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XXXII

C'é ait uni triste chose que de voir comment la colère du

sort s'était appesantie sur la famille Chaumier et sur la famille Lauter. — Ce même jour-là, — Albert Chaumier était arrêté pour dettes ; — Monsieur Chaumier et Rose vendaient la jolie maison, la chère maison de Fontainebleau; Léon, au dernier d. gré de la misère et du découragement, courait les rues pour trouver des leçons, et ne voyait rien qui lui assurât qu'il n'aurait pas besoin de faire tous les soirs ce qu'il a\ait fait une fois, — d'aller jouer du violon, et mendier dans les Champs-Elysées; et il se battait le lendemain, ne pouvant s'empêcher île penser à l'abandon où il bisserait Geneviève, s'il succombait dans le combat; — Geneviève, qui, elle aussi, demanderait peut-être un jour l'aumôme dans les Champs- Elysée 3. — Et Geneviève, Geneviève venait demandera travailler!

Le sort est comme les assassins, — qui, disent les journaux, frappent toujours leurs victimes de treize coups de poignard-, quand il a choisi des victimes, il s'acharne sur elles avec une fureur qui n'est égalée que par sa persévérance.

Le domestique auquel on avait confié Geneviève l'introduisit dans un salon qui n'était encore éclairé que par le feu de la cheminée, et par la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon était assez grand pour que cette bougie ne produisit qu'un petit rayonnement qui n'éclairait qu'une partie de la cheminée sur laquelle on l'avait placée. Il faisait mauvais temps au dehors, on entendait siffler le vent par bouffées, et quand le vent s'arrêtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les vitres. Tout contribuait à attrister l'âme de Geneviève, et elle r, passa dans sa mémoire tous les malheurs qui s'étaient succédé dans sa vie. Elle rappela avec une triste fidélité la m»rt de Rosalie Lauter, la tyrannie de Modeste, sa séparation de : aites les personnes qu'elle aimait, son amour malheureux et ignoré pour Albert, et toutes les angoisses qu'il lui avait eausé is ; la pauvreté envahissant le petit logement malgré les efforts et le courage de Léon ; — sa santé à elle détruite par le désespoir; — et enfin le malheur d'Albert, dont elle souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir, sans y voir de meilleures chances. — Elle se mit à prier Dieu, et à invoquer sa mère, puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de profiler de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Léon. Les belles âmes ont ceci de particulièrement remarquable, que c'est précisément quand elles succombent sous le poids de leurs maux, qu'il n'est rien de plus sûr pour leur redonner de la vigueur et de l'énergie, pour alléger le poids qui les écrase, que d'y ajouter d'autres chagrins, d'autres douleurs d'une personne aimée à laquelle elles puissent se dévouer.

Plusieurs domestiques entrèrent et allumèrent successivement les candélabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond.

Une profusion de bougies extraordinaire produisit dans le salon l'effet du plus beau jour. Geneviève put alors examiner le lieu dans lequel elle était depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi somptueux; le salon était à panneaux blancs surchargés de dorures d'un goût et d'une richesse extraordinaires. —Tout autour du plateau régnait une corniche durée en feuilles d'acanthe; — une magnifique rosace était au dessus du lustre. Les meubles étaient en bois ii ré e! en damas blanc; — de riches consoles dorées soutepleines des Heurs les plus rares et les plus éclatantes. — Derrière chaque console était une glace qui répétait à l'infini les fleurs et offrait à l'œil une profonde forêt de camélias et de cactus; — le tapis était blanc avec des jaunes CI aurore; — la cheminée de marbre blanc et admirablement sculptée, était couverte de vases de la Chine de le plus grands li aillé.

Gei ,; i i l'aspect de (eûtes ces magnificences, ne put s'empêcl mi regard sur elle-même et de trouver sa

toilette bien modeste: il ne restait pas un coin oh elle pût se mettre dans l'ombre. Elle s'étonnait d'abord qu'on la fit at-

ALPHONSE KARR

tendre dans ce salon, mais rl'e pensa que probablei cause delà confusion où on était pour les préparatifs de la fête dont on semblait s'occuper, c'eta! peut-être la pièce qui se trouvât libre. Enfin, on ouvrit la poi se leva; — uo jeune homme entra qsi je i autour de lui un regard étonné et qui, en l'apercevant, s'écria : Geneviève, toi ii i ! — Et qui t'amène?

1! y avait dans la voix de Léon, car c'était lui, du mécontentement et de la sévérité; les idées les plus étranges et les plus contradictoires se pressaient dans son esprit, sans qu'il put s'arrêter a aucune. Geneviève lui répondit : — Sois tranquille, mon frère, il n'y a rien que tu puisses blâmer; je suis sortie avec monsieur Anselme qui est dans là maison et nous t'expliquerons ce soir pourquoi nous sommes venus. Léon regarda sa sœur: il y avait sur le visage de la jeune fille tant de pureté et de candeur qu'il prit la main de Geneviève et la porta à ses lèvres. — Mais toi, Léon, que fais-tu ici? — Moi, répondit Léon, je viens pourvoir le maître de la maison au sujet d'une leçon. Geneviève ne resta pas sans inquiétude-,elle craignait qu'on ne lui parlât devant son frère du sujet de sa visite; — elle espérait cependant qu'Anselme accompagnerait la personne à laquelle elle devait avoir affaire. Léon regardait aussi le salon; quand un domestique en riche livrée,— vert et or, — er, culotte courte, en bas et en gants blancs, ouvrit une porte latérale du salon; — un autre vêtu de même annonça a haute voix :

— Monsieur Chaumier.

— Mademoiselle Rose Chaumier.

Il y eut quatre exclamations simultanées. — Comment, vous, mon oncle! — Toi, Rose! — Vous, mon neveu ! — Toi, Geneviève! — Hélas! dit monsieur Chaumier,* nous venons ici pour vendre la maison de Fontainebleau.— Hélas I dit Rose, — notre petite maison à nous rfuatre, la maison où nous avons été etifans et heureux! — Eh quoi! mon oncle, dit Léon, avez- vous donc souffert dans votre fortune? — Il me reste de quoi vivre, dit monsieur Chaumier. mais strictement. — Léon alors s'approcha de Rose, vis-a-vis de laquelle il avait jusque-là gardé un air sérieux et contraint, et il lui baisa la main avec: une vive expression. A son tour, i; expliqua sa visite dans la maison, ci pour ménager Gen v èyp, qu'il voyai! avoir des raisons de ne pas parler, il dit : —Nous sommes venus pour une lcç n.

— C'est singulier, dit Gi neviève, il me semble que ce n'est pas la première fois que je vois ce salon ; — j'en aurai probablement rêvé, car je ne trois pas qu'il en existe de pareil ailleurs que dans les rêves.

— Tu l'as déjà vu, en effet, dit Léon, nous sommes dans le petit palais construit par Anselme pour le baron d'Arnberg, et c'est nous qui avons ordonné la décoration de la pièce où nous sommes.

— Je ne croyais pas, dit Geneviève, voir jamais les magnificences que nous imaginions alors.

Une porte s'ouvrit, et on annonça :

— Monsieur Albert Chaumier.

L'étonnement redoubla alors, mais fit place à une douloureuse sensation, quand Albert eut raconté qu'il était entre les mains du garde du commerce, qui l'attendait dans l'antichambre, et dont les acolytes occupaient les différentes issues de la maison. — Je viens, dit-il, voir s'il y a mi s'arranger ave mon créancier; mais j'irai coucher rue de Clichy. — Mais, dit Rose, c'est impossible, nous venons avec papa pour vendre la maison de Fontainebleau, que l'on doit payer comptant. — Mon cher papa, ajouia-t-elle à monsieur Chaumier, vous m'avez dit qu'une partie de cet argent m'appartenait; nous allons délivrer Albert, n'est-ce pas?— Geneviève prit Rose dans ses bras et la serra étroitement.

— Merci, mille fois merci, ma bonne petite sœur, dit Albert, nuis ta générosité le ruinerait sans me sauver. Le cré licier qui L'a- fait arrêter aujourd'hui n'est pas le seul; si j'en paie un, il deviendra plus difficile de faire accepter aux autres des arrangement et des délais.

Monsieur Chaumier lit comprendre qu'il ne consentirait pas à ce que Rose disposât ainsi d'une partie de sa petite fertuae.

— Gomment, mon oncle! dit Gcm

— Comment, mon père! dit Rose, nous laisserions cond n. — Oh! nous allons le délivrer, et il

ses affaires.

La porte en ;or . — et on annonça :

.■ ■ ■ tir Rod i iuil.

Cette il agréable à personne. Albert, le seul

qui n'eût pasd'éloigi phe, n'avait pas envie

de lui api i a Ire la situation dans laquelle il se trouvait. — Rodolphe se mit à regarder le salon, et, voyant qu'on évitait ses regards i'. i ;nil de ne n connaître péri

— C'est singulier, dit Léon; on nous fait bien attendre. Les cinq parens continuèrent à parlera voix basse,! cause

de la présence de monsieur de Redeuil-, —et Rose disait à Léon : — Oui, mon pauvre Léon, on veut vendre noire petit jardin, et nos sorbiers.— Quand on ouvrit, celte fois à deux baltans, la grande porte du sa'on, — plusieurs domestiques, portant des bougies, parurent en haie, — et un personnage simplement vêtu, mais décoré de. plusieurs oidres.se montra a la porte,— et on l'annonça :

— ùtonsieur Anselme Lautcr, baron d'Arnbi rg.

Ce fut comme un coup de foudre. — Albert s'écria : — Mon créancier! #- Mon protécteurl dil Rodolphe. — L'homme a l'habit marron! dit monsieur Chaumier.

Monsieur Anselme — vint a Geneviève et à Léon, — et leur dit : — Mes enfansl

Car ce n'est plus le nom d'amitié que je vous donnais quelquefois : — je suis votre père. — votre père qui vous aime,

— et qui a pu apprécier combien vous êtes dignes tous doux d'être aimés et vénérés. — Léon et Geneviève se mirent à genoux, et lui baisèrenl les mains. — Anselme les releva el les serra sur son cœur; puis il prit la main d'Albert, et lui dit :

— Jeune homme, je suis voire oncle. — El il embrassa Rose, et lui dit: Ma petite Rose, je suis ton oncle, cl il y a bien longtemps qu< je te connais et que je t'aiaie.

Et vous, mon beau -fn're, dit-il à monsii ur Chaumier, voulez-vous me donner la main, — ci oublier les torts que vous avez eus envers moi?

uil, dit-il en se tournant vers Rodolphe,

— pardon de vous avoir reçu ici ; — mais, si vous n'avez pas mauvais cœur, la vue de notre bonheur ne peut vous déplaire; et d'ailleurs, le spectacledu bonheur n'est pas une chose si commune que cela ne vaille, dans l'occasion, la peine u'ètre vu. — Je sais ce que vous avez à me demander, — vous pouvez, compter dessus!

Rodolphe était ému, — tout le monde pleurait, et lui-même avait passé sa main sur ses yeux.

Il s'approcha et dit: — Monsieur, je ne gênerai pas plus longtemps l'effusion des doux sentimens qui vous animent tous; mais j'ai un devoir a remplir.

Monsieur Léon Lauter, dit-il, vous vous éies trouvé offensé par moi, l'autre jour, et cepeu lant vous m'aviez parié asseï durement. Nous devions nous battre demain matin.

— Oh! mon Dieu ! dit Rose

Geneviève ne dit rien, mais elle jeta ses bras autour du cou de son frère.

— Nous devions nous battre demain malin. Je vous prie d'agréer mes excuses bien sincèrement, et de me donner vo-

Léon n'hésita pas; — il n'y avait plus de place dans son cœur pour lac ocre et pour la haine.

— Monsieur Rodolphe de Redeuil, dit Anselme Lauter, voici ma main aussi, vous venez devons bien conduire. — Sai liez, maintenant, combien la susceptibilité de Léon était excusable.

lej ■ de votre querelle avec lui, je l'ai trouvé dans les

Champs Elysées qui jouait du violon et demandait l'aumône pour sa sœur, pour ma fille chérie.

o Léon ! — mon frère, mon bon frère ! dit Geneviève en fondant en larmes.

Rose pleurait sans rien dire; — elle regardait Léon avec amour et adiiina ion ; — aais ellesjj tenait a l'écart. — Léon était riche; — elie s'était fâchée avec lui quand il était pau-

GENEVIEVE

vre. — Cependant, après un instant d'hésitation, elle se jeta dans ses bras.

Rodolphe serra toutes les mains et sortit. — Anselme sonna et dit : — Faites monter lotis les domestiques.

Alors entrèrent une douzaine de domestiques, tous revêtus de la livrée vert et or, — et aussi les femmes de cuisiHe et de chambre.

Anselme leur dit: — Vous êtes presque tous mes vieux serviteurs. — Presque tous je vous ai amenés d'Allemagne avec moi. — Il faut que vous partagiez ma joie.

Voici monsieur Léo:i Lauter, mon (ils, — et cette belle demoiselle est ma tille Geneviève. — Vous les respecterez comme moi-même; — je m'en repose sur eux des soins de se faire aimer. Ces autres personnes sont mes parens. — Je vous ai fait monter, parce que vous êtes de la famille, et que je veux que vous rendiez grâce à Dieu avec moi, — d'une réunion qui fera le bonheur de toute ma vie.

Alors Anselme fit la prière, comme dans les vieilles familles allemandes. Tous les domestiques se mirent à genoux; — Geneviève et Rose suivirent leur exemple, et Anselme dit:

— O mon Dieu, je vous lends grâce d'avoir pris soin de mes vieux jours. Mon Dieu, je vous promets d'être toujours bon et compatissant pour les pauvres. — Bénissez-nous tous, ô mon Dieu! en ce jour qui va finir, et donnez-nous eucore pour demain votre divine protection.

— Allez, mes enfans, dit Anselme en finissant.— Mon beau-frère, mon neveu et ma nièce coucheront ici. — Geneviève donnera l'hospitalité à Rose et Léon à Albert. — Pour moi. je prie mon beau-frère de vouloir bien disposer de mon appartement.

Voici mon histoire en deux mots, mes enfans. — Vous étiez encore bien petits quand je crus devoir quitter votre mère;

— bénissoiif sa mémoire: je suis allé plus d'une fois sur sa tombe, la remercier du courage avec lequel elle vous a élevés;

— nous ne parlerons jamais de cette séparation , — n'accusez ni elle ni moi. Elle et moi nous vous avons chéris. J'allai trouver le prince*** avec lequel j'avais été élevé, il me donna d'abord un petit emploi auprès de sa personne; je devins successivement son ami. so;i conseil, son chargé d'affaires. Je devins riche. J'étais venu en France pour vous chercher, quand le hasard m'a fait rencontrer Léon ; je n'ai pas voulu me faire connaître à vous. — J'ai voulu que votre amitié pour le pauvre vieux Anselme précédât celle que vous auriez pour le baron d'Arnberg. — Voici mes projets. Quelqu'un s'y opposc-t-il?

D'abord, — j'achète la maison de monsieur Chaumier, 60,000 fr.; la maison esta moi, — je la donne à ma jolie petite Rose, qui ne refusera pas de la laisser à son père. Je paie les dettes de cet étourmau d'Albert.

— Tiens! — dit Albert, et le garde du commerce qui m'attend.

— Il est parti. — Nous rachèterons à Albert une étude qu'il tâchera celte fois de conserver.

— R( se, continua Anselme, épouse Léon.

Rose se jeta dans les bras de Geneviève, et cacha dans son sein son joli \isarre tout roiue.

— Maintenant, mes amis, suivez-mqÉ dans cette maison qui a été bâiie pour vous et d'après vos désirs comme vous pouvez vous le rappeler. — Tiens, — Geneviève, — voici ton appartement; — ton petit salon bleu et er, — ta chambre tendue de soie bleue avec la n.ousseline blanche pardessus la soie : — et la salle de bain en marbre blanc.

Voici tous les meubles que tu as choisis.

Les tableaux que tu as admirés un jour que tu rendais le pauvre Anselme si heureux en lui donnant le bras dans la rue; tout ce que tu as trouvé joli ; — tout ce que tu as désiré, tout ce qui a attiré les regards depiris qaeje te connais; j'allais l'acheter et l'apporter ici.

Geneviève remercia son père en lui baisant la main.

— Passons à l'appartement de Léon.

Voici, — Léon, — ton cabinet de bois sculpté, — et ta salle d'armes et ton divan ; — top violon de Stradivarius que je t'ai rapporte d'Allemagne; — ton cheval ■ gris de fer, avec la crinière et les jambes noires; » j'ai eu une peine terrible à le

trouver, et j'ai dit plus d'une fols : Parbleu, monsieur «©• fils aurait bien pu imaginer une autre robe pour son cbevaL Demain matin vous verrez le jardin.

— Et vous, mon père, — votre appartement?

— Je vous le montrerai demain; — allez tous vous reposarç

— moi, j'ai encore bien des choses à faire.

Il n'y eut que monsieur Chaumier qui dormit dans la malson ; — Rose et Geneviève, Albert et Léon passèrent la n«Jt à causer. Dès le jour Léon essaya son cheval, Albert en prit un a monsieur Anselme, et tous deux s'allèrent promener as bois de Boulogne.

Geneviève Itabilla Rose; — leur toilette n'était pas finie, qu'Anselme frappait chez elles. — Allons, paresseuses, Il y a une heure que j'attends le moment de vous embrasser ; venez déjeuner : les jeunes gens ont fait deux lieues à cheval, et rentrent affamés.

Au déjeuner, monsieur Chaumier annonça qu'il allait retourner à Fontainebleau.

— Eh bien ! mon beaif-frère, allez-vous-en, et laissez-nous Rose; — je me suis déjà occupé ce matin de la publication des bans ; Rose et Geneviève vont sortir avec moi toute la journée; —il faut bien la corbeille de Rose, — et faire préparer son appartement à son goût; — Albert va aller voir son ancien patron, pour renouer l'affaire de l'étude. — Léon a un nouveau violon et un nouveau cheval, — il se distraira de son mieux. Léon insista beaucoup pour accompagner son père avec sa sœur el sa cousine. — Monsieur Lauter répondit, en riant, qu'il s'y opposait, parce que Léon le ruinerait dans les achats pour Rose.

Maintenant, mon beau-frère monsieur Chaumier, si vous ne vous y opposez pas, nous allons laisser Rose et Léon se promener un peu dans le jardin : ils ont beaucoup de choses à se dire; pendant ce temps, je vais vous montrer mon appartement.

Rose hésitait; — Geneviève la prit par la main el la cOB' duisitavee Léon dans le jardin, où elle les laissa.

Là, Rose et Léon se rappelèrent tous leurs bons et tous leurs mauvais jours; ils se dirent mille fois la même chose.

On était à la fin de février; il y a dans ce mois des heures de printemps; — un doux soleil semblait venir éveiller les bourgeons des sureaux. — Des bourgeons des coudriers sortaient de petits pinceaux amarantes, la première fleur de l'année.—Il semblait que le jardin était riant et embaumé de leur joie, — et que ce beau soleil fût un reflet de leur bonheur.

Pendant né temps, — monsieur Lauter conduisit monsieur Chaumier, Geneviève et Albert dans son appartement; — U ne démentait en rien la magnificence de la maison. —Seulement, une petite porte, cachée sous la tapisserie, conduisait à trois chanAres, où monsieur Lauter avait tait apporter las meubles de noyer du petit logement de Léon et de Geneviève,

— et ceux de sa petite chambre à lui, quand il était leur vaisin. — Les pièces étaient pareilles à celles qu'ils avaient habitées- — les papiers semblables avaient été mis d'avance ; et, pendant la nuit,monsieurLauter avait fait apporter les meubles.

En repassant dans sa chambre, il ouvrit un vieux coffre magnifiquement ciselé; il était doublé de velours cramoisi, el contenait des gros sous avec des menues pièces d'argent

— Geneviève, dit-il, c'est l'argent que ton frère a gagné pour toi en jouant du violon dans les Champs-Elysées ; —en voici une pièce que tu conserveras bien, n'est-ce pas?

Quand Rose et Albert furent au salon avec le reste de la famille, — Lauter dit: Il y a encore une surprise que j'ai ménagée à Léon et à Geneviève ; — et il les conduisit dans une panie reculée de la maison; il frappa et se nomma; —une jeuue femme, propre, avenante, et décemment vêtue, ouvrit et devint toute rouge en voyant la société qui lui arrivait. — Marthe, dit monsieur Anselme, où est votre mari?

ALPHONSE KARR

A ee moment, le mari rentrait : — Keissler, lui dit Anselme, vous trouvez- vous toujours bien ioi ?

— Ah ! monsieur le baron, dit le jeune homme, nous sommes trop heureHX, et si vous ne m'aviez défendu de vous rendre grâce...

— Je vous l'ai défendu, mon cher Keissler; mais je vous ai dit en même temps que je vous ferais un jour voir vos bienfaiteurs, ceux que vous pourriez remercier. Les voici ; — c'est l'intérêt que vous ont témoigné mon lils et ma fille, un jour que nous vous avons rencontré aux Champs-Elysées, — qui m'a fait prendre soin de vous.

Keissler alla alors, sans parler, chercher sa femme qui s'éîait retirée dans une autre pièce, et la ramena avec deux petits enfans. — Pendant qu'il était absent, Anselme dit : — J'ai fait de Keissler mon intendant, et je m'en suis parfaitement trouvé.

Keissler, sa femme et ses enfans se placèrent devant Ge- «eviève et Léon, — etKeissler dit: — Nous sommes heureux ; nous sommes bien heureux. Je ne trouve rien dans mon cœur qui doive mieux vous récompenser.

Rose était un peu embarrassée. — Elle se rappelait que, le jour de cette rencontre aux Champs Élysées, elle avait écouté une plaisanterie de monsieur de Redeuil sur Anselme. Elle regarda Léon tendrement, et se fit à- elle-même le serment d'expier tous ses petits torts par la plus vive tendresse. — Geneviève caressait les enfans de madame Keissler.

Quand ils sertirent de l'appartement de l'intendant, Anselme mena Geneviève à la basse-cour, et lui dit: — Ts rappelles-tu une vieille femme à laquelle tu faisais l'aumône tous les dimanches à la porte de l'église? — Elle est ici, c'est la surinlendante de la basse-cour; — elle et Keissler ne sont pas ceux, hier, qui ont prié de moins bon cœur a notre prière du sotr.

En peu de jours, l'appartement de Rose fut prêt. Monsieur Lauter l'appelait sa fille.

Le mariage de Léon et de Rose fut célébré avec pompe.— Les jeunes filles voulaient plus de simplicité; mais Anselme Insista. — Seulement, quand le prêtre demanda à Léon sa pièce de mariage, pour la bénir et la donner à l'épousée selon l'usage, — monsieur Lauter arrêta Léon, qui allait donner un double louis, et donna lui-même une grosse pièce de deux sous. — Le prêtre le regarda d'un air interrogatif. —Allez, allez, monsieif le curé, dit Anselme, cette pièce-là en vaut bien une autre, et elle a été bénie par Dieu avant de l'être par vous.

Monsieur Anselme l'avait prise dans le coffre ciselé doublé 4e velours cramoisi.

Geneviève se trouvait heureuse : — tous ceux qu'elle aimait étalent si heureux ! — Depuis longtemps elle avait renoncé à Albert, sans oser espérer le plaisir dont elle jouissait de le voir tous les jours et de le voir heureux. — Le mariage de son frère, malgré tout ce qu'elle en eut de joie, — lui fit un peu de mal, — et aussi la vue du ménage de Keissler. — Néanmoins, elle disait qu'elle n'était plus malade. — Elle s'était arrangée pour ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui était permis à elle.

Mais,— le ciel est envieux.— La mort planait sur la maison du baron d'Arnberg. — La maladie de Geneviève faisait d'effrayans progrès, sans qu'elle-même s'en aperçût. — Geneviève était une victime marquée par le sort : elle ne devait pas lui échapper.

Les pommettes de ses joues s'étaient colorées d'un rouge vif, que tout le monde, et Geneviève elle-même, prenait pour un retour à la santé.

Son net était effilé, ses jou«s caves ; ses livres rétractées

semblaient exprimer un sourire amer; — ses dents étaient d'un blanc mat. — Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses'yeux avaient encore leur éclat; mais le blanc avait pris une légère teinte bleuâtre, — et le regard avait par Instans une profonde expression de mélancolie.

Geneviève parlait beaucoup de l'été, et faisait des projets pour Fontainebleau. — Le mois de mars était superbe; elle jouissait avec ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois :— Mon Dieu la belle saison est si courte ! — Pauvre fille! sa vie devait finir avant la belle saison. — Les médecins ordonnèrent de la transporter à la campagne ; on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d'elle-même a y aller.

Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prétexte, on retarda son départ. — Elle fut obligée de garder le lit : —mais elle ne se croyait qu'indisposée.

Sa respiration, lente, saccadée, profonde, était quelquefois accompagnée d'un hoquet. — Une toux sèche sortait de sa poitrine.— Un soir, comme sa belle-sœur restait près d'elle, — après quelques mots que Rose lui dit à demi-voix, elle dit : —Ma chère Rose, ce sera un nouveau bonheur pour toi, pour Léon et pour mon père, et j'en jouirai autant que vous. — Moi, je ne me marierai jamais. J'élèverai ton enfant. Je serai sa marraine, n'est-ce pas? — Tout cet été je m'occuperai de broder sa layette.

Rose pouvait à peine retenir ses larmes , car personne n'ignorait plas la situation de. Geneviève, que Geneviève ellemême.

Elle continua à parler, — mais plus péniblement. — Ses yeux, à demi voilés, l'empêchaient de bien distinguer Rose,

— et elle la pria d'allumer une bougie de plus.

Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. — J'ai des idées ravissantes, disait-elle, tu verras.

Elle s'arrêta quelque temps, et dit : Je tiens à être à Fontainebleau pour le premier mai ; — c'est l'anniversaire de la mort de ma mère. Pauvre mère , qu'elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l'ai jamais tant regrettée qu'à présent.

Rose mit son visage sur le lit de Geneviève, car elle voulait cacherles larmes qui coulaient brûlantes sur sesjoues. — Les regrets que faisait entendre Geneviève sur sa mère s'appliquaient si bien à Geneviève elle-même, qui ne devait vivre que pendant le temps où sa vie avait été amère, et, en plus, quelques jours seulement pour goûter une vie plus douce qui ne lui était pas destinée ! Elle avait conduit ceux qu'elle ai ■ ruait jusqu'à la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la fatigue du chemin, — et elle mourait.

« Moïse monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays de Galaad, et le Seigneur lui dit : Voici le pays que j'ai promis à Abraham, vous l'avez vu de vos yeux et vous n'y entrerez pas ; — et Moïse mourut par le commandement du Seigneur. »

— Combien je serai heureuse de voir tes enfans ! continua Geneviève. —J'ai froid, — couvre-moi un peu. Pourquoi astu éteint cette bougie? Je ne vois pas clair, rallume-la.

Dans cinq ou six ans d'ici , — tu auras des enfans qui courront dans la maison, il me semble déjà entendre leur bruit. J'ai sommeil. — Tu dois avoir sommeil aussi. — Va...

Elle ne parla plus, sa respiration dewnt bruyante. Rose la contemplait avec effroi. — Geneviève entr'ouvrait la bouche.

— Son ange gardien, invisible à son chevet, prit sur ses lèvres l'àme qu'exhalait la vierge, — et l'emporta au ciel.

Rose, ne l'entendant plus respirer,— mit la main sur son cœur, et ne le sentit pas battre. — Elle poussa un grand cri, et tomba à la renverse.

Le prêtre qui avait marié Rose et Léon, — un mois auparavant, au même autel de la Vierge, — dit la messe des morts sur un cercueil revêtu d'un drap blanc, sur lequel était une couronne de fleurs d'oranger. Toute la maison de monsieur Lauter assistait à la messe ; les domestiques faisaient par

GENEVIÈVE

momens entendre des sanglots qu'ils ne pouvaient plus étouffer.

» Je vous donnerai le repos, dit le Seigneur, car vous avez »■ trouvé grâce devant moi, et je vous connais par votre nom » (etteipsam noviexnomine).

» Seigneur, prêtez l'oreille aux prières par lesquelles nous i conjurons votre miséricorde de placer dans le lieu da paix » et de lumière l'âme de votre servante Geneviève Lauter, que ■> vous avez fait sortir de ce monde, et de l'associer à la gloire » de vos saints!

» Seigneur, vous m'appellerez et je vous répondrai. J'élève mes mains vers vous, et j'ai mis en vous toute

• mon espérance.

ii O jour de colère [die* >r:>\ dies Ma), —jour de la colère » et de la vengeance de Dieu.

» Séparez-moi de ces maudits que vous chasserez de votre ■ présence, ô Jésus ! et appelez-moi entre les vierges bénies - de votre Père.

» Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur. (Beati mor-

• tui qui in domino moriuntur.) Ils vont se reposer de leurs i travaux, car leurs œuvres les suivent. »

Tout ce (rui était dans l'église fondit en larmes.

On enterra Geneviève à Fontainebleau, auprès de 0a mère.

— Monsieur Lauter et Léon ne se consolèrent jamais de la perte de cette charmante fille, et son souvenir mêla toujours une profonde amertume au bonheur qu'elle ne partageait pas.

— Son appartement fut fermé, — et pendant tout le temps que vécurent les personnes dont nous avons raconté l'histoire, — ou l'ouvrit trois fois par an, aux anniversaires delà naissance, de la fête et de la mort de Geneviève. On y passait la journée; — tout était resté comme le jour de sa mort; — o» parlait d'elle, et les enfans de Rose et d'Albert furent accoutumés à un si grand respect pouf la mémoire de la sœur de leur père, — qu'ils n'avaient jamais vue, — qu'ils n'osaient ni jouer ni faire du bruit près de l'appartement de leur tante Geneviève.

FPN »E GENEVIEVE,

RICHE ET PAUVRE

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