux, si les circonstances vous servent, si vins n'êtes pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous êtes vieux, quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespéré. Vos yeux laissent échapper d joie, et vous n

en disant ; —0 nfon Dieu ! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour porter le ruban en bandoulière de droite à gauche!

Et cela, ô hommes graves et sérieux' — tandis que les jeunes filles se couvrent à leur gré de rubans de toutes les couleurs, en nœuds, en rosettes, e i ceintures.— Voilà des rubans sérieux, voilà une affaire véritablement grave, car cela rend jolie.

0 hommes sérieux ! il en est tr"ois ou quatre qui m'ont dil parfois: — Quand ferez-vous quelque chose de sérieux? — Est-ce donc ce que vous faites qu'il me faut faire? Hélas ! si je ris un peu, si j'ai encore quelques accès de cette belle gaité si franche de la première jeunesse, si je me roule encore sur mon tapis, dans des éclats i sifs, c'est ù vous que

je les dois, ô hommes sérieux ! objets de mon éternelle reconnaissance; c'i - soucis, a vos préoccupations, à vos ailes, ù voire imp rtance. 0 hommes sérieux! — ô les s exhilarans des êtres crées ! — vous qui possédez seuls le vrai comique, ce comique si vainement cherché au théâti froid, le comique sérieux!

\ raiment! vous ne trouvez pas ma vie bien sérieuse? Et

mvez vous de plus sérieux et de ulus important que ce

que je fais? — Je vuis tous les jours se lever et se coucher le

soleil : — je regarde mes fleurs ; je vais voir si celle rose que

j'ai baptisée, à laquelle j'ai donne le nom de C.;. S.,., a ou.

2or,

ALPHONSE Kl'!'

vert ses pétales d'un si beau jaune: je respire le parfum de mes résédas; —je trouve et je mets a mort le ver qui roni eail mon dahlia, le dahlia violet auquel les jardiniers de Paris ont donné mon nom:— je dis bonjour a chacune de mes fleurs; — je joue avec mon chien;— je vais errer sur la rivière entre des rives vertes, sous des saules; je laisse aller mon imagination aux poétiques rêveries du soir, quand, sur le ciel orangé, an déclin du jour, les peupliers découpent leur feuillage noir; — ou l'hiver, — avec un ami, au coin de mon feu, étendus tous deux sur des coussins, fumant de dans de longues pipes de cerisier, — nous parlons du passé, —nous égrenons nos souvenirs comme un beau collier de perles,—nous parlons de notre pauvreté et de nos folles joies, et nous rions comme personne ne rit; —je lui parle d'une pensée qui a rempli ma vie,— et je lui raconte un mot, un re-

et mon visage reprend le feu et la jeunesse de ce temps-là.

Ou, dans mon canot, je glisse sur la mer, et j'oublie les heures.

O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts ! — que savez-vous de plus sérieux que tout cela? — Laquelle de ces occupations supposez-vous que je consentirais à remplacer par quelqu'une des vôtres?

Hommes sérieux,— gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de plomb, — et ne méprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les polichinelles des enfans, qui veulent bien ne pas mépriser les vôtres —peut-être parée qu'ils ne les connaissent pas.

LA Ul VTItlEME COLONNE DIX LIT.

Albert vint un matin, Geneviève était seule. Il s'assit près d'elle, et lui dit : — Je suis enchanté de te trouver seule, parce que j'ai à causer avec toi. —Jusqu'ici j'ai logé en garçon et en étudiant; il faut, pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, que je meuble convenablement mon logis, et j'ai besoin pour cela des conseils d'une femme : c'est toi que j'ai choisie pour guider mon inexpérience et mon hésitation. Je n'ai plus a meubler que ma chambre à coucher, et je veux la meubler en vieux meubles de bois sculpté. Si cela ne t'ennuie pas trop, nous allons courir les boutiques ensemble. Au moment où Albert avait dit: «Pour des- raisons que tu netarderas pas à savoir, » Geneviève avait ouvert la bouche pour lui dire : — Est-ce que tu ras le marier? mais elle passa toute la journée dans mille et mille hésitations, retournant la phrase en tous sens, puis cherchant l'occasion de la placer, de telle sorte que le soir, quand Albert l'eut ramenée chez elle, elle n'avait encore pu prendre sur elle de la prononcer.

Le lendemain Albert revint de bonne heure; il avait l'ait une découverte qui le désolait, et il venait prier Geneviève de l'aider à réparer son malheur. Entre les meubles qu'il avait achetés, il y avait un lit d'une grande beauté, couvert de riches sculptures, avec des amours aux quatre coins, et toute sorte d'ornemens précieusement exi >

Quand, le lit transporté chez lui, Albertàvait fait rejoindre les divers morceaux du lit. il avait été fort surpris de voir que, sur les quatre colonnes toises qui devaient soutenir le baldaquin, il y en avait une de moins.

Ils retournèrent ensemble chez le marchand. Geneviève était heureuse et Gèrede donner ainsi le bras à Albert; et quoiqu'elle eût besoin à chaque instant de se répéter :— Il ne m'aime pas, ce n'est pas moi qui serai sa femme, elle ne tardait pas à se laisser entraîner de nouveau à de charmantes rêveries.— Evidemment h s passans devaient les prendre pour le mari et la femme; les marchands chez lesquels ils cuiraient montraient par leurs paroles qu'ils partageaient cette idée; et lorsque madanu Poirier, célèbre marchande de la rue de Seine, dit: — Madame, voulez vous vous asseoir, pendant que je vais chercher avec monsieur voire mari ce qu'il me demande,—Geneviève devint toute rouge, et saisit la première

occasion pour appeler Albert son cousin. Ils sortirent de la boutique sans avoir trouvé ce qu'ils cherchai' nt. Chère "petite cousine, dit Mbert, tu t'es défendue d'être ma femme d'une

manière bien offensante. Geneviève cherchait une réponse, mais Albert parla d'autre cho e, et Geneviève laissa parler ci tir, qui lui disait à elle-même tout bas :— Grand Dieu ' endre d'être sa femme ! — un bonheur pour lequel je donnerais mon bonheur dans le ciell le plus haut point où se soient jamais élevés les rêves de mon orgueil I —Et e

liait les moindre* détails de ce bonheur rest lui, sortir ave.- lui. être à lui, porter son nom; l'entourer de soins assidus, lui consacrer sa vie entière ; aimer, élever des enfans qui seraient a lui. El penser que ce bonbeur-ia n'était pas au-dessus de l'humanité? Léon aime bien Rose, Albert aurait bien pu aimer sa cousine.

Albert retourna chez le marchand qui lui avait vendu le lit. et à force de questions, il finit par apprendre que le lit avait été acheté en Bretagne, à Saint-Brieuc. — Parbleu! dit Albert, je n'irai pas en Bretagne chercher la quatrièmccolonne de mon lit. — Trois jours après, Léon reçut une lettre d'Albert.

Voici mou histoire, mon cher Léon. — Je suis amoureux d'Éléonore. Tu me demanderas ce que c'est qu'Eléonore. — Éléonore, c'est madame de Blinval, — c'est madame Florval,

— c'est madame trois étoiles. — Mais c'est surtout une belle et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrionne et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un théâtre des boulevards.—Si je m'étais décidé tout de suite à m'en passer la fantaisie, la chose a été si facile pour beaucoup d'autres qu'elle n'aurait pas probablement été impossible pour moi.

— Mats je me suis laissé y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que les symptômes sont arrivés à une haute gravité ; la maladie a pris un caractère bizarre que j'ai peine à comprendre moi-même, et que je vais tâcher de l'expliquer, ne fût-ce que pour me l'expliquer un peu.

La première fois que j'ai vu la beauté en question, elle jouait je ne sais quel rôle, dans je ne sais quelle pièce, de je ne sais quel auteur ; — toujours est il qu'elle avait une robe de broeatelle orange et noire, que ses cheveux descendaient sur se-., joues en nattes arrondies, et qu'elle s'appelait Berthe.

— La décoration représentait une vieille chambre tapissée de cuir doré et meublée de bahuts sculptés, de tables a pieds tors, avec des portières de damas vert. Ce tableau, je ne sais

nt, est resté dans ma tête et s'y es! grave avec une incroyable fidélité, jusqu'au moment où j'ai découvei l un matin que rien au monde ne m'intéressait, excepté elle; — que tout m'ennuyait mortellement à l'exception d'Eléonore.— M que j'aimais, ce n'était ni Éléonore, ni madame de Blinval, ni madame trois étoiles : c'était Berthe, Berthe stvrc les cheveux nattes, la robe de broeatelle orange et noire ;'— lit i the dans la salle avec le cuir doré et les portières vertes et les meubles sculptes. — Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait déguisée, surtout dans le c OStume qu'elle porte a la ville, cl qui est le costume de tout le monde. Si mes yeux ou mon imagination me représentent Berthe avec les cheveux frisés ou en bandeau, je ne l'aime pas. — je ne l'aimerais pas si sa robe était bleue ou rouge; — je ne l'aimerais pas si je la voyais assise sur un fauteuil d'acajou; — quand on parle d'elle et qu'on l'appi Ile] je ne l'aime pas.

c'est pour moi un rêve qui ne peu: se modifier et se représente toujours invariablement avec lis mêmes détails. J'ai d'abord trouve ma fantaisie presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment ; puis je m'y suis accoutumé, et, à te parler franchement "je suis bien près aujourd'hui do la trouver raisonnable-, toujouis est-il que j'y cède, et que je m'ec-

GENEVIEVE

cupe de préparer le cadre de ladite fantaisie. Geneviève t'a peut-être dit qu'elle était venue avec moi acheter le mobilier et le cuir doré et les portières vertes. — Si les portières n'étaient pas vertes, je ne donnerais pas un petit écu d'Eléoiiore. — Si Geneviève l'a parlé de nus excursions, elle a dû le parler aussi de mon désappointement : j'ai acheté un lit magnifique auquel H manque une colonne; or, ces colonnes sont tellement belles, que je n'ai pu nulle, part en trouver une semblable. Je me suis déterminé à aller la chercher en Bretagne. J'ai confié le soin de mon étude à mon premier clerc, qui est beaucoup plus tort que moi, et qui la conduit quand je suis à Paris tout autant que dans mon absence. — Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Geneviève de me trouver de la brocatelle orange et noire.

AI.BEHT CHAUM1ER.

Léon dit à Geneviève : — Voici une lettre qui t'amusera. Et il lui donna la lettre d'Albert.

Elle la lut, — et sentit ses yeux tout brûlans de larmes prêtes à s'échapper. Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la conduite d'Albert, dit Léon, c'est que, pendant qu'il voyage, à la recherche de la quatrième colonne de son lit, la belle vient d'agréer les vieux d'un autre amant. — Geneviève faisait semblant de relire la lettre, et n'osait relever son visage penché sur le papier, dans la crainte que Léon ne s'aperçût du trouble qui s'était emparé d'elle.

Heureusement, monsieur Anselme entra. — Je viens, dit-il, vous proposer une partie de promenade. Je suis chargé des affaires de monsieur le baron d'Arnberg : c'est un riche seigneur allemand qui veut fixer son séjour à Paris ; je fais, sur Les plans -qu'il m'a confiés, construire pour lui une maison dans les Champs-Elysées. — Monsieur d'Arnberg m'adonne des instructions précises sur les points importans ; mais il s'en rapporte à moi pour les détails. La maison est à peu près terminée ; il s'agit de la décorer et de planter le jardin. Monsieur d'Arnberg a un fils et une fille qu'il chérit. Il faudrait préparer leur logement à tous deux; mais je suis vieux et je ne me rappelle plus guère- ce qui plait à un jeune homme. D'autre part, j'ignore entièrement les goûts d'une tille : il faut donc que vous m'aidiez dans mon entreprise, et que vous me donniez des conseils. Nous déjeunerons dans les Champs- Elysées, et nous irons visiter la future habitation du baron.

La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-Elysées. A droite de la grille était le logement du portier et les remises; à gauche s'étendaient les écuries. Par une avenue plantée d'arbres, on arrivait à la maison, à laquelle on montait par un perron à grille dorée. Les appartenons étaient vastes et élevés ; quoiqu'ils ne fussent pas encore tendus, les riches sculptures des cheminées de marbre, les glaces énormes que l'on enchâssait dans les panneaux, donnaient déjà l'idée du luxe que l'on y voulait mettre. — Derrière la maison, par un autre perron, on descendait dans un immense jardin déjà plein de vieux gros arbres, et encombré de jardiniers qui attendaient l'arrivée et les ordres de monsieur Anselme.— Après s'être promenés partout, Geneviève et Léon commencèrent à donner leur avis. Il fut décidé que le salon de réception serait or et blanc ; qu'il y aurait un autre salon plus petit cramoisi et or. Mais ce fut pour l'appartement de mademoiselle d'Arnberg que Geneviève se livra à ses fantaisies. — Monsieur d'Arnberg est-il riche? demanda-t-elle. — Très riche, répondit monsieur Anselme.

— En ce cas, on peut lui faire dépenser de l'argent pour sa fille.

— Il la chérit, aujouta monsieur Anselme.

— Très bien. — Alors commençons. — L'appartement de mademoiselle d'Arnberg se compose de six pièces. — C'est bien grand.

— Mais, dit monsieur \nsclme. monsieur d'Arnberg veut qu'elle reste chez lui quand elle s»ra mariée.

— C'est égal, il y en a trois qui sont séparées, ne nous occupons pas du mari.— La première pièce sera un petit salon

bleuetor;— la seconde, la chambre à coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline blanche par-dessus la soie.

— La dernière pièce sera la salle de bain; elle sera, à hauteur d'appui, revêtue de marbre blanc; il y aura une baignoire de marbre blanc et des consoles pareilles.

Mais c'est surtout le mobilier que je me propose de choisir. 11 y a une foule de riens qui ruineront votre baron et qui enchanteront sa tille.-

— Vous pourrez, dit monsieur Anselme, tout régler sur ce point: j'ai à ce sujet des pouvoirs illimités; le baron paie, non sans compter, mais sans hésiter.

On passa ;• l'appartement du fils du baron. Léon ordonna un cabinet tout revêtu de bois de chêne, avec des meubles de bois sculpté et de grandes bibliothèques, et un salon entouré de moelleux divans, et une petite salle d'armes.

Vint le tour du jardin. Cefut le sujet de graves discussions, mais on finit par tomber d'accord. On en fit un vaste jardin anglais, avec de grandes pelouses vertes entourées de fleurs.'

— Ce sera, dit Geneviève, comme un chàle de cachemire vertémir, avec ses bordures de palmes harmonieusement bariolées. — Au milieu d'une des pelouses était une pièce d' eau irrégulière, qui s'échappait en un petit ruisseau traversant la partie boisée et touffue du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de souvenirs de Fontainebleau, si cher au frère et à la sœur.

Monsieur d'Arnberg a donc des chevaux? demanda Léon.

— Oui, et d'assez beaux, qu'il amènera avec lui; seulement il faudra que nous en achetions un pour le jeune homme.

— Oh! dit Léon, nous lui achèterons un cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes noires.

On avait passé ainsi une partie de la journée. Comme ils sortaient de la maison, ils virent les Champs-Elysées remplis de voitures et de cavalcades. Le frère et la sœur ne purent se défendre d'un sentiment de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant, a la médiocrité de leur existence. Ils furent quelque temps sans parler. Geneviève, la première, rompit le silence, et dit, répondant a la pensée de son frère :

— Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre tendre amitié.

— Oh! dit Léon, c'est pour toi que je voudrais être riche, pour toi si jolie, et qui aurais tant de succès au milieu du monde dont notre pauvreté nous éloigne!

Le frère et la sœur avaient parlé à voix basse ; je ne sais si monsieur Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son habit marron.

En descendant les Champs-Elysées, Geneviève aperçut us jeune homme proprement vêtu, quoique ses habits fussent vieux et usés. — Il était adossé contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie l'encourageait davantage, et à celle-là il citait son chapeau sans parler. — Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit son chapeau. Anselme le regarda, et lui dit: — Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous empêche-t-elle de travailler?

— Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme; mais si j'étais seul, j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur ;m«n maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce malin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui a laissé; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui était nécessaire. Mais nia me déchire le cœur! Voilà une deraiheure que je suis là, et personne n'a encore rien voulu me donner.

— Et, demanda Anselme, pourquoi vous êles-vous adressé, à moi, plutôt qu'à cet homme couvert de chaînes et de (lia mans qui marchait devant moi ?

Le jeune homme balbutia, Anselme réitéra sa question.

ALPHONSE KARR

— C'est... dit-il, enfin ; mais je n'oserai jamais vous le dire.

— Osez ; je ne me fâcherai de ri< n.

— Kh bien! c'esl justement pan

i quej'ai

qui n'onl 1 1 ul être j (liais manqué d

— ( . nné. 'lVnez , allez trouver votre femi om et votre ad

1er. rue du Pelit-Hurlelfr, lf>.

— Vous êtes Allemand?

— Oui, monsieur.

— C'est bien.

Et Anselme lui mit dans larmain une pièi qui i rul ■■ Geneviève être un louis.— Riais quand elle le lui dit, il soutint que ce n'était qu'une pièce de vingt sous. — Quoique Geneviève pensât avoir bien vu, elle crut Anselme sans difficulté. Le vieil habit marron ne paraissait pas accoutume à receler de pareilles espèces.

— Vous voyez, dit Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous. Avez- vous remarqué comme ce pauvre gar- .■011 s'est enfui, gardant mon... ma pièce de vingt sous serrée dans sa main, n'osant pas la mettre dans sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour se persuader qu'il ne rêvait pas?— Acemoment, Léon s'arrêta brusquement, il venait de voir sur la chaussée la calèche de M. de Redeuil, dans laquelle étaient monsieur et madame d* Redeuil, madame Haraldsen et Rose Cbaumier. Rodolphe de Redeuil galopait a la portière ; la calèche passa si vite, qu'il ne put voir si Rose les avait reconnus. — C'est alors que, malgré les lieux communs philosophiques de monsieur Anselme, il comprit tout ce que la pauvreté avait de triste et de funeste. — Rodolphe galopai! du côté de Rose ! '

Lui n'avait p-,s, n'aurait jamais un cheval, et cependant il était bon écuyer; habile et audacieux. — Il regarda aussi ses habits, qui', pour la coupe et la fraîcheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. — Son chagrin rejaillit assez injustement sur Rose, il la trouva coupable de ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de...

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