‹ Le siècleChapitre 33 sur 70 · Deuxième Partie · texte numérisé non relu

Deuxième Partie

Après le diner, une des premières personnes qui parut à l'entrée du salon fut Léon.

En ce moment, Rodolphe s'écriait: — Nous avons fait, madame Haraldsen et moi , une gageure sur laquelle vous pourrez prononcer.

Rose devint fort rouge. — Et quelle est cette gageure? demanda Geneviève. — Ce n'est rien, interrompit Rose. C'est une folie.

— N'importe, dit Léon, dis-nous ce que c'est. Et il y avait dans la voix et dans le visage de Léon un air d'autorité et de colère; il y avait quelque chose qu'ils lui cachaient ensemble : il y avait un secret entre eux deux.

Rose répéla encore que ce n'était rien, que c'était une folie. Mais madame Haraldsen, qui avait entendu son nom, s'était levée et s'était approchée du petit groupe.

— Je crois, dit-elle en arrivant, que vous dites du mal de moi. ei je ne suis pas fâchée de vous interrompre.

— Nullement, ma chère Octavie, reprit Rodolphe; il est vrai que nous n'en disions pas du bien, nous n'avons pas eu le temps, et nous allions en dire.

A ce nom d'Octavie, Geneviève rappela ses souvenirs, et ne put douter (pie ce ne fût celle qui lui avait coûté tant de larmes. Elle se mit à l'examiner pendant que Léon, qui l'avait rencontrée souvent chez monsieur de Redeuil, lui présentait ses civilités, l'eut-être Léon la salua avec un peu plus d'empressement qu'il n'eût fait sans sa mauvaise humeur contre Rose. Celle-ci remarqua cet empressement sans en soupçonnera cause. Rodolphe apprit alors à sa cousine qu'il s'agissait de leur gageure. Madame Haraldsen lui dit qu'il était fou. Mais Rodolphe ne connaissait de politesse que celle qui vient dejjusage, celle qui vient du cœur lui était étrangère; aussi ne vit-il aucun mal a dire a Geneviève : — Il y avait auprès de vous un vieillard en habit manon et un jeune homme en habit bleu. Nous n'avons jamais pu deviner lequel des deux demandait, lequel des deux faisait l'aumône a l'autre.

Rose était on ne peut plus malheureuse, Geneviève et Léon savaient maintenant qu'ejle avait en sa présence souffert qu'on plaisantât un homme qui les accompagnait et qui probablement éliit leur ami.

Léon ressentit une joie poignante de ce qu'enfin P.odolphe lui donnait une occasion d'exhaler un peu de sa mauvaise humeur.

— Monsieur, dit-il, je vais vous le direM'honinif à l'habit marron est mon ami ; c'est un homme plein de noblesse, d'espiit et de cœur ; les plaisanteries qu'on peut faire sur lui n'exciteraient que son mépris ; mais moi me blesseraient infiniment. C'est lui qui taisait l'aumône à l'autre.

Rodolphe regarda Léon avec étonnement. Geneviève poussa son frère, Rose fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardi o de son peu de participation à l'étourderie qui l'indignait ; la sortie de Léon, quoique un peu brut île, avait été f.Kcavceun air de noblesse el de dignité, et Rose sentit qu'elle l'en aimait davantage, mais il ajouta: —Il est malheureux une nus parens se soient assez séparés de nous pour ne pas connaîtra nos amis.

Rose se sentit blessée de ce reproche direct et renferma dan> son cœur les douces paroles déjà presque sur ses lèvres.

Il y eut un moment de silence que madame Haraldsen rompit la première. — Elle demanda à Rosesi elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine de ' quelques complimens et pria Rose de chanter avec lui un nocturne qu'ils avaient déjà chanté ensemble. Geneviève adressa à Rose un regard suppliant pour lui demander de n'en rien faire. Mais Rose était piquée et dit qu'elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon conduite par Rodolphe, sans adresser une parole a Léon, — sans le regarder, il crut qu'elle lui arrachait le cœur. Il se leva et sortit du salon. Geneviève le suivit et l'arrêta dans une pièce qui précédait l'antichambre. — Léon, où vas-tu ?

— Je m'en vais, dit-il ; je ne puis plus y tenir, j'étouffe; je pleurerais ou je tuerais quelqu'un.

— Tu ne partiras pas, reprit Geneviève, je t'en prie; tu te trompes, calme-toi, prenons un peu l'air à cette fenêtre. Rose est fâchée contre toi, tu as été dur -, elle l'aime, je l'ai regardée toute la soirée, elle t'aime.

Le frère et la sœur restèrent quelque temps à la fenêtre ; Modeste entra et se plaignit d'être en relard pour dresser le souper dans la salle à manger où ils étaient. — Geneviève dit doucement à Léon : — Rentre au salon, crois ce que je l'ai dit ; je vais un peu aider Modeste.

Léon obéit à sa sœur autant pour ne pas abandonner le terrain à Rodolphe, que pour chercher dans les yeux de Rose si sa sœur ne s'était pas trompée. Rose était encore au piane avec monsieur de Redeuil ; — ils venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait d'applaudissemens. — Ces applaudissemens partagés entre eux recommencèrent à ulcérer le cœur de Léon. — 11 n'approcha pas de Rose et se montra fort empressé auprès de madame Haraldsen. Rose s'en aperçut el devint soucieuse; elle n'entendit pas un mot de ce que lui disait Rodolphe, et Léon, qui ne la perdait pas de vue, attribua son air pensif aux paroles de monsieur de Redeuil.

On pria Léon de jouer du violon ; d'abord il refusa, puis, ensuite, il prit son violon avec empressement ; il joulait avoir devant Rose un succès qu'il ne lui rapporterait pas, il voulait se venger des applaudissement qu'elle avait partagés avec Rodolphe. — Il joua avec une énergie et une expression exextraordinaires; — tout le monde était ému et transporté.— Oh! que Rose eût été fiè.re et heureuse s'il fût venu lui dire, comme il l'avait fait d'autres fois : — Ma chère Rose, je viens mettre à les petits pieds ces applaudissemens auxquels -je préfère un de ies sourires. — Mais il passa devant elle sans la regarder et s'alla remettre près de madame Haraldsen.

Les amoureux ont ceci de ravissant que lorsqu'ils se croient en présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte d'agrémens, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets renfrognés, mu de dire des duretés ou des impertinences à la femme dent ils réclament la préférence; c'est un rôle que Léon jouait on ne peut mieux. Cependant Rose ne put résister au désir de déranger l'espèce de tétcà-tête qu'il avait avec madame Haraldsen, et elle vint parler à cette dame suivie de Rodolphe. H y avait assez de monde dans le salon pour que ces diverses manoeuvres ne pussent être remarquées ou comprises, et d'ailleurs, lés femmes ont en ce genre une stratégie merveilleuse. A ce moment, Geneviève entra assez pâle

ALPHONSE KARR

pour que madame Haralsden lui demandât ce qu'elle avait.— Geneviève répondit qu'elle avait eu froid , et le groupe se trouva reformé comme il l'avait été au commencement de la soirée. La pauvre Geneviève ne disait pas que c'était au cœur qu'elle avait eu froid, et que c'était le genre de froid que fait sentir la lame d'une épée. Soit qu'en parlant à Modeste elle eût conservé un accent de commandement qui eût blessé l'intendante de monsieur Chaumier, soit plutôt que celle-ci exerçai jusqu'à la troisième et la quatrième génération sa haine contre la pauvre Rosalie Lauter, —elle accepta l'aide de Geneviève et, tout en parlant de choses et d'autres, dit : — Mousieur de Redeuil est très amoureux de mademoiselle Rose, je ne sais pas si la demande a été faite.

— Comment! dit Geneviève, est-ce qu'il est question de quelque chose?

Modeste, qui ne savait absolument rien, prit un air discret et réservé, puis elle ajouta : — Ce sera un mariage très convenable ; j'espère que monsieur Albert ne tardera pas à en faire un au moins semblable, car sa position lui permet de choisir, et il y a plus d'une demoiselle qui le trouve fort aimable, et qui s'en passera, du moins pour mari , si elle ne lui apporte pas deux cent mille francs, — comme il le disait lui même la dernière fois qu'il a dîné ici ; c'est le moins qu'il lui faille.

Geneviève était rentrée dans le salon.— Voici la conversation qui se continuait dans le petit groupe composé de madame Haraldsen, de Rodolphe, de Rose, de Geneviève et de Léon.

Aucune. parole n'était dite sauf inlention. — Madame Haraldsen, seule, n'était mue que rar un sentiment de coquetterie naturelle presque innocent. — Mais Rose voulait blesser à la fuis Léon et madame Haraldsen dont elle le croyait fort occupé. Geneviève, toute douce qu'elle était, n'avait pas oublié Octavte, ni le chiffre sur le bouleau ; et les perfides confidences de Modeste l'avaient aigrie. — Rodolphe cherchait a reprendre sur I.èon l'avantage que le violon de celui-ci lui avait enlevé, — et Léon ne manquait pas une occasion de piquer Rose et Rodolphe. Geneviève la première, voulut faire parler des nouvelles amours d'Albert pour faire un peu souffrir madame Haraldsen, — et dit a Rose :

— Nous avons reçu des nouvelles d'Albert ; — c'est la lettre la plus extravagante que l'on puisse imaginer. — Il est amoureux fou d'une tille de théâtre; il prétend que c'est sa seule passion sérieuse et que les autres femmes ne lui ont jusqu'ici inspiré que des caprices passagers.

Si Léon n'eût été aussi occupé de son côté, iî n'eût pas manqué d'être étonné de tout ce que sa sœur avait découvert dans la lettre d'Albert.

rose. — Il y a des goûts si singuliers !

léo\ — Je les approuve tous, et je ne m'aviserai jamais de me chagriner d'une préférence qu'un autre homme obtiendrait sur moi, — cela est, le plus souvent fondé sur quelque cluse de si bête qu'on ne peut ni s'en désoler ni s'en enorgueillir.

rodoli'HE. — Vous montez, je crois, a cheval, monsieur Léon ?

léon. — Oui, monsieur,, et vous?

RODOLniE. — Mais j'étais à cheval la dernière fois que nous nous sommes rencontrés.

(Grimace de Léon signifiant que c'est justement pour cela qu'il émet son doute.)

Rodolphe. — Qui est-ce qui vous vend vos chevaux ?

Léon. — Je n'achète pas de chevaux.

Geneviève. — Rose, as-tu vu la nouvelle passion de ton frère? — Elle s'appelle Éléonore, — elle joue au théâtre de la l'orte-Saint-Martin.

rose-— Oui, certes, et elle est très belle.

Geneviève. —Très belle, en elTct.

Ici les deux méchantes filles, chacune dans un intérêt différent, tombent admirablement d'accord , pour torturer madame Haralsden ; elle:-. i,mt l'éloge de tout ce qui manque à cel.ler.cj. Madame Haraldsen, toute jolie femme qu'elle est, a plus d'éclat et de grâce que de beauté réelle, et elle perd infiniment à être examinée en détail -.—elle a peu de cheveux,—

des dents médiocres, — les bras minces, — le front un peu trop bas, — le nez légèrement relevé.

rose. — Éléonore a d'admirables cheveux noirs.

glnkvié\ e. — Je ne sais rien de beau comme des cheveux épais. — Et quel joli bras!

rose. — Ce n'est pas un de ces bras maigres et décharnés comme, on eu voit tant. J'aime bien un joli bras '

Geneviève..— As-tu remarqué la noblesse de son front si pur et si élevé?

rose. — Rien sûr ; mais ce que j'aime surtout, ce sont ses dents (madame Haraldsen serre les lèvres); ce sont deux rangées de perles, tant elles sont blanches, petites et bien rangées.

Geneviève. — Les dents forment une beauté indispensable ; une femme qui n'a pas de belles dents ne peut en aucun cas être réputée jolie.

madame haraldsen. — Il fait bien chaud ici.

rose. — Et comme son nez est fin et droit? Ce sont réellement les seuls nez qui aient de la grâce et de la noblesse.

Geneviève. — Aussi, j'excuse bien Albert.

léon. — Eh ! mon Dieu ! ces femmes-là valent quelquefois mieux que bien d'autres.

Rodolphe. — Cela dépend desquelles autres vous voulez parler.

léon. — 1! y a souvent chez elles moins d'astuce et de perfidie que dans le cœur de telle jeune fille admirée pour son ignorance et sa naïveté.

iiadvme haraldsen. — On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes de défauts et de qualités qu'elles n'ont pas: — ce sont des miroirs qui réfléchissent toutes les impressions et n'en gardent aucune. — Contre elles, la colère est de l'injustice; pour elles, l'amour uns sottise.

Ici la musique se fit entendre ; — Rose espérait que Léon l'engagerait pour la contredanse; mais lui pensa qu'elle avait probablement déjà été engagée par Koaorplîe. et fl'aillè ne voulait pas revenir le premier après les torts qu'il supposait à sa cousine; — il resta immobile : Rodolphe offrit la main à Rose qui se leva. Léon fut très irrité de ce qui n'arrivait i[ite par sa faute et il invita madame Haraldsen, mais elle était engagée, et son cavalier vint la prendre. — Léon n'osa pas inviter une auire femme ; — il lui semblait qu'inviter une femme après le refus d'une autre, c'était lui dire : Vous eus moins jolie que madame''**, — si elle m'avait accepté, je n'aurais pas fait à vous la moindre attention ; mais puisqu'elle est engagée, faute de mieux, je danserai avec vous.

Geneviève, qui dansait en face de Rose, lui dit : — Rose, je t'en supplie, parle à Léon, i! est désespéré.

Après la contredanse, quelqu'un vint engager Rose pour la suivante : elle répondit tout haut : — Non, je suis engagée par mon cousin.

La première impression de Léon en entendant ces mots fut une joie excessive; mais il se rappela qu'il avait engage madame Haraldsen et qu'il ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dicté le mensonge de Rose. —Sa position était on ne peut pins embarrassante ; il ne pouvait manquer de danser avec Oçtavie, et cependant ne pas danser avec Rose empèi hait une explication pour laquelle il eût donne la moitié de sa vie; — d'ailleurs, c'était compromettre étrangement sa cousine auxyeux de celui qu'elle avait refusé. Mon Dieu, Rose, dit il, je suis désolé, mais...

Peut-être quelques mots de tendresse eussent désarmé Rose, mais on avait joué les premières mesures, et inadam Haraldsen vint à eux et dit : — Il faut, monsieur Léon, cl que je vienne vous chercher ; serai-je assez forte pourvois emmener ? — Rose tourna les yeux d'un autre tôle et s'assit ; — Léon alla se placer au quadrille

Ro-eéiail exaspérée; elle ne trouvait aucune excuse 5 Léën; elle avait fait une avance qu'il n'avait pas acceptée, elle eiait humiliée par madame Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu'on lui eût préféré les sept bu huit laiderons les plus désagréables qui tous avaient trouvé des danseurs. — Léon avait les yeux fixés sur elle et cherchai! à rencontrer un de -es regards, mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une seule fois de son côté. — Il ne fit qu'embrouiller la contre-

GENEVIEVE

danse et s'empressa d'aller inviter Rose ; mais Rose, l'était déjà. — Et pour la suivante? — Aussi. — El celle d'après? — Également. Léon se retira dans un coin du salon où il trouva Geneviève. — Tu ne danse pas? luidit'il.

— Non, je suis fatiguée et j'ai mal à la tête.

— Veux-tu nous et) aller.' j'en serai enchanté.

— Volontiers.

Geneviève alla dire bonsoir à Rose qui lui dit: — Est-ce nue tu as vu l'objet delà passion d'Albert?

— Non, dit Geneviève, et toi ?

— Pas davantage.

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