‹ Le siècleChapitre 34 sur 70 · ALBERT A LEO · texte numérisé non relu

ALBERT A LEO

Au fait,— autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne sais, mon cher Léon, quand tu recevras Celte lettre; je te l'écris à la lueur d'une bougie, dans un endroit d'où je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul, prisonnier, affamé; j.' viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne finirai-je pas la ligne que je commencé, peut-être éerirai-je vingt Volumes ; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris, comme Silvio Pellico, le célèbre captif :

Mie prigioni. — Mes prisons.

Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis cii. Je date ma lettre de Belle-Ile-en-Terre.— En arrivant hier matin, comme je sortais de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme charmante aulant que peut l'être une femme dont on a été l'amant. — Pendant que son mari paie un supplément de poste pour ses bagages, et que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus pour contrarier une sorte de commis-voyageur qui misait la roue {les- dindons la font comme les paons), que pour me faire plaisir à moi-même. — Comment ! Zoé; nous avons voyagé si près l'un de l'autre? — Et où allez-vous?

— Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans une propriété appartenant à mon mari , je suis surprise que vous m'ayez reconnue?

Je réponds parla phrase de rigueur... mémoire du cœur... trace ineffaçable... puis, comme péroraison, je jette un regret... Quel malheur de ne pas vous voir quelques heures!

On me répond : — Rien n'est plus facile, trouvez-vous à minuit a tel endroit ...

Le mari revit nt. je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver un prétexte...

Mon Dieu ! que j'ai faim ! il est au moins midi...

Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule,

— disons la vérité ; — une femme en voilure, à Belle-lle-en- Terrê, dans un autre logement, une f mme < liez laquelle on est introduit ,1 minuit, quand autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; — c'est presque une autre femme' et c'est si joli une autre femnii !

A vrai dire, toutes les femmes sont la même, il n'y a de variété que dans les s. — Donc, j'arrive à minuit

.a la porte indiquée; — il pleuvait a verse. — on m'ouvre; c'est Zoé elle-même; elle a une nouvelle femme de chambre à laquelle elle n'o ir faudra que je parte avant lejour, a cinq heures ; très bii n.

Vers -je m'endors; nés mal.— Il y a deux

s qu ■ h s fpmnn s ne par lonnenl pas : - lé soi \§S affaires. Heureusement que la voïture avait fatigué la belle (o homme modeste que je suis !] -, elle s'endorl aussi.

Je n*' crois pas q bien organisés dorment ja-

mais entièrement': il \ a m qui les

de dormir. - : 'ai ilù me lever

mne heure pour une partie de chasse... ou pour tout . je me suis toujours ics illé a i'i, are précise.

— Mais, cetl voir une pluie froide et de remettre des bottes un pi u déciles, que l'humidité devait avoir rendues plus difficiles encore.— Je ne me ré-

veille pas, ni Zoé non plus, si ce n'tst à sept heures du malin. Le jour entrait à grands Bots dans la chambre. — Zoé me dit : — N,,ns s. .mmes perdus! —Diable! repris je, il est désagréable d'être perdus si uatin. Encore à moitié endormi, je manque d'imagination et d'expédiciis.

Pendant ce temps,* je me'lève en toute hâte ; — mais quand je veux mettre mes bottes, —je les croyais difficiles, elles sont impossibles ; — je fais des efforts horribles , une sueur froide coule sur mon front, les muscles des pieds comprimés me font horriblement souffrir, les nerfs me font mal;

— je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zoé, —j'y mets de la cendre, — j'y mets des bûches pour les élargir,— j'y mets tout ce qui se trouve sous ma main, — j'y mets tout, excepté mes pieds ; — je prends deux clés, je les passe dans les tirons, et je tente un effort suprême;— les veines de mon front sont gonflées comme des cordes,— j'ai le visage violet, — les tirons se cassent, —je tombe assis, — il n'y a plus moyen -, — Zoé pale et tremblante vient a moi, — et me dit : —Taisez-vous, ne faites pas de bruit, j'enteDds mon mari qui rôde dans la maison.

Oh ! les maris ne savent pas tous leurs avantages. — Celui de Zoé est un être frêle que je tuerais d'un coup de poing;

— eh bien ! l'idée de le voir entrer me fait battre le cœur et je me sens pâlir, j'ai peur. — Peur de quoi? — Je ne sais, mais j'ai peur, — je tremble.

Zoé boit un verre d'eau et se ranime. — Elle achève de se vêtir et me dit : —Restez là, ne remuez pas, — ne répondez pas quoi qu'on fasse; ma femme de chambre viendra vous délivrer. — Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous sommes même pas embrassés. — Nous nous abhorrons tous les deux.

— Zoé me pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela dans la vie dis femmes, — mais elle ne me pardonnerait pas nia lutte ridicule contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que j'ai été ridicule devant elle. Je nie mets sur le lit et je me rendors. Je viens de me réveiller, et je t'écris. —Je ne sais combien de temps j'ai dormi, — mais je meurs de faim. — Je me rappelle involontairement les misères de tous les prisonniers célèbres,

— je me trouve plus malheureux qu'eux tous. — J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et dont je fasse mon aiuie, comme Lalar.de. — Il n'y en a pas. — Je n'ai pas niême d'enfansque je puisse manger comme Ugolin

Personne ne peut me contester ce point. — On plaint Ugolin d'avoir été obligé de manger ses enfans. — Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du tout que de manger ses enfans. Donc, je suis mille fois plus à plaindre qu'Ugolin.

— Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, — non pas que je t'écrive en vers ; — je sens que je ne me porterai à cet excès qu'après trois jours de prison. Je \^is provisoirement dormir un peu, — il sera toujours temps de faire des stances.

— Ali' le réveil est agréable. — Il paiait qu'on est entré

ici : — je trouve un potdeconlitures de groseilles. — du pain

et une bouteille de vin. — Du vin de Bcrdaaux! — C'est une

ntë que les confitures de groseilles, cependant

ac a bien vite calculé combien de tartinés il faut pour

équivaloir à un beefsfeack.

Il me revient toutes les chansons qui parlent de libellé,— et

je puis chanter; je suis encore sur co point le plus Infortuné

us les piisonni rs connus. — Le prisonnier de Chiion,

— les prisonniers dés plombs de Venise sont des sybarites,

— ils ne chantent pas peut-être; — mais c'est parce qu'ils n'en oui pas envie-, — tai dis que mot, — je vais écrire les chanson naent.

•Allons, enfans delà patrie, Le j.mr oe ^i.iiie est arrivé,

Contre nous de la tyrannie..

ALPHONSE KARR

Liberté ! — Liberté chérie!

0 mon pays! de les belles campagnes, Je garderai le louchant souvenir.

Loin des chalets qui m'ont vu naître.

Rendez-moi ma patrie Ou laissez-moi mourir.

Q Liberté ! vierge sainte et sans tache !

Viva! viva, la libella!

. . L'habitant des montagnes Respire, près du ciel, l'air de la liberté.

Plutôt la mort que l'esclavage, C'esJ la devise des Français.

Je ne chanterai pas celle ci :

Ou nous disait: Soyez esclaves,

Nous avons dit: Soyons soldats!

Je ne vois pas assez la différence des deux choses, et n'aime pas à disputer sur les n.ols.

Mais voici l'air de la Malibran :

J'avais perdu la paix el les beaux jours; Je les retrouve en voyant ma pnliie; De son pays on se souvient toujours.

Oh! que' tout ce qui est dehors me parait beau! —Je me sens pris d'un amour des champs que je ne me connaissais pas. surtout à ce degré. J'aime les foréis et leur sombre murmure ; j'aime les prairies, j'aime les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des rues ; — je voudrais être ec.laboiis.-e rue Vivienne.— je voudrais è;re battu sur le boulevard des italiens.

Tout contribue à m'attrister, — tout est ligué contre moi. Il faut que la pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs .Mimes, i! y a dès couleurs bruyantes, il y en a de gaies el de tristes. !. ■ eh olal e;t Une couleur ennuyeuse. — 11 y des suppliées par lesquels or. pourrait tueries gens nerveux en peu de temps, — el les lois n'ont rien prévu d. ee'a. —Rien ne m'épouvanterait puisqu'on jugement ainsi conçu.;, —A quoi puis-je supposer qu'on mecondamne? —L'assassinat est toléré depuis l'institution dujurj . Dernièrement, un lïère a coupé sa sir'iir en morceaux : il a été déclaré coupable, — mais avec des circonstances atténuantes, soit parce que c'était sa sieur, soit parce que les morceaux étaient petits. — 11 n'y a qu'un crime pour lequel il n'y ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes à faire admettre :

C'est de secouer un tapis par la fenêtre. — On n'admet pas la preuve du contraire. — 11 y a deux mois, une bonne femme, accusée d'avoir laissé secouer dam la rue, par la fenêtre, un par son a&nesliqité, — offrait les preuves de ceci :

Ou elle n'avait pas tiéfenétrès sur la rue, qu'elle n'avait pas de lapis, qu'elle n'avait pas de domestique.

Elle, fut condamnée à l'amende et a::x frais.

Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans l'état actuel de ia justice. Eh bien ! la condamnalion que je redouterais le plus, serait celle-ci : — » Condamné a la prison.

» Et, attendu la récidive, la prison sera couleur de choeola', »

Je vais lire, —j'ai trouvé un livre qui va peut être m'amuser; — aussi, bien, j'ai épuisé presque lotit le papier blanc.

... Décidément ce livre m'ennuie. — Mais quand on viendra me délivrer, car je suppose qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je m'en irai? Depuis ce malin, j'aurais

bien pu mettre mes bottes, — si toutefois il n'es! pas devenu tout-a-fait impossible de les meure. — J'ai faim, mais il ^ confitures de groseilles ! — Si je suis jamais rendu a la liberté, je me promets bien de ne jamais inang' r de c infiliires illes. — C'est encore fort heureux, qu'il n'ait pas plu à Zoé de me mettre dans une armoire ou dans un li commode. — Ah ! parbleu, voici un exe. lient moyen de mettre mes boîtes; il n'y a rien de tel que la solitude et la ineditalion; — je coupe les tiçcs de mes boites, el il me reste des souliers qui se mettent d'eux mêmi

Trois jours après avoir écrit toul le griffonnage qui précède,

je le retrouve dans une poche d'habit. — Je vous l'envoie. Voici comment a fini mon emprisonnement : — Ce n'est qu'à une heure du nul in que ma jolie geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'a quatre heures. — Cela n'empêche pas que ma letireest encore datée d Belh Ile-cn-Tèrre, par le ridicule accident qui m'est arrivé hier. Il n'y avait pas de place dans la diligence; — je loue une voilure et je prends des chevaux à la poste. — Je monte dans la voiture, le postillon ferme ia portière et va boire avec des camarades. — Je nie rappelle toul-a-coup (lue j'ai oublié linéique chose, j'uure la puiliére du dedans, je descends, je la referme parce qu'elle, gênait le passage, et je vais chercher l'objet qui me manquait. — En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et rouler des roues ; je bâte le pas, j'arrive a la rue ; plus de voiture ! — Le postillon ne s'est pas aperçu que j'eiais descendu de la voiturc où il m'avait enfermé, et il est parti. 11 faut maintenant que j'attende qu'il ramène la voilure et mes effets. —Adieu. — Geneviève a-t-elle trouvé ma brooatelle orange et noire?

Aloeut Chaumier.

Ce fut Rose, celle fois, qui écrivit à Geneviève. Elle lui disait qu'elle ne pardonnerait jamais la conduite de Léon, — lors de la dernière soirée; — qu'elle le dégageait «le son serment,, et qu'elle se croyait parfaitement quitte du sien — Geneviève éiait déjà assez malheureuse de la lecture qu'elle des lettres d'Albert. — Elle courut chtzRûse, la prit du::s ses liras, la pria, 'a conjura. — Rose fui inflexible. Elle répondit qu'elle chérissait toujours Geneviève, qu'elle continuerait a aimer Léon en bonne cousine, niais qu'elle ne voulait plus de lui pour son mari. S'il est ainsi avec moi, disaitclie, que serait-çc qi - a lui? — Il m'a humiliée.

Ce mot rassura Geneviève ; elle comprit que Ruse ne ressentait, i nuire Léon, que ce genre de colère exclusivement réserve aux gens qu'on aime. Elle retourna donner A Léon • la bonne nouvelle; » mais celui-ci, à son tour, répondu : Qu'il ne se souciait en aucune façon des s, nlimens de » mademoiselle Cbaumierj qu'il ne méptisait au monde rien tant que la coquetterie, et qu'il n'y avait pas moyen de douter qu'elle fut coquette a un degré peu ordinaire; — qu'à ses yeux, le mouvement de coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prêter une sorte d'attention à monsieur de liedeuil, la flétrissait a jamais, e c ..... . ce qui n'empêcha pas

que Léon ne fil pas une course, sans que la maison de monsieur Çhaumier ne se trouvât sur son chemin. — Monsieur . annonça qu'il allait s'absenter pour quelques mois;

— que ce sciait probablement son dernier voyage, el qu'il ramènerait le baron. Avant son départ, il courut avecGenevii vc ions les magasins, encombrant l'appartement de mademoiselle d'Arnberg de tout ce qu'elle trouvait riche ou joli.

— Geneviève avait fait a l'habit marron une reprises! parfaite, qu'il eût été difficile de retrouver même la place de la déchirure.— Il lui avait dit : — Ma belle. voisine, il faut que vous me fassiez une promesse,— j'ai là une vieille bague, sans la moindre \alrur, que je veux que vous portiez pour l'amour de moi. — Donnez-moi votre parole que vous ne la

; quitterez pas jusqu'à mon retour. Et il lira de la poche de son

GENEVIEVE

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