LETTRE KE CES \U \ FRANÇOIS BIROTTEAU
« Mon cher frère, Je me trouve d.ms une crise commerciale si difficile, que » je te supplie ue m'envoyi r tout l'argent dont tu pourras » disposer, fallût-il même en emprunter.
» Tout à toi, césar.
» Ta nièce Césarine, qui me voit écrire cette lettre peni dan! que ma pauvre femme dort, se recommande a toi et S l'envoie ses tendresses. »
Ce poslrscriptum fut ajouté à la prière de Césarine qu porta la lettie à l\ guet.
— Mon père, dit-elle en remontant, voici monsieur Lebas qui veut vous parler.
— Monsieur Lebas, s'écria Césnr effrayé comme si son désastre le rend..it criminel, un juge !
— Mou cher monsieur Birotteau, je prends trop d'intérêt à vous, dit le gros marchand drapier en entrant, nous nous connaissons depuis trop lon^t' mps, nous avons ete eius ions deux juges la première fois ensemble, pour ne pas vous di:e qu'un nommé Bidault, dit Gigonmt. un usurier, a des effets de vous passés à son ordre, sans garantie, pur la maison Claparon. Ces deux mots sont non-seulement un affront, mais encore la mon de votre crédit.
— Monsieur Claparon désire vous parler, dit Célesiin en se montrant, dois-je l'aire monter?
— Mous allons savoir la cause de cette insulte, dit Lebas.
— Monsieur, dit le parfumeur à Claparon eu le voyant eut i r. voici monsieur Lebas, juge au Tribunal de Commerce et mou ami. .
— Ah ! monsieur c^t monsieur Lebas, dit Claparon en interrompant, je suis enchanté de la circonstance, monsieur Lebas du tribunal, il y a tant de Lebas, sans compter /« fiants cl /es bat
— Il a vu. reprit Birotteau en int rrompant le bavard, les effets que je vous ai remis, et qui , disiez-vous, ne circuleraient pas. Il les a vus avec ces roots : sans garantie.
— Eh ! bien, dit Claparon, ils ne circuleront pas en effet, ils sont entre les mains d'un homme avec qui je lais beaucoup d'affaires, le père Bidault. Moi à pourquoi j'ai mis sans garantie. Si les etlets avaient dû circuler, vous les auriez faits a sou ordre directement. Monsieur le juge va comprendre ma situation. Que représentent ces effets? un pi ix d'immeuble, paye par qui? par Birotteau. Pourquoi voulez vous" que je garantisse Birotteau par nia signature? Nous devons payer, chacun de notre côté, notre part dans cedil prix. Or, n'esl-ce pas assez d'être solidaire vis-à-vis de nos vendeurs? Chez moi, la règle commerciale est inflexible : je ne donne pas plus inutilement ma garantie qut je ne donne quittance d'une somme a recevoir. Je suppose tout. <vui signe, paie. Je ne veux pas être exposé il payer trois ;' is.
— Trois fois! dit César.
— Oui, monsieur, reprit Claparon. Déjà j'ai garanti Birotteau à nos vendeurs, pourqtn i le parantirais-jc enci re au banquier''' Les circonstances où nous sommes sont dures, Ro-
: ni i rtr cent mille franes. kinsi, déjà ma moitié de tei rait s ■ :■ e .1 .te. ii:o cent mille au lie i de quatre cent mille francs. Ri ;uin rmp rie deus cent quarante mille francs a Birotteau. une ferira-w os a n a plaie, monsieur Lebas? mettez-vous d ' : m eau. Je n'ai pas l'honneur dVtre connu de
DE BAL/AC
vous, plus que je ne connais monsieur Birotteau. Suivez bien. Nous faisons une affaire par moitié. Vous apportez tout l'argent de votre part, moi je règle la mienne en mes valeurs; je vous les offre, vous vous chargez, par une excessive complaisance, de les convertir en argent. Nous apprenez que Claparon, banquier, riche, considéré, j'accepte toutes les vertus du monde, que le Vertueux Claparon se trouve dans une faillite pour six millions à rembourser; irez vous, en ee nionient-la même, mettre votre signature pour garantir la mienne? \ ous seriez fou ! Eh ! bien, monsieur Lebas . Birotteau est dans le cas où je suppose Claparon. Ne voyez-vous pas que je puis alors payer aux acquéreurs comme solidaire, être tenu de rembourser encore la part de Birotteau jusqu'à concurrence de ses effets, si je les garantissais, et sans avoir
— A qui /demanda le parfumeur en interrompant.
— Et sans avoir sa moitié de terrains, dit Claparon sans tenir compte de l'interruption, car je n'aurais aucun privilège; il faudrait doue encore l'acheter! Doue je puis payer trois fois.
— Rembourser à qui ? demandait toujours Birotteau.
- — Mais au tiers-porteur, si j'endossais et qu'il vous arrivât un malheur.
— Je ne manquerai pas, monsieur, dit Birotteau.
— Bien, dit Claparon. Vous avez été juge, vous êtes habile commerçant, vous savez que l'on doit tout prévoir, ne vous étonnez donc pas que je fasse mon métier.
— Monsieur Claparon a raison, dit Joseph Lebas.
— J'ai raison, reprit Claparon, raison commercialement. Mais cette affaire est territoriale. Or, que dois-je recevoir, moi ? de l'argent, car il faudra donner de l'argent à nos vendeurs. Laissons de côté les deux cent quarante mille francs que monsieur Birotteau trouvera, j'en suis sûr, dit Claparon en regardant Lebas. Je venais vous demander la bagatelle de vingt-cinq mille francs, dit-il en regardant Birotteau.
— Vingt-cinq mille francs ! s'écria César en se sentant de la glace au lieu de sang dans les veines. Mais, monsieur, à quel titre?
— Hé ! mon cher monsieur, nous sommes obligés de réaliser les ventes par-devant notaire. Or, relativement au prix, nous pouvons nous entendre entre nous ; mais avec le Fisc, votre serviteur! Le Fisc ne s'amuse pas à dire des paroles oiseuses, il fait crédit de la main à la poche, et nous avons à lui cracher quarante-quatre mille francs de droit? cette semaine. J'étais loin de m'attendre à des repron.es en venant ici, car, pensant que ces vingt-cinq mille francs pouvaient vous gêner, j'avais à vous annoncer que, par le plus grand des hasards, je vous ai sauvé...
* — Quoi? dit Birotteau en faisant entendre ce cri de détresse auquel aucun homme ne se trompe.
— Une misère! les vingt-cinq mille francs d'effets sur divers que Hoguin m'avait remis a négocier, je vous en ai crédité sur l'enregistrement et les frais dont je vous enverrai le compte ; il y a la petite négociation à déduire, vous me redevrez six ou sept mille francs.
— Tout cela me semble parfaitement juste, dit Lebas. A la place de monsieur, qui me parait très-bien entendre les affaires, j'agirais de même envers un inconnu.
— Monsieur Birotteau ne mourra pas de cela, dit Claparon, il faut plus d'un coup pour tuer un vieux loup ; j'ai vu des loups avec des balles dans la tête courir comme.... et, pardieu, comme des loups.
— Qui peut prévoir une scélératesse semblable a celle de Boguin? dit Lebas autant effravé du silence de César que d'une si énorme spéculation étrangère a la parfumerie.
— 11 s'en est peu fallu que je ne donnasse quittance de quatre cent mille francs à monsieur, dit Claparon, et j'étais fumé. J'avais remis cent mille francs à Roguin la veille. Notre contianee mutuelle m'a sauve. Que les fonds fussent à l'Étude, ou fussent chez moi jusqu'au jour des contrats définitifs, la chose nous semblait a tous indifférente.
— Il aurait mieux valu que chacun gardai son argent à la Banque jusqu'au moment de payer, dit Lebas.
— Boguin était la Banque pour moi, d'il César. Mais il est dans l'affaire, reprit-il en regardant Claparon.
— Oui, pour un quart, sur parole, répondit Claparon. Après la sottise de lui laisser emporter mon argent, il y en a une plus pommée, ce serait de lui en donner. S'il m'envoie mes cent mille francs, et deux cent mille autres pour sa part, alors ntfus verrons! Mais il se gardera bien de me les envoyer pour une affaire qui demande cinq ans de pot-bouille avant de donner un premier potage. S'il n'emporte, comme on le dit. que trois cent mille francs, il lui faut bien quinze mille livres de rente pour vivre convenablement i l'étranger.
— Le bandit !
— Eh! mon Dieu, une passion a conduit la Boguin. dit Claparon. Quel est le vieillard qui peut répondre de ne pas se laisser dominer, emporter par su dernière fantaisie? Personne de nous, qui somme, sages, ne sait comment il finira. L'n dernier amour, eh ! c'est le plus violent. Voyez les Cardot, les Camusot. les Malifat! tous ont des maîtresses! Et si nous sommes gobés, n'est-ce pas notre faute? Comment rie nous sommes-nous pas délies d'un notaire qui se mettait dans une spéculation ? Tout notaire, tout agent de change, tout courtier faisant une affaire, est suspect. La faillite est pour eux une banqueroute frauduleuse, ils iraient en cour d'Assises, ils préfèrent alors aller dans une cour étrangère. Je ne ferai plus pareille école. l'.'u ! bien, nous sommes assez faibles pour ne pas faire condamner par contum.ee des gens chez qui nous sommes alh's dîner, qui nous ont donné de beaux bals, des gens du monde, enfin ! Personne ne se plaint, on a tort.
— Grand tort, dit Birotteau : la loi sur les faillites et sur les déconfitures est à refaire.
— Si vous aviez besoin de, moi, dit Lebas à Birotteau, je suis tout à vous.
— Monsieur n'a besoin de personne, dit l'infatigable bavard chez qui du Tillet avait lâché les écluses après y avoir mis l'eau. (Claparon répétait une leçon qui lui avait été très-habilement soufflée par du Tillet.) Son affaire est claire: la faillite de Boguin donnera cinquante pour cent de dividende, à ce que le petit Crottat m'a dit. Outre ce dividende, monsieur Birotteau retrouve quarante mille francs que son préleur n'avait pas; puis il peut emprunter sur ses propriétés. Or, nous n'avons à payer deux cent mille francs à nos vendeurs que dans quatre mois. D'ici là , monsieur Birotteau paiera ses effets, car gjpnsieur ne devait pas compter sur ce que Boguin a emporté pour les acquitter. Mais quand même monsieur Birotteau serait un peu serre... eh! bien, avec quelques circulations, il arrivera.
Le parfumeur avait repris courage en entendant Claparon analyser son affaire, et la résumer en lui traçant pour ainsi dire son plan de conduite. Aussi, sa contenance devint-elle ferme et décidée, et conçut il une grande idée des moyens de cet ancien voyageur. Du Tillet avait jugé à propos de se faire croire victime de Boguin par Claparon. Il avait remis cent mille francs à Claparon pour les donnera Boguin, qui les lui avait rendus. Claparon inquiet jouait son rôle au naturel, il disait à quiconque voulait l'entendre que Boguin lui contait cent mille francs. Du Tillet n'avait pas jugé Claparon assez fort, il lui croyait encore trop de principes d'honneur et de délicatesse pour lui confier ses plans dans toute leur étendue ; et, il le savait d'ailleurs incapable de le deviner.
— Si notre premier ami n'est pas notre première dupe, nous, n'en trouverions pas une seconde, dit il à Claparon le jour où recevant des reproches de son Proxénète commercial il le brisa comme un instrument usé.
Monsieur Lebas et Claparon s'en allèrent ensemble.
— Je puis m'en tirer, se dit Birotteau. Mon passif en effets à paver s'élève à deux cent trente-cinq mille francs* a savoir soixante-quinze mille francs pour ma maison, et cent soixante-quinze mille francs pour les terrains. Or, pour suffire à ces paiemens , j'ai le dividende Rognin qui sera peut-être décent mille francs, je puis l'aire annuler l'emprunt sur mes terrains, en tout cent quarante. 11 s'agit de- gagner cent mille francs avec l'Huile Céphalique, et d'atteindre, avec quelques billets de service, ou par un crédit (liez un banquier, le moment ou j'aurai repare la perte, et où les terrains arriveront * leur plus-value.
CÉSAR DffiOTTEAl ,
iS
Une fois que dans le malheur un homme peut se faire un roman d'espérance par une suite de raisonnemens plus ou moins justes avec lesquels il bourre son oreiller pour y reposer sa tête, il est souvent sauvé. Beaucoup de gens mil pris la confiance que donne l'illusion pour de l'énergie. Peut-être l'espoir est-il la moitié du courage ; aussi la religion catholique en a-t-el!e fait une vertu. L'espérance n'a-t-elle pas soutenu beaucoup de faibles, en leur donnant le temps d'attendre les hasards de la vie? Résolu d'aller chez l'ourle de sa femme exposer sa siluation avant de chercher des secours ailleurs. Birotteau ne descendit pas la rue Saint-Honoré jusqu'à la rue des Bourdonnais sans éprouver des angoisses ignorées et qui l'agitèrent si violemment qu'il crut sa santé dérangée. Il avait le feu dans les entrailles. En effet, les gens qui sentent par le diaphragme souffrent là. de même que les gens qui perçoivent par la tête ressentent des douleurs cérébrales. Dans les grandes crises, le physique est. atteint là où le tempérament a mis pour l'individu le siège de la vie : les faibles ont la colique, Napoléon s'endort. Avant de monter à l'assaut d'une confiance en passant par-dessus toutes les barrières de la fierté, les gens d'honneur doivent avoir senti plus d'une fois au cœur l'éperon de la Nécessité, cette dure cavalière ! Aussi Birotteau s'était-il laissé éperonner pendant deux jours avant de venir chez son oncle, il ne se décida même que par des raisons de famille : en tout état de cause, il devait expliquer sa situation au sévère quincaillier Néanmoins, en arrivant à la porte, il ressentit cette intime défaillance que tout enfant a éprouvée en entrant chez un dentiste; mais ce défaut de cœur embrassait la vie dans son entier, au lieu d'embrasser une douleur passagère, Birotteau monta lentement. Il trouva le vieillard lisant le Constitutionnel au coin de son feu, devant la petite table ronde où était son frugal déjeuner : un petit pain, du beurre, du fromage de Brie et une lasse de café.
— Voilà le vrai sage, dit Birotteau en enviant la vie de son oncle. .
' — Eh ! bien, lui dit Pillerault en ôtant ses besicles, j'ai su hier au café David l'affaire de Roguin , l'assassinat de la belle Hollandaise sa maîtresse ! J'espère que, prévenu par1 nous qui voulions être propriétaires réels, tu es allé prendre quittance deClaparon.
— Hélas ! mon oncle, tout est là, vous avez mis le doigt sur la plaie. Non.
— Ah ! bouffie, tu es ruiné, dit Pillerault en laissant tomber son journal que Birotteau ramassa quoique ce fût le Constitutionnel.
Pillerault fut si violemment frappé par ses réflexions que sa figure de médaille et de stylessévère se bronza comme le métal suus un coup de balancier : il demeura fixe, regarda sans la voir la muraille d'en face au travers de ses vitres, en écoutant le long discours de Birotteau. Évidemment il entendait et jugeait, il pesait le pour et le contre avec l'inflexibilité d'un Miims qui avait passé le Styx du commerce en quittant le quai des Morfondus pour son petit troisième étage.
— Eh ! bien, mon oncle ? dit Birotteau qui attendait une réponse après avoir conclu par une prière de vendre pour soixante mille francs- de rentes.
— Eh I bien, mon pauvre neveu, je ne le puis pas , tu es trop fortement compromis. Les Bagou et moi nous allons perdre chacun nos cinquante mille francs, (les braves gens ont vendu par mon conseil leurs actions dans les mines de Yortschin : je me crois obligé, en cas de perte, non de leur rendre le capital, mais de les secourir, de secourir ma nièce et Césarine. Il vous faudra peut-être du pain a tous, vous le trouverez chez moi...
— Du pain, mon oncle ?
— Eh!bien,oui, du pain. Vois donc les choses comme elles sont : tu ne l'en tireras pas. De cinq mille six cents francs de rentes, je pourrai distraire quatre mille francs pour les partager entre vous et les Ragon. 'l'on malheur arrive , je connais Constance, elle travaillera comme une perdu», elle se refusera tout, et toi aussi, César'
— Tout n'est pas désespéré, mou oncle.
— Je ne vois pas comme toi.
— Je vous prouverai le contraire.
— Rien ne me fera plus de plaisir.
Birotteau quitta Pillerault sans rien répondre. Il était venu chercher des consolations et du courage, il recevait un second coup moins fort a la vérité que le premier ; mais au lieu de porter sur la tête, il frappait au cœur : le cœur était toute la vie de ce pauvre homme. Il revint après avoir descendu quelques marches.
— Monsieur, dit-il d'une voix froide, Constance ne sait rien, gardez-moi le secret au moins. Et priez les Ragon de ne pas m'ôter chez moi la tranquillité dont j'ai besoin pour lutter contre le malheur.
Pillerault fit un signe de consentement.
— Du courage, César, ajouta- t-il, je te vois fâché contre moi, mais plus lard tu me rendras justice en pensant à ta femme et à ta fille.
Découragé par l'opinion de son oncle auquel il reconnaissait une lucidité particulière, César tomba de toute la hauteur de son espoir dans les marais fangeux de l'incertitude. Quand, dans ces horribles crises commerciales, un homme n'a pas une âme : trempée comme celle de Pillerault, il devient le jouet des événemens : il suit les idées d'autrui, les siennes, comme un voyageur court après des feux follets. 11 se laisse emporter par le tourbillon au lieu de se coucher sans le regarder quand il passe, ou de s'élever pour en suivre la direction en y échappant. Au milieu de sa douleur, Birotteau se souvint du procès relatif à son emprunt. Il alla rue Vivicnnc, chez Derville, son avoué, pour commencer au plus tôt la procédure, dans le cas oh l'avoué verrait quelque chance de faire annuler le contrat. Le parfumeur trouva Derville enveloppé dans sa robe de chambre en molleton blanc, au coin de son feu, calme et posé, comme tous les avoués rompus aux plus terribles confidences. Birotteau remarqua pour la première fois cette froideur nécessaire, qui glace l'homme passionné, blessé, pris par la fièvre de l'intérêt en danger, et douloureusement atteint dans sa vie, dans son honneur, dans sa femme et ses enfans, comme l'était Birotteau racontant son malheur.
—S'il est prouvé, lui dit Derville après l'avoir écouté, que le prêteur ne possédait plus chez Roguin la somme que Roguin vous faisait lui prêter, comme il n'y a pas eu délivrance d'espèces, il y a lieu à rescision : le prêteur aura son recours sur le cautionnement . comme vous pour vos cent mille francs. Je réponds alors du procès autant qu'on peut en répondre, il n'y a pas de procès gagné d'avance.
' L'avis d'un si fort jurisconsulte rendit un peu de courage au parfumeur, qui pria Perville d'obtenir jugement dans la quin. zaine. L'avoué répondit (pie peut-être il aurait avanl trois mois un jugement qui annulerait le contrat.
— Dans trois mois! dit le parfumeur qui croyait avoir trouvé des ressources.
— Mais, tout en obtenant une prompte mise au rôle, nous ne pouvons pas mettre votre adversaire à votre pas : il usera des délais de la Procédure, les avocats ne sont pas toujours là; qui sait si votre partie adverse ne se laissera pas condamner par défaut ? On ne marche pas comme on veut, mon cher maître! dit Derville en souriant.
— Mais au Tribunal de Commerce? dit Birotteau.
— Ohldil l'avoué, les juges consulaires el les juges de première instance sonl deux sortes de Juges. \ OUS autres, vous sabrez les affaires! An palais nous avons des formes. La forme est protectrice du droit. Aimeriez-vous nu jugement à brûlepourpoint qui vous ferait perdre vos quarante mille francs' Eh ' bien, votre adversaire, qui va voir cette somme compromise, se défendra. Les délais sont les chevaux défrise judiciaires.
— \ uns avez raison, dit Birotteau qui salua Derville et surlit la mort dans le cœur.
— Ils ont tous raison. De l'argent ! de l'argent ! criait le parfumeur par les rues en se parlant à lui-même, comme font tous les gens affairés de ce turbulent et bouillonnant Paris, qu'un poète moderne nomme une envi'. En le voyant entrer, celui de ses commis qui allait partout présentant les mémoires lui ,111,1er tu l'approche du jour de l'an, chacun rendait l'acquit de la facture et la gardait.
—Il n'y a doncd'argenl nulle part, dit le parfumeur à haute voix dans la boutique
Il se mordit les lèvres, ses commis avaient tous levé la tête vers lui.
Cinq jours se passôrenl ainsi, cinq jours pendant lesquels Braschon, Lourdois, Thorein, Grindot, Chaffaroux, tous les créanciers non réglés passèrent par les phases caméléonesques que suliit le créancier avanl d'arriver de l'étal paisible où le met la Confiance aux couleurs sanguinolentes de la Bellone commerciale. A Paris, la période astringente de la défiant e i si aussi rapide à venir que le mouvement expansifde la confiance esl lent à se décider : une lois tombé dans le système restrictif des craintes e,! des.préqautions commerciales, le créancier arrive à des lâchetés sinistres qui le mettent au-dessous du débiteur. D'une politesse doucereuse, les créanciers passèrent au rouge de i'impa'tience, aux pétilLemçns sombres des importunités, aux celais du désappointement, au froid bleu d'un parti pris, el à la noire insolence de l'assignation préparée. Brasenop, ce riche tapissier du faubourg Saint-Antoine qui n'avait pas été invité au bal, sonna la charge en créani ici' blessé dans son amour-propre : il voulait être payé dans les vingt-quatre heures ; il exigeait des garanties, non des dépôts de meubles, mais une hypothèque inscrite après lesqu mille francs sur les terrains du faubourg. Malgré la violence de leurs réclamations, ces gens laissèrent encore quelques intervalles de repos pendant lesquels Birotteau respirait. in lieu de vaincre ces premiers tiraillemens d'une position difficile par une résolution forte, César usa son intelligence a empêcher que sa femme, la seule personne qui pût le' conseiller, ne les connût. 11 faisait sentinelle sur le seuil de sa porte, autour de sa boutique. Il avail mis Célestin dans le secret de sa gêne momentanée, et Célestin examinait son patron d'un regard aussi curieux qu'étonné : à ses yeux, César s'amoindrissait, comme s'amoindrissent dans les désastres les hommes habitués au succès et dont toute la force consiste dans l'acquis que donne la routine aux moyennes intelligences. Sans avoir l'énergique capacité nécessaire pour se défendre sur tant de points menacés à la fois, César cul cependant le courage d'envisager sa position. Pour la lin du mois de décembre et le quinze janvier, il lui fallait, tan! pour sa maison que pour ses échéances, ses loyers et ses obligations au comptant, une somme de soixante mille francs, dont trente mille pour le trente décembre; toutes ses ressources en donnaient à peine vingl mille-, il lui manquait donc dix mille francs. Pour lui, rien ne parut désespéré, car il ne voyait déjà plus que le moment présent, comme les aventuriers qui vivent au jour le jour. Avant que le bruit de sa gêne ne devint public, il résolut donc de tenter ce qui lui paraissait un grand coup, en s'adressait! au fameux François Relier, banquier, orateur et philanthrope, célèbre par sa bienfaisance et par son désir d'être utile au commerce parisien, en vue d'être toujours à la Chambre un des députes de Taris. Le banquier était libéral, Birotteau était royaliste; mais le parfumeur le jugea d'après son cœur, et trouva dans la différence des opinions un motif déplus pour obtenir un compte. Au cas où des valeurs seraienl nécessaires, il ne doutait pas du dévouement de Popinot, auquel il comptait demander une trentaine de mille francs d'effets, qui aideraient ÏI attendre le gain de son procès, offert en garantie aux créanciers les plus altère.-,. Le parfumeur expansif, qui disait sur l'oreiller à sa chère Constance les moindres émotions de son existence, qui y puisait du courage, qui y cherchait les lumières de la contradiction, ne pouvait s'entretenir de sa situation ni avec son premier commis, ni avec son oncle, ni avec sa femme. 'Ses ide.-s lui pesaient doublement. Mais ce généreux martyr aimait mieux souffrir que de Jeter ce brasier dans l'àmedesa femme; il voulait lui raconter le danger quand il serait passé. Peut-être reculait-il devant cette horrible confidence. La peur que lui inspirait sa femme lui donnait du courage. H allait tous les matins entendre une messe ba >se a Saint-Roeh, et il prenait Dieu pour confident.
— Si, en repiranl de Saint-Roeh eh g moi, je ne troue pas de soldat, ma deoiaude réussira. Ce sera la réponse de Dieu, se disait-il après avoir prié' Dieu de le secourir.
Et il était ueureux.de ne pas ren ,oidat. Cepen-
dant il avail le cœur trop oppresse, il lui fallut un autre cœur où il pùl gémir. ( ésarine, a laquelle il s'était déjà eonfléJors de la fatale nouvelle, eut loql son secret. Il y eut entre eux des regards jetés à la dérobée, des regards pleins de désespoir et d'espoir étouffes, des invocations lancées avec une mutuelle ardeur, des demandes et des réponses sympathiques, des lueurs d'enté à âme. Birotteau se faisait gai. jovial pour sa femme. Constance faisait-elle une question, bah! tout allait bien. Popinol . auquel Ces .r ne pensait pas, réussissait ' l'huile s'enlevait! les effets Claparon seraient ; il n \ ivait rien a ci ;i .Ire. ( . i:e : ni: -•■ ■• ■•■ tint efirsvint. Quand sa femme était endormie dans ce lit somptueux, Bilolleau se dressait sur son se. ml. il tombait dans la comemplalion de son malheur. Césarine arrivait parfois alors en chemise, un châle sur ses blanchis épaules, pieds nus.
— Papa, je l'entends, lu pleines, disait-elle en pleurant elle même.
Birotteau lui dans un tel état de torpeur après avoir écrit la lettre par laquelle il demandait un rendez-vous au grand François K,eliei 410- sa lille l'emmena dans Paris. Il aperçut seulement alors dans les rues d'énormes affiches rouges, et ses regards furent frappés par ces mots : III ILE CÉPHALIQLE.
Pendant les catastrophes occidentales de la Heine des Hoses, la maison A. Popinol se levait radieuse dans les flammes orientales du succès. Conseillé par Gaudissarl et parFinot, Anselme avait lance son huile avec audace. Deux mille affii In s avaient été mises depuis trois joins aux endroits les plus appareils de Paris. Personne ne pouvait éviter de se trouver face à lace avec l'Huile CéphuliqHCfl de lire une phrase concise, inventée par Pinot, sur l'impossibilité de faire pousser les cheveux et sur le danger de les teindre, accompagnée de la citation du Mémoire lu à l'Académie des sciences par Yauquelin; un vrai certificat de vie pour les cheveux morts promis à ceux qui useraient de l'Huile Ccphalique. Tous les eoiff ursde Paris, les perruquiers, les pariuineurs avaient décoré leurs portes de cadres dorés, contenant un bel imprimé sur papier ve. in . (n tête duquel brillaient la gravure d'fléroet de l.eandre réduite, aVec cette assertion en épigraphe: Les anciens peuples de VanliquUt conservaient &enr& chevelures par remploi de in :•>!<• Ctpkaligue.
— Il a inventé les cidres perinanens , l'annonce éternelle! se dil Birotteau qui demeura stupéfait en regardant la devanture de la Cloche-d'Argent.
— Tu n'as donc pas vu chez toi, lui dil sa fille, un cadre que monsieur Anselme est venu lui-même apporter, en déposant a Célestin trois cents bouteilles d'huile?
— Non, dit-il..
— Célestin en a déjà vendu cinquante à des passans, et soixante à des pudiques!
— Ah ! dit César.
Le parfumeur, étourdi par les mille cloches que la misère tinte aux oreilles de ses victimes , vivait dans un mouvement vertigineux ; la veille , Popinol l'avait attendu pendant uni heure, et s'en était allé après avoir causé avec Constance el Césarine, qui lui -dirent que César était absorbe par sa grande affaire.
— Ah! 01 i, l'affaire des terrains.
Heureusement Popinot, qui depuis on mois n'était pas sorti de 'a rue des Ciuq-Diamans, passait, les nuits et travaillait lis dimanches à la fabrique, n'avait mi ni les Bagou, ni Pillerault, ni son onde le juge. 11 ne dormait que deux b le pauvre enfant ! il n'avait que deux commis, et eu train dont allaient lesdioses il lui en faudrait bientôt quatre, l'.n commerce, l'occasion est tout. Qui n'enfourche pis le succès en se tenant aux crins manque sa fortune. Popinol sedisail qu'A serait bien reçu quand, après sis mois, il dirait a sa tante et à sou oncle : - Je suis sauve ma fortune est faite' I 1- n J reçu de Birotteau quand il lui appi rterail trente ou quarante mille francs poursa part, après six mois. H ignora 1 donc la fuite de R iguin,les lésasln de César, il fie put
dire aucune parole indiscrète à madame Hiroltean. Popinol promit à Fin il 'i q cents francs par grand journal, et il y en avait dix ' trois ci Dis francs par.iour11.1l secondaire, et il yen avait dix autres! s'il ) était parlé, trois foflB par mois, do
CESAR BIROTTEAU
l'Huile Céphalique Finoi vit trois mille francs pour lui dans ces huit mille francs, son premier enjeu à jeter sur le grand el immense lapis vert de la Spéculât* n ' Il s'était dune élancé comme un lion sur ses amis, sur ses connaissances ; il babitaiialors les bureaux de rédaction, il se glissait au chevet du lit de tous les rédacteurs, le matin; et le soir il arpentait les foyers de tous lis Théâtres. — Pense a mon huile, cher ami, je n'y suis pour rien, afl'aire de camaraderie, lu sais! Gaudissart, mi hou vivant. » Telle était la première et la dernière phrase de tous ses discours. Il assaillit le t>as de toutes COUMttH 's finales aux journaux où il fit des articles eu eu laissant l'argent aux rédacteurs. Rusé comme un figurant qui veut passer acteur, aiei t.- comme un saute-ruisseau qui gagne soixante francs par mois, il écrivit dès lettres captieuses, il flatta tous les amours-propres, il rendit d'immondes services aux rédacteurs en chef, afin d'obtenir ses articles. Argent, dîners, platitudes, tout servit son activité passionnée, il corrompit avec des billets de sp&tacle les ouvriers qui, vers minuit, achèvent les colonnes des journaux en pr. nani quelques articles dans les petits faits, toujours prêts, lesew cas du journal. Fiuot se trouvait alors dans l'i ; .occupé
eumme s'il avait un article à revoir. Uni de. tout le inonde, il lit irioiuplnr l'Huile Céphalique de la pâle i ld, de la
Mixture Hresilienue.de toutes les inventions qui, les premières, eurent le génie de comprendre l'influent e du journalisme et l'effet de piston produit sur le public par un article reitéré. Dansée temps d 'innocence, beaucoup de journalistes étaient comme les bo lien: leurs force' ils s'occupaient
d'actrices, de rioiim-, dé TullU. de Mariette, etc. ils régentaieiit tout, et ne ramassaient rie». Les prétentions d'Audoche ne concernaient ni une actrice a faire app audir, ni une pièce à faire jouer, ni ses vaudevilles a faire rec< voir, ni des articles a faire payer; au contraire, il offrait de l'argent en temps utile, un déjeuner à propos; il n'y eut donc pas un journal qui ne pariai de l'Huile Céphalique, de sj concordance avec les analyses de Vauquelin, qui ne se moquai de ceux qui croient que l'on peut faire pousser les cheveux, qui ne proclamât le danger de les teindre.
Ces articles réjouissaient l'âme de Gaudissart, qui s'armait de journaux pour détruire les préjugi s, et faisait sur la province ce que depuis les spéculateurs ont nommé, d'après lui, /a charge a fond de train. Dans ce temps-là, les journaux de Paris dominaient les départemens encore sans organés, les malheureux! Les journaux y étaient donesérieusement étudiés , depuis le litre jusqu'au nom de l'imprimeur, ligne où pouvaient se cacher les ironies de l'opinion persécutée. Gaudissart, appuyé sur la presse, eut d'éclatans succès dès les premières vil es ûù donna sa langue, 'fous les boutiquiers de province voulaient des cadres et des hnpi imés a gravure d'Héro et I.éandre. Finot dirigea conire l'huile deMacassar cette charmante plaisanterie qui faisait tant rireaux Funambules, quand Pierrot prend un vieux balai de crin dont on ne voit que les trous, y met de l'huile de Macassar, et rend ainsi le balai foresiu remeut touffu. Cette scèue ironique exilait un rire universel. Pais tard, Finol racontait gaie> ment que, sans ces mille écus, il serait morl de misèreel de douleur. Pour lui, mille écus étaient une fortune. Dans celte campagne, il. devina, lui, le premier, le pouvoir de l'Annonce, dont il lit un si grand et si s ivant usage, trois mois après, il fui rédacteur en chef d'un petit journal, qu'il Qnil par acheter et qui fut la base de sa fortune.
De même que la charge a fond de train faite ; ar l'illustre Caudissarl, le Mural des voyageurs, si les frontières, lit triompher commercialeim ni la mi l''ipinot. de même ejle triompha dans l'opinion, grâce, au famélique assaut livré aux journal. . : ■■•isit cette vive publicité obtenue | ir la Mixl . t parla Pâte deKegnauId. k,son début, cell tut de l'opinion publique engendra ir..is succès, trois I rlui s, >-i valut l'in-
lepuisen 1 billions
payées, immense révolqtii ;
Poplnot et compagnie se pavanait sur les nui
tes les devantures.
Incapable de mesurer la portée d'une pareille publicité, Birotteau se contenta de dire à Césarine : «Ce petit Popinot marche sur mes traces! ■ sans comprendre la différence des temps, sai p| t la puissance des nouveaux moyens d'exécution dont la rapidité, l'étendue, embrassaient beaucoup plus promptemeni qu'autrefois le monde commercial. Birotlcau n'avait pas mis le pied à sa fabrique depuis son bal : il ignorait le mouvement et l'activité que I opinol y déployait. Anselme avait pris tous les ouvriers de Birotteau, il y couchait; il voyait Césarine assise sur toutes les caisses, coui hé dan - npéditions, imprimée sur toutes les fac
turcs-, il se disait : Elle sera ma femme! quand, la chemise retroussée jusqu'aux coudes, habit bas, il enfonçait rageusement les clous d'une caisse, ù défaut tic ses commis en
Le lendemain, apiès avoir étudié pendant toute la nuit tout ce qu'il devait dire et ne pas dire à l'un des grands hommes iule banque, Ctsar arriva rue du HoussaVc, el t.'aborsans d'horribles palpitations, l'hôtel du banquier libéral qui appartenait à cette opinion accusée, à si juste titre, de - Bourbons. Le parfumeur, comme tous les gens du polit commerce ; ai isu n i et les hommes de la liante banque. A Paris, entre la haute banque et 1 daires; int'er-
elle y trouve une garantie de plus.
Constance el Birotteau, qui jamais avancés au dé-
i rs moyens, d >nt la caisse n'avait jamais été à sec et qui gardaient leurs effets eu portefeuille, n'avaient jamais eu ns de second ordre; ils étaient; à plus rte raison, il les hautes régions de la Ranque.
Peut-être est ce une faute de ne pas se fonder un crédit même inurile : les avis sonl partagés sur ce point. Quoi qu'il en soit, Birotteau regrettait beaucoup de ne pas avoir émis sa signalis, connu comme adjoint et comme homme politique, ii crul n'avoil t] 1er et entrer ; il ignorait l'affluence
yàle qui distinguait l'audience de ce Banquier. Introdui! dans le salon qui précédait le cabinet de l'homme célèbre à tant de titres, Birotteau s'y vit au milieu d'une société nombreuse o dé| utés, écrivains, journalistes, agens de hauts commi d'affaires, ingénieurs, surfersa n'i les groupes ci frappaient d'une fai on particulière à la porte du cabinel où ils entraient par privilège— Que suis-je au milieu de celle machine? se dit Birotteau, tout étourdi par le mouvement de cette forge inlellei iuelle où se mam.t ntionnaient le pain quotidien de l'Opposilion, où se répétaient les rôles de la grande tragi-comédie i la Gauche, il enti nd it discuter a sa droite la question de l'emprunt pour l'ai II - principales lignes ux proposé parla Direction des Ponts-et-Chaussees, el il s'agissait de mi, louis ! \ se. gauche, des journalistes à la de l'amour-propre du banquier s'entretenaient de la séance d'hier et de l'improvisation do patron. Durant deux heures d'attente, Birotteau aperçut trois fols le banquier politiqac, reconduisant a trois pas au delà de son cabinet des hommes considérables. François Relier alla jusqu'à l'antichambre pour le demi néra! Foy. — je suis p I Birotteau dont le cœur se serra. Quand le banquier revenait à son cabinet, la troupe des - ns, des amis, des intéressés l'a me (les chiens qui poursuivent une jolie chienne. Quelques hardfs maigre lui dans le samtuaire. ï.eià conidun ient cinq minutes, dix minutes, "n quart d'heure. Les un B< liaient un air satisfait où prenaient des airs importuns. Le temps s'écoulait, Bi ec anxiété la pendule. Personne ne Itenlion à cett ! douleur cachée qui gémissait sur un faut sull ■' iré au & in de la i déminée, a la porte de
le i rédil ' César pensait douloureusement qu'il avall été un moment chez lui roi, comme cel homme élail roi tous lès malins, el il mesurait ■ , il étail ti
i s durant celle heure passée là!...
t ombie pas Dieu de lui ren-
dre cel homme favorable, car il lui trouvi
DK BAL/VC.
enveloppe de bonhomie populaire, une insolence, une tyrannie" fcolérîque, uni' brutale finir de dominer qui épouvantai! son ime douce. Enfin, quand iln'yeui plus que dix ou douze personnes. Birotteau se résolut, quand la porte extérieure du cabinet grognerait, de se dresser, de se mettre au niveau du grand orateur en lui disant .- Je suis Birotteau ! Le grenadier c|iii s'élança le premier dans la redoute de la Moskowa ne déploya pas plus de courage que le partumeur n*en rassembla pour se livrer à cette manœuvre.
— Après tout, je suis son adjoint, se dit-il en se levant pour décliner son nom.
La physionomie de François Relier devint accorte, il voulut évidemment être aimable, il regarda le ruban rouge du parfumeur, se recula, ouvrit la porte de son cabinet, lui monir.» le chemin, et resta pendant quelque temps à causer avec deux personnes qui s'élancèrent de l'escalier avec la violence d'une trombe.
— Decazes veut vous parler, dit l'une des deux.
— Il s'agit de tuer le pavillon Marsan ! le roi voit clair, il vient à nous ! s'écria l'autre.
— Nous irons ensemble ù la Chambre, dit le banquier en rentrant dans l'attitude de la grenouille qui veut imiter le boeuf.
— Comment peut-il penser à ses affaires? se demanda Birotteau tout bouleversé.
Le soleil de la supériorité scintillait, éblouissait le parfumeur comme la lumière aveugle les insectes qui veulent un jour doux ou les demi-ténèbres d'une belle nuit. Sur une immense table il apercevait le budget, les mille imprimés de la chambre, les volumes du Moniteur ouverts, consultés et marques pour jeter à la tète d'un ministre ses précédentes paroles oubliées et lui faire chanter la palinodie aux applaudis—mens d'une foule niaise, incapable ide comprendre que les événemens modifient tout. Sur une autre table, des cartons entassés-, les mémoires, les projets, les mille renseigneniens confiés à un homme dans la caisse duquel (putes tes industries naissantes essayaient de puiser. Le luxe royal de i e cabinet plein de tableaux, de statues, d'oeuvres d'arl ; l'encombrement de la cheminée, l'entassement des intérêts nationaux ou étrangers amoncelés comme des ballots, tout frappait Birotteau, l'amoindrissait, augmentait sa terreur et lui glaçait le sang. Sur le bureau de François Relier gisaient des liasses d'effets, de lettres de change, de circulaires eommerc i des. Relier s'assit et se mit a signer rapidement les lettres qui n'exigeaient aucun examen.
— Monsieur, à quoi dois-je l'honneur de votre visite? lui dit-il.
A ces mois, prononcés pour lui seul par cette voix qui parlait a l'Europe, pendant que celte main avide allait sur le papier, le pauvre parfumeur eut comme un fer chaud dans le ventre. Il prit un air agréable que le banquier voyail prendre depuis dix ans à ceux qui avaient à l'entortiller d'une affaire importante pour eux seuls, et qui déjà lui donnait barre sur eux. François Relier jeta donc a César un regard qui lui traversa la lête, un regard napoléonien. L'imitation du regard de Napoiéôri était un léger ridicule que se permettaient alors quelques parvenus qui n'ont même pas clé le billon de leur eur. Ce regard tomba sur Birotteau, homme de la Droite, scide du pouvoir, élément d'élection monarchique, comme un plomb de douanier qui marque une marchandise.
— Monsieur, je ne veux pas abuser de vos niomens, je serai court, .le viens, pour une affaire purement commerciale, mois demander si je pais obtenir un crédit chez vous. Ancien juge au Tribunal d • Commerce el connu a la Banque, vous comprenez que, si j'avais un portefeuille plein, je n'aurais qu'a m'adresser l,i où tous êtes régeitf. .l'ai eu l'honneur desié-
i m ur le bai m 'l'hibou, chef du comité d'escompte, et il ne me refuserait certes pas. Mais je n'ai j.-:. lei ri iture ; niasigna-
savez combien
i la tel ■, 1 1 Birotteau prit ce mouvement pour un mouvement d'impatient
raici le fait, reprit-il. Je me suis engagé dans uue affaire leri
François Relier, qui signait toujours et lisait, sans avoir l'air d'écouter César, tourna la tète et lui lit un signe d'adhésion qui l'encouragea. Birotteau crut son affaire en boa chemin et respira.
— Allez, je vous entends, lui dit Relier avec bonhomie.
— Je suis acquéreur pour moitié des terrains situés autonr de la Madeleine.
— Oui. j'ai entendu parle- r chez Nueingen de cette immense affaire engagée par la maison Claparon.
— Eh! bien, reprit le parfumeur, un crédit de cent mille francs, garanti par ma moitié dans ci lie affaire, ou par mes propriétés commerciales, suffirait a me conduire au moment Où je réaliserai des bénéfices que doit donner prochainement une conception de pure parfumerie, .s'il était nécessaire, je vous couvrirais par des effets d'une nouvelle maison, la maison Popinot, une jeune maison qui..
Relier parut se soucier fort peu de la maison Popinot, et Birotteau comprit qu'il s'engageait dans une mauvaise voie; il s'arrêta, puis, effrayé du silence, il reprit : — Quant aux intérêts, nous...
— Oui, oui, dit le banquier, la chose peut s'arranger, ne doutez pas de mon désir de vous être agréable. Occupé comme je le suis, j'ai les finances européennes sur les bras, et la Chambre prend tous mes niomens, vous ne serez pas étonné d'apprendre (pie je laisse étudier une. foule d'affaires a mes Bureaux. Allez voir, en bas, mon frère Adolphe, expliquezlui la nature de vos garanties; s'il approuve l'opération, vous reviendrez avec lui demain ou après-demain à l'heure où j'examine à fond les affaires, à cinq heures du malin. îsous serons heureux et tiers d'avoir obtenu votre confiance, vous êtes un de ces royalistes conséquens dont on peut être l'ennemi politique, mais dont l'estime est flatteuse...
— Monsieur, dit le parfumeur exalté par cette phrase de tribune, je suis aussi digne de l'honneur que vous me faites que de l'insigne el royale faveur... Je l'ai méritée en siégeant au tribuHal consulaire et en combattant...
— Gui, reprit le banquier, la réputation dont vous jouissez est un passe-port, monsieur Birotteau. Vous ne devez proposer que des affaires faisables, vous pouvez compter sur noir* concours.
I ne femme, madame Relier, une des deux tilles du comte de Gondreville, pair de France, ouvrit une porte que Birotteau n'avait pas vue.
— Mon ami, j'espère te voir avant la Chambre, dit-elle. — 11 est deux heures, s'éeria le banquier, la bataille est
entamée. Excusez-moi, monsieur, il s'agit de culbuter un ministère... Voyez mon frère.
II reconduisit le parfumeur jusqu'à la porte du salon et dit à l'un de ses gens : —Menez monsieur chez monsieur Adolphe.
A travers le labyrinthe d'escaliers où le guidait un homme eu livrée vers un cabinet moins somptueux que celui du chef de la maison, mais plus utile, le parfumeur, à cheval sur un si, la plus douce monture de l'Espérance, se caressait le menton eu trouvant de très-bon augure les flatteries de l'homme célèbre. Il regrettait qu'un ennemi des Bourbons fût si gracieux, si capable, si grand orateur.
Plein île ces illusions, il entra dans un cabinet froid, meublé de deux secrétaires à cylindre, de mesquins fauteuils, orné (K- rideaux très-n 'un maigre tapis. Ce cabinet
était a l'autre ce qu'est une cuisine a la salle à manger, la fabrqiuc a la boutique. Là s'éventraient 1rs affaires de banque .îimeree, s'analysaient les entreprises et s'arrachaient les pi elèvemens de la banque sur tous les bénéfices des industries jugées profitables. La se combinaient ces coups audacieux par lesquels les Relier se signalèrent dans le haut commerce, et par lesquels ils se créaient un monopole rapidement exploité, là s'étudiaient les défauts delà législation, et se stipulaient sans honte ce que la Bourse nomme tes parti « unissions exigées puer les moindres services, comme d'aapuyer une entreprise de leur nom el de la crédiler. Là s'ourdissaient ces tromperies Dcuretées de légalité, qui consistent à commanditer sans engagement des en trefrisi s douteuses, afin d'en attendre le succès et de les tuer pour
CESAR BIROTTEÀU.
s'en emparer en redemandant les capitaux dans un moment critique : horrible manœuvre par laquelle furent enveloppés tant d'actionnaires.
Les deux frères s'étaient distribué leurs rôles. En haut, François, homme brillant et politique, se conduisait en roi, distribuait les grâces et les promesses, se rendait agréable à tous. Avec lui tout était facile; il engageait noblement les affaires, il grisait les nouveaux débarqués et les spéculateurs de fraîche date avec le vin de sa faveur et sa capiteuse parole, en leur développant leurs propres idées. En bas, Adolphe excusait son frère sur ses préoccupations politiques, et il passait habilement le râteau sur le tapis'; il était le frère compromis, l'homme difficile. Il fallait donc avoir deux paroles pour conclure avec cette maison perfide. Souvent le gracieux oui du cabinet somptueux devenait un non sec dans le cabinet d'Adolphe. Cette suspensive manœuvre permettait la réflexion, et servait souvent à amuser d'inhabiles concurrens. Le frère du banquier causait alors avec le fameux Palma, le conseiller intime de la maison Relier, qui se relira à l'apparition du parfumeur. Quand Birotteau se fut expliqué, Adolphe, le plus fin des deux frères, un vrai loup-cervier, à Vieil aigu, aux lèvres minces, au teint aigre, jeta sur Birotteau, pardessus ses lunettes et en baissant la tète, un regard qu'il faut appeler le regard du banquier, et qui tient de celui des vautours et des avoués; il est avide et indifférent, clair et obscur, éclatant et sombre.
— Veuillez m'envoyer les actes sur lesquels repose l'affaire delà Madeleine, dit-il, là git la garantie du compte, il faut les examiner avant de vous l'ouvrir et de discuter les intérêts. Si l'affaire est bonne, nous pourrons, pour ne pas vmis grever, nous contenter d'une part dans les bénéfices au lieu d'un escompte.
— Allons, se dit Birotteau en revenant chez lui, je vois ce dont i! s'agit. Comme le castor poursuivi, je dois me débarrasser d'une partie de ma peau. \\ vaut mieux se laisser tondre que de mourir.
Il remonta ce jour-là chez lui, très-riant, et sa gaieté fut debonaloi. •
— Je suis sauvé, dit-il à Césanne, j'aurai un crédit chez les Keller.
Le vingt-neuf décembre seulement, Birotteau put se trouver dans le cabinet d'Adolphe Keller. La première fois que le parfumeur revint, Adolphe était allé visiter une terre à six lieues de Paris que le grand orateur voulait acheter. La sçr cende fois, les deux Keller étaient en affaire pour la matinée : il s'agissait de soumissionner un emprunt proposé aux Chambres, ils priaienl monsieur Birotteau de revenir le vendredi suivant. Ces délais tuaient le parfumeur. Mais enfin ce vendredi se leva. Birotteau se trouva dans le cabinet, assis au coin de la cheminée, au jour de la fenêtre, et Adolphe Keller à l'autre coin.
— C'est bien, iions'icur. lui dit le banquier en lui montrant les actes, mais qu'avez-vous payé sur les prix des terrains ?
— Cent quarante mille francs.
— Argent '
— Effets.
— Sont-ils paves?
— Us siuii a échoir.
— Mais si vous avez surpayé les terrains, eu égard ii leur valeur actuelle, où serait notre garantie? elle ne reposerait que sur la Inouïe opinion que vous inspirez et sur la considération donl ' <>ns jouissez. Les affaires ne reposent pas sur des sentiment. Si vous avez pave deux cent mille francs, en supposant qu'il > ait cent mille francs de donnés en trop pour s'emparer des terrains, nous aurions bien alors une garantie de cenl mille francs pour répondre de cent mille francs escomptés. Le résultat pour nous serait (l'être propriétaires de rotre |iart en payant à votre place, il faut alors savoir si l'affaire est bonne. Attendre cinq ans pour doubler ses fonds, il vaut mieux les faire valoir en banque. Il > a tant d'évéaemeusl Vous voulez faire une circulation pour payer des billets à échoir, manœuvre dangereuse! on recule po«r mieux sauter. L'affaire ne nous va pas.
Celte phrase frappa Birotteau comme si le bourreau lui avait mis' sur l'épaule son fer à marquer, il perdit la tête.
— Voyons, dit Adolphe, mon frère vous porte un vif intérêt, il m'a parlé de vous. Examinons vos affarres, dit-il en jetant au parfumeur un regard de courtisane pressée de payer son terme.
Birotteau devint Molineux, dont il s'était moqué si supérieurement. Amusé par le banquier, qui se complut à dévider la bobine des pensées de ce pauvre nomme, et qui s'entendait à interroger un négociant comme le juge Popiuot ù faire causer un criminel. César raconta ses entreprises : il mit en scène la Double Pâte des Sultanes, l'Eau Carminalive, l'affaire Roguin, son procès à propos de son emprunt hypothécaire dont il n'avait rien reçu. En voyant l'air souriant et réfléchi de Keller. à ses hochemens de tèie, Birotteau se disait: i 11 m'écoute! je l'intéresse! j'aurai mon crédit!* Adolphe Keller riait de Birotteau comme le parfumeur avait ri de Molineux. Entraîné par la loquacité particulière aux gens qui se laissent griser par le malheur, César montra le vrai Birotteau : il donna sa mesure en proposant comme garantie l'Huile Céphalique et la maison Popinot, son dernier enjeu. Le bonhomme, promené par un faux espoir, se laissa sonder, examiner par Adolphe Keller, qui reconnut dans le parfumeur une ganache royaliste près de faire faillite. Enchanté de voir faillir un adjoint au maire de leur Arrondissement; un homme décoré de la veille, un homme du pouvoir, Adolphe dit alors nettement à Birotteau qu'il ne pouvait nilui ouvrir un compte ni rien dite en sa faveur à son frère François, le grand orateur. Si François se laissait aller à d'imbéciles générosités en secourant les gens d'une opinion contraire à la sienne et ses ennemis politiques, lui, Adolphe, s'opposerait de tout son pouvoir à ce qu'il fit un métier de dupe, et l'empêcherait de tendre la main à un vieil adversaire de Napoléon, un blessé de Saint-l'voch. Birotteau exaspéré voulut dire quelque chose de l'avidité de la hau'e banque, de sa dureté, de sa fausse philanthropie ; mais il fut pris d'une si ifiolente douleur qu'il put à peine balbutier quelques phrases sur l'institution de la Banque de France où les Keller puisaient.
— Mais, dit Adolphe Keller. la Banque ne fera jamais un escompte qu'un simple banquier refuse.
— La Banque, dit Birotteau, m'a toujours paru manquer à sa destination quand elle s'applaudit, en présentant le compte de ses bénéfices, de n'avoir perdu que cent ou deux eeut mille francs avec le commerce parisien, elle en est la tutrice.
Adolphe se prit à sourire en se levant par un geste d'homme ennuyé,
— Si la Banque se mêlait de commanditer ', s gens embarrassés sur la place la plus friponne et la plas glissante du nioiide financier, elle déposerait son bilan au bout d'un an. Elle a déjà beaucoup de peine à se défendre eontre les circulations et les fausses valeurs, que serait-ce s'il fallait étudier les affaires de ceux qui voudraient se faire aidoi par elle !
— Où trouver dix mille francs qui me manquent pour demain, samedi trente? se disait Birotteau en ttaversant la cour.
Suivant la coutume, on paie le trente quand le trente et uu est un jour férié.
En atteignant à la porle cochère, les veux baignés de larmes, le parfumeur vit à peine un beau cheval angl; :s en sueur qui arrêta net à la porte un des plus jolis cabrioù ts qui roulassent en ce moment sur le pavé de Paris. Il aurait lien voulu èiie écrasé par ce cabriolet, il serait mort par accident, elle désordre de ses affaires eût été mis sur le con pie de. cet événement. Il ne reconnut pas du Tille: qui. svelie et dans une élégante mise du matin, jeta les guides à son domestique- et une couverture sur le dos en sueur de son cheval pur sang.
— Kl par quel hasard ici? dit du TiHcl à sou an ien patron. Du Tillet le savait bien, les Keller avaient demandé des
renseignemens à Claparon qui, s'en référant a du Tillet, avait démoli la vieille réputation du parfumeur. Quoiflue subitement retirées, les larmes du pauvre négociant parlaient énergiquemenl.
— Serïez-wui venu demander quelques services à cesara.
(Bxtrait de la Comédit humaim ■) 1
DE BALZAC
bes, dit du Tillet, ces égorgeurs du commerce, qinont fait des tours infâmes, hausser les indigos après les avoir accaparés, baisser le riz pour forcer les détenteurs à vendre le leur à bas prix alln de Louffavoir et tenir le marché, des gens qui n'ont ni foi, ni loi, ni âmeP Vous ne sav, zdouc pas ce dont ils son! capables? Ils vous ouvrent un crédil quand vous avez une belle affaire, et vous le ferment au moment où vous êtes engagé dans les rouages de l'affaire, et ils vous forcent a la céder ;t vil prix. Le Havre, Bordeaux el Marseille vous en diront de belles sur leur compte. La politique leur sert à couvrir bien «les saletés, allez! aussi les exptoité-je sans scrupule! Promenons-nous, mon cher Rirotteau! Joseph! promenez mon i heval, il a trop chaud, et c'est uu capital que mille écus. El il se dirigea vers le boulevard. — \ oyons, mon. cher patron, car vous avez été mon patron, avezvous besoin d'argent? Ils vous ont demandé des garanties, les misérables. Moi je vous connais, je vous offre de l'argent sur vos simples effets, .l'ai fait honorablement ma fortune avec des peines inouïes. Je suis allé la chercher en Allemagne, la fortune ! Je puis vous le dire aujourd'hui : j'ai acheté les créances sur le roi a soixante pour cent de remise, alors votre caution m'a été bien utile, et j'ai de la reconnaissance, moi ! Si vous avez besoin de dix mille francs, ils sont à vous.
— Quoi, du Tillet, s'écria César, est-ce vrai? ne vous jouezvous pas de moi? Oui, je suis un peu gène, mais ce n'est que pour un moment...
— .le le sais, l'affaire Roguin. répondit du Tillet. Hé! j'y suis de dix mille francs que ce vieux drôle m'a empruntés pour s'en aller -, mais madame Roguin me les rendra surSes reprises. J'ai conseillé à celle pauvre femme de ne pas faire la sottise de donner sa fortune pour payer des délies faites pour une fille; ce serait bon si elle acquittait tout, mais comment favoriser certains créanciers au détriment des autres? Vous n'êtes pas un V iguin, je vous connais, du du Tillet, vous vous brideriez la cervelle plutôt que de me faire perdre un sou. Venez, nous voilà rue de la Chaussée-d'Aulin, montez chez moi.
Le parvenu prit plaisir à faire passer son ancien patron par ses appartenions au lieu de le mener dans les Bureaux, et il le conduisit lentement afin de lui laisser voir une belle et somptueuse salle à manger, garnie de tableaux achetés en Allemagne, deux salons d'une élégance et d'un luxe que Birotteau n'avait encore admirés que chez le duc de Lenoncourl. Les yeux du bourgeois furent éblouis par des dorures, dés oeuvres d'art, des bagatelles folles, des vases précieux, par mille détails qui faisaient bien pâlir le luxe de l'appartement do Constance'; et sachant le prix de sa folie, il se. disait: — Où donc a t-il pris tant de millions! il entra dans une chambre à coucher auprès de laquelle celle de sa femme lui parut être eeque le troisième étage d'une comparse est a l'hôtel d'un premier sujet de l'Opéra, l.e plafond, tout en satin violet, était rehaussé par des plis de salin blanc. Une descente de lit en hermine se dessinait sur les couleurs violacées d'un lapis du levant. Les meubles, les accessoires offraient des formes nouvelles et d'une recherche extravagante. Le parfumeur s'arrêta devant une ravissante pendule de l'Amour et Psyché qui venait d'être faite pour un banquier célèbre, du Tillet avait obtenu de lui le seul exemplaire qui existât avec celui de son confrère. Enfin l'ancien patron et son ancien commis arrivèrent à un cabinet de petit-maître élégant, coquet, sentant plus l'amour que la finance. Madame Roguin avait sans doute offert, pour reconnaître les soins donnés a sa fortune, un ooupoir en or sculpté, des serrepapiers en malachite garnis de ciselures, tous les coûteux colifichets d'un luxe effréné. Le tapis, un des plus riches produits de la Belgique étonnait autant le regard, qu'il surprenait les pieds par la molle épaisseur de sa haute laine d'une étonnante richesse. DU Tillet lit asseoir au coin de sa cheminée le pauvre parfumeur ébloui, confondu.
— Voulez-VOUS déjeuner avec moi?
Il Sii.na. Vint un valet de chambre mieux mis que Birotleau. •
— Dites a monsieur l.cgras de monter, puis allez dire à Joseph de rentrer ici, vous le trouverez à la porte de la maison
Relier, vous entrerez dire chez Adolphe Relier qu'au lieu d'aller le voir je l'attendrai jusqu'à l'heure de la Bourse. Faitesmoi servir et tôt !
Ces pluases stupéfièrent le-parfameur.
— Il l'ait venir ce redoutable Adolphe Relier, il le siiii. comme on chien ! lui. du Tillet?
Un tigre; gros eomme le poing, vint déplier une table que Birotteau n'avait pas vue tant elle était minée, et y apporta ut) pâté île loir gras, une bouteille devin de Bordeaux, toutes les choses recherchées qui n'apparaissaient chez Birotteau que deux fois par trinii sire, aux grands jours. Du Tillet jouissait. Sa haine contre le seul homme qui eûl le droit de le mépriser s'épanouissait si chaudement que Birotteau lui lit éprouver la sensation profonde que causerait le spectacle d'un mouton se
défendant contre un tigre. Il lui passa par le cœur une idée
généreuse : il se demanda si sa vengeance n'était pas accomplie, il flottait cuire les conseils de la clémence reveillée cl ceux de la haine assoupie.
— Je puis anéantir commercialement cet homme, pensaitil. j'ai droit de vie et de mort sur lui, sur sa femme qui m'a roue, sur sa tille dent ia main m'a paru dans un temps toute une fortune. J'ai son argent, contenions-nous de laisser nagi : ce pauvre niais au boul de la corde qneje tiendrai.
Les honnêtes gens manquent de tact, ils n'ont aucune mesure dans le bien, parée que pour eux tout est sans détour ni arrière-pensée. Birotteau consomma son malheur, il irrita le tigre, le perça au cœur sans le savoir, il le rendit implacable par un mot, par un éloge, par une expression vertueuse, par la bonhomie même de la probité. Quand le caissier vint, du Tille! lui montra César.
— Monsieur Legras, apporlez-inoi ilix mille francs et 19 billet de celle somme fait à mou ordre et à quatre-vingt dix jours par monsieur qui est monsieur Birotteau. vous savez!
Ou Tillet servit du pâté, versa un verre devin de Bordeaux au parfumeur qui, se voyant sauvé; se livrait à des rires convulsifs, il caressait sa ehaînede montre, et ne mettait une bouchée dans sa bouche que quand son ancien commis lui disait : — Vous ne mangez pas?
Birotteau dévoilait ainsi la profondeur de l'abîme où la main de du Tillet l'avait plonge, d'où elle le relirait, où elle pouvait le replonger. Lorsque le caissier revint. qu'après avoir signé l'eflet César, sentit les billets de banque dans sa poche, il ne se continl plus. Un instant auparavant son quartier, la Banque allaient savoir qu'il ne pavait pas, et il lui fallait avouer sa ruine à sa femme: maintenant, tout était réparé! Le bonheur de la délivrance égalail en intensité les tortures de la défaite. Les yeux du pauvre homme s'humectèrent malgré lui.
— Qu'avez-voùs donc, mou cher patron? dit du Tillet Ne l'eriez-vons pas pour moi demain ce que je fais aujourd'hui pour vous:1 Vest-ce pas simple eomme bonjour?
— Du Tillet, dit avec emphase et g ravi fé*le bonhomme en se levant et prenant la main de son ancien commis, je te rends toute mon estime.
— Comment l'avais je perdue' dit du Tillet en si tant si vigoureusement atteint au sein de si prospérité qu'il rougit.
— Perdue... pas précisément, dit le parfumeur foudroyé par sa belise, on m'avait dit des choses sur votre liaison avec madame Roguin. Diable! prendre la femme d'un autre...
— Tu hais la breloque, mon vieu\, pensa du Tillet en s, servant d'un mol de son premier métier.
En se disant cette phrase, il revenait à son projet d'abattre cette vertu, de la fouler aux pieds, de rendre méprisable sur la place de Paris l'homme vertueux et honorable par lequel il avait été pris la main dans le sac. Toutes les haines, politiques OU privées, de femme à femme, d'homme à homme, n'ont pas d'autre l'ait qu'une semblable surprise. On ne se hait pas pour des intérêts compromis, pour une blessure . ni même pour un soufflet ; tout est réparable. Mais avoir ete saisi en flagrant délit de lâcheté!... le duel qui s'ensuit entre le criminel el le témoin du crime ne se termine que par la mort de l'un ou de l'autre
—Oh! madame Roguin, dit railleuse.meut du Tillet; m*;
CESAR BIROTTEAU
n'est-ce pas au contraire une plume dans le bonnet d'un jeune homme? Je vous comprends, mon cher patron : on vous aura dit qu'elle m'avait prêté de l'argent. Eli ! bien, au contraire, je lui rétablis sa fortune étrangement compromise dans les affaires de son mari. L'origine de ma fortune est pure, je viens de vous la dire. Je n'avais rien, vous le savez! Les jeunes -vos se trouvent parfois dans d'affreuses nécessités. On peut se laisser aller au sein de la misère. Mais si l'on a fait, comme la République, des emprunts forces, eh ! bien, on les rend, et l'on est alors plus probe que la France.
— C'est cela, dit Birotteau. Mon enfant... Dieu... [S'est-re pas Voltaire, qui a dit :
Il lit du repentii- la venu d»s mortels.
— Pourvu, reprit du ïillet encore assassiné par cette citation, pourvu qu'on n'emporte pas la fortune de sou voisin, lâchement, bassement, connue, par exemple, si vous verriez 3 faire faillilc avant trois mois et que mes dix mille francs fussent flambés...
— Moi faire faillite, dit Birotteau qui avait bu trois verres de vin et que le plaisir grisait. On connail mes opinions sur la faillite! La faillite est la mort d'un commerçant, je mourrais !
— A votre santé, dit du Tillet.
— A ta prospérité, repartit le parfumeur. Pourquoi ne vous fournissez-vous pas chez moi 3
— Ma foi, dit du Tillet, je l'avoue, j'ai peur de madame César, elle me fait toujours nue impression ! et si vous n'étiez pas mon patron, ma foi ! je...
— Ah' tu n'es pas le premier qui la trouve belle, et beau- 8fcup l'ont désirée, mais elle m'aime' Eh! bien, du Tillet, reprit Birotteau, mon ami, ni' faites pas les choses à demi.
— Comment?
Birotteau expliqua l'affaire des terrains a du Tillet qui ouvrit de grands yeux et complimenta le parfumeur sur sa pénétration, sur sa prévision, en vantant l'affaire.
— Eh' bien. jt%5uis bien aise de ton approbation, vous passez pour une des fortes têtes de la Banque, du Tillet! Cher enfant, vous pouvez me procurer un crédit à la Banque afin d'attendre les produits de l'Huile Céphalique.
— Je puis vous adresser à la maison Nueingen, répondit du Tillet en se promettant de l'aire danser â sa victime toutes les ligures de la contredanse des faillis.
Ferdinand se mit à son bureau pour écrire la lettre suivante :
V MI»\SIEIT> LE B\nO\ DV NtJCTA'GEN!
APaiis.
■ Mon rlnr baron.
■ Le porteur !!•■ cette lettre csl monsieur César Birotteau. < adjoint an maire du deuxième arrondissement et l'un des - industriels les phfs renommés de la parfumerie parisienne :
il désire entre* en relation avec vous. Faites dé confiance «tout ce qu'il veut vous demander: en l'obligeant, vous • obligez
» Votre ami,
» F. ni Tillet. •
Du Tillet ne mit pas de point sur l'i de son nom. Pour ceux avec lesquels i! taisait des affaires, cette erreur volontaire était un signe de convention. Lis recommandations les plus vives, les chaudes et favorables instances de sa lettre ne signifiaient rien alors. 1 ne tille lettre, où les points d'exclamation suppliaient, où du Tillet se mettait a genOHX. était alors arrachée par des considérations puissantes ; il n'avait pas pu la refuser ; elle devail être regardée comme non avenue. Fn voyant Pi sans point, son ami-donnait alors de l'eau bénite de cour au solliciteur. Beaucoup de gens du inonde et des plus considérables sont joués ainsi comme des enfans par les gens d'affaires, par les banquiers, par les avocats, qui tous ont une double signature, l'une morte, l'autre vivante. Les plus fins y sont pris. Pour reconnaître cette ruse, il faut avoir éprouvé le double effet d'une lettre chaude et d'une lettre froide.
v Nous me sauvez, du Tillet ! dit César en lisant cette kntre.
— Mon Dieu ! dit du Tillet , allez demander de l'argent,' Nueingen en lisant mon billet vous en do mera tant que vous en voudrez. Malheureusement mes fonds sont engagés pour quelques jours; sans orla, je ne vous enverrais pas chez le prince de la haute banque, caries Relier ne sont que des pygmées auprès du baron de ÎNucingen. C'est Law reparaissant en Nu-« cingen. Avee'ma lettre vous serez en mesure le quinze janvier, et nousverrons après. Aueingen et moi noir, sommes les meilleurs amis du monde, il ne voudrait pas nie désobliger pour un million.
— C'est comme un aval , se dit en lui-même Birotteau qui s'en alla pénétré de reconnaissance pourdnTillet. Eh! bien, se disait-il, un bienfait n'est jamais perdu ! Et il philosophait à perte de vue. Néanmoins une pensée aigrissait son bonheur. Il avait bien pendant quelques jours empêché sa femme de mettre le nez dans les livres, il avait rejeté la caisse sur le dos du Célestin en l'aidant , il avait pu vouloir que sa femme et sa tille eussent la jouissance du bel appartement qu'il leur avait arrangé, meublé; mais ces premiers petits bonheurs épuisés, madame Birotteau serait morte plutôt que de renoncer à voir par elle même les détails de sa maison, à tenir, suivant son expression,'/» qweue-de lu poêle. Birotteau se trouvait au bout de son latin; il avait use tous ses artifices pour dérober à sa femme la connaissance des symptômes de sa gêne. Constance avait fortement improuvé l'envoi des mémoires . elle avait grondé les commis, et accusé Célestin de vouloir ruiner 'sa maison, croyant 'que Célestin seul avait eu cette idée. Célestin s'élail laissé gronder par ordre de Birotteau Madame César, aux yeux des commis, gouvernait le parfumeur, car il est possible de tremper le puolic, mais non les gens de sa maison sur celui qui a ^supériorité, réelle dans un ménage. Birolteau devait avouer sa situation à sa femme, car le compte avec du Tillet allait vouloir une justification. Au retour, Birotteau ne vit passansfrémirConstanceàson comptoir, vérifier le livre d'échéances et faisant sans doute le compte décaisse.
— Avec quoi paieras-tu demain ? lui dit elle à l'oreille quand il s'assit à coté d'elle.
— Avec de l'argent, répomlit-i! en tirant se; billets de Banque et en faisant signe a Célestin de les prendre
— Mais d'où viennent-ils?
— Je te conterai cela ce soir. Célestin inscrivez, fin mars, un billet de dix mille francs, ordre duTitlèt.
— Du Tillet ! répéta Constance frappée de terreur.
— Je vaisallervoir Popinot, dit César C'est mal à moi dîne pas être encore allé le visiter chez lui. \ end-on de son huile ?
— Les trois cents bouteilles qu'il nous a données sont parties!
— Birotteau, ne sors pas, j'ai à te parler lui dit Constance en prenant César par le bras et l'entraînant dans sa chambre avec une précipitation qui dans tout,- autre ci constance etM fait rire. — Du Tillet, dit-elle quand elle fut seule avec son mari et après s'être assurée qu'il n'j avait que Césanne avec. elle, du Tillet qui nous a volé mille écus .'.... Tu fais des affaires avec du Tillet, un monstre... qui voulait nu; séduire, lui dit-elle à l'oreille.
— Folie de jeunesse, dit Birotteau devenu tout à coup esprit fort.
— Écoute, Birotteau. lu te déranges, tu ne vas plus à la fabrique. Il y a quelque chose, je le sens! Tu vas nie le dire, je veux tout savoir.
— Eh! bien, dit Birotteau, nous avons failli être ruinés, nous l'étions même encore ce matin", mais tout est réparé.
Et il raconta l'horrible histoire de sa quinzaine.
— Voilà donc la cause de ta maladie, s'écria Constance.
— Oui, maman, s'écria Césarine. Va, mon père aétéhier» courageux. Tout ce que je souhaite est d'être aimée comme il t'aime. 11 ne pensait qu'à ta douliur
— M«n rêve est accompli, dit la pauvre femme en se laissant tomber sur sa causeuse au coin de son feu, pâle, blême, épouvantée. J'avais prévu tout. Je If l'ai lit dans cettf fatale nuit, dans notre ancienne chambre que tuas démolie,
DE BALZAC
il ne nous restera que les veux pour pleurer. Ma pauvre-Cësarinel je...
— Allons, te voilà, s' éeria Birotleau. Ne vas-tu pas m'6ler le courage dont j'ai besoin. •
— Pardon, mon ami, dit Conslanee en prenant la main de César et la lui serrant avec une tendresse qui alla jusqu'au cœur du pauvre homme. J'ai tort, voilà le malheur venu, je serai muette, résignée et pleine de forée. Non, lu n'entendras jamais une plainte. Elle se jeta dans les bras de César, el y dit en pleurant : Courage, mon ami, courage. J'en aurais pour deux s'il en était besoin.
— Mon huile, ma femme, mon huile nous sauvera,
— Que Dieu nous protège, dit Conslanee.
— Anselme ne seeourra-t-il dune pas mon père? dit Césarine.
— Je vais le voir, s'écria César trop ému par l'accent déchirant de sa femme qui ne lui était pas connue tout entière même après dix-neuf ans. Constance, n'aie plus aucune crainte. Tiens, lis la lettre de du Tille.t à monsieur de Nucingen, nous sommes sûrs d'an crédit. J'aurai d'ici là gagué mon procès. D'ailleurs, ajouta-t-il en taisant un mensonge nécessaire, nous avons notre oncle Pillerault, il ne s'agit que d'avoir du courage.
— S'il ne s'agissait que de cela, dit Constance en souriant.
Birolleau, soulagé d'un grand poids, marcha comme un ■homme mis en liberté, quoiqu'il éprouvât en lui-même l'indéfinissable épuisemeut qui suit les luttes morales excessives où sedépense plus de fluide nerveux, plus de volonté, qu'on ne doit en émettre journellement, et où l'on prend pour ainsi «lire sur le capital d'existence. Birotteau était déjà vieilli.
La maison A. Popinot, rue des Cinq-Diamans, avait bien changé depuis deux mois. La boutique était repeinte. Les casiers rechampis et pleins de bouteilles réjouissaient l'œil de tout commerçant qui connaît les symptômes de la prospérité. Le plancher de la boutique était encombré de papier d'emballage. Le magasin contenait de petits tonneaux de différentes huiles dont la commission avait été conquise à Popinot par le dévoué Gaudissart. Les livres et la comptabilité, la caisse, étaient au-Jessus de la boutique et de l'arrière-boulique. Une vieille cuisinière faisait le ménage de trois commis et de Popinot. Popinot confine dans un coin de sa boutique et dans un comptoir fermé par un vitrage, se montrait avec un tablier de serge, de doubles manches en toile verte, la plume à l'oreille, quand il n'était pas plongé dans un tas de papiers comme au moment où vint Birotteau et pendant lequel il dépouillait son courrier, plein de traites et de lettres de commande. A ces mots : Eh ! bien, mon garçon? dits par son ancien patron, il leva la tète, ferma sa cabane à clef, et vint d'un air joyeux, le bout du nez rouge. Il n'y avait pas de feu dans la boutique dont la porte restait ouverte.
— Je craignais que vous ne vinssiez jamais, répondit Popinot d'un air respectueux.
Les commis accoururent voir le grand homme de la parfumerie, l'adjoint décoré, l'associé de leur patron. Ces muets hommages flattèrent le parfumeur. Birotteau, naguère si petit chez les Relier, éprouva le besoin de les imiter : il se caressa le menton, sursauta vaniteusement à l'aide de ses talons, en disant ses banalités.
— Eh ! bien, mon ami, se lève-t-on de bonne heure? Iiti deiuanda-1-il.
— Non, l'on ne se couche pas toujours, dit Popinot, il faut se cramponner au succès...
— Eh ! bien, que disais-je? mon huile est une fortune.
— Oui, monsieur, mais les moyens d'exécution y sont pour quelque chose s je vous ai bien monté votre diamant.
— Au fait, dit le parfumeur, où en sommes-nous? Y a-t-il des bénéfices?
— Au bout d'un mois, s'écria Popinot, y pensez-vous? L'ami Gaudissart n'est en route que depuis vingt-cinq jours, el a pria une chaise de poste sans me le dire. Oh! il est bien dévoué. Nous devrons beaucoup à mon oncle! Les journaux, dit-il à l'oreille de Birolleau , nous couleront douze mille francs.
— Les journaux? s'écria l'adjoint.
— Vous ne les avez donc pas lus?
— Non.
— Vous ne savez rien alors, dit Popinot.
Vingt mille francs d'affiches, cadres et impressions!... cent mille bouteilles achetées. Ah ! tout est gacrrttee en ce moment. La fabrication se fait sur une grande échelle. Si vous aviez mis le pied au faubourg où j'ai souvent pasjé les nuil>, vous auriez vu un pelit casse-noisette de mon invention qui n'est pas piqué des vers. Pour mon compte, j'ai fait ces cinq derniers jours trois mille francs rien qu'en commissions sur les huiles de droguerie.
— Quelle bonne tète, dit Birotteau en posant sa main suites cheveux du petit Popinot elles remuant comme si Popinot était un bambin, je l'ai devinée. Plusieurs personnes entrèrent.—A dimanche, nous dînons chez la tante Ragon. dit Birotteau qui laisssa Popinot à ses affaires en voyant que l.i chair fraîche qu'il était venu sentir n'était pas découpée. Estce extraordinaire! Un commis devient négociant en vingiqualre heures, pensait Birotteau qui ne revenait pas plus du bonheur et de l'aplomb de Popinot que du luxe de duTillet. Anselme vous a pris un petit air pincé, quand je lui ai mis la main sur la tète, comme s'il était déjà François Relier.
Birolteau n'avait pas songé que les commis le regardaient, et qu'un maitre de maison a sa dignité à conserver chez lui. Là, comme chez du Tillet, le bonhomme avait fait une sottise par bonté de cœur, et faute de retenir un sentiment ■irai, bourgeoisement exprimé, César aurait blessé tout autre homwft qu'Anselme.
Ce dîner du dimanche chez les Ragon devait êlre la dernière joie des dix-neuf années heureuses du ménage de Birolteau, joie complète d'ailleurs. Hagon demeurait rue du Pelit-Bourbon-Saint-Sulpice. à un deuxième étage . dans une antique maison de digue apparence, dans un vieil appartement à trumeaux où dansaient les bergères en paniers et où paissaient les moutons de ce dix-huitième Jiècle dont la bourgeoisie grave et sérieuse, à mœurs comiques, à idées respectueuses envers la noblesse, dévouée au souverain et à l'église, était admirablement bien représentée par les Ragon. Les meubles, les pendules, le linge, la vaisselle, tout semblait être patriarcal, à formes neuves par leur vieillesse même. Le salon j tendu de vieux damas, orne de rideaux en brocatelle, offrait des duchesses , des honlieurs du jour, un superbe Popinot, échevin de Sancerre, peint par Latour, le père de madame Hagon, un homme excellent en peinture, et qui souriait comme un parvenu dans sa gloire. Au logis . madame Ragon se complétait par un petit chien anglais de la race de ceux de Charles II, qui faisait un merveilleux effet sur son petit sofa dur, à formes rococo, qui, certes, n'avait jamais joué le rôle du sofa de Crébillon. Parmi toutes leurs vertus, les Ragon se recommandaient par la conservation de vieux vins arrivés à un parfait dépouillement . et par la possession de quelques liqueurs de madame Anfoux. que des gens assez entêtés pour aimer isatis espoir, disait-on), la belle madame Ragon lui avaient rapportées des lies. Aussi leurs petits diners étaientils prisés ! Une vieille cuisinière, Jeannette, servait les deux vieillards avec un aveugle dévouement , elle aurait volé des fruits pour leur taire des confitures ! Loin d'amasser son argent, elle le mettait sagement à la Loterie, espérant apporter un jour le gros lot à ses maitivs. Le dimanche oii ses maîtres avaient du monde, elle était, malgré ses soixante ans. à lamisine pour surveiller les plats, a la table pour servir avec nue agilité qui eût rendu des points à mademoiselle Mars dans.' son rôle de Suzanne du Mariagt ilv ïigaro.
Les invites étaient le juge Popinot. l'oncle Pillerault, Anselme, les trois Birolleau, les trots Malifat el l'abbé Loranx. Madame Malifat, naguère coiffée en turban pour danser, vint en robe de velours bleu, gros bas de coton et souliersde peau de chèvre, des gants de chamois bordes de peluche verte et un chapeau double de rose. 01 ne d'oreilles d'ours. Cesdix personnes furent réunies à cinq heures. L«>s vieux Uagon suppliaient leurs convives d'elle exacts. Quand ou iuvilait cedi gue ménage, on a\nii soin de faire diner à cette heure, car
CESAR BIROTTEAU
ces estomacs de soixante-dix ans ne se pliaient point aux nouvelles heures prises par le bon ton.
Césarine savait que madame Ragon la placerait à côté d'Anselme : toutes les femmes, même les dévotes et les sottes, s'entendent en fait d'amour. La fille du parfumeur s'élait donc mise de manière à tourner la tête a Popinot. Constance, qui avait renoncé, non sans douleur, au notaire, lequel jouait dans sa pensée le rôle d'un prince héréditaire, contribua, non sans d'amères réflexions , à cette toilette. Cette prévoyante mère descendit le pudique fichu de gaze pour découvrir un peu les épaules de Césarine et laisser voir l'attachement du col qui était d'une remarquable élégance. Le corsage à la grecque, croisé de gauche à droite, a cinq plis, pouvait s'entr'ouvrir et montrer de délicieuses rondeurs. La robe mériuos gris de plomb à falbalas bordés d'agrémens verts dessinait nettement une taille qui ne parut jamais ni si fineni si souple. Les oreilles étaient ornées de pendeloques en or travaille. Les cheveux relevés à la chinoise permettaient au regard d'embrasser les suaves fraîcheurs d'une peau nuancée de veines, où la vie la plus pure éclatait aux endroits mats. En lin, Césarine était si coquettement belle que madame Màtifat ne put s'empêcher de l'avouer, sans s'apercevoir que la mère et la tille avaient compris la nécessité d'ensorceler le petit Popinol.
Birotteau ni sa femme , ni madame Matifat, personne ne troubla la douce conversation que les deux enfans enflammés par l'amour tinrent à voix basse dans une embrasure de croisée où le froid déployait ses bises fenestrales. D'ailleurs, la looversation des grandes personnes s'anima quand le juge Popinot laissa tomber un mot sur la fuite de Roguin, en faisant observer que c'était le second notaire qui manquait, et q«e pareil crime était jadis inconnu. Madame Ragon, au mot de Roguin, avsit poussé le pied de son frère, Pillerault avait couvert la voix du juge, et tous deux lui montraient madame Birotteau.
— Je sais tout, dit Constance à ses amis d'une voix à la fois douce et peinéei
— Eh! bien, dit madame Matifat à Birotteau qui baissait humblement la tète, combien vous emporte-t-il ? s'il fallait écouter les bavardages, vous seriez ruiné.
— Bavait à moi deux cent mille francs. Quant aux quarante qu'il m'a fait imaginairement prêter parmi de ses Miens dont l'argent était dissipé par lui, nous sommes en prorès.
— Vous le verrez juger celte semaine, ditPopinot. J'ai pensé que vous ne m'en voudriez pas d'expliquer votre situation à monsieur le Président; et il a ordonné la communication des papiers de Roguin dans la Chambre du Conseil , afin d'examiner depuis quelle époque les fonds duprêteur étaient détournes et les preuves du fait allégué par Derville quia plaidé lui-même pour vous éviter des frais.
— Gagnerons-nous? dit madame Birotteau.
— Je ne sais, répondit Popinot. Quoique j'appartienne à la Chambre où l'affaire est portée, je m'abstiendrai de délibérer quand même on m'appellerait.
— Mais peut-il y avoir du doute sur un procès si simple? dit Pilleraoit. L'acte ne doit-il pas faire mention de la livraison des espèces, et les notaires déclarer les avoir vu remettre par le prêteur à l'emprunteur? Roguin irait aux galères s'il était sous la main de la Justice.
— Selon moi, répondit le juge, le prêteur doit se pourvoir contre Roguin sur le prix de laCharge et du cautionnement; mais en des affaires encore plus claires, quelquefois, à la Cour royale, les conseillers se trouvent six contre six.
— Gomment, mademoiselle, monsieur Roguin s'est enfui? dit Popinot entendant enfin ce qui se disait. Monsieur César ne m'en a rien dit, moi qui donnerais mon sang pour lui. .
Césarine comprit que toute la famille tenait dans ce pour lui. car si l'innocente fille eût méconnu l'accent, elle ne pouvait se tromper au regard qui l'enveloppa d'une flamme pourpre.
— Je le savais bien, et je le lui disais, mais il a tout caché à ma mère et ne s'est confié qu'à moi.
-r Vous lui avez parlé de moi dans cette circonstance, dit
Popinot; vous lisez dans mon cœur, mais y lisez-vous tout?
— Peut-être.
— Je suis bien heureux, dit Popinot. Si vous voulez m'ôter toute crainte, dans un an je serai si riche que votre père ne me recevra plus si mal quand je lui parlerai de notre mariage. Je ne vais plus dormir que cinq heures par nuit...
— Ne vous faites pas mal, dit Césarine avec un accent inimitable en jetant à Popinot un regard où se lisait toute sa pensée.
— Ma femme, dit César en sortant de table, je crois que us jeunes gens s'aiment.
— Eh! bien, tant mieux, dit Constance d'un son de voix grave, ma fille serait la femme d'un homme de tète et plein d'énergie. Le talent esi la plus belle dot d'un prétendu.
Elle se hâta de quittes le salon et d'aller dans la chambre, de madame Ragon. César avait dit pendant le dîner quelques phrases qui avaient fait sourire Pillerault et le juge, tant elle»; accusaient d'ignorance, et qui rappelèrent à cette malheureuse femme combien son pauvre mari se trouvait peu de force a lulle# contre le malheur. Constance avait des larmes sur le cœur, elle se déliait instinctivement de du Tillet, car toutes les mères savent le Tihwo Daiutos et dona ferentés, sans savoir le latin. Elle pleura dans les bras de sa fille cl de madame Ragon sans vouloir avouer la cause de sa peine.
— C'est nerveux, dit-elle.
Le reste de la soirée fut donne aux cartes par les vieilles gens, et par les jeunes à ces délicieux petits jeux dits innocens, parce qu'ils couvrenl les innocentes malices des amours bourgeois. Les Matifat se mêlèrent des petits jeux.
— César, dit Constance en revenant, va dès le trois chez monsieur le baron de Nucingcn, afin d'être sur de ton échéance du quinze longtemps a l'avance. S'il arrivait quelque anicroche, est-ce du jour au lendemain que tu trouverais des ressources ?
— J'irai, ma femme, répondit César qui serra la main de Constance et celle de sa fille en ajoutant : Mes chères biche* blanches, je vous ai donne de tristes étrennes!
Dans l'obscurité du fiacre, ces deux femmes, qui ne pouvaient voir le pauvre parfumeur, sentirent des larmes tombées chaudes sur leurs mains.
— Espère, mon ami. dit Constance.
— Tout ira bien, papa, monsieur Anselme Popinot m'a, dit qu'il verserait son sang pour toi.
— Pour moi, reprit César, et pour la famille, n'est-ce pas? dit-il en prenant un air gai.
Césarine serra la main de son père, de manière à lui dire qu'Anselme était son fiance.
Pendant les trois premiers jours de l'année, il fut envoyé deux cents cartes chez Birotteau. Cette afiluence d'amitiés fausses, ces témoignages de laveur sont horribles pour les gens qui se voient entraînés par le courant du malheur. Birotteau se présenta trois fois vainement" à l'hôtel du fameux banquier, le baron deNucingen. Le commencement de l'année et ses fêtes justifiaient assez l'absence du financier. La dernière fois, le parfumeur pénétra jusqu'au cabinet du banquier, où le premier commis, un Allemand, lui riil (pie monsieur de Nueingen, rentré à cinq heures du matin d'un bal donné par les Relier, ne pouvait pas être visible à neuf heures et demie. Birotteau SUl intéresser a ses affaires le premier commte, auprès duquel il resta près d'une demi-heure à causer. Dans la journée, ce ministre de la maison Nueingen lui écrivit que le baron le recevrait le lendemain, 12, à midi. Quoique chaque heure apportât une garnie d'absinthe, la journée passa avec une effrayante rapidité. Le parfumeur vint en fiacre et se lit arrêter à un pas de l'hôtel dont la cour était encombrée de voitures, te pauvre honnête homme eut le cœur bien serré à l'aspect des splendeurs de cette malson'eélèbre.
— Il a pourtant liquide deux fois, se dit-il en montant le superbe escalier garni de fleurs et en traversant les somptueux appartenions par lesquels la baronne Delphine deNucingen s'était rendue célèbre.
La baronne avait la prétention de rivaliser les plus riches maisons du faubourg Sainl-Cei niai n. où elle n'était pas encore admise. Le baron déjeunait avec sa femme. Mal çre le nombre
DE BALZAC
de gens qui ['attendaient dans ses Bureaux, il «lit que lns amis de "du Tilh'i pouvaient entrer à toute heure. Birotteau tressaillit d'espérance en voyant le changement qu'avait produit le moi du baron sur là flgure d'abord insolente du valet de chambre.
— Bartbnnez-mùi, nia tchaire, dil le baron à sa femme en se levant et faisant une petite inclination de tête à Birotteau, mè nièirihesir été eine ponnt reuyalisie hai l'ami drai eindimé le li Dilet. TaiÙielrs, monsir hai atjouindti tussième m rontussement et tonne tes pâlies d'ine manifissence hassiatique, ti feras sans titte son connaissance afec blésir.
— Mais je serais très-flallee d'aller prendre «les leçons chez madame Birotteau, car Ferdinand... (Allons, pensa le parfumeur, elle le nomme Ferdinand tout court) nous a parlé de ce ha! avec une admiration d'autant phis précieuse qu'il n'admire rien. Ferdinand est un critique sévère, tout devait être parfait. En donnerez-vous bientôt un autre? demauda-1-elle de l'air le plus aimable.
— Madame, de pauvres gens comme nous s'amusent rarement, repondit le parfumeur en ignorant si c'était raillAe ou compliment banal.
— Meinnesir Crintod a tiricfn lu rezdoration tefoihâbbar démens, dit le baron.
— Ah! Grindot! un joli petit architecte qui revient dé Borne, dit Delphine deNucingen, j'en raffole, il me fait des dessins délicieux sur mon album.
Aucun conspirateur géhenne par le questionnaire à Venise ne fut plus mal dans les brodequins de la torture que Birotteau ne l'était dans ses vétemens. 11 trouvait un air goguenard a tous les mots.
— Nis tonnons essi te bétU pâlies, dit le baron en jetant un regard inquisitif sur le parfumeur. / is j 'oyez ke lit lai monté son mcl/e!
— Monsieur Birotteau veut-il déjeuner sans cérémonie' avec nous? dit Delphine en montrant sa table somptueusement -'■nie.
— Madame la baronne, je suis venu pour affaires et suis...
— Ui! dit le baron. Montàme,bermeddez-vis té barlert'iffires ?
Delphine fit un petit mouvement d'assentiment en disant au baron : — Allez-vous acheter (h? la parfumerie? Le baron haussa les épaules et se retourna vers César au désespoir.
— Ti Dilet breind lei plisjtffve < indéred à vus1, dit-il.
— Enfin, pensa le pauvre négociant, nous arrivons a la question.
— Ifét, sa tedù'Tî . visafferitanm? niessonnx; grct'dkt v 'ed timide lié bar lais punies le ma brobre vorteint . . .
Le baume exhilarant que contenait l'eau présentée par l'ange a Agar dans le désert devait ressembler à la rosée que répandirent dans les veines du parfumeur ces paroles semi-françaises. Le fin baron, pour avoir des motifs de revenir sur des paroles bien données et mal entendues, avait gardé l'horrible prononciation des juifs allemands qai se flattent de parler français.
— Et visse aurez- eine gomdi govrand,. F.oici gommend nis brocéterqns, dil avec une bonhomie alsacienne le bon, le vénérable el grand financier.
Birotteau ne douta plus de rien, il était commerçant el vivait que ceux. qui ne sont pas disposés à obliger n'entrai i jamais dans les délails de l'exécution.
— Che ne ris abbrendrai bas qu'aux crants gomme aux
brjils, tu Panque tentante I roissi s ziguudiri s. loue fous '"< -
r :■.-■ .Ilils a ! ■ rire te mtiln amifo .•'<'"' : et çh; les enferrai leu chour même afec mu zignadive à la Panqtie, et fis aurez à q'uadre //ires le mondant lis ififits que ris mirez siserits iei madin, ai au dater le la l'inique, l'clieu ne feux ni quemmission, nihaissegomde, ricane, gar.ch'aur.ai le ponhU r? te vis èdre an cuple... Mais che mule ri ne gontission ! ditil ou effleurant sou nez de son index gauche par un mouvement d'une inimitable finesse.
— Monsieur le baron, elle est accordée d'avance, dit Birotteau qui crut a quelque prélèverai ni dans -es bénéfice-.
— Eine gontission à laguelle chaddache Ici Ww u-ran4 bris-
se, bareeque che f eusse ké montante ti IVichinguenne brenne,
gomme ille la fille, tes leizons le montante Pirâdôt.
— Monsieur le baron, ne vous moquez pas de moi. je vous en supplie!
— Meinnesire l'irôdôt, dit le financier d'un air sérieux, cesde gonfeni, lis nisse infiderez àfodre brochain pal. Mon femme esd ïhalousse, ille feui fuir l'os habbar démens, tond on H ha tit/e eine pienne tchenerallc.
— Monsieur le baron !
— Oh '. si ris nis revoussez, boind di gomde! vis éi
cru nt future, i a che suis hé visse à/fiez le brevet !>■ la Seine
l,i a ti fi nie.
— Monsieur le baron !
— / is affiez La Pillartière, ein chendilomne orlinaire le la Champre, pon Fentéheine, gomme vis ki fis edesvaite plesser... a Sainte- Jtoqgue.
— Au 13 vendémiaire, monsieur le baron !
— / isse affiez nu imiesirt le Lasse-et-bt Ile . meinnesire Faste queleine te F Igatemi...
— Monsieur le baron !
— lié', lerteifle, ne zoyez pas si motesde, mur . Y l'aijouvnde, chéabbris lu lèroa affaittite kéfodrepalle...
— Le roi? dit Birotteau qui n'en put savoir davantage.
Il entra familièrement un jeune homme dans l'appartement, et dont le pas, reconnu de loin par la belle Delphine de Nuringen, l'avait fait vivement ro
— Ponchour, mon e/irr te Marsan! dit le baron de Nueingen , brèmes ma blaçe; il y ", m'a-t-on tite . ein monte '/tj tans mais bourreaux. Che sais bourqui ! les mines /■ // <./•/sc/ihuie tonnent teux gabitaua de rendes! i i, chai ressiles gomdes! i isse qffez cendmile lifres de rende te plis, ma-
i:tme I; \i '.:.<:ni<- : ne i / t: re\: .: /::'.' r tes I .' : ■ d;,;s ■-■
odres papiaulles pour edre choli, gomme zi i is en affiez
pesoilin.
— Grand Dieu ! les Bagon ont vendu leur,-, actions! s' écria Birotteau.
— Qu'est-ce que ces messieurs? demanda le jeune élégant en souriant.
— Foi/a, dil monsieur de \ui;ingcn en se retournant, car il atteignait déjà la porte, elle me semple que ces bersonnes... Je Mursuij. eezi ai mennesire Pirodot , rudre barfumirc. ki tonne, les pal les t' ci ne manniffissence hassiatique, ai lie lei roa lui liyu/ui...
De Marsay prit son lorgnon, et dit : — Ah ! c'est vrai, je pensais que celte ligure ne m'élait pas inconnue. Vous allez donc parfumer vos affaires de quelque vertueux cosmétique, les huiler...
— Ai pieu, ces Rakkons, reprit le baron en faisant une grimace d'homme mécontent, af aient eine gomde choisi moi, r iules atfafbrissé t' eine for dîne, el ils n'ont bas si l'addentre ein chour te b/is.
— Monsieur le baron! s'écria Birotteau.
Le bonhomme trouvaitson affaire extrêmement obscure, et; sans saluer, la baronne ni de Marsay, il courut après le banquier. Monsieur de Nuçingen étail sur la première marche de l'escalier, le parfumeur l'atteignit au bas quand il-eiiirail dans ses bureaux. Eu ouvrant la porte, monsieur de >in ingen \ii un uesic d< si spére de cette pauvre créature qui se sentait enfoncer dans un gouffre, ci il lui dil : Ehijnen, ç'esdeandetktilfoyesse ti Dilet, ai harrunc/uz lit uffee li.
Birolleau crut que de Marsa) pouvait avoir de l'empire sur le bareu, il remonta l'escalier , avec la rapidité d'une hirondelle, se .glissa dans la salle a manger Ou la baronne et île Marsay devaient encore se trouver : il avait laisse Delphine aitrndanl son café à la crème. Il vil bien le cale servi, mais la baronne et le jeune élégant avaient disparu. I.e valet de cUambre sourit a i'étonnéincn! du parfumeur qui descendit leuienient les escaliers. César eourul chez du Tillct qui elail, lui dit-on. à la campagne, chez madame Koguin. Le parfumeur prit un cabriolet et paya pour être conduit aussi promplemenl que par la poste a Nogeiù-sur-Marne.
AiNogent-sur-Marne, le concierge apprit atrparfumeur que que Monsieur et >/. uli.me étaient repartis à Taris. Birotteau revint brise. Lorsqu'il raconta sa tournée à sa femme et à sa
CESAR BIROTTEAU
fille, il fut stupéfait de voir sa Constance, ordinairement perchée comme un oiseau de malheur sur la moindre aspérité commerciale, lui donnant les plus douces consolations et lui affirmant que tout irait bien.
Le lendemain, Birotteau se trouva dès sept heures dans la rue de du TilK t, au petit jour, en faction. Il pria le portier de du Tille! de le mettre en rapport ave.: je \alet de chambre de du Tillet en glissant dix francs au portier César obtint la faveur de parler au valet de chambre de du Tillet, et lui demanda de l'introduire auprès de du Tillet aussitôt que du Tillet serait visible, cl il glissa deux pièces d'or dans la main du valet de chambre de du Tillet. Ces petits sacrifices et ces grandes humiliations, communes aux courtisan* ci aux solliciteurs, lui permirent d'arriver à son but. A huit heures el demie, au moment où son ancien commis passait une robe de chambre et secouait les idées confuses du réveil, baillait, se détortillait, demandant pardon à son ancien patron, Birotteau se trouva face à face avec le tigre affamé de vengeance dans lequel il voulait voir son .seul ami.
— Faites, faites! disait Birotteau.
— Que voulez-vous, mon bon César?, dit du Tillet.
César livra, non sans d'affreuses palpitations, la réponse et les exigences du baron deNucingep à L'inattention de du Tillet, qui l'entendait en cherchant son soufflet, eu grondant son valet de chambre sur la maladresse avec laquelle il allumait le feu.
Le valet de chambre écoutait, César ne l'apercevait pas, mais il le vit entin, s'arrêta confus et reprit au coup d'éperon que lui donna du Tillet —Allez, allez, je vous écoute ! dit le banquier distrait.
Le bonhomme avait sa chemise mouillée. Sa sueur se glaça quand du Tillet dirigea son regard fixe sur lui, lui laissa voir ses prunelles d'argent tigrées par quelques fils d'or, en le perçant jusqu'au cœur par une lueur diabolique.
— Mon cher patron, la Banque a refusé des effets de vous passés par la maison Claparon à Gigonnet, sans garantie, est-ce ma faute ? Comment vous, vieux juge consulaire, faitesvous de pareilles boulettes? Je suis avant tout banquier. Je vous donnerai mon argent, mais je ne saurais exposer ma signature à recevoir un refus de la Banque. Je n'existe que par le crédit. Pïoti! eo saiumes tous là- Voulez-vous de l'argent,'
— Pouvez-vous nie donner tout c, dont j%i besoin?
— Cela dépend de la somme à payer? Combien vous faut-il?
— Trente mille francs.
— Beaucoup de tuyaux de cb< initiée qui me. tombent sur la tôle, fit du Tillet en éclatant d« rire.
En entendant ce rire, le parfumeur, abusé par le luxe de du Tillet, voulut y voir le rire d'un homme pour qui la somme était peu de chose, il respira. Du Tillet sunna.
— Faites monter mon caissier
— Il n'est pas arrive, monsieur, répondit le valel de chambre.
— Ces drôles-là se moquent de moi ! il est huit heures et demie, on dojf :lx"'r 1;,il pour un million d'affaires à cette heure-ci.
Cinq minutes après, monsieur Legras monta.
— Qu'avons-nous en caisse?
— Vingt mille francs seulement. Monsieur adonné l'ordre d'acheter p. mi trente mille francs de renti au comptant, payables le quinze.
— C'est vrai, je dors encore.
Le caissier regarda Birotteau d'un air louche et sortit.
— Si la vérité était bannie de la terre, elle confierait son dernier mol à un caissier, dit du Tillet. N'avez-vous pas un intérêt chez le petit Popinot qui vient de s'établir ? dit-il après une horrible pause pendant laquelle la sueur se perla sur le iront du parfumeur.
— Oui , dii naïvement Birotteau , croyez-vous que vous pourriez D'escompter sa signature pour une somme importante?
— Apportez-moi cinquante mille francs de ses acceptations; je vous les Ici ai faire à un taux raisonnable chez un certain
Gobseck, très-doux, quand il a beaucoup de fonds à placer, et il en a.
Birotteau revint chez lui navré, sans s'apercevoir que les banquiers se le renvoyaient comme un volant sur des raquettes; mais Constance avait déjà deviné que tout crédit était impossible. Si déjà trois banquiers avaient refusé, tous devaient s'être questionnés sur un homme aussi en vue que l'adjoint, et conséquemment la Banque de France n'était plus une ressource.
— Essaye de renouveler, dit Constance, et va chez mousieur Claparon, ton co-associé, enfin chez tous ceux à qui tu as remis les effets du quinze, et propose des renouvellemens. 11 sera toujours temps de revenir chez les escompteurs avee du papier Popinot.
— Demain le treize! dit Birotteau tout à fait abattu. Suivant l'expression de son prospectus, il jouissait de ce
tempérament sanguin qui consomme énormément par les émotions ou par la pensée, et qui veut absolument du sommeil pour réparer ses pertes. Césarine amena son père dans le sal^n et lui joua pour le récréer le Songe de Rousseau, très-joli morceau d'IIérold, et Constance travaillait auprès de lui. Le pauvre homme se laissa aller la tête sur une ottomane, et toutes les fois qu'il levait les yeux sur sa femme, il la voyait un doux sourire sur les lèvres ; il s'endormit ainsi.
— Pauvre homme! dit Constance, à quelles tortures il est réservé, pourvu qu'il y résiste.
— Eh! qu'as-tu, maman? dit Césarine en voyant sa mère en pleurs.
— Chère tille, je vois venir une faillite. Si ton père est oblige de déposer son bilan, il faudra n'implorer la pitié de personne. Mon enfant, sois préparée à devenir une simple tille de magasin. Si je te vois prenant ton parti courageusement, j'aurai la force de recommencer la vie. Je connais ton père, il ne soustraira pas un denier, j'abandonnerai mes droits, on vendra tout ce que nous possédons. Toi, mon enfant demain tes bijoux et ta garde-robe chez ton oncle Pillerault, car tu n'es obligée à rien.
Césarine fut saisie d'un effroi sans bornes en entendant ces paroles dites avec une simplicité religieuse. Elle forma le projet d'aller trouver Anselme, mais sa délicatesse l'eu empêcha.
Le lendemain, à neuf lièvres, Birotteau se trouvait rue de Provence, en proie à des anxiétés tout autres que celles par lesquelles il avait passé. Demander un crédit est une action toute simple en commerce. Tous les jours, en entreprenant une affaire, il est nécessaire de trouver des capitaux , mais demander des renouvellemens est , dans la jurisprudence commerciale, ce que la Police Correctionnelle esta la (.'oui d'Assises, un premier pas vers la faillite, comme le Délit mène au Crime. Le secret de votre impuissance el de votre gêne est en d'autres mains que les vôtres. In négociant se met pieds et poings liés à la disposition d'un autre négociant, et la charité n'est pas une vertu pratiquée à la Bourse.
Le parfumeur, qui jadis levait un ceil si ardent de confiance enal'aut dans Paris, maintenant affaibli par les doutes, hé sitait à entrer chez le banquier Claparon, il commençait à comprendre que chez les banquiers le cœur n'est qu'un viscère. Claparon lui semblait si brutal dans sa grosse joie, et il avait reconnu chez lui tant de mauvais ton, qu'il tremblait de l'aborder.
— Il est plus près du peuple, il aura peut-être plus d'âme! Tel fut le premier mol accusateur que la rage de sa position lui dicta.
César puisa sa dernière dose de courage au fond de sou âme, et monta l'escalier d'un méchant petit entresol, aux fenêtres duquel il avait guigné des rideaux verts jaunis par le soleil. Il lut sur la porte le mot Bureaux gravé en noir sur un ovale en cuivre; il frappa, personne ne répondit, il entra. Ces lieux plus que modestes sentaient la misère, l'avarice ou la négligence. Aucun employé ne se montra derrière les grillages en laiton placés à hauteur d'appui sur des boiseries de bois blanc non peint qui servaient d'enceinte à des tables el
DE BALZAC
à des pupitres en bois noirci. Ces bureaux déserts étaient encombrés d'écritoires où l'encre moisissait, de plumes ébouriffées comme des gamins, tortillées en forme de soleils; entin, couverts de cartons, de papiers, d'imprimés, sans doute inutiles. Le parquet du passage ressemblait à celui d'un parloir de pension, tant il était nipé, sale et humide. La seconde pièce, dont la porte était ornée du mot CAISSE, s'harmoiiiait avec les sinistres lacéties du premier bureau. Dans un coin il se trouvait une grande cage en buis de chêne ireillissée en lil de cuivre, a chatière mobile, garnie d'une énorme malle en fer, sans doute abandonnée aux cabrioles des rats. Cette cage, dont la porte était ouverte, contenait encore un bureau fantastique et son fauteuil ignoble, troué, vert, à fond percé dont le crin s'échappait, comme la perruque du patron, en mille tire-bouchons égrillards. Cette pièce, é\idemment autrefois le salon de l'appartement avant qu'il ne fût converti e.n bureau de banque, offrait pour principal ornement une table ronde revêtue d'un tapis en drap vert autour de laquelle étaient de vieilles chaises en maroquin noir et à clous dédorés. La cheminée, assez élégante, ne présentait à l'œil aucune des morsures noires que laisse le feu, sa plaquWètait propre, sa glace injuriée par les mouches avait un air mesquin, d'accord avec une pendule en bois d'acajou qui provenait de la vente de quelque vieux notaire et qui ennuyait le regard, attristé déjà par deux flambeaux sans bougie et par une poussière gluante. Le papier de tenture, gris-de souris, bordé de rose, annonçait par des teintes fuligineuses le séjour malsain de quelques fumeurs. Rien ne 'ressemblai] si bien au salon banal que les journaux appellent Cabinet de rédaction. Birotteau, craignant d'être indiscret, frappa trois coups brefs a la porte opposée à celle par laquelle il était entré.
— Entrez ! cria Claparon dont la tonalité révéla la distance que sa voix avait à parcourir et le vide de celte pièce où le parfumeur entendait pétiller un bon feu, mais où le banquier n'était pas.
Cette chambre lui servait en effet de cabinet particulier. Entre la fastueuse audience de Keller et la singulière insouciance de ce prétendu grand industriel, il y avait toute la différence qui existe entre Versailles et le wigham d'un chef de tlurons. Le parfumeur avait vu les grandeurs de la Banque, il allait en voir les gamineries.
Couché dans une sorte de bouge oblong pratiqué derrière le cabinet, el où les habitudes d'une vie insoucieuse avaient abîmé, perdu, confondu, déchiré, huilé, ruiné tout un mobilier a peu près élégant dans sa primeur, Claparon, à l'aspei t de Birotteau, s'enveloppa dans sa robe de chambre ira--- use, déposa sa pipe, el lira les rideaux du lit avec une rapidité qui fit suspecter ses mœurs par l'innocent parfumeur.
— Asseyez-vous, monsieur, dit ce simulacre de banquier.
Claparon sans perruque et la tète enveloppée dans un foulard mis de travers, point d'autant plus hideux à Birolteau que la robe de chambre en s'entrouVrant laissa voir une espèce de maillot en laine blanche tricotée, rendue brune par un usage Infiniment trop prolongé.
— Voulez-vous déjeuner avec moi? dit Claparon en se rappelant le bal du parfumeur et voulant autant prendre sa revanche que lui donner le change par cette invitation.
En effet une table ronde débarrassée à la bâte de ses papiers, accusait une jolie compagnie en montrant un pâté, des huîtres, du vin blanc, et les vulgaires rognons sautés au vin île Champagne liges dans leur sauce. Devant le foyer à charbon de terre, le fini dorait une omelette aux truffes. Entin deux couverts et leurs serviettes tachées par le souper de la veille eussent éclairé l'innocence la plus pure. En homme qui se croyait habile, Claparon insista maigre les refus de Birolteau.
— .le devais avoir quelqu'un, mais ce quelqu'un s'est dégagé, s'écria le malin voyageur de manière à se faire entendre d'une personne qui se serait ensevelie dans ses couvertures.
— Monsieur, dit Birotteau, je viens uniquement pour affaire, et je m vous tiendrai pas longtemps.
— Je suis accablé, répondit Claparon en montrant un se-
crétaire à cylindre et des tables encombrées de papiers, on ne me laisse pas un pauvre moment à moi. Je ne reçois que le samedi, mais pour vous, cher monsieur, on y est toujours ! Je ne trouve plus le temps d'aimer ni de flâner, je perds le sentiment des affaires qui pour reprendre son vif veut une oisiveté savamment calculée. On ne me voit plus sur les boulevards occupé à ne rien faire. Bah ! les affaires m'ennuient, je ne veux plus entendre parler d'affaires, j'ai assez d'argent et n'aurai jamais assez de .bonheur. ?la foi ! je veux voyager, voir l'Italie! Oh chère Italie! belle encore au milieu revers, adorable terre où je rencontrerai sans doute Hne Italienne molle et majestueuse ! j'ai toujours aimé les Italiennes! Avez-vous jamais eu une Italienne à vous? INon. Eh! bien, venez avec moi en Italie. Nous verrons Venise, séjour des doges, et bien mal tombée aux mains inintelligentes de l'Autriche où les arts sont incennus! Bah! laissons les affaires, les canaux, les emprunts et les gouvernemens tranquilles. Je suis bon prince quand j'ai le gousset garni. Tonnerre! voyageons.
— Un seul mot, monsieur, et je vous laisse, dit Birotteau. Vous avez passé mes effets ù monsieur Bidault.
— Vous voulez dire Gigonnet? ce bon petit Gigonnet, un homme coulant comme un nœud.
— Oui, reprit César. Je voudrais... et en ceci je compte sur votre honneur et votre délicatesse
Claparon s'inclina.
— Je voudrais pouvoir renouveler
— Impossible, répondit nettement le banquier, je ne suis pas seul dans l'affaire. Nous sommes réunis en conseil, une vraie Chambre, mais où l'on s'entend comme des lardons en poêle. Ah ! diable! nous délibérons. Les terrains de la Madeleine ne sont rien, nous opérons ailleurs. Eh! cher monsieur, si nous ne nous étions pas engagés dans lesChamps-El\s.-e<, autour de la Bourse qui va s'achever, dans le quartier Saint- Lazare et à 1 ivoli. nous ne serions pas, comme dit le gros Nucingen. dans les éjfires. Qu'est-ce que c'est donc que la Madeleine? une petite souillon d'affaire. Prrr! nous ne carottons pas, mon brave, dit-il en frappant sur le «entre de Birotteau et lui serrant la taille. Allons, voyons, déjeunez, nous causerons, reprit Claparon afin d'adoucir son refus.
— Volontiers, dit Birotteau. Tant pis pour le convive, pensa le parfumeur en méditant de griser Claparon afin d'apprendre quels étaient ses vrais associés dans une affaire qui commençai] à lui paraître ténébreuse.
— Bon ! Victoire! cria le banquier.
A ce cri parut une vraie Léonarde attifée comme unp marchande de poisson.
— Dites à mes commis que je n'y suis pour personne, pa> même pour Nucingen, les keller, Gigonnet el autres !
— Il n'y a que monsieur Lemperem de venu.
— Il recevra le beau monde, dit Claparon. Le fretin ne passera pas la première pièce. On dira que je médite un coup... de vin de Champagne!
Griser un ancien commis-voyageur est la chose impossible. César avait pris la verve du mauvais ton pour les syinptùiuei de l'ivresse, quand il essaya de confesser son associé.
— Cet infâme Roguin est toujours avec vous, dit Birotteau, ne devriez-vous pas lui écrire d'aider un ami qu'il a compromis, un homme avec lequel il dînait tous les dimanches el qu'il connaît depuis vingt ans?
— Roguin?... un sol! sa part est a nous. Ne soyez pas triste, mon brave, tout ira bien. Payez le quinze, cl la première fois nous verrons ! Quand je dis nou%verrons... (un Verre de vin I) les fonds ne me concernent en aucune manière. Ah ! vous i" paieriez pas, je ne vous ferais point la mine, je ne suis dans l'aflaire que pour une commission *ur les achats el pour un droit sur les réalisations, moyennant quoi je manoeuvre les propriétaires... Comprenez- VOUS? vous avez des associés solides, aussi n'ai-je pas peur, mon cher monsieur. Aujourd'hui les affaires se divisent! I ne affaire exige le concours de tant de capacités! Mette? vous avec nous dans le» affaires? Ne carottez pas a>ec des pi ts de pommade et des peignes: mauvais! mauvais! Tondez le public, entrez diD* laSpéculaliou.
CÉSAR BIROTTEAU
— La Spéculation? dit le parfumeur, quel est ce commeice?
— C'est le commerce abstrait, reprit Claparon, un oèmmerce qui restera secret pendant une dizaine d'années encé-e, au dire du grand Nucingen, le Napoléon de la finance, el par lequel un homme embrasse les totalités des chiffres, êcrâne les revenus avant qu'ils n'existent, une conception gii
que, une façon de mettre Veqsérance en coupes réglée», cniin une nouvelle Cabale! Nous ne sommes encore que dix ou douze têtes fortes initiées aux secrets cabalistiques de ces magnifiques combinaisons.
César ouvrait les yeux et les oreilles en essayant de e«n= prendre cette phraséologie composite.
— Écoulez, dit Claparon après une pause, de semblables coups veulent des homme:,. Il y a l'homme à idées qui n'a pas le sou, comme tous les gens à idée.;. Ces gens-là pensent ci dépensent, sans l'aire attention à rien; Figurez-vous un cochon qui vague dans un bois à truffes! Il est suivi par un gaillard, l'homme d'argent, qui attend le grognement excité par la trouvaille. Quand l'homme à idées a rencontré <\ bonne affaire, l'homme d'argent lui donne alors une tape sur l'épaule et lui dit : Qu'est-ce que c'est que ça ? \ ous vous mettez dans la gueule d'un four, mon brave, vous n'avez pas les reins assez forts: voilà mille francs, et laissetmoi meure en scène celte affaire. Bon ! le Banquier convoque alors les iidustriels. Mes amis, à l'ouvrage! des prospectus ! la blagulà mort ! On prend des cors de chasse et on crie à su:; de tromp»: Cent mille/rancs pour cinq sous; ou cinq sous pour eejit mille francs, des mines d'or, des mines de charbon. Entn tout Vesbrouffb du commerce. On achète l'avis des hommes de science ou d'art, la parade se déploie, le publie entre, il In a pour son argent, la recette est dans nos mains. Le cochl n est chambré sous son toit avec les pommes de terre, et les autres se ehafriolent dans les billets de banque. A oilà, mi n cher monsieur. Luirez dans les affaires. Quevou
cochon, dindon, paillasse ou millionnaire? Réfléchisse^ à ceci • je vous ai formulé la théorie des emprunts moderne i. Venez me voir, vous trouverez un bon garçon toujours jovuj. La jovialité française, grave et légère tout à la fois, ne n pas aux affaires, au contraire! Dés hommes qui trinqn sont bien faits pour se comprendre ! Allons ! encore un \er devin de Champagne? il est soigné, allez! Ce vin est onv
parmi h tay même, à qui j'en ai bien fait v
die. et à bnn prix. (Jîétais dans les vins.) 11 se montre connaissant et se souvient de moi dans ma prospérité. C'ifct rare.
Blrotteau, surpris de la légèreté, de l'insouciance de «et homme à qui tout le monde accordait une profondeur éludante et de la capacité, n'osait plus le questionner. Daas l'excitation brouillonne où l'avait mis le vin de Champagne, il se souvint cependant d'un nom qu'avait prononcé du Tilljt, ot demanda quel était et où demeurait monsieur Gobseck, banquier.
— En scriez-vous là, mon cher monsieur? dit Claparon. Gobseck est banquier comme le bourreau de Paris est inéifc. cin. Son premier mot est le cinquante' pour cent; il est Ile l'en, le d'Harpagon : il tient à votre disposition des serins les Canaries, des boas empaillés, des fourrures en été, du n»- Lin en hiver. Et quelles valeurs lui présrnloriez-vous? Pour prendre votre papier nu, il faudrait lui déposer votre femme, votre fille, votre parapluie, tout, jusqu'à votre carton à chapeau, vos socques (vous donnez dans le socque articulé), pelles, pincettes et le bois que vous avez dans vos caves!.. Gobseck, Gobseck ? vertu du malheur! qui vous a indiqué cette guillotine financière ?
— Monsieur du Tillet.
— Ah ! le diV.le. je le reconnais. Nous avons été jadis amis. Si nous nous sommes brouillés à ne pas nous saluer, croyez que ma répulsion est fondée : il m'a laissé lire au fond de son àme de boue, et il m'a mis mal à mon aise pendant le beau bal que vriiis nous avez donné ; je ne puis pas le sentir avec son air fat, parce qu'il a une notaresse! .l'aurai des marquises, nui. quand je voudrai, et il n'aura jamais mon estime, lui ! Ah ! mon estime estime princesse qui ne le gônlra jamais dans son lit. Vous êtes un farceur, dites donc, gros
LE SIÈCLE. — MVSÉE LITTÉRAIRE. — l{
père, nous flanquer un bal et puis deux mois après demander di s ri nouvellemens ! Vous pouvez aller très loin. Faisons des affaires ensemble. Vous avez nue réputation, elle me servira. Oh! du Tillet était né pour comprendre Gobseck. Du Tillet finira mal sur la place. S'il est, comme on le dit, le mouton de ce vieux Gobseck, il ne peut pas aller loin. Gobseck est dans le coin de sa toile, tapi «Dame une vieille araignée qui a fait le tour du monde. Tôt on tard, Mil l'usurier sifflera son homme comme moi ce verrede vin. 'faut mieux ! Du Tillet m'a joué un tour... oh! un tour pendable.
Après une heure et demie employée à des bavardages qui n'avaient aucun sens, Birotteau voulut partir en voyant l'ancien commis-voyageur prêt à lui raconter l'aventure d'un représentant du peuple à Marseille, amoureux d'une actrice qui jouait le rôle de la belle Assène et que le parterre royaliste sifflait.
— « Il se lève, dit Claparon, et se dresse dans sa loges
. eu !.. Si c'est oune femme, je Pàmprise) si éest oune Hotnm'e, nous se verrons; si c'est ni l'un ni t'auitc, que le t mu n di'llh:u le cure !... Savcz-vous comment a fini l'aventure?
— Adieu, monsieur, dit Birotteau.
— Vous aurez' à venir me voir, lui dit alors Claparon. La première broche Cauron nous est revenue avec protêt et je suis endosseur, j'ai remboursé. Je vais envoyer chez vous, car les affaires avant tout.
, Birotteau se senti! atteint aussi avant dans le coeur par et tte froide et grimacière obligeance que par la dureté de Keller et parla raillerie allemande de Nucingen. La familiarité de cet homme et ses grotesques confidences allumées par. le vin de Champagne avaient flétri l'âme de l'honnête parfumeur qui crut sortir d'i a financier. Il descendit l'escalier,
se trouva dans les rues, sans savoir où il allait. Il continua lés boulevards, atteignit la rue Saint-Denis, se souvint de Molineux, et se dirigea, vers la cour. Batave. Il monta l'escalier sale et tortueux que naguère il avait monté glorieux et fier. Il se souvint de la mesquine âpreté de Molineux, et frémit d'avoir à l'implorer. < lomm : lors d i la première visite du parfumeur, le propriétaire de srm l'eu, mais digérant (mer; lïîfffttftu lui fo mande
— Rei ? dit Molineux en expriman! une rai i ulité. Vous n'en êtes pas là, mopsieujr. Si vous n'avez pas douze cents francs le quinze pour payer mon biljet, vous renverrez donc ma quittance de loyer impayée? Ah! j'en serais fâché, je n'ai pas la moindre politesse en fait d'argent, mes loyers sont mes revenus. Sans cela avec quoi | que je dois? On commerçant ne désapprouvera pas ce principe salutaire. L'argent ne connaît personne; il n'a pas d/orejlles, l'ari enl ; il n'a pa: de cœur,
rude, voilà I ri. Si vous ne
payez pas le quinze, le - 1 iïé un petit commandement à midi. Bah ! le bonhomme ttitral, v >lre huissier, est le mien, il vous enverra son corni demi : s eus enveloppe avec tous les égards dus à voire haute position.
— Monsieur, je n'ai jamais revu d'assignation pour mon compte, dit Birotteau.
— il y a-commencement à tout, dit Molineux. Consterné par la nette férocité do ce petit vieillard, le parfu-
meurfutabattu,ear il entendit le glasde la faillite tintant à ses OFi i . Chaque tintement réveillait le souvenir des dires que sajurisprudeoçe impitoyable lui avail suggérés sur les faillisses opinions se dessinaient en traits de l'eu sur la molle subsirveau.
— A propos, ditMolineux, VOUS a\e/. oublié de illettré sur vos effets valeur reçue en loyers, ce qui peut conserver mou privilé
— Ma position me défend de rien faire au détriment de mes créanciers, dit le parfumeur hébété par la vue du précipice enir'ouvert.
— Bon, monsieur , très-Bien , Je croyais avoir tout appris en matière de location avec, messieurs les locataires, .l'apprends par vous à ne jamais recevoir d'effets en paiement < Ah ! je plaiderai, car votre réponse, dit assez que vous man-|
(Extrait de la Comédie humaine.) 8
DE BALZAC
querez à voire signature. L'Espèce intéresse tous les propriétaires de Paris.
Birotteau sortit dégoûté de la vie. 11 est dans la nature de ces âmes tendres et molles de se rebuter a un premier refus, de même qu'un premier succès les encourage. César n'espéra plus que dans le dévouement du petit Popinot, auquel il pensa naturellement en se trouvant au marché deslnnocens.
— Le pauvre enfant, qui m'eût dit cela, quand il y a six semaines, aux Tuileries, je le lançais ?
Il était environ quatre heures, moment où les magistrats quittent le Palais. Par hasard , le Juge d'Instruction était venu voir son neveu. Ce juge, l'un des esprits les plus perspicaces en fait de morale, avait une seconde vue qui lui permettait de voir les intentions secrètes, de reconnaître le sens des actions humaines les plus indifférentes, les germes d'un crime, les racines d'un délit; et il regarda Birotteau sans que Birotteau s'en doutât. Le parfumeur, contrarié de trouver l'oncle auprès du neveu, lui parut gêné, préoccupé, pensif. Le petit Popinot. toujours affairé, la plume à l'oreille, fut comme toujours à plat ventre devant le père de sa»Césarine. Les phrases banales dites par César à son associé parurent au juge être les paravents d'une demande importante. Au lieu de partir, le rusé magistrat resta chez son neveu malgré son neveu, car il avait calculé que le parfumeur essaierait de se débarra'sser de lui en se retirant lui-même. Quand Birotteau partit, le juge s'en alla, niais il remarqua Birotteau flânant dans la partie de 14 rue des Cinq-Diamans qui mène à la rue Aubry-le- Boucher. Cette minime circonstance donna des soupçons au vieux Popinot sur les intentions de César, il sortit alors rue des Lombards, et quand il eut vu le parfumeur rentré chez Anselme, il y revint promptement.
— Mon cher Popinot, avait dit César à son associé, je viens te demander un service.
— Que faut-il faire? dit Popinot avec une généreuse ardeur.
— Ah ! tu me sauves la vie, s'écria le bonhomme heureux de cette chaleur de cœur qui scintillait au milieu des glaces où il voyageait depuis vingt-cinq jours.
— Il faudrait me régler 'cinquante mille francs en compte sur ma portion de bénéfices, nous nous entendrions pour le payement.
Popinot regarda fixement César, César baissa les yeux. En ce moment, le juge reparut.
— Mon enfant... Ah! pardon , monsieur Birotteau ! Mon enfant, j'ai oublié de te dire... Et par le geste impératif des magistrats, le juge attira son neveu dans la rue, et le força, quoiqu'en veste et tète nue, à l'écouter en marchant vers la rue des Lombards. — Mon neveu, ton ancien patron pourrait se trouver dans des affaires tellement embarrassées, qu'il lui fallût en venir à déposer son bilan. Avant d'arriver là, les hommes qui comptent quarante ans de probité, les hommes les plus vertueux, dans le désir de conserver leur honneur, imitent les joueurs les plus enragés; ils sont capables de tout : ils vendent leurs femmes, trafiquent de leurs filles, compromettent leurs meilleurs amis, mettent en gage ce qui ne leur appartient pas ; ils vont au jeu, deviennent comédiens, menteurs; ils savent pleurer. Enfin, j'ai vu les choses les plus extraordinaires. Toi-même as été témoin de la bonhomie de Roguin, à qui l'on aurait donné le bon Dieu sans confession. Je n'applique pas ces conclusions rigoureuses a monsieur Birotteau, je le crois honnête ; mais s'il te demandait de faire quoi que ce soit qui fût contraire aux lois du commerce, comme de souscrire des effets de complaisance et de te lancer dans un système de circulations , qui , selon moi , est un commencement de friponnerie, car c'est la fausse monnaie du papier, promets-moi de ne rien signer sans me consulter. Songe que, si tu aimes sa fille, il ne faut pas. dans l'intérêt même de ta passion, détruire ton avenir. Si monsieur Birotteau doit tomber, i quoi bon tomber vous deux? N'est-ce pas vous priver l'un et l'autre de toutes les chances de ta maison de commerce qui scia son refuge?
—■Merci, mon oncle : a bon entendeur salut, dit Popinot à qui la navrante exclamation de son patron fut alors expliquée.
Le marchand d'huiles fines et autres rentra dans sa sombre boutique, le front soucieux. Birotteau remarqua ce changement.
— Faites-moi l'honneur de monter dans ma chambre, nous y serons mieux qu'ici. Les commis , quoique très-occupés, pourraient nous entendre.
Birotteau suivit Popinot, en -proie aux anxiétés du condamné entre la cassation de son arrêt ou le rejet de son pourvoi.
— Mon cher bienfaiteur, dit Anselme, vous ne doutez pas démon dévouement, il est aveugle. Permettez-moi seulement de vous demander si cette somme vous sauve entièrement, si ce n'est pas seulement un retard a quelque catastrophe, et alors à quoi bon m'entrainer? Il vous faut des billets à quatre-vingt-dix jours. Eh! bien, dans trois mois, il me sera certes impossible de les payer.
Birotteau, pale et solennel, se leva, regarda Popinot. Popinot épouvanté s'écria: — Je les ferai si vous voulez.
— Ingrat ! dit le parfumeur qui usa du reste de ses forces pour jeter ce mot au front d'Anselme comme une marque d'infamie.
Birotteau marcha vers la porte et sortit. Popinot, revenu delà sensation âne ce mot terrible produisit sur lui. se jeta dans l'escalier ,Tourut dans la rue, mais il ne trouva point le parfumeur. L'amant de Césarine entendit toujours ce formidable arrêt, il eut constamment sous les yeux la figure décomposée du pauvre César; il vécut enfin, comme Hamlet, avec un épouvantable spectre à ses cotés.
Birotteau tourna dans les rues de ce quartier comme un homme ivre. Cependant il finit par se trouver sur le quai, le suivit et alla jusqu'à Sèvres, où il passa la nuit dans une auberge, insensé de douleur; et sa femme effrayée n'osa le faire chercher nulle part. En semblable occurrence, une alarme imprudemment donnée est fatale. La sage Constance immola ses inquiétudes à la réputation commerciale; elle attendit pendant toute la nuit, entremêlant ses prièresaux alarmes. César était-il mort? Etait-il allé faire quelque course en dehors de Paris, à la piste d'un dernier espoir? Le lendemain matin, elle se conduisit comme si elle connaissait les raisons de celte absence; mais elle manda son oncle et le pria d'aller à la Morgue, en voyant qu'à cinq heures Birotteau n'était pas revenu. Pendant ce temps, la courageuse créature était à son comptoir, sa fille brodait auprès d'elle. Toutes deux, le visage composé, ni triste, ni souriant, répondaientau public. Quand Pillerault revint, il revint accompagné de César. Au retour do la Bourse, il l'avait rencontré dans le Palais-Royal, hésitant à monter au jeu. Ce jour était le quatorze. A dîner, César ne put manger. L'estomac, trop violemment contracté, rejetait lesalimens. L'après-dîner fut encore horrible. Le négociant éprouva, pour la centième fois, une de ces affreuses alternatives d'espoir et de désespoir qui, en faisant monter à l'âme toute la gamme des sensations joyeuses et la précipitant à la dernière des sensations de la douleur, usent ces natures faibles. Derville, avoué de Birotteau, vint et s'élança dans le salon splcndide où madame César retenait de tout son pouvoir son pauvre mari qui voulait aller se coucher au cinquième étage : « Pour ne pas voir les nionumens de ma folie I » disait-il.
— Le procès est gagné, dit Derville.
A ces mots, la figure crispée de César se détendit, mais sa joie effraya l'oncle Pillerault et Derville. Les femmes sortirent épouvantées pour aller pleurer dans la chambre de Césarine.
— Je puis emprunter alors, s'écria le parfumeur.
— Ce serait imprudent, dit Derville, ils interjettent appel, la Cour peut réformer le jugement ; mais en un mois nous aurons arrêt.
— Un mois !
César tomba dans un assoupissement dont personne ne tenta de le tirer. Cette espèce de catalepsie retournée, pendant laquelle le co rps vivait et souffrait , tandis que les fonctions de L'intelligence étaient suspendues, ce répit donné par le hasard fut regardé comme un bienfait de Dieu par Constance, par Pillerault et Derville qui jugèrent bien. Birotteau put
CESAR BIROTTEAU
ainsi supporter les déchirantes émotions de la nuit. Il était dans une bergère au coin de la cheminée; à l'autre coin, se tenait sa femme qui l'observait attentivement, un doux sourire sur les lèvres , un de ces sourires qui prouvent que les femmes sont plus près que les hommes de la nature angelique, en ce qu'elles savent mêler une tendresse infinie à la plus entière compassion , secret qui n'appartient qu'aux anges aperçus dans quelques rêves providentiellement semés à de longs intervalles dans la vie humaine. Césarine assise sur un petit tabouret était aux pieds de sa mère, et frôlait de temps en temps avec sa chevelure les mains de son père en lui faisant une caresse où elle essayait de mettre les idées que dans ces crises la voix rend importunes.
Assis dans son fauteuil comme le chancelier de l'Hospital est dans le sien au péristyle de la Chambre des Députés, Pillerault, ce philosophe prêt a tout, montrait sur sa ligure cette intelligence gravée au front des sphinx égyptiens, et causait avec Dervilleà voix basse. Constance avait été d'avis de consulter l'avoué dont la discrétion n'était pas à suspecter. Ayant son bilan écrit dans sa tête, elle avait exposé sa situation à l'oreille de Derville Après une conférence d'une heure environ, tenue sous les yeux du parfumeur hébété, l'avoué hocha la tète en regardant Pillerault.
— Madame, dit-il avec l'horrible sang-froid des gens d'affaires, il faut déposer. En supposant que, par un artifice quelconque, vous arriviez à payer demain, vous devez solder au moins trois cent mille francs , avant de pouvoir emprunter sur tous vos terrains. A un passif de cinq cent cinquante mille francs, vous opposez un actif très-beau, très-produetit, mais non réalisable, vous succomberez dans un temps donné. Mon avis est qu'il faut mieux sauter par la fenêtre que de se laisser rouler dans les escaliers.
— C'est mon avis aussi, mon enfant, dit Pillerault. Derville fut reconduit par madame César et par Pillerault.
— Pauvre père, dit Césarine qui se leva doucement pour mettre un baiser sur le front de César. Anselme n'a donc rien pu ? demanda-t-elle quand son oncle et sa mère revinrent.
— Ingrat ! s'écria César frappé par ce nom dans le seul endroit vivant de son souvenir, comme une touche de piano dont le marteau va frapper sa corde.
Depuis le moment où ce mot lui fut jeté comme un anathème, le petit Popinot n'avait pas eu un moment de sommeil, ni un instant de tranquillité. Le malheureux enfant maudissait son oncle, il était allé le trouver. Pour faire capituler celte vieille expérience judiciaire, il avait déployé l'éloquence de l'amour, espérant séduire l'homme sur qui les paroles humaines glissaient comme l'eau sur une toile, un juge!
— Commercialement parlant, lui dit-il, l'usage permet à l'associé gérant de régler une certaine somme à l'associé commanditaire par anticipation sur les bénéfices, et notre société doit en réaliser. Tout examen fait de mes affaires, je me sens les reins assez forts pour payer quarante mille francs en trois mois ! L'a probité de monsieur César permet de croire que ces quarante mille francs vont être employés à solder ses billets. Ainsi les créanciers, s'il y a faillite, n'auront aucun reproche à nous adresser! D'ailleurs, mon oncle, j'aime mieux perdre quarante mille rancs que de perdre Césarine. Au moment où je parle, elle est sans doute instruite de mon refus, et va me mésestimer. J'ai promis de donner mon sang pour mon bienfaiteur! Je suis dans le cas d'un jeune matelot qui doit sombrer en tenant la main de son capitaine, du soldat qui doit périr avec son général.
— Bon cœur et mauvais négociant, tu ne perdras pas mon estime, dit le juge en serrant la main de son neveu. J'ai beaucoup pensé à ceci, reprit-il, je sais que tu es amoureuxfou de Césarine, je crois que tu peux satisfaire aux lois du cœur et aux lois du commerce.
— Ah ! mon oncle, si vous en avez trouve le moyen, vous me sauvez l'honneur.
— Avance à Birotteau cinquante mille francs en faisant un acte de réméré relatif à ses intérêts dans votre huile , qui est devenue comme une propriété,; je le rédigerai l'acte.
Anselme embrassa son oncle, retourna chez lui, fit pour cinquante mille francs d'effets, et courut de la rue des Cinq-
Diamans à la place Vendôme, en sorte qu'au moment où Césarine, sa mère et leur oncle Pillerault regardaient le parfumeur, surpris du ton sépulcral avec lequel il avait prononcé ce mot : Ingrat ! en réponse à la question de sa fille, la porte du salon s'ouvrit et Popinot parut.
— Moncheret bien-aimé patron, dit-il ens'essuyant le front baigné de sueur, voilà ce que vous m'avez demandé. 11 tendit les billets. — Oui, j'ai bien étudié ma position, n'ayez aucune peur, je payerai, sauvez, sauvez votre honneur !
— J'étais bien sûre de lui, s'écria Césarine en saisissant la main de Popinot et la serrant avec une force convulsive.
Madame César embrassa Popinot, le parfumeur se dressa comme un juste entendant la trompette du jugement dernier, il sortait comme d'une tombe! Puis il avança la main par un mouvement frénétique pour saisir les cinquante papiers timbrés.
— Un instant, dit le terrible oncle Pillerault en arrachant les billets de Popinot, un instant!
Les quatre personnages qui composaient cette famille, César et sa femme, Césanne et Popinot, étourdis par l'action de leur oncle et par son accent, le regardèrent avec terreur déchirant les billets et les jetant dans le Feu qui les consuma, sans qu'aucun d'eux ne les arrêtât aa passage.
— Mon oncle!
— Mon oncle !
— Mon oncle!
— Monsieur !
Ce fut quatre voix, quatre cœurs en un seul, une effrayante unanimité. L'oncle Pillerault prit le petit Popinot par le cou, le serra sur son cœur et le baisa au front.
— Tu es digne de l'adoration de tous ceux qui ont du cœur, lui dit-il. Si tu aimais ma tille, eût-elle un million, n'eussestu rien que ça fil montra les cendres noires des effets), si elle t'aimait, vous seriez mariés dans quinze jours. Ton patron, dit-il en désignant César, est fou. Mon neveu, reprit le grave Pillerault en s'adressant au parfumeur, mon neveu, plus d'illusions. On doit faire les affaires avec des écus et non avec des sentimens. Ceci est sublime, mais inutile. J'ai passé deux heures à la Bourse, tu n'as pas pour deux liards de crédit ; tout le monde parlait de ton désastre, de renouvellemens refusés,de tes tentatives auprès de plusieurs banquiers, de leurs refus, de tes folies, six étages montés pour aller trouver un propriétaire bavard comme une pie afin de renouveler douze cents francs, ton bal donné pour cacher ta gène. On va jusqu'à dire que tu n'avais rien chez Roguin. Selon vos ennemis, lloguin est un prétexte. Un de mes amis, chargé de tout apprendre, est venu confirmer mes soupçons. Chacun pressent l'émission des effets Popinot, tu l'as établi tout exprès pour en faire une planche à billets. Enfin, toutes les calomnies et les médisances que s'attire un homme qui veut monter un bâton de plus sur l'échelle sociale roulent à cette heure dans le commerce. Tu colporterais vainement pendant huit jours les cinquante billets de Popinot sur tous les comptoirs, tu essuyerais d'humilians refus, et personne n'en voudrait : rien ne prouve le nombre auquel tu les émets, et l'on s'attend à te voir sacrifiant ce pauvre enfant pour Ion salut. Tu aurais détruit en pure perte le crédit de la maison Popinot. Sais-tu ce que le plus hardi des escompteurs te donnerait de ces cinquante mille francs? Vingt mille, vingt mille, entends-tu ? En commerce, il est des instans où il faut se tenir devant le inonde trois jours sans manger, comme si l'on avait une indigestion, et le quatrième on est admis au garde-manger du Crédit. Tu ne peux pas vivre ces trois jours, tout est là. Mon pauvre neveu, du courage, il faut déposer ton bilan. Voici Popinot, me voilà, nous allons, aussitôt tes commis couchés, travailler ensemble afin de tVviter ces angoisses.
— Mon oncle, dit le parfumeur en joignant les mains.
— César, veux-tu donc arrivera un bilan honteux où il n'y ait pas d'actif? Ton intérêt chez Popinot te sauve l'honneur.
César, éclairé parce fatal et dernier jet de lumière, vit enfin l'affreuse vérité dans toute son étendue, il retomba sur sa bergère, de là sur ses genoux, sa raison s'égara, il redevint enfant; sa femme le crut mourant, clic s'agenouilla pour le
DE BALZAC
relever; mais elle s'unit a lui, quand elle lui vil joindre les mains, lever les yeux et réciter avec une componction résignée en présence de sun mi. -le, de sa fille el de Popinot la sublime prière des Catholiques.
« Notre père qui êtes aux deux, que votre nom soi/ sanctifié) que votre ,v gne arrive, que votre sainte volonl ■ soit faite dans ta terre cantine (/mis /,- ciel, iio\\i:z-\ci! s notre v\i\ QCOTiDiL\, et pardonnez-nous nos offenses comn donnons a ceux qui nous oui offensés, .linsi soii-il ! «
Des larmes vinrent aux yeux du stoïque Pillerault. G >a
rine accablée, en larmes, avait la tête penchée sur l'épaule de Popinot pâle et raule comme une statue.
— Descendons, dit l'ancien négociant au jeune homme en lui prenant le bras.
A onze heures el demie, ils laissèrent César aux soins de sa femme el de sa fille. En ce moment, Célestin, le premier commis, qui durant ce secret orage avait dirigé la maison, monta dans les appartemens el entra au galon. En enl son pas, Césarine courut lui ouvrir pour qu'il ne vît pas l'abattement du maître.
— Parmi les lettres de ce soir, dit-il, il y en avait une venue de Tours, dont l'adresse él.ait mal mise, ce qui a produit du relard. J'ai pensé qu'elle est du frère de monsieur, et ne l'ai pas ouverte.
— Mon père, cria Césarine, une. lettre de mon oncle de , Tours.
— Ah ! je suis sauvé! cria César. Mon frère! mon frère! dit-il en baisant la lettre.
RÉPO.XSIÎ DE FBVVÇOJS A CÉSAIl BIROTTEVl'.
Tours, 17 courant.
" Mon bien-aimé frère, la lettre m'a causé la plus vive af-
» Diction; aussi après l'avoir lue, suis-je allé offrira Dieu le
» saint sacrifice de la messe à ton intention, en l'intercédant
» par le sang que son fils, noire divin Rédempteur, a répandu
» pour nous, de jeter sur tes peines un regard mi
» dieux. Au moment où j'ai prononcé mon oraison Pro meo
» fratre Csesare, j'ai eu les yeux pleins de larmes en pen-
» sant à loi, de qui, par malheur, je suis séparé dans les jours
» où tu dois avoir besoin des secours de l'amitié fraternelle.
» Mais j'ai songé que le digne et vénérable monsieur Pille-
» rault me remplacera sans doute. Mon cher César, n'oublie
" pas au milieu île ieS chagrins que cette vie est une vie d'é-
" preuves cl de passage; qu'un jour nous serons reçu.1,
" d avoir souffert pour le saint nom de Dieu, pour sa sainte
» église, pour avoir observé les maximes de l'Evangile el pra-
» tiqué la vertu; autrement les choses de ce monde n'auraient
» point de sens. Je le redis ces maximes, en sachant combien
u tu es pieux et bon, parce qu'il peut arriver aux personnes
" qui, comme toi, sont jetées dans les orages du monde et
" lancées sur la mer périlleuse des intérêts humains, de se
» permettre des blasphèmes au milieu des adversités, em-
» portés qu'ils sont par la douleur. Ne maudis ni les hommes
" qui te blesseront, ni Dieu qui mêle à son gré de l'amertume
" m la vie. Ne regarde pas la terre, au contraire, lève toujours
» les yeux au ciel : de là viennent des consolations pour les
» faibles, là sont les richesses des pauvres, là sont les ler-
» rcurs du riche »
— Mais iîirotteau, lui clil sa femme, passe donc icla, el vois s'il nous envoie quelque cl 0
— Nous la relirons m. um ut. repril le marchand en essuyant ses larmes cl enlr'ouvranl la lettre d'Où tomba un mandat sur le Trésor royal ,1'elais bien sur de lui, pauvre frère, dit Birolteau on saisissant le mandat.
" le suis allé chez madame l.islomère, reprit-il en lisant d une voix entrecoupée par les pjeurs, et sans lui dire le motif de ma demande, je l'ai priée de me prêter tout ce dont elle pouvait disposer en ma faveur,afin fruil de me, économi s. Sa gi d rosité m'a perml pieier une Bomme de mille fram '..je te l'adresse en un mandat du receveur-général de Tours sur le'i résor. t — La belle avance! dit Constance eu regardant Césanne.
« En retranchant quelques superllmtrs dans ma vie. je
» pourrai rendre en trdis ans à madame deLiBtomêre les
» quatre cents fraies qu'elle m'a prêtés, ainsi ne l'en inquiète » pas, mon cher César. Je t'envoie tout ce que je possède » dans le monde, eh souhaitant que cette somme puisse ai- » (1er à une heureuse conclusion de tes embarras commer- » ciaux, qui sans doute ne seront que momentanés. Je con- » nais ta délicatesse, et veux aller au devant de tes objeetions. » Ne songe ni à me donner aucun intérêt de cette somme, ni » à me la rendre dans un jour de prospérité qui ne tardera » pas a se lever pour toi, si Dieu daigne entendre les priè- » res que je lui adresserai journellement. D'après ta dernière il \ :i deux ans, je te croyais riche, et pensais pou- » voir disposer de mes économies en faveur des pauvres; ii mais maintenant, tout ce que j'ai t'appartient. Quand tu » auras surmonté ce grain passager de ta navigation, garde » encore celle somme pour ma nièce Césarine. alin que, lors ii de son établissement, elle puisse l'employer à quelque bail gatelle qui 'lui rappelle un ■vieil ofleie dont les mains se ls- » veront toujours au ciel pour demandera Dieu de répandre » ses bénédictions sur elle et sur tous ceux qui lui seront ii chers. Enfin, mon cher-César, songe que je suis un pauvre » prêtre qui va à la grâce de Dieu comme les alouettes des » chataps, marchant dans mon sentier, sans bruit, tàchaut « d'obéir aux commandemens de noire divin Sauveur, et à » qui consêqueinment il faut peu de chose. Ainsi, n'aie pas » le moindre scrupule dans l:i circonstance difficile où tu te » trouves, et pense à moi comme à quelqu'un qui l'aime ten- » drement. Notre excellent abbé Chapeloud, auquel je n'ai » point dit ta situation, et qui sait que je t'écris, m'a charge ii de te transmettre les plus aimables choses pour toutes les « personnes de ta famille et te souhaite la continuation de u tes prospérités. Adieu, cher cl bien-aimé frère, je fais des « vœUx pour que, dans les conjonctures où tu te trouves, » Dieu te lasse la grâcède te conserver en bonne santé, loi, » ta femme cl ta fille; je vous souhaite à tous patience et cou- « rage en vos adversités.
» FR.WÇOIS PiIKOTTH u ,
u Prêtre, vicaire de l'église cathédrale et paroissiale de Saint-Gatien de Tours. »
— Mille francs! dit madame Birolteau furieuse.
— Serre-les, dit gravement César, il n'a que cela. D'ailleurs, ils sont à notre fille, et doivent nous faire vivre sans rien demander à nos créanciers.
— Ils croiront que tu leur as soustrait des sommes.importantes.
— Je leur montrerai la lettre.
— Ils diront que c'est une frime.
— Mon Dieu, mon Dieu, cria Iîirotteau lertiCé. J'ai pense cela de pauvres gens qui sans docte étaient dans la situation où je me trouve.
Trop inquiètes de l'état où se trouvait Césât, la mère et la fille travaillèrent à l'aiguille auprès de lui, dans un profond silence. A deux heures du matin, Popinot ouvrit doucement la porte du salon et lit signe à madame César de descendre. En voyant sa nièce, l'oncle ota ses besicles.
— Mon enfant, il y a de l'espoir, lui dit-il, tout n'est pas perdu; mais Ion mari ne résisterait pas aux alternatif
liions a faire et qu'Anselme et nui nous allons (enter. Ne quitte pas ton magasin demain, ci prends tentes les adresses des billets, car n tqu'â quatre heures. \. oicl mon idée. ,i monsieur Ragon ni moine sommes à craindre. Supposez, maintenant que vos cent mille francs déposes chez aient été remis aux acquéreurs, vous ne les auriez pas plus (p;e vues ne les avez aujourd'hui. \ ous êtes en présence de cent quarante mille Iran, s s. ùscrlts à Claparon, que vous dévie/, toujours payer en tout état de cause. Ainsi ce n'est pas la banqueroute de Etoguin qui vous ruine. Je vois pour faire face a vos obligations quarante mille fram s a emprunter tôt un iaid soi' \c:. fabriqués et soixante mille francs d'effets Popinot.On peut dpnc lutter, car. après, vous pourrez emprunter sur les terrains de la Madeleine. SI votre principal créancier consent a. vous" aider, Je ne regarderai pas;} ma fortune.
CESAR BIROTTEAU
je vendrai mes rentes, je serai sans paiii. Pcpinot sera entre la vie et la mort; quant à vous, vous serez à la merci du plus petit événement commercial. Biais l'huile rendra sans i de grands bénéfices. Popinot el itttji nous vftrit hs de nous consulter, nous vous soutiendrons dans celte lutte. Ali! je mangerai bien gaiement mon pain sec -si le succès poind à l'horizon. Mais tout dépend de Gigonnet et des associés Claparon. Popiriol et moi, nous in ns chez Gigonnel de sept à huit heures, et n<ras saurons à quoi nous en tenir sur leurs intentions.
Constance se jeta tout éperdue dans les bras de son oncle, sans autre voix que des larmes et des sanglots. Ni Popinot ni Pillerault ne pouvaient savoir que Bidault dit Gi et Claparon étaient du Tillet sous une double forme, que du Tillet voulait lire dans les Petites-Affiches ce terrible article: « Jugement du tribunal de commerce qui déchue le sieur César Birotteau, marchand parfumeur, demeurant a Paris, rue Saint-ll 3noré, 11° 507. en état de faillite, en fixe pf remenl l'ouverture au te janvier 1819. Juge-commissaire, mnnsieur Gobenheim-Keller. Agent, monsieur Moliheux. a
Anselme et Pillerault étudièrent jusqu'au jour les affairés de César. A huit heures du matin, ces deux héroïques amis, l'un vieux soldat, l'autre sous-liéutenant d'hier, qui ne devaient jamais connaître que par procuration les terribles angoisses de ceux qui avaient monté l'escalier de Bidault dit Gigonnet, s'acheminèrent, sans se dire un mol, vers la rue Grenelât. Ils souffraient. A plusieurs reprises, Pillerault passa sa main sur son front.
La rue Grenétat est une rue où toutes les maisons, envahies par nue multitude de commerces, offrent un aspecl repoussant. Les constructions y ont un caractère horrible. L'ignoble malpropreté des fabriques y domine. Le vieux Gigonnet habitait le troisième, étage d'une maison dont toutes les fenêtres étaient à bascule et a petits ca.-reaux sales. L'escalier descendait [jusque sur la rue. La portière êtàil I l'entresol, dans une cage qui ne tirait son jour que de l'escalier. Excepté, Gigonnel, tous Les locataires exerçaient un état. Il venait, il sortait continuellement des ouvriers. Les marches étaient donc revêtues d'une couche de boue dure ou molle, au gré de l'atmosphère, et où séjournaient des immondices. Sur ce fétide escalier, chaque palier offrait aux yeux les noms du fabricant écrits en or sur une tôle pi ; a le en rouge et vernie, avec des échantillons de ses chefs-d'œuvre. I part du temps, les portes ouvertes laiss lient voir la bizarre union du ménage et de la fabrique, il s'en échappait des cris et des grognemens inouïs, des chants, des siffiemens qui rappelaient l'heure de quatre heures chez les animaux du Jardin des Plantes. Au premier se faisaient, dans un taudis infect, les plus belles bretelles de i'Article-Paris. Au second se confectionnaient, au milieu des plus sales ordures, les plus élégans cartonnages qui parent au jour de l'an les étal; Susse. Gigonnet mourut riche de dix-huil cent" mille francs dans le troisième de iclte maison, sans qu'aucune considération eût pu l'en faire sortir, malgré l'offre de madame Saillard, sa nièce, de lui donner un appartemefl! dans un hôtel de la place Royale.
— Du courage, dit Pillerault en tirant le pied de biche
pendu par un cordon à la porte grise el propre de Gig et.
Gigonnel vint ouvrir sa porte lui même. Les deux parrains du parfumeur, en lice dans le champ des faillites, traversèrent une première chambre correcte el froide, sans rideaux aux croisées. Tous trois s'assirenl dans la seconde o nait l'escompteur devant un foyer plein de cendres au milieu desquelles le b dait contre le feu. Popinot eut l'àme glacée par les cartons urier, par la rigidité mohastiqu : de c cabin c imme une cave, il regarda d'un air hébété le petit papier bleuâtre semé de (leurs tricolores collé sur les murs depuis vingt-cinq ans, el ses yeux attristés sur la cheminée ornée d'ui formede lyre, et de vases oblOH richeihent montés en cuivre doré. Cetl par Gigonnel dans le naufrage de Ve populace brisa tout, venail du boudoir dé la reine; m chose était accompagnée de deux chandeliers du plus misé-
rable modèle en fer battu, qui rappelaient par ce sauvage contraste la circonstance à laquelle on la devait.
— Je sais que vous ne pouvez pas venir pour vous, dit Gigonnet, mais pour le grand Birotteau. Eh! bien, qu'y a-t-il, mes amis ?
— Je sais qu'on ne vous apprend rien, ainsi nous serons brefs, dit Pillerault. \ OUS avez des effets ordre Claparon?
— Oui.
— Voulez-vous échanger les cinquante premiers mille contre des effels de. monsieur Popinot que voici, moyennant escompte, bien entendu?
Gigonnet ôta sa terrible casquette verte qui semblait née avec lui, montra son crâné couleur beurre frais dénué de cheveux, lit sa grimace voltairienne et dit : — Vous voulez me payer en huile pour les cheveux, quéquej'eh ferais?
— Quand vous plaisantez, il n'y a qu'a tirer ses grègues, dit Pillerault.
— Vous parlez comme un sage que vous êtes, lui dit Gigonnet avec un sourire flatteur.
— Eh ! bien, si jVndossais les effets de monsieur Popinot ? dit Pillerault en faisant un dernier effort.
— Vous êtes de l'or eh barré, monsieur Pillerault, mais Je n'ai pas besoin d'or, il me faut seulement mon argent.
Pillerault et Popinot saluèrent et sortirent. Au bas de l'escalier, les jambes de Popinot flageolaient encore sous lui.
— Est-ce un homme ? dit-il à Pillerault.
— On le prétend, lit le vieillard. Souviens-loi toujours de cette courte séance, Anselme ! Tu viens de voir la Banque, sans la mascarade de ses formes agréables. Les événemens imprévus sont lavis du pressoir, nous sommes le raisin, et les banquiers sont les tonneaux. L'affaire des terrains est sans doute bonne-, Gigonnet, ou. quelqu'un derrière lui, veut étrangler César pour se revêtir de sa peau : tout est dit, il n'y a plus de remède. Voilà la Banque ; n'y recours jamais !
Après celle affreuse matinée où, pour la première fois, madame Birotteau prit les adresses de ceux qui venaient chercher leur argent et renvoya le garçon de la Banque sans le payer, à onze heures, cet le courageuse femme, heureuse d'avoir sauvé ces douleurs a son mari, vit revenir Anselme et Pillerault qu'elle attendait en proie à de croissantes anxiétés : elle lut sa sentence sur leurs visages. Le dépôt du bilan était inévitable.
— Il va mourir de douleur, dit la pauvre femme.
— Je le lui souhaite, dit gravement Pillerault ; mais il est si religieux que, dans les circonstances actuelles, son directeur, l'abbé LôraUx, peut seul le sauver.
Pillerault, Popinot el Constance attendirent qu'un commis fûtallé'chèrcher l'abbé I. oraux avanl de présenter le bilan que Célestin préparait à la signature de César. Les commis étaient au désespoir, ils aimaient leur patron. A quatre heures, le bon prêtre arriva. Constance le mit au (ait du malheur qui fondait sur eux, et l'abbé monta comme un soldat moule à la brèche.
— Je sais pourquoi vous venez, s'écria Birotteau.
— Mon fils, dit le prêtre, vos sentimens de résignation à la volonté divine me sont depuis long-temps connus; mais il s'agit de les appliquer : ayez toujours les yeux sur la croix, ne "cessez de la regarder en pensant aux humiliations dont fut abreuvé le Sauveur des hommes, combien sa passion fut cruelle, vous pourrez supporter ainsi les mortifications que Dieu vous envoi
— Mon frère l'abbé m'avait déjà préparé, dit César en lui montrant la lettre qu'il avait relue et qu'il lendit à son confesseur.
— Vous avez un bon frère, dit monsieur Loraux, une
vertueuse et douce, une tendre fille, deux vrais amis,
er Anselme, deux créanciers indulgens,
les Ragon ; tous ces bons cours verseront incessamment du
baume sur vos blessures et vous aideront à porter votre
croix. Promettez-moi d'avoir la fermeté d'un martyr, d'envi-
oup an ï défaillir.
L'abbé toussa pour prévenir Pillerault qui était dans le
salon.
DE BALZAC
— Ma résignation est sans bornes, dit Osar avec calme. Le déshonneur est venu, je ne dois songer qu'à la réparation.
La voix du pauvre parfumeur ei son air surprirent Césarine et le prêtre. Cependant rien n'était plus naturel. Tous les hommes supportent mieux un malheur connu, défini, que les cruelles alternatives d'un sort qui, d'un instant à l'autre, apporte ou la joie excessive ou l'extrême douleur.
— J'ai rêvé pendant vingt-deux ans, je me réveille aujourd'hui mon gourdin à la main, dit César redevenu paysan tourangeau.
En entendant ces mots, Pilleraull serra son neveu dans ses bras. César aperçut sa femme, Anselme et Célestin. Les papiers que tenaient le premier commis étaient bien significatifs. César contempla tranquillement ce groupe où tous les regards étaient tristes mais amis.
— Un moment! dit-il en détachant sa croix qu'il tendit à l'abbé Loraux, vous me la rendrez quand je pourrai la porter sans honte. Célestin, ajoutai-il en s'adressant au commis, écrivez ma démission d'adjoint. Monsieur l'abbé vous dictera la lettre, vous la daterez du quatorze et la ferez porter chez monsieur de La Billardière par Raguet.
Célestin et l'abbé Loraux descendirent. Pendant environ un quart d'heure, un profond silence régna dans le cabinet de César. Une telle fermeté surprit la famille. Célestin et l'abbé revinrent, César signa sa démission.-Quand l'oncle Pillerault lui présenta le bilan, le pauvre homme ne put réprimer un horrible mouvement nerveux.
— Mon Dieu, ayez pitié de moi, dit-il en signant la terrible pièce et la tendant à Célestin.
— Monsieur, dit alors Anselme Popinot sur le front nuageux duquel il passa un lumineux éclair, madame, faitesmoi l'honneur de m'accorder la main de mademoiselle Césanne.
A cette phrase, tous les assistans eurent des larmes aux yeux, excepté César qui se leva, prit la main d'Anselme, et, d'une voix creuse lui dit : Mon enfant, tu n'épouseras jamais la fille d'un failli.
Anselme regarda fixement liirotteau et lui dit : — Monsieur, vous engagez-vous, en présence de toute votre famille, à consentir à notre mariage, si mademoiselle m'agrée [four mari, le jour où vous serez relevé de votre faillite?
11 y eut un moment de silence pendant lequel chacun fut ému par les sensations qui se peignirent sur le visage affaissé du parfumeur.
— Oui, dit- il enfin.
Anselme lit un indicible geste pour prendre la main de Césanne, qui la lui tendit, et il la baisa.
— Tous consentez aussi? demanda-t-il à Césarine.
— Oui, dit-elle.
— Je suis donc enfin de la famille, j'ai le droit de ni'occuper de ses affaires, dit-il avec une expression bizarre.
Anselme sortit précipitamment pour ne pas montrer une joie qui contrastait trop avec la douleur de son patron. Anselme n'était pas précisément heureux de la faillite, mais l'amour est si absolu, si égoïste! Césarine elle-même sentait en son cœur une émotion qui contrariait son amère tristesse.
— Puisque nous y sommes, dit Pillerault à l'oreille de Césarine. frappons tous les coups.
Madame liirotteau laissa échapper un signe de douleur et non d'assentiment.
— Mon neveu, dit Pillerault en s'adressant à César, que comptes-tu faire?
— Continuer le commerce.
— Ce n'est pas mon avis, dit Pillerault. Liquide et distribue ton actif a tes créanciers, ne reparais plus sur la place de Paris. Je me suis souvent supposé dans une position analogue a la tienne... (Ah ! il faut tout prévoir dans le commerce ! le négociant qui ne pense pas a la faillite est comme un général qui compterait n'être jamais battu, il n'est né-, gociant qu'a demi.) Moi, je n'aurais jamais continué. Comment ! toujours rougir devant des hommes à qui j'aurais fait tort, recevoir leurs regards défians et leurs tacites reproches? Je conçois la guillotine !... fin un instant, tout est
fini. Mais avoir une tête qui renaît et scia sentir couper tous les jours, est un supplice auquel je me serais soustrait. Beaucoup de gens reprennent les affaires comme si rien ne leur était arrive, tant mieux! ils sont plus forts que Claude- Joseph Pilleraull. Si vous faites au comptant, et vous y êtes obligé, on dit que vous avez su vous ménager des ressources; si vous êtes sans le sou, vous ne pouvez jamais vous relever. Bonsoir! Abandonne donc ton actif, laisse vendre ton fonds et fais autre chose.
— Mais quoi ? dit César.
— Eh! dit Pilleraull, cherche une place. JN'as-tu pas des protections? le duc et la duchesse de Lenoncourt, madame de Mortsauf, monsieur de Vandencsse ! écris-leur, vois-les, ils te caseront dans la Maison du Roi avec quelque millier d'écus ; ta femme en gagnera bien autant , ta fille peut-être aussi. La position n'est pas désespérée. A vous trois, vous réunirez prèi de dix mille francs par an. En dix ans, tu peux payer cent mille francs, car tu ne prendras rien sur ce que vous gagnerez : tes deux femmes auront quinze cents francs chez moi pour leurs dépenses, et, quant a toi, nous verrons !
Constance et non César médita ces sages paroles. Pillerault se dirigea vers la Bourse, alors tenue sous une construction provisoire en planches et qui formait une salle ronde où l'on entrait par la rue Feydeau. La faillite du parfumeur ea vue et jalousé, déjà connue , excitait une rumeur générale dans le haut commerce, alors constitutionnel. Les commerçans libéraux voyaient dans la fête de Birotteau une audacieuse entreprise sur leurs sentimcns.Les gens de l'Opposition voulaient avoir le monopole de l'amour du pays. Permis aux royalistes d'aimer le roi, mais aimer la patrie était le privilège de la Gauche: le peuple lui appartenait. Le pouvoir avait eu tort de se réjouir, par ses organes, d'un événement dont les Libéraux voulaient l'exploitation exclusive. La chute d'un protégé du château, d'un ministériel, d'un royaliste incorrigible qui, le 15 vendémiaire, insultait à la Liberté en se battant contre la glorieuse Révolution française, cette chute excitait les cancans et les applaudissemetis de la Bourse. Pillerault voulait connaître, étudier l'opinion. 11 trouva, dans un des groupes les plus animés, du Tillet, Gobenheim-Keller, Nucingen, le vieux Guillaume et son gendre Joseph Lebas , Claparon, Gigonnel, Mongenod, Camusot, Gobseck, Adolphe Keller, Palma, Chiffreville, Malifat, Grindot et Lourdois.
— Eh! bien, quelle prudence ne faut-il pas, dit Gobenheim à du Tillet, il n'a tenu qu'à un fil que mes beaux-frères n'accordassent un crédit à Birotteau !
— Moi, j'y suis de dix mille francs qu'il m'a demandes il va quinze jours, je les lui ai donnés sur sa simple signature, dit du Tillet. Mais il m'a jadis obligé, je les perdrai sans regret.
— lia fait comme tous les autres, votre neveu, dit Lourdois à Pillerault, il adonné des fêtes! Qu'un fripon essaie de jeter de la poudre aux yeux pour stimuler la confiance, je le conçois; mais un homme qui passait pour la crème des honnêtes gens recourir aux roueries de ce vieux charlatanisme auquel nous nous prenons toujours !
— Comme des sangsues, dit Gobseck.
— IN'ayez confiance qu'à ceux qui vivent dans des bouges, comme Claparon, dit Gigonnet. '
— Ile pirn, dit le gros baron Nucingen à du Tillet, fous afez fouli meu chouer eine tire /utn m'enfoyant Piroddôt. Chc ne sais bas birquoi, dit-il en se tournant vers Gobenheim, le manufacturier, ci n'a pas enfoyé brentre citez moi zinguande mille crânes, chc les lui aurais remisse.
— Oh ! non , dit Joseph Lebas. monsieur le baron. Vous deviez bien savoir que la Banque avait refusé son papier, vous l'avez fait rejeter dans le Comité d'Escompte. L'affaire de ce pauvre homme, pour qui je professe encore une haute estime, offre des circonstances singulières...
La main de Pilleraull serrait celle de Joseph Lebas.
— il est impossible, en effet, dit Mongenod, d'expliquer ce qui arrive, a matas de croire qu'il y ait, cachés derrière Gigonnet, des banquiers qui veulent tuer l'affaire de la Madeleine.
CÉSAR BIR.OTTËAU.
— Il lui arrive ce qui arrivera toujours a ceux qui sortent de leur spécialité, dit Claparon en interrompant Mongenod. S'il avait monté lui-même son Huile Céphalique au lieu de venir nous renchérir les terrains dans Paris en se jetant dessus, il aurait perdu ses cent mille francs chez Boguin, mais i! n'aurait pas failli. Il va travailler sous le nom de Popinot.
— Attention à Popinot, dit Gigonnet.
Roguin, selon cette masse de négociais, était l'infortuné Roguin, le parfumeur était ce pauvre Birotteau. L'un semblait excusé par une grande passion, l'autre semblait plus coupable a cause de ses prétentions. En quittant la Bourse, Gigonnet passa parla rue Perrin-Gasselin avant de revenir rue Grenétat, et vint chez madame Madou, la marchande de fruits secs.
— Ma grosse mère, lui dit-il avec sa cruelle bonhomie, eh ! bien, comment va notre petit commerce ?
— A la douce, dit respectueusement madame Madou en présentant son unique fauteuil à l'usurier avec une affectueuse servilité qu'elle n'avait eue que pour le cher défunt.
La mère Madou, qui jetait à terre un charretier récalcitrant ou trop badin, qui n'eût pas craint d'aller a l'assaut des Tuileries au Dix Octobre, qui goguenardait ses meilleures pratiques, capable enfin de porter sans trembler la parole au roi au nom des Dames de la Halle, Angélique Madou recevait Gigonnet avec un profond respect. Sans force en sa présence, elle frissonnait sous son regard âpre. Les gens du peuple trembleront encore long-temps devant le bourreau , Gigonnet était le bourreau de ce commerce. A la Halle, nul pouvoir n'est plus respecté que celui de l'homme qui fait le cours de l'argent. Les autres institutions humaines ne sont rien auprès. La Justice elle-même se traduit aux yeux de la Halle parle commissaire, personnage avec lequel elle se familiarise. Mais l'Usure assise derrière ses cartons verts, l'usure implorée la crainte dans le cœur, dessèche la plaisanterie, altère le gosier, abat la fierté du regard et rend le peuple respectueux.
— Est-ce que vous avez quelque chose à me demander? dit-elle.
— Un rien, une misère, tenez-vous prête à rembourser les effets Birotteau, le bonhomme a fait faillite, tout devient exigible, je vous enverrai le compte demain matin.
Les yeux de madame Madou se concentrèrent d'abord comme ceux d'une chatte, puis vomirent des flammes.
— Ah ! le gueux! ah! le scélérat! il est venu lui-même ici me dire qu'il était adjoint, me monter des couleurs ! Matigot,ça va comme ça, le commerce ! Il n'y a plus de foi chez les maires, le Gouvernement nous trompe. Attendez, je vais aller me faire payer, moi...
— Hé, dans ces affaires-là, chacun s'en tire comme il peut, chère enfant ! dit Gigonnet en levant sa jambe par ce petit mouvement sec semblable à celui d'un chat qui veut passer un endroit mouillé, et auquel il devait son nom. Il y a de gros bonnets qui pensent à retirer leur épingledujeu.
— Bon ! bon ! je vais retirer ma noisette. Marie-Jeanne! mes socques et mon cacbnmirc de poil de lapin, et vite, ou je te réchauffe la joue par une giroflée à cinq feuilles.
— Ça va s'échauffer dans le haut de la rue, se dit Gigonnet en se frottant les mains. Du Tillet scia content, il y aura du scandale dans le quartier. Je ne sais pas ce que lui a fait ce pauvre diable de parfumeur, moi j'en ai pitié comme d'un chien qui se casse la patte. Ce n'est pas un homme, il n'est pas de force.
Madame Madou déboucha, comme une insurrection du faubourg Saint-Antoine, sur les sept heures du soir à la porte du pauvre Birotteau qu'elle ouvrit avec une excessive violence, car la marche avait encore animé ses esprits.
— Tas de vermine, il me faut mon argent, je veux mon argent ! Vous me donnerez mon argent, ou je vais emporter des sachets, des brimborions de satin, des éventails, enfin de la marchandise pour mes deux mille francs ! A-t-on jamais vu des maires volant les administrés ! Si vous ne me payez pas, je l'envoie aux galères, je vais chez le Procureur du roi, le tremblement de la justice ira son train! Enfin, je ne sors pas d'ici saus ma monnaie.
Elle fit mine de lever les glaces d'une armoire où étaien des objets précieux.
— La Madou prend, dit à voix basse Célestin à son voisin. La marchande entendit le mot, car dans les paroxismes de.
passion les organes s'oblitèrent ou se perfectionnent selon les constitutions, elle appliqua sur l'oreille de Célestin la plus vigoureuse tape qui se fût donnée dans un magasin de parfumerie.
— Apprends à respecter les femmes, mon ange, dit-elle, et à ne pas chiffonner le nom de ceux que tu voles.
— Madame , dit madame Birotteau sortant de l'arrièreboutique où se trouvait par hasard son mari que l'oncle PU lerault voulait emmener, et qui, pour obéir à la loi, poussai l'humilité jusqu'à vouloir se laisser mettre en prison; madame, au nom du ciel, n'ameutez pas les passans.
— Eh! qu'ils entrent, dit la femme, je leux y dirai la chtto se, histoire de rire ! Oui, ma marchandise et mes écus ramassés à la sueur de mon front servent à donner vos bals. Enfin, vous allez vêtue comme une reine de France avec la laine que vous prenez à des pauvres igneaux comme moi ! Jésus ! ça me brûlerait les épaules, à moi, du bien volé. Je n'ai que du poil de lapin sur ma carcasse, mais il est à moi ! Brigands de voleurs, mon argent ou...
Elle sauta sur une jolie boite en marqueterie où étaient de précieux objets de toilette.
— Laissez cela, madame, dit César en se montrant, rien ici n'esta moi, tout appartient a mes créanciers. Je n'ai plus que ma personne, et si vous voulez vous en emparer, me mettre en prison, je vous donne ma parole d'honneur (une larme sortit de ses yeux) que j'attendrai votre huissier, le garde du Commerce et ses recors...
Le ton et le geste en harmonie avec l'action firent tomber la colère de madame Madou.
— Mes fonds ont été emportés par un notaire, et je suis innocent des désastres que je cause, reprit César; mais vous serez payée avec le temps, dussé-je mourir à la peine et travailler comme un manœuvre, à la Halle, en prenant l'état de porteur.
— Allons, vous êtes un brave homme, dit la femme de la Halle. Pardon de mes paroles, madame; mais faut donc que je me jette à l'eau, car Gigonnet va me poursuivre, et je n'ai que des valeurs à dix mois pour rembourser vos damnés billets.
— Venez me trouver demain matin, dit Pillerault en se montrant, je vous arrangerai votre affaire à cinq pour ceut, chei un de mes amis.
— Quien I c'est le brave père Pillerault. Eh! mais, il est votre oncle, dit-elle à Constance. Allons, vous êtes d'honnêtes gens, je ne perdrai rien, est-ce pas? A demain, vieux Brutus, dit-elle à l'ancien quincaillier.
César voulut absolument demeurer au milieu de ses ruines, en disant qu'il s'expliquerait ainsi avec tous ses créanciers. Malgré les supplications de sa nièce, l'oncle Pillerault approuva César, et le fit remonter chez lui. Le rusé vieillard courut chez monsieur Ilaudry, lui expliqua la position de Birotteau, obtint une ordonnance pour une potion somnifère, l'alla commander et revint passer la soirée chez son neveu. De concert avec Césarine, il contraignit César à boire comme eux. Le narcotique endormit le parfumeur qui se réveilla, quatorze heures après, dans la chambre de son oncle Pillerault, rue des Bourdonnais, emprisonné par le vieillard qui couchait, lui, sur un lit de sangle dans son salon. Quand Constance entendit rouler le fiacre dans lequel son oncle Pillerault emmenait César, son courage l'abandonna. Souvent nos forces sont stimulées par la nécessité de soutenir un être plus faible que nous. La pauvre femme pleura de se trouver seule chez elle avec sa fille, comme elle aurait pleuré César mort.
— Maman, dit Césarine en s'asseyant sur les genoux de sa mère et la caressant avec ces grâces de chatte que les femmes ne déploient bien qu'entre elles, tu m'as dit que si je prenais bravement mon parti, tu trouverais de la force contre l'adversité. Ne pleure donc pas, ma chère mère. Je suis prête a entrer dans quelque magasin, et je ne penserai plus à ce que nous étions. Je serai commo toi dans ta jeunesse, une pre-
DE BALZAC
mièpe jernoiselle, ei lu n'entendras jamais une plainte ni un regret. J'ai une espérance. N'as-tu | V ;"' PO'
pinot?
— Le oher enfant, il ne sera pas mon gendre...
— Oh! maman...
— Il sera véritablement mon fils,
— Le malheur, dit Césarine pn embrassant sa mère, a cela de bon qu'il nous apprend à connaître nos vrais amis.
Césanne finit par adoucir le chagrin de la pauvre en jouant auprès d'elle le rôle d'une mère. Le lendemain matin, Constance alla chez le duc de Lenoncourt, un des premiers gentilshommes de la chambre du roi, et y laissa une lettre par laquelle elle lui demandait une pilienea ;l llllc c'ertaine heure de la journée. Dans l'intervalle, elle \int chez monsieur de La Billardiere, lui exposa la situation où la fuite du notaire mettait César, le pria de l'appuyer auprès du duc, et de parler pour elle, ayant peur déniai s'expliquer. Elle voulait une plate pour Birotleau. Birotteau serait Le caissier le plus probe, s'il y avait a distinguer dans la pn;'.
— Le roi vient de nommer le comte de Fontaine a une Direction générale dans le Ministère de sa Maison, il n'y a pas de temps à perdre.
A deux heures, La Billardiere et madame César n. le grand escalier de l'hôtel de Lenoncourt, rue Saint-Dominique, et furent introduits (liez celui de ses gentilshommes que le roi préférait, si tant est que le roi Louis XVIII ail I préférences.- Le gracieux accueil de ce grand seigneur, qui appartenait au petit nombre des vrais gentilshommes que le siècle précédent a légués à celui-oi, donna de l'espoir à madame. César. La femme du parfumeur se montra grande et simple dans la douleur. La douleur ennoblit les personnes les plus vulgaires, car elle a sa grandeur; et, pour en recevoir du lustre, il suffit d'être vrai. Constance était une femme essentiellement vraie. Il s'agissait de parler au roi promptement.
Au milieu'dela conférence, on annonça monsieur de Vandenesse, et le due s'écria : — Voilà votre sauveur !
Madame Birotteau n'était pas inconnue a ce jeune homme, venu chez elle une ou deux fois pour y demander de ces bagatelles souvent aussi importantes que de grandes 1 1 Leduc expliqua les intentions de La Billardjère. En nant le malheur qui accablait le filleul de la marquise d'1 .elles, Yandenesse alla sur-le-champ avec La Billardiere chez le comte de Fontaine, en priant madame pirotteau de l'attendre,
Monsieur le comte de Fontaine était, comme La Bïl re, un de ces braves gentilshommes de provinc . héros presque inconnus qui firent la Vendée. Birotteau ne lui était pas étranger, il l'avait vu jadis à la Reine des Roses Les gens qui avaient répandu leur sang pour la cause royale jouissaient à celle époque de privilèges que le roi tenait secrets pour ne pas eil'aroucher les Libéraux. Monsieur de Fontaine, un des favoris de Louis XVIII, passait peur être dans toute sa confidence. Non-seplemenl le comte promit positivement une place, mais il vint chez le duc de Lenoncourt, alors de service, pour le prier de lui obtenir un moment d'audience dans la soirée, et de demander pour La Billardiere ut Monsieur, qui aimait particulièrement cet ancien diplomate vendéen.
Le soir même, monsieur le comle de Fontaine alla des Tuileries chez madame Birotteau lui annoncer que son mari serait, après son concordat, officiellement nomme à une place de deux mille cinq cents francs à la Caisse d'Amortissement, tous les services delà Maison du Roi se trouvant alors charges île nobles^suriiuméraircs avec lesquels on avait pris des ejMjagemens.
Ce succès n'était qu'une partie de la tàohe de mada rolleau. La pauvre femme alla rue Saint-Denis, au Chat qui pelote, trouver Joseph Lebas. Fendant cette course, elle rencontra dans un hriilani équipage madame Roguin, qui sans doute taisait des emplettes. Ses veux et ceux de la belle uotaresse se croisèrent, i a honte que la femme heureuse ne put réprimer enjyoyantjla femme ruinée donna du courage à Constance.
— Jamais je ne roulerai carrosse avec le bien d'aulrui. se
Lieu reç.ue de Joseph Lebas, eilele pria de procurer à sa dana une maison de commerce respectable. Lebas ne promit rien; mais huit jours api. s Césanne eut la ta- ; la plus riche maison de nouveau -. qui fondait un nouvel établissement
dans le quartier desitaliens. La caisse et la surveillance du i étaient confié is à la fille du parfumeur, qui, placée Ile, remplaçait le maître et la maîtresse de la maison.
Quai)) ;i madame César, elle alla le jour même chez Popiiiot lui demander de tenir chez lui la caisse, les écritures et le Popinol comprit que sa maison était la seule où la dû parfumeur pourrait trouver les respects qui lui eus et une position sans infériorité. Le noble enfant lui donna trois mille lianes par an, la nourriture, son logeai i.t arranger, el prit pour lui la mansarde d'un Ainsi la belle parfumeuse, après avoir joui pendant un mois des somptuosités de son appartement, dut habiter l'effroyable chambre, ayant vue sur la cour obscure et humide, où Gaudissart, Anselme et Finot avaient inauguré l'Huile Céph al ique.
Quand Molinrux, nommé Agent par le Tribunal de Commerce, vint prendre possession de l'actif de César Birotteau, Constance aidée par Célestin vérifia l'inventaire avec lui. Puis la mère et la fille sortirent, à pied, dans une mise simple, et allèrent chez leur oncle Pilleranlt sans retourner la roir demeuré dans cette maison le tiers de l< ur vie. Elles cheminèrent en silence vers la rue des Bourdonnais, où elles dînèrent avec César pour la première fois déliais leur séparation. Ce fut un triste diner. Chacun avait eu le temps de faire ses réflexions, de mesurer l'étendue de ses i : 'lis et de souder i, Tous trois étaient
comme des matelots prêts à lutter avec le mauvais temps, sans se dissimuler le irolteau reprit courage en
iant avec quelle sollicitude de grands personnages lui avaient arrangé un sorl : mais il pleura quand il sut ce qu'al- Puis, ii tendit la main à sa femme en voyant h iveoleqnel elle- recommençait a travailler.
L'une;,' PillerauK eut pour la dernière fois de sa vie les yeux mouillés a l'aspect du touchant tableau de ces trois êtres unis, confondus dans un embrassement au milieu duquel Birotteau, le plus faible des trois, le plus abattu, leva la main en disant : Espérons!
— Pour économiser, dit l'oncle, tu logeras avec moi. garde ma chambre et partage mon pain. 11 y a long-temps que je m'ennuie d'être si ul, tu remplaceras ce pauvre enfant «pie j'ai perdu. D'ici, tu n'auras qu'an pas pour aller rue de l'Oratoire, a ta ■
— Dieu de Birotteau, au fort de l'orage une étoile me guide.
En se résignant, le malheureux consomme sou malheur. La chute de Birotteau se trouvait dès lors accomplie, il y donnait son consentement, il redevenait fort.
Après avoir déposé son bilan, un commerçant ne devrait plus s'occuper que de trouvi - l'étran-
ger pour y vivre sans se mêler de rien, comme un enfant qu'il i si • la Loi le déclare mineur et incapable de tout acte légal, civil et civique. Mais il n'eu est rien. Avant de rcparaiire.il attend un sauf-conduit que jamais ni juge-oommiseatre ni
ier n'ont refusé, car s'il était r< ncontré sans cet il sérail mis en prison, tendis que, muni de cette sauvegarde, il se promène en parlementaire dans le camp ennemi, non par curiosité, mais pour déjouer les mauvaises intentions de la loi relativement aux faillis. L'effet de toute loi qui touche à la fortune privée est de développer prodigieusement les foiirherit s de l'esprit. La pensée des faillis, comme de tous ceux dont les intérêts sont contre-carrés par une loi quelconque, est de l'annuler à leur égard. La situation de mort-civil, où le failli reste comme une chrysalide, dure trois mois «aviron, temps exigé par les formalités avant d'arriver au conmes OÙ se si) ae i nire les créanciers el le débiteur un traité de paix, transaction appelée Concordat. Ce mot indique assez que la
CKSAR tîlR(¥i"i'KAl .
oencorde règne après !a tempête soulOTée entre des intérêts violemment contrariés.
Sur le vu du bilan, le Tribunal de Commente nomme attssilôl un juge-commissaire qui veille aux intérêts de la masse des ;'M!iiv, :s inconnus el doit aussi protéger le failli contre les entreprises vexatoires de ses erésm *ers irrites : double lôfequi serait magnifique à jouer, si les juges-commissaires en avaient le temps. 6e Uu. -< immissaire investit un agent du droit de mettre la main sur les fonds, les valeurs, les marchandises, en vérifiant l'actif porté dans le bilan; enfin le Greffe indigue une convocation de tous les créanciers, laquelle se fait au son détrompe des annom e : dt m les journaux. Les créanciers faux ou vrais sont tenus d'accourir el de se réunir aiin de nommer des syndics provisoires, qui remplaeenl l'agent, se clian en :c les souliers du failli, deviennent ii fiction de la loi le failli lui-même, el peuvent tout liquider, tout vendre, transiger sur font, enfin fondre la cloche au profit des créanciers, si le failli ne s'y oppose pas. La plupart des faillites parisiennes s'arrêtent aux syndics pi r s, et voici pourquoi.
La nomination d'un on plusieurs syndics définitifs est un 'es les plus passionnés auxquels puissent se livrer des ■ iva joués, bafoués, turlupinés,
v- is, din oi lés, vôiéset trompés. Quoiqu'en : èm i I citant ■ ; ' ' dindonnés, attrapés; turlu-
pinés, bafoués et joués, il n'existe ras a Paris de passion commerciale qui vive quatre-vingt-dix jours. Bn négoce, les effets de commerce savent seuls se dresser, altérés de ment, à trois mois. A. quatre-vingt-dix jours tons lescréan-
Uénués de fatigue par les marches et contre^mai qn'exige une faillite dorment auprès de leurs excellentes pe- ; rames. Ceci peut aider les étrangers a comprendre] combien en France le provisoire est définitif: sur mille syn- ■ovisoires, il n'en esl pas cinq qui deviénnnenl défi natifs. La raison de celte abjuration des haines soulevées parla va se coin evpii ni nécessaire d'expli-
tux gens, qui n'ont ni le bonheur d'être négocians, le d'une faillite, afin de faire comprendre comment il constitue à l'avis une îles plus monstrueuses plaisanteries li • et'comment la faillite de César allait être une ■ i ■ . » :i (iram con mi 'cial a trois actes distincts-. I
i. l'acte des Syndics, l'acte du Concordat. Gomme ton» les» les pièces de théâtre ;i offre wi double spectacle • n a sa mise en scène :■ n ■ le pul lie el ses moyens cachés, il y a la ntationvue du parterre el la représentation vuedes coulisses. Dans le • coulisses sont le failli el son agrééj l'avoue ■les commerçans, les Syndics et l'Agent* enfin le lugeCommissaire. Personne hors Paris ne sait, et personne à Paris reqn'ùnjuge au Tribunal de Commerce est le plus étrange magistral qu'une Société se soil permis de eréer^Ce ul craindre a tout montent su justice pour lui-même. Paris a vu le Président de son tribunal de Commerce êtoe forcé «le déposer son bilan. Au lieu d'être un vieux rtég retiré des affaires el pour qui cette magistrature serait là récompense d'une yie puce, ce juge est un commerçant sar« chargé d'énormes entreprises, à la tête d'une immense maisoir. La condition sine que non de l'élection i\r a- juge déjuger les avalanches de procès commerciaux qui roulent incessammcni dans ia capitale, esl d'avide beaucoup de pi Ine
uir s propres affaires Ce Tribunal de Contmerci .
an lien d'avoir été institué comme une utile transition d'. n . ;oeianl s'élèv rail sans ridicule aux régions de la noie se eompose d négocians en exercice, qui peuvent souffrir de leurs sentences en rencontrant leurs parties mécontentés; comme Birolteau rencontrai! du Tillet.
Le .l-igi'-Commiss iiiv est donc nécessairement un personnage devant iequel il se iiii beaucoup de paroles, qui les eh pensant à ses affaires pi s'en remet de la chose publique aux Syndics e( I, l'A'gréé, sauf quelques cas étrijnges et bizarres, oti les vols se présentent avec des rirconstiwes curieuses, el lui foni dire que les créanciers ou le délateur .sont des gens habiles, v personnage, placé dans le dfamc, comme un buste royal dois tfhe salle d'audience, se voit le
LE SIÈCLE. — Ml Si r. LITTÉRAIRE. — I.
tin, entre cinq et sept heures, à son chantier, s'il est raar-
nd de bois; dans sa boutique, si, comme jadis Birolteau,
est parfumeur, ou le soir, après dîner, entre la poire et le
omage, d'ailleurs toujours horriblement pressé. Ainsi ce
rsûnuage est généralement muet. Rendons justice à la Loi:
législation, Laite à la hâte qui régit, la matière a lié les
■^e-Commissaire, el dans plusieurs circonstances
s liv.udes sans les pouvoir empêcher comme
ousi'ailezvoir.
L'Agent, au lieu d'être l'homme des créanciers, peut deve-
\r riiotime du débiteur. Chacun espèce pouvoir grossir sa
art en s» faisant avantager par le fail-li, auquel on suppose
.otijours tes tri s caches. L'Agenl peut s'utiliser des deux
cotés, soil en n'incendiant, pas les affairesdu failli, soit en attrapant quelque chose pour les gens influens : il ménage donc la chèvre et le chou. Souvent un Agent habile a fait rapporter le jugement eu rachetant les créances el en relevant le négociant, qui rebondit alors comme une balle élastique. L'Agent se tourne vers le râtelier le mieux garni, soil qu'il faille couvrir les plus forts créanciers et découvrir le débiteur, soil qu'il faille immoler les créanciers a l'avenir du négociant. Ainsi, l'acte de l'Agent est l'acte décisif. Cet homme, ainsi que l'Agréé, jonc la grande utilité dans celte pièce du, l'un comme l'autre, ils n'acceptenl leur rôle que sûrs de leurs honoraires. Sur une moyenne de raille faillites, l'Agent esl neuf cent cinquante fois l'homme du failli. A l'époque eu cette histoire eut lieu, presque toujours les Agréés venaient trouver le .luge-Commissaire el lui présentaient un Agent à nommer, le leur, un homme à qui les affaires du négociant étaient connues el qui saurait concilier les intérêts de la masse el ceux de l'homme honorable tombé dans le malheur. Depuis quelques années, les juges habiles se font indiquer l'Agent que Pc* désire, alin d'j ne pas le prendre, el tâchent d'en nauttoer un quasi-vert jeux.
Pendant celacte se présentent les créanciers, faux ou vrais, pour désigner les syndics provisoire* qui sont» comme il est dit, définitifs. Dans cette assemblée électorale, ont droit de voter ceux 'auxquels il est du cinquante sous comme les créanciers de cinquante mille francs: les voix se comptent 1 1. ne se pèsent pas. Cette assemblée, on se trouvent les faux s introduits par le failli, les seuls qui ne manquent jamais a l'élection', proposent pour candidats les créanciers parmi lesquels le ,lug '-Commissaire, président sans pouvoir, est tenu de choisir ies Syndics. Ainsi, le .luge-commissaire prend presque toujours de la main du failli les Syndics qu'il lui convient d'avoir : autre abus qui rend cette catastrophe un des plus burlesques1 drames que la Justice puisse protéger. L'homme honorable tombé dan-, le malheur, maître du terrain, légalise alors le vol qu'il a médité. Généralement le petit commerce de Paris est. pur de tout blâme. Quand un boutiquier arrive au dépôt de son bilan, le pauvre honnête homme a vendu le châle de sa femme, a engagé son argenterie, a l'ait flèche de tout bois et a succombé les mains vides, ruiné, sans argent même pour l'Agréé, qui se soucie fort peu de. lui. La Loi veut que le Concordat qui remet au négociant une partie de sa délie et lui rend ses affaires soil vidé par une certaine majorité de sommes et de personnes. Ce grand œuvre exige une habile diplomatie dirigée au milieu des intérêts contraires qui se croisent el seheurte.nl, par le failli, par ses Syndics et son Agréé. La manœuvre habituelle, vulgaire, consiste à offrir, a la portion de créanciers qui ta i l la majorité voulue parla loi, des primes a payer par le débiteur en outre des dividendes consentis au Concordat. A celle immense fraude il n'est aucun remède : les trenie tribunaux de commerce qui se sont succédé les uns aux autres la connaissent pour l'avoir pratiquée. Eclairés par un long usage, ils ont fini dernièrement par se décider a annuler les effets entachés de fraude, et comme les faillis onl intérêt à se plaindre de cette extorsion, les juges espèrent moraliser ainsi la faillite, mais ils arriveront à la rendre encore plus immorale : les créanciers inventeront quelques actes encore plus coquins, que les juges flétriront comme juges, et dont ils profiteront comme négocians.
lue autre manœuvre extrêmement en usage, à laquelle on fcEvtrait de la Comèdio humuint.) 9
DE BALZAC
doit l'expression de créancier sérieux et légitime, consiste a créer îles créanciers, connue du Tillet avait créé une maison de banque, et d'introduire une certaine quantité de Claparons, sous la peau desquels se cache le failli qui, dès lors, diminue d'autant le dividende des créanciers véritables, ci se crée ainsi des ressources pour l'avenir, tout eu se ménageant la quantité de voix et de sommes nécessaire* pour obtenir son1 Concordat. Le.s"< gais et i/lrgitmes'sonl com-
me de faux électeurs introduits dans le Collège Électoral. (,»ue peut faire le eiBaricier *éV; I e les créanciers
gàis'et illégitimes* s'en débarrasser en les "attaquant! Bien. Pour coasser l'intrus, le créancier sérieux et légitime doit abandonner ses affaires, charger un Agréé de sa cause, lequel kgréé, n'y gagnant presque rien, préfère diriger des faillites et mène peu rondement ce procillon, Pour débusquer I besoin est d'entrer dans le dédale des opé-
rations, de remonter à il !S époques éloignées, touiller les livres, obtenir par autorité de justice l'apport de ceux du faux créancier'; découvrir l'invraisemblance de la fiction, la démontrer aux juges du tribunal, plaider, aller, venir, chauffer beaucoup de cœurs froids; puis, faire ce métier de don Quichotte à l'endroit de chaque créancier ill ai, lequel, s'il vient à être convaincu de gaieté se retire en saluant les juges et dit: — Excusez-moi, vous vous trompez, je suis très-sérieux, ! tout sdns préjudice des ailli, qui peut mener le don Quichotte en Cour royale. Durant ce temps, les affaires du don Quichotte vont mal, il est susceptible de déposer son bilan.
Mbrale : l e débiteur nomme ses Syndics, vérifie sescréan-
rrange son Concordat lui-même D'après ces données, qui ne devine le: tours dé
Sganarelle, inventions de ITontin, mensonges de Mascarille et sacs vides de Scapin que développent c< - dei \ systèmes? I! n'existe pas de faillite où il ne s'en engendre assez pour fournir la matière des quatorze volumes de Clat à l'auteur qui voudrait les décrire. Un seul exemple suftira. L'illustre Gobseck, le maître des Pair.: et, des
Werbrust, des Keller et des Nucingen, s'étant trouvé dans une faillite où il se proposait de rudement mener un négoi iani qui l'avait su rouer, reçut en effets à échoir après le Concordat, la somme qui, jointe à celle des dividendes, formait l'intégralité de sa créance. Gobseck détermiu n d'un Concordat qui consacrait soixante-quinze pour cent rie remise au failli. Voilà les créanciers joués au profit de Gobseck. Mais le négociant, avait signe' les effets illicites di sa raison sociale en faillite, et il put appliq : •■ la déduction de soixante-quinze pour cent. Gol land Gobseck, reçut à peine cinquante pour cent, il saluai; toujours son débiteur avec un respect, ironique.
Toutes les opérations engagées par un failli dix jours avant sa faillite pouvant être incriminées, quelques hommes prudens ont soin d'entamer certaines affaires avec un certain nombre de créanciers dont l'intérêt est, comme celui du failli, d'arriver à un prompt Concordat. Des créanciers très-fins vont trouver des créanciers très-niais ou très-occupés; leur peignent la faillite en laid et leur achètent leurs créances la moitié de ce qu'elles vaudront a la liquidation, et retrouvent alors leur argent par le dividende de leurs créances; et la moitié, le liers ou le quart gagné sur les-créances achetées.
La faillite est la fermeture plus ou moins hermétique d'une maison où le pillage a laisse quelques sacs d'argent. Heureux le négociant qui se glisse par la fenêtre, par le toit, par les caves, par un trou, qui prend un sac et grossit sa part ! Dans cette déroute, où se crie le sauve-qm-prut de la Bérésina; tout est illégal et légal, faux et vrai, honnête et déslionnète. Un homme est admire s'il se courre. Se couvrir est s'emparer de quelques valeurs au détriment des autres créanciers. La Fiance a retenti des débats d'une immense faillite eeiose dans une ville où siégeait une Cour Koyale, et où les niagis- Irats, en comptes eomaus avec les faillis, s'étaient donne des manteaux en caoutchouc si pesans que le manteau de lajustice en fut troué. Force fut, pour cause de suspicion légitime, de déférer le Jugement de la faillite dans une autre Cour. H n'y
avait ni Jige-commissaire, ni \grut. ni Coursouverai
sible dans l'endroit où la banqueroute a\ait éclaté.
Cet effroyable gâchis commercial est si bienappréci ris. qu'à moins d'être intéresse dans la faillite pour une ■ Omi . ' capitale, tout négociant, quelque peu affaire qu .
accepte la faillite comme on sinistre sai. . assureurs, passe <■>
licite au compte des : el ne commet ,
sottise de dépens irson temps; i! continue a brasser ses affaires. Quant an petit commerçant, harcelé par ses lins di occupé de suivre le'char de sa fortune, un procès effrayant de durée et coûteux a entamer l'épouvante; il renonce à \ voir clair, imite le gros négociant, el baisse la tète i d perle.
Les gros négocians ne déposent plus leur bilan, iis liquident à l'amiable : les créam iers donnent quittance eji prenant ce qu'on leur offre. On évite alors le déshonneur, Us délai"; judiciaires, les honoraires d'Agi reciations de
marchandises. Chacun croit que la faillite donnerait moins que la liquidation. Il y a plus de liquidations que de faillies à Paris.
L'acte des Syndics est destiné à prouver que tout syndic est incorruptible, qu'il n'y ajaj ux et le failli la moin-
dre collusion. Le parterre, qui a été plus ou moins sait que tout Syndic est un créancière ute, il
croit ce qu'il veut, et arrive à la journée du Concordat, après trois mois em] i fier les créance: passivi
créances actives. Les Syndics Pro> isoires font alors a l'assemblée un petit rapport dont voici la formule générale :
« Messieurs, il nous était dû à tous en bloc un million avons dépecé noire homme connu i une frégate somb: !
clous, les fers, : i uivres ont donne trois cent miilc
francs. Nous avons donc trente pour cent de nos créâmes. Heureux d'avoir trouve cette somme quand notre débiteur pouvait ne nous laisser que irent mille francs, -ous le déclarons un Aristide, nous lui votons des primes d'en'c ment, des couronnes, et pi i actif,
en lui accordant dix ou douze uiis pour nous payer cinquante
erit qu'il daigne nous Voici le Cor
passi'z au bureau, signez-le! »
discours, les heureu: .. se félicitent et «'emnt. Après L'homologation de ce Concordat, le failli redevii :it négociant comme devant : on lui rend son actif, il recommence ses affaires, sans être privé du droit de faire faillite des dividendes promis, arrière-petite faillite qui se voir souvent, comme un enfant rais au jour par une mèi mois après le mariage de sa
Si le Concordat ne prend pas, les i réani iers nomme des Syndics définitifs, prennent des mesures exorbitai s'associant pour exploiter les biens, le^oiuuien bitenr, saisissant tout ce qu'il aura, la su son pè-
re, de sa mère, de si tante, etc. Cette rigoureuse n s'exécute au moyen d'un Contrat d'union.
Il y a donc deux faillites : la faillite du négociant qui veut ressaisir les affaires, el la faillite du négociant qui, tombe dans l'eau, se contente d'aller au fond de la i ivii re. PillerauU connaissait bien cette différence. Il était, selon lui, comme selon Kagon. aussi difficile de sortir pur de la première que de sortir riche de la seconde. Après avoir al andoa
gênerai, il alla s'adresser au plus bonm pour le faire exécuter en liquidant la faillite el remettant ies valeurs à la disposition des créanciers. La loi veut que les créanciers donnent, pendant la durée de ce drame, i mens au failli ei à sa famille. Pilleraull fil savoir au Juge- Commissaire qu'il pourvoirait aux besoins de i son neveu.
Tout avait été combine par du Tillet pour rendre la une agonie constante à son ancien patron. Voici comment. Le temps est si pn . lieux à Paris que généralement dans lites.de deux Syndics, un seul s'OCCUpedos affaires. L'autre est pour la forme : il approuve, comme le second notaire ...nv les actes notariés. Le Syndic agissant se repose assez SOB- .vent sur l'Agrée. Parce moyen, à Paris, les faillites du premier genre se mènent si rondement que. -voulus par la loi. tout est bâclé, ficelé, servi, arrangé! En crut
CÉSAR BIROUEM
joiirs, le Juge-Commissaire peu! dire le mot atroce il" un ministre : L'ordre règne ;'t Varsovie.
'Du TiUet voulait la morl commerciale du parfumeur. Aussi i i! in des Syndii s nommes par t'influence de du Tillet fut-il significatif pour Pillerault. Monsieur Bidault, dit Gigonnet, principal créancier, devait ne s'occuper de rien; Mnlincux.lt' petit vieillard tracassier qui ne perdait rien, -devait s'occuper de iut Du TiHet avait jeté à ce petit chacal ce noble cadaial à tourmenter en le dévorant.
Aurcs Rassemblée où les créanciers nommèrent le syndical :e |); Mt •■ ■ îîieux rentra 68*32 l-.u konort diS.il des sic) ■ de ses concitoyens, heureux d'avoir Birotteau à régenter, comme un enfant d'avoir à tracasser un insecte. Le propriétaire à cheval sur la loi pria du Tillet de l'aider de ses lumières-, et il acheta le Code de G ai tierce. Heureusement Joseph L ibàSj prévenu par Pilleranlt, avait tout d'abord obtenu du Président de commettre un Juge-commissaire sagace et bienveillant. Gobenheim-Reller, nue du Tillet avait espéré avoir, se trouva remplacé par monsieur Camusot , jugei:i' , le riche marchand-de soieries libéral-, propriétaire-de la maison où demeurait Çiilerault, et homme hono-
des plus horribles scènes de la vie de Césac Fut sa couse obligée avec le petit Molineux. cet être qu'il regarpt ] i; tion de la loi, était deve-
sir Birotteau. 11 dut aller, accompagnéde son oncle, à la Cour Batave, monter les six étagt - et rentrer dans l'iiorrib'e ap] . ce vieillard, son tuteu^ son quasi-juge, le
ni d< la masse de s ss c i anoiers.
— Ou'as-;u ' ili: PHIerault àCésai en entendant uneexcla-
— '. - que) homme est ce
. — I! y a quinze ans que je le voi is au café
; , aussi t'ai-je accom-
n m ilim ux l1'' se excessivi
td' 01 lance pour son failli.
t vieillard avait médi étudié les nuances de sou maintien, prép
— Quels ri"-' s?dil Pi Hérault. V. n'exis-
ontestatioi latn ; «x créances.
— Oh ' dit h petit Mi linei les créances sont en règle. - Lescréanci ieux'el légitimes ! Mais
ia loi, loi ! ises du failli sont en disproportion avec sa fortune... Il bal'...
— Auquel vous avez, assisté dit Pilleraull en l'ioterromjj int.
— A coûté prés- de [ue cette somme a ' til du failli n'allait
■s :i phis de cenl i Ile francs... il j a lieu
«te déférer le failli au taire i ous l'inculpation
Je banqueroute sim|
•i. ult .'ii voyant rabattement ou ce mot jeta Birotti
— Monsieur je dislin tiirutloau était officier municipal...
— Vi isnen rn;meiil pour nous
i i Police CoereetioDrault. Tout li • irait ce soir de votre
conduite.
nion du i afé ! lu r beaucoup le petit
vieillai : ait effaré. Le Syndic
comptait voir Rirotte; .le se poser en
arbitre souverain, en Jupil ail effrayer Birotteau
par le foudroyant r. brandir sur sa tête la
hache correctionnelle alarmes, de ses terreurs,
pui> s'adoucir en s,, lai a M, et rendre sa victime une
âme a jamais reconnaissan de son insecte, il ren-
ii le viens sphinx c imn
— Monsieur, lui dit-il, il . rire.
— Pardonnez-moi, répondit Piii«rault. Vous traitez assez largement ave, monsieur Ctaparoi >>. us abandonnez les intérêts de la masse afin di faire. . que vous serez privi-
légié pour vos sommes. Or, je puis, comme créancier, intervenir. Le Juge-Commissaire est là.
— Monsieur, dit Molineux, je suis incorruptible.
— Je lésais, dit Pillerault, vous avez lire seulement, comme on dit. votre épingle du jeu. Vous êtes lin, vous avez agi là comme avec votre locataire...
— Oh! monsieur, dit le Syndic redevenant propriétaire comme la enatte métamorphosée en femme court après une souris, mo.i affaire de la rue Montorgueil n'est pas jugée. H est survenu ce qu'on appelle un incident. Le locataire est Locataire Principal. Cet intrigant prétend aujourd'hui qu'ayant donné une année d'avance, et n'ayant plus qu'une année à...
loi Pille, mit jeta sur César, un .coup d'oeil pour lui recommander la i-lus vive attention.
— Et, l'année étant payée, il peu) dégarnir les lieux. Nouveau procès. En effet, je dois conserver nies garanties jusqu'à parfait paiement, il peut me devoir des réparations.
— Mais, dit Pillerault, la loi ue vous donne de garan Lie sur les meubles que pour des loyers.
— Et accessoires ! dit Molineux attaqué dans sou centre. L'article du Code est interprété par les arrêts rendus sur la matière; il faudrait cependant une rectification législative. J'élabore en ce moment un mémoire à sa Grandeur le Garde des Sceaux sur celle lacune de la législation. 11 serait digne du Gouvernement de s'occuper des intérêts de la propriété. Tout est là pou* l'État, nous sommes la souche de l'impôt.
— Vous êtes bieu capable d'éclairer le Gouvernement, riil Pillerault; mais en quoi pouvons-nous vous éclairer, nous, relativement à nos allaites ?
— Je veux savoir, dit VIolineux avec une efiphaiique autorité, si monsieur Birotteau a reçu des sommes de monsieur Popinot.
11 s'ensuivit une discussion sur les intérêts de Birotteau dans la maison Popinot, d'où il résulta que Popinot avait le droit d'être intégralement payé de. ses avances, sans entrer dans la faillite pour la moitié des frais d'établissement dus par Birotteau. Le Syndic Molineux, manoeuvré <iav Pillerault, revint insensiblement à des formes douces qui prouvaient combien il tenait à l'opinion des habitués du calé David. Il finit par donner des consolations à Birotteau et par lui offrir, ainsi qu'à Pillerault, de partager son modeste dîner. Si l'exparfumeur était venu seul, il eût; peut-être irrité Molineux, et l'affaire se serait envenimée. En cette circonstance comme en quelques autres, le vieux Pillerault fut un ange tutélaire.
11 est un horrible supplie* que la loi commerciale impose aux faillis : ils doivent comparaître, en personne, entre leurs Syndics Provisoires et leur Juge-Commissaire , à l'assemblée où leurs créanciers décident de leur sort. Pour un homme qui se met au-dessus de tout, comme pour le négociant qui cherche une revanche, cette triste cérémonie est peu redoutable. Mais pour un homme comme César Birotteau, cette scène est un supplice qui n'a d'analogie qu ■ dans le dernier jour d'un condamné à mort. Pillerault lit tout pour rendre a son neveu cet horrible jour supportable.
Voici quelles furent les opérations de Mol n ti . ienties par le failli. Le procès relatif aux terrains situés rue du Faubourg-du-Temple fut gagné en Cour Royale. Les Syndics décidèrent de vendre les propriétés, César ne s'j opposa point. Du Tille!, instruit des intentions du Gouvern imenl concernant un canal qui devait joindre Saint-Denis à ta haute Seine, en passant parle faubourg du Temple, acheta les terrains de Birotteau pour la somme, de soixante-dix mille francs. On abandonna les droits de César dans l'affaire des terrains de la Madeleine à monsieur Claparon, à la condition qu'il abandonnerait de son côté toute réclamation relative a la moitié due par Birotteau dans les frais d'enregistrement et de passation de contrat, à la charge de payer le prix des terrains en touchant, dans la faillite, le dividende qui rocuuit aux vendeurs. L'intérêt du parfumeur dans la maison Popinot et compagnie fut vendu audit Popinot pour la sommé de quarantehuit mille francs. Le fonds île la Reine des Eloses fut acheté par Céleslin Crevé! cinquante-sept mille lianes avec le droit au bail, les marchandises, les meubles, la propriété de la Ejjâte des Sultanes, celle de l'Eau Carminative. et la location pour
( DE BALZAC
douze ans de la fabrique, dont les ustensiles lui fumât également vendus. L'actif liquide fut de cent quatre-vingt-quinze Biiile lianes, auxquels les Syndics ajoutèrent soixante-dix mille francs produits |iar les droits de Birotleau dans la liquidation rie l'infortuné Roguint Ainsi le total atteignit a deux cent cinquante-cinq miUe francs. Le passif montait à quatre mit quarante, il y avait plus de cinquante pou* cent.
La faillite est comme une opération chimique, d'où le négociant babile tâche de sertir gras. Birotleau, distillé tout entier dans cette cornue, donnait un -résultat qui rendil du Tillet furieux. Du Millet, croyait à une faillite déshonnéte, il voyait nue faillite vertueuse. Peu sensible à son gain, cai il allait avoir les terrains de. la Madeleine sans bourse délier, il auiait voulu le pauvre détaillant déshonoré, perdu , vilipendé. Les créanciers, à l'assemblée générale, allaient sans doute porter le parfumeur en triomphe.
\ mesure que le courage de Hirotteau lui revenait, son i nole, en sage médecin, lui graduait les doses en l'initiant aux opérations de la faillite. Ces mesures violentes datent autant d< coups, lu négociant n'apprend pas sans douleur la dépréciation des choses qui représentent pour lui tant d'argent, tant de soins. Les nouvelles que lui donnait son oncle li pi - Iriliaienl.
— Cinquante-sept nulle francs la Reine des Roses ! niais le magasin a coûté dix mille, francs: mais les appartenons coûtent quarante mille francs ; mais les mites de. la fabriqm , les ustensiles, les formes, les chaudières, ont coulé trente mille francs; mais, ;'•. cinquante pour cent de remise, il se trouve pour dix mille francs dans ma boutique ; mais la Rate et l'Eau sont une propriété qui vaut une ferme!
Ces jérémiades du pauvreCésar ruiné n'épouvantaient guère Pilleraull. L'a i les à niait comme un cheval
reçoil une averse ;i une porte, mais il était effrayé du moine silence que gardait le parfumeur «quand il s'agissait de l'assemblée. Tour qui comprend les vanités et les faiblesses qui (.ans chaque sphère soi iale atteignent l'homme, n'était-ce pas un horrible supplice pour ce pauvre homme que de revécu 1 1 failli lai s le 'alais-de-Justice • oiumercial où il i ai entre juge '; d'aller recevoir des avanies là où il était allé tant de fois remercié des services qu'il avait rendus? Lui Hirotteau, dent les opinions inflexibles à l'égard des taillis étaient ci ruines de tout le commerce parisien, lui qui avait dit : « — Ouest encore honnête homme en déposant son bilan, mais l'on sort fripon d'une assemblée de créanciers! > Son i ncle étudia les heur s favorables pour le familiaril'idéi de comparaître devant ses créanciers assemblés, comme la loi le voulait. Celte Bbtigation tuait liirotteau. Sa muette n sigaation faisait une vive impression sur Billeraûlt qui souventla nuit, l'entendait à travers la cloison s'é, riant : — Jamais ! jamais ! je serai mort
PiHerault; cet hommes' forl par la simplicité de sa vie, 1 1 a prenait la faiblesse. Il résolut d'éviter il BwoUeau les angoisses auxquelles il pouvait succomber dans la scène terrible comparution devant les eréan ters, scène inévitable! La Loi, stircepoint est précise, formelle, exigeante, Lenciil qui refuse de comparaître peut, pour ce seul fait, être traduit en Police correctionnelle, sous la prévention de bari- , eroule simple. Mais si la loi fJorue le failli k se présenter, : pas le pouvoir d'y taire venir le créancier, l ne assemcréaneiers n'est une -cérémonie, importante que dans -des cas déterminés : par exemple, s'il va lieu de déposséder ru fnpon et de fat!' r ccp ï ' a" uv n. sii , a dissidente filtre des créanciers favorises Cl de- créanciers lésés, si le ri ncordatest ultrà-volotuMet que le failli ait besoin d'une majorité douteuse. Mais dans le cas d'un* faillite «m tout est réacommedanslecasdUine-faHliti ù • frlpona tout ajir ange, l'assemblée est une formalité;
PiHerault alla prier etiaqtt i reflua II r l'un après l'autre île signer une procuration pour > na.r.e. t.haque . rcancier, du Tillet excepté, plaignait sincèrement desar après l'avoir abattu. Chacun savait comment se conduisait le parfumeur. i ses livres étaient réguliers, combien ses affaires i talent claires. Tous les créaai le#s étalent aoatens de ne voir pannièux aucun erémate* gai. M'tiuoux. d'abord Agent,
puis Syndic, avait trouvé chez César tout ce que le homme possédait, même la gravure d'Hero et Léaudi I née par Popie.oi, ses bijoux personnels, son épinj . îles d'or, ses doux montres, qu'un honnête homme i emportées sens croire mahqaerà la probité. Coastam laisse sou modeste ecriu. Celle loin hante obt issauce frappa vivement Le Commerce. I es emtemis de t sente reniées ifincoBstani es comme des signes dehètis: les gens m titrèrent sous leur vrai j
magnifique excès de probité. Deux mois après, l'opin. '; ursi -.'.■■ ii I : ■■. ■'. Le gi as li s p ... j q e celte fi il il Lait w des plus rares curio . eiales qui se fussent vues sur ia place. Aussi le sachant qu'ils allaient loucher environ soixante pa Qrent-ils tqul i e que voulait PiHerault, ' ires-pe . i arriva donc que plusieurs créai
eurent le iiicuie fonde de p" édoire
cette formidable assemblée a trois 'Agitées, à I -. Ragon, aux tWu\ Syndics et au Juge-Commissaire. Le matin de e ■ jpi ,- sole i lit dit à son
— César, un peux aller sans crainte à ton asset d'hui, tu n'y tn uveras persoune.
i iir lîagon voulut accompagner sou débiteur. Quand l'ancien maître de la Heine des Roses iii entendre sa petite voix sèche, son ex-s . mais le bon petit
lui ouvrit li s bra >, liirotteau s'y précipita comme ui • dans les liras de son pure, et les deux parfumeurs s's rent de leurs larmes. Le failli reprit courage en voyant tant d'indulgence et monta en Gacre avec son oncle. A dix humes et demieprécis. s. tous trois arriver» ni d.ins le claUn . Merry, oii dans ce temps se tenait le Tribunal de Coi i A cette heure. il n'y avait personne dans i àilliies.
L'heure et le joui avaient été choisis d'à
JugoÇommissait e oompte-de leurs eliens. ! in i ■ César
Birotleau. Cependant le pauvre homme ne vint pas o cabinet de monsieur Camusot, qui p sans une prof . .et il frémissait de \
salie des faillites.
— Il fait froid.. dit monsieur Camusot à Birotleau, ces sieurs neseronl pas fàchés-de res'er ici au lieu d'aîlei m i s geler dans la<salle. (Il ne dit pas le mot failli
messieurs.
Chacun prit un siège, tt le juge donna son fauteuil a liirotteau confus. Les \grcéset les Syndics signèrent.
— Moyennant l'abandon de vos valeurs, dit Camuse. rotteau, vos créanciers vous font, a l'unanimité, (Couse du restant de leui
termes qui peuvent adoucir votre chagrin; vi ti fera prompleineut ho vous voilà lil
Juges du Tribunal, cher monsieur Hirotteau. dit Camus, : en lui prenant les mains, son; touchés de votre position sans
lersi une qui n'ait rendu justice a votre pri bité. Dans le malheur digne de ce que vous étiez ici. N oici vingt ans que . dans le commerce, et
gocian't tombé gagnant encore dans l'estime publique, liirotteau put les mains du juge, et les lui
tsot lui demanda ce qu'il « uptaii taire, Biroiteau répondit qu'il allait travailler a payej ses «ai tiers intégralement.
— Si pour consommer celte noble lâche U vous fallait quelques mille francs, vous les trouveriez toujours ci, .
dit Camusot. je les donnerais avec, bie» du pi. témoin d'un fait asseï rare a Paris.
PiHerault, Ragoit et Birotleau se retiré»
— Eli! bien, se n'était pas la mer a boire, lui ai sur la poète du Tribunal.
— Je n connais vosioc ivres, mon oncle, dit h pauv me attendri.
— Vous voila rétabli, nous sommes à deux pas de la nu des Cinq-Uiamaiis. venez v''r l!iou ' !lneir
Ce fui Une ctuelle sensation par laquelle Birotleau i passer que de vuii Constance assise dans un petit bui... .
CESAR BIROTTEAL.
l'entresol bas et sombre situé au-dessus de la boutique, où dominait un tableau montant au tiers de sa fenêtre, interceptant le jour, et sur lequel était écrit : A. POPIÎNOT.
— Voilà l'un des lieutenans d'Alexandre, dit avec la gaieté du malheur Birotteau en montrant le tableau.
Cette gaieté forcée, où se retrouvait naïvement l'inextinguible sentiment de la supériorité que s'était crue Birotteau, causa comme un frisson à Ragon, malgré ses soixante-dix ans. César vil sa femme descendant à Popinot des lettres à signer; il ne put ni retenir ses larmes, ni empêcher son visage de pâlir.
— Bonjour, mon ami, lui dii-elle d'un air riant.
— Je ne te demanderai pas si tu es bien in, dit César en regardant Popinot.
— Comme chez mon lils, répondit-elle avec mi air attendri qui frappa l'ex-négoeiant.
l'.irotteau prit Popinot, l'embrassa en disant : — Je viens de perdre à jamais le droit de l'appeler msn lils.
— Espérons . dit Popinot. t aire huile marche, grâce à nies efforts dans les journaux, a ceux de Caudissart qui a l'ail la France entière, qui l'a inondée d'afficher, de prospecius. ei qui maintenant l'ait imprimer à Strasbourg des prospectus allemands, et va descendre comme une invasion sur L'Allemagne. Nous avons obtenu le. placement de trois mille grosses.
— Trois mille grosses ! dil César.
— Et j'ai acheté, dans le faubourg Saint-Marceau, un terrain, pas cher, où l'on construit une fabrique. Je conserverai celle du faubourg du Temple.
— Ma femme, dit l'.irotteau a l'oreille de Constance, avec un peu d'aide, en s'en serait tiré.
Depuis celte fatale journée. César, sa femme ci sa tille se comprirent. Le pauvre employé voulut atteindre à un résultat sinon impossible, du moins gigantesque : au paiement inegral de sa dette I Ces trois êtres, unis par le lien d'une probité féroce, devinrent avares, cl se refusèrenktout : un liard leur paraissait sacré. Par calcul, César/me eut pour son commerce un dévouement île jeune lille. Elle passait les nuils, s'ingéniait pour accroître la prospérité de la maison, trouvait des dessins d'étoffes et déployait, un génie commercial Les maîtres étaient obligés de modérer son ardeur au travail, ils la récompensaient par des gratifications; mais elle refusait les parures et les bijoux que lui proposaient ses patrons. De l'argent! otail spn cri. Chaque mois, elle apportait ses appointenieiis, ses petits gains, a son oncle Piilerault. autant en faisait César, autant madame Birotteau. Tous trois se reconnaissant inhabiles, aucun d'eux ne voulant assumer sur lui la responsabilité du mouvement des fonds, Lis avaient remis à Piilerault la direction suprême du pkuetuent.de leurs économies. Redevenu négociant, l'oncle lirait parti des fonds dans les. reports à la Bourse. Ob apprit plus lard qu'il avait mdé dan-, cette oeuvre par .iules Desmaret^ et par Joseph Lebas, empressés l'un et l'autre de lui indiquer les affaires sans risques.
L'ancien parfumeur, qui vivait auprès de s m oncle, n'osait le questionner sur l'emploi des sommes acquises par ses travaux et par ceux de sa lille ci de sa femme. Il allait tète baissée par les rues, dérobant à tous les regards son visage abattu, décomposé, siupiùe. César se reprochait de porter du drap lin.
— Au moins, disail-il avec un regard angélique à son oncle, je ne mange pas le pain de mes créanciers.' "Yotre pain a .■ inble doux quoique donné par la pitié que je vous inspire, en songeant que, glâcçà cette sainte charité, je ne vole rien sur mesappuintciiiens.
Les uégociaiisqui rencontraient l'employé n'y retrouvaient aucun vestige du parfumeur. Les indifférons concevaient une immense idée des chutes humaines a l'aspect de cet homme au visage duquel le chagrin le plus noir avait mis son deuil, qui se montrait bouleversé par ce qui n'avait jamais apparu chez lui, la pensés1. iS'cst pas détruit qui veut. Les gens légers, sans conscience,;! qui tout est indifférent, ne peuvent jamais offrir le spectacle d'un désastre. U religion seule imprime un sceau particulier s>ur les élees tombés : ils croient à
'un avenir, à une Providence ; il est en eux une cei Laine lui .; qui les signale, un air de résignation sainte entremêlée ("espérance qui cause une sorte d'attendrissement; ils savent tout ce qu'ils ont perdu comme un ange exilé plein:..' . porte du ciel. Les faillis ne peuvent se présenter à la Bout César, chassé du domaine de la probité, était une in l'ange soupirant après le pardon.
Pendant quatorze mois, plein des religieuses penset s qu( sa chute lui inspira, Birotteau refusa (oui plaisir. Qu sur de l'amitié des Ragon, il fut impossible de le déterminera venir diner chez eux, ni chez les Lebas, ni chez les Matifat, ni chez les Piotez et Chiffreville, ni même chez monsieur Vauquelin, qui tous s'empressèrent d'honorer en César uni supérieure. César aimait mieux être seul dans sa chambre que de rencontrer le regard d'un créancier. Les prévi ; les plus eoriliales de ses amis lui rappelaient amèrement sa position. Constance et Césarine n'allaient alors nulle part. Le dimanche et les fêtes, seuls jours où elles fussent libres, tes deux femmes venaient à l'heure de la messe prendre César et. lui tenaient compagnie chez Piilerault après- avoir aç< leurs devoirs religieux. Piilerault invitait l'abbé Loraux. ih ni la parole soutenait César dans sa vie d'épreuves, etilsrest alors en famille. L'ancien quincaillier avait la libre de la probité trop sensible pour désapprouver les délicatesses de < ésar. Aussi avait-il songé à augmenter le nombre des pe nés au milieu desquelles le failli pouvait se montrer le. front blanc et l'œil à hauteur d'homme.
Au mois de mai 1821, cette famille aux prises avec l'adversité fut récompensée de ses efforts par une première fêl lui ménagea l'arbitre de ses destinées. Le dernier dimanche dece mois était l'anniversaire du consentement donné par Constance à son mariage avec César. Piilerault avait loué, di cert avec les Ragon, une petite maison de campagne à Sceaux, et l'ancien quincaillier voulut y pendre joyeusement la crémaillère.
César, dit Piilerault à son neveu le samedi soir,. nous allons à la campagne, et tu y viendras.
César, t|ui avait une superbe écriture, Taisait le soir de: copies pour Derville et pour quelques avoués. Or, le di . che, muni d'une permission curiale, il travaillait comme un nègre.
— Non, répondit-il, monsieur Derville attend après un compte de lulelle.
— Ta femme et ta lille méritent bien une récompens ne trouveras que nos amis: l'abbé Loraux, les Ragon, not et son oncle. D'ailleurs, je le veux.
César et sa femme, emportes par le tourbillon des affai n'étaient jamais revenus a Sceaux, quoique de temps à autre tous deux souhaitassent y retourner pour revoir l'arbre s, ; lequel s'était presque évanoui le premier commis de la K< ine des Roses. Pendant la route que César lit en fiacre ■ femme et sa lille, et Popinot qui les menait, Constance jeta S son mari des regards d'intelligence sans pouvoir amener sur ses lèvres un sourire. Elle lui dit quelques mots à l'oreille, il agita la tête pour toute réponse. Les douces expressions de cette tendresse, inaltérable mais forcée, au lieu d'éclaircir le visage de César, le rendirent plus sombre et amenèrent dans ses yeux quelques larmes réprimées. Le pauvre homme avait fait cette route vingt ans auparavant, riche, jeune, plein d'espoir, amoureux d'une jeune lille aussi belle que l'était maintenant Césarine ; il rêvait alors le bonheur, ei voyait aujourd'hui dans le fond du fiacre sa noble enfant pâlie par les veilles, sa courageuse femme n'ayant plus que la beaiue des villes sur lesquelles ont passé les laves d'un volcan. L'amour seul était resté! L'attitude de César étouffait là joie au cœur de sa tille et d'Anselme qui lui représentaient la charmât te scène d'autrefois.
— Soyez heureux, mes euiaiis, vous en avez le droit, leur dil ce pauvre père d'un ion déchirant. Vous pouvez vous aimer sans arrière-pensée, ajouta-t-il.
Birotteau, en disant ces dernières paroles .avait pris les mains de sa femme, elles baisait avec une sainte et admirative affection qui loucha plus Constance que la plu- yiv< gakté. Quand ils arrivèrent à la maison où les attendaient
DF. BALZAC
lillt, les rtagen, l'abbé I. oraux et le juge Popinot, ees
cinq personnes d'élite eurent on maintien, des regards et des
qui mirent César à son aise, car toutes étaient
■ ir ret homme toujours au lendemain de son mal- ■
— Allezvous promener dan? les bois d'Aulnay. dit l'oncle
n mettant la main de César dans celles deConsavec Vrisèlnn e! Césarlne I vous reviendrez à ■lires.
— Pauvres j ' nom h gênerions, dit madame Ragon, Iriepar la douleur vraie de sou débiteur, il sera bien
tntôt.
— C'est le repentir sans la faute, dit l'abbé 1. oraux.
— (I ne pouvait se grandii que par le malheur, ci i i le , p
ex sst le | ra id seen i dstences fortes et i réaoublierà la manière de la nature, qui ne se cornait : de passé, qui recommence à toiitc heure les mystères de tifatigables enfantemens. Les existences faibles, comme le de Birotteau, vivent dans les douleurs, au lieu de yigereja apopblhegmeS d'expérience ; elles s'en saturent, ri s'usent en rétrogradant chaque jour dans les malheurs con- . 's. Quand les deux couples eurent gagné le sentier qui ' iux bois d'Aulnay, posés comme une couronne sur un joljs coteaux de environ de Paris, et que la Valléeau. -Loups se montra dans toute sa coquetterie, la beauté du i grâce du paysagej la première verdureet les délicieux iirs de la plus belje.journée de sa jeunesse,, détendirent oes tristes dans l'âme de César : il serra le bras de sa 1 contre son cœur pal) il tnt, son œil ne fui plus vitreux, re du plaisir j éi -t Enfin, dit Consianee à son mari, je te revois, mon pauvre C isar.II me semble que nous nous comportons assez bien pour nous permettre un p temps en temps.
■ le puis-je ? dit le pauvre homme. Ah! Constance, ton iffec ton si le seul bien qui me reste. Oui, j'ai perdu jusqu'à
■ «.ue j'avais en moi-même, je u'ai plus de fur.,. il désir test de .vivre assez pour mourir quitte avei la
roi, chère femme, loi qui es ma sagesse el ma pruden-
qui voyais clair, toi qui es irréprochable, tu peux avoir
li sté ; moi seul, entre nous trois, je suis coupable. il
i .milieu «de * ne fatale fête, je voyais ma
le j'aie aimée, plus belle peut-
le ne l'était la jeune personne avec laquelle j'ai couru
v sentier il v a vingt ans. comme courent nos enians !
nois j'ai flétrie lié, mon orgueil, un orgueil
iiime. .le t'aime davantage en le connaissant mieux... Oh! chère!. dit-il eu donnant à ce mot une expresgnil au < œu d si : mme, je voudrais bien t'enr, ai lieudi ' voir caresserma' douleur.
— le ne croyais paSjUit-el] s qu'après vingt ans de ménage
rd'une femmepour son mari pût s'augmenter.
Ce mot fit oublier pou: mentà Gésartous ses mal-
,fcar il avait tant de co ur que ce mot éiait une fortune.
■ -a donc presque joyeux vers leiir arbre, qui, par ba-
n'avait pas étéabatti . I.e> deux tfpouS s'y assirent en
regardant Anselme el Gésariw qui tournaient sur la même
•e sans s'en ape i antiwut-etreàHw'Mujours
1 levant eux.
idemoiaelte1, disait A-nselme, me eroyez»*G-us assez I assezavide pour avoir profité de l'acquisition de la I :' père dai * dique ? Je lui conserve
"ner sa. moitié, je la lui soigne. \vec ses fonds, je fais nie; s'il y a des effets douteux, je les prends de mon
Oôl Nous ne pouvons èireTir. a l'astre que le lendemain de la réhabilitation de votre père, cl j'avance ce jonr-la de toute la bree que donne l'amour.
lanl s'était bien gardé de dire ce secrel a sa belle-mère. 5 amans les plus innocens, il y a toujours 'e désir I ! re grands aux yeux de leurs maîtresses.
Sera-ce bientôt ? dit-elle.
': •nioi, dit Popinot. Cette réponse fut faite d'un ton si p • ■ ratit, que la chaste < I pure Césarine tendît son front au • j nsi Ime qui y mil un baiser a vide et respectueux, tant il
y avait de noblesse dans l'action de cette enfant.
— Papa, tout va bien, dit-elle à César d'un air fin. Sois gentil, cause, quitte ton air triste.
Quand celle famille si unie rentra dans la maison de Pillera u ! t , César, quoique peu observateur, aperçu! chez les Ragon un changement de manières qui décelait quelque événemeni. L'accueil Se madame Ragon fut particulièrement onctueux, son regard el son accent disaient a César : Sous sommes payés.
Au dessert, le notaire de Sceaux se présenta, l'oncle Pillerault le fit asseoir, et regarda Birotteau qui commençait a soupçonner une surprise, sans pouvoir eu imaginer l'étendue.
— Non neveu, depuis dix-huit mois, les économies de ta femme, de ta tille et les tiennes ont produit vingt mille francs. J'ai reçu trenle mille francs pour le dividende de ma créance, nous avons donc cinquante mille francs à donner :'i tes créanciers. Monsieur Ragon a reçu trente mille francs pour son dividende, monsieur le notaire de Sceau* l'apporte donc une quittancé du paiement intégral, intérêts compris, fait a tes amis. Le reste de la somme est chez Crotlat, pour Lourdois. la mère Madou, le maçon, le charpentier, et tes créanciers les plus pressés. L'année prochaine, nous verrons. Avec le temps et la patience, on va loin.
La joie de Birotteau ne se décrit pas, il se jeta dans !e^ bras de son oncle en pleurant.
— Qu'il porte aujourd'hui sa croix, dit Ragon à l'abbé Loraux.
Le confesseur attacha le ruban rouge à la boutonnière de remployé, qui se regarda pendant la soirée â vingt reprises dans les glaces du salon, en manifestant un plaisir dont auraient ri des gens qui se croient supérieurs, ei que ces bons bourgeois trouvaient naturel. Le lendemain. Bii*otteau«e rendit chez madame Madou.
— Ali! vous voilà, bon sujet, dit-elle, je ne vous reconnaissais pas, tartt vous avez blanchi. Cependant, vous ne pâtissez pas, vous autres : vous avez des places. Moi. je aie donne un mal de chien caniche qui tourne une mécanique, et qui mérite Je. baptême.
— Mais, madame...
— Hé 1 ce n'est pas un reproche, d't-elle. vous avez qaiitance.
— Je viens vous annoncer que je vous paierai chez maître Crotlat, notaire, aujourd'hui, le reste de voire créance et les intérêts..'.
— Est-ce vrai?
— Soyez chez lui à onze heures et demie...
— En voila de l'honneur, à la bonne m
au cent, dit-elle en admirant avec naïveté Birotteau, Tenez, mon cher monsieur, je fais de bonnes affaires avec votre petit rouge, il est genhl, il nie laisse gagner gros sans chioaner les prix afin' de nf indemniser; eh! bien, je vous donnerai quittance, gardez voire argent, mon pauvre vieux ! La Madou s'allume, elle est piailleuse, mais elle a de ça, dit-elle en se frappant les plus volumineux coussins de chair vive qui aient élé connus aux Halles.
— Jamais, dit Birotteau, la loi est précise, je veux vous payer intégralement.
— Alors, je ne me ferai pas prier long-temps, dit-elle. Et demain, a la Halle, je cornerai voire honneur. Ah ' ■ rare. la tarée !
Le bonhomme eut la même scène chez le peintre en bâtimens, le beau-père de Crotlat , mais wei des ■ riantes. Il pleuvait. César laissa son parapluie dans un coin de la porte. Le peintre enrichi, voyant l'eau faire sou chemin dans la belle salle à manger où il déjeunait avec sa femme, ne fut pas tendre.
— Allons, que voulcz-ious, mon pauvre père Birotteau9 dit-il du ton dur que beaucoup de gens prennent pour parler à i\>^ mendians Importons.
— Monsieur, votre gendre ne vous a donc pas dit P..
— Quoi ? reprit Lourdois impatienté en croyant a quelque demande.
— Ds vous trouver ehe* lui ce matin, a onze heures et de-
CESAR BIROTTEAl '.
mie, pour me donner quittance du paiement intégral de votre créance?..
— Ah! c'est différent, asseyez-vous donc là, monsieur Birotteau. Mangez donc ira morceau avec nous....
— Faites-nous le plaisir de partager notre déjeuner, dit madame Lourdois.
— Ça va donc bien? lui demanda le gros Lourdois.
— Non, monsieur, il a fallu déjeuner tous les jours avec une flûte à mon bureau pour amasser quelque argent . mais avec te temps j'espère réparer les dommages faits a mon prochain.
— Vraiment, dit le peintre en avalant une tartine chargée de pâté de foie gras, vous êtes -un homme d'honneur.
— Et que fait madame Rirotteau ? dit madame Lourdois.
— Elle tient les livres et la caisse chez monsieur Anselme Popinot.
— Pauvres gens, dit madame Lourdois à voix nasse mari. ,
— Si vous aviez besoin de moi, mon cher monsieur Biroîteau, venez me voir, dit Lourdois, je pourrais vous aider...
— J'ai besoin de vous à onze heures, monsieur, dil ieau qui se retira.
Ce premier résultat donna du courage au failli, sans lui rendre le repos ; le désir de reconquérir l'honn mesufément sa vie ; il perdit entièrement la (leur qui décorait son visage, ses ver t et son visage s? creusa.
Quand d'anciennes connaissances rencontraient César le matin a huit heures, ou le soir a quatre heures, allant al ru< de l'Oratoire ou en revenant, vêtu de la redingote qu'il avait au mo: t el qu'il méi ;eait comme un pauvre
sous-lieutenant ménage son uniforme, les cheveux e ment blancs, pale, craintif, quelques-uns l'a: relaient malgré lui. car son u-il était alerte, ii se i oulait ie long des murs à la façon des voleurs.
— On connaît votre conduite, mon ami, disait-on. 'fou! le monde regrette la rigueur avec laquelle vous vous traitez vous-même, ainsi que votre 1:11e c! votre femme.
— Prenez un peu plus de temps, disaient les autres, plaie d'argent n'est pas mortelle.
— Non, mais bien la plaie de i'àme, répondit un jour à \latit'alle pauvre César affaibli.
Au commencement de l'année 1833, le canal Saint-Martin fut décide. Les terrains situés dans le faubourg du Temple arrivèrent à des prix fous. Le projet coupa précisément en deux la propriété de du Tille:, autrefois celle de César Birotteau. La Compagnie à qui fut concédé le canal accéda à un prix exorbitant si te banquier pouvait livrer son terrain dans un temps donné. Le bail consenti par César a Popinot empêchait l'affaire. Le banquier vint rue des Cinq-Diamans voir le droguiste. Si Popinot était indifférent ;i du Tillei, le fiancé de Gésarine powait à cet homme une haine instinctive. 11 ignorai! le vol et les infâmes combinaisons commises par l'heureux banquier, mais une voix intérieure lui épiait . cet homme est un voleur impuni. Popinot n'eût pas fait la moindre affaire avec lui, sa présence lui était odieuse. En ce moment surtout, il voyait du Tillet s'enrichissait! des dépouilles de son ancien patron, caries terrains de la .Madeleine commençait m à s'élever à des prix qui présageaient les valeurs exorbitantes auxquelli s Us atteignirent en 1827. Aussi, quand le banquier eut expliqué le motif de sa visite, Popinot le regarda-t-il avec une indignation concentrée.
— Je ne veux p*-int vous refuser mon désistement du bail, mais il me faut soixante mille francs, el je ne rabattrai pas un liard.
— Soixante mille francs ! s'écria du Tillet en faisant un mouvement de retraite.
— J'ai encore quinze ans de bail, je dépenserai par an trois mille francs de plus pour me remplacer une fabrique. Ainsi, soixante mille francs, ou ne causons pas davantage, dit Popinot en rentrant dans sa boulique oii le suivit du Tillei .
La discussion s'échauffa, le nom de liirotleau fut prononcé, madame César descendit et vit dn Tillet pour la première fois depuis le fameux bal. Le banquier ne pu! retenir un mouvement de surprise à l'aspect des ebangemens qui s'é-
taient opérés ihez son ancienne patronne, et il iaissa les yeux, effrayé de son ouvrage.
—Monsieur, dil Popinot à madame César, ti terrains trois cent mille iraues. et il nous refuse soixante mihc francs d'indemnité pour nfii v bail...
— Trois mille francs de sente, dit du Till phase.
— Trois mille fram César d'uu ton simple et pénétrant. ^
Du Tille! pâlit, Popinol un moment de plus inc
— Signez-nn i- votre désistement que j'i Grottatj.dit'du Tillet en tirant un ) décote, je vais vous donner ui bon sur la malle francs.
Popinot regarda madame fond élonnement, il croyait rêver: Pendant que du Til gnai! son bon su une I
rut et remonta dans l'i uiste et le i .
échangèrent leurs papiers. Di il en saluai'! .
froidement.
— Enfin dans quelques in
Tiliet s'en aliau! i-ue des Lombards où son cabri rite, grâce à celte singulière affaire, j'aurai ma :
I i f rame ne se brûlera Comment ! un regard de mad . suffi! Qu'y a-t-
i i i ce brigand? Ce qui
inaire.
e » envoya i< ucher le non à la Banqa ; c: remoW: parier a madame Bir la trouva p
caisse . eile était sa: s
letum quand un gendre ci - , -j .
donc dans l'appartement demedame César avei ment naturel à -un amoureux au bonheur. Li
négociant fut prodigii ti de trouver sa fnti
ire; auprès de laqu trriva par un si
lisant une lettre i dn Tillet, ne reconnut l'i
de l'ani ien premier commi niée, les fantômes non
reau firent frïf not qui. douéi rçamé
avait vu sans le vouloir celle phrase au commi , lettre que tenait sa belle-mère :
Je vo is adore! coïts le quoi.:.
— Quel ascendant avez-TOus donc sur du Tillet. pour ni faire conclure une semblable il en riant dé eonvulsif que donne un mauvais so ipçon réprimé.
— Xe parlons pas de ■ leen laissant • rible trouble.
— Oui, répondit Popinot tout étourdi, parlons de ;. vos peines.
Anselme pirouetta sur ses talons el alla avec ses doigts sur les i
— lie! bien, se dit-il, quand elle aurait aimé dn pourquoi ne me conduirais je pas en honnête homme?
— Qu'avez-vous. mon enfant? dit la panne femme.
— Le compte des bénéfices nets de l'Huile C monte à deux cent quarante-deux taille
de cent vingi-un. dit brusquement Popinol. Si je retl de cette Bomme les quarante-huit mille francs d sieur Birotteau; il en reste soixante-treize mille, qui aux soixante mille lianes de la cession du bail, vm iieni cent trente-trois mille francs.
Madame César écoutait dans des ..i.xieiés de boni I la tirent palpiter si violemment que Popinot enteie a battemens du coeur.
— Eh! bien, j'ai toujours considéré monsieur 1, cornue mon associe, reprit-il, nous pouvons disposer <: somme pour rembourser ses créanciers. Ln l'ajoutant a cel e de vingt-huit mille lianes de vos économies placés par notre oncle Pilierault, nous avons cent soixante et un mille fi Aucune puissance humaine ne peu! m empêcher de ■tfteri
ra
•non beau-père, en compte sur les bénéfices de l'année prola somme nécessaire à parfaire les sommes dues à ses réa ers... Et..; il... sera... réhabilité.
— ]' habilité : cria madame César en pliant le genou sur
ise. Elle joignait les mains en réi itant une prière après ivftir lâché la lettre*. Cher Anselme, dit-elle après s'être signée, cher enfanl ! Elle le prit par la tête, le baisa au front, le ■• • i sur son cœur, et fil mille, folies. —Césarine est bien à toi ' ma tille sera donc bien heureuse. Elle sortira de cette m elle se lue. '
■ amour, dit Popinot;
— Oui, répondit la mère en souriant.
— .Ecoutez un petit secret, dit Popinot en regardant la fa-
!•• i ,:..' du coin de l'œil. J'ai obligé Célestin pour lui faci-
l' icquisilion de voire fonds, mais j'ai mis une condition
;eance. Votre appartement est comme tous l'avez
laissé. J'avais une idée, mais je ne croyais pas que le hasard
- ; ivoriserail autant. C.éleslin est. tenu fle vous sous-louer
• ancien appartement, où il n'a pas mis le pied et dont
i i les meubles 'seront a vous, .le me suis réservé le second
i' ur demeurer avec. Césarine, qui ne vous quittera
jaraa s. Après mon mariage, je viendrai passer ici lesmati-
e •■• le huit heures du matin ù si\ heures du soir. Pour vous
. j'achèterai cent mille francs l'intérêt de
:,.[■. et vous aurez ainsi, avec sa place, <!;
livri de rentes. Ne serez-vous pas heureuse?
— Ne me dites plus rien, Anselme, où je deviens folle. L'angélique attitude de madame César et la pureté de ses
>. l'innocence de son beau front démentaient si magnili- . ;.{ les mille idées qui tournoyaient dans la cervelle de i • "iv, qu'il voulut eu finir avec les monstruosilés de sa faute était inconciliable avec, la vie et les seniimensde la nièce de Pilleraull.
—Ma chère mère adorée, dit. Anselme, il vient d'entrer imoid m âme un terrible soupçon, Si vous rou-
ir heureux, vousle détruirez à l'instant même.
■ pinot avait avancé la main sur la lettre et s'en t ■ tait emparé.
, le vouloir, reprit-il effrayé de la terreur qui se pei-
de Constance; j'ai lu les premiers mots
. > ■■! ittre écrite par du Tillet.' Ces mots coïncident si sin-
i cil avec l*ëftet que vous venez de produire en déter-
I la prompte adhésion de cet homme à mes folles exi-
■ !s, que toul homme l'expliqûerait-comme le démon me j'explique malgré moi. Notre regard, trois mots ont suffi...
—N'achevez pas, dit madame César en reprenant la leii brûlant aux yeux d'Anselme. Mon enfant, je suis bien cruellement punie d'une faute minime. Sachez donc tout, )c. .le ne veux pas que le soupçon inspiré par la mère nuise U la tille, cl d'aillf urs je puis parler sans rougir : je dirais à mon mari ce que je vais vous dire. Du Tillet a voulu me ,.',111011 mari fut aussitôt prévenu, du Tillet dut. être ivé. Le jour OU mon mari allait le remercier, il nous a .pris Unis mille lianes!
— Je m'en doutais, dit Popinot en exprimant toute, sa haine par son accent.
— Anselme, votre avenir, votre bonheur exigent cette confidence; mais elle doit mourir dans votre cœur comme elle était nimte dans le mie»l et dans celui de César. Vous devez vous souvenir de fa gronde de mon mari à propos d'une erreur de caisse, monsieur Birotteau, pouroviter un procès et
uni:1 'ici homme, remit sans doute à la caisse trois
Francs, le prix de ce ohâle de cachemire que je n'ai eu que trois ans après. Voilà mon exclamation expliquée. Hélas1 mon cher entant, je vous avouerai mon enfantillage. Du
m'axai! i c: il irois lettres d'amour, qui le peignaient si bien, dit-elle en soupirant et baissant les yeux, que je les
gardées... comme curiosité. Je ne les ai pas relues plus d'une fois. Mais enfin il était imprudent de les conserver. En revoyant du Tillet, j'y ai songé, je suis monté chez, moi
es brûler; ei ji regardais la dernière quand vous êtes entré... Voila tout, mon ami.
Anselme mil un genou en terre et baisa la main de madame i Mpe une admirable çxpressi [ui leur fit venir des
larmes aux yeux à l'un et à l'autre. La belle-mère releva son gendre, lui tendit les bras et le serra sur son cœur.
Ce jour devait être un jour de joie pour César. Le secrétaire particulier du roi, monsieur de Vandenesse, vint au Bureau lui parler. Ils sortirent ensemble dans la petite cour de la Caisse d'amortissement.
— Monsieur Birotteact; dit le vicomte de Vandenesse. vos efforts pour payer vos créanciers ont été par hasard connus du roi. Sa Majesté, touchée d'une conduite si rare, et sachant que, par humilité, vous ne portiez pas l'ordre de la Légiond'Honneur, m'envoie vous ordonner d'en reprendre l'insigne. Puis, voulant vous aider a remplir \os obligations, elle m'a chargé de vous remettre celte somme, prise sur sa cassette particulière, en regrettant de ne pouvoir {aire davantage. Que ceci demeura dans un profond secret. Sa Majesté i. "peu royale la divulgation officielle de ses bonnes œuvres, dit le secrétaire intime en remettant six mille francs à l'employé qui pendant ce discours éprouvait des sensations inei primables.
Birotteau n'eut sur les lèvres que des mots sans suite à balbutier, Vandenesse le salua de la main en souriant. Le sentiment qui animai! le pauvre César est si rare dans Paris, que sa vie avait insensiblement excité l'admiration. Joseph Lebas, le juge Popinot, Camusot, l'abbé Loraux, Uagon, le chef de la maison importante où était Césarine, Lourdois, monsieur de La Billardièreen avaienl parlé. L'opinion, déjà ehangéeà son égard, le portait aux une...
—Voilà un homme d'honneur! Ce nuit avait déjà plusieurs fois retenti à l'oreille de César quand il passait dans la rue, et lui donnait l'émotion qu'éprouve un auteur en entendant dire : Le voilà ! Cette belle renommée assassinait du Tillet. Quand Césareut les billets de banque envoyés parle souverain, sa première pensée fut de les employer à payer son ancien commis. Le bonhomme i Chaussée-d'Antin, en sorte que quand le banquier rentra chez lai de ses courses, il s'y rencontra dans IV alieravec son ancien patron.
— Eh! bien, monpauvri Birotteau? dit-il d'un air patelin.
— Pauvre? s'écria fièrement le débiteur. Je suis bien riche. Je poserai ma : Me sur mon oreiller ce s (jr avi c la satisfaction de savoir que je vous ai payé
Cette parole pleine de probité fut un • rapide torture pour on Tillet. Malgré l'estime générale i ne s'estimait pas luimême, une voix inextinguible lui cri it. — Cet homme est sublime!
— Me payer! quelles affaires faites-', sus 'i' M 1
Sûr que du Tillet n'irait p idencet l'ancien ,
parfum, ur dit : — Je ne reprendrai jamais i '.s affaires, monsieur. Aucune puissance humaine ne pouvait prévoir ce qui m'est arrivé. Qui sait si je ne serais |as victime d'un autre lïoguin? Mais ma conduite a éti mise sous les jeux du roi. son cœur a daigné compatir à m< - efforts, et il* les a encouragés en m'envoyant à l'instant une somme assez importante qui
— Vous faut-il une quittance? dit du Tillet en l'interrompant, payez-vous?...
— Intégralement, et même les intérêts; aussi vais-je vous prier de venir à deux pas d'ici, cb( '. monsieur Croîtat.
— Par (levant notaire!
— Mais, monsieur, dit Ces . il ni m'est pas défendu de songer à la réhabilitation, et les ai les authentiques sont alors Irrécusables...
— Allons, dit du Tillet oui sortit avec Rirotteau, allons, il n'y a qu'un pas. Mais ou prenez-vous tant d'argent? reprit-il.
•— Je ne le prends pas, di gagne à la sueur de
mon front .
— Vous dcw. une somm énorme à la maison Claparon.
— Hélas' oui, la es: ma plus t. nie dette, je crois bien mourir a la peine.
— Vous ne pourrez jamais le payer, ; it durement «lu Tillet.
— Il a raison, pensa Blfoltesm,
Le pauvre homme, en i.\c :,\>\ chn lui. passa par la rue Saint Honoré, par mégarde car il faisait toujours un détour
CESAR BIROTTEAU
pour ne pas voir sa boutique ni les fenêtres de son appartement. Pour la première fois, depuis sa chute, il re\it celte maison où dix-huit ans de bonheur avaient été effacés par les angoisses de trois mois.
— J'avais bien cru finir là mes jours, se dit-il.
Et il hâtait le pas, car il avait aperçu la nouvelle enseigne :