Première Partie
La grande porte du collège de Rennes était, contre son ordinaire, ouverte à deux battans, et la foule se pressait dans la petite cour verdoyame qui précède le parloir. On était au t5 août, jour de la distribution solennelle des prix. Un murmure inaccoutumé sortait du vaste établissement. On y remarquait je ne sais quel desordre joyeux, quelle liberté folâtre, qui contrastaient avec son calme habituel. Leviel édifice lui-même semblait avoir voulu déposer, pour quelques instans, sa tristesse. Des guirlandes de lierre avaient été suspendues au-dessus du petit préau, et des vases de fleurs prérienses étaient disposés le long du corridor obscur qui conduisait à la cour de la distribution ; mais, malgré tout, la masse noire et humide du collège conservai! un air de mauvaise humeur qui ne pouvait se déguiser derrière ses décorations empruntées. On eut dit un vieux professeur endimanché. Cétait seulement dans la cour où les prix devaient être distribués, que cette physionomie classique et maussade disparaissait au milieu de l'animation de la fête. La foule y était déjà rassemblée, et l'on entendait s'élever de toute partie bruissement rieur des voix de femmes auxquelles se mêlait, par instans, le murmure plus dur et plus monotone des voix d'hommes. A toutes les fenêtres, se penchaient des collégiens en fracs militaires: les plus jeunes ne témoignaient qu'une curiosité turbulente ; mais ceux qui avaient déjà atteint l'adolescence plongeaient avidement leurs regards dans la foule, les arrêtant, avec une ardeur fixe el dévorante, sur les femmes les plus jeunes, que l'on reconnaissait de loin à leurs têtes nues et bouclées. Parfois l'oeil brun d'une jeune tille placée près de sa mère, en se levant au hasard, rencontrait un de ces après regards, et l'enfant, saisie, baissait la tête avec confusion, comme si elle eût senti nu brûlant attouchement.
A l'une des fenêtres les plus reculées, était accoudé un jeune élève de dix-huit ans. qui ne portait point le costume des collégiens ; il était seul, el promenai) un sur l'assembh e i lai i e au- lessous di lui. li était fai ile de voir à son costume qu'il n'appartenait point :'i la classe la plus îicbe ni la plus distinguée. Sans avoir rien qui les rendit remarquables au premier abord, ses rétemens manquaient de
cette élégauce aisée et naturelle dont les tailleurs d'élite ont seuls le secret. C'était un habillement qui sentait la façon marchandée, et l'on voyait à son lustre, à sa raideur, qu'il sortait d'une main timide, peu accoutumée à soumettre la mode à ses ciseaux. En outre, je ne sais quel malaise puéril dans les attitudes de celui qui le portait indiquait que ce luxe ne lui était pas habituel. C'était pourtant un jeune homme grand, robuste, assez bien fait, et do?t le visage mâle respirait une certaine vigueur dédaigneuse qui n'était pas sans élévation ; mais on rer-arquait en lui les mêmes défauts que dans son costume. Pour l'un comme pour l'autre, il semblait qu'on eût économisé, non sur l'étoffe, mais sur la forme. Ses épaules étaient larges et un peu hautes, ses pieds grands , ses mains fortes; on ne trouvait rien dans sa personne de cette beauté souple et un peu efféminée, caractère des classes vouées, depuis plusieurs générations, aux loisirs opulens. Tout en lui révélait, au contraire, la race vigoureuse el dure dont il était sorti. C'était l'enfant du peuple avec ses cheveux plats, ses traits plus profonds el moins mobiles, ses membres plus courts, semblables a des instruniens dont la nature aurait diminué le développement au prolit de la solidité, ses mouvemens pesans, qui paraissaient obéir à une vitalité plus sûre d'elle même, mais moins nerveuse. Seulement, l'éducation avait apporté quelques modifications à l'expression primitive du visage. L'habitude de la pensée avait épanoui son front lisse et mat; une intelligence tenace rayonnait dans ses yeux, et sa bouche (ce siège des attitudes les plus intimes de i'âme) respirait une Hère tristesse. Cependant l'espèce d'austérité qui dominait l'expression générale de ses traits disparaissait complètement, lorsqu'un sourire venait l'animer; alors toute sa figure s'illuminait d'un éclat tendre, et. à travers sa rudesse vulgaire, perçait une douceur plaintive qui n'était pas sans charme.
Ce jeune homme, dont nous venons d'analyser autant que possible le caractère extérieur, était Antoine Larry, fils d'un armurier de Rennes, et il venait de tei tuilier ses - tudes, comme exfi ': itle ville. Anloiuea' ail perdu si o p( iv forl ji une, el vivait s ul, avec sa nu re, de- profils d'une i etite boutique de papi terie, que celle-ci tenait a l'entrée du rg d'Anlrain. Destina par sa naissance à une profet'
SÔEYEUTlMi.
sion. manuelle, le jeune Larry aurait sans doute appris l'état de son père, si une circonstance fortuite n'était venue déranger les projets de sa famille.
Quelques mois avant sa mort, le père Larry, se trouvant dans son atelier, entei di mds ci is s'élever dans la rue
du faubourg : il courut à la porte, el aperçut un enfant q .'un taureau échappé foutait aux pieds. L'armurier ne balança p s un instant: ii s'élança vers le taureau, et, le saisissant aux cornes avec une force et une adresse qu'il avait longtemps exercées dans des combats de ce genre, lorsqu'il était pâtre chez son oncle, il commença une lutte qui se termina par la chute de l'animal furieux. Dès qu'il lut terrassé, les voisins, qui, jusqu'alors, s'étaient prudemment tenus à l'écart, s'elancèrcnt pour seconder le père Larry, et le taureau fut garrotté.
Cependant l'enfant, que sa bonne venait de relever, tout couver! de houe et de Sang, fut transporté chez Tarmurier. Lorsque les premiers soins lui eurent été donnés, la femme Larry demanda son nom à la servante qui l'accompagnait, el apprit que c'était le fils unique de madame veuve fcfoissard. Celle-ci, avertie de l'accident arrivé a son fils, accourut bientôt elle-mênflï avec un médecin. Arthur fut déposé dans la voiture de sa mère et transporté à son hôtel ; mais, avant de quitter la famille Larry, madame Boissard lui exprima vivement toute sa reconnaissance. Depuis ce jour, elle ne cessa de lui témoigner un intérêt que le temps ne parut nullemenl affaiblir, et, lorsque l'armurier mourut, elle se chargea de l'instruction d'Antoine, et lui lit suivre, .à ses frais, les mêmes cours que suivait Arthur au collège royal de Rennes. Ce fut ainsi que le fils de la pauvre veuve se trouva détourné de la voie qu'il aurait naturellement suivie, et acheva ses études au lieu d'entier en apprentissage.
Ce changement de direction fut loin d'être favorable à Sun bonheur ; jeté au milieu d'enfans plus riches et mieux nés que lui, il eut a souffrir la froideur des uns, les railleries des autres, le dédain de tous. 11 lui fallut faire de sa force un rempart a son amour-propre, montrer le poing à tous les rires, et défendre sa position aux dépens de 'sa chair; mais s'il put faire taire les moqueries, il ne put en détruire la cause, et la conscience qu'il conserva lui-même qu'il les méritait lui était plus amère que tous les sarcasmes. Quand il traversait les rangs de ses condisciples avec l'habit râpé auquel sa mère économe avait, depuis peu, ajouté des manches neuves; son pantalon trop court, rapiécé au genou, et sa casquelle de nankin tachée d'encre, il croyait deviner sur toutes les bouches un sourire retenu; il entendait comme des voix moqueuses bruire ,'t ses oreilles; il lui sembtaitque tous les regards le suivaient par derrière avec une ironie insutanle; Il sentait ces regards sur lui ; il n'osait se détourner de peur de les rencontrer, et pourtant il eût voulu les surprendre pour avoir le droit de s'en venger.
A cette inquiétude continuelle, née d'un amour-propre envenimé, se joignirent bientôt les dégoûts des premières études, plus difficiles pour Antoine que pour aucun antre. Privé de la première instruction, que les enfuus d'une certaine classe puisent dans la conversation de parens éclairés, il fut obligé de souffrir la honte de son ignorance, comme il avait (Souffert celle de ses haillons. Tour y échapper, il lui fallut briser violemment les moules vicieux d;;ns lesquels sa pensée avait pris coutume de se former ; il fallut lutter à la fois contre les habitudes acquises dès l'enfance et contre l'exi . chaque jour-, recomposer jusqu'à l'accent, cette prosodie intérieure, ce son de voix de l'âme, qui est pins a nous que la pensée ellé-raéme ! » ntoine ace wiplit cette r' he presque impossible autant qu'il pouvait l'accomplir. Il arriva.' sous eue pur! té classique Porigin
mais son esprit revêtit ce ttouvea
lui-même revêtu ses habits neufs, en conservar.l une contrainte ■ rr; nj i e. La pureté mt
une preuve contre lui ; il étail aisé de voir que ce n'él il point la un lai il de la
facilité naturelle , r ■ ■ , oq s et ju
défauts. [in révèlent la langue des classes heureuse* et cultivées.
Toutes les nuances que nous venons d'indiquer, prises séparément, étaient sans doute légères, et elles ne se laissaient ir qu'a un obsevrateur attentif; mais leur ensemble impri ait àLarryje ne sais quel manque de distinction qui se luisait sentir plutôt que remarquer, dont peu de personnes auraient pu analyser la cause, niaisif.nl tout le monde .1 l'effet. \ie ail lien qui choquât; à IVxa-
men on trouvait même en lui beaucoup de détails, à son avaBlage, nuis l'harmonie, mais l'aisance, mais ce que l'on pourrail appeler le bonheur de la beauté, ce charme qui la fait sentir, il ne les possédait pas ! Quanta son intelligence, elle était fnrte, mais lente. Sur ce point encore les premières impressions qu'il avait reçues lui avaient été fatales. Ses jeunes années n'avaient point eu d'activité intellectuelle, et il avait appris taid cette tscrime de la raison a laquelle on a donné le nom de méthode ;-aassi son esprit manquait-il de souplesse et de rapidité. Son cœur était excellent , et tous les sentimens dévoués y avaient de profondes racines; malheureusement, près d'eux et comme à leur ombre, avait grandi une sombre passion, née de ses hontes et nounie en secret par ses ressenlimens ; c'était la jalousie !
Au physique comme au moral, Antoine était donc un être fatalement doué, qui devait trouver diflicilem. nt s-a place dans le monde : ce n'était ni un bel ouvrier ni un beau jeune homme; ie n'était ni un homme vulgaire, ni un grand génie ; c'était quelque chose de flottant entre tout cela ; une noMe création mal venue, à laquelle il n'avait peut-être manqué, pour être sublime, que le hasard d'une naissance meilleure.
On nous pardonnera celte longue explication d'un caractère plus facile a concevoir qu'à décrire ; elle était indispensable pour faite comprendre le personnage que nous allons mettre en scène et pour préparer ce qui va suivre.
Il y avait déjà longtemps qu'Antoine était appuyé sur le bord de la fenOtre, où nous l'avons montré regaidant silencieusement dans la cour qui se remplissait de plus en plus, lorsqu'un coup léger frappé sursoit épaule le lit détourner.
— Je te trouve enfin! s'écria Arthur Boissard : tu es si beau que je ne te reconnaissais point d'en bas.
Mais laisse-moi donc te voir, ajouta-t-il en retournant Antoine vers lui, et en reculant de quelques pas : vrai, tu as l'air d'un dandy !
Quoique tout cela eût été dit d'en ton gai plutôt que moqueur, le jeune Larry parut mécontent ; il se détourna brusquement sans répondre et se mit de nouveau à regarder dans ta cour.
Arthur ne s'aperçut point de sa mauvaise humeur.
— Et moi, comment me trouves-tu, dcmanda-t-il, en forçant de nouveau Antoine à se retourner, et en se contemplant luimême avec une affectation plaisante qui ne déguisait pas complètement une naïve fatuité.
Lan y leva les ynix et fut effectivement frappé de l'élégance d'Arthur Boissard :son costume, lai le d'après la mode la plus nouvelle, modelait gracieusement -a taille frêle et cambrée; ses Iràits délicats, son fronl transparent, sur lequel on voyait courir Iv-.s veines comme sur celui d'une femme, étaient encore embellis par une chevelure cendrée, dont les ondulations soyeuses avaient été entremêlées avec art par le coiflteur. Du resté, il eût été difficile de. dire si le costume donnait ou empruntait à la tournure du jeune homme l'aisance qui la dislinguait -, car il y avait datis tous s"s monVefoens une élasticité; une sorte de luxe naturel qui semblaient pouvoir se nre. Autant l.i natu e d'Antoinep ira's-au douteuse, autant celle d'Arthur it.iii typique. 'Foules lesïi
ce qui manquaient au premier, celui-ci les possédai: l'enfant du riche avec tous ses charmes d'élégance, toii ip i de ton et de manières. Son être reflétait dans ses parties la beauté aristocratique des«races en
h dur terrain p 'up \ el qui,
ecbâssis d'une serre, comme les fleurs^e
l'art ■'. rendues doubles, j g; nent en délicatesse lonl ce
perdm 'i N' ueur.
oine avait souvent remarque ce caractère séduisant et
toute la personne d'Arthur, et, par suit*
d'un retour sur lui-niènre , il en avait ressenti une jalousie
RICHE ET PAUVRE
confuse ; mais il n'avait jamais é!é aussi frappé desavantages du jeune Buissard que dans ce moment.
Ce fut donc sur le ton laconique d'un aveu pénible qu'il répondit a sa queslion.
— Tu es superbe.
— Ah! veis-lu. reprit Arthur, s:ns faire attention à la sécheresse de celte réponse, c'est que ce ;-oir n;a mère donne une soirée; il y aura là m*s cousines, leurs amies, et je ce veux pas avoir l'air d'un écolier.
Antoine garda le silence.
— Si tu veux venir, ajouta Boissard, qui sembla remarquer alors pour la première fois l'air froid de son interlocuteur, ma mère a déjà invité plusieurs de nos camarades : elle sera bien aise de te voir.
— Merci ; je n'ai rien à faire dans un bal : je ne sais pas danser.
— Pourquoi n'apprends-tu pas?
Antoine aurait pu répondre : Parce que ma mère ne peut pas me payer un maître et que la tienne n'y a pas songé ; mais il ne voulut pas.
— Tuas tort, reprit Arthur, qui, comme tous les gens riches, ne pensait jamais aux obstacles qui pouvaient venir de la pauvreté, tu as tort, mon cher ; comment feras-tu pour aller dans le monde situ ne peux pas te présenter a un bal?
— Je n'irai pas.
— Alors tu ne te feras point connaître et tu ne per< eras jamais. Tu es trop sauvage ; cela te nuira si -lu n'y prends garde. Quand tu auras fais ton droit, (tue deviendras-tu si tu ue te produis pas? Pour moi. je veux voir beaucoup de monde ; je ferai des visites, j'irai partout, je donnerai des soirées, des repas : c'est le seul moyen de taire son chemin.
— Nous verrons, répondit Antoine.
Dans ce moment on entendit les inslrumens s'accorder; les musiciens étaient arrivés et la distribution allait commencer. Cn maître d'étude qui passait invita les élèves à descendre. Arthur et Antoine suivirent leurs camarades sur 1 dinsqui avaient été disposés pur eux.
Lethéalie était déjà couvert d'hommes en uniformes et en simarres. Le maire, cet officiant obligé de toutes les cérémonies publiques, élait là avec son écbarpe et son sourire officiel. Le professeur de rhétorique repassait dans sa péroraison la phrase inamovible sur l'impatience des mères ; on avait apporté le dernier faix de couronnes, et le censeur tenant son palmarès à la main, la distribution commença.
Il y eut un grand nombre de triomphateurs, mais les deux noms qui retentirent le plus souvent furent ceux d'Artbur Boissard et d'Antoine Larry; celui du premier, surtout, reparaissait sans cesse. Favorisé par une première éducation plus parfaite, aidé par des maiires particuliers, et suivant d'ailleurs plusieurs cours accessoires qui n'avaient point été ouverts à son concurrent, Arthur Féelipsa complètement. Aussi excita-t-il parmi les spectateurs un enlhousiasine qu'accrut encore la gracieuse vivacité avec laquelle il alla chercher ses couronnes. 11 était si blond, si frêle, si charmant, que tout le monde en était dans l'enchantement ; on s'émerveillait des succès de cet enfant délicat, que ses rivaux dépassaient de toute la tète, et l'en trouvait, entre la haute intelligence dont il faisait preuve et sa petite taille, un de ces contrastes puérils que la multitude saisit avec transport, parce qu'ils sont à sa portée. Par le même motif, les succès d'Antoine Larry produisirent peu d'effet. On n'y vit point la victoire d'une volonté vertueuse et d'un esprit énergique contre les obstacles d'une position difficile; on ne fut frappé que de la timidité maladroite du jeune homme, de son air lourd et de sa haute taille. La foule irréfléchie trouva tout simple qu'un homme l'emportât sur des enfans, el elleappla uiit faiblement. Les succès de Larry tournèrent même indirectement à la gluire d'Arthur; car, au moment où le nom d'Antoine fut prononcé, quelqu'un ayant dit:
— C'est le fils de l'armurier dont madame Boissard a payé l'éducation.
Cette explication su répandit dans la foule, tous I se tournèrent vers la veuve, un murmure flatteur s'éleva; et quand, peu après, Arthur reparut sur le théâtre, chacun se
cru! obligé d'applaudir dans le fils la bonne action de la mèiv.
Mais une circonstance inattendue vint blesser ptns profondément Larry, et mettre eu relief la différence de bienveillance témoignée par le pubiic aux deux jeunes gens.
Au moment où Arthur avait reçu son dernier p:ix, il s'était él.uicé vers sa mère, et, laissant tomber sur ses genoux ses livres et ses couronnes, il s'était laissé tomber dans ses bras avec un abandon et une sensibilité si vrais, que lotit le monde en avait été attendri ; la mère et le fils éîaient restés quelque temps enlacés et saiiglotans : on s'était levé de tous cÔ i s pour contempler ce groupe charmant, et l'on avait applaudi avec frénésie. Lorsque Antoine reçut également sa cférnière couronne, le proviseur lui demanda si sa mère sa trouvait à la distribution : sur la réponse affirmative du jeune homme, il lui dit de lui porter son prix.
Antoine, embarrassé, chercha un instant des yeux dans la foule, mais son trouble l'empêchait de distinguer, quand, tout-à-coup, à l'extrémité de la cour, on vit se lever une vieille femme borgne vêtue comme une servante et qui se met à crier d'une voix enrouée:
— Antoine par ici, par ici, mon garçon!
Ln sourire involontaire accueillit cette apparition grotesque, et quelques exclamations mal retenues se tirent même, entendre, f.e jeune homme s'arrêta en pâlissant, comme si une arme l'eut frappé; ce moment fut terrible; il avait honte de sa mère !
Cependant celle-ci n'avait rien remarqué et continuait à l'appeler. Antoine lit un effort; il avança machinalement du côté d'où venait la voix; un nuage couvrait ses yeux, et ses jambes d Taillaient sous lui. En arrivant près de sa mère, il n'eut point la forée de lui parler. La bonne femme lui ouvrit les bras en poussant de triviales exclamations dé joie et lui posa sur la tête la couronne de manière à la mi faire tomber autour du cou.
Larry était si troublé qu'il ne s'en aperçut point, et il revint à sa place cn chancelant, avec sa collerette de laurier ; les rires redoublèrent et l'avertirent enfin; il arracha violemment la couronne et la foula aux pieds; toute la joie de ce jour était perdue pour lui
La distribution se termina peu après. Suivi par toss les regards et entouré d'un bruissement louangeur, Arthur Boissard alla retrouver sa mère, la tête haute et le sourire sur les lèvres. Antoine Larry, de son côté, se glissa honteusement à travers la fouie, et tejoignit la sienne; les deux jeunes gens se rencontrèrent à la porte du collège au moment où ils sortaient , et se saluèrent.
AYthur monta avec madame Boissard dans l'équipage élégant qui les attendait, après avoir confié à un domestique en livrée les trente volumes qu'il venait de recevoir en pris ; tandis qu'Antoine, gauchement chargé de ses livres et de ses couronnes, présenta le bras à la mère Larry, et prit avec elle le chemin du faubourg d'Anlraih, sous une grosse pluie d'orage, qui commençait à tomber.
Tous deux faisaient leur entrée dans la vie, l'un enivré d'orgueil, entouré d'admiration, en équipage, et n'ayant même pas à porter le poids de ses couronnes; l'autre, le cœur meurtri, à pied dans la foule, honteux et embarrassé du témoignage de ses succès.
Quatre années s'étaient écoulées depuis la distribution des prix, quia fait le sujet du chapitre précédent ; Antoine et Arthur avaient achevé leur droit depuis un au. Déjà le jeune ird avait débuté avec éclat, et l'on parlait de lui comme d'un jeune avocat de la plus grande espérance. Les qusiités et les défauts de son esprit le rendaient, en effet, merveilleusement propre aux succès du barreau. Il joignait à iutel-
i 'moire exercée celle facilité do
sencede la pensée, 1 1 tsetie
sensibili qui vu toujours s'adresser aux lieux
communs du ceeur. Son éloquence était d'autant plus sûre, du
«OUYESTM.
son effet, qu'elle ne dépassait jamais un pathétique bourgeois a la portée de tout le monde; il avait, en outre, des formes charmantes. Habitué à la politesse des salons, il vn conservait la tradition au palais. Il était impossible de relever avec p'us de convenance l'injure ou le compliment, impossible de mieux trouver les joints d'une précaution oratoire pour y glisser un insinuation ; impossible de mieux assouplir un sarcasme pour en fouetter doucement son adversaire. Nul ne plaidait une calomnie d'un style plus fleuri. Quant à ces petites déloyautés traditionnelles au barreau, sans lesquelles Tin avocat ne peut faire son chemin, l'habitude du monde y av?it préparé Boissard. Sans qu'on pût l'accuser d'un carac- ■ (ère faux, il savait employer les déguisemcns utiles que l'usage autorise. Il accepta donc l'habitude du mensonge, ainsi qu'une nécessité de profession et comme un homme bien élevé qui sait se faire aux exigences sociales.
Il faut ajouter qui? sa position dans le monde l'avait servi dès les premiers pas et avait singulièrement facilité ses succès. Grâce aux relations de sa famille, il avait pu faire de précieuses connaissances. Sa tante l'avait présenté au procureur général, auquel il avait beaucoup plu, et qui avait eu la bonté de l'inviter à ses soirées; le premier président, qui avait trois tilles fort laides à marier, et qui connaissait la fortune des Boissard, lui avait rendu sa visite, et les principaux conseillers de la cour étaient tellement de sa connaissance, qu'ils le saluaient amicalement de la main au milieu des rues. Quant aux avoués et aux avoeats, ses confrères, il les invita tous à un repas splendide qsi dura cinq heures, et où l'on porta des toasts aux neuf Codes avec neuf vins différens. Tous les convives le quittèrent enchantés, et, avant de sortir, deux avoués des plus accrédités vinrent, en chancelant, lui serrer la main et lui promettre des alfaires.
Il reçut effectivement, le lendemain, des dossiers à étudier, et il avait déjà plaidé plusieurs fois à la cour.
Antoine avait été moins heureux. Il ne connaissait personne par lui-même, et, n'ayant point de parens qui pussent lui préparer des relations, il s'était trouvé, dès l'abord, privé d'appui et d'encouragement. Il avait bien fait les visites accoutumées aux membres de la cour et du barreau; quelques avocats lui avaient même apporté leur carte en retour; mais tout s'était borné là. Ceux qui avaient traversé une fois la petite boutique de la mère Larry pour entrer dans la chambre obscure et délabrée du jeune homme avaient pensé que c'était une connaissance inutile à faire, et n'étaient point revenus. Sans recommandations, sans introducteurs, Antoine était donc resté ignoré, et n'avait pu trouver l'occasion d« se faire remarquer. Il avait été nommé d'office deux ou trois fois pour défendre, en cour d'assises, des prévenus ; mais les causes qu'il avait eues à plaider s'étaient trouvées de peu d'importance ou impossibles à soutenir. Les beaux crimes avaient été réservés pour les débutans favorisés, au nombre desquels se trouvait Boissard.
Vainement Antoine avait attendu, espérant du hasard une occasion favorable, l'occasion n'était point venue: cependant ie temps s'écoulait, et la mère Larry commençait à se plaindre de ce que son fils, pour lequel on avait dépensé tant d'argent, et qui avait appris tant de choses, fût encors a sa charge à vingt-trois ans, tandis que les fils de ses voisines, qui savaient à peine lire, faisaient vivre leurs familles depuis plusieurs années.
La bonne femme ne se disait pas que la faute n'en était pas a Antoine, mais à sa position, à elle-même, qui avait accepté pour lui une instruction élevée sans savoir s'il pourrait en tirer parti. Comme tous les esprits étroits, elle ne regardait que le résultat, et, plusieurs fois par semaine, elle répétait a Larry:
— Eh bien ! quand donc cela te servira-t-il à quelque chose d'être avocat ; quand gagneras-tu?
— Quand on voudra m'eniployer, ma mère, répondait le jeune homme tristement.
— Mais, pour cela, il faudrait te donner de la peine: il faudrait chercher, demander.
— Chercher où? demander a qui, ma mère? je ne connais personne.
— Comment font donc les autres pour gagner tant d'argent?
— Les autres ont des relations, des amis.
— Il faut t'en faire.
— Comment?
— Eli Seigneur Dieu ! comment ! comment, s'écriait la mère Larry impatientée, comme les autres, je te dis!
Pour toute réponse, Antoine levait les épaules en souriant amèrement. Le moyen de sortir une vieille femme d'un cercle vicieux?
Mais ces tracasseries lui rendaient la vie intolérable: so» inutilité lui pesait; il mangeait avec une sourde rage ce pain reproché que lui gagnait sa mère. Placé comme les damnés du Dante à l'un des derniers cercles de l'enfer humain, il regardait sans cesse avec désespoir les cercles supérieurs auxquels il ne pouvait atteindre. Il s'indignait que la société fût faite de telle sorte que le pauvre se trouvât muré dans sa misère et n'en pût sortir par aucune issue; il se demandait pourquoi les hommes s'était réunis en nations si chacun des membres de la grande association n'avait point droit à sa part du bien-être général, et s'il restait isolé et sans secours contre la faim, comme le sauvage solitaire des grands laes. Puis, en promenant ses yeux autour de lui, il se comparait, lui obscur et délaissé, quoique intelligent et bon, à tant d'autres, dont un heureux hasard rehaussait la médiocrité, et il se révoltait contre cet injuste partage, et prenait en dégoal cette odieuse mascarade à laquelle on avait donné le nom d'ordre social.
Son imagination inoccupée s'emparant ainsi de ses souffrances en envenima tous les aiguillons; bientôt il se mit a étudier métaphysiquement ses ennuis et à en tirer une espèce de théorie de la vie. Toutes ses facultés travaillèrent au profit de son découragement. 11 résolut de regarder sa situation pénible comme une nécessité et de s'y accroupir, pareil à ces martyrs qui s'agenouillaient dans le cirqHe, les bras croisés, et attendant la mort. Mais il arrivait de cette résignation systématique ce qu'il arrive de toutes les théories, au premier reproche, au moindre désappointement, elle disparaissait pour faire place à la colère ou à la douleur. La vie d'Antoine s'écoulait ainsi partagée entre des calmes d'abattement et de» fièvres d'indignation, mais toujours également décolorée. Malheureusement il était à un âge où se développent avec une facilité fatale cette sauvagerie dangereuse et cette monomanie de la solitude (tristes symptômes d'une âme malade de vanité ou de jalousie) qui nous poussent en dehors de la vie réelle et nous rendent également inutiles à nous-mêmes et a tous. Comme tant d'autres, il fut pris à l'allèchement d'un quiétisme orgueilleux, et se voyant, lui, si faible et le monde qu'il avait à combattre si fort, il aima mieux accepter dédaigneusement un arrêt injuste et s'envelopper dans son découragement comme un homme méconnu. Ce fut lu une premier*, une grande faute! Mais, je l'ai déjà dit dans l'introduction de celte histoire, Antoine, assez fort pour profiter d'une position, ne l'était peut-être pas assez pour la conquérir. S'il fût né dans une classe plus heureuse, il eût pu arriver aux premiers rangs, car ses facultés étaient saines et élevées ; mais jeté par le hasard aux dernières couches de l'humanité, il lui fallait soulever un monde pour mettre seulement sa tête aa niveau des pieds des autres, et les forces lui manquaient pour un tel effort. Dans une société où chacun eût trouvé une roule préparée devant lui, non selon le caprice de la naissance, mais selon l'élan de sa vocation, Antoine fût devenu grand, célèbre et utile; c'était un de ces hommes à qui il ne faut qu'une main tendue pour qu'ils montent, mais qui, sans cette main, sont exposés à rester toujours confondus dans la foule.
L'espèce de misanthropie qui s'était emparée de lui réduisit encore le nombre de ses connaissances, déjà fort borné. Il cessa presque entièrement de voir le peu d'amis qu'il avait conserves, et Arthur lui-même ne fut point excepté de est abandon. Les visites d'Antoine à madame Boissard et a ion tils devinrent de moins en moins fréquentes; la veuve s'en plaignit, et, dans le monde. Larry fut accusé d'ingratitude. Deux années s'écoulèrent ainsi saus amener aucune cbaiwe
RICHE ET PAUVRE
favorable pour Antoine; enfin, pourtant le hasard sembla vouloir le seconder: désigné pour défendre une accusée qui devait êtrejugée dans quelques jours, il lut avec-soin le réquisitoire, alla visiter la prévenue, l'interrogea longuement, •t revint chez lui la tête en feu. Il avait trouvé une cause à sa taille, il allait pouvoir montrer ce qu'il était.
L'affaire était pourtant peu de chose en apparence, car il ne s'agissait que du vol de quelques aunes de toile ; mais les circonstances suppléaient par leur intérêt au peu de gravité ée la cause.
L'accusée était une de ces misérables enfans nées dans la mendicité, d'une femme infirme et d'un aveugle. A iinq ans sa mère était morte, alors elle avait pris la sébile de bois, le bout du bâton de son père, et avait commencé a le conduire par les paroisses. Elle avait grandi ainsi sous la pluie et le vent, en psalmodiant des prières latines qu'elle ne comprenait pas, et tendant la main au seuil des portes. Lorsque son père mourut elle avait seize ans. Périne continua à mendier pendant quelque temps; puis, comme les aumônes étaient rares, elle se laissa séduire, devint enceinte et accoucha un soir, sous le porche d'une église, d'un enfant mort. Cet événement l'avait forcée à quitter la commune où elle vivait. D'abord, on l'avait reçue dans une ferme comme servante, mais Périne était stupide, indolente, et le fermier l'avait bientôt chassée. Alors avait commencé pour elle une série de souffrances inouïes. Elle avait été arrêtée comme vagabonde, jetée en prison, puis relâchée. Sans ressources pour vivre, elle s'était mise à voler; mais elle était trop maladroite pour cacher longtemps ses larcins. Elle avait été arrêtée, traduite en police correctionnelle et condamnée. A sa sortie de prison, elle avait repris son existence errante, et les mêmes causes ayant amené les mêmes résultats, c'était un vol nouveau, accompagné de circonstances aggravantes, qui l'amenait devant la cour d'assises de Rennes
Il n'y avait poiut à nier le fait lui-même, car Périne avait tout avoué. Aussi Antoine ne songea-t-il point à en discuter la preuve ni à défendre l'innocence de la mendiante; mais il lui sembla qu'il y avait moyen de la sauver, en racontant sa vie, et en en appelant à la conscience des jurés. Il s'anima devant ce tableau d'une pauvre tille née dans une douve du chemin, qui avait grandi sans que nul prit soin de son corps ai de sou âme, qui s'était abrutie dans la misère et qui, devenue vicieuse sans le vouloir, sans le savoir, s'était mise à se prostituer et â voler, parce que la prostitution et le vol étaient les seuls moyens de vivre pour elle. Il devait demander pourquoi la société se souvenait tout d'un coup de cette délaissée, pour la châtier, elle qui ne s'en était pas souvenue pour la secourir. Si cette enfant n'avait point droit de vivre. que ne l'avait-on tuée au moment où elle avait vu le jour, ou, si elle en avait le droit, pourquoi ne lui en fournissait-on pas les moyens? Qui l'avait fait ce qu'elle était ? Sa naissance et son éducation! Mais avait -elle pu choisir son éducation ni sa naissance ! Le vol ne devait point être un crime dans sa pensée, ce n'était que la manifestation naturelle de cet instinct qui porte tous les êtres à veiller a leur conversation. S'étant trouvée isolée dans le monde, elle s'était conduite en conséquence, et elle avait agi comme l'eût fait un sauvage sans tribu et sans famille. Évidemment elle avait troublé l'ordre établi, mais cet ordre était injuste et cruel pour elle, et la condamner c'était s'associer à celte injustice et à cotte cruauté.
Antoine espérait beaucoup de celte argumentation qui lui semblait irrésistible. Il se réjouissait surtout de ce que cette cause s'appuyait sur les questions les plus élevées île la morale et du droit naturel. Il trouvait ainsi sa mission grande, son ministère sacré. Il n'avait point à discuter des faits, à disséquer des détails de procès-verbal, à t< lois; sa plaidoirie restait tout entière dans li régions de la pensée. Il était orateur Comme ces philo des républiques anciennes qui venaient, le Iront chauve et la parole solennelle . enseigner au peuple assemble linéique grande vérité sur les droits de l'homme ou l'organisation delà cité.
Au jour désigné pour les débats de la cause, Antoine s«
rendit au palais le cœur palpitant et la tête brûlante. Il fut étonné de voir que les assises eussent été transportées daus la grande salle, et que les tribunes fussent garnies de dames parées.
Tant d'apprêts ne pouvaient avoir été faiis pour la cause qu'il allait plaider, et il ne savait à quoi attribuer cet empressement inutile, lorsque Arthur arriva près de lui au banc des avocats, des papiers sous le bras: les deux jeunes gens se saluèrent et Boissard tendit la main à Antoine.
— Est-ce que tu plaides aujourd'hui ? demanda celui-ci:
— Immédiatement après toi.
— Et qui défends-tu?
— Lormier.
— Ce négociant accusé de banqueroute frauduleuse r
— Précisément; c'est une cause superbe, regard» plutôt quelle foule!... Il y a même des dames. ..Tu vois bien là-bas dans la tribune, adroite, ce chapeau a plumes ? C'est la femme du préfet ; une Parisienne charmante! Nous jouons des proverbes chez elle tous les jeudis.
— Et espères-tu sauver ton client? demande Antoine.
— Sans aucun doute , il n'y a pas de preuves. Puis on y regardera à deux fois avant de condamner un homme qui appartient à une des familles les plus riches et les plus influente* du département. Dans tous les cas, s'il était condamné, nous sommes sûrs de faire admettre son recours en grâce.
Dans ce moment, l'huissier cria que l'audience était «uverte; mais il s'écoula un temps assez long avant que l'on pût obtenir un demi-silence. La foule, qui venait d'apprendre, par l'appel de l'affaire, qu'il ne s'agissait pas encore du banqueroutier Lormier, témoignait son impatience. Une partie des spectateurs sortaient, tandis que d'autres rentraient, et il eu résultait une confusion et un bruit qui empêchaient d'eniendre la lecture de l'acte d'accusation. Antoine s'irritait en vain de cette inattention tumultueuse: le bruit, apaisé un moment par le cri de l'huissier, recommençait plus fort quelques minutes après. Le jury et le tribunal lui-même semblaient partager cette distraction impalieute du publie, et il était facile de voir que tous attendaient la cause plus importante qui devait suivre.
Cependant les débats commencèrent : la prévenue, interrogée, avoua tout, de nouveau, avec une impassibilité hébétée. La parole fut ensuite accordée à l'avocat général. Il se contenta de résumer l'acte d'accusation en quelques phrases, jeta, avec, une indifférence dédaign use, quelques injures à la malheureuse qui était assise au banc des accusés, et se rassit. Antoine se leva alors, pâle d'émotion, mais l'œil étincelaat. En apercevant les notes nombreuses que le jeune avocat avait étalées sur son bureau, le président se pencha avec inquiétude vers lui :
— Maître Larry, je ne présume pasque votre défense puisse avoir de grands développemens? lui dit-il.
— Pardonnez-moi, monsieur, répondit Antoine, ma plaidoirie sera longue et défailli e.
— Cependant les faits étant acceptés comme constans par l'accûsi pas trop quels moyens de défense tous pouvez présenter.
— Je vais tâcher de vous les faire connaître.
— Parlez, monsieur, dit le président d'un ton sec ; seulement veuillez; songer que les instans du jury et ceux de la Cour sonl précieux, et qu'une alfaire importante va être appelés.
— Quelle qu'elle soit, monsieur le président, elle ne peut
itant que celle-< i ; car il n'y esl question que de la défense d'un homme, et moi j'en défends des milliers dans la personne de celle mendiante.
I.e président haussa légèrement les épaules; et, comme .! l'obstination d'un bomine qui vous fait subir son dn ii :
laitreLarrya la parole, dit-il d'un ton de résignation e tournant vers le < mseifler qu'il avait pour voisin, il se mit a causer à voix basse avec lui.
Antoine commença sa plaidoirie d'un accent troublé ; mais bientôt tout disparut autour de lui: il se trouva face à face avec sa pensée, us vit plus qu'elle, et se mit à la développer
Ml
SOUVESTRE
avec une éloquence auslèrr. La foule, distraite, finit par prêter plus d'attention. Quoique le langage du jeune avocat fût dépouillé de ces lieux communs du barreau, qui parlent à lu sensibilité grossière de la multitude, quoique sa défense fui trop élevée, trop indépendante, trop serrée pour être ment comprise, et qu'elle ressemblât moins à une plaidoirie qu'aux pages d'un livre, le bruit des conversations diminua in ensiblement, et le public commença à donner quelques signes d'intérêt, Encouragé par le silence qui s'était progressivement établi, Larry s'abandonna a toute son exaltation. Il y avait dans celle cause, de la classe la plus misérable, qu'il défendait, quelque chose de sa propre cause: peut-être mime cette circonstance avait-elle exagéré pour lui les torts de la société envers sa cliente. Avec plus de sang-froid, il eût compris que le monde était bien lourd pour marcher vite, et que, de l'esclavage à la mendicité, le progrès était déjà immense. 11 eût compris surtout que l'inégalité était la loi éternelle des êtres; qu'il y aurait toujours des riches et des pauvres comme il y avait des hommes heureux et des infortunés, des nom mes sains et des infirmes ; que c'était la une régie injuste, d'après le jugement humain, mais immuable; et que, dans la grande partie jouée par tous, et dont le bonheur était le prix, la civilisation la plus avancée ne pourrait jamais qu'égaliser les chances du jeu, non la force des joueurs. Antoine était donc personnellement intéressé à lu question pour ne pas s'y montrer partial, et la société avait trop de torts réels pour qu'il ne l'accusât pas de les avoir tous. Aussi, sa parole s'arma-t-elle d'une rudesse incisive et passionnée: sa voix était devenue vibrante, audacieuse, indignée; il flétrissait en ternies énergiques une association qui ne laissait à un de ses membres que l'alternative entre la faim ou la prison, lorsque le président, qui donnait, depuis longtemps, des marques d'impatience, l'interrompit tout-à-coup:
— Avocat, dit-il, renfermez-vous dans les faits de la cause, et laissez là des généralités philosophiques qui ne sont point de votre ressort.
— Mais ces généralités sont toute la cause, s'ëcria Antoine ; comment puis-je y rentrer mieux qu'en prouvant l'iniquité de la loi qui condamne ma cliente ?
— Vous n'avez point le droit d'attaquer la loi, répliqua vivement le président ; la loi nous domine tous ici, c'est notre religion.
— Ce n'est point celle des jurés; leur seule divinité, dans ce moment, est leur conscience, et c'està elle que je m'adresse.
Ici l'avocat général se leva :
— Si celle discussion continue, dit-il, nous nous verrons forcés de demander à la Cour que la parole soit retirée à l'avocat. Nous avons pu écouter, jusqu'à présent, les étranges doctrines qui viennent d'être plaidées, en considération de l'inexpérience du défenseur et par respect pour son ministère : nais seuffrir plus longtemps un pareil scandale serai: manquer à nos devoirs. INous requérons donc positivement de la Cour qu'il lui plaise ordonner à maître Larry de se renfermer rigoureusement dans les faits de la cause.
Antoine se levait pour répliquer, lorsque le président, qui s'était penché pour prendre l'avis des conseillers, dit:
— La Cour déclare que la cause est suûisamment'éntendue. Le jeune avocat voulut parler, niais le président lui lit signe de la main qu'il n'en avait plus le droit. L se rassit.
Après un court résumé, dans lequel justice fut fuite d< s déclamations de la défense, deux questions furent posées au jury, qui revint, cinq minutes après, avec deux réponses affirmatives. Antoine quitta la salle, des larmes dans les yeux et le cœur serré de colère. Comme il descendait l'escalier, i! s'entendit appeler : c'était un vieil avocat qui demeurait ù «ôté de la boutique de sa mère, et auquel il avait parle quel* quefois.
— Notre essai n'a pas été heureux, maître Larry, dit-il à Antoine, avec un sourire sec, mais aussi vous l'aviez pris sur. uu ton un peu haut peur votre auditoire.
— Je croyais que la véri é pouvait se faire entendre devant Jis hommes appelés à la chereher, répondit Antoine brusquement.
Le vieil avocat lit entendre son petit rire aigu et saccadé.
— Je connais cela, je connais cela; vous êtes jeune, vous avez cru que vuus palliez devant un aréopage, et vous vous
■ à la tribune comme un orateur antique, tir bonvs < peritusj mais, voyez-vous, mou j< une ami, ajouta-t-il plus bas et en posant sa main décharnée sur le bras d'Antoii e, ou ne va pas dire des injures au coùe devant ses valets ; on ne critique pas la loi en face .le ceux qui.en dînent. Quant à vos jurés, ce sont lotis des braves gens qui ont leur lit tait, et qui, de peur qu'on ne leur demande un matelas, ne veulent pas entendre parler de ceux qui couchent par terre. Honnêtes pères de famille, ils s'abritent le mieux possible derrière leur égoïsme, vivent sous cloche, comme les melons, et ne souffrent pas qu'on les dérange. Je vous demande ce que deviendrait la société, si tous ceux qui ont faim prenaient pour manger à ceux qui ont trop? Cela serait bon chez des sauvages; mais, chez un peuple civilisé, chacun pour soi; c'est pour cela que nous nous sommes réunis en société, eh ! eh ! eh !
Et le petit vieillard recommença son étrange rire.
Antoine ne savait que penser de ce ton moitié ironique, moitié sérieux ; il regardait monsieur Pillet avec étonnement; mais celui-ci reprit aussitôt :
— Vous manquez d'expérience, maître Larry, comme vous l'a fort bien dit le ministère public. Un avocat expérimenté n'eût jamais eu l'idée de perdre son temps à composer un plaidoyer pour votre cliente en haillons; il s'en serait remis à la sagesse de la cour, c'est la formule. Il ne faut jamais dépenser de paroles qui ne peuvent rapporter ni réputation ni profil, etlescauscsde eesgensdu peuple ne produisent générakiv.entni l'un ni l'autre. A moins pourtant qu'à force de crimes un misérable, n'ait réussi à se faire un nom : alors on vient le voir comme une bête féroce prise au piège, et U s honnêtes gens lui disent des injures et l'agacent à travers les barreaux de sa cage; mais, hors ces laits rares, les scélérats de bonne famille sont les seuls qui inspirent un intérêt et une curiosité générale. Parlez-moi, par exemple, de l'affaire que défend votre confrère Boissard, voilà une belle cause! Lu millionnaire qui fait des faux, ruine cent personnes, et se sauve avec un million, cela est piquant, distingué et dramatique. S'il était question d'un ouvrier affamé qui eût assassiné un colporteur pour lui voler douze francs, cela n'intéresserait pas plus les gens du monde, qui ne sont ni affamés ni «olporteurs, que le peuple, qui est habitué à de telles choses. Mais, lorsqu'un homme comme il faut descend sur la sellette, c'est un spectacle qui saisit tout le monde : les classes éle-
n émeuvent par un sentiment de défense, et parce que c'est un (le leurs membres que l'on juge; les classes pauvres, par un instinct d'hostilité, et parce qu'elles espèrent la jojja de voir un riche visse à un carcan, côte ù cote d'un mendiant. Voilà les affaires qu'il faut plaider, maître Larry, si vous voulez faire votre chemia.
En achevant ces mots, monsieur Pillet montra à Antoine qu'il était arrivé devant sa porte, et le salua.
Le jeune homme se dirigea, tout pensif, vers la boutique de ta mère.
ni
Le dernier échec d'Antoine l'avait complètement découralgê, il était à un âge où le désespoir est facile, parce que l'âme est noble encore et que bous marchons dans le monde pareils à ces jeunes soldats d'hier qui ne savent supporter ni le soleil de midi ni la brise du soir; âge frêle et san> résistance, ou le cœur, sortant de ses premiers rêves comme des langes de l'enfanci msement sur lui-même au premier
contact glace des hommes. Quoique A nloine eût fait un assez
rude apprentissage de la vie, il ne s'était point habitué à eu
souffrir les humiliant* Les luttes qu'il lui avait
tpporter l'avaient irrité sans l'endurcir, $1 il en était
ssé, mais non guéri : loin de trouver dans le passé des
forces pour combattre ses nouvel -.il n'y trouva
des meiii's d'un découragement plus profond.
Bieulut il se complut dans son desespoir ; il se para à ses
RICHE ET PAUVRE
propres yeux de sa douleur muette et retirée : il se mit à se regarder vivre avec un calme dédaigneux, analysant curieusement sa situation, de peur de laisser échapper unt seule de ses peine;.
Et, il faut l'avouer, il n'était pas besoin de chercher longtemps pour les découvrir. car pli 'S étaient nombreuses, vives et réelles. En effet, il eût été ili de concevoir une exis-
tence plus flétrissante que celle menée par le jeune Larry. Non-seulement l'avenir s'offrait a lui sans espérances , mais son présent même était dépouillé de ces joies vulgaires et* inaperçues, tellement mêlées aux existences les moins fortunées, qu'on ne les devine que lorsqu'elles nous manquent. Antoine n'avait pas même un camarade d'habitude qui vînt le chercher a certaine heure pour faire avec lui une silencieuse promenade; pas une maison accoutumée dans laquelle il pût aller quelquefois causer de la pluie ou du soleil ; pas un seul être au monde qui de loin en loin rompît sa solitude et plaçât une. ligure humaine entre ses rêves cl lui. Il vivait seul, n'entendant jamais que la voix grondeuse de sa mère, qu'il s'était habitué A ne plus écouter, et ne pouvant se délasser de lui-même dans un entretien doucement distrayant.
Jl passait ordinairement ses journées dans l'arrière-boutique obscure qui formait tout son logement, penché sur une vieille table encomhiée de livres. S'il levai: les yeux, c'était pourvoir cette longue chambre noire, avec ses deux lilsà couvertures vertes (pli se dessinaient au fond comme deux cercueils, ses poutrelles enfumées et sa tapisserie déchirée, dont le vent agitait les lambeaux sur le mur. I ne croisée sans rideaux y laissait pénétrer à peine une lueur crasseuse, et jamais un seul rayon de soleil, jamais une fraîche senteur ne glissaient jusqu'au jeune homme à travers le vitrage entr'ouvert.
C'est là qu'il travaillait parmi les bruits irrilans et multipliés du ménage et devant un foyer éteint. Il avait ainsi vécu bien longtemps sans en souffrir-, mais, depuis que son Ame était devenue malade, il trouvait insupportable cette commensalité forcée. La conscience qu'il n'était point seul troublait sa méditation ; il lui semblait qu'on voyait en lui, et il croyait loujours sentir un regard sur son cœur. Au moment de sa rêverie la plus profonde, s'il entendait le bruit des pas de sa mère, il tressaillait et rentrait ses pensées dans son Ame, comme il eut caché au collège des vers ou une lettre d'amour. Cette gêne perpétuelle s'était insensiblemenl transformée en supplice; sa mère lui en était presque devenue odieuse. Il eut acheté avec son sang le coin le plus obscur de lt plus humble mansarde d'étudiant, A la seule condition d'y êlre seul et d'y penser à son aise, sans terreur el sans bruit.
Ce qu'il enviai! le plus peut-être maintenant, dans la situation d'Arthur Boissard, c'étaient le cabinet isolé où il l'avait visité une fois, cette fenêtre à draperies blanches d'où l'on voyait la campagne, et surtout celte double porte qu'il pouvait fermera clef sur lui. Comme la pensée devait germer facilement au milieu i\c ec calme d'un asile uniquement consacré à l'étude! Comme il devait être inspirateur ce silence à peine troublé par le bruis: né delà rivière et le
gazouillement des oiseaux dans les vigne-, i Larry sentait qu'il aurait été un autre homme dans une pareille retraite, qu'il y aurait refleuri, el que les nuages qui assombrissaient ton front s'y seraient bien vite dissipés -,car il n'était pas sans avoir remarqué quelle influence le inonde extérieur a sur notre caractère, et combien la pi n ée nail plus fraîche, plus bienveillante, plus heureuse, dans une atmosphère pure, au milieu d'une vie facile, et devant les objets que la poésie des formes embellit.
Aussi les jours où l'arrière-boutiquede sa mère lui paraissait troj) sombre, et où sou air épais oppressait trop douloureusement sa poitrine, Antoine sortait pour chercher la campagne. Il traversait rapidement 1 faul ur{ descendait dans la vallée, et mari bail jusqu'à ce (fin le dernier toit de la ville eût disparu derrière les arbres. Alors un bien-êï (indicible l'inondait ' Son front se levait radieux vers le ciel, 1 1 éiincei.iii.'tl lui semblait qu'une porte de son cœur venait de s'ouvrir, et que tous les soucis s'en étaient envolés, pour y laisser pénétrer la brise des prairies. On eut dit que des
ailes invisibles soulevaient son corps, tant il s'avançait légèrement. H marchait ainsi longtemps, sans pensée, sans souvenirs, se baignant dans la brise, buvant le parfum des foins en fleur, cueillant parfois un .glaïeul pour fouetter la baie en passant, et effeuiller sur sa tête les aubépines, ou bien écoutanl l'eau des sources bruire gaîment dans le cresson. Oh! que c'était alors une douce et riante, chose que la vie 1 Comme la création plaisait au jeune homme perdu dan» l'herbe ' « omme il trouvait Dieu hou d'avoir fait le monde, et de'l'avoir fait si grand, si suave, si beau ! Car alors il admirait tout, il respectajt tout, il aimait tout. Il ouvrait ses deux bras à la nature entière. La plus petiie abeille qui butinait sur les sureaux devenait sa sœur; le plus frêle papillon qui se détachait des églantiers, comme une feuille envolée, était son frère. 11 appelait les oiseaux qui fuyaient avec un brio de paille vers leurs nids ; il marchait doucement sur la mousse, des chemins creux, pour ne pas effrayer les lézards qui s'épanouissaient au soleil : tout lui était ami et sacre.
Et quand il avait longtemps marché ainsi, quand son coeur gonflé d'émotions s'endormait dans la plénitude de son bonheur, ivre et muet, il se couchait dans les hautes herbes, les yeux tournés vers les nuages. Le soir le trouvait la, abîmé dans ses ineffables rêveries. Les troupeaux passaient lentement le long du sentier, regagnant les termes qui fumaient à l'horizon -, on entendait les chalumeaux de. frêne du pAtrt prolonger au loin leurs sifilemens sauvages, puis tous ces bruits se perdaient au milieu de je ne sais quel silence vivant et.liarmonieux ; les premières étoiles se monlrareritaùx cieux, et la nuit calme et bleue se déroulait mollement comme un» tente de soie ! C'était le moment du réveil. Antoine se levait, chancelant comme un homme qui sort de l'ivresse; il secouait l'herbe de ses cheveux, il respirait à pleine poitrine une dernière rafale delà campagne, reprenant A petits pas le chemin de sa demeure, ne sentant déjà plus son bonheur que comme le reste d'un songe, et voyant les douces images qui avaient passé devant son cœur tout le. jour s'assombrir en même temps que les paysages de la vallée. 11 approchait ainsi delà ville, et l'air devenait moins pur; les brises ne gazouillaient plus mélodieusement dans les saussaies ; il sentait déjà comme une Acre vapeur qui le prenait de loin A la gorge et l'oppressait. Tout-à-coup, au détour d'un chemin vert, derrière un chêne, où les oiseaux s'endormaient en soupirant, il voyait s'élever quelque chose de grand et de noir, (Omme un fantôme! .. C'était la première maison ôv, faubourg I c'était la vilie! Nouvel Adam chassé du paradis par l'archange, il s'arrêtait là pour jeter un dernier regard en arrière. .Maintenant, :. ux liserons dans les ronces fleuries, adieu à l'odeur
du. chèvrefeuille, adieu à la pelouse el aux marguerites ; ce noir où brillaient de rouges lueurs, c'était la ville I On sentait déjà son dur pavé sous les pas, on entendait céjà sen murmure immense el triste comme un gémissement ; c'étaient la ville, le monde el les hommes! Antoine baissait la tête ; il vouait de passer les portes de son enfer.
Les nuits qui suivaient ces excursions s'écoulaient habituellement dans le désespoir. Larry restait assis sur son lit, saisi d'une sorte de fièvre, les veux i uverts et les poings fermés, regardant l'étroite fenêtre de l'arrière-boutique, et demandant à Dieu de voir seulement un coin de. ciel ou une étoile. Quelquefois, quand le sommeil fermait à demi ses paupières, il croyait que ses vœux étaient exaucés -, il se redressait alors, éperdu; mais bientôt il souriait amèrement, car la lueur qui avait frappé ses yeux ne venait pointdu ciel; c'était une étoile humaine, une étoile de souffrance et de mort; c'était la lumière allumée dans la maison voisine, près du lit d'un agonisant ! Alors il restait à écouler les rumeurs de la nuit ; il comptait les heures qu'il avait de moins à vivre ; il prêtait l'oreille au bruit de l'horloge éloignée, et il lui sem- ' endre le cri de l'ange place par Dieu devant la morL pour avertir les hommes de son approche.
Ce n'étail qu'au matin, lorsque les premières clartés cornmençaienl à blanchir le vitrage, qu'il laissait aller sur sa coin lie son corps fatigué. Alors il fermait les yeux pour ne pas voir le monde qui allait revivre., et il appelait le sommeil, afin de l'oublier quelques heures.
SOCVESTRE
Ainsi s'éeoulalenl ses journées et ses nuits. Quelquefois puurtant, ramené au sentiment de la vie positive, il essayait il» sortir de cette mélancolie farouche ; il voulail se plier aux exigences de sa profession, étouffer son Imagination sous les textes de lois, travailler courageusement a ses études d'avocat ; mais alors toutes les misères de sa position lui étaient de nou\eau révélées ; les livres lui manquaient ! Il cherchait vainement, à travers les articles de son Code, les mille hiéroglyphes invisibles découverts par la subtilité chicaneuse des commentateurs; son esprit s'épuisait dans cette étude puérile. Il sentait sa raison, prise au trébuchet entre deux lois, s'y meurtrir et s'y fausser. Sans fil conducteur, sans jalons, au milieu de ce dédale, il ne s'y était pas plutôt plongé, qu'il étendait le bras avec épouvante autour de lui, pour savoir où il était. Ses forces s'épuisaient ainsi en tentatives superflues, s-ans qu'il pût atteindre le but.
C'était alors, surtout, qu'il prenait en horreur l'état qu'il avait choisi, et qu'il tournait les yeux avec regret vers ceux qu'il avait dédaignés. Par suite d'une illusion commune en pareil cas, il se figurait qu'il eût trouvé les autres voies plus faciles. D'ailleurs, il était déjà las de la direction qu'il avait suivie, et il aurait désiré changer de route; caries âmes passionnées sont ainsi faites; uirtffièvre incessante, un continuel besoin de changement les tourmente ; non que cette mobilité provienne d'une inconstance impuissante, comme le répète le vulgaire; mais les hommes de passion épuisent vite, parce qu'ils consomment beaucoup ; ils embrassent chaque idée si fortement, qu'ils finissent par l'étouffer. Poussés par leur ardeur inquiète, ils veulent étudier le monde sous toutes les faces : à chaque station, ils jettent un coup'd'œil autour d'eux, cueillent une fleur, regardent à l'horizon, : uis crient: Sn avant ! Esprits nomades, ils parcourent l'univers moral, ainsi que l'Arabe parcourtle désert, et campent dans la vie sans s'y établir, comme si un instinct plus élevé les avertissait que l'homme, M bas, n'est qu'un soldat en marche qui s'avance à la conquête de la mort.
rv.
On jour qu'Antoine se trouvait plus mécontent et plus abattu que de coutume, il se dirigea vers le Thabor, il traversa l'esplanade, que ire déshonorait point encore alors l'ignoble portefaix en chemise que l'on y a placé depuis sous le nom de du Gueselin, et il alla s'asseoir dans une des ailées les plus basses et les plus ombreuses. C'était le soir, l'air, encore tiède, faisait à peine frissonner ledûme de feuillage; •n entendait la petite cloche des Enfans Trouvés tinter dans les arbres, et une senteur embaumée, qui s'élevait du jardin des Plantes, retombait sur les ..liées comme une roséejbalsajnique. Il n'est personne qui n'ait remarqué quelle action pénétrante les parfums exercent sur les organisations impressionnables. Le simple contact d'une brise qui a passé sur des rléma iles, la seule émanation d'une fleur d'héliotrope suffisent parfois pour vous serrci le cœur. Vous sentez ce parfum qui vous coule dans tous les nerfs, comme un poison suave ; votre corps s'enfièvre, votreame s'alanguit, et une mélancolie profonde, inconsolable, mortelle, vous pénètre et vous inonde Antoine, déjà disposé aux émotions douloureuses, éprouva bientôt tous les symptômes de ce singulier empoisonnement de l'âme : il sentit s.i tristesse devenir horrible. Il se mit à repasser, avec une rage de désespoir qu'il n'avait jamais éprouvée, l'existence défleurie qu'il avait menée jusqu'à ce jour, et a regarder avec horreur l'avenir qui ne lui promettait qu'isolement et oub i.
Depuis quelque tei ommençaient tt
le tourmente!'. I Ion me lou i les enfan i éievi s dan rude et chaste, qui s boi is»ie, il
avait longlemp coi ière/\ Défei du d'a-
bord, par sou ignorance, contre le lib les collèges août l'école, il s'ei i préservé par 'e
dégoût, i tevenu ado ce de son peu
et la timidité qui eu avait M la suite, lui avaient i ucore s<.r\i
de sauvegarde. Il avait eu d'ailleurs, il faut le dire, peu d* entraînement à vaincre , car il appartenait à la race dure et peu sensuelle de la vieille Armorique, et chez lui les sens s'étaient éveillés tard.
Cependant cette nature primitive s'était insensiblement modifiée dans l'atmosphère où il avait vécu. Livré aux seuls travaux de l'intelligence, sa constitution populaire s'était efféminée. Il avait senti fondre peu à peu l'enveloppe granitique qui défendait ses nerfs contre les chaudes et douces émotions. L'air voluptueux du monde lui était entré par tous les iM>res, et les sensualités raffinées de l'imagination avaient commencé à le troubler Eveillées tard, ses facultés viriles ne s'en étaient trouvées que plus fortes pour le désir, et plus furieuses pour en poursuivre la satisfaction.
Depuis quelque temps, surtout, il sentait vivement les aiguillons de la jeunesse. Ses nuits étaient peuplées d'étranges visions, et il y avait, à la fois, dans ses songes, l'ingénuité d'une vierge et le délire effréné d'un solitaire. Quand il sortait, la vue seule d'une femme le faisait frissonner. Il ne pouvait voir flotter devant lai une robe gracieuse, apercevoir un pied délicatement chaussé, sans que des souffles brûlans ne vinssent l'agiter; son premier regard était celui d'un libertin, le second celui d'un séminariste honteux.
Cette double impulsion, ^laquelle il obéissait alternativement, imprimait à son caractère quelque chose de prude et de gêné. Son impressionnabilité même le rendait austère jusqu'à l'intolérance. 11 ne pouvait souffrir une plaisanterie hasardée; une allusion libertine lui faisait détourner les yeux, et il eût pris en haine le jeune homme qui se serait vanté devant lui d'une bonne fortune. Mais ce rigorisme était peutêtre moins chez lui une marque de pureté que de fragilité. S'il craignait tant une parole libre ou une confidence indiscrète, c'est que cette parole et cette confidence allumaient dans son sein une fièvre dont il avait honte. S'il rougissait devant une image impure, c'était nioios de pudeur qued'émotion. Dans le mystère de ses rêves, il entendait parfois des paroles bien plus hardies, il entrevoyait des images d'une volupté bien autrement excitante; mais il cachait ces desordres d'une imagination eu délire, comme on le fait des infirmités corporelles dont on est convenu de rougir.
Du reste, il faut le dire, pour qu'on ne nous accuse pas d'être trop sévère à l'égard de notre héros, sa réserve extérieure n'était pas chez lui une hypocrisie, c'était le résultat d'habitudes chastes et d'une timidité jalouse. Il était faible, mais non vicieux. Ses aspirations les plus brûlantes se renfermaient généralement dans le cercle d'un amour légitime suivant le monde, et il rêvait plus souvent une femme qu'une maîtresse. Le cri des sens n'étouffait pas lion plus la voix de son âme. Il comprenait l'amour avec sa double poésie; l'amour couché sur les fleurs de la terre, mais les regards tournés vers les étoiles du ciel.
Aussi ce n'étaient point seulement d'enivrantes caresses et de passagères jouissances qu'il souhaitait dans ses songes, mais le bonheur complet et invariable d'une union choisie; c'était .à le but de ses espérances, le souhait de toutes ses heures. Le jour où nous i'avo::s représenté assis dans une allée du Thabor, il se livrait à une de ces voluptueuses rêveries : le lieu dans lequel il se trouvait était peu fréquenté, et le bruit d s promeneurs qui suivaient les autres sentiers n'y parvenait pas.
Ce fut donc avec un tressaillement de surprise el de contrariété qu'il leva les yeux, busqué le froissement de pas légers se lit entendre près de lui. A quelques toises au-dessus de sa tète, le long d'un étroit sentier trace sur le penchant d'une butte herbeuse, un jeune couple s'avançait doucement es fanées. L.'étroitesse du chemin avait forcément i"; deux jeunes époux :1e mari soutenait sa derrière, de l'un de s. s bras, tandis qu'il tenait, dans son autre main, deux petites nnns gantées qui aient j avoir eu oubliées. La tète de la jeune femme lé- . pem I ce en vers leVîsage de son cempagin n, et leurs regards fixés l'un sur l'autre s'envoyaient
Il yav.iii dans l'abandon de cette pose, dans cette familia