‹ Le siècleChapitre 3 sur 70 · I.E SIECLE. — MISÉE HTTERJURE. — I · texte numérisé non relu

I.E SIECLE. — MISÉE HTTERJURE. — I

tante, et sur laquelle je suis ignorant comme un parfumeur.

— Voyons, qu'est-ce?

— Je sais que les cheveux occupent vos veilles, et que vous vous livrez à leur analyse ! pendant que vous y pensiez pour la gloire, j'y pensais pour le commerce.

— Cher monsieur Birotteau, que voulez-vous de moi? l'analyse des cheveux? dit le savant en prenant un petit papier. Je vais lire à l'Académie des sciences un mémoire sur ce sujet. Les cheveux sont formés d'une quantité assez grande de mucus, d'une petite quantité d'huile blanche, de beaucoup d'huile noirvedàtre, de fer, de quelques atomes d'oxyde de manganèse, de phosphate de chaux . de silice et de beaucoup de soufre. Les différentes proportions de ces matières font les différentes couleurs des cheveux. Ainsi les rouges ont beaucoup pins d'huile noir-verdâtre que les autres.

César et Popinotouvraient des yeux d'une grandeur lisible.

— Neuf choses, s'écria Birotteau. Comment ! il se trouve dans un cheveu des métaux et des huiles ? il faut que ce soit vous, un homme queje vénère, qui me le dise pour queje le croie. Est-ce extraordinaire ! Dieu est grand, monsieur Yauquelin.

— Le cheveu est produit par un organe folliculaire, reprit le grand chimiste, une espèce de poche ouverte à ses deux extrémités ; par l'une elle tient à des nerfs et à des vaisseaux, par l'autre sort le cheveu. Selon quelques-uns de nos sava.is confrères, et parmi eux monsieur de Blainville , le cheveu serait une partie morte expulsée de celle poche ou crypte que remplit une matière pulpeuse.

— C'est comme qui dirait de la sueur en bâton, s'écria Po~ pin M à qui le parfumeur donna un petit coup de pied dans le talon.

yauquelin sourit à l'idée de Popinot.

— 11 a des moyens, n'est-ce pas? dil alors César en regardant Popinot. Mais, monsieur, si les cheveux sont mort-nés, il est impossible de les faire vivre, nous sommes perdus ! le prospectus est absurde: vous ne savez pas comme le public estftrôle, ou ne peut pas venir lui dire...

-«Qu'il a un fumier sur la tête, dit Popinot voulant encore ' Yauquelin.

— L n Père-Lachaise capillaire, lui répondit le chimiste en continuant la plaisanterie.

I mes noisettes qui sont achetées, s'écria Birotteau île à la perte commerciale. Mais pourquoi vend-on des?...

— Rassurez-vous, dit Yauquelin en souriant, je vois qu'il s'agit de quelque secret pour empêcher les cheveux de tomber ou de blanchir. Écoutez, voilà mon opinion sur la matière après tous mes travaux.

Ici Popinot dressa les oreilles comme un lièvre effrayé.

— La décoloration de cette substance morte ou vive est, selon moi, produite par l'interruption de la sécrétion des matières colorantes, ce qui expliquerait comment dans les cKmate froids le poil ùc-, animaux à belles fourrures pâlit et blanchit pendant l'hiver.

— Hem? Popinot.

— 11 est évident, reprit Vauquelin, que l'altération des ches iii.es est due à des changemens suhiis dans la température ambiante...

— Ambiante, Popinot! retiens, retiens, cria César.

— Oui, dit Vauquelin, au froid et au ihaud alternatifs, ou à des phénomènes intérieurs qui produisent le même effet. Ainsi probablement les migraines et les affections céphalalgiques absorbent, dissipent ou déplacent les fluides générateurs. L'intérieur regarde les m J cin .Quant a l'extérieur, arrivent vos cosmétiques.

— Eh! bien, monsieur, dil Birotteau, vous me rendez la vie. J'ai songé' a vendre de huile de noisette en pensant (lue les ancien- fai i usage d'huile pour leurs ch

el le anciens sonl les anciens, je suis de l'avis de Boileau. Pourquoi les athlètes oignaient-ils...?

— L'huile d'olive vau, l'hui ette, dit Vauquelin qui n'écoutaitpas Birotteau. Toute huile est bonne pour prèle bulbe des impressions nuisibles aux substances

qu'il i .in tient en travail, nou s dirions en dissolution, s'il s'a

Extrait de lu Comédie humaine.) A

DE BALZAC

gissait de chimie. Peut-être avez-vous raison? l'huile de noisette possède, m'a dit Dupuytren, un stimulant. Je chercherai à connaître les différences qui existent entre les huiles de Faine, de col/.a., d'olive, de noix, etc.

— Je ne me suis donc pas trompé! dit Birotteau triomphalement, je me suis rencontré avec un grand homme. Macassar est enfoncél Macassar, monsieur-, est un cosmétique donné, c'est-à-dire vendu et vendu cher, pour Caire pousser les cheveux.

— Cher monsieur Birotteau, dit Vauquelin, il n'est pas venu deux onces d'huile de Macassar en Europe. L'huile de Macassar n'a pas la moindre action sur les chevi ux, mais les Malaises l'achètent au poids de l'or à cause de son influence conservatrice sur les cheveux, sans savoir que l'huile de baleine est tout aussi bonne. Aucune puissance ni chimique ni divine...

— Oh! divine... ne dites pas cela, monsieur Vauquelin.

— Mais, cher monsieur, la première loi que Dieu suive est d'être conséquent avec lui-même: sans unité, pas de puissance...

— Ah, vu comme ça...

— Aucune puissance ne peut donc Faire pou ser de cheveux à des chauves, de même que vous ne teindrez jamais sans danger les cheveux rouges ou blancs; mais en vantant l'emploi de l'huile, vous ne commettrez aucune erreur, aucun mensonge, et je pense que ceux qui s'en serviront pourront eonserver leurs cheveux.

— Croyez-vous que l'Académie royale des siences voudrait approuver?...

— Oh! il n'y a pas la la moindre découverte, dit Vauquelin. D'ailleurs, les charlatans ont tant abusé du nom de l'Académie (pie vous n'en seriez pas plus avancé. Ma conscience se

ifu ' a regarder l'huile de noisette comme nu prodige.

— Quelle sérail la meilleure manière de l'extraire? parla décoction ou par la pression? dit Birotteau

— Par la pression entre deux plaques chaudes; l'huile sera plus abondante; mais obtenue par la pression entre deux plaques froides, elle sera de meilleure qualité; il faut l'appliquer, dit Vauquelin avec bonté, sur la peau même et non g'en frotter les cheveux, autrement l'effet serait manqué.

— Retiens bien ceci, Popinot, dit Birotteau dans un enthousiasme qui lui enflammait lé visage. Vous voyez, monsieur, un jeune homme qui comptera ce jour parmi les plus beaux de sa vie. tl vous connaissait, vous vénérait, sans vous avoir vu. Ah! il est souvent question devons chez moi, le nom qui est toujours dans les cœurs arrive souvent sur les lèvres. Nous prions, ma femme, ma tille et moi, pour vous tous les jours, comme on le doit pour son bienfaiteur.

— C'est trop pour si peu, dit Vauquelin gêné par la verbeuse reconnaissance du parfumeur.

— Ta, ta. ta ti! Birotteau, vous ne pouvez pas nous empêcher de vou ai ner, vous qui n'acceptez rien de moi. Vous

i omme le soleil vou jeu ■■ la lu nii re et en - que vous rez n ' peuven rien vus rendre.

Le savant s 'il el se leva, le parfumeur ei Popinot se levèrent aussi.

— Regarde Anselme, regarde bien ce cabinet. Vous permettez, monsieur? eux, il ne reviendra peut-être plus 'ni.

— Eh! b'u nj iusci eu; des ail uquelinà Birotteau ir enfin ions sommes deux gen dèeommerce

— Assez hiei monsi ir dil ' irant i ers la salle à manger 0(1 le suivit Vauqueli - | ur lancer cette

■ ous le n 1 issi nec Comagène, il fau! de grands

— Essence el Cornai ènesonl deu> mots qui huilée!. Appelé?., ue Huile de Birotteau. Si r< «sue voulez pas mettre », 1, autre. Mais

Viei Dn sde. \h ! monsieui Uin teau, vous

voulez que le US IlOUS i|' ittions lu 1

— Monsieur Vauquelin, dil le parfumeur en prenant les mains du chin. i le, celte rareté n'a de prix que paria; ,-r tance que j'ai fallu

l'Allen .

lettre; je savais que vous la désiriez, vos occupations ne vous permettaient pas de vous la procurer, je me suis fait votre commis-voyageur. Agréez donc, non rue méchante gravure, mais des soins, une sollicitude, des pas et démarches qui prouvent un dévouement absolu, l'aurais voulu que vous souhaitassiez quelques substances qu'il fallût aller chercher au fond des précipices, el venir vous dire : Les voila! Ne me refusez pas. Nous avons taal de chances pour être oubliés, laissez-moi me mettre moi, ma femme, ma fille et le gendre que j'aurai, toussons vos yeux. Vous vous direz en voyant la V ierge ; ii y a de bonne , : ens qui pensent a moi.

— J'accepte, dit Vauquelin.

Popinot et Birotteau s'essuyèrent les veux, tant ils furent émus de l'accent de bonté que mit l'académicien à ce mot.

— Voulez-vous combler votre bonté, dit le parfumeur.

— Qu'est-ce? fit Vauquelin.

— Je réunis quelques amis... Il se souleva sur les lalons, en prenant néanmoins un air humble... Autant pour célébrer la délivrance du territoire, que pour fêter ma nomination dans l'( rdre delà Légion-d'Honneur.,'..

— AU! dit Vauquelin étonné.

— Peut-être me suis-je rendu digne de ente insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint-Rocb au treize vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon. Ma femme donne un bal dimanche dans vingt jours, venez-y, monsieur? Faites-nous l'honneur de dîner avec nous ce jour-là. Pour moi, ce sera recevoir deux fois la croix. Je vous écrirai bien à l'avance.

— Eh! bien, oui, dit Vauquelin.

— Mon cœur se gonfle de plaisir, s'écria le parfumeur dans la rue. Il viendra chez moi. J'ai peur d'avoir oublie ce qu'il a dit sur les cheveux, tu t'en souviens. Popinot?

— Oui, monsieur, et clans vingt ans je m'en souviendrais encore.

— Ce grand homme ! quel regard et quelle pénétration ! dit Birotteau. Ah! il n'en a fait ni une ni deux, du premier coup, il a devine nos pensées, et nous a donné les moyens d'abattre l'huile de Macassar. Ah' r'.en ne peut faire pousser les cheveux, Macassar, tu mens' Popinot, nous tenons une fortune. Ainsi, demain, à sept heures, soyons à la fabrique, lesnoisettes viendront et nous ferons de l'huile, car il a beau dire que toute huile est bonne, nous serions perdus si le public le savait. S'il n'entrait pas dans notre huile un peu de noisette et de parfum , sous quel prétexte pourrions-nous la vendre trois ou quatre francs les quatre 1

— Vous allez être décoré, monsieur, dit Popinot. Quelle gloire pour...

— Pour le commerce, n'est-ce pas, mon enfant?

L'air triomphant de César Birotteau sûr d'une fortune, fut remarqué par ses commis qui se firent des signes entre eux, car la course en fiacre, la tenue du caissier el du patron les avaient jetés dans les romans les plus bizarres. Le contentement mutuel de César et d'Anselme trahi par des regards diplomatiquement échangés, le coup d'oeil plein d'espérance que Popinot jeta par deux fois à Césarin nt quel-

que événement grave et confirmaient les conjectures des commis. Dans cette vie occupée el quasi claustrale, les plus petits accidens prenaient l'intérêt que donne un prise ceux de sa prison. L'attitude de m ir,qui répon-

dait aux regards olympiensde son mari par des airs de doute, accusail u car en temps ordinaire ma-

dame César aurait été contente, elle que lu détail

ient joyeuse. Par extraordinaire . i se montai! à six mille francs. On était venu payer q mémoires arri La salie à manger et la cuisine éclairée par une petite COUT, irée de la salle a man; erpar un couloir où débouchait lier pratiqué dans ru coin de Parrière-boutiquc, se trouvaient à l'entresol, où jadis êtail l'appartement di si de constance-, aussi la salle ù man er où s'était 1 la lune de miel avait-elle l'air d'un petit salon. Durant le dîner, RagHet, le garçon uc confiance, gardait le magasin, mais au dessert les commi laienl au magasin, et

CESAR BIROTTEAU

laissaient César, sa femme et -a fille achever leur dîner au coin du feu. Cette habitude vei il des Ragon, chez qui les anciens us et coutumes du cou tierce ^ toujours en vigueur, maintenaient entre eux et leseoHimis l'énorme distance qui jadis existait entre les malins itles apprentis. Césarine ou Constance apprêtait alors un parfumeur sa tasse de café qu'il prenait assis dans une bergère au coin du feu. Pendant cette heure César mettait sa femme au fait des petits événemens de la journée, il racontait ce qu'il 'vait vu dans Paris, ce qui se passait au faubourg du Templi lès difficultés de sa fabrication.

— Ma femme, dit-il quand les commis furent descendus, voilà certes une des plus imp .tantes journées de notre vie! Les noisettes achetées, la presse hydraulique piété à manœuvrer demain, l'affaire des Lei i us conclue. Tiens, serre donc ce bon sur la Banque, dit-il en .i remettant le mandat de Pillerault. La restauration de i parlement décidée, notre appartement augmenté. Mou D u! j'ai vu, Cour Batave, un homme bien singulier! Et il ; onta monsieur Molineux.

— Je vois, lui répondit sa f unie en l'interrompant au milieu d'une tirade, que tu t'es endetté de deux cent mille francs ?

— C'est vrai, ni femme. le parfumeur avec une fausse humilité. Comment paierons- ius cela, bon Dieu? car il faut compter pour rien les terrains d ■ la Madeleine destinés à devenir un jour le plus beau qua :r de Paris.

— Un jour, César.

— Hélas! dit-il en contii ant sa plaisanterie, mes trois huitièmes ne me vaudront u million que dans six ans. Et comment payer-deux cent mil! rancs? rcpritCésaren faisant un geste d'effroi. Eh! bien, i ius les paierons cependant avec cela, dit-il en tirant de sa poi è une noisette prise chez madame Madou, et préc-ieuseniei gardée.

U montra la noisette entre ;es deux doigts à césarine et à Constance. Sa femme ne dit ri n, mais Césarine intriguée dit à son père, en lui servant le • fé : — Ah ! ça, papa lu ris?

Le parfumeur, aussi bien [ue ses commis, avait surpris pendant le dîner les regai ds jetés par Popinot à » .ésarine, il voulut éclaircir ses soupçon

— Eh! bien; ûfillè cette i isette est cause d'une révolution au logis. 11 y aura dès a soir, quelqu'un de moins sous noire toit.

Césarine regarda son père en ayant l'air de lui dire: Que m'importe!

— Popinol s'en va.

Quoique César fût un pauvre observateur ci qu'il eut préparé sa dernière phrase autant pour tendre un pjégeà Wle que pour arriver à sa créatii n de la maison A. Poi'ixot t compagnie, sa tendresse paternelle lui lit deviner les sentimens confus qui sortirent du o ur de sa lille, qui fleurirent en roses rouges sur ses joncs, sur son front, et colorèrent ses yeux qu'elle baissa. César crut alors à quelques paroles échangées entre Césarine el 'opinot. 11 n'en était rien: ces deux enfans s'entendaient, comme tous les amans timides, sans s'être dit un mot.

Quelques mora.istes pensent que l'amour est ia passion la plus involonlaire, la plus désintéressée, la moins calculatrice de toutes, excepte toutei lis l'amour maternel. Cette opinion compoi te une erreur gn ssière. Si la plupart des hommes ignorent les raisons qui fout aimer, tonte sympathie physique ou morale n'en est pe.s moins basé.' uls faits par l'esprit, le sentiment ou la brutalité. L'amour est une passion essentiellement i gi j Qui dit égoïsme, 'lit profond calcul. Ainsi, pour tout esp :ulemenl des résultats, ii peut sembler, au premier abord, invraisemblable ou singulier.de voir une belle fille co me Césarine éprise d'-un pauvre enfant boiteux et a cl s. Néanmoins, ce phénomène est en harmonie avec l'arilUméiiqu nlimens bourgeois. L'expliquer sci end e compte des mariages toujours observésavec une constante surprise ( i qui se font entre de grandes, de belles fcmmeselde petits hommes, entre de petites, de laides créatures et de beaux gari • lis. Tout homme atteint d'un d [ rmation quelconque, les piedsbots, la claudication, les diverses gibbosités, l'excessive laideur, les taches devin répandues sur la jonc . I<s feuilles de

vigne, l'infirmité de lloguin et autres monstruosités indépendantes de' la volonté des fondateurs, n'a que deux partis à prendre : ou se rendre redoutable ou devenir d'une exquise bonté; il ne lui est pas permis de flotter entre les moyens termes habituels à la plupart des hommes. Dans le premier cas, i! y a talent, génie ou force : un homme n'inspire la terreur que par la puissance du mal, le respect que par le génie, la peur que par beaucoup d'esprit. Dans le second cas, il se fait adorer, il se prèle admirablement aux tyrannies féminines, et sait mieux aimer que n'aiment les gens d'une irréprochable corporence.

Élevé par des gens vertueux, par les Ragon, modèle de la plus honorable bourgeoisie, et par son oncle le juge Popinot, Anselme avait été conduit, et par sa candeur et par ses sentimens religieux, à racheter son léger vice corporel par la perfection de son caractère. Frappés de cette tendance qui rend la jeunesse si attrayante, Constance et César avaient souvent fait l'éloge d'Anselme devant Césarine. Mesquins d'ailleurs, ces deux boutiquiers étaient grands par l'âme et comprenaient bien les choses du cœur. Ces éloges trouvèrent de l'écho chez une jeune lille qui, malgré son innocence, lut dans les yeux si purs d'Anselme un sentiment violent, toujours flatteur, quels que soient l'âge, le rang et la tournure de l'amant. Le petit Popinot devait avoir beaucoup plus de raison qu'un bel homme d'aimer une femme. Si sa femme était belle, il en serait fou jusqu'à son dernier jour, son amour lui donnerait de l'ambition, il se tuerait pour rendre sa femme heureuse.il la laisserait maîtresse au logis, il irait au-devant de la domination. Ainsi pensait Césarine involontairement et pas si ornement peut-être, elle entrevoyait à vol d'oiseau les moissons de l'amour et raisonnait par comparaison : le bonheur de sa se développait sous ses yeux, elle ne souhaitait pas d'autre vie, sun instinct lui montrait dans Anselme un autre César | ei Ici tionné par l'éducation, comme elle l'était par la sienne. Elle, rêvait Popinot maire d'un arrondissement, et se plaisait à se peindre quêtant un jour à sa paroisse comme sa mère à Saint- Roch. Elle avait fini par ne plus s'apercevoir de la différence qui distinguait la jambe gauche de la jambe droite chez Popinot, elle eût été capable de dire : Mais boite-t-il? Elle aimait cette prunelle si limpide, et s'était plu à voir l'effet que produisait son regard sur ces yeux qui brillaient aussitôt d'un feu pudique et se baissaient mélancoliqu mient. Le premier cl< 1 1 de Roguin, doué de cette précoce expérience due à l'habitude des alfaires, Alexandre Crottat, avait un air moitié cynique, bonasse qui révoltait Césarine. déjà révoltée par les lieux communs de sa conversation. Le silence de Popinot trahissait un esprit doux, elle aimait le sourire à demi mélancolique que lui inspiraient d'insignifiantes vulgarités ; les niaiseries qui le faisaient sourire excitaient toujours quelque répulsion chez elle, ils souriaient où se contristaient ensemble. Cette supériorité n'empêchait pas Anselme de se précipiter i ! ouvra;,";:, et son mi tlr.alil ardeur pi;i;-iit ï. Césarine, car elle devinait que si les antres commis disaient : « Césarine épousera le premier clerc de monsieur Roguin, » Anselme pauvre, boiteux el à cheveux roux, ne désespérait pas d'obtenir sa main. Une grande espérance prouve un gran amour.

— Où va-t-il? demanda Césarine à son père en essayant d»

e un air indifférent.

— 11 s'établit rue des Cinq-Diamans,el ma foil a la ;

de Dieu, dit Birotteau dont l'exclamation -ne fut comprise ni par sa femme, ni par sa

Quand Birotteau rericonfrail une difficulté murale, il faisait comme les insectes devant un obstacle, il sejêtail à gauche ou I changea dom decoi ersalion en se promettant de ■ Césarine aveesa femme.

— J'ai raconté tes crainti >el u > idées sur Roguin à ton on-

>t mis à rire, dit-il à G ostance.

— Tu ne dois jamais révéler.ce que nous nous disons entre nous,*' écria Constance. Ce pauvre Roguin ésl peut-être le p. us honnête homme du moud \ il a'eiuquante-huit ans et ne puise plus sans doute...

Elle s'arrêta court en voyant Césarine attentive, et l'indiqua par un coup d'œil il César,

DE BALZAC

— J'ai donc bien fait de conclure, dit Birotteau.

— .Mais tu es le maître, répondifrelle.

César prit sa femme par les mains et la baisa au front. Cette réponse était toujours chez elle un consentement tacite aux .projets de son mari.

— Allons, s'écria le parfumeur en descendant à son magasin et parlant à sis commis, la boutique se fermera a dix heures. Messieurs, un coup de main! Il s'agit de transporter pendant la nuit (mis les meubles du premier au second! 11 faut mettre, comme on dit, lis petits pots dans les grands, afin de laisser demain à mon architecte les coudées franches.

— Popinot est sor.ti sans permission, dit César en ne le loyanl pas. Eh ! mais, il ne couche pas ici, je l'oubliais. 11 est allé, pensa-t-il, ou rédiger les idées de. monsieur Yauquelin, ou louer une boutique.

— iNous connaissons la cause de ce déménagement, dit Céleslin Crevel en pariant au nom des deux autres commis et de Raguet, groupés derrière lui Nous sera-t-il permis de féliciter monsieur sur un honneur qui rejaillit sur toute la boutique... Popinot nous a dit que monsieur...

— He! bien, mes enlans, que voulez-vous! en m'a décoré. Aussi non-seulement à cause de la délivrance du territoire, mais encore pour téter ma promotion dans la Légion-d'Honneur, réunissons nous nos amis. Je me suis peut-être rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour la cause royale que j'ai défendue... a votre âge, sur les marches de Saint-Rech, au treize vendémiaire; et, nia foi, Napoléon, dit l'empereur, m'a blessé! J'ai élé blessé à la cuisse encore, et madame Ragon m'a pansé. Ayez du courage, vous serez récompensés ! Voila, mes enfans, comme un malheur n'est jamais perdu.

— On ne se battra plus dans les rues, dit Célestin.

— Il faut l'espérer, dit César, qui partit de là pour faire une mercuriale à ses commis, et il la termina par une invitation.

La perspective d'un bal anima les trois commis, Raguet et Virginie d'une ardeur qui leur donna la dextérité des équilibrïstes. Tous allaient et venaient chargés par les escaliers sans rien casser ni rien renverser. A deux heures du matin, le déménagement était opéré. César et sa femme couchèrent au second étage. La chambre de Popinot devint celle de Cèles. tin et du second commis. Le troisième étage fut un garde-meuble provisoire.

Possule de celte magnétique ardeur que produit l'afïluence du Quide nerveux et qui fait du diaphragme un brasier chez les gens ambitieux ou amoureux agités par de grands desseins, Popinot si doux et si tranquille avait piaffé comme un cheval de race avant la course, dans la boutique, au sortir de table.

— Qu'as-tu donc? lui dit Célestin Crevel.

— Quelle, journée! mon cher, je m'établis, lui dit-il à l'oreille, et monsieur César est décoré.

— Vous êtes bien heureux, le patron vous aide, s'écria Célestin.

Popinot ne répondit pas, il disparut poussé comme par un vent furieux, le vent du succès!

— Oh ! heureux, dit ;i son voisin qui vérifiait des étiquettes un commis occupé, à mettre des gants par douzaines, le patron s'est aperçu des yeux que Popinol fait à mademoiselle Césarine, et comme il est très-lin le patron, il se débarrasse (l'Anselme -, il serait difficile de le refusât, rapport a ses parens. Célestin prend celle rouerie pour de la générosité.

Anselme Popinol descendait la rue Saint-Honoré et courait rue des Deux-Ecus, pour s'emparer d'un jeune homme quesa seconde me commerciale lui désignait comme le principal instrument de sa fortune. Le juge Popinol avail rendu service i I is habile i ommis-voyageur deParis, à celui que sa triomphante loquôle et son activité firent plus tard surnommer Vil-

Voué spécialemcnl à la Chapellerie et a V Article-Paris , ce roi des voyageurs se nommait encore puremenl etsïmplemenl Gaudissart. \ vingt-deux ans, il se signalait déjà par la puissance de son magnétisme commercial. Mors fluet, l'œil

joyeux, le visage expressif, une mémoire infatigable, le coup

d'oeil habile à saisir les goûts de chacun, il méritait d'être ce qu'il fut depuis, le roi des commis- voyageurs, le Français par excellence. Quelques jours auparavant, Popinot avait rencontré Gaudissart qui s'était dit sur le point de partir; l'espoir de le trouver encore à Paris venait donc de lancer l'amoureux vers la rue des Deux-Écus, où il apprit que le voyageur avait retenu sa place aux Message faire ses adieux à sa

chère capitale, Gaudissart était allé voir une pièce nouvelle au Vaudeville ; Popinot résolut de l'attendre. Confier le placement de l'huile de noisette à ce précieux metteur en œuvre des inventions marchandes, déjà choyé par les plus riches maisons, n'élaii-ce pas tirer une lettre de change sur la fortune? Popinot possédait Gaudissart. Le commis-voyageur,' si savant dans l'ait d'entortiller les gens les plus rebelles, les petits marchands de province, s'était laissi entortiller dans la première conspiration tramée contre les Courbons après les Gcnl- Jours. Gaudissart, à qui le grand air était indispensable, se vit en pi^on sous le poids d'une accusation capitale. Le juge Popinot, chargé de l'instruction, avail mis Gaudissart hors de cause en reconnaissant que son imprudente sottise l'avait seule compromis dans cette affaire. Avec un juge désireux de plaire au pouvoir ou d'un royalisme rxal: . le malheureux commis allait à l'échafaud. Gaudissart, qui croyait devoir la vie au jugé d'instruction, nourrissait un profond désespoir de ne porter -à son sauveur qu'une stérile reconnaissance. Ne devant pas remercier un juge d'avoir rendu 'a justice, il était aile chez les Ragon se déclarer homme-lige des Popinot.

En attendant, Popinot alla naturellement revoir sa boutique de la rue des Cinq-Diamans, et demander l'adresse du prôpriétaire, afin de traiter du bail. En errant dans le dédale obscur de la grande Halle, et pensant aux moyens d'organiser un rapide succès, Popinot saisit, rue Aubry-le-Boucher, une occasion unique et de bon augure avec laquelle il comptait régaler César le lendemain. En faction à la porte de l'hôtel du Commerce, au bout de la rue îles Deux-Ecus, vers minuit, Popinot entendit, dans le lointain de la rue de Grenelle, un vaudeville final chanté par Gaudissart avec accompagnement de canne signilîcativement traînée sur les pavés.

— Monsieur, dit Anselme en débouchant de la porte et se montrant soudain, deux mots?

— Onze, si vous voulez, dit le commis-voyageur en levant sa canne plombée sur l'agresseur.

— Je suis Popinot, dit le pauvre Anselme

— Suffit , dit Gaudissart en reo anaissant le neveu de son bienfaiteur. Que vousfaut-il ? de l'argent » absent par congé , mais ô! en trouvera. Mon bras pour un duel ? tout à vous, des pieds à l'occiput.

Etil chanta :

Voilà, voilà Le vrai soldat fiançais!

— Venez eauser avec moi dix minutes, non pas dans voire chambre, on pourrait nous écouter, mais sur le quai de l'Horlogi celte heure il n'y a personne, dit Popinot, il s'agit de quoique chose de plus important.

— Ça chauffe donc, marchons !

En dix minutes, Gaudissart, maître des secrets de Popinot, en avait reconnu l'importance.

Paraissez-, p i bibms!

Gaudissart en singeant I.afon dans le rôle duCid. Je vais empaumer tous les boutiquiers de France et de !Savarre. Oh1 une idée! J'a'lais partir, je reste, et vais prendre les commissions de la parfumerie pari i

— Ft pourquoi?

— Pour étrangler vosrivaux, in: ! i de leurs com-

missii us, je puis faire boire de l'huile à leurs perfides cosmé» tiques, en ne parlant et ne m'occupant que de la vôtre. Un fameux tour de voyageur! Ah! ah unes les diplo-

mates du commerce. Fameux! Quant a votre prospectus, je m'en charge. J'ai pour ami d'enfance Andoche Finot, le lits lier de la rue du Coq, le vieux qui m'a lancé dans le voyage en Chapellerie. Andoche, qui a b ai c un d'esprit, dl a pris celui de toutes les tètes que coiffait son père.; il est

CESAR BIROTTEAU

dans la littérature, il fait les petits théâtres au Courrier (hs Spectacles. Son père, vieux chien plein de raisons pour ne pas aimer l'esprit, ne croit pas à l'esprit; impossible de lui prouver que l'esprit se vend, qu'on fait fortune dans l'esprit. En fait d'esprit, il ne connaît que le trois-six. Le vieux Finot prend le petit Finot par famine. Andoche, homme capable, mon ami d'ailleurs, (je ne fraye avec les sots que commercialement ) Finot fait des devises pour le Fidèle Berger qui paie, tandis que les journaux où il se donne un mal de galétïei le nourrissent de couleuvres. Sont-ils jaloux dans cette partie-là ! C'est comme dans l'article-Paris! Finot avait une superbe comédie en un acte pour mademoiselle Mars, la plus fameuse des fameuses, ah ! en voilà une que j'aime !... eh ! bien, pour se voir jouer, il a été forcé de la porter à la Gai té. Andoche connaît le Prospectus, il entre dans les idées du marchand, il n'est pas lier, il limousinera notre prospectus gratis. Mon Dieu, avec un bol de punch et des gâteaux on le régalera, car, Popinot, pas de farces?... je voyagerai sans commission ni frais, vos concurrens paieront, je les diminuerai. Entendons-nous bien. Pour moi ce succès est une affaire d'honneur. Ma récompense est d'être garçon de noces à votre mariage ! J'irai en Italie, en Allemagne, en Angleterre ! J'emporte avec moi des affiches en toutes les langues, et même en languettes; les fais apposer partout, dans les villages, à la porte des églises,à tous les bons endroits que je connais dans les villes de province! Elle brillera, elle s'allumera cette huile, elle sera sur toutes les (êtes. Ah! votre mariage ne sera pas un mariage en détrempe, mais un mariage à la barigoule ! Vous aurez votre Césanne ou je ne m'appellerai pas I'illistrc! nom que m'a donné le père Finot, pour avoir fait réussir ses chapeaux gris. En vendant votre huile, je reste dans ma partie, la tête humaine! L'huile et le chapeau sont connus pour conserver la chevelure publique.

^Popinot revint chez sa tante, où il devait aller coucher , dans une telle fièvre, causée par sa prévision du sucrés, que les rues lui semblaient être des ruisseaux d'huile. Il dormit peu, rêva que ses cheveux poussaient follement, et vit deux anges qui lui déroulaient, comme dans les mélodrames, une rubrique où était écrit : Huile Césarienne. Il se réveilla, se souvenant de ce rêve , et résolut de nommer ainsi l'huile de noisette, en considérant cette fantaisie du sommeil comme un ordre céleste.

César et Popinot furent dans leur atelier au faubourg du Temple . bien avant l'arrivée des noisettes ; en attendant les porteurs de madame Madou, Popinot raconta triomphalement son traité d'alliance avec Gaudissart.

— Nous avons l'illustre Gaudissart, nous sommes millionnaires ! s'écria le parfumeur en tendant la main à son caissier de l'air que dut prendreLouis MV en accueillant le maréchal fleVillarsau retour de Denain.

— Ndus avons bien autre chose encore ! dit l'heureux commis en sortant de sa poche une bouteille à forme écrasée en faconde citrouille et à cotes. J'ai trouvé dix mille flacons semblables à ce modèle, tout fabriqués, tout près, à quatre sous -et six mois de terme.

— Anselme, dit Bh'Otteau contemplant la forme mirifique du flacon, hier |il prit un Ion grave), dans les Tuileries, oui, pas plus lard qu'hier, tu disais : Je réussirai. Moi. je dis aujourd'hui: Tu réussiras1 Quatre sous! six mois de terme!

une form iginale! Macassar branle dans le manche, quelle

botte portée a l'huile de Macassar! Ai-je bien fait de m' emparer des seules noisettes qui soient à Paris! où donc as-tu trouvé ces flacons?

— J'attendais l'heure de parler à Gaudissart e! je flânai.-... —•Comme moi jadis, s'écria Birotteau.

— En desccndanl la rue Aubry-le-Boucher j'ap srçois chez un verrier en gie.s, un marchand deverres bombés et île cages, qui a des magasins immenses, j'aperçois ce flacon... Ah ! il

- yeux comme une lumière subite, une voix m'a crie : Voilà ton affaire!

— Ne commerçant ! 11 aura ma fille, dit César en grommelant.

■—J'entre, et je vois des milliers de ces flaeons dans des caisses.

— Tu t'en informes?

— Vous ne me croyez pas si gniolle, s'écria douloureusement Anselme.

— Né commerçant !... répéta Birotteau.

— Je demande des cages à mettre des petits Jésus de cire. Tout en marchandant les cages, je blâme la forme de ces flacons. Conduit à une confession générale, mon marchand avoue de fil en aiguille que Faille et Bouchot, qui ont manqué dernièrement, allaient entreprendre un cosmétique et voulaient des (laçons de forme étrange; il se méfiait d'eux, il exige moitié comptant. Faille et Bouchot dans l'espoir de réussir lâchent l'argent, la faillite éclate pendant la fabricacation ; les syndics , sommés de payer, venaient de transiger en laissant les flacons et l'argent touché, comme indemnité d'une fabrication prétendue ridicule et sans placement possible. Les flacons coûtent huit sous, il serait heureux de les donner à quatre, Dieu sait combien de temps il aurait en magasin une forme qui n'est pas de vente. — Voulez-vous vous engager à en fournir par dix mille a quatre sous? je puis vous débarrasser de vos flacons, je suis commis chez monsieur Birotteau. Et je l'entame , et je le mène, et je domine mon homme, et je le chauffe, et il est à nous.

— Quatre sous, dit Birotteau. Sais-tu que nous pouvons mettre l'huile à trois francs et gagner trente sous en en laissant vingt à nos délaillans?

— L'huile Césarienne ! cria Popinot.

— L'huile Césarienne?... ah! monsieur l'amoureux, vous voulez flatter le père et la fille. Eh ! bien soit, va pour l'huile Césarienne! les Césars avaient le monde, ils devaient avoir de fameux cheveux.

— César était chauve, dit Popinot.

— Parce qu'il ne s'est pas servi de notre huile, on le dira ! A trois francs l'huile Césarienne, l'huile de Maca-sar coûte le double. Gaudissart est là , nous aurons cent mille, francs dans l'année, car nous imposons toutes les têtes qui se respectent de douze flacons par an, dix-huit francs ! Soit dix-huit mille tètes? cent quatre-vingt mille francs. Nous sommes millionnaires.

Les noisettes livrées, Raguet, les ouvriers, Popinot, César en épluchèrent une quantité suffisante , et il y eut avant quatre heures quelques livres d'huile. Popinot alla présenter le produit à Vauquelin, qui flf présent à Popinot d'une formule pour mêler l'essence de noisette à des corps oléagineux moins chers et la parfumer. Popinot se mit aussitôt en instance pour obtenir un brevet d'invention et de perfectionnement. Le dévoué Gaudissart prêta l'argent pour le droit fiscal à Popinot, qui avait l'ambition de payer sa moitié dans les frais d'établissement.

La prospérité porte avec elle une ivresse à laquelle les hommes inférieurs ne résistent jamais. Celle exaltation eut un résultat facile à prévoir. Grindotvint, il présenta le croquis colorié d'une délicieuse vue intérieure du futur appartement orné deses meubles. Birotteau séduit consenti! à tout. Aussitôt les maçons donnèrent les coups de pic qui firent gémir la maison cl Constance. Le peintre en bâtimens, mousieur Lourdois, un fort riche entrepreneur qui s'engageait à ne rien négliger, parlai! de dorures pour le salon. En entendant ce mot, Constance intervint.

— Monsieur Lourdois, dit-elle, vous avez I rente mille livres de rente, vous habitez une maison a vous, vous pouvez y faire ce quevous voulez; mais nous attires...

— Madame, le commerce doit briller et ne pas se laisser écraser par l'aristocratie. Voilà d'ailleurs monsieur Birotteau dans le gouvernement, il est en évidence...

— Oui, mais il est encore en boutique, dit Constance devani ses commis et le; cinq personnes qui l'écoutaient; ni moi, ni lui, ni ses amis, ni ses ennemis ne l'oublieront.

Birotteau se souleva sur la pointe des pieds en retombant sur ses talons à plusieurs reprises, les mains croisées derrière lui.

— Ma femme a raison, dit-il. Nous serons modestes dans la prospérité. D'ailleurs, tant qu'un homme est dans le commerce, il doit être sage en ses dépenses, réservé dans son-

so

DE BALZAC

luxe, la loi lui en lait une obligation, il ni; doit pas s:' livrer à des dépenses excessives. Si l'agrandissement de mon local e( sa décoration dépassaient les bornes, il serait imprudent à moi de les excéder, vous-même vous me blâmeriez, Lourdois. Le quarlii r a les yeux sur moi, les gens qui réussissent ont des jaloux, des envieux ! Ah! vous saurez cela bientôt, jeune homme, dit-il à Grindot; -s'ils nous calomnient, ne leur donnez pas au moins lieu de médire.

— Ni la calomnie, ni la médisance;rie peuvent vous atteindre. dit Leurdois, vous êtes dans une position hors ligne et vous avez une si grande habitude du commerce que vous savez raisonner vos entreprises , vous ries un malin.

— C'est vrai, j'ai quelque expérience des affaires; vous savez pourquoi notre agrandissement? Si je mets un fort dédit relativement à l'exactitude, c'est que...

— Aon.

— Hé bien, ma femme et moi nous réunissons quelques amis autant pour célébrer la délivrance du territoire nue pour fêter ma promotion dans l'ordre de la Légion-d'Honneur.

— Comment, comment ! ditLourdois, ils vous ont donné la croix?

— Oui ; peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour la cause royale au treize vendémiaire, à Samt-Roch, où je fus blessé par Napoléon. Venez avec votre femme et votre demoiselle...

— Enchanté de l'honneur que vins daignez me faire, dit le libéral Lourdois. liais vous êtes un farceur, papa Birotteau ; vous voulez être sûr que je ne vous manquerai pas de parole, et voilà pourquoi vous m'invitez. Eli ! bien, je prendrai mes plus habiles ouvriers, nous ferons un feu d'enfer pour sécher les peintures; nous avons des procédés dessiccatifs, car il ne faut pas danser dans un brouillard exhalé par le plâtre. On vernira pour ôter toute odeur.

Trois jours après, le commerce du quartier était en émoi par l'annonce du bal que préparait Birotteau. Chacun pouvait d'ailleurs voir les étais extérieurs nécessités par ie changement rapide de l'escalier, les tuyaux canes en bois par où tombaient les décombres dans des tombereaux qui stationnaient. Les ouvriers pressés qui travaillaient aux flambeaux, car i! y eu! des ouvriers de jour ci des ouvriers de nuit, faisaicnl arrêter li s itsifs, les curieux dans la rue, et les commérages s'appuyaient sur ces préparatifs pour annoncer d'énormes somptui

Le dimanche indiqué pour la conclusion de l'affaire, monsieur 1 1 1 agôn, l'oncle Pillerault vinrent sur les quatre heures, après vêpres. "\ n les démolitions, disait César, il ne put inviter ce jour-là que Charles Claparon , Crotlat ci Roguin. Le notaire apporta le Journal (1rs Débats, où monsieur de La Billardière avait l'ait insérer l'article suivant:

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» fêtée avec enthousiasnu 1 France,mai$ àParis

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.</' .■/• qui, par

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>i pati kànts se

» propose de c omet donc d'être

ii très-bi'ilfant) ec m fio: l sera suivi. Parmi

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ii du bal ii '■'"'< r de la n Légion-aVHo; r, et si conm par son dévouement à la

ii cause ! < à l'affaire de

« Saint-Rocî < i et l'un des juges con-

» snlaii ii 'de cette fa-

— Cn : ; . s'écria César. L'on parle de nous dans mal ':■ à Pillerault.

— Eh I bien, apm ' m oncle à qui le JournaldesDéba, ulièremeni antipathique.

— Cet article nous fera peut-être vendre de la Pâte des Sultanes et de l'Eau Carminative, dit tout bas madame César à madame Ragon -ans partagi ; i ivresse de sou mari.

Madame Ragon , grande femme sèche et ridée, an nez pincé, aux lèvres minces, avait un faux air d'une marquise de l'ancienne cour. Le tour de ses yeux était attendri sutune assez grande circonférence, comme ceux des vieilles femmes qui uni éprouvé des chagrins. Sa contenance sévère cl digne, quoique affable, imprimait le respect. Cette vieille avait d'ailleurs en elle ce je ne sais quoi d'étrange qui >aisit sans exciter le rire, et que sa mise, ses façons expliquaient ; elle portait des mitaines, elle marchail en t. m temps avec une ombrelle à canne, semblable à celle donl se servait la reine Marie-Antoinette à Trianon : sa robe, donl la couleur favorite était ce brun-pale nommé feuille-morte, s'étalait aux hanches par des plis inimitables, et donl les douairières d'autrefois ont emporté le secret. Elle conservait la mantille noire garnie de dentelles noires à grandes mailles rarréi bonnets, de forme antique, avaient des agrémens qui rappelaient les dechiquetir.es des vieux cadres sculptés .1 Elle prenait du tabac avec cette exquise propreté et en faisant ces gestes dont peuvent se souvenir le- jeuni s gens qui ont eu le bonheur de voir leurs grand'Utntes et leurs grand'mères remettant solennellement des boîtes d'or 1 sur une table , et secouer les grains de tabac] égarés sur leur fichu.

Le sieur Ragon était un petit homme de cinq pieds au

plus, à figure de casse-noisette, où 1 e voyait que de?

yeux, deux pommettes aiguës, un nez et un menton; sans dents, mangeant la moitié d i se i mots, d'une conversation pluviale, galant, prétentieux'et souriant toujours du s qu'il prenait pour recevoir les belles dames que différons hasards amenaient jadis à lai rtede a boutique. La;. dessinait sur son crâne une neigeuse demi-lune bien ratissée, flanquée de deux ailerons . que séparait une petite 1 serrée par un ruban. Il portait l'habit bleu-barbeau. ; blanc, la culotte et les bas de -nie. des souliers à 1 d'or, des gants de soie noire. Le trait le plus saillant rj caractère était d'aller par les rues tenant son chapeau à la main. Il avait l'air d'un messager de la Chambre de- P d'un huissier du cabinet du roi , d'un de ces gens qui sont placés auprès d'un pouvoir quelconque de manière à recevoir son reflet tout en restant fort peu de chose.

— Eh ! bien, Birotteau, dit-il d'un air magistral, te n tu, mon garçon, de nous avoir écoutés dans ce ter Avons-nous jamais douté de la reconnaissance de nos aimés souverains?

— Vous devez être bien heureuse, ma chère petite? .'. dame Ragon à madame Birbl

— Maisoui, répondit la h use toujours sousJe charme de cette ombrelle à canne, d : ces honni ts 1 p. .

des manches justes et du grand fichu à !</ J<::. que ; madame Ragon.

— Césarine est charmante. Venez ici, la belle enfant, dit madame Ragon de sa voix de tête el d'un air protecteur.

— Ferons-no« ; 1 ii avant le dîner ? dit l'onch I rault.

— Nous attendons monsieur Claparon, dit Roguin laisse s'habillant.

— Monsieur Roguin, dit César, vous l'ave bien pi que nous dînions dans f petit entresol. ..

— Il le trouvait superl ns, dil Constat murmurant.

— \u milieu des décombres et parmi les ouvt

— Bah! vous allez voir eile. dil Roguin.

— l'ai mis Raguel uns la boutiqui

plus pai notre porte ; vous avez vu tout démoli, dit César au notaire.

— Pourquoi n'ave Ire neveu ? ù; rault à madame Ragon.

— Le verrons-nous? demanda Ci sarinc.

—Non, mon cœur dil 11 1

1 • cher enfant, S se tuer. Cette rue sans air et sans cette puante rue des Cinq-Diamans m'effraie; leruissi . toujours blcu(pvert ou noir. J'ai peur qu'il y périssi quand les jeunes gens on! quelque chose en lètc! dit-i

CESAR BIROTTEAU

Césanne en faisant un geste qui expliquait le mot tête par le mot cœur.

— Il a donc passé son bail ? demanda César.

— D'hier et par-devant notaire, reprit Ragon. lia obtenu dix-huit ans, mais on exige six mois d'avance.

— Eh : bien, monsieur Ragon, êtês-vous content de moi? lit le pai fumeur. Je lui ai donné lu le secret d'une décou-

• verte... enfin !

— Nous vous savons par cœur, César, dit le petit Ragon en prenant les mains de César et les lui pressant avec une religieuse amitié.

Rognin n'était pas sans inquiétude sur l'entrée en scène de Claparon. dont les mœurs et le ton pouvaient effrayer de vertueux bourgeois : il jugea donc nécessaire de préparer les esprits.

— Tous allez voir, dit-il à Ragon, à Pillerault et aux dames, un original qui cache ses moyens sous un mauvais ton effrayant ; car, d'une position très-inférieure, il s'est fait jour par ses idées. 11 prendra sans doute les belles manières à force de voir les banquiers. Vous le rencontrerez peut-être sur le boulevard ou dans un café, godaillant, débraillé, jouant au billard : il a l'air du plus grand flaùdrin... Eh ! bien, non; il étudie, et pense alors a remuer l'industrie par de nouvelles conceptions.

— Je comprends cela, dit Birotteau ; j'ai trouvé mes meilleures idées en flânant, n'est-ce pas, ma biche ?

— Claparon, reprit Roguin, -regagne alors pendant la nuit le temps employé à chercher, à combiner des affaires pendant le jour. Tous ces gens à grand talent ont une vie bizarre, inexplicable. Eh! bien, à travers ce décousu, j'en suis témoin, il arrive à son but : il a fini par faire céder tous nos propriétaires: ils ne voulaient pas, ils se doutaient de quelque chose, il les a mystifiés, il les a lassés, il est allé les voir tous les jours, et nous sommes, pour le coup, les maîtres du terrain.

Un singulier broum ! broùm! particulier aux buveurs de petits verres d'eau-de-vie et de liqueurs fortes, annonça le personnage le plus bizarre de cette histoire, et l'arbitre visible des destinées futures de César. Le parfumeur se précipita dans le petit escalier obscur, autant pour dire à Raguet de fermer la boutique que pour faire à Claparon ses excuses de le recevoir dans la salle à manger.

— Comment donc! maison est, très-bien là pour chiquer

.. pour chiffrer, veux je dire, les affaires. Malgré le^ habiles préparations de Roguin , monsieur et madame Ragon, ces bourgeois de bon ion, l'observateur Pillerault, Césarine et sa mère furent d'abord assez désagréablement affectés par ce prétendu banquier de la haute volée. A l'âge de vingt-huit mis environ, cel ancien commisvoyageur ne possédait pas un cheveu sur la tète, et portait une perruque frisée en tire-bouchons. Cette coiffure exige une fraîcheur de vierge, une transparence lactée, les plus charmantes grâces féminines ; elle faisait donc ressortir ignoblement un visage bourgeonné, brun -rouge, échauffé comme celui d'un conducteur de diligence, et dont les rides prématurées exprimaient par les grimaces de leurs plis profonds et plaqués tous les malheurs du libertinage, encore attestés d'ailleurs par le. mauvais état des dents et les points noirs semés dans une peau rugueuse. Claparon avait l'air d'un comédien de proi ince qui sail tous les rôlcs,qui fait la parade, sur la joue duquel le rouge ne tienl plus,éreinlé par ses fatigues, les levr >| s, la langue toujours alerte, même pendant l'ivresse, le regard sans pudi ir, enfin compromettan) par ses gestes. Cette figure, allumée par la joyeuse flamberle du punch, démentait la gravité des affaires. Aussi fallut-il à Claparon de longues i ludes mimiques avant de parvenir à se composer un maintien en harmonie avec soi importance postiche. Du Tillet avait ;.ssislé à la toilette de Claparon. comme un directeur de specîai le inquiet du début de son principal acteur, car il tremblail qui les habir.ii; bières de celle vie insoucieuse ne vins-., ni a éclater à la surface du banquier. — [>ar!e le moins possible, lui avait-il dit. Jamais un banquier ne bavarde il agit, pense^médil et pèse. Ainsi, pour avoir bien l'air d'un banqui

rien, ou dis des choses insignifiantes. Éteins ton œil égril. b.rd et rends-le grave, au risque de le rendre bête. En politique, sois pour le gouvernement, et jette-toi dans les généralités comme : Le budget est lourd. Il n'y a pas de transactions 2}osxibIes entre tes partis. Lis libéraux sont dangereux. Les Bourbons doivent éviter tout conflit Le libéralisme est le manteau d'intérêts coalisés Les Bourbons nous ménagent une ère de prospérité, soutenons-les, si nous ne les aimons pas. La France a fait assez d'expériences politiques, etc. Ne te vautre pas sur toutes les tables, songe que tu as à conserver la dignité d'un millionnaire. Ne renifle pas ton tabac comme fait un invalide; joue avec ta tabatière, regarde souvent à tes pieds ou au plafond avant de répondre, enfin donne-toi l'air profond. Surtout défais-toi de ta malheureuse habitude de toucher atout. Dans le monde, un banquier doit paraître las de toucher. Ah ç'i ! tu passes les nuits, les chiffres te rendent brute, il faut rassembler tant d'élémens pour lancer une affaire ! tant d'études ! Surtout dis beaucoup de mal des affaires. Les affaires sont lourdes, pesantes, difficiles, épineuses. Ne sors pas de là et ne spécifie rien. Ne va pas à table chanter tes farces de Béranger, et ne bois pas trop. Si tu te grises, tu perds ton avenir. Roguin te surveillera ; tu vas te trouver avec des gens moraux, des bourgeois vertueux, ne les effraie pas en lâchant quelques-uns de tes principes d'estaminet.

Cette mercuriale avait produit sur l'esprit de Charles Claparon un effet pareil à celui que produisaient sur sa personne ses habits neufs. Ce joyeux sans-souci, l'ami de tout le monde, habitué à des vêtemens débraillés, commodes, et dans lesquels son corps n'était pas plus gêné que son esprit dans son langage, maintenu dans des habits neufs que le tailleur avait'fait attendre et qu'il essayait, roide comme un piquet, inquiet de ses mouvemens comme de ses phra-ses, retirant sa main imprudemment avancée sur un flacon ou sUr une boite, de même qu'il s'arrêtait au milieu d'une phrase, se signala donc par un désaccord risible à l'observation de Pillerault. Sa figure rouge, sa perruque à tire -bouchons égrillards démentaient sa teaue, comme ses pensées combattaient ses dires. Mais les bons bourgeois finirent par prendre ces continuelles dissonances pour de la préoccupation.

— Il a tant d'affaires! disait Roguin.

— Les affaires donnent alors peu d'éducation aujourd'hui, dit madame Ragon à Césarine.

Monsieur Roguin entendit le mot et se mit un doigt sur les lèvres.

— Il est riche, habile et d'une excessive probité, dit-il en se baissant vers madame Uagon.

— On peut lui passer quelque chose en faveur de ces qualités-là, dit Pillerault à Ragon.

— Lisons les actes avant le dîner, dit Roguin, nous sommes seuls.

Madame Ragon, Césarine et Constance laissèrent les contractans, Pillerault, Ragon, César, Roguin ci Claparon, écouter la lecture que lit Alexandre Crottat. César signa, au profit d'un client de Roguin, une obligation de quarante mille francs, hypothéqués sur les terrains et les fabriques situésdans le taiibourg du Temple; il remit à Roguin le bon de Pillerault sur la Banque, donna sans reçu les vingt mille francs d'effets de son portefeuille el les cent quarante mille francs de billets à l'ordre de Claparon.

— Je n'ai point de reçu à vous donner, dit Claparon, vohs agissez de votre coté chez monsieur Roguin comme nous du notre. Nos vendeurs recevront chez lui leur prix en argent, je ne m'engage pas à autre chose qu'à nous faire trouver lecomplémenl de votre part avec vos cent quarante mille francs d'effets.

— C'est juste, dii Pillerault.

— Eh! bien, messieurs, rappelons les daines, car il fait froid sans elles, dit Claparon en regardant Roguin comme pour savoir si la plaisanterie n'était pas trop forte.

—Mesdames! Oh! mademoiselle esl sans doute votre de-

. Ile, dil Claparon en se tenant droit et regardant Birot-

ih! bien, vous n'êtes pas maladroit ; aucune des roses

us avez distillées ne peut lui être comparée, et peut-

DE BALZAC

Sire est-ce parce que vous avez distillé des roses que...

— Ma foi, dit Boguin en interrompant, j'avoue ma faim.

— Eh! bien, dînons, dit Birotteau.

— Nous allons dîner par-devant notaire, dit Claparon en se rengorgeant.

— Vous faites beaucoup d'affaires? ditPilleraulten se méfiant à table auprès de Claparon avec intention.

— Excessivement, par grosses, répondit le banquier; mais elles sont lourdes, épineuses, il y a les canaux. Oh ! les canaux! Vous ne vous figurez pas combien les canaux nous occupent! et cela se comprend. Le. gouvernement veut des ca naux. Le canal est un besoin qui se fait généralement sentir dans les départemens et qui concerne tous les commerces, vous savez! Les fleuves, a dit Pascal, sont des chemins qui marchent. Il faut donc des marchés. Les marchés dépendent de la terrasse, car il y a d'effroyables terrassemens, le terrassement regarde la classe pauvre, de là les emprunts qui en définitive sont rendus aux pauvres ! Voltaire a dit: Canaux, canards, canaille! Mais le gouvernement a ses ingénieurs qui l'éclaireut ; il est difficile de le mettre dedans, à moins de s'entendre avec eux, car la Chambre!... Oh! monsieur, la Chambre nous donne un mal ! elle ne veut pas comprendre la question politique cachée sous la question financière. Il y a mauvaise foi de part et d'autre. Croirez-vous une eliose? Les Relier, eh! bien, François Relier est un orateur, il attaque le gouvernement à propos de fonds, à propos de canaux. Rentré chez lui, mon gaillard nous trouve avec nos propositions, elles sont favorables, il faut s'arranger avec ce gouvernement ditOj tout à l'heure insolemment attaqué. L'intérêt de l'orateur et celui du banquier se choquent, nous sommes entre deux feux! Vous comprenez maintenant comment les affaires deviennent épineuses, il faut satisfaire tant de monde : Tes commis, les chambres, les antichambres, les ministres...

— Les ministres?... dit Pillerault qui voulait absolument pénétrer ce co-associé.

— Oui, monsieur, les ministres.

— Eh ! bien, les journaux ont donc raison, dit Pillerault.

— Voilà mon oncle dans la politique, dit Birotteau, monsieur Claparon lui fait bouillir du lait

— Encore des satanés farceurs, dit Claparon, que ces journaux. Monsieur, les journaux nous embrouillent tout : ils nous servent bien quelquefois, mais ils me font passer de cruelles nuits; j'aimerais mieux les passer autrement; enfin j'ai les yeux perdus à force de lire et de calculer.

— Revenons aux ministres, dit Pillerault espérant des révélations.

— Les minisires ont des exigences purement gouvernementales. Mais qu'est-ce que je mange là, de l'ambroisie? dit Claparon en s'interrompant.Voilà de ces sauces qu'on ne mange que dans les maisons bourgeoises, jamais les gargotiers...

A ce mol, les fleurs du bonnet de madame Ragon sautèrent comme des béliers. Claparon comprit que le mot était ignobleet voulut se rattraper.

— Dans la haute Banque, dit-il, on appelle gargotiers les chefs de cabarets élégans, \ éry, les Frères Provençaux. Eh! Lien, ni ces infâmes gargotiers ni nos savans cuisiniers ne nous donnent de sauces moelleuses; les uns l'ont de l'eau claire acidulée par le citron, les autres font de la chimie.

l.e dîner s; passa tout entier en attaques de Pillerault qui cherchait è. sender cet homme et qui ne rencontrait que le vide, il le i ii arda comme un homme dangereux.

— Tout va bien, dil Roguin à l'oreille de Charles Claparon.

— Ah! je m déshabillerai sans doute ce soir, répondit Claparon qui étouffait.

— Monsieur, hii dil Birotteau, si nous sommes obligés de faire de la salle à manger le salon, c'est que nous réunissons dans dix-huit jours quelques amis autant pour célébrer la délivrance du territoire

— Lien, moi is aussi l'homme du gouvernement. J'appartiens, par mes opinions, au statu quo du grand homme inéesdela maison d'Autriche, un Fameux gaillard! Conserve*»' pour acquérir, et surtout acquérir pour conserver.... Voilà le fond dénies opinions, qui Oui "hohneur i du prince de Mcttcniich,

— Que pour fêter ma promotion dans l'ordre de la Légicnd'Honneur, reprit César.

— Mais, oui, je sais. Qui donc m'a parlé de cela? les Relier ou Nucingen?

in, surpris de tant d'aplomb, fit un geste admiratif.

— Eh ! non, c'est à la Chambre.

— A la Chambre, par monsieur de La Billardlère? demanda César.

— Précisément.

— Il est charmant, dit César à son oncle.

— Il lâche des phrases, des phrases, dit Pillerault, des phrases où l'on se noie.

— Peut-être me suis-je rendu digne de cette faveur.... reprit Birotteau.

— Par vos travaux en parfumerie, les Bourbons savent récompenser tous les mérites. Ah ! tenons-nous-en à ces généreux princes légitimes, à qui nous allons devoir des prospérités inouïes... Car, croyez-le bien, la Restauration sent qu'elle doit jouter avec l'Empire ; elle fera des conquêtes en pleine paix. Oui, vous venez des conquêtes !...

— Monsieur nous fera sans doute l'honneur d'assister â notre bal ? dit madame César.

— Pour passer une soirée avec vous, madame, je manquerais à gagner des millions.

— Il est décidément bien bavard, dit César à son oncle.

Tandis que la gloire de la parfumerie, à son déclin, allait jeter ses derniers feux, un astre se levait faiblement à l'horizon commercial. Le petit Popinot posait à cette heure même les fondemens de sa "fortune, rue des Cinq-Diamans. La rue des Cinq-Diamans , petite rue étroite où les voilures chargées passent à grand'peine, donne rue des Lombards d'un bout, et de l'autre rue Aubry-le-Boucher, en face la rue Quincampoix, rue illustre du vieux Paris où l'histoire de France en a tant illustré. Malgré ce désavantage, la réunion des marchands de drogueries rend cette rue favorable, et, sous ce rapport, Popinot n'avait pas mal choisi. La maison, la seconde du côté de la rue des Lombards, était si sombre que, par certaines journées, il y fallait de '.a lumière en plein jour. Le débutant avait pris possession, la veille au soir, des lieux les plus noirs et les plus dégoùtans. Son prédécesseur, marchand démêlasse et de sucre brut, avait laissé les stigmates de son commerce sur les murs, dans la cour et dans les magasins. Figurez-vous une grande et spacii use boutique à grosses portes ferrées, peintes en vert-

. a longues bandes de fer apparentes, ornées de clous dont les lêtes ressemblaient à des champignons, garnie de grilles tri illissées en til de fer renflées par en bas comme celles des anciens boulangers, enfin dallée en grandes pi blai is, la plupart cassées, les mure jaunes et nus comme ceux d'un corps-de-garde. Après venaient une arrière-boutique et une cuisine, éclairées sur la cour ; enfin, un second magasin en retour qui jadis devait avoir été une écurie. On montait, par un escalier intérieur pratiqué dans Parrière-boutique, à deux chambres éclairées sur la nie, où Popinot comptait mettre sa caisse, son cabinet et ses livres. Au-dessus des nia- ■ aient trois chambres étroites adossées au mur mitoyen, ayant vue sur la cour, et où il se proposail de -: rer. Trois chambres délabrées, qui n'avaient d'autre aspect que celui de la cour il ■ tire entourée de murail-

les, où l'humidité, par le temps le plus sec. leur donnait l'air d'être fraîchetaenl badigeonnées; nue cour, entre les pa laquelle il se trouvait une crasse noire et puante laiss

mêlasses et des suce- bruis. I ne seule

chambres avait une chemin., sans papier et

s en carreaux. Depuis le malin. Gaudissarl el not, ailles par un ouvrier colleur que le commis-voyi avait déniche, tendaient eux-mêmes un papier à quinze s>.u< dans cette horrible chambre, peinte à la colle par l'ouvrier. collégien à couchette de bois rouge, une ma une commode antique, une lable, deux l'ai; et six chaises, donnes par le juge Popinot a son neveu, ci m posai?: b ment. Gaudissarl avait mis sur la chemi

néj . ..umoau garni d'une méchante giace, acheice d'occasion.

Vers I il heures du soir, assis devant la chemu

CESAR BIROTTEAU

brillait une falourde allumée, les deux amis allaient entamer le reste de leur déjeuner.

— Arrière le gigot froid ! ceci ne convient pas à une pendaison de erémaillière, cria Gaudissart.

— Mais, dit Popinot en montrant l'unique pièce de vingt francs qu'il gardait pour payer le prospectus, je...

— Je... dit Gaudissart en se mettant une pièce de quarante francs sur l'œil.

Un coup de marteau retentit alors dans la cour naturellement solitaire et sonore du dimanche, jour où les industriels se dissipent et abandonnent leurs laboratoires.

— Voilà le fidèle de la rue de la Poterie. Moi, reprit l'illustre Gaudissart, j'ai! et non pas je!

En effet, un garçon suivi de deux marmitons apporta dans trois mannes un diner orné de six bouteilles de vin choisies avec discernement.

— Mais comment ferons-nous pour manger tant de choses? dit Popinot.

— Et l'homme de lettres, s'écria Gaudissart. Finot connaît les pompes et les vanités, il va venir, enfant naïf! muni d'un prospectus ébouriffant. Le mot est joli, hein ? Les prospectus ont toujours soif. Il faut arroser les graines si l'on veut des fleurs. Allez, esclaves, dit-il aux marmitons en se drapant, voilà de l'or.

Il leur donna dix sous par un geste digne de Napoléon, son idole.

— Merci, monsieur Gaudissart, répondirent les marmitons plus heureux de la plaisanterie que de l'argent.

— Toi, men fils, dit-il au garçon qui restait pour servir, il est une portière, elle gît dans les profondeurs d'un antre où parfois elle cuisine, comme jadis Nausicaa faisait la lessive, par pur délassement; rends-toi près d'elle, implore sa candeur, intéresse-la, jeune homme, à la chaleur de ces plats ; dis-lui qu'elle sera bénie, et surtout respectée, très-respectée par.Félix Gaudissart, fils de Jean-François Gaudissart, petitlils des Gaudissart, vils prolétaires fort anciens, ses aïeux. Marche et fais que tout soit bon, sinon je te flanque un Ut majeur dans ton Luc !

TJn autre coup de marteau retentit.

— Yoilà le spirituel Andoche, dit Gaudissart.

Un gros garçon assez joufflu, de taille moyenne et qui, des pieds à la tête, ressemblait au fils d'un chapelier, à traits ronds où la finesse était ensevelie sous un air gourmé, se montra soudain. Sa figure, attristée comme celle d'un homme ennuyé de misère, prit une expression d'hilarité quand il vit la table mise et les bouteilles à coiffes significatives. Au cri de Gaudissart, son pâle œil bleu pétilla, sa grosse tête creusée par sa figure kalmouque alla de droite à gauche, et il salua Popinot d'une manière étrange, sans servilité ni respect , comme un homme qui ne se sent pas à sa place et ne fait aucune concession. Il commençait alors à reconnaître en luimême qu'il ne possédait aucun talent littéraire; il pensait à rester dans la littérature en exploiteur, à y monter sur l'épaule des gens spirituels, à y faire des affaires au lieu d'y faire des œuvres mal payées. En ce moment , après avoir épuisé l'humilité des démarches et l'humiliation des tentatives, il allait, comme les gens de haute portée financière, se retourner et devenir impertinent par parti pris ; mais il lui fallait une première mise de fonds, Gaudissart la lui avait montrée à toucher dans la mise en scène de l'huile Popinot.

— Vous traiterez pour son compte avec les journaux, mais ne le rouez pas , autrement nous aurions un duel à mort ; donnez-lui-en pour son argent !

Popinot regarda fauteur d'un air inquiet. Les gens vraiment commerciaux considèrent un auteur avec un sentiment où il entre de la terreur, de la compassion et de la curiosité. Quoique Popinot eût été bien élevé, les habitudes de ses parens, leurs idées, les soins bètilians d'une boutique et d'une caisse avaient modifié son intelligence en la pliant aux us et coutumes de sa profession, phénomène que l'on peut observer en remarquant les métamorphoses subies à dix ans de distance par cent camarades sortis à peu près semblables du collège ou de la pension. Andoche accepta ce saisissement comme une profonde admiration.

— Eh ! bien, avant de diner, coulons à fond le prospectus, nous pourrons boire sans arrière-pensée, dit Gaudissart. Après le diner, on lit mal. La langue aussi digère.

— Monsieur, dit Popinot, un prospectus est souvent toute une fortune.

— Et pour les roturiers comme moi, dit Andoche, la fortune n'est qu'un prospectus.

— Ah! très-joli! dit Gaudissart. Ce farceur d' Andoche a de l'esprit comme les quarante.

— Comme cent, dit Popinot stupéfait de cette idée. L'impatient Gaudissart prit le manuscrit et lut à haute

voix et avec emphase : Huile Céph alique !

— J'aimerais mieux Huile Césarienne, dit Popinot.

— Mon ami, dit Gaudissart, tu ne connais pas les gens de province : il y a une opération chirurgicale qui porte ce nomlà, et ils sont si bêtes qu'ils croiraient ton huile propre à faciliter les accouchemens ; de là pour les ramener aux cheveux, il y aurait trop de tirage.

— Sans vouloir défendre mon mot, dit l'auteur, je vous ferai observer que Huile Céphalique veut dire huile pour la tête, et résume vos idées.

— Voyons? dit Popinot impatient.

Voici le prospectus tel que le commerce le reçoit par milliers encore aujourd'hui. [Autre pièce justificative.)

inrbnïllc i>'<Or a l'(Êr|)x>sitioii ï>c 1824

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*SUa

mZU3T3W3 d'invention et de perfectionnement.

Nul cosmétique ne peut faire croître les cheveux , de même que nulle préparation chimique ne les teint sans danger pour le siège de l'intelligence. La science a déclaré récemment que les cheveux étaient une substance morte, et que nul agent ne peut les empêcher de tomber ni de blanchir. Pour prévenir la Xèrasie et la Calvitie, il suffit de préserver le bulbe d'où ils sortent de toute influence extérieure atmosphérique, et de maintenir à la tête la chaleur qui lui est propre. L'huile céphalique., basée sur ces principes établis par l'Académie des sciences, produit cet important résultat, auquel se tenaient les anciens, les Romains , les Grecs et les nations du Nord auxquelles la chevelure était précieuse. Des recherches savantes ont démontré que les nobles, qui se distinguaient autre/ois à la longueur de leurs cheveux, n'employaient pas d'autre moyen ; seulement leur procédé, habilement retrouvé par A. Popinot, inventeur de l'huile CÉPHALIQUE, avait été perdu.

Conserver au lieu de chercher à provoquer une stimulation impossible ou nuisible sur le derme qui contient les bulbes, telle est donc la destination de l'huile céphalique. En effet, cette huile, qui s'opposeà l'exfolialion des pellicules, qui exhale une odeur suave, et qui, par les substances dont elle est composée, dans lesquelles entre comme principal élément l'essence de noisette , empêche toute action de l'air extérieur sur les tries, prévient ainsi les vhumes, k coryza, et toutes les affections douloureuses de l'encéphale en lui laissant sa température intérieure. De cette manière, 1rs bu/lies qui contiennent les liqueurs génératrices des cheveux ne sont jamais saisies ni }>ar le froid, ni par le chaud, (Extrait de la Comédie humaine-) | 5

La, chevelure, ee produit magnifique, « laquelle hommes et femmes attachent tant de prix, conserve alors, jusque (/eus l'âge avancé de la personne qui se sert de iin ii.e cei»ii\- UQUEj ce brillant, cette finesse, ce lustre qui rendent si charmantes 1rs têtes des enfans.

L\ manière m: s'i:x servir est jointe à chaque flacon et lui sert d'enveloppe.

MANIÈRE DE SE SERVIR DE L'iICTLE CÉPIIALIQI E.

// est tout àfait inutile d'oindre lès cheveux ; ce n't U /■■ seulement un préjugé ridicule , mais encore une habitude gênante, en ce sens une le cosmétique laisse partout sa huée.

Il suffit tues les matins de tremper taie petite éponge fine dans l'huile, de se fini re écarter les ehireu.c arec le peigne,

d'imbiber les cheveux a leur racine de raie en raie, de manière a ce que la peau reçoive une légère couche, après avoir préalablement nettoyé la tête orée la brosse et le peigne.

Celle huile se rend par jlacon , portant la signature de

l'inventeur pour empêcher toute contrefaçon, cl duprix de trois francs, chez A. POPINOT, rue des Cinq-Diamans,

quartier des Lombards, à Paris.

On est prié d'écrire franco.

Nota, La maison A. Popinot tient également les huiles de la droguerie, comme néroli , huile d'aspic, huile d'amande douce, huile de cacao, liuile décalé, de ricin el autres.

— Mon cher ami, dit l'illustre Gaudissart à Finot, c'est parfaitement écrit. Saquerlotte, comme nous abordons la haute science! nous ne tortillons pas, nous allons droit au fait. Ali ! je vous fais mes sincères complimens, voilà de la littérature utile.

— Le beau prospectus! dit Popinot enthousiasmé.

— Un prospectus dont le premier mot tue Macassar, dit Gaudissart en se levant d'un air magistral pour prononcer les paroles suivantes qu'il scanda par îles gestes parlementaires: On — ne — fait — pas — pousser les cheveux! On — ne les — teint pas — sans danger! Ah! ah! lu est le succès. La science moderne est d'accord avec les habitudes des anciens. On peut s'entendre avec les vieux et avec les jeunes. Vous avez affaire à un vieillard: «Ah! ah! monsieur, les anciens, les Grecs, les Romains avaient raison et ne sont pas aussi bètes qu'on veut le faire croire! » Vous traitez avec un jeune homme : « Mon cher garçon, encore une découverte due aux progrès des lumières, nous progressons. Que ne doit-on pas attendre de la vapeur, des télégraphes et autres! Cette huile est le résultat d'un rapport de monsieur Vauquelin! «Si nous imprimions un passage du mémoirede monsieur Vauquelin à l'Académie des sciences, confirmant nos assertions, hein! Fameux! Allons, Finot, à table! Chiquons les légumes ! Sablons le Champagne au succès de noire jeune ami !

— J'ai pensé, dit l'auteur modestement, que l'époque du prospectus léger et badin élail passée; nous entrons dans la période de la science, il faut un air doctoral, un ton d'autorité pour s'imposer au public.

— Nous chaufferons celle huile-là, les pieds me démangent el la langue aussi. J'ai les commissions de tous ceux qui font dans les cheveux, aucun ne donne plus de trente pour cent ; il faut lâcher quarantépour cent de remise, je réponds de cent mille bouteilles en six mois. J'attaquerai les pharmaciens, les épiciers, les coiffeurs! el en leur donnant quarante pour cent, Ions enfarineroni leur publie.

Les trois jeunes gens mangeaient comme des lions, buvaient connue des Suisses, et se grisaient du futur SUCCÔS de l' Huile céphalique

— Celte huile porte à la tète, dit Finot en souriant. Gaudissart épuisa les différentes séries de calembours

sur les mois huile, cheveux, tête, etc. Au milieu des rires homériqui , des trois ami : malgré les i

de bonheur réi iproq i i de martea i re

! l'ut entendu.

— C'est mon oncle ! Il est capable de venir me voir, s'écria Popinot.

— Un oncle? dit Finot, et nous n'avons pas de verre!

— L'oncle de mon ami Popinot est un juge d'instruction, dit Gaudissart à Finot, il ne s'agit pas de le mystifier, il m'a sauvé la vie. Ah ! quand on s'est trouvé dans la passe où j'étais, en face del'éehal'aud, où : « Kouick, et adieu les cheveux' i. lit-il en imitant 1'eHctdu fatal couteau parun geste, on se souvient du vertueux magistrat à qui on doit d'avoir conservé la rigole par où passe le vin de Champagne! On s'en souvient ivre-mort. Vous ne savez pas, Finot, si vous n'aurez pas besoin de monsieur Popinot. Saquerlotte ! il faut des saluts, et des six à la livre encore.

Le vertueux juge d'instruction demandait en effet son neveu à la portière. En reconnaissant la voix, Anselme descendit un chandelier à la main pour éclairer.

— Je vous salue, messieurs, dit le magistrat.

L'Illustre Gaudissart s'inclina profondément. Finot examina le juge d'un œil ivre, et le trouva passablement ganache.

— Il n'y a pas de luxe, dit gravement le juge en regardant la chambre; mais, mon enfant, pour être quelque chose de grand, il faut savoir commencer par n'être rien.

— Quel homme profond, dit Gaudissart à Finot.

— Une pensée d'article, dit le journaliste.

— Ah ! vous voilà, monsieur, dit le juge en reconnaissant le commis-voyageur. Et que faites-vous ici?

— Monsieur, je veux contribuer de tous mes petits moyens à la fortune de votre cher neveu. Nous venons de méditer sur le prospectus de son huile, et vous vivez en monsieur l'auteur de ce prospectus, qui nous parait un des plus beaux morceaux de cette littérature de perruques. Le juge regarda Finot. — Monsieur, dit Gaudissart, est monsieur Andoche Finot, un des jeunes hommes les plus distingués de la littérature, qui fait dans les journaux du gouverne» ment la haute politique et les petits théâtres, un ministre en chemin d'être auteur.

Finot tirait Gaudissart par le pan de sa redingote.

— Bien, mes enfans, dit le juge à qui ces paroles expliquèrent l'aspect de la table où se voyaient les restes d'un régal bien excusable.— Mon ami, dit le juge à Popinot, habille-toi, nous irons ce soir chez monsieur Birotteau à qui je dois une visite. Vous signerez votre acte de société, que j'ai soigneusement examiné. Comme vous aurez la fabrique de votre huile dans les terrains du faubourg du Temple, je pense qu'il doit te faire bail de l'atelier, il peut avoir des représentons, les choses bien en règle évitent des discussions. Ces murs me paraissent humilies, Anselme, élève des nattes de paille à l'endroit de ton lit.

— Permettez, monsieur le juge d'instruction, dit Gaudissart avec la patelinerie d'un courtisan, nous avons collé nous-mêmes les papiers aujourd'hui, et... ils... ne sont pas... secs...

— De l'économie! bien, dit le juge.

— Ecoutez, dit Gaudissart à l'oreille de Finot. mon ami Popinot est un jeune homme vertueux, il va chez son oncle, allons achever la soirée chez nos cousines...

Le journaliste montra la doublure de la poche de son gilet. Popinot qui vit le geste, glissa vingt francs à l'auteur de son prospectus. Le juge avait un Bticre au bout de la rue, il emmena son neveu chez Birotteau. Pillerauil. monsieur et madame Ragon, Roguin faisaient un boslon, et Gesariue brodait un fichu, quand le juge Popinot et Anselme se montrèrent. Roguin, le vis-à-vis de madame Ragon, auprès de laquelle se tenait Gesariue, remarqua le plaisir de la jeune tille quand elle vit entrer Anselme; el par un signe il la montra rouge comme une grenade à son premier clerc.

— G.e sera il ' la journée aux actes? dit le parfument

quand après les salutations le juge lui eut dit le motif do sa visiie.

César, Anselme el le juge allèrent au second, dans la ehambre .provisoire du parfumeur, disenter le bail et l'acte de société dressé par le magistrat, l e bail fui consenti pour dix-huit années afin de le faire concorder à celui de la rue

CESAR BIROTTEÀU.

des Cinq Diainans, circonstance minime en apparence, mais qui plus tard servit les intérêts de Birolteau. Quand César et le juge revinrent à l'entresol, le magistrat, étonné du bouleversement général et de la présence des ouvriers chez un homme aussi religieux que le parfumeur, en demanda la cause, et le parfumeur l'attendait là.

— Quoique vous ne soyez pas mondain, monsieur, vous ne trouverez pas mauvais que nous célébrions la délivrance du territoire. Ce n'est pas tout. Si je réunis quelques amis, c'est aussi pour fêter ma promotion dans l'ordre de laLcgion-d'Honneur.

— Ah ! lit le juge qui n'était point décoré.

— Peut-être me suis-je rendu digne de celte insigne et royale faveur en siégeant au tribunal... Oh! consulaire. Et en combattant pour les Bourbons sur les marches...

— Oui, dit le juge.

— De Saiiit-Roch, au treize vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon.

— Volontiers, dit le juge. Si ma femme n'est pas souffrante, je l'amènerai.

— Xandrot, dit Roguin sur le pas de la porte à son clerc. lie pense en aucune manière à épouser Césanne, et dans six semaines tu verras que je t'ai donné un bon conseil.

— Pourquoi? dit Crollat.

— Birolteau, mon cher, va dépenser cent mille francs pour son bal, il engage sa fortune dans cette affaire des terrains malgré mes conseils. Dans six semaines ces gens-là n'auront pas de pain. Épouse mademoiselle Lounlois, la fiile du peintre en bêlimens, ellea trois cent mille francs de dot, je t'ai ménagé ce pis-aller! Si tu me comptes seulement cent mille frai. es en achetant ma charge, m peux l'avoir demain.

Les magnificences du bal que préparai! le parfumeur, annoncées par les journaux à l'Europe, étaient bien autrement annoncées dans le commerce par les rumeurs auxquelles donnaient lieu les travaux de jour et de nuit, [ci l'on disait que César avait loué trois maisons, là il faisait doi , salons, plus loin le repas devait offrir des plats inventés pour ia circonstance ; par là, les négocians, disait-on, n'y seraient pas invités, la fête était donnée pour les gensdu gouvernement; par ici le parfumeur était sévèrement blâmé de suu ambition et l'on se moquait de ses prétentions politiques, on niait sa blessure! Le bal engendrait plus d'une intrigue dans le deuxième arrondissement; les amis étaient tranquilles, mais les exigences des simples connais étaient énormes. Toute faveur amène des courtisans. 11 y eut bon nombre de gens à qui leur invitation coûta plus d'une démarche. Lis Birolteau furent effrayés par le nombre des amis qu'ils ne connaissaient point. Cet empressement effrayait madame Birolteau, son air devenait tous les joins de plus en plus sombre à l'approche de cette solennité. D'abord, elle avouait à César qu'elle ne saurait jamais quelle contenance tenir, elle s'épouvantait des innombrables détails d'une pareille fête: où trouver l'argenterie, la verrerie, les rafraichissemens , la vaisselle, le service? Et qui donc surveillerait tout? Elle priait Birotleau de se mettre à la les appartenions et de ne laisser entrer que les inville avait entendu raconter d'étran i gens qui venaient à ('.es bals bourgeois en se réclamant é'amis qu'ils ne pouvaient nommer Quand dix jours auparavant, Braschon, Grindot, Lourdois et Chaffaroux, l'entrepreneur en bâtiment, eurent, affirmé que l'appartement serait trie fameux dimanche du dix-sept décembre, il y eut

e le soir, après dîner, dans le m ■ilon de l'entresol , entre César , sa femme et sa Ollé, pour composer la liste di s invités et faire les invitations, que le matin un imprimeur avait envoyées imprimées en belle an-' glaise, sur papier rose, et suivant la formule du code de la civilité puérile et honnête.

— Ah! ça n'oublions personne, dit Birotteau.

— Si nous oublions quelqu'un, dit Constance, il ne s'oubliera pas. Madame Derville, qui ne nous avait jamais l'ail de visite, est débarquée hier au soir en quatre bateaux,

— Elle était bien joKe,ditCésarine, elle ma plu.

— Cependant avant son mariage elle était encore moins

que moi, dit Constance, elle travaillait en linge, rue Montmartre, elle a fait des chemises à tonpève.

— Lh! bien, commençons la liste, dit Birotteau, par les gens les plus huppés. Écris, Césarine : Monsieur le duc et madame la dm liesse del.enoneourt...

— Mon Dieu! César, dit Constance, n'envoie donc pas une seule invitation aux personnes que tu ne connais qu'en qualité de fournisseur. Iras-tu inviter la princesse de Blamont- Chauvry, encore plus parente à feu ta marraine, la marquise d'I xeiies, que le due de l.enoncourt? Inviterais-tu les deux messieurs de Vandeuesse. monsieur de Marsay, monsieur de Uunquerolles , monsieur d'Aiglemont, enliu tes pratiques? Tu es fou, les grandeurs te tournent la tête.

— Oui, mais monsieur le comte de Fontaine et sa famille. Hein ! celui-là venait sous son nom de Guvmv.i venues, avec le Gars, qui était monsieur le marquis de Moniauran, e» monsieur de La Billardière, qui s'appelait 1.1: N -\xt\is, à la Reine des Roses, avant la grande affaire du treize vendémiaire. C'était alors des poignées de main ! Mon cher Birolteau, du courage! faites -wons tuer comme nous pour la bonnec ause! Nous sommes d'anciens camarades de conspirations.

— Mets-le, dit Constance. Si monsieur de La Billardière et son fils viennent, il faut qu'ils trouvent à qui parler.

— Écris, Césanne, dit Birotteau.— Primo, monsieur le préfet de la Seine : il viendra ou ne viendra pas, mais il conitnandeie corps municipal :« tout seigneur tout honneur! — Monsieur de La Billardière et son (ils, Maire. Mets le chiffre îles invités au bout. — Mon collègue monsieur Granet, l'adjoint, et sa femme. Elle est bien laide, mais c'est égal, on ne peut pas s'en dispeus, r!— le -ieur Corel, l'orfèvre, colonel de la garde nationale, sa femme et ses deux filles. Voilà ce que je nomme tes autorités. Viennent les gros bonnets 1 — Monsieurle comte et madame la comtesse de Fontaine, et leur fille ruadei

— Une impertinent! i de mabontiquèponr lui parler à la portière 3e sa vu iture, quel que soit le temps, dit madame César. Sicile vient, ce sera pour se moquer de nous.

— Alors elle viendra peut-êde, dit César qui voulait absolument du monde. Continue , Césarine.— Monsieur le comte et madame la comtesse de Grandville, mon propriétaire, la plus

acabochedela Cour royale, selon Derviiïe. — H monsieur de La Billardière méfait recevoir chevalier demain par M. le comte de Lacépède lui-même. 11 est convenable que, je coule une invitation pour ! al et dînerau Grand-Chancelier. —Monsieur Yauquelin. Mets bal et dîner, Césarine. Et, pour ne pas les oublier, tous les Chiffreville et les Protez. — Monsieur et madari , m Tribunal de la Seine. — Monsieur et madame Thirion, huissier du cabinet du roi, les amis des Bagou, et leur fille qui va, dit-on, épouser l'un des lils du premier lit de monsieur Caïuusot.

— César, n'oublie pas le petit Horace Bianchon , le neveu de monsieur Popinot et cousin d'Anselme, dit Constance.

— Ah bouiche ! Césarine a bien mis un quatre au bout des Popinot. — Monsieur cl madame Rabourdin , le chefdebureaude monsieur de La Billardièn hin, du même ministère, sa femme et leur lils, les commanditaires des Matifat.et monsieur, madame et mademoiselle Matifat, puisque nous y s es.

— Les Matifat, di irit fait des démarches pour monsieur et madame Collevillej monsieur et madame Thuilier, leurs ami i illard.

tr.— Notre agent de change, monsieur et niadan

— Ce sera la plus belle du bal, celle-là! dit Césarine; elle

us i(ue toute autre.

— Derville et sa femme.

Ml el madame Coquclin, les S

seins de mon oncle Pillerault, dit Constance. Itscompti bien en être que la pauvre petite femme fait faire par ma coule bal : pardessous de satin blanc,

>: ;e en fleurs dechicorée. Encore un peu,-

elle aurait pris une robe lamée comme pour aller a la cour. Si

DE BALZAC

nous manquions à cela, nous aurions en eux des ennemis acharnés.

— Mets, Césarine: nous devons honorer le commerce, nous en sommes. — Monsieur et madame Roguin.

— Maman, madame Roguin mettra sa rivière, tous ses diamans et sa robe de Malines.

— Monsieur et madame Lebas, dit César Puis monsieur le président du Tribunal de Commerce, sa femme et ses deux filles. Je. les oubliais dans les autorités. — Monsieur et madame Lourdoiset leur fille.— Monsieur Claparon, banquier, monsieur du Tillet, monsieur Grindot, monsieur Molineux, Pilleraultetson propriétaire, monsieur et madame Camusot^les riches marchands de soie, avec tous leurs enfans, celui de l'Ecole Polytechnique et l'avocat.

— Il va être nommé juge à eause de son mariage avec mademoiselle Chérion, maisen province... dit Césarine.

— Monsieur Cardot, le beau- père de Camusot, et tous les enfans Cardot. — Tiens ! et les Guillaume, rue du Colombier, le beau-père de Lebas, deux vieilles gens qui feront tapisserie;— Alexandre Crottat,— Célestin...

— Papa, n'oubliez pas monsieur Andoche Finot et monsieur Gaudissart, deux jeunes gens qui sont très-utiles ù monsieur Anselme.

— Gaudissart? il a été pris de justice. Mais c'est égal; il part dans quelques jours et va voyager pour notre huile, mets ! Quant au sieur Andoche Finoi, que nous est-il?-

— Monsieur Anselme dit qu'il deviendra un personnage, il a de l'esprit comme Voltaire.

— Un auteur? tous athées.

— Mettez-le, papa : il n'y a pas déjà tant de danseurs. D'ailleurs le beau prospectus de votre huile est de lui.

— Il croit à notre huile, dit César, mets-le, chère enfant.

— Je mets aussi mes protégés, dit Césarine.

— Mets monsieur Mitral, mon huissier; monsieur Haudry, notre médecin, pour la forme, il ne viendra pas.

— Il viendra faire sa partie, dit Césarine.

— Ha! ça, j'espère, César, que tu inviteras au dîner monsieur l'abbé Loraux?

— Je lui ai déjù écrit, dit César.

— Oh ! n'oublions pas la belle-sœur de Lebas, madame Augustine de Sommervieux, dit Césarine. Pauvre petite femme I elle est bien souffrante, elle se meurt de chagrin, nous a dit Lebas.

— Voilà ce que c'est que d'épouser des artistes, s'écria le parfumeur. Regarde donc ta mère qui s'endort, dit-il tout bas à sa fille. Là, là, bien le bonsoir, madame César.

— Hé! bien, dit César à Césarine, et la robe de ta mère?

— Oui, papa, tout sera prêt. Maman croit n'avoir qu'une robe de crêpe de Chine, comme la mienne ; la couturière est sùredene pas avoir besoin de l'essayer.

— Combien de personnes ? dit César à haute voix en voyant sa femme rouvrir ses paupières.

— Cent neuf avec les commis, dit Césarine.

— Où mettrons-nous tout ce monde-là? dit madame Birotteau. Mais enfin, après ce dimanche-là, reprit-elle naïvement, il y aura un lundi.

Rien ne peut se faire simplement chez les gens qui montent d'un étage social à un autre. M madame Birotteau, ni César, ni personne ne pouvait s'introduire sans aucun prétexte au premier étage. César avait promis à Raguet, son garçon de magasin, un habillement neuf pour le jour du bal, s'il faisait bonne garde et s'il exécutait bien sa consigne. Birotteau, comme l'empereur Napoléon à Compiègne luis de la restaurai ion du château pour son mariage avec Marie-Louise d'Autriche, voulait nerien voir partiellement, il voulaitjouir^e la surprise. Ces deux anciens adversaires se rencontrèrent encore une fois, à leur insu, non sur un champ de bataille, mais sur le terrain de la vanité bourgeoise. Monsieur Grindot devait donc prendre César par la main, et lui montrer l'appartement, comme un cicérone montre une galerie à un curieux. Chacun dans la maison avait d'ailleurs inventé sasttrprise. Césarine, la (hère enfant, avait employé tout son petit trésor, cent louis, à acheter des livres à son père. Monsieur Grindot lui avait un matin confié qu'il y aurait deux corps de bibliothè-

que dans la chambre de son père, laquelle formait cabinet, une surprise d'architecte. Césarine avait jeté toutes ses économies déjeune fille dans le comptoir d'un libraire, pour offrir à son père : Bossuet, Racine , Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Montesquieu, Molière, Buffon, Fénclon, Delille, Bernardin de Saint-Pierre, La Fontaine, Corneille, Pascal, La Harpe, enfin cette bibliothèque vulgaire qui se trouve partout et que son père ne lirait jamais. Il devait y avoir un terrible mémoire de reliure. L'inexact et célèbre relieur Thouvenin, un artiste, avait promis de livrer les volumes le seize à midi. Gésarine avait confié son embarras à son oncle Pillerault, et l'oncle s'était chargé du mémoire. La surprisede César à sa femme était une robe de velours cerise garnie de dentelles, dont il venait de parler à sa fille, sa complice. La surprise de madame Birotteau pour le nouveau chevalier consistait en une paire de boucles d'or et un solitaire en épingle. Enfin il y avait pour toute la famille la surprisede l'appartement, laquelledevait être suiviedans la quinzaine delà grande surprise des mémoires à payer.

César pesa mûrement quelles invitations devaient être faites en personne et quelles portées par Raguet, le soir. Il prit un fiacre, y mil sa femme enlaidie d'un chapeau à plumes et du dernier châle donné, le cachemire qu'elle avait désiré pendant quinze ans. Les parfumeurs en grande tenue s'acquittèrent de vingt-deux visites dans une matinée.

César avait fait grâce à sa femme des difficultés que présentait au logis la confection bourgeoise des différens comestibles exigés par la splendeur de la fête. Dn traité diplomatique avait eu lieu entre l'illustre Chevet et Birotteau. Chevet fournissait une superbe argenterie, qui rapporte autant qu'une terre par sa location ; il fournissait le dîner, les vins, les gens de service commandés par un maître-d'hôtel d'aspect convenable, tous responsables de leurs faits et gestes. Chevet demandait la cuisine et la salle à manger de l'entresol pour y établir son quartier-général, il devait ne pas désemparer pour servir un diner de vingt personnes à six heures, et à une heure du matin un magnifique ambigu. Birotteau s'était entendu avec le café de Foy pour les glaces frappées en fruit, servies sur de jolies tasses, cuillers en vermeil, plateaux d'argent. Tanrade, autre illustration, fournissait des rafraîchissemens.

— Sois tranquille, dit César à sa femme en la voyant un peu trop inquiète l'avant-veille, Chevet, Tanrade et le café de Foy occuperont l'entresol, Virginie gardera le second, la boutique sera bien fermée. Nous n'aurons plus qu'à nous carrer au premier.

Le seize à deux heures, monsieur de La Billardière. vint prendre César pour le mener à la Chancellerie de la Légiond'Honneur, où il devait être reçu chevalier par monsieur le comte de Lacépède avec une dizaine d'autres chevaliers. Le maire trouva le parfumeur les larmes aux yeux, Constance venait de lui faire la surprise des boucles d'or et du solitaire.

— Il est bien doux d'être aimé ainsi, dit-il en montant en fiacre en présence de ses commis attroupés, de Césarine et de Constance.

Tous ils regardaient César en culotte de soie noire, en bas de soie, et le nouvel habit bleu barbeau sur lequel allait briller le ruban qui, selon Molineux, était trempe dans le sang. Quand César rentra pour diner, il était pâle de joie, il regardait sa croix dans toutes les glaces, car dans sa première ivresse il ne se contenta pas du ruban, il fut glorieux sans fausse modestie.

— Ma femme, dit-il, monsieur le grand-chancelier est un homme charmant; il a, sur un mot de l.a Billardière, accepté mon invitation. 11 vient avec monsieur Yauquelin. Monsieur île Lacépède est un grand homme, oui. autant que monsieur Vauquelin; il a fait quarante volumes 1 Mais aussi est-ce un auteur pair de France. Ef Oublions pas de lui dire : Votre seigneurie, ou monsieur le comte.

— Mais mange donc, lui dit sa femme. 11 est pire qu'un enfant, Ion père, dit Constance à Césarine.

— Comme cela fait bien ,i ta l outonnière, dit Césarine. On le portera les aunes, nous sortirons ensemble.

CÉSAR BIROTTEAU

— On me portera les armes partout où il y aura des factionnaires.

En ce moment, Grindot descendit avec Braschon. Après dîner, monsieur, madame et mademoiselle pouvaient jouir du coup d'oeil des appartenons, le premier garçon de Braschon achevait d'y clouer quelques patères, et trois hommes allumaient les bougies.

— Il faut cent vingt bougies, dit Braschon.

— Un mémoire de deux cents francs chez Trudon, dit maflame César, dont les plaintes furent arrêtées par un regard du chevalier Birotteau.

— Votre fête sera magnifique, monsieur le chevalier, dit Braschon.

Birotteau se dit en lui-même : — Déjà les flatteurs ! L'abbé Loraux m'a bien engagé à ne pas donner dans leurs pièges et à rester modeste. Je me souviendrai de mon origine.

César ne comprit pas ce que voulait dire le riche tapissier de la rue Saint Antoine. Braschon lit onze tentatives inutiles pour être invité, lui, sa femme, sa fille, sa belle-mère et sa tante. Braschon devint l'ennemi de Birotteau. Sur le pas de la porte, il ne l'appelait plus monsieur le chevalier.

La répétition générale commença. César, sa femme et Césarine sortirent de la boutique et entrèrent chez eux par la rue. La porte de la maison avait été refaite dans un grand style, à deux vantaux, divisés en panneaux égaux et carrés, au milieu desquels se trouvait un ornement architectural de fonte coulée et peinte. Cette porte, devenue si commune à Paris, était alors dans toute sa nouveauté. Au fond du vestibule, se voyait l'escalier divisé en deux rampes droites entre lesquelles se trouvait ce socle dont s'inquiétait Birotteau, et qui formait une espèce de boîte où l'on pouvait loger une vieille femme. Ce vestibule dallé en marbre blanc et noir, peint en marbre, était éclairé par une lampe antique à quatre becs. L'architecte avait uni la richesse à la simplicité. Un étroit lapis rouge relevait la blancheur des marches de l'escalier en liais poli à la pierre ponce. Un premier palier donnait une entrée à l'entresol. La porte des appartemens était dans le genre de celle de la rue, mais en menuiserie.

— Quelle grâce ! dit Césarine. Et cependant il n'y a rien qui saisisse l'œil.

— Précisément, mademoiselle, la grâce vient des proportions exactes entre les stylobates, les plinthes, les corniches et les ornemens ; puis je n'ai rien doré, les couleurs sont sobres et n'offrent point de tons éclatans.

— C'est une science, dit Césarine.

Tous entrèrent alors dans une antichambre de bon goût, parquetée, spacieuse, simplement décorée. Puis venait un salon à trois croisées sur la rue, blanc et rouge, à corniches élégamment profilées, à peintures fines, où rien ne papillotait. Sur une cheminée en marbre blanc à colonnes était une garniture choisie avec goût, elle n'offrait rien de ridicule, et concordait aux autres détails. Là régnait enfin cette suave harmonie que les artistes seuls savent établir en poursuivant un système de décoration jusque dans les plus petits accessoires, et que les bourgeois ignorent, mais qui les surprend. Ln lustre à vingt-quatre bougies faisait resplendir les draperies de soie rouge, le parquet avait un air agaçant qui provoqua Césarine à danser. Un boudoir vert et blanc donnait passage dans le cabinet de César.

— J'ai mis là un lit, dit Grindot en dépliant les portes d'une alcôve habilement cachée entre les deux bibliothèques. Vous ou madame vous pouvez être malade, et alors chacun a sa chambre.

— Mais cette bibliothèque garnie de livres reliés. Oh ! ma femme! ma femme ! dit César.

— Non, ceci est la surprise de Césarine.

— Pardonnez à l'émotion d'un père, dit-il à l'architecte en embrassant sa fille.

— Mais faites, faites donc, monsieur, dit Grindot. Vous êtes chez vous.

Dans ce cabine! dominaient les couleurs brunes, relevées par des agrémens verts, car les plus habiles transitions de 1 harmonie liaient toutes les pièces de l'appartement l'une à 1 autre. Ainsi la couleur qui faisait le fond d'une pièce ser-

vait à l'agrément de l'autre, et vice i-ersa. La gravure d'Héro et Léandre brillait sur un panneau dans le cabinet de César.

— Toi, tu paieras tout cela, dit gaiement Birotteau.

— Cette belle estampe vous est donnée par monsieur Anselme, dit Césarine.

Anselme aussi s'était permis une surprise.

— Pauvre enfant, il a fait comme moi pour monsieur Vauquelin.

La chambre de madame Birotteau venait ensuite. L'architecte y avait déployé des magnificences de nature à plaire aux braves gens qu'il voulait empaumer, car il avait tenu parole en étudiant cette restauration La chambre était tendue en soie bleue, avec des ornemens blancs, le meuble était en Casimir blanc avec des agrémens bleus. Sur la cheminée en marbre blanc, la pendule représentait la Vénus accroupie sur un beau bloc de marbre; un joli tapis en moquette, et d'un dessin turc, unissait cette pièce à la chambre de Césarine, tendue en perse et fort coquette : un piano, une jolie armoire à glace, un petit lit chaste à rideaux simples, et tous les petits meubles qu'aiment les jeunes personnes. La salle à manger était derrière la chambre de Birotteau et celle de sa femme, on y entrait par l'escalier, elle avait été traitée dans le genre dit Louis XIV, avec la pendule de Boulle, les buffets de cuivre et d'écaillé, les murs tendus en étoffe à clous dorés. La joie de ces trois personnes ne saurait se décrire, surtout quand, en revenant dans sa chambre, madame Birotteau trouva sur son lit sa robe de velours cerise garnie en dentelles que lui offrait son mari, et que Virginie y avait apportée en revenant sur la pointe des pieds.

— Monsieur, cet appartement vous fera beaucoup d'honneur, dit Constance à Grindot Nous aurons cent et quelques personnes demain soir, et vous recueillerez les éloges de tout le monde.

— Je vous recommanderai, dit César. Vous verrez la Mie du commerce, et vous serez connu dans une seule soirée plus que si vous aviez bâti cent maisons.

Constance émue ne pensait plus à la dépense ni à critiquer son mari. Voici pourquoi. Le matin, en apportant Héro et Léandre, Anselme Popinot, à qui Constance accordait une haute intelligence et de grands moyens, lui avait affirmé le succès de l'Huile Céphalique auquel il travaillait avec un acharnement sans exemple. L'amoureux avait promis que, malgré la rondeur du chiffre auquel s'élèveraient les folies de Birotteau, dans six mois ces dépenses seraient couvertes par sa part dans les bénéfices donnés par l'huile. Après avoir tremblé pendant dix-neuf ans, il était si doux de se livrer un seul jour à la joie, que Constance promit à sa fille de n'empoisonner le bonheur de son mari par aucune réflexion, et de s'y laisser aller tout entière. Quand, vers onze heures, monsieur Grindot quitta ses cliens, elle se jeta donc au cou de son mari et versa quelques pleurs de contentement en disant: — César ! ah ! tu me rends bien folle et bien heureuse.

— Pourvu que cela dure, n'est-ce pas? dit en souriant César.

— Cela durera, je n'ai plus de crainte, dit madame Birotteau.

— A la bonne heure, dit le parfumeur, tu m'apprécies enfin. Les gens assez grands pour reconnaître leurs faiblesses

avoueront qu'une pauvre orpheline qui, dix-huit ans auparavant, était première demoiselle au Petit-Matelot, île Saint- Louis, qu'un pauvre paysan, venu de Touraine à Paris avec un bâton à la main, a pied, en souliers ferrés, devaient être flattés, heureux, de donner une pareille fête pour de si louables motifs.

— Mon Dieu, je perdrais bien cent francs, dit César, pour qu'il nous vînt une visite.

— Voilà monsieur l'abbé Loraux, dit Virginie.

L'abbé Loraux se montra. Ce prêtre était alors vicaire de Saint-Sulpice. Jamais la puissance de l'âme ne se révéla mieux qu'en ce saint prêtre, dont le commerce laissa de profondes empreintes dans la mémoire de tous ceux qui le connurent. Son visage rechigné, laid jusqu'à repousser la confiance, avail été rendu sublime par l'exercice des vertus catholiques : il y brillait par avance une splendeur céleste. Un

candeur infusée (Unis le sang reliait sis traits disgracieux,, et le feu de la charité purifiait les lignes incorrectes par un phénomène contraire à celui qui, chez Claparon, avait tout aniinalisé, dégradé. Dans ses rides se jouaient les grâces des trois belles vertus humaines, l'Espérance, la Foi, la Charité. Sa parole était douce, lente el pénétrante. Son costume- était celui des prêtres de Paris, il se permettait la redingote d'un brun marron. Aucune ambition ne s'était glissée en ce cœur pur, que les anges purent apporter à Dieu dans sa primitive innocence. Il fallut la douce violence de la tille deLouisXVJ pour faire accepter une cure de Paris, encore une des |ilus modestes, à l'abbé Loraux, Il régarda d'un œil inquiet toutes ces magnificences, sourit à ces trois commercans enchantés et hocha sa tête blanchie.

— Mes enfans, leur dit-il, mon rôle n'est pas d'assister à des fêtes, mais de consoler les affligés. Je viens remercier monsieur César, vous féliciter. Je ne veux venir ici que pour une seule fête, pour le mariage de cette belle enfant.

Après un quai l d'heure, l'abbé se retira, sans que le parfumeur ni sa femme osassent lui montrer les appartenons. Cette apparition grave jeta quelques gouttes froides dans la joie bouillante de César. Chacdn se coucha dans son luxe, en prenant possession des lions jolis petits meubles qu'il avait souhaités. Césanne déshabilla sa mère devant une toilette à' glace en marbre blanc. César s'était donné quelques superfluités dont il voulut user aussitôt. Tous s'endormirent en se représentant par avance les joies du lendemain. Après être allées à la messe el avoir lu leurs vêpres, Gésarine el sa mère s'habillèrent sur les quatre heures, après avoir livré l'entresol au bras séculier des gens de Chevet. Jamais toilette n'alla mieux ii madame César quecette v< bede vi • u s cerise, garnieen dentelles, a manches courtes ornées de jockeis: se.. beaux bras, encore frais et jeunes, sa poitrine étincelante de blancheur, sou col, ses épaules d'un si joli dessin, étaient rehausses parcelle rioheétoffeet par cette maj aifique couleur. Le naïf contenlemenl que toute femme éprouves se voir dans toute sa puissance donna je ne sais quelle suavité au profil grec de la pai fumeuse, dont la beauté parut dans toute sa finesse de camée. G ariue, habillée en crêpe blanc, avait une couronne de : sur la tête, i on côté;

i éi h; rj i

elle rendit Po.pinatfou»

— Ces gens-là nous -écrasent, dit madame mari en parcourant, i

La u de ne pas bi Ile que

madame César, car toute femme sait toujours .en elli à quoi s'en tenir sur la supériorité ou l'infériorité d'une rivale.

— Bah! ça ne durera pas long-temps, et bientôt tu éclabousseras la pauvre femme en la rencontrant à pied dans les rues, el oguin bas à sa femme.

Vauquclin fut d'une grâce parfaite, il vint 9 deiLacépèdi i l'Institut, qui l'était allé prendre

en Yoiturèi En voyant lai parfumeuse, les deux

savans tombèrent dans le complimenl scientifique,

— Vous avez, ni: dai e un ecret que la s. ience i pour rester ainsi jeu:

— Vous êtes ici un peu chez vous, monsieur l'acadén

dit Birotteau. Oui, monsieur le comte, reprit-il en se tournant vers le grand-chancelier de la Légion-d'Honneur, j mafortuneà monsieur Vauquelin. J'ai l'honneur de présenter a Votre Seigneurie monsieur le président du Tribunal de

Commerce. C'est monsieur le ci e de Lacépède, pair de

France, un des grands hommes de la France"; il a écrit quarante volumes, dit-il à Joseph Lebas qui accompagnait le Président du Tribunal.

Les convives lurent exacts. Le diner l'ut ce que sont les dîners de commercans, extrêmement gai, plein de bonhomie, historié par de grosses plaisanteries qui font toujours rire. L'excellence des mets, la bonté des vins furent bien appréciée-.. Quand la société rentra dans les salons pour prendre il était neul heures et demie. Quelques fiacres avaient amené d'impatientes danseuses. Une heure, après, le salon fut plein, et le bal prit un air de raout. Monsieur de Lacépède et

monsieur Yauquelin s'en aller, ut.au grand desespoir de Birotteau, qui les suivit jusque sur l'escalier en les suppliant de rester, mais eu vain. Il réussit à maintenir monsieur l'opiuot le juge cl monsieur de La Liliardierc. A l'exception de irois femmes qui représentaient l'Aristocratie, la Financée! l'Administration : mademoiselle de Fontaine, madame .Iules, madame Rabourdin, et dont l'éclatante beauté, la mise et les manières tranchaient au milieu de celte réunion, les autres femmes offraient a l'œil des toilettes lourdes, solides, ce je ne rais quoi de cossu qui donne aux nasses bturgi aises un aspect commun, que la légèreté, la grâce de ces tri i ■ femmes faisaient cruellement ressortir.

La bourgeoisie de la rue Saint-Denis s'étalait majestueusement en se montrant dans toute la plénitude de ses droits de bouffonne sottise. C'était bien cette bourgeoisi qui habille ses enfans eu lancier ou en garde national, qui achète Victoires et Conquêtes, le Soldai laboureur, admire le Convoi du pauvre, se réjouit le jour de garde, va le dimanche d.ïns une ni.nson ;r -. ■mpa aeiïE i ; : ■ o : ■ a Sir 1 air distingué, rêve aux honneurs municipaux; celle bourgeoisie jalouse de tout, et néanmoins bonne, serviable, dévouée, sensible, compatissante, souscrivant pour les enfans du général Foy, pour les Cirées dont les pirateries lui sont inconnues, pour le Champ-d' Asile au moment où il n'existe plus, dupe de ses vertus et bafouée pour ses défauts par une société qui ne la vaut pas, car elle a du cœur précisément parce qu'elle ignore les convenances ; celte vertueuse bourgeoisie qui élève des fi lies candides rompues au travail, pleines de qualités que le contact des classes supérieures diminue aussitôt qu'elle les y lance, ces dites sans esprit parmi lesquelles le bonhomme Chrysale aurait pris sa femme ; enfin, une bourgeoisie admirablement représentée par b s Matifat, les droguistes de la rue des Lombards, dont la maison fournissait la Reine des Roses depuis soixante ans.

Madame Mati fat, qui aval' voulu se donner un air digne, dansait coiffée d'un turban rt vêtue d'une lourde robe ponceau lamée d'or, toilette en i ..i monie avec un air fier, un nez romain et les splendeurs d'un teint cran: ur Ma-

tifat'si superbe à une revue de la garde nationale, où l'on apercevait à cinquante pas son ventre rondelet sur lequel brillaient sa chaîne et son paquet de breloques, était dominé parcelle Catherine H de comptoir. Gros et court, harnaché de besicles, maintenant le col de sa chemise à la hauteur du cervelet, il se faisait remarquer par sa \oix de basse-taille et parla richesse de son vocabulaire. Jamais il ne disait Corneille, mais le sublime Corneille! Racine était le doux Racine. Voltaire ! oh! Voltaire, le second dans tou plus d'esprit que de génie, mais néanmoins hou Rousseau, esprit ombrageux, homme doue d'orgueil et qui a fini par se pendre. Il coulait lourdement les anecdotes vulgaires sur l'iron. qui passe pour un homme prodigieux dans la bourgeoisie. Matifal, passionné pour les acteurs, avait ■une légère tend lu bon-

homme Cardot, prédéi ejsseur de Cam lu riche Camu-

sot, il entretenait une maîtresse. Parfois madame Maiifai. en le voyant prêt a couler une anecdote, lui disait fais attention à <> que m vas nous dire. » Elle le nommait familièn

lit perdre à mademoiselle de Fontaine sa contenance a cratique, l'orgueilleuse fille ne put s'empêcher de sourire en lui entendant due à Matifat: — Ne te jette pas sur les g mon gros! c'est mauvais genre.

Il est plus difficile d'expliquer la différence qui distingue legrand monde de la bourgeoisie qu'il ne l'est à la bourde l'effacer. ( dans leurs i se savaient endimanchées et laissaient voir naïvement une joie qui prouvait que le bal élait une rareté dans leur vie occupée; laiidis que les Unis femmes qui exprimaient chacune une sphère du monde étaient alors comme elles devaient être le lendemain, elles n'avaient pas l'air de s'être habillées exprès, elles ne se. contemplaient pas dans les merveilles inaccoutumées de leurs parures, ne s'inquiétaient ! leur effet, tout avait été accompli quand devant leur glace elles avaient nus la dernière main à l'œuvre de leur toilette

CESAR BIROTTEAU

de bal; leurs figures ne révélaient rien d'excessif, elles dansaient avec la grâce et le laissez-aller que des génies inconnus ont donnés à quelques statues antiques. Les autres, au contraire, marquées au sceau du travail, gardaient leurs poses vulgaires et s'amusaient trop ; leurs regards étaient inconsidérément curieux, leurs voix ne conservaient point ce léger murmure qui donnent aux conversations du bal un piquant inimitable ; elles n'avaient pas surtout le sérieux impertinent qui contient répigramme en germe, ni cette tranquille attitude à laquelle se reconnaissent les gens habitués à conserver un grand empire sur eux-mêmes. Aussi madame Bahourdin, madame Jules et mademoiselle de Fontaine, qui s'étaient promis une joie infinie de ce bal de parfumeur, se dessinaient-elles sur toute la bourgeoisie par leurs grâces molles, par le gotlt exquis de leurs toilettes et par leur jeu, comme trois premiers sujets de l'Opéra se détachent sur la lourde cavalerie des comparses. Elles étaient observées d'un œil hébété, jaloux. Madame Roguin, Constance et Césarine formaient comme un lien qui rattachai! les figures commerciales à ces trois types d'aristocratie féminine. Comme dans tous les bals, il vint un moment d'animation où les torrens de lumière, la joie, la musique et l'entrain de la danse causèrent une ivresse qui fit disparaître ces nuances dans le crescendo Antu/ti.Le bal allait devenir bruyant, mademoiselle de Fontaine voulut se retirer; mais quand elle chercha le bras du vénérable Vendéen, Birotteau, sa femme et sa fille accoururent pour empêcher la désertion de toute l'aristocratie de leur assemblée.

— 11 y a dans cet appartenant un parfum de bon goût qui vraiment m'étonne, dit l'impertinente fille au parfumeur, et je vous en fais mon compliment.

Birotteau était si bien enivré par les félicitations publiques qu'il ne comprit pas; mais sa femme rougit et ne sut que répondre.

— Voilà une fête nationale qui vous honore, lui disait Camusot.

— J'ai vu rarement un si beau bal, disait monsieur de La Billardière à qui un mensonge officieux ne coûtait rien.

Birotteau prenait tous tes complimens au sérieux.

— Quel ravissant coup d'oui! ci le bon orchestre! Nous donnerez-vous souvent des bals? lui disait madame Lebas.

— Quel charmant appartement! c'est de votre goût? lui disait madame Desmarets.

Birotteau osa mentir en lui laissant croire qu'il en était l'ordonnateur. Césarine, qui devait être invitée pour toutes les contredanses, connut combien il y avait de délicatesse (liez Anselme.

— Si je n'écoutais que mon désir, lui dit-il à l'oreille en sortant de table, je vous prierais de me faire la faveur d'une contredanse; mais mon bonheur coûterait trop cher à notre mutuel amour-propre.

Césarine, qui trouvait que les hommes marchaient sans grâce quand ils étaient droits sur leurs jambes, voulut ouvrir le bal avec Popinot. Popinot, enhardi par sa tante, qui lui avait dit d'oser, osa parler de son amour à cette charmante tille pendant la contredanse, mais eu se servant de détours que prennent les amans timides.

— Ma fort une dépend de vous, mademoiselle.

— Et comment?

— Il n'y a qu'un espoir qui puisse me la faire faire.

— Espérez.

— Savez-vous bien tout ce que vous venez de me dire en un seul mot? reprit Popinot.

— Espérez la fortune, dit Césarine avec un sourire malicieux.

— Gaudissarl ! Qttudissart ! dit après la contredanse An-

1 son ami en lui pressant le bras avec une force herculéenne, réussis, ou je me brûle la cervelle. Réussir, c'est épouser Césarine, elle me l'a dit, et vois comme elle esl belle !

— (»ui, elle est joliment ficelée, dit Gaudissarl, cl riche, nous allons la frire dans l'huile.

M 1hi1 intelligence de mademoiselle Lourdois et

d'Alexandre Ctottal . Btrccesseur Roguin , fm

remarquée par madame Birotteau, qui ne renonça pa

de vives peines à faire de sa fille la femme d'un notaire de Paris. L'oncle Pillcrault, qui avait échangé un salut avec le petit Molineux, alla s'établir dans un fauteuil auprès de la bibliothèque.- il regarda les joueurs, écouta les conversations et vint de temps en temps voir à la porte les corbeilles de fleurs agitées que formaient les têtes des danseuses au moulinet. Sa contenance était celle d'un vrai, philosophe. Les hommes étaient affreux, à l'exception de du Tillet, qui avait déjà. les manières du monde ; du jeune La Billardière, petit fashionable en herbe; de monsieur Jules Desmarets et des personnages officiels. Mais parmi toutes les figures plus ou moins comiques auxquelles cette assemblée devait son caractère, il s'en trouvait une particulièrement effacée comme une pièce de cent sous républicaine, mais que le vêtement rendait curieuse. On a deviné le tyranneau de la Cour Batave, paré de linge fin jauni dans l'armoire, exhibant aux regards un jabot à dentelle de succession attaché par un camée bleuâtre en épingle, portant une culotte courte en soie noire qui trahissait les fuseaux sur lesquels il avait la hardiesse de se reposer. César lui montra triomphalement les quatre pièces créées par l'architecte an premier de sa maison.

— Hé, hé! c'est affaire a vous, monsieur, lui dit Molineux. Mon premier ainsi réparé vaudra plus de mille écus.

Birotteau répondit par une plaisanterie, mais il fut atteint comme d'un coup d'épingle par l'accent avec lequel le petit vieillard avait prononcé celle phrase.

— Je rentrerai bientôt dans mon premier, cet homme se ruine ! Tel était le sens du vaudra que lança Molineux comme un coup de grille.

La figure pâlotte, l'œil assassin du propriétaire frappèrent du Tillet, dont l'attention avait été d'abord excitée par une chaîne de montre qui soutenait une livre de diverses breloques sonnantes, el par un habit vert mélangé de blanc, à collet bizarrement retroussé, qui donnaient au vieillard l'air d'un serpent à sonnettes. Le banquier vint donc interroger ce petit usurier pour savoir par quel hasard il se gaudissait.

— Là, monsieur, dit Molineux en mettant un pied dans le boudoir, je suis dans la propriété de monsieur le comte de Grandville , mais ici, dit-il en montrant l'autre, je suis dans la mienne ; car je suis le propriétaire de cette maison.

Molineux se prêtait si complaisamment à qui l'écoutaitque, charmé de l'air attentif de du Tillet, il se dessina, raconta ses habitudes, les insolences du sieur Gendrin, et sesarrangemensavec le parfumeur, sans lesquels le bal n'aurait pas eu lieu.

— Ah ! monsieur César vous a réglé ses loyers, dit du Tillet, rien n'est plus contraire à ses habitudes.

— Oh! je l'ai demandé, je suis si bon avec mes locataires!

— Si le père Birotteau fait faillite, se dit du Tillet, ce petit drôle sera certes un excellent syndic. Sa poiulillerie est précieuse: il doit, comme Domilien, s'amuser à tuer les mouches quand il esl seul chez lui.

Du Tillet alla se mettre au jeu, où Claparon était déjà par son ordre : ilavaii pense que, sens le garde-vue d'un flambeau de bouillotte, son semblant de banquier échapperait à tout examen. Leur contenance en face l'un de l'autre fut si bien celle de deux étrangers, que l'homme le plus soupçonneux n'aurait pu rien découvrir qui décelât leur intelligence. Gaudissarl, qui savait la fortune de Claparon, n'osa point l'aborder en recevant du riche commis-voyageur le regard solennellement froid d'un parvenu qui ne veut pas être salué v par un camarade. Ce bal, comme une fusée brillante, s'éteignit a cinq heures du malin. Vers c.;ie heure, des cent et quelques fiacres qui remplissaient la rue Saint-Honoré, il en restait environ quarante. A celle heure, on dansait la boulangère cl les co lions, qui plus lard furent détrônés par le galop anglais. Du Tillet, Roguin, Cardot le fils, le comte de Grandville,. Iules Desmarets jouaient :'i la bouillote. Du Tillet gagnai I trois mille francs, les lueurs du jour arrivèrent, tireui pâlir les bougies, ci les joueurs assistèrent a la dernière contredanse. Dans ces maisons bourgeoises, cette joie suprême ne s'accomplit pas sans quelques énormités. Les perl'ivresse du mouvement, la rits cachés dans les

DE BALZAC

boissons les plus innocentes ont amolli les callosités des , vieilles femmes qui, par complaisance, entrent dans les quadrilles et se prêtent à la folie d*un moment ; les hommes sont échauffés, les cheveux défrisés s'allongent sur les visages, et Jeur donnentde grotesques expressions qui provoquent lerire; les jeunes femmes deviennent légères, quelques fleurs sont tombéesde leurs coiffures. LeMomus bourgeois apparaît suivi de ses farces ! Les rires éclatent, chacun se livre à la plaisanterie en pensant que le lendemain le travail reprendra ses droits. Matifat dansait avec un chapeau de femme sur la tête : Célestin se livrait à des charges. Quelques dames frappaient dans leurs mains avec exagération quand l'ordonnait la figure de cette interminable contredanse.

— Comme ils s'amusent! disait l'heureux Birotteau.

— Pourvu qu'ils ne cassent rien , dit Constance à son oncle.

— Vous avez donné le plus magnifique bal que j'aie vu, et j'en ai vu beaucoup, dit du Tillet à son ancien patron en le saluant.

Dans l'oeuvre des huit symphonies de Beethoven, il est une fantaisie, grande comme un poème, qui domine le finale de la symphonie en ut mineur. Quand, après les lentes préparations du sublime magicien si bien compris par Habeneck, un geste du chef d'orchestre enthousiaste .lève la riche toile de cette décoration, en appelant de son archet l'éblouissant motif vers lequel toutes les puissances musicales ont convergé, les poètes dont le cœur palpite alors comprendront que le bal de Birotteau produisait dans sa vie l'effet que produit sur leurs âmes ce fécond motif , auquel la symphonie en ut doit peut-être sa suprématie sur ses brillantes sœurs. Une fée radieuse s'élance en agitant sa baguette. On entend le bruissement des rideaux de soie pourpre que des anges relèvent. Des portes d'or sculptées comme celles du baptistère florentin tournent sur leurs gonds de diamant. L'œil s'abime en des vues splendides, il embrasse une enfilade de palais merveilleux d'où glissent des êtres d'une nature supérieure. L'encens des prospérités fume, l'autel du bonheur flambe, un air parfumé circule ! Des créatures au sourire divin, vêtues de tuniques blanches bordées de bleu, passent légèrement sous vos yeux en vous montrant des figures surhumaines de beauté, des formes d'une délicatesse infinie. Les amours voltigent en répandant les flammes de leurs torches ! Yous vous sentez aimé, vous êtes heureux d'un bonheur que vous aspirez sans le comprendre en vous baignant dans les flots de cette harmonie qui ruisselle et verse à chacun l'ambroisie qu'il s'est choisie. Vous êtes atteint au cœur dans vos secrètes espérances qui se réalisent pour un moment. Après vous avoir promené dans les cieux, l'enchanteur, par la profonde et mystérieuse transition des basses, vous replonge dans le marais des réalités froides, pour vous en sortir quand il vous a donné soif de ses divines mélodies, et que votre âme crie : Encore! L'histoire psychique du point le plus brillant de ce beau finale est celle des émotions prodiguées par cette fête à Constance et à César. Collinet avait composé de son galoubet le finale de leur symphonie commerciale.

Fatigués, mais heureux, les trois Birotteau s'endormirent au matin dans les bruissemens de cette fête, qui, en constructions, réparations, ameublemens, consommations , toilettes et bibliothèque remboursée a Césarine, allait, sans que César s'en doutât, à soixante mille francs. Voilà ce. que coûtait le fatal ruban rouge mis par le roi à la boutonnière, d'un parfumeur. S'il arrivait un malheur à César Birotteau, cette dépense folle suffisait pour le rendre justiciable de la Police Correctionnelle. Un négociant est dans le cas de la banqueroute simple s'il fait des dépenses jugées excessives. Il est peut-être plus horrible d'aller à la Sixième Chambre pour de niaises bagatelles ou des maladresses, qu'en cour d'Assises pour une immense fraude. Aux yeux de certaines gens, il vaut mieux être criminel que sot.

CÉSAR Al X PRISES AVEC LE MALHEUR.

Huit jours après cette fête, dernière flammèche du feu de paille d'une prospérité de dix-huit années près de s'éteindre, César regardait les passans, à travers les glaces de sa boutique, en songeant à l'étendue de ses affaires qu'il trouvait lourdes ! Jusqu'alors tout avait été simple dans sa vie : il fabriquait et vendait, ou achetait pour revendre. Aujourd'hui l'affaire des terrains, son intérêt dans la maison A. Popinot et compagnie, le remboursement de cent soixante mille francs jetés sur la place, et qui allaient nécessiter ou des trafics d'effets qui déplairaient à sa femme, ou des succès inouïs chez Popinot , effrayaient ce pauvre homme par la multiplicité des idées, il se sentait dans la main plus de pelotons de fil qu'il n'en pouvait tenir. Comment Anselme gouvernerait-il sa barque? Birotteau traitait Popinot comme un professeur de rhétorique traite un élève, il se défiait de ses moyens, et regrettait de n'être pas derrière lui. Le coup de pied qu'il lui avait allongé pour le faire taire chez Vauquelin explique les craintes qne le jeune négociant inspirait au parfumeur. Birotteau se gardait bien de se laisser deviner par sa femme, par sa fille ou par son commis; mais il était alors comme un simple canotier de la Seine a qui, par hasard, un ministre aurait donné le commandement d'une frégate. Ces pensées formaient comme un brouillard dans son intelligence peu propre à la méditation, et il restait debout, cherchant ù y voir clair. En ce moment apparut dans la rue une figure pour laquelle il éprouvait une violente antipathie, et qui était celle de son deuxième propriétaire, le petit Molineux. Tout le monde a fait de ces rêves pleins d'événemens qui représentent une vie entière, et où revient souvent un être fantastique chargé de mauvaises commissions, le traître de la pièce. Molineux semblait à Birotteau chargé par le hasard d'un rôle analogue dans sa vie. Cette figure avait grimacé diaboliquement au milieu de la fête, en en regardant les somptuosités d'un œil haineux. En le revoyant. César se souvint d'autant plus des impressions que lui avait causées ce petit pingre, (un mot de son vocabulaire), que Molineux lui fit éprouver une nouvelle répulsion en se montrant soudain au milieu de sa rêverie.

— Monsieur, dit le petit homme de sa voix atrocement anodine, nous avons bâclé si lestement les choses que vous avez oublié d'approuver l'écriture sur notre petit sous-seing

Birotteau prit le bail pour réparer l'oubli. L'architecte. en* tra, salua le parfumeur et tourna d'un air diplomatique autour de lui.

— Monsieur, lui dit-il enfin à l'oreille, vous savez combien les commencemens d'un métier sont difliciles ; vous êtes content de moi, vous m'obligeriez beaucoup en me comptant mes honoraires.

Birotteau, qui s'était dégarni en donnant son portefeuille et son argent comptant, dit à Célestin de faire un effet de deux mille francs ù trois mois d'échéance, et de préparer une quittance.

— J'ai été bien heureux que vous prissiez à votre compte le terme du voisin, dit Molineux d'un air sournoisement goguenard. Mon portier est venu me prévenir ce matin que le juge-de-paix apposait les scellés par suite de la disparition du sieur Cairon.

— Pourvu que je ne sois pas pincé de cinq mille francs, pensa Birotteau.

— Il passait pour très-bien faire ses affaires, dit Lourdois qui venait d'entrer pour remettre son mémoire au parfumeur.

— Un commerçant n'est a l'abri des revers que quand il est retiré, dit le petit Molineux en pliant son acte avec une minutieuse régularité.

L'architecte examina ce petit vieux avec le plaisir que tout artiste éprouve en voyant une caricature qui confirme ses opinions sur les bourgeois.

— Quand on a la tête sous un parapluie, on pense généralement qu'elle est à couvert, s'il pleut, dit l'architecte,

CESAR BIKOTTKU .

Molineux étudia beaucoup plus les moustaches ci la i jali que la ligure de l'architecte en le regardant, et il le méprisa tout autant que monsieur Grindot le méprisait. Puis il resta pour lui donner un coup de griffe en sortant. A force de vivre avec ses chats, Molineux avait dans sa manière comme dans ses yeux quelque chose de la race féline.

En ce moment Ragon et Pillerault entrèrent.

— .Nous avons parlé de notre affaire au juge, dit Hagon à l'oreille de César : il prétend que, dans une spéculation de ce genre, il nous faudrait une quittance des vendeurs et réaliser les actes, afin d'être tous réellement propriétaires indivis...

— Ah ! vous faites l'affaire de la Madeleine, dit Lourdois, on en parle, il y aura des maisons à construire !

Le peintre qui venait se faire promptément régler trouva son intérêt à ne pas presser le parfumeur.

— Je vous ai remis mon mémoire à cause de la lin de l'année, dit-il ù l'oreille de César, je n'ai besoin de rien.

— Eh! bien, qu'as-tu. César, dit l'Hérault en remarquant la surprise de son neveu qui, stupéfait par la vue du mémoire, ne répondait ni à Ragon ni à Lourdois.

— Ah ! une vétille, j'ai pris cinq mille francs d'effets au marchand de parapluies mon voisin , qui fait faillite. S'il m'avait donné des valeurs mauvaises, je serais gobé comme un niais.

— Il y a pourtant longtemps que je vous l'ai dit, s'écria Ragon : celui qui se noie s'accrocherait à la jambe de son père pour se sauver, et il le noie avec lui. J'en ai tant observe, de faillites ! on n'est pas précisément fripon au commencement du désastre, mais on le devient par nécessité.

— C'est vrai, dit Pillerault.

— Ah ! si j'arrive jamais à la Chambre des Députés, ou si j'ai quelque influence dans le gouvernement.... dit Birotteau se dressant sur ses pointes et retombant sur ses talons.

— (me feriez-vous ? dit Lourdois, car vous êtes un sage. Molineux. que tome discussion sur le Droit intéressait,

resta dans la boutique : et comme l'attention des autres rend attentif. Pillerault et Ragon, qui connaissaient les opinions deCésar. l'écoutereot néanmoins aussi gravement que les trois étrangers.

— Je voudrais, dit le parfumeur, un tribunal dejnges inamovibles avec un Ministère Public jugeant au criminel. Après une instruction, pendant laquelle un juge remplirai! immédiatement les fonctions actuelles des A gens, Syndics et Jugecommissaire, le négociant serait déclaré failli réhabilitable ou banqueroutier. Failli rehabilitable, il serait tenu de tout payer ; il serait alors le gardien de ses biens, de ceux de sa femme : car ses droits, ses héritages , tout appartiendrait ù ses créanciers ; il gérerait pour leur compte et sous une surveillance; enfin, il continuerai! les affaires en signant toutefois: Bit tel, failli, jusqu'au pariai! remboursement. Banqueroutier, il serait condamné, comme autrefois, au pilori dans la salle de la Bourse . Exposé pendant deux heures, ■ "in du bonnet vert. Ses biens, ceux de sa femme el ses droits seraient acquis aux créanciers , et il serait banni du royaume.

— Le commerce serait un peu plus sur, dit Lourdois. et l'on regarderait à deux fois avant de faire des opérations.

— La loi actuelle n'est point suivie, dit César exaspéré. Sur cent négocians, il y en a plus de cinquante qui sanl de soixante-quinze pour cent au-dessous de leurs affaires, ou qui vendent leurs marchandises à vingt-cinq pour cent au-dessous du prix d'inventaire, et qui ruinent ainsi le cojn-

Illeli e.

— Monsieur est dans le vrai, dit Molineux; la loi actuelle laisse trop de latitude. 11 faut ou l'abandon total ou l'infamie.

— Eli ! diantre, dit César, un négociant, au train dont vont I ; choses, va devenir un voleur patenté, v sa nature, il peut puiser dans la caisse de toutle inonde.

— Vous n'é . monsieur Birotteau, dit Lourdois.

— Il a raison, dit le vieux Ragon.

— Tous les faillis sont suspects, dit César exaspéré par

ll SIÈCLE. — MISÉE i.iïTr.RAini.. — i.

prie qui lui sonnait aux o. cilles comme le preri de Vlialali à celles d'un :

En ee moment |e mailre-d'liôtel apporta la facture de Chevet Puis un patronne! de Félix, un garçon du café de Foy , la clarinette de Colline! arrivèrent avec les mémoires de leurs maisons.

— Le quart d'heure de Rabelais, dit Ragon en souriant. —Ma foi, vous avez donné une belle fête, dit Lourdois

— Je suis occupé, dit César a tous les garçons qui laissèrent les factures.

— Monsieur Grindot. dit Lourdois en voyant l'architecte pliant une (Tel que signa Birotteau, vous vérifierez et réglerez mon mémoire, il n'y a qu'à toiser, tous les prix sont convenus par \oiis au nom de monsieur Birotteau.

Pillerault regarda Lourdois et Grindot.

— Des prix convenus d'architecte ù entrepreneur, dit l'oncle à l'oreille du neveu, tu es vole.

Grindo! sortit. Molineux le suivit et l'aborda d'un air mystérieux.

— Monsieur, lui dit il ; vous m'avez écouté, mais vous ne m'avez pas ehlendu : je vous souhaite un paiapluie.

La peur saisit Grindot. Plus un bénéfice est illégal, plus l'homme y tient. Le cœur humain est ainsi fait. L'artiste avait en effet étudie l'appartement avec amour, il y avait mis toute sa science et son temps, il s'y était donné du mal pour dix mille francs et se trouvait la dupe de son amour-propre . les entrepreneurs curent peu de peine ù le séduire L'argument irrésistible et la menace bien comprise de le desservir en le calomniant furent moins puissans encore que l'observation faite par Lourdois sur l'affaire des terrains de la Madeleine : Birotteau ne comptait pas y bâtir une seule maison , il spéculait seulement sur le prix des terrains. Les architectes et les entrepreneurs sont entre eux comme un auteur avec les a. -leurs, ils dépendent 'es uns des autres. Grindot, chargé parferotteau de stipuler les prix, fut pour les gens du métier les bourgeois. Aussi trois gros entrepreneurs. Lourdois, Cliaffarouxet Thorein le charpentier, le proclamèrent-ils un de ces bons en/ans avec lesquels il y a du plaisir à tra~ voilier. Grindot devina que les mémoires sur lesquels il avait une part seraient payés, comme ses honoraires , en effets, el hl petit vieillard venait de lui donner des doutes sur leur paiement. Grindot allait être impitoyable . à la manière des artistes, les gens les plus cruels à rencontre des bourgeois.

Vers la fin de décembre. César eut pour soixante mille francs de mémoires. Félix, le café de Foy, Tanrade et les petits créanciers qu'on doit payer comptant, avaient envoyé trois fois chez le parfumeur. Dans le commerce, ces niaiseries nuisent plus qu'un malheur, elles l'annoncent. Les peites connues sont définies; mais la panique ne connaît pas de borni s. Birotteau vi! sa caisse dégarnie. La peur saisit alors l( parfumeur, a qui jamais pareille chose n'était arrivée duranl sa vie commerciale. Comme tous les gens qui n'ont jamais eu à lutter pendant long-temps contre la misère et qui sont faibles, cette circonstance vulgaire dans la vie de la plupart des petits marchands de Paris porta le trouble dans la cefvi I e de César.

Le parfumeur donna l'ordre à Célestin d'envoyer les factures chez ses pratiques; mais avant de le mettre à exécution, le premier commis se lit répéter cet ordre inouï. Les cliens, noble terme alors appliqué par les délaillansâ leurs pratiques et d nt César se servait malgré sa femme, qui avait fini par lui diie : Nomme-les comme tu voudras pourvu qu'ils paient ! ces cller.s donc étaient des personnes riches avec lesquelles il n'y avait jamais de peites à essuyer, qui payaient à leur fantaisie, et chez lesquelles César avait souvent cinquante 01 soixante mille francs. Le second commis prit le livre des factures et se mita copier les plus fortes. César redoutait sa femme. Pour ne pas lui laisser voir l'abattement que lui caur o.i du malheur, il voulut sortir.

— Bonjour, monsieur, dit Grindot en entrant avec cet air dégagé que prennent les artistes pour parler des intérêts auxquels ils se prétendent absolument étrangers. Je ne puis trouver aucune espèce de monnaie avec votie papier, je suis

Kxlrait de la Comtéit humaine. 6

DE BALZAC

obligé <te \otis prier de me l'échanger contre desécus, je suis l'homme li- plus malheureux de telle démarche, mais je ne sais pas parler aux usiniers, je ne voudrais pas colporter voire signature . je sais assi z de coiumei ce pour i omprendre que ce scraii l'avilir; il esl donc dans votre intérêt de...

—•Monsieur, dii Birolteaù stupéfait, plus bas, s'il vous plajl, vous nie surprenez étrangement.

Lourdois entra

— Lourdois, dit Birolteaû souriant, comprenez vous ?... lïiroiieau s'arrêta Le pauvre homme allait prier Lourdois

de prendre l'effet de Grindot eu se moquant de l'archtlocle avec la l>oYine foi du négociant sur de lui-même; niais il apèrçut.un nuagi sur le front de Lourdois, el il frémit de son imprudence. Cette innocente raillerie était la mort d*un crédit soupçonné. En pareil cas, un riche négociant «prend sonbillei ci il ne J'offi e pas. Birotleau se sentait la léic agitée comme s'il eût regardé le fond d'un abime tailléà pic.

— Mon cher'monsicoir Birotleau" dil Lourdois eu i'emmt- | nant au fond du magasin, mon mémoire est tûisé réglé, vérilié.je vous. prie de me tenir /argent prétdemain. .le marie nia lille au peiit Crotlat, il lui faut de l'argent, les notaires ne négocient point , d'ailleurs on n'a jamais vu ma signature.

— En\o\ez après-demain , dit Oerement Birotleau qui compta sur les paiemens de ses mémoires. Et vous aussi, niensieur. dit il a l'architecte.

— Et pourquoi pas tout de suite'' dit l'architecte.

— J'ai la 'paie' de mes ouvriers au faubourg, dit César qui n'avaii jamais menti.

Il prit son chapeau pour sortir avec eux. Mais le maçon, Tliorrin et ChaU'ai'oux l'arrêtèrent au moment Oil il tYmmit la porte.

— Monsieur, lui dit Chaffaroux, nous avons bien besoin d'argent.

— Eh ! je n'ai pas les mines du Pérou, dit César impaiienté qui s'en alla vivementT cent pas d'eux. — 11 yaquelquechuse la-dessous. Maud t bal ! tout le monde vous croit des millions. Néanmoins l'air de Lourdois n'était pas naturel, pensa t-il, il y a quelque anguille suis roche

Il marchait dans la rue Saint-Honorc sans direction, en se sentant comme dissou-s, et se heurta contre Alexandre au coin d'une rue, comme un bélier ou comme un mathématicien'absorbé' par la solution d'un problème en aurait heurté un autre.

— Ali ! monsieur , dit le futur notaire, une question ! Roguin a-l-il douné vos quatre cent mille francs à monsieur Clàparon?

— L'affaire s'estfaile devant vous, monsieur Clàparon ne m'en a fait aucun reçu... mes valeurs étaient a... négocier*.. Ro ■.uin'i dû lui remettre... nies deux cenl quarante mille francs d'éeus... il a été d'il qu'on réâ iserait définitivement les actes de vente... Monsieur l'opiùol le juge prétend... Lu quittance,.. Mai?... l'oun|iioi celte question .'

— l'onrjiioi puis-je vous l'aire nue semblable question,? Pour savoir si vos i.Wu\ cent quarante mille francs sont chez Clàparon oubliez Koguith Roguin était lié depuis si li ngb mps avec vous, il aurai; p I par dé lic.it ss ; les avoir remis a Ciaparon,et vous1 1 échapperiez bc le! Vlàîs suis-je bête? il les emporte avec l'argent de monsieur Clàparon, qui heureusement n'avait encore envoyé que cent mille francs. Roguin est en fuite, il a revu de moi cent mille francs sur sa Charge, dont je n'ai pa'sla qUiHince, je les lui ai donnéi comme je vous coiHlcraisma lieuse. Vos1 vendeurs n'ool pas nça un liard, ils sortent de chez moi. L'argent de votre emprunt sur vos terrains n'existait ni pour Vous ni pour votre prêteur, Roguin rivait dévoré comme vos cent mil d fi anc ... qu'il... n'avaii plus depuis longtemps... Ainsi vos cent derniers mille francs sont pris, je me souviens d'être allé les toucher a la Unique.

Les pupill p dilatèrent si démesurément qu'il

ne vil plus qù une il u

— Vos ren! mille i ancs mu la Banque', mes cent mille francs sur sa monsieur Clàparon,

voilà trois cent mille francs di siffles, sans les vols qui vont se découvrir, reprit le jeune notaire. On désespère de ma-

dame Roguin. monsieur du Tillel a passe la nuit p-ès d'elle. Du Tillel la échappé belle, lui! Roguin l'a tourmenté pendant un mois pour le fourrer dans celle affaire cit-s terrains, et heureusement il avait tous ses fonds dans une spéculation avec la maison Nucingen. Roguin a écrit a sa femme unelettre épouvantable! je viens de la lire. Il tripotait les fonds de ses * liens depuis cinq ans, et pourquoi ? pour une maîtresse, la belle Hollandaise; il l'a quittée quinze jours avant de faire

u coup. Celte gaspilleuse était sans un liard, on a vendu : . . il ■ avait signé des lotîtes de change; Alin d'échapper aux poursuites, elle s'était réfugiée dans une maison du Palais-Royal où elle a été assassinée hier au soir par un capitaine. Elle a été bientôt punie par Dièu< elle qui certes a dévoré la forluue de Roguin. Il y a des femmes pour qui rien n'es! sacré, dévorer une Change 4e notaire! Madame Roguin n'aura de fortune qu'en usant de son hypothèque légale, tous les !.. il evés au delà' de teur valeur. La

Charge est vendue trois cent mille francs! Moi qui croyais faire une bonne affaire , et qui commence par payer l'Etude cent mille francs de plus, je n'ai pas de quittance, il y a des faits de charge qui von: absorber charge* et cautionnement, les ei'.ain iers croiront que je suis son compère si je parie de rues cent mille francs, ci quand on dehule. il faut prendre gardeà sa réputation. Vous aurez a peine trente pour cent. A mon âge, boire un pareil bouillon! In homme de cinquanteneuf ans payer une femme!... le vieux drôle' Il va vingt jours qu'il m'a dit de ne pas épouser Césanne . vous deviez être bientôt sans pain, le monstre !

Alexandre aurai! pu parler pendant long-temps, Birotleau était debout, pétrifié: Autant de phrases, autant de coups de massue. Il n'entendait plus qu'un bruit de cloches mortuaires, de même qu'il avait commencé par ne plus voir que le feu de son incendie; Alexandre ('ruliai. quiiroyail le digne parfumeur foitet capable, fut épouvante par sa pâleur el par son immobilité. Le successeur de Roguin ne savait pas que le nolaireamporlait plusque la fortune de César. L'idéedu suicide immédiat passa par la lêlede ce commerçant si profondément religieux. Le suicidées! dans ce cas un moyen de fuir mille morts, il semble logique de n'en accepter qu'une. Alexandre Crotlat donna le bras à César et voulut le faire marclier.ee fui impossible : ses jambes se dérobaient sous lui comme s'il eût été ivre.

— Qu'avez-vous donc? dit Crotlat. Mon brave monsieur César, un peu de courage ! ce n'est pas la mort d'un homme I D'ailleurs, vous retrouverez quarante mille francs, voire prêteur n'avait pas celle somme, elle ne vous a pas élé délivrée, il y a lieu a plaider la rescision du coniiat.

— Mon bal, ma eroix, deux cent mille francs d'effets sur la place, rien en caisse. Le&Ragop, t'iiie.ault... Et ma femme qui voyait ek r!

1 ne pluie de paroles confuses qui réveillaient des masses d'idées accablantes el des souffrances inouïes tomba comme une grêle en bâchant toutes les lieues du parterre de la Reine des Roses.

— Je voudrais qu'on me coupât la tète, dit enfin Birotleau, ,.] (. m me sert a rien...

■r- Pauvre pi t, dit Alexandre, mais vous été*

donc en péril?

— Péril !

— Eh ! bien, du courage, lultez.

— Luttez ! répéta le parfumeur.

— Du Tillel a été vi Ire commis, il a une lière tète, :. VOUS aidera.

— Du Tillel?

— Allons, venez!

— Mon Dieu! je ne voudrais pas renlrerchez moi comme je suis, dit Birotleau. Vous qui êtes mon ami, s'il y a des amis, vous qui m'avez inspiré de l'intérêl 1 1 qui dîniez chez moi, au nom de ma femme prome ei-mci en fiacre, Xan-

; '.ne. -moi ' Le notaire désigné mil avec beaudans un Gacre la machine mené qui a*aii nom César. — Xandroi, dit le parfumeur d'une voix troublée par es, car en ce moment 1- - larmes tombèrent de ses desserrèrent un peu le bandeau de fer qui luicef-

CESAR BIROTTEAU

clait le crâne, passons chez moi, parlez pour moi à Célestin. Mon ami. dites-lui c|u'il y va île ma \ ic et de celle de nia femme. Que sous aucun prétexte personne ne jase de ta disparition de Rogu'm Faites descendre Césarine et priez-la d'empêcher (|u'on ne parle de cette affaire a sa mère. On doit se délier de nos meilleurs amis. Pillerault, les Bagou, tout ie monde.

Le changement de voix de Birotteau Frappa vivement Crottat qui comprit importance rie celte recommandation. La rue Saint- Honoré menait chez le magistrat; il remplit donc les internions du parfumeur, que Célesiin et Césarine virent avec effroi sans voix, pâle et comme hébété au fond du liacre.

— Gardez-moi le secret sur cette affaire, dit le parfumeur.

— Ah! se dit Xandrot.il revient! je le croyais perdu.,

La conférence d'Alexandre Crotiat et du magistrat dura long-temps : on envoya chercher le président de ia Chambre des notaires; on transporta partout César comme un paquet, il ne bougeait pas et ne dt-aii mol. Vers sept heures du soir, Alexandre Grattât ramena le parfumeur chez lui. L'idée de compar, .iire devant Constance rendit du ton à César, i ejeune notaire eut la charité de le pré éder pour prévenir madame Birotteau que son mari venait d'avoir une espèce de coup de sang.

— Il a les idées troubles, dit-il. en faisant un geste employé ponr peindre l'embrouil paient d;i cerveau, il faudrait peut-être le saigner ou lui mettre les sangsues.

— Cela devait arriver dit Constance, a mille lieues d'un désastre, il n'a pas pris sa médecine de précaution à l'entrée de l'hiver, e< il se donne, depuis deux mois, un mal de galérien, comme s'il n'avait pas son pain gagné.

César fut supplié par sa femme et par sa fille de se mettre au lit, et Ton envoya chercher le vieux docteur Haudrv, médecin de Birotteau. Le vieux Il :u hy était un médecin de l'école de Molière, grand praticien ci ami ries amiennes formules de l'apofhicainerie, droguant ses malades ni plus ni moins qu'un médicastre, tout consultant qu'il était. Il vint, étudia \z faciès de César, ordonna l'application immédii te de sinapismes à la plante des pieds: il voyait les symp. unies d'une congestion cérébrale.

— Qui a pu lui causer cela? dit Constance.

— Le temps humide, répondit le docteur à qui Césarine vint dire un mot-.

Il y a souvent obligation pour les médecins de lâcher sciemment îles niaiseries atin de sauver l'honneur ou la vie des gens bien portans qui sont autour du malade. Le vieux docteur avait vu laet de choses, qu'il comprit a demi-mot. Césarine le suivit sur l'escalier en loi demandant une règle de conduite.

— Du calme et du silence, pois nous risquerons des fortiflans quand la tête sera dégagée.

Madame César passa deux jours au chevet du lit de son mari , qui lui parut souvent avoir le délire. Mis dans la belle chambre bleue de sa femme, il disait des choses iniompr.h tqsibles pour Constance; à l'aspect des draperies, des meubles et de ses coûteuses magnificences.

— Il est foi. disai-lle a Césarine en un moment où César s'était dressé sur son séant et citait d'une voix solennelle les articles du Code de commerce par bribes.

— Si les d. penses sont jugées excessives... Otez les draperies !

Après trois terribles jours, pendant lesquels la raison de César fut en danger, la nature forte du paysan tourangeau triompha-, sa tfte fut dégagée-, monsieur Haudry lui lit prendre des cordiaux, une nourriture énergique, et . après une tasse de café donnée à temps, le négociant fut sur ses pieds. Constance fatiguée prît la place de son mari.

— Pauvre femme, dit Ci sar quand il la \it endormie.

— Allons, papa, du courage ! Vous êtes un homme si supérieur que vous triompherez. Ce ne sera rien. Monsieur Anselme «an aidera.

Césarine dit dune voix douce ces vagues paroles nue la tendresse adoucit encore, ei qui rendem lecourage aux plus abattus, comme les chants d'une mère endorment les douleurs d'un enfant tourmenté par la dentition.

— Oui, mon enfant, je vais lutter: mais pas un mot à qu que ce soi! au monde, ni à l'ipmot qui nous aime, ni à ton

le Pillerault. Je vais d'abord écrire à mon fri re : il est, je

crois", chanoine, vicaire d'une cathédrale : il ne dépense rien, il doit avoir de l'argent. A mille écus d'économies par an, depuis vingt ans, il doit avoir cent mille francs. En province, les prêtres ont du crédit.

Césarine, empressée d'apporter à son père une petite table, et tout ce qu'il fallait pour écrire, lui donna le resie des invitations imprimées sur papier rose pour le bal.

— Brille tout ça! cria le négociant. Le diable seul a pu m'inspin r de donner ce bal. Si je succombe, j'aurai l'air d'un fripon. Allons, pas de phrases.

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