‹ Le siècleChapitre 43 sur 70 · U5I JOUR NÉFASTE · texte numérisé non relu

U5I JOUR NÉFASTE

Un Joui Léon était sorti le matin, en disant à Geneviève: — Je rentrerai de bonne fceure et je rapporterai ce que le médecin a commandé. — Et. pour la première fois, il l'avait laissée sans argent : Léon n'en avait plus du tout ; mais c'était le jour de leçon d'une de ses éçolièrea dont le douzième cachet avait été donné à la leçon précédente, et, selon l'usage, elle devait le payer ce jour-là.

Comme il donnait la leçon, on annonça monsieur Rodolphe <fe Redeuil. Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Léon d'un air de protecteur si impertinent, que Léon eut beaucoup de peine a trouver un salut qui le fût un peu davantage. Léon était dans la maison sur le pied d'homme payé; Rodolphe, eût-il été l'ami de Léon, n'aurait pas eu le courage de l'avouer en semblable circonstance; mais tous deux, chaque fois qu'ils se rencontraient, ne négligeaient rien pour s'adresser des paroles a demi désagréables ; Rodolphe, moins spirituel que Léon, malgré la supériorité de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colère contre lui s'envenimait à chaque rencontre.

— Monsieur de Redeuil, dit madame de Dréan, me permetfrez-vous de continuer ma leçon?

Léon se sentit rouge : c'itait demander à Rodolphe s'il fallait le renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler ; mais, avant sa réponse, Leun avait repris sa place au piano et avait donné le ton à madame de Dréan. Elle chanta un morceau, après lequel Léon lui dit : — Ce n'est pas bien. Rodolphe se leva et dit : — C'est ravissant.

Lé; n, à son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir à madame de Dréan en quoi elle avait manqué; seulement, comme la manière dont Rodolphe avait fait son compliment était plus que désobligeante pour lui, il ajouta : — Il y a des gens qui trouveraient cela bien, mais vous êtes assez heureusement douée pour ne pas vous arrêter à un à peu près vulgaire et de mauvais goiït. •

Madame de Dréan demanda a Rodolphe s'il était musicien ? Il répondit : — Non, j'ai depuis un an un pauvre diable de maître de piano qui fait tous les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leçon que je ne prends presque jamais; seulement j'ai imaginé, depuis quelque temps, de lui faire jouer quelques drôleries sur le piano, je lui donne son «chet, et il s'en va.

— Pauvre diable, en effet, murmura Léon, d'être obligé de supporter cela. "

— Nous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe ; monsieur Lauter a un joli talent sur le violon, ce'a vous amuserait. '

— Je connais, dit madame de Dréan, le talent de monsieur Lauter, il a eu la bonté de se faire entendre à ma dernière soirée où il a bien voulu venir.

Léon remercia madame de Dréan dans son cœur, Rodolphe se mordit les lèvres, madame de Dréan ajouta: — Pourquoi n'êtes-vous pas venu?

— Je n'aime pas la musique, répondit Rodolphe, et votre billet m'avait averti que votre soirée était toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis à...'

Léon l'interrompit par un prélude sur le piano et dit : — Voulez-vous, madame, que nous redisions celle si vieilierhanson que vous aimez ? L'n nuage décolère passa sur le front de Rodolphe.— Madame de Dréan se leva et commença à chanter:

J'ai dit aux échos de la plaine Tout ce qu'on dit en pareil cas; Que VOUS êtes mu- inhumaine, Que je n'attends que le fripas...

Mais, outre que c'est bien vulgaire, Tant parler est d'un indiscret; Ne serail-il pas temps, ma chère, Puisque j ai dit ce qu'il fallait,

A des choses qu'il faille taire, D'en venir un peu, s'il vous plai t f

Mais quel joli bouquet frissonne Sur votre sein, mon bel amour ?

Avez-vous doneque pour patronne, La Sainte qu'on fête en ce jour?

Non, non, ce n'est pas votre fêle, Dites- vous? — Cet heureux bouquet, Dans uns place si coquette, Me fait croire, — envieux regret I Puisque ce n'est pas votre fêle, Que c'est la fête du bouquet.

Pendant que madame de Dréan chantait, Rodolphe, le ecitU sur le piano, la tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. —Léon, lui dit: — Pardon, monsieur, votre coude sur le piaRO lui ôte beaucoup de son.

La leçon clait finie, mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire comme le pauvre diable de maître de piano, auquel celui-ci donnait son cachet, et qui s'en allait : —d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il avait coutume d'en agir chee madame de Dréan. Léon était assez bien élevé et assez homme du monde pour qu'on fut généralement enchanté de le traiter d'une manière convenable.

J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en échange,— car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent.

Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prit un siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme, comme d'être surplis par un autre homme à faire des roulemens d'yeux; c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait prié poliment de ne pas mellre son coude sur le piano. Madame de Dréan parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises.

léox. — En France, on entend singulièrement la musique: — la musique se prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient a la mode ; alors tout le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du Théâtre-Italien : — Bravo, Roubine! Braèa, la Grise! pendant que Hubini et Grisi chantent, et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est malheureux qu'on soit arrivé ù faire un ridicule de la plus belie chose qui soit, du plus divin des arts, de la musique; on se pare d'une admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont ils chantent les œuvres.

Rodolphe. — Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui l» premier des jeunes violonistes?

Il était impossible de faire une question plus malveillant*; c'était dire à Léon: — Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second ordre. — Léon comprit l'impertinence et répondit froidement:

— C'est moi, monsieur.

Rodolphe crut répliquer par un sourire ironique. Mais madame de Dréan, presque malgré elle, dit : Bravo, monsieur Lauter ! — A propos, dit-elle en sy reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce n'est pas une raison pour que Je ne vous paie pas vos 'eçons; car vos leçons payées, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner. — Je suis votre débitrice depuis la dernière leçon. — Vous avez mes cachets, n'est-ce pas ?

Léon avait pris les cachets le matin et les avait comptés quatre fois pour être bien sur de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun moyen d'en relarder le paiement, et avant d'entrer chez madame Dréan, il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore- qu'ils y étaient ; mais l'Idée de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leçons,

ALPHONSE KARR

lui apparut insupportable, il dit à madame de Dréan qu'il n'avait pas ses cachets.

— Maisje n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais parfaitement que je vous ai donné le douzième la dernière fois que vous êtes venu, je vais vous donner votre arpent.

Et elle s'approcha d'un secrétaire.

De l'argent ! il y avait là de l'arpent, si près de Léon; de l'argent qu'on lui devait, qui était à lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait loucher, tenir dans sa main, dans sa poche, de l'argent qui, sous un petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant d'indépendance, tant de larmes essuyées, tant de puissance !

Et il dit : — Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela m'embarrasserait aujourd'hui.

L'embarrasserait ! le pauvre garçon ; ne dirait-on pas que ses poches sont remplies d'argent. — Hélas! ses pauvres poehes sont vides et béantes : — s'il n'a rien laissé à Geneviève en partant, c'est qu'il ne lui restait rien.

— Et votre mariage? dit madame de Dréan à Rodolphe^ Rodolphe. — Quel mariage?

madame de drean. — Ne disait-on pas que vous deviez épouser mademoiselle Chaumier?

Rodolphe. — Mademoiselle Chaumier ? — Qu'est-ce que mademoiselle Chaumier?

léon. — C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, monsieur Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps prié monsieur Albert Chaumier de vous présenter.

madame de dréan.— On dit mademoiselle Chaumier très Jolie.

Rodolphe. — Elle n'est pas mal.

madame de dréan. — Vous ne pouvez nier qu'il ait été question de quelque chose entre elle et vous ; plus de dix personnes m'en ont parlé.

Rodolphe. — Elles se trompaient.

léon. — Sans doute, car c'est une chose dont monsieur de Redeuil se vanterait au lieu de la cacher.

madame de dréan. — Il parait que la chose a manqué et que vous en avez gardé de l'aigreur.

Rodolphe. — Moi, — jamais, — non; la petite personne n'avait pas assez de fortune pour moi.

madame de dréan. — Il y a des choses qui valent bien la fortune.

léon. — C'est précisément de ces choses-là dont monsieur de Redeuil n'aurait pas eu peut-être assez pour ma cousine.

Rodolphe. — C'est elle qui vous l'a dit, monsieur ?

léon. — Non, monsieur, je ne l'ai jamais entendue parler de vous.

madame de dréan. — Enfin, d'après ce qu'on disait, vous aviez fait la demande.

Rodolphe, du ton le plus fat et lé plus impertinent, comme s'il était absurde qu'on pût supposer qu'il s'occupât sérieusement d'une demoiselle Chaumier. — Non.

léon. — Monsieur est prudent.

Rodolphe. — Monsieur ne l'est guère.

léon. — C'est faute de croire au danger.

madame de dréan. — Parlons d'autre chose.

Rodolphe. — Pourquoi cela?

madame de dréan. — Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une excellente raison et parfaitement suffisante. — Allez-vous ce soir aux Bouffons ?

Rodolphe. — La Grise chante-t-elle?

MADAME DE DRÉAN. — Oui.

noDOLPnE. — Irez-vous ?

(Léon serre les lèvres et fait un petit mouvement de tête, ce qui vent si clairement dire qu'il aurait été plus poli de commencer par la seconde question, que madame de Dréan traduit tout haut celte pensée qui lui vient sans qu'elle sache trop comment.)

madame de dréan. — Oui , j'irai; mais 11 eût «té plus obligeant de me demander cela d'abord.

Rodolphe. — Adieu donc.

madame de dréan. — Adieu.

léon. — Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.

madame de dréan. — Ne m'oubliez pas après demain.

En descendant l'escalier, Léon sentait son cœur battre violemment dans sa poitrine, le premier mot qu'il allait dire était grave. Il appela monsieur de Redeuil, qui ne l'avait pas salué, quoiqu'il sortit le premier, et allait passer la porte cochère sans regarder Léon.

léon. — Monsieur de Piedeuil?...

Rodolphe. — Monsieur Lauter?...

léon. — Voulez-vous me permettre de vous donner un avis ?

Rodolphe. — Vous est-il égal d'attendre que je vous et demande un?

léon. —Non, monsieur, cela ne m'est pas égal, et voici mon avis : Je crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui tient à moi par des lien» de parenté.

Rodolphe. — Monsieur, je ne reçois plus de leçons.

léon. — Il y en a quelques-unes cependant qui paraisses vous manquer.

Rodolphe. — Bes leçons de violon, monsieur ?

léon. — Non, des leçons de politesse et de savoir-vivre.

Rodolphe. — Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur?

léon. — Quelquefois, monsieur.

Rodolphe. — Vous ne me paraissez rependant pas bien fort.

léon. — Mais... assez fort pour vous, monsieur, à qui il faut donner des connaissances élémentaires.

Rodolphe. — Où monsieur donne-t-il ses leçons?

léon. — Mais, à Meitdon, ou encore au pied de Montmartre, près de Clignancourt.

Rodolphe. — Nous pourrions commencer demain.

léon. — Volontiers.

RODOLPnE. — J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les conditions.

léon. — Je désire qu'on ne vienne pas chez moi pour cetu» affaire (Léon pensait à Geneviève) ; j'enverrai chez vous. Vous serait-il égal de n'avoir qu'un témoin?

Rodolphe. — Pas du tout, si vous voulez.

léon. — Mon témoin sera chez vous demain matin à huit heures.

Rodolphe. — Monsieur, au plaisir de vous revoir.

léon. — Monsieur, le plaisir sera pour moi.

En quittant Rodolphe, la première pensée qu'eut Léon fut celle de chercher un témoin et des épées ; — puis il song'ea — que la journée était plus d'à moitié et qu'il avait laissé Geneviève sans argent; il songea à celui qu'il venait de refuser. — Il maudit sa vanité qu'il avait préférée à sa sœur; il se maudit lui-même. Puis il chercha des expédiens, car il fallait de l'argent, —et il se décida ù aller en emprunter à Antoine Huguet. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite ; il trouvait tout uaturel que ses amis lui empruntassent de l'argent et il ne trouvait rien là de condamnable, mais en songeant à en emprunter, il se sentait singulièrement humilié; — cependant il se dirigea vers l'atelier.

Pendant ce temps-là, Geneviève était tristement renfermée chez elle; — elle avait deviné le matin que Léon n'avait pas d'argent, — et elle était toute chagrine du chagrin qu'elle supposait à son frère, et du tourment qu'il se donnait sans doute pour en trouver. — Albert vint la voir ; il y avait bien longtemps qu'il n'était venu: il fut frappé du changement survenu sur le visage de sa cousine. Pour Léon, qui la voyait tous les jours, ces altérations successives étaient trop graduées et trop faibles d'un jour à l'autre, pour qu'il put s'ea apercevoir.

Sa peau était devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sèche, — sa tête était renversée en arrière, comme si elle eût été moins lourde à porter ainsi; son col penché était gêné dans ses raouvemens; — quand «11* voulait voir quelque

GENEVIEVE

chose, elle portait sa tète au-devant des objets, comme si la diminution de la sensibilité de sa peau les lui rendait moins faeiles à percevoir : après cet effort, qui paraissait violent, elle laissait retomber sa tète.

Albert lui raconta ses chagrins ; —il était fatigué, presque malade, il allait partir le soir peur passer quelques jours il Fontainebleau et se reposer. Geneviève leva les yeux au ciel avec un regard de reproche ; — elle lui avait tant demandé le bonheur d'Albert ! — Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y eût du bonheur dans ma vie et que je pusse te le, donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au désespoir; tu es jeune, tu as l'avenir à toi. Mais ta femme? Anaïs ?

— Elle et ses parens, répondit Albert, ils m'ont ruiné; puis ils lui ont persuadé qu'elle ne pouvait partager le sort d'un homme ruiné qu'ils gémissaient de ne pouvoir secourir.

— Comment cela est-il possible ? — dit Geneviève.

Et la pauvre tille pensait quel bonheur c'eût été pour elle d'être malheureuse avec Albert. — Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait lui semblait une si grande félicité, que toutes les autres choses réputées bonheurs — lui paraissaient auprès de celui-là inutiles et même embarrassantes.

Albert la baisa au front et partit — Geneviève lui dit: — Adieu, Albert, sois heureux, je prierai Dieu pour toi.

— Pauvre petite ! pensa Albert en s'en allant, ce sera peutêtre bientôt dans le ciel que tu prieras pour moi. — Et il descendit l'escalier tout attristé.

Albert alla en effet passer quelques jours à Fontainebleau; il y trouva monsieur Chaumier et Rose également tristes, mais pour des causes bien différentes. Rose avait perdu Léon et l'avait perdu par sa faute, et elle le regrettait amèrement, surtout en trouvant dans son cœur taut d'amour et tant de bonheur pour lui.

Monsieur Chaumier, tous calculs faits, se voyait forcé d'emprunter sur la maison de Fontainebleau. In étranger vint un jour pour lui parler à ce sujet, — puis examina la maison et lui dit: — Voulez-vous la vendre? — Non, dit monsieur Chaumier, elle me plaît, elle est commode et j'y suis accoutumé.

— Non, dit Rose tout bas-, à qui les arbres et les fleurs du jardin parleraient-ils de Léon, et qui en parlerait avec moi?

Cependant l'étranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur que monsieur Chaumier lui dit :

— Est-ce une plaisanterie, monsieur?

l'étrwger. — Non, monsieur, je parle sérieusement.

M. CHAUMIER. — Est-ce pOUl- VOUS?

l'étranger. — Pourquoi cette question?

m. chaumier. — Pour rien.

(C'était cependant pour quelque chose; c'est que l'extérieur de l'étranger ne donnait pas à supposer qu'il eût jamais eu autant d'argent qu'il proposait d'en donner.)

l'étrvxgi.r. — Je vois votre affaire, vous nw supposez trop pauvre pour acheter des maisons; vous avez peut-être raison ; en effet, ce n'est pas pour moi.

Ici. .Modeste, —qui avait suspendu les soins du ménage dans le cabinet Ce monsieur Chaumier, se remit à balayer et à épousseter sans pitié.

m. en vi hier. — Eh bien ! Modeste, — vous nous aveuglez.

modeste. — Il faut bien que la besogne se fasse.

m. chaumier. — Elle se fera plus tard.

MODf.stk. — Alors on dînera à huit heures du soir.

m. en \i mier. — Cela ne fait rien.

modesti:. — Ça ne sera pas ma faute.

Monsieur Chaumier tit eniendre un certain claquement de langue qui, d'ordinaire, ne précédait que de peu d'inslans les violentes colères qu'il faisait quelquefois s ntir aux domestiques qui avaient le malheur de ne pas être nègres. — Modeste s'en alla.

i.'etrwgf.r. — Non, la maison n'est pas pour moi.

M. chai mier. — c'est que, voyez- vous, mon brave homme, eela me contrarie beaucoup de la vendre.

l'étranger. —Le prix que j'en offre compense bien quelques désagrémens.

Rose sortit pour aller trouver Albert dans le jardin.

l'étrwger. —Cette jeune demoiselle est mademoiselle Rose?

m. en vouer. — Cettejeunedemoiselle est ma fille.— Vous savez son nom ?

l'étrwger — Vous l'avez dit.

m. chaumier. — Alors vous savez d'avance ce que vous me demandez.

l'étrwger.— Parlons de la maison.

11. chaumier. — Eh bien! je n'ai pas envie de la vendre. l'étrwger. — Mais j'en offre vingt mille francs de plu» qu'elle ne vaut réellement.

m. chaumier. —Pourquoi cela?

l'étrwger. — Parée qu'elle me plaît. — La maison et le jardin ne valent que quarante mille francs, — tout an plus; — mais le plaisir d'avoir à soi une chose qui plait, vaut vingt mille francs, indépendamment de la chose.

m. chaumier — Mais puisque vous dites que la maison n'est pas pour vous.

) l'étrwger. — Voulez-vous soixante mille francs?

m. chaumier. — Ce serait une folie de ne pas profiter du la votre.

l'étranger.— Voulez-vous venir demain à Paris? Nous conclurons l'affaire, vous toucherez vos soixante mille francs de la personne qui achète, et vous livrerez les litres de propriété : l'acte de vente sera prêt.

M. chaumier. — Je voudrais ne quitter la maison qu'a l'automne.

l'étrwger. — Cela pourra s'arranger. Il faudrait venir a quatre heures.

m. chaumier. — Lue partie de la maison appartient à ma fille.

l'étranger. — 11 faudra alors qu'elle signe l'acte de vente; — amenez-la.

m. chai hier. — C'est bien. — Vous comprenez que l'affaire est conclue à soixante mille francs ; que c'est cette somme seule qui me décide.

l'étranger. — Ce qui est dit, est dit ; — à demain a quatre heures. Voici l'adresse.

m. chaumier. — A demain. — Je ne vous reconduis pas. l'étrwger. — Je le vois bien.

M .! \RPIV

— Qu'as-tu donc. Rose? dit Albert, en voyant le visage de sa sœur tout bouleversé. — Hélas! Albert, répondit Rose, papa vend la maison. — Celle-ci? demanda froidement Albert.

— Oui. — reprit Rose, plus triste encore. Albert. — Est-ce qu'il en trouve un bon prix? rose. —Il paraît que oui.

Albert. — Alors il n'y a pas là de quoi se désoler, au contraire.

rose. — Ah! tu tic comprends pas cela. toi.

albert.— Qu'est-ce- eela? ,1e vais aller m'informer auprès de mon père.

— Oh! dit Rose, quand elle fut seule, c'est qu'on vend il la fois tous mes souvenirs, — toutes mes douées journées d'enfance dont les rians fantômes semblent voltiger dans le feuillage des arbres. — Il n'y a pas dans un jardin que des arbres et des fleurs -, tout ce qui s'\ ; ssse, tout ce qui s'y dit, a un caractère différent, part du cœur et va au cœur. — Toutes les paroles d'amour que m'a dites Léon, suit restées dans le jardin:— et quand l'été, le soir, un vint doux agile le feuillage, il me semble dans son murmure entendre chaque feuille me redire une de ses paroles qu'elle a conservée. — Comment peut-on vendre tout cela?

Et maintenant, qu'il n'y a plus pour moi de bonheur dans l'avenir ni daus le présent, comment faut-il encore renoncer au pas* P

Et elle se mit à pleurer amèrement.— O mes beaux rosiers! dit-elle, — voici la dernière conQdence peut être que je vous ferai.

ALPHONSE KARR

Ce soir-là, Albert retourna^ Paris. — Mais lema'heur s'aebarnait contre 'es Chaumier aussi bien que contre les Lauter : ers deux branches de la famille étaient enveloppées par le sort dans une même haine, dans une mémo persr cution ; — le lendemain, vers le milieu de la journée, un garde du commerce se présenta avec ses cstaflers, et arrêia Albert, en vertu d'une lettre de change de mille écus. —Un fiacre les attendait à !a porte. — Rue de Clicïiy, — dit le garde dû commerce. — Cependant, après dix minutes, il demanda à Albert s'il voulait être conduit chez quelques amis qui lui prêteraient la somme pour laquelle il allait en prison. — Des amis! dit Albert, je n'en ai plus qu'un, et il est plus pauvre que moi, car personne ne voudrait prendre une lettre de change de lui.

— Voulez-vous, alors, voir votre créancier?

— Oui, peut-être voudra-t-il entendre raison.

— Ce n'est pas leur usage, quand une fois ils tiennent le débiteur à leur disposition.

— C'est égal, essayons.

— Essayons. — Cocher, aux Champs-Elysées.

Rose et monsieur Chaumier, pendant ce temps, n'étaient pas beaucoup plus gais qu'Albert; —Rose surtout considérait la vente de la maison de Fontainebleau comme un sacrilège, comme un malheur qui devait porter malheur. — Ils arrivèrent à Paris à trois heures, et se dirigèrent à l'adresse indiquée.—On les lit entrer dans une aniiehambre où on les pria d'attendre. Rose était oppressée et ne parlait pas ; — son père lui avait expliqué qu'il avait besoin de sa signature, et qu'il lui faudrait vendre elle-E'êmc la maison de Fontainebleau ; et •Ue songeait au passé.

M JABDLN.

Au printemps, chaque année, alors que la nature revêt tout de parfum, de joie et de verdure, quand tout aime et fleurit;

Dans les fleurs des lilas et des ébéniers jaunes, de mes doux souvenirs cachés comme des faunes, la troupe joue et rit.

De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle s'exhale incessamment quelque douce parole que j'eBtcfUJs dans le coeur. Alors qu'au mois de juin ileurit la rose blanche, savezveus bien pourquoi sur elle je me penche, avec un airicveur ?

C'est qu'a ce mois de juin , la r">se me répète : « Tenez, Jean, je n'ai pas oublié votreféte » depuis plus de treize ans. Chaque Heur a son mot qu'elle dit a l'oreille, son mot qui fait pleurer — et cependant réveille -des souvenirs charmaiis. Vous savez celle-là qui se pend aux murailles, et, comme tin réseau vert, entrelace ses mailles de feuilles et de fleurs? c'est le frais liseron.

C'est le volubilis , aux clochettes sans nombre; — le soir elle matin ses cloches d'un bleu sombre chantent une chanson;

Ene chanson d'amour bien naïve et bien tendre, que je fis certain jo'ir que j'étais à l'attendre, sous un arbre touffu.

Voici, là-bas, fleurir la jaune giroflée. Rien n'est si babillard que sa (leur éloilée, qui dit : » Te souviens-tu?

» Te souviens-tu des lieux où ta vie était douce ? de ce vieil etcalier, tout recouvert de mousse qui montait au jardin ?

» Dans les feules de pierre étaient des fleurs dorées , de son vêlement blanc en passant effleurées presque chaque matin.

» Tu les cueillais alors ei tu lésas cachées; et, dans de certains jours, sur ces fleurs desséchées, tu poses un b .

Et, dans un antre coin, s'il advient que;1 passe auprès de l'oranger en fleurs sur la terrasse, j'enù ûds cel oranger

Qui dit : — « Te souvient il d'u i belle soin —Tu te promenais seul, et Ion ami enivrée évoquait l'avenir ;

ii Et tu me dis, à moi : De tes fleurs virginales, ouvre, bel oranger, les odorans pétales; sois heureux de fleurir;

» Sois heureux de fleurir pour la femme. que j'aime, tes fleurs se mêleront au charmant diadème de ses longs cheveux bruns.

» Eh bien ! depuis treize ans je réserve pour elle, chaque saison , en vain , ma parure nouvelle , et je perds mes parfums. »

l'atelier.

Ah ! voilà Léon, dit Edgar Sagan.

Charles LEFLoen. — Qu'il prenne pinceau conseil cl qu'il opine.

antoi.ne huguet. — Gargantua, lis le procès-verbal

Gargantua — « Pour crimes divers, etc., etc. »

mitiiois — Il est bonde dire à Léon toute l'étendue du crime : — Le Vasselin, propriétaire de cette maison, a oeé donner congé à Antoine !

LÉON. — Oh !

Antoine huguet. — Continue, Gargantua.

Gargantua.— Art. \,r. » Le sieur Vasselin et ses descen dans sont à jamais privés de sonnette. »

siithois. — Voici la première sonnette coupée par Antoine.

léon. — Bien.

antoine huguet. —Continue, Gargantua.

gargantuy. — Art. 2. « Toute personne qui viendra à l'atelier devra frapper chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son domestique : Est-il vrai que monsieur f'asselin soit devenu fou ? »

antoine nuGUET. — L'ar!ii!e porte frapper, parce que, dans le cas où une nouvelle sonnette paraîtrait à la porte, on devrait la couperet la mettre dans sa pcmhe avant de frapper.

mitiîoîs. — Voilà où nous en sommes. — Écris, Gargantua.

ANTOINE HUGUET. — Art. 5....

léon. — « La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles du quartier, et notamment dans l'escalier, et sur la porte dudit, où elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque fois qu'on l'effacera. ■>

antolne huguet. — L'article 5 est-il adopté?

tous. — Oui.

antoine uuguet. — L'article 3 est adopté à l'unanimité. — Gargantua, enregistre l'article 5. —Art. 4...

edgar sagan. — « Chaque fois que l'on aura connaissance que le Vasselin et son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux de cerises., »

antoine huguet. — L'article i est adopté?

^UTiinïf.. — Adopté.

Charles leflocii. — Je propose un amendement.

antoine huguet. — La parole est à Charles Leflnch.

Charles leflocii. — Je propose qu'on ajoute : • ou par des petits cailloux ; » — il n y a pas toujours des cerises.

antoine huguet. — L'amendement est-il adopté?

tous' — Adopté.

antoine HUGUET. — Ecris, Gargantua, l'article I, — Art. ,:i... Voici ce que je propose. v

Art. S. » La maison ne sera plus éclairée. »

C'est-à-dire que, chaque soir, on devra éteindre le? quinquets placés aux divers étages, autant de fois qu'on les rallumera.

tous. — Adopté, — adopté.

antoine huguet. — Ecris l'article 5 . Gargantua. — Art. 6...

HiTHOis. — « Seront invités les amis de la maison à venir exercer céans leurs talons plus ou moins incomplets sur tous les instrumens de fâcheux voisinage, tels que, — trompe de chasse, trombone, Irompette, cornet à piston, ophicléide, etc. — Quelques concertos de casseroles el de pincettes, et des solos de tambour, seront cxéi nies à des intervalles rapproché» et à des heures indues. »

GENEVIEVE

tous.— Adopté.

ANTOINE IUGLI.T. — Alt. f...

chaules leflocii. — « Dès Cette nuit, attendu que le \ a • selin couche ainsi que son domestique au fond (le • n appa ■ tement— avec des vis et des planches percées d'avarice, pour éviter tout bruit de marteau, on barricadera, bouchera et fermera hermétiquement et solidement la porte du Vasselin donnant sur l'escalier. »

toi s. — Adopté.

wtoi.-u: iim;i et. —Art. S. « Dûs demain, vu que 1 x> asselin demeure précisément au-dessous de moi, un jeu de boules sera installe ici. a

Art. i) et dernier.

« Rien ne sera négligé de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et dégoûter le Vasselin de l'existence.

» Fait en notre domicile, — le... février 18... »

antoïm: noCBET - Rien ne s'oppose à ce que l'article 3 soit immédiatement rais à exécution. — Gargantua, lis l'article 5.

u\nG\\Tr\. — « La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles du quartier, et notamment dans l'escalier et sur la porte dudil, où elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque luis qu'on l'effacera, n

AMTOIXE HiciF.T — Gargantua , distribue du charbon pour l'escalier qui est jaunâtre, et donne-moi du blanc d'Es pagne pour la porte qui est brune.

Tout le monde se répandit dans l'escalier, — et Léon resta seul dans l'atelier.

Il marchait à grands pas, il pensait a Geneviève qui l'attendait et auprès de laquelle il n'osait retourner; — il ne savait comment s'y prendre peur emprunter de l'argent à ses amis.

— Comment jeter une pensée triste au milieu de cette folle gaité? Ou rentra en liant; — Léon faisait laborieusement dans sa tète la phrase par laquelle il devait faire sa demande. Jamais un discours académique ne fut plus étudié, plus retouché. ,w m -

Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui manquait un louis-,— mais il s'aperçut que depuis un quart d'heure il n'avait rien (lit, que son air maussade démentirait ses paroles; qu'avant de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec empressement ce prétexte qu'il se donnait à lui-même de retarder la demande qui lui faisait tant de honte.

Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. — Pendant ce temps, Mithois avait commencé un récit que Léon ne pouvait interrompre. — Quand Mithois aura cessé de parleuse dit-il : — et quand Mithois eut cessé de parler il n'osa pas; — puis il pensa a Geneviève qui attendait, — et il ouvrit la bouche ; — mais sa voix s'arrêta à sa gorge ; — i! marcha dans l'atelier et se dit : — Allons, il ne faui plu : réfléchir ; il regarda l'horloge de bois accrochée au mur, et dit :

— Quand la grande aiguille sera sur le VI.

Mais un peu avant que l'aiguille fut sur le VI,— on frappa à l'atelier.

Ce fut un cri d'admiration, quand on reconnut monsieur Vasselin.

Monsieur Vasselin était violet et extrêmement irrité; il avait laissé ses sabots à la porte;— Antoine Huguet s'avança vers lui.

m. vasselin. — Ah ça ! monsieur...

Antoine muguet. — Comment se porte monsieur Vas. selin ?

-.i. v ysSEira. — u ne s'agit pas de ma santé, je vi demander...

\\i i:v. nrr.rr.T. — asseyez -vous .

m. vasselis. — j ' ■ i uigue*.

antou ■ — c'est égii.

m. v\-«~lïv.— le rt? veux pr-, m'asseoie.

A-XI0lne nu .vzt. — fe ;! ■ ro . i écouterai pas que vous ne

SO-. Ci »

toi 3 '■ ■ ieur Vasselin

doit s'asseoir.

H. VASS£Li.n.— M - I . ■ ■msieur,

P"urrais-je savoir...

• i.- -.il - i.

Gargantua. — On demande monsieur Huguet.

. r. —Pardon, je suis à vous dans un frisjase un peu avec uirrtsreur. ..

M. yasselis. — Ce que j'ai à TOtiswWJft ' ^ . iTj; \. — C'est très pressé...

ASTOIN'É1 iiuguet.— Mille pardons., i tntoineHwjuetsort) ,. — Je ne comprends pns. messieurs...

■xtuâ.— On. demande monsieur Mithois, sa tente vient d'accoucher d'un enfant à deux têtes.

Srrnois.— Mille excuses.— Léon, remplace-moi.

m. vasselin. — Je saurai bien mettre monsieur Hûglie! a la raison.

Gargantua. — On demande monsieur Léon pour l'exécution de .'article 5.

Léon sort et trouve Mithois et Antoine Huguet ; — Léon annonce qu'il s'en va ; en effet, il lui (.'si venu une idée qu'il va met Je à exécution;— il n'empruntera pas d'argent à ses amis. Mithois descend avec lui, il va acheter des vis pour l'article 7. En descendant, on éteint tous les quinquels; — Gargantua les suit et verse de l'eau sur les mèches pour qu'il soit impossible de les rallumer ,— quand ils sont arrivés dans la rue, Mithois avise un pauvre homme qui passe et lui dit: — Tenez, mon brave homme, voici une bonne paire de sabots;— le pauvre homme accepte avec reconnaissance les sabots de monsieur Vasselin que Mithois a pris à l'a porte en sortant — Léou lui dit adieu et s'en va en courant.

XXYIIL

Léon traversa rapidement les rues, passa le pont Royal, et arriva dans la rue des Auguslins,— 1 », il entra dans une maison où il avai!, quelques jours auparavant, laissé son violon : il le prit et se mit à errer, cherchant une maison de prêt sur gage. — Enfin, il triompha de sa honte : il accosta un homme assis au coin d'une rue, et dit : — J'ai oublié l'adresse d'un de mes amis nouvellement déménagé, mais vous pourrez me la donner : c'est dans celte rue-ci ou dans une rue voisine, il est commissionnaire au Mont-de-Piété. — Le. Mont-de-Piété, dit le Savoyard, che crois que chê au loumero chinquante-heuit. alla au n° 58, et cuira dans une allée; cela lui rappela l'ail, e de l'huissier. —Tout ce qu'il y a de hideux a Paris demeure dans des allées.

H monta un étage, — deux étages, — tout était fermé. Il redit ■ t demanda au portier:

— Le Mont-de-Piété?

— Pourquoi n'avez- vous pas demandé en montant? 11 est fermé. •

— Comment! fermé?

— C'est aujourd'hui dimanche, et il ferme de bonne heur?.

— Si on frappait?

— On ne vous ouvrirait pas : il n'y a personne.

rede scendit accabb',— et ses jambes, marchant d'ellesmêmes, le reconduisirent du côté àc sa maison. — En passant sur le pont Royal, la fraîcheur de l'eau le réveilla de cet en- . i1 s'arrêta et s'appuya sur le parapet, — re- Lse disant : — Que faire?

Les ponts, à c tte heure, présentent an aspect à la fois nifique. On voit, par dessous le pont des .4rt$, la sêini n deux rivières noires qui vont se perdre

dans la vapeur.— On distingue, dans Pi m! re, les tours rarent sur un horizon presque aassi noir qu'elles; , .. <|cs maisons qui bordenl les quais, que les - f il ' res,— el ces lumières se reflètent dans

lerges de feu.

I! e des i nuit sur un pont sans être

Igubres, — il semble que cette eau noire n'a pas

de fond, et qu'une sorte de vertige vous alii:e vers elle.—

\, que, sans la pensée d*

il la vie, ,ans appui, sans

de la mon ne se fût présentée a lui que

comme >us l«#chagrins dont 11 ne prévoyait

. . i la penc<sP de Geneviève, il se reprocha s*

ALPHONSE KARR

lâche!*1, il se sentit coupable de la ridicule vanité qui, le mafin, l'avait empêché de recevoir, chez madame de Dréan, un argent qui lui aurait été si utile, et il quitta te pont pour s'arracher aux pensées qui s'emparaient de lui. En traversant les Champs-Elysées, il vit, du. monde rassemblé. — Ces | nés formaient une masse nuire et compacte, mais une lui tir incertaine éclairait leurs pieds et leurs jambes. — Les ; de Léon étaient tellement sinistres, que, par un instinct irréfléchi, il alla se mêler à cette foule pour ne pas être seul.— . 11 vit alors ce qui causait ce rassemblement; —c'était un homme qui jouait, du violon, et la clarté qu'il avait vue de loin provenait de quatre bouts de chandelle qui étaient allumés aux pieds du musicien. — Puis, au moment où Léon se mêlait au cercle qui l'entourait, le musicien mit son violon sous son brus et fit, avec son chapeau a la main, le tour de son auditoire. Léon se retira, car il n'avait rien a lui donner, et il s'enfonça dans la partie sombre des massifs. — Cei homme Tient, dit-il, de recevoir un argent uni me rendrait bien heureux-, il va porter ù souper a sa femme et a ses entans. — Et moi, rt Geneviève! — 11 frissonna d'une pensée qui lui apparaissait confuse et qu'il n'osait essayer de fixer devant ses yeux ; — il marcha à pas précipités, — puis s'arrêta brusquement. Il se remit en route, —puis il revint sur ses pas: il ne pouvait quitter les Champs-Elysées. Il s'arrêta encore et se dit : — IN'ai-je donc pas encore assez l'ait de lâchetés aujourd'hui ?— Kt que suis-je de plus que cet homme? lit n'est-il pas plus que moi au contraire, lui qui, pour sa famille. triemphe de son orgueil et fait de la musique dans la rue? De quoi ai-je peur? — du mépris? — Est-ce qu'il est plus méprisable de mendier que de laisser souffrir sa sœur? — Et qu^st-ce que je fais tous les jours?— Est-ce que je ne joue pas du violon pour de l'argent?— De la honte ! mais c'est de l'orgueil que Je devrais avoir, déjouer du violon et de recevoir de l'argent pour ma sœur.— Jamais je n'aurai rien fait d'aussi grand et d'aussi noble dans ma vie; tant pis pour celui qui me mépriserait : ce serait un homme sans cœur, et alors que mêlerait son mépris?— il marcha encore dans une grande agitation. — O mon Dieu, dit-il, merci de ce talent que tu m'as donné! — O ma sœur, pardon d'avoir hésité si longtemps !

Les yeux de Léon jetai int deséslairs; il se sentait grand et fort;— son cœur était gonflé d'un noble orgueil.— Il tira son violon de la boite, — s'adossa à un arbre, et joua une sainte et belle musique que les anges durent écouler, les ailes frémissantes et l'œil humide. Ce qui lui vint d'abord sous l'archet, ce fui la grande, la divine musique de Beethoven. Son archet avait une puissance, incroyable. Les promeneurs étonnes s'arrêtèrent. — Léon alors joua la dernière pensée de jreber, cette musique si poignante, qui serre et tord le cœur. — On le regardait, on parlait bas et avec respect.

— Il est vêtu proprement.

— Il a l'air distingué.

— Il a de beaux yeux.

— Quel malheur !

Etc, etc.

Une jolie femme, la première,— se baissa et posa, sans la jeter,— une pièce de cent sous dans le chapeau de Léon. Elle se releva rouge et belle d'une beauté divine. — Oh! chère femme, — si l'homme que lu aimes l'a vue en ce moment, tu es récompensée;— toute sa vie, il le "paiera ta charité en amour et en adorations, comme Dieu le la paie en grâce et en touchante beauté.

Plusieurs jeunes gens suivirent son exemple. —En In. maie dérangea la foule et fouilla dans sapoebe; mais il regarda le musicien, — el s'écria : Léon !

— Anselme! dit Léon. Et ils tombèrent clans les bras l'un de l'autre.

La foule curieuse se resserra autour d'eux.— Anselme ramassa le chapeau de Léon, — et lui dit : —Oh ! donne-moi cet argent, bon et noble jeune homme. — Oh ! donne-le-moi : je le garderai comme une précieuse relique. Je voudrais le mettre dans mon cœur,

Anselme appela un ibère, et y monta a\er Léon. — En route. Lé. n raconta a Anselme tous ses malheurs — Avant

de rentrer, ils achetèrent tout ce qui était nécessaire a Gène viève.

— Je suis rentré bien tard, ma bonne Geneviève, dit Léon.

— Je ne m'en suis pas aperçut, dit Geneviève, qui avait passé quatre heures à pleurer. J'ai dormi, je me sens les ■ m gn .

Vers neuf heures Léon sortit. Anselme resta seul avec Geneviève, et Geneviève lui dit: —Mon bon voisin, j'ai besoin d'' vous, de votre secours et de votre discrétion.

— Tout ce que vous voudrez, ma chère enfant, dit Anselme.

— D'abord, continua Geneviève, vous ne direz rien à Léon de ce que je vais vous dire.

— Ah! ah! dit Anselme.

— Je ne lui ai jamais caché que cela, dit Geneviève, et encore une autre chose, pensa-t-ollecn soupirant.

— Je vous le promets

— Eh bien l.nous ne sommes pas riches. Léon travaille beaucoup, je voudrais le soulager un peu... — D'ailleurs, je suis souvent seule... Je m'ennuie... Je désirerais trouver un peu d'occupation. — On m'a dit qu'il y a des demoiselles — tre> bien nées — qui font des broderies... delà tapisserie...

Anselme leva les yeux au ciel enjoignit les mains.

— Vous avez des relations, mon bon voisin; moi, je ne connais au monde que mon bon frère et vous ; — et je n'ai jamais osé en parlera Léon. Il verrait la chose autrement qu'elle n'est: il s'exagère tout très facilement ; cela lui ferait du chagrin, il me défendrait de donner suite à mon projet. — Je vous en prie, mon cher voisin, occupez-vous de ce que je vous demande; je vous en conserverai toute ma vie une éternelle reconnaissance.

Léon rentra: — il était contrarié visiblement. — Quand Anselme remonta chez lui, il le suivit. — J'ai a vous parler, lui dit-il, un service à vous demander. Je me bats demain matin. — Anselme pâlit. — Ne cherchez pas à m'en détourner, mon honneur est engagé. Je comptais sur Albert pour me servir de témoin ; i! est absent : il faut que vous le remplaciez. Je compte sur vous demain malin, je vous réveillerai à sept heures, et vous irez voir le témoin de mon adversaire.

— Vous voulez vous battre? dit Anselme Et Geneviève, et votre sœur?

— J'y ai bien pensé, et je vais y penser toute la nuit ; mais je ne suis pas le maître de reculer.

— J'ai aussi à vous parler ; monsieur d'Arnberg est arrivé, son lils a besoin de vos leçons. — Voici l'adresse, soyez-y demain, à l'heure indiquée sur la carte: ce sera pour vous une bonne affaire. — Bonsoir.

Léon réveilla msnsieur Anselme de très bonne heure. Monsieur Anselme se dirigea avec une vive anxiété vers la maison de monsieur de Redeuil. Il lit en route un petit discours fort propre contre le duel; —malheureusement, monsieur Anselme était un esprit assez juste, qui se répondait ù lui-même, et se réfutait assez bien. Il pensa aussi un moment a attendrir monsieur de Redeuil Mir Léon, sur sa sœur; — mais, à celle pen ée, il - s ■util rougir de b inle; cela aurait l'„ir de demander grâce pouYl >n; il fallait donc le laisse ■ battre, tlxer lui-même les conditions du duel.— 11 arriva* la maison n'ayant rien pu décider avec lui-même. — Il demanda monsieur de Redeuil, cl monta l'escalier, se c mflant, pour ce qu'il dirait et ce qu'il ferait, a l'inspiration du moment; sa rappelait, d'ailleurs, avec bonheur que Léon lirait très adroitement l'épée et le pistolet, et décide, en tout cas, a le représenter avec une dignité fermée! invincible".

En entrant dans un salon coquettement meublé, monsieur ■ salua ci annonça qu'il venait de la part de 1 é"n Lau'er.

GENEVIÈVE

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