SUCCESSEUR DE CÉSAR BIROTTEAU
— J'ai la berlue. N'est-ce pas Césarine? s'écria-t-il en se souvenant d'avoir aperçu une tète blonde ù la fenêtre.
Il vit effectivement sa fille, sa femme et Popinot. Les amoureux savaient que Birotteau ne passait jamais devant si-;i ancienne maison ; et, incapables d'imaginer ce qui lui arrivait, ils étaient venus prendre quelques arrangemens relatifs a la fête qu'ils méditaient de donner à César. Celle bizarre apparition étonna si vivement Birotteau, qu'il resta planté sur ses jambes.
— Voilà monsieur Birotteau qui regarde son ancienne maison, dit monsieur Molineux au marchand établi en face de la Reine des Roses.
— Pauvre homme, dit l'ancien voisin du parfumeur, il a donné là un des plus beaux bals... Il y avait deux cents voitures.
— J'y étais, il a fait faillite trois mois après, dit Molineux, j'ai été syndic.
Birotteau se sauva, les jambes tremblantes," et. accourut chez son oncle Pillerault. '
Pillerault, instruit de ce qui s'était passé rue des Cinq- Diamans, pensait (pie son neveu soutiendrait difficilement le choc d'une joie aussi grande que celle causée par sa réhabilitation, car il était le témoin journalier des vicissitudes morales de ce pauvre homme, toujours en présence de ses inflexibles doctrines relatives aux faillis, et dont toutes les forces étaient employées à toute heure. L'honneur était pour César un mort qui pouvait avoir son jour de Pâques. Cet espoir rendait sa douleur incessamment active. Pillerault prit sur lui de préparer son neveu à recevoir la bonne nouvelle. Quand Birotteau rentra chez son onde, il le trouva pensant aux moyens d'arriver à son but. Aussi la joie avec laquelle l'employé raconta le témoignage d'intérêt que le roi lui avait donné parut-elle de bon augure à Pillerault, et l'étonnement d'avoir vu Césarine à la Reine des Roses fut-il une excellente entrée en matière.
— Eh ! bien, César, dit Pillerault, sais-tu d'où cela te vient? De l'impatience qu'a Popinot d'épouser Césarine. Il n'y tient plus, et ne doit pas, pour tes exagérations de probité, laisser passer sa jeunesse à manger du pain sec à la fumée d'un bon dîner. Popinot veut le donner les fonds nécessaires au paiement intégral de tes créanciers...
— Il achète sa femme, dit Birotteau.
— N'est-ce pas honorable de faire réhabiliter son beaupère?
— Mais il y aurait lieu à contestation. D'ailleurs...
— D'ailleurs, dit l'oncle en jouant la colère, tu peux avoir le droit de t'immoler, mais tu ne saurais immoler ta fille.
Il s'engagea la plus vive discussion, que Pillerault échauffait à dessein.
— Eli! si Popinot ne te prêtait rien, s'écria Pillerault, s'il t'avait considéré comme son associé, s'il avait regardé le prix donné à les créanciers pour ta part dans l'Huile comme une avan«e de bénéfices, afin de ne pas te dépouiller...
— J'aurais l'air d'avoir, de concert avec lui, trompé mes créanciers.
Pillerault feignit de se laisser batlre par cette raison. Il connaissait assez le cœur humain pour savoir que durant ki nuit le digne homme se querellait avec lui-même sur ce point; et cetie discussion intérieure l'accoutumait à l'idée de sa réhabilitation.
— Mais pourquoi, dit-il en dînant, ma femme et ma fille étaient-elles dans mon ancien appartement?
— Anselme veut le louer pour s'y' loger avec Césarine. Ta femme est de son parti. Sans t'en rien dire, ils sont allés faire publie:' les bans, afin de te forcer à consent r. Popinot dit qu'il aura moins de mérite à épouser Césarine après ta réhabilitation. Tu prends les six mille francs du roi, tu ne veux rien accepter d i les i>.:iviis: Moi, je puis bien te, donner quittance de ce i[ui me revii ni, nie refuserais-tu?
— Nod, dit César, mais cela ne m'empêcherait pas d'économiser pour vous payer, malgré la quittance.
— Subtilité que to :i cela, dit Pillerault, et sur les choses de pri bité je dois être cru. Quelle bêtise as-tu dit tout a l'heuie? auras-tu trompé tes créanciers quand tu les auras tous payés?
En ce moment. César examina Pillerault, et Pillerault fut ému de voir, après trois années, un plein sourire animant pour la première fois les traits ailristes de son pauvre neveu.
— C'est vrai, dit-il, ils seraient payés...., Mais c'est vendre ma fille I
— Et je veux être achetée ! cria Césarine en apparaissant avec Popinot.
Les deux amans avaient entendu ces derniers mots en entrant sur la pointe du pied dans l'antichambre du petit appartement de leur oncle, et madame Birotteau les suivait. Tous trois avaient couru en voiture chez les créanciers qui restaient ù payer pour les convoquer le soir chez Alexandre Crotist, où se préparaient les quittances. La puissante logique de l'amoureux Popinot triompha des scrupules de César qui persistait. à se dire débiteur, ù prétendre qu'il fraudait la loi par une nova tion. Il fit céder les recherches de sa conscience à un cri de Popinot : — Vous voulez donc tuer votre fille?
— Tuer ma fille ! dit César hébété.
— Eh! bien, dit Popinot, j'ai le droit de vous faire une. donation entre vifs de la somme que consciencieusement je crois être à vous chezmbi. Me refuseriez-vous?
— Non, dit César.
— Eli! bien, allons chez Alexandre Crottat ce soir afin qu'il n'y ait plus à revenir là-dessus, nous y déciderons en même temps notre contrat de mariage.
Lne demande en réhabilitation et toutes les pièces à l'appui furent déposées, par les soins de Derville, au parquet du Procureur-Général de la Cour royale de Paris.
Pendant le mois que durèrent les formalités et les publications des bans pour le mariage de Césarine et d'Anselme. Birotteau fut agité par des mouvemens fébriles. Il était inquiet, il avait peur de ne pas vivre jusqu'au grand jour où l'arrêt serait rendu. Son cœur palpitait sans raison, disait-il. Il se plaignit de douleurs sourdes dans cet organe aussi usé par les émotions de la douleur qu'il était fatigué par celle joie suprême. Les arrêts de réhabilitation sont si rares dans le ressort de la Cour royale de Paris qu'il s'en prononce à peine vu en dix années. Pour les gens qui prennent au sérieux la Société, l'appareil de la Justice a je ne^ais quoi de grand et de grave. Les institutions dépendent entièrement des senlimens que les hommes y attachent et des grandeurs dont elles sont revêtues par la pensée. Aussi quand il n'y a plus, non pas de religion, mais de croyance chez un peuple, quand l'éducation première y a relâché tous les liens conservateurs en habituant l'enfant à une impitoyable analyse, une nation est-elle dissoute: car elle ne fait plus corps que par les ignobles soudures de l'intérêt malériel, par les commandemens du culte que crée l'Égoisme bien entendu. Nourri d'idées religieuses, Birotteau acceptait la Justice pour ce qu'elle devrait être aux yeux des hommes, une représentation de la Société même, une auguste expression delà loi consentie, indépendante de la forme-sons laquelle elle se produit: plus le magistrat est vieux, cassé, blanchi, plus solennel est d'ailleurs l'exercice de son sacerdoce qui veul une i tude si profonde des hommes et des choses, qui sacrifie le cœur et i'sndurcil à 'a tutelle d'intérêts palpitans. Ils deviennent rares, les hommes qui .'e montent pas sans rie vives émotions l'escalier de la Cour Rnvale, au vieux Palais-'Ie-Jusiice, à Paris, et l'ancien négociant élaii un de ces hommes. Peu de personnes ont remarqué la solennilé majestueuse de cet escalier si bien plan Extidil de lu Comêilie htmaine-' I"
DE BALZAC
pour produire de l'effet ; il se trou' e en baul du péri ! téru-ur qui orne la cour du Palais, et su porte est au milieu d'une galerie qui mène d'un bout à l'immense salle des Pas- Perdus, de l'autre à la Sainte-Chapelle, deux roonumensqui peuvent rendre tout mesquin autour d'eux. L'église de saint Louis est un des plus imposans édifiées de Paris, et sou abord a je ne sais quoi de sombre et de romantique au fond de cette galène. Là grande sailedes Pas-Perdus offre an contraire une échappée pleine de clartés, et il est difficile d'oublier que L'histoire de Frar.ee se lie à eetie salle. Cet escalier doit d : c avoir quelque caractère assez grandiose, car il n'est pas trop écrase par ces deux magnificences. Peut-être l'âme y est-elle remuée" à l'aspect de la placeoù s'exécutent les arrêts, vue à travers la riche grille du Palais. L'escalier débouche sur une immense pièce, l'antichambre de celle où la Cour lient les audiences de sa Première Chambre, et qui forme la salle des Pas-Perdus de la Cour. Jugez quelles émotions dut éprouver le failli qui fut naturellement impressionné par ces accessi ires, en montant a la Cour entouré de ses amis : Lebas, alors président du Tribunal de Commerce ; Camusot, son ancien Jusc-Commissaire; Ragon, son patron-, monsieur l'abbé Loraùx, son directeur. Le saint prêtre lit ressortir ces splendeurs humaines par une. réflexion qui les rendit encore plus imposantes aux yeux de César. Pillerault, ce philosophe pratique, avait imaginé d'exagérer par avance la joie de son neveu pour le soustraire aux dangers des événemens imprévus de cette fête. Au moment où l'ancien négociant Unissait sa toilette, il avait vu venir ses vrais amis qui tenaient à honneur de l'accompagner à la barre de la Cour. Ce cortège développa chez le brave homme un contentement qui le jeta dans l'exaltation nécessaire pour soutenir le spectacle imposant de .a Cour. Birotteau trouva d'au; ces amis réunis dans la salle des audiences solennelles où siégeaient une douzaine de Conseillers.
Après l'appel des causes, l'avoué de Birotteau fit la demande en quelques mots. Sur un geste du Premier Pré: ident, le Procureur-général, invité adonner ses conclusii .... se h va. Le procureur-général, l'homme qui représente la vindicte publique, allait demander lui-même de rendre l'honneur au négociant qui n'avait fait que l'engager : cérémonie unique, car le condamné ne peut être que gracié. Les gens de cœur peuvent imaginer les émotions de Birotteau quand il entendit monsieur de Grand'villc prononçant un discours dont voici l'abrégé :
« Messieurs, dit le célèbre magistrat, le IC janvier 1820, Birotteau fut déclaré en étal de faillite, par un jugement du Tribunal de Commerce de la Seine Le dépôt du bilan u\ tail occasionne ni par l'imper.. mmerçant, ni par de
fausses spéculations, ni par aucune raison qui put entacher son honneur. Nous éprouvons le besoin de le dire hautement: ce malheur fut causé par un de ces désastres qui se sou! renouvelés a la (fraude di uleurde la Justice et de la Ville de Paris. 11 était réservé à noire siècle, où fermentera long-temp encore le mauvais U-vain des mœurs ci des idées révolutionnaires, de voir le Notariat de Paris sYcarlanl des glorieuses traditions des siècl es précédens, et produisant en quelques années autant de faillites qu'il s'en est rencontré dans deux siècles sous l'ancienne monarchie. La soif de l'or rapidement acquis a gagné les officiers ministériels, ces tuteurs de la fortune publique, ces magistrats intermédiaires! »
11 \ eut une tirade sur ce texte où le procureur-général dévoué aux Bourbons trouva moyen d'incriminer les libéraux, les bonapartistes et autres ennemis du trône. L'événcmi ni a prouvé que ce magistral avait raison dans ses appréhensions.
a La fuite d'un notaire de Paris, qui emportait les fonds déposés cliezlui par Birotteau, décida la ruine de l'impétrant, reprit-il. La Cour a rendu, dans cette affaire, unarrél qui prouve à quel point la confiance des cliens de Roguin fut indignement trompée. Dn Concordai intervint. Nous ferons
uns e en
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observer, pour l'honneur de l'impétrant, que les opérali ont été remarquables par une pureté qui ne se rencontra *u aucune des faillites si es le commerce
de Paris est journellement ahiigé iers de Birot-
teau trouvèrent les moindres choses que l'infortuné i dàt. Ils ont trouvé, Messieurs, ses vétemens, ses bijoux, enlin les closes d'un usage purement personnel, non-seulement à lui, mais a sa femme qui abandonna tous ses droits pour ii l'actif. Birotteau, dans cette circonstance, a été digne de la considération qui lui avaient value ses fonctions municipales; car il était alors Adjoint au maire du Deuxième Arrondissement et venait de recevoir la décoration de laLégii n-d'Honneur accordée autant au dévouement du royaliste qui luttait en vendémiaire sur les marches de Saint-Rûch, alors teintes de son sang, qu'au magistrat consulaire estimé pour ses lumières, aimé pour son espiit conciliateur, ci au modeste officier municipal qui venail de refuser les honneurs de la Mairie en indiquant un plus digne, l'honorable baron de La Billardièrë, un des nobles Vendéens qu'il avait appris .i e limer dans les mauvais jours. »
— Cette phrase est meilleure que la mienne, dit César à l'oreille de son oncle.
« Aussi, les créanciers, trouvant soixante pour cent de leurs créances par l'abandon que ce loyal négociant faisait, lui, sa femme et sa fille, de tout ce qu'ils possédaient, ont-ils consigné les expressions de leur estime dans le Concordat qui intervint entre eux et leur débiteur, et par lequel ils lui faisaient remise du resU de leurs créances. Ces témoignages se recommandent a l'attention de la Cour par la manière dont ils sont conçus. »
Ici le procureur général iut les considérans duconcordat. « En présence de ces bienveillantes dispositions , Messieurs, beaucoup de négocians auraient pu se croire libérés, et ils auraient marché tiers sur la place publique. Loin de là, Biratteau, sans se laisser abattre, forma dans sa conscience le projet d'arriver au jour glorieux qui se lève ici pour lui. Rien né l'a rebuté. Une place est accordée par notre bien-aimé souverain pour donner du pain au blessé de Sainl-Roch, le failli en réserve les appointemens à ses créanciers sans y rien prendre pour ses besoins, car le dévouement de la famille ne lui a pas manqué... »
Birotteau pressa la main de son oncle en pleurant. « Sa femme et sa fille versaient au trésor commun les fruits de 1 ur travail, elles avaient épousé la noble pensée de Birotteau. Chacune d'elles est descendue de la position qu'elle occupait pour en prendre une inférieure. Ces sacrifices, messieurs, doivent éire hautement honorés, ils sont les plus difficiles de tous ;1 faire. Voici quelle était la tache que Birotteau s'était imposée. »
Ici le procureur général lut le résumé du bilan, en désignant les sommes qui restaient dues et les noms des créanciers.
« Chacuiu de ces sommes, intérêts compris, a été payée, messieurs, non par des quittances sous signatures privées qui appellènl la sévérité de l'enquête, raais par des quittances authentiques par lesquelles la religion de la Cour ne saurait être suri lise, cl qui n'ont pasempêcbé les magistrats de faire leur devoir en procédant à l'enquête exigé" par la loi. Vous rendrez .à Birotteau, non pas l'honneur, mais les droits dont il se trouvait privé, et vous ferez justice. De semblables spectacles sont si rares à votre Audience que nous ne pouvons nous empêcher de témoigne» à l'impétrant combien imus applaudissons à une telle conduite, que déjà d'augustes protections avaient encouragée.» Puis il lut ses conclusions Formelle! Lyl sde palais.
La Cour délibéra sans sortir, cl le Président se I ■ prononcer l'arrêt. — La Cour, dit-il en terminant, me chargé d'ex primera Birotteau la satisfaction qu'elle éprouve à rendre un pareil Arrêt. Grelin r, appelez la cause suivante.
Pi rotteau, déjà vêtu i\i-i caftan d'honneur que lui passaient les phrases de l'illustre procureur-général, fut foudroyé de plaisir en entendant la phrase solennelle dite par le Premier Présidenl delà première Cour royale de France, et qui ace* tressaillemens dans le cœur de l'impassible justice humaine, il ne put quittersa place à la barre, il y parut cloué, .ut d'un air hébété les magistrats comme des anges qui venaient lui rouvrir les pertes de la vie sociale; son oncle le prit parle bras et l'attira dans 'a salle. César, qui n'avait
CESAR BIROTTEAU
pas obéi à Louis XVIII, mit alors machinalement le ruban de la Légion à sa boutonnière, fut aussitôt entouré de ses amis-et porté en triomphe jusque dans la voiture.
— Où me conduisez-vous, mes amis ? dit-il à Joseph Lcbas, a Pilleraalt et à Ragon.
— Chez vous.
— Non, il est trois heures ; je veux entrer a la Bourse et user de mon droit.
— A la Bourse, dit Pilleraull au cocher en faisant un signe expressif à Lebas . car il observait chez le réhabilité des symptômes inquiétant il craignait de le voir devenir fou.
L'ancien parfumeur entra dans la Bourse, donnant le bras à son oncle et à Lebas, ces deux négoeians vénérés. Sa réhabilitation était connue. La première personne. qui vit les trois négoeians, suivis par le vieux Ragon, fut duTillct.
— Ah! mon cher patron, je suis enchanté de savoir que vous vous en soyez tiré. J'ai peut-être contribué, par la facilité avec laquelle je me suis laissé tirer une plume de l'aile par le petit Popinot, a cet heureux dénoùment de vos peines. Je suis content de votre bonheur comme s'il était le mien.
— Vous ne pouvez pas l'être autrement, dit Pillerault. Ça ne vous arrivera jamais.
— Comment l'entendez-vous, monsieur? dit du Tillct.
— Parbleu! du bon côté, dit Lebas en souriant de la malice vengeresse de Pillerault, qui, sans rien savoir, regardait cet homme comme un scélérat.
Matifat reconnut César. Aussitôt les négoeians les mieux famés entourèrent l'ancien parfumeur et lui tirent une ovation boursière ; il reçut les complimens les plus flatteurs, des poignées de main qui réveillaient bien des jalousies, excitaient quelques remords, car sur cent personnes qui se promenaient la, plus de cinquante avaient liquidé. Gigonnet et Gobseck, qui causaient dans un coin, regardèrent le venu» ux parfumeur comme les physiciens ont dû regarder le premier gymnote électrique qui leur fui amené. Ce poisson, armé de la puissance d'une bouteille de Leyde, est la plus grande curiosité du règne animal. Après avoir aspiré l'encens de son triomphe, César remonta dans son fiacre et se mit en roule pour revenir dans sa maison où 55 devait signer le contrat de mariage de sa chère Césarine et du dévoué Popinot. II avait un rire nerveux qui frappa sis trois vieux amis.
Un détint de la jeunessse est de croire tout le monde fort comme elle est forte, défaut qui lient d'ailleurs à ses qualités : au lieu devoir les hommes et les choses a travers des besicles, elle les colore des reflets de sa flamme, et jetlc son trop de vie jusque sur les vieilles gens. Comme César et Constance. Popinot conservait dans sa mémoire une fastueuse image du bal donné par Birolteau. Durant ces trois années d'épreuves, Constance et César avaient, sans se le dire, souvent entendu l'orchestre de Collinet, revu l'assemblée Heurte, et goûté cette joie si cruellement punie . comme Adam et Eve durent penser parfois à ce fruit défendu qui donna la mort et la vie à toute leur postérité, car il parait que la reproduction desanges est un des mystères du ciel. Mais Popinot pouvaitsongerà cette fête, sans remords, avec délices : Ces triné dans toute sa gloire s'était promise à lui pauvre. Pendant cette soirée, il avait eu l'assurance d'être aimé pour luimême! Aussi, quand il avait acheté l'appartement restauré par Grindot à Céle-stin en stipulant que tout y lesterait intact, quand il avait religieuseine.it conservé les moindres choses appartenant à César et a Constance, rèvait-il de donner son bal, un bal de noces. Il avait préparé eeite fête avec amour, en imitant son patron seulement dans les dépenses nécessaires et non dans les folies : les folies étaient faites. Ainsi
le dîner dut être servi par Chevet, les convives étaient a peu ,,.vs les même-. L'abbé Loraùx remplaçait le grand chancelier delà Légion-d'Honneur, le Président du Tribunal de Commerce Le'.. as n'y manquait point. Popinot invita monsieur Camusot pour le remercier des égards qu'il avait prodigues à Birotteau. Monsieur de Vandenesse et monsieur de Fontaine vinrent à la place de Roguin et de sa femme Césanne et Popinot avaii ni distribué leurs invitations pour le "»iavec discernement. Tous deux redoutaient également la publicité d'une noce, «savaient évilé les froissemens quy rej,seniei.i ... surs tendres et pars en imaginant de donner le bal poui le jour du contrat. Constance avait retrouve cette robe cerjse claKS laquelle, pendant un seul jour, elle avait brille (1 un eciai si fugitif! Césarine s'était plu àfaireà Popinot la surprise de se montrer dans cette toilette de bal dont il lui avait parie maintes et maintes fois. Ainsi, l'appartement allait olini a Birotteau le spectacle enchanteur qu'il avait savoure pendant une seule soirée. Ni Constance, ni Césarine, m Anselme navaient aperçu de danger pour César dans cette énorme surprise, et ils l'attendaient a quatre heures avec une joie qui leur faisait faire des enfantillages. „„„««;
Après les émotions inexprimables que venait de l»»cau«* sa rentrée à la Bourse, ce héros de probité « ommercia le a au avoir le saisissement qui l'attendait rue Saint-Honoré Lors qu'en rentrant dans son ancienne maison , il vit auras ,u l'escalier, resté neuf, sa femme en robe de velours cerise Cesarine, le comte de Fontaine, le vicomte de Vandene3se,e baron de La Billardière, l'illustre Vauquc.hn il se ïépanaii sur ses veux un léger voile, et son oncle Pillerault qui lui donnait le bras sentit un frissonnement ««"*"'•. ,. -C'est trop, dit le philosophe à l'amoureux Anselme, 11 ne pourra jamais porter tout le vin que tu «**«*"■■ ... Lajoie était si vive dans tous les cœurs, que c..a .un ^ Un bua l'émotion de César et ses trébuchemens^ que lque m e bien naturelle, mais souvent mortelle. En W«^™£J lui. en revoyant son salon, ses convives parmi lesq ml > e.a en des femmes" habillées pour le bal, tout à coup !?«£™ïi héroïque du finale de la grande symphonie «e Beethoven éclata dans sa tête et dans son cœur. Cette mus.qu * idéale rayonna, pétilla sur tous les modes, lit sonner ses c a irons dus les méninges de cette cervelle fatiguée, pour laquelle devait être le grand finale. «rendre le
Accablé par celte harmonie intérieure, il i»1^™?™ bras de sa femme et lui dit a l'oreille d'une voix élounee par un flot de sang contenu : -Je ne suis pas bien ., . a Constance effrayée conduisit son mari dans »«J«gJ ? il ne parvint pas sans peine; où il se précipita dans un tauteu.i, disant:— Monsieur Haudry, monsieur Loi aux.
L'abbé Locaux vint, suivi des convives e des J™™ habit de bal, qui tous s'arrêterait et formèrent un groupe ,lt. En présence de ce monde Heur., Césa r «rra ^ main de son confess ur et pencha la lete sur est sa
femme agenouillée. Un vaisseau s'était déjà rompu ère poitrine, et, par surcroit, l'anévrismc etrangiau sa
respiration. . . „v ,i<„n» voix
ivoii:ila,1ortdujuae,ditl'abbeLor«diUnes[iue
grave en montrant César par un de ces Se»!? e.
Rembrandt a su deviner pour son lableau du Cluisi u lant Lazare à la vie. . , . nrêtre
Jésus ordonne à !a Terre de rendre sa cote, «"",* à dé. indiquait au ciel un martyr de la probité commerciale corer de la palme éternelle.
Paris, novembre 1837.
FIN DE CÉSAR BIUOTTEAl".
Cijavics Îjc ftmiarfr.
UN ACTE DE VERTU
Madame,
Hier, lorsque je votus ai parlé tle mes vertus, vous avez souli, et je suis resté court dés l'exorde de mon panégyrique ; car je le crains trop, ce méchant sourire, pour affronter son ironie silencieuse, sans pitié comme sans appel. Plus brave aujourd'hui, puisque je suis loin de vous, je veux vous convaincre en dépit de vous-même. Toutefois , madame, que ce débat ne vous effraie point ; je ne prétends pas infliger à vetre moqueuse incrédulité le récit de toutes les belles actions qui décorent ma vie; modestie à part, la pénitence serait trop dure. Une seule petite histoire, dans laquelle j'ai joué un rôle digne, selon moi, des plus beaux ;iges de l'antiquité, suffira, je l'espère, pour me réhabiliter dans votre estime et préserver désormais mon amour-propre de l'humiliation qu'hier vous lui avez fait subir. Sans autre préambule, voici mon histoire.
Il y a un an, après avoir visité une partie des Pyrénées, je revenais de Saint-Gaudens à Toulouse, par une belle nuit du mois de septembre. Au point du jour, à mi-chemin environ, je quittai la diligence pour en prendre une antre qui devait me conduire à C...., où m'appelait le désir d'embrasser un de mes amis que je n'avais pas vu depuis plusieurs années, et dont je dois, avanttout, vous tracer le portrait, car il est un des principaux a( leurs démon drame, et la connaissance de son caractère est nécessaireà l'intelligence des éVénemens que je veux vous raconter.
C'est a l'école de droit de Paris que j'avais connu Dambergeac ; nous habitions le même hôtel, sur la place du Panthéon. Sans doute* madame, vous avez quelquefois rencontré des enfans voués à la Vierge, et, pour cette cause, vêtus de blanc de la tète aux pieds ; en naissant, mon condisciple avait été l'objet d'une consécration différente. Son père, industriel, acquéreur de biens nationaux, patriote par conséquent, avait voulu lui imprimer un stigmate républicain aussi indélébile qu'expressif. Au grand déplaisir du curé de la paroisse el de la marraine, lionne vieille fille aimant Dieu beaucoup el craignant le démon encore plus, Dambergeac avait été baptisé sous le nom païen d'Harmodius. C'était là une espèce decoi aide tricolore morale qui devait rayonner au front de l'enfant à travers toutes les vicissitudes des révolutions à venir. Telle fut l'influence sous laquelle se développa mon ami. Dès l'enfance, il puisa dans l'exemple deson père el dans la chaude-atmosphère de Marseille, sa ville natale, une indépendance de caractère et une exaltation de principes qui avaient atteint leur apogée a l'époque où je me liai avec lui. C'était alors un beau jeune homme de dix-neuf ans, grand et
svelte,àla poitrine large, à l'œil noir profondément enchâssé. 11 connaissait ses avantages, el en lirait parti d'une manière queSlauh eût peut-être critiquée ; mais on sait qu'il est une fashion adoptée par les éludians , qui leur donne une physionomie à part. Un habit noir et juste, boutonné jusqu'au menton, faisait ressortir le buste athlétique d'Harmodius ; un chapeau à forme basse, mais très large des ailes, projetait de fortes ombres sur son visage bruni par le soleil du midi ; ses cheveux, qui eussent fait la gloire d'un Nazaréen, descendaient sur ses épaules en boucles noires et brillantes, d'après le système de coiffure a la Benjamin Constant. Içj la politique se trouvait d'accord avec la coquetterie ; mais Harmodius prouva que, dans les circonstances décisives, la patrie passait avant tout dans son cœur : le jour même où un député du centre dénonça la perruque de Sylla, il fit à l'opposition le sacrifice de ses cheveux floltans, et parvint, à force de coups de brosse, à faire prendre à ce qui lui en restait le type dictatorial proscrit, qui , dans ses idées, était devenu l'indice du plus pur libéralisme. Un de ces énormes rotins, nommés germanieus, qui donnent un faux air d'Hercule à ceux qui s'en servent, complétait habituellement son costume; c'était là son digeste. Ainsi le cardinal de Retz portait dans sa poche un stylet en guise de bréviaire.
Quoique d'opinions différentes, une certaine sympathie de caractère et de conduite nous rendit promptement amis. L'école de Droit, c'est encore le collège ; une camaraderie franche et loyale unit facilement les jeunes gens destinés à suivre les mêmes études. Ne voyant tous deux dans ce complément de notre éducation que trois années à passer a Paris, nous étions fort décidés à effeuiller gaîment cette belle fleur de notre jeunesse, et a ne nous laisser asphyxier que le moins possible par le gaz narcotico-méphy tique qu'exhalent le Code de procédure et les pandectes. Je ne crois pas que pendant ces trois années il soit arrivé une seule fois à Dambergeac d'assister, du commencement à la fin, à l'un de nos cours. Suivant l'exemple immémorial de l'immense majorité des éludians, il venait exactement répondre a l'appel des professeurs, pour conserver ses inscriptions; et sa conscience se trouvait en paix. Quanl aux examens, il se fiait à sa facilité de travail, qui était remarquable: une semaine d'études et de veilles suffisait pour le mettre en état de soutenir la présence formidable des interrogateurs en robe rouge. D'ailleurs, il n'avait aucune prétention aux boules blanches ; comme je ne sais quel dévot un peu trop attaché aux pompes de Satan, il faisait ce qui éiait strictement nécessaire pour entreras ciel de la licence; rien de plus.
C'était avec une égale horreur qu'il fuyait ces horribles cabinets de lecture, capharnaums scientifiques où palissaient
DE BERNARD
quotidiennement roux de nos confrères que nous appelions les estimables! En revanche, de la place du Panthéon au pont Neuf, et du carrefour de Bussy au Luxembourg, il n'était pas un magasin de modes ou de lingerie dont il ne fut l'oracle. Bachelier beaucoup plus expert en gaie science qu'en droit civil, il y prenail se:, grades avec une grande ferveur, soutenant du matin au soir, de tout le feu de sa faconde méridionale, d'interminables thèses qui eussent failles délices d'une cour d'amour. Ses succès en ce genre n'étaient pas toujours bornés par la rive gauche de la Seine : a différentes reprises il nous vint un bruit vague de fabuleuses aventures accomplies par lui dans les parages lointains de la rue de la Paix et du boulevard Poissonnière. Ces récits merveilleux étaient pour nous, moins favorisés du destin, les exploits de Bacchus dans les Indes; ils excitaient notre admiration et non notrejalousie, car la supériorité d'Harmodius était trop bien établie pour qu'il prît fantaisie a personne d'entrer en rivalité avec lui. Nul ne caracolait en casse-cou avec plus d'assurance dans l'avenue des Champs-Elysées, ou ne faisait un pareil massacre de poupées chez Lepage ; nul n'enlevait avec plus de grâce une partie de billard, ou n'entonnait d'une voix de basse plus foudroyante un couplet de Béranger. Il était le roi du Prado en hiver, et, en été, de la Chaumière du Mont-Parnasse ; aucun habitué n'y déployait un laisser-aller aussi séduisant que le sien dans cette espèce de danse qui offense la pudeur des gendarmes, et que les salons de bonne compagnie n'ont pas encore jugé convenable d'adopter. Harinodius, enfin, était la fleur des mauvais sujets de l'école-, un type digne de Gœttingue ou d'Iéna, mais embelli des grâces françaises.
Une seule chose balançait dans son esprit l'amour de la dissipation et de la galanterie : la politique, cette froide chape de plomb que toute intelligence est condamnée â porter, était chez lui une passion aussi turbulente qu'enthousiaste, ta patrie était, son idole, son ciel, son cauchemar; il en rabâchait le jour, la nuit il en rêvait: mais persuadé, ainsi que Joad, que la foi qui n'agit point ne saurait être une foi sincère, il ne se contentait pas d'un culte solitaire et caché. Je vous ai parlé de sa coiffure â la Sylla, je passe sous silence sa pipe d'écume de mer, fermée par le buste du général Foy, ses foulards lithographies à la Charte, ses bretelles plus séditieuses encore, sur lesquelles le vieux drapeau étalait ses couleurs proscrites. Cette conspiration quotidienne de costume ne suffisait pas au patriotisme d'Harmodius; il n'était, à la vérité, ni de la conférence Mole, ni de la conférence d'Aguesseau, mais en revanche il faisait partie d'une demi-douzaine d'associations et de veilles libérales. S'agissait-il de haranguer un pair ou un député qui avait bien mérité de la patrie, au dire du Constitutionnel (en ce temps-là les jeunes gens lisaient le Constitutionnel), Harmodius était l'orateur né de la députation ; fallait-il porter triomphalement au cimetière du Père-Lachaise un citoyen canonisé grand tomme par le même Constitutionnel, l'épaule d'Harmodius était la première au brancard.
Tels étaient, madame, ses goûts et ses passions; ses antipathies n'étaient pas moins vives. Il détestait surtout trois choses, ou plutôt trois espèces de personnes : les jésuites, les gendarmes et les claqueurs.
A cette époque, des missionnaires essayaient de réchauffer le zèje des fidèles dans les différentes paroisses de Paris: — Infâmes jésuites! s'écriait Harmodius, qui, eu sa qualité d'apMre de la tolérance, ne tolérait rien ; à la tèle d une bande de philosophes de sa force, il suivait fort assidûment les exercices des révérends pères; mais, au lieu d'un cœur contrit et pénitent, c'était l'abomination de la désolation qu'ils apportaient dans lé sanctuaire : une uiousqueteric de pois fulminans éclatant sous les pieds des assistans pieux; des Ilotes d'assa-fœLida, inèlanl leurs senteurs impures au parfum de l'encens ; des refrains cyniques entonnés en répons aux cantiques du chœur, signàlaie ni leur présence bostile et rappelaient les grotesques saturnales de la fête de \\4ne.
Le second diable bleu d'Harmodius était le géniarme; le gendarme chanté par Odry et proscrit par la révolution de juillet, immortalisé par la poésie et le malheur !
Quant aux claqueurs, ils se taisaient devant lui, comme 6e taisait la terre devant Alexandre ; son cri de guerre : la carte au chapeau! était si bien connu au parterre de l'Odéon. que les, entrepreneurs de succès dr. matiques demandaient double paie pour faire ce théâtre, el le salaire n'était pas exagéré, car il était le plus SOUVI OUS les banquettes.
Tel fut Harmodius pendant tout le temps que nous demeurâmes ensemble. A travers les bouffées de ce volcan toujours grondant, bouillonnant, écu niant, j'avais distingué des jets d'une flamme pure et brillante; je lui croyais de l'avenir, car ses défauts, selon moi, venaient d'un luxe de Force que devait tempérer l'âge et utiliser l'expérience. La lin de notre cours de droit nous sépara. Je restai â Paris; il retourna à Marseille, où son père venait de mourir, et où des intérêts de famille réclamaient sa présence. Nous nous quittâmes donc, tendrement mais sans tristesse, avec cette confiance du jeune âge qui dans le présent aspire toujours l'avenir.
— Nous nous reverrons bientôt, nie dit Dambergeac; je le sens, mon destin est fixe ici; Paris est la seule atmosphère où l'on puisse vivre. Si Sparte est impossible, vive BabyloHe!
Ce fut là son adieu.
Nous avions pris l'engagement de nous écrire ; nous n'en fîmes rien, comme il est d'usage entre amis. Nous étions trop jeunes tous deux pour avoir beaucoup de temps a donner aux correspondances masculines. Plusieurs années se passèrent; la révolution de juillet arriva, et j'appris par le Moniteur la nomination de mon condisciple à une sous-préfecture dans les Pyrénées; le crédit d'un oncle, député doctrinaire, lui avait valu celte place.
Deux ans après, Harmodius m'écrivit enfin lui-même pour m'apprendre son mariage avec une demoiselle de son arrondissement; telle fut la désignation dont il se servit. A la première de ces nouvelles, j'avais plaint les administrés ; à la seconde, je plaignis la mariée, car, malgré ses bonnes qualités,mon ami ne me paraissait pas plus fait pour être un époux fidèle que pour remplir les devoirs d'un laborieux magistral. La longueur de notre séparation et notre paresse opistolaire n'avaient pas diminué mon attachement pour Dambergeac ; ce fut donc avec empressement que je saisis l'occasion de le revoir. A chaque pas qui me rapprochait de C... chef-lieu de sa sous-préfecture, je sentais renaître dans mon esprit les souvenirs de notre vie commune: d'avance je savourais le plaisir de reconstruire pour un moment, avec l'ami de ma jeunesse, ce passé d'hier déjà si loin de nous. Mille e\énemens futiles, depuis long-temps absens de ma mémoire, y rentraient à la fois, et je saluais avec une involontaire reélancol ie le retour de ces hirondelles de mon printemps. Depuis la fin de nos éludes, j'avais vécu comme vivent les jeunes gens, les yeux fixés vers l'avenir, et peu curieux de regarder en arrière, car la tentation d'Orphée ne tourmente guère que les vieillards; mais en ce moment je me sentais vieillard moimême, en songeant aux folles journées de ma vie d'étudiant. — Oui, c'était là le bon temps, nie disais-jc ; et celte pensée banale éveillait dans mon cœur je ne sais quelle tristesse rêveuse, dent les divagations auraient pu se résumer par ce vers de Béranger, le poète favori d'Harmodius :
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !
Dans la voiture où j'étais monte en quittant la diligence de Toulouse, je trouvai pour unique voyageur un personnage qui, malgré notre mutuel silence, ne tarda pas à attirer mon attention, et finit par me distraire de ma rêverie. C'était un jeune homme de vingt-cinq â trente ans, plutôt petit que grand, doué d'un embonpoint naissant qui se mariait beureumillon de ses joues, dont les contours liss - et charnus n'étalent altères par aucun vestige de barbe. De gros yeux troubles donnaient â sa figure une expression extatique et pâmée. Rebroussés à outrance sur un front naturellement étroit, mais agrandi par le rasoir qui avait laissé, aux tempes surtout, des tracés récentes dé son passage, ses iheveux
CN ACTE DE VERTU
d'un blond jaune, lui retombaient sur les épaules en affectant le ruissellement désordonné d'une crinière de lion. A voir de profil ce visage rubicond accompagné de cette flamboyante chevelure, on eût dit une comète et sa queue.
La pantomime de mon nouveau compagnon ne me parut pas moins remarquable que sa physionomie. Tantôt, saisi en apparence d'un élouffement subit, il se penchait à la portière en aspirant l'air du dehors aussi bruyamment que renifle un marsouin ; tantôt s'enfonçant dans l'angle delà voiture, il laissait tomber sa tête sur sa poitrine, et demeurait long-temps ainsi, plongé dans la torpeur d'un boa qui digère. Tour à tour H se passait pesamment la main sur le front, geste familier aux hommes de pensée, tourmentait ses cheveux d'un air songeur, levait les yeux au filet de l'impériale comme si, à travers les boites à chapeaux et les parapluies qui s'y balançaient, il eût poursuivi quelque inspiration récalcitrante, et de temps en temps remuait les lèvres en prononçant mentalement je ne sais quelles conjurations cabalistiques. Sans la mondanité de son costume, je l'aurais pris pour un piètre récitant son bréviaire et entraîné à son insu aux démonstrations d'une extase fervente. Tel qu'il în'apparaissait avec sa redingote de velours bleu relevée de boutons guillochés, sa chemise rose à petites fleurs, son chapeau de paille et sa cravate négligemment nouée, je crus voir en lui un acteur répétant un rôle. Dans ma perspicacité, je venais de décider que mon voisin devait être quelque baryton, ce qu'on nomme en province un Martin, emploi qui. selon moi, convenait parfaitement à son physique un peu empâté, quand d'un bond inattendu, il imprima une violente secousse à la banquette, enfonça triomphalement les dix doigts dans sa blonde crinière, ècarquilla les yeux en se souriant à lui-même, et tirant de sa poche un petit portefeuille, se mit à écrire malgré la trépidation de la voiture.
— Un poète! me dis-je alors, honteux de n'avoir pus deviné plus tôt Rimaillant quelque peu moi-même, je connais intimement plusieurs aigles de poésie, maïs depuis longtemps je n'eu avais surpris aucun en flagrant délit. Parle prosaïsme qui court, il fallait venir à deux cents lieues de Paris, au miiieu des rochers des Pyrénées, pour rencontrer cet oiseau rare, un homme consciencieusement occupé à coin poser des vers. Je me rappelai alors que nous étions dans le ressort de Toulouse, la docte ville, la cité palladienne, et je restai convaincu que je venais d'assister à l'enfantement de quelque hymne à la Vierge ou de quelque sonnet à Clémence Isaure, destiné au concours des jeux floraux.
Curieux de vérifier cette conjecture, j'engageai la conversation avec mon voisin, qui répondit à mes avances, d'un air gracieux inspiré peut-être par la satisfaction vaniteuse, ordinaire compagne d'une paternité récente. A part une recherche d'expression souvent laborieuse et une prétention continuelle à l'effet, mon poétique interlocuteur parlait comme un simple moi tel, et sa conversation ne manquait ni de variété ni d'intérêt. Nous effleurâmes beaucoup de sujets sans nous fixer à aucun, ainsi que font les jeunes gens; nous parlâmes tour à tour littérature, femmes, voyages. Mon compagnon, qui venait de voir la merù Cette, se donna pour un touriste effréné.
— Et artiste, lui dis-je d'un ton flatteur, car je voulais arriver à mon but ; on ne peut pas vous ranger dans la clai se de ces touristes porte-manteaux qui font par inintelligence ce que faisait Allitri par originalité, et courent le monde sans lien voir, rien apprendre, ni rien retenir. Vous savez mieux le prix du temps et le profit que l'esprit peut tirer d'un voyage. C'est là voue journal ?
Mes yeux lui désignaient le portefeuille posé sur ses genoux; il sourit négligemment et avec un accent de moquerie où perçait une complaisance s< i rète :
— Ce n'est pas un mémento, ce sont de petits vers, me ditil du ton de Vaâlns.
— A Iris ou à Elvrre? demandai-je.
— A Marthe.
— Marthe! le nom est joli, mais ingrat pour la rime.
— Carte, Parthc, Sparte, dii vivement le poète.
— Charte, écarte, Sarthe, ripostai-je avec la prestesse
d'un homme qui n'est pas novice à la chasse aux rimes, et quia demandé plus d'une inspiration au dictionnaire de Richelet.
— Anche tu set poeta! s'écria mon interlocuteur en parodiant le Corrège. Sur mes instances, et voyant que je n'étais pas trop indigne de m'asseoir au banquet de sa poésie, il me lut son sonnet à Marthe; car il retournait sonnet. C'étaient des vers tendres et inoffensifs, tels que je sais les faire moimême, des vers comme il es: permis à tout honnête jeune homme d'en composer de semblables le matin en se faisant la barbe, ou le soir en fumant un cigare sur le boulevard des Italiens. Ces vers commençaient par celui-ci, qui, je dois l'avouer, n'était pas le meilleur :
Votre amitié, madame, ah ! c'est trop ou trop peu.
J'ai oublié le reste, qu'alors je me rappelai littéralement pendant quelques jours. C'est à dessein que .je mentionne ce fait; plus tard, madame, vous saurez pourquoi.
— La céleste Marthe permet donc l'amitié, mais l'amitié seulement? dis-je au poêle.
— Oui, on me fait faire antichambre, reprit-il en souriant avec fatuité.
— Et certes vous mérilez tous les honneurs et toutes les félicites du salon. Charmer les ennuis de l'absence en composant des vers pour l'objet aimé, c'est digne d'un Amadis.
— Heureusement l'absence va finir; ce soir, je l'espère, celte bluette sera arrivée à son adresse.
— Votre révère amie habite donc C...?
— C'est loi qui l'as nommé, répondit l'amant, qui affectionnait les citations poétiques.
Ce nom de C... changea le cours de mes idées et me ramena au souvenir de Dambergeac. Voyant que, selon toute apparence, je me trouvais en conversation confidentielle avec un de ses administrés, la pensée me vint de profiter de l'occasion, et de m'enquérir de quelle considération jouissait ' mon ami dans son arrondissement. Après plusieurs questions sur la ville de C..., sur sa topographie, sur les ressources que pouvait offrir ù un étranger la société de ses habitans,
— Quel homme est votre sous-préfet? demandai-je d'un air indifférent.
Le poète tourna la tê!e de mon côté par un mouvement brusque; ses sourcils subitement froncés donnèrent à ses gros yeux bleus une expression presque tragique, et il me sembla que sa jaune chevelure se hérissait sur sou front.
— C'est un sous-préfet, répondit-il enfin en laissant tomber chaque parole avec l'écrasant dédain d'une sentence sans appel.
Cette réponse ne m'apprenait rien, car il est des souspréfcls de toutes les espèces ; j'en connais même de spirituels et d'indépendans ; mais si les paroles étaient ambiguës, l'ironie de l'accent était suffisamment explicite.
— Peste, dis-je en moi-même, il parait que Dambergeac s'esifait des ennemis, et que je me suis adressé à l'un d'eux... Insistant alors par une question insidieuse:
. — On dit qu'il a une femme charmante ? Celte fois la physionomie du poète passa du grave au doux, et s'éclaira d'un indéfinissable sourire.
— Madame Dambergeac est une femme ! dit-il avec emphase.
— Le sous-préfet est un sous-préfet , sa femme est une femme, vous avez une redingote bleue et nous sommes dans une diligence ; quatre vérités incontestables, m'écriai-je du ton d'humeur que cause une i uriosilé désappointée.
Mon voisin secoua la tète d'un air mélancolique, et reprit avec un accent de compassion mêlée d'amertume.
— Une femme jeune et belle, unissant les grâces de l'esprit aux qualités du cœur, enchaînée à un homme vulgaire, grossier, despote, incapable de l'apprécier ; c'est là unehistoire bien simple, et qui peut être racontée en deux mots : Madame Dambergeac n'est pas comprise de son mari. Voilà tout.
Je restai muet. A ma connaissance, Harmodius avait compris trop de femmes pour que l'inintelligence conjugale qui lui était attribuée ne bouleversât pas toutes mes idées. De
DE BERNARD
deux choses l'une : leLovèlace de l'école dedroit, aujourd'hui dégénéré, avait subi une complète métamorphose, ou madame Dambergeac, cette ange incomprise, selon mon voisin, devait iHre en réalité im hiéroglyphe indéchiffrable. Dans l'un ou l'autre cas, ma visite acquérait un intérêt que je n'avais pas prévu ; aussi, la vue des clochers de C..., que nous aperçûmes en ce moment, me causa-t-elle l'émotion involontaire qu'inspire le pressentiment d'un drame prochain,
— Ah! Dambergeac ne comprend pas sa femme, me dis-je en descendant de voiture; eh bien! je la comprendrai, moi ; dussé-je consacrer sept ans à celle élude; autant de temps qu'AIfieri en mit à apprendre le .mec.
Noire arrivée avait terminé la conversation. Je pris congé de mon compagnon en lui souhaitant tous les succès imaginables en amour ainsi qu'en poésie, et, après avoir d j la hâte, je me rendis a la sous-préfecture.
— M. le sous-préfet arrive ce matin; nous l'attendons d'une minute à l'autre, me dit le concierge; si monsieur veut repasser dans qu. Iqne temps...
— J'aime mieux attendre ici, répondis-je; et, sur l'assurance donnée par moi que j'étais ami intime de Dambergeac, je fus introduit dans son cabinet de travail. Un bureau circulaire, entouré de fauteuils , occupait le centre de cette pièce ; des bibliothèques a casiers, dont les cartons verts portaient tous quelque étiquette administrative, masquaient les boiseries ; les intervalles étaient remplis par des caries géographiques, parmi lesquelles brillait au premier rang celle de l'arrondissement deC...; en face des fenêtres, sur un socle de bois peint simulant le marbre, apparaissait le buste, en plâtre, du roi des Français. A cette vue et en me rappelant le républicanisme d'Harmodius, je ne pus m'empêoher de sourire; niais avant que j'eusse le temps de poursuivie mes observations, un bruit roulant qui lit. bruire les vitres et parut émouvoir la sous-préfecture tout entière, attira mon attention au dehors.
Dans la cour, dont la grille venait de s'ouvrir, se ruait avec un fracas solennel une calèche escortée de deux gendarmes à cheval, le sabre nu à la main. Un homme de liante taille, coiffé d'un chapeau a plumes et vêtu d'un uniforme bleu à broderies d'argent, descendit de la voiture ; après avoir remercié et congédié son escorte par un salut plein de gravité , il monta le perron. Un moment après, la porte du cabinet s'ouvrit et Damhergeac se jeta dans mes bras.
Après les premiers niomens d'effusion, nous nous examinâmes tous deux avec une égale curiosité, car huit années s'étaient écoulées depuis notre dernière entrevue.
— Tu es pâle et maigre, me dit Harmodiusau bout d'un instant.
— En revanche, répondis-je, je te trouve gras et rose; si je suis la satire du célibat, tu es le panégyrique vivant du mariage.
En effet, il S'était opéré en lui un changement qui devait paraître avantageux à beaucoup de gens ; il avail pris de l'embonpoint et annonçait une propension décidée à devenir ce que le peuple appelle w\ bel homme, c'est-à-dire un gros homme. Son teint, autrefois basané, s'était éclairci et offrait à l'œil ces tons frais et reposés qui caractérisent les portraits d'homme de Largillière. Il n'y avait plus de politique dans ses cheveux, arlistement frisés el roulés en conque marine au-dessus du front, comme ceux îles garçons de café. Ce genre de coiffure, joint à deux minimes favoris coupés en en issant de l'oreille au nez, lui donnait une physionomie bourgi pouparde, trop bien portante, à laquelle la solennité ducostunie préfectoral semblait ajouter je ne s.iis quoi de gourmé et d'important qui me déplut souverainement. Du reste, je cherchai vainement entre les sourcils dflarmodius le froncement dur et impérieux, habituel aux tyrans domestiques, et que je m'attendais à y trouver incrusté, d'après les conlideui es de mon voisin île diligence.
— Je te surprends au milieu de tes grandeurs, dis-je en me rasseyant ; sais-tu que sous ce coi tume el avec, les estafiers qui t'accompagnaient lout-à-l'heure, tu as quelque chose d'imposant et du grandiose P Tu as fail dans ton palais une entrée de pacha à trois queue'.
— Tu me trouves in fiocc' i en l'honneur de monseigneur d'Auch, qui achève sa tournée diocésaine et que je viens d> m onduire jusqu'aux limites de mon arrondissement.
— Comment! tu te fais garder par des gendarmes et tu hantes des évêquesl des archevêques !!! les uns ne sont donc plus des janissaires, ni les autres des jésuites ?
Le sous-préfet sourit.
— Je l'assure, dit-il, que mes gendarmes sont tous de très honnêtes garçons ; et que parmi c s messieurs du clergé d'Auch il se trouve des hommes fort distingués; d'ailleurs, ma femme est nièce d'un des vicaires-généraux.
— Qu'as-tu fait de tes favorisa la Torquato qui étaient l'adorai ion de cette pauvre Armandiue? demandai je en changeant de conversation.
— Ma femme n'aime pas la barbe, et puis ce qui est permis à un étudiant messiérait à un magistrat.
Je me mis a rire.
— Magistrat et Harmodius ! m'écriai-je; je ne puis m'babiluer à l'accouplement de ces deux mots. Dis-moi ? comment te tires-tu de ta correspondance avec tes maires de village, de les audiences, de tes séancesaux conseils de révision, etc.? La main sur la conscience, ne t'est-il jamais arrivé de t'endormii'sur une circulaire administrative ou sur une instruction ministérielle?
— Dans le commencement, répondit mon ami, j'étais obligé pour me tenir éveillé de me piquer les jambes avec une épingle. Maintenant j'y suis fait ; je suis sur que je ne prends pas plus de cinquante pi iscs de tabac par séance de travail.
— A propos de. tabac, nous sommes près de l'Espagne, tu dois avoir de bons cigares, donne-m'en un ; cela neutralisera peut- 'ire l'odeur de paperasses qu'exhale ton sanctuaire.
— Désolé, mij dear;}e ne fume plus. Ma femme ne supporte pas le cigare et...
— Parbleu! interrompisse, impatienté de ce mot : ma femme ! qui revenait à lotit propos, madame Dambergeac ne saurait être plus délicate que Juliette, à qui l'odeur de la pipe attaquait réellement les nerfs et que tu avais si bien apprivoisée qu'elle fumait à la fin comme une véritable Andalouse. •
— Juliette était ma maîtresse, madame DaoWergeac est ma femme, dit Harmodius d'un ton dogmatique.
— M. Pinchon ne parlerait pas mieux, pensai-je ; mais où diantre mon poêle de ce malin a-t-il vu que ce modèle des maris fût un second Raoul Barbe-Bleue?
Pour satisfaire autant qu'il le pouvait ma fantaisie de tabac, Dambergeac nie présenta une bui e en or dont le couvercle offrit à mes veux une image royale , la même qui figurait en buste au milieu du cabinet . mais entourée cette fois d'une pléiade de jolis princes et d'aimables princesses, le tout délicate net t peint en miniature. Mans le cabinet d'un employé du gouvernement , le buste de Louis-Philippe était un meuble obligé, mais son portrait sur une tabatière me parut appartenir à ce dévoûmeut sentiment il et personnel qui a été si souvent reproché aux royalistes de li restauration.
— Tu es donc décidément juste-milieu? demandai-je brusquement.
— Je suis sons-préfet, dit Harmodius.
Il n'y avait rien à répondre, et je me tus. émerveillé non pas du changement qu'avaient subi les habitudes, les manié res . les pi incipes de mon ami , mais de ma propre naïv< té, qui avait cru retrouver dans le fonctionnaire de is>t l'étudiant de is-?c.
En ce moment la porte s'ouvrit et un domestique parut sur le seuil.
— Madame attend monsieur, dit-il. la messe csi sonnée; et ii sortit
Je lis un bond sur mon fauteuil, car ce dernier trait était le coup de grâce,
— La messe ! m'écriai-je; tu vas à la messe; sérieusement, décemment, chrétiennement, sans boules fulminantes ni c A forée dans tes pi
Toutes les impiétés commises par mon ancien «indisciple a Saint-Eustache et à Sainte Geneviève s'étaient réveillées dans mou souvenir à ces mots inouïs : la messe est sonné*,