SOI VEST11B
— Le médecin sort d'ici, lui dit-ell
Antoine lit signe qu'il le savait, et s'avança vers la qui était assise près de la fenêtre, et qui l'avait salin' de loin.
La vieille femmeavail subi l'influence ordinairo dp la vi ite du médecin ; elle était | lus calme et plus gaie, comme qui lqu'un (|ui a dépose sa n air el qui n'a pli -
à s'en inquiéter. Larry s'assit pris d'elle et se mit à L'idée que madame Poirson portait en elle, sans le savoir, le. germe certain d'une mort prochaine lui Dt oublier son pide trivialité et la lui rendit intéressante. Lamenac delà destruction a quelque chose de si terrible pour l'honu l'être le plus vulgaire nous devient précieux, quand n vous qu'il va mourir. Antoine écouta dune le bavardas d vieille avec une sorte d'attention religieuse cl tei dre il eût fait du langage incohérent d'un njaiade :• ■' condescendance charma madame P ùrsoti, qui y était nécessairement peu habituée. Elle épuisa toutes les fojynt d louange banale pour en témoigner sa recoimaissapee. Quanl à Louise, elle s'était remise ù ranger le ménage, sans paraître s'apercevoir de la présence d'Antoine. Seulement, de temps en temps, elle lui adressait, en passant, un sourire d'enfant, ou bien se mêlait ù la conversation par quelque exclamation rapide et familière.
Larry se retira sprès une visite assez longue, non sans avoir promis à madame Poirson de revenir. Louise appuya l'invitation de sa marraine par un signe de tète folâtre !t amical.
Le jeune avocat profita de la permission qui lui avait été. donnée et revint souvent. L'espèce détendre préoccupati n que. lui avait causée Louise s'accrut insensiblement. La femme de ses songes avait été longtemps sans nom et san traits bien distincts ; ii commença à lui donner les traits et le nom de Louise. 11 transporta peu à peu sur la jeune fille toutes les perfections de sa chimérique idole, sans trop s'inquiéter si cette transposition élait possible; el quand il l'eue ainsi enveloppée dans son rêve comme dans vn nuage, il se mit a l'adorer a la place de sa chimère d'autn
Ses fréquentes visites ch§j madame Poirson n'eurent donc pour résultat que d'augmenter son espèce d'hallucinatii n volontaire, nullement de lui faire connaître celle qu'il commençait à aimer. Il continua a voie la Louise qu'il avait créée au lieu de la véritable, et profita de cette réserve mystérii us qui entoure les comment emens de touie liaison a\ee une jeune fille, pour lui inventer une ànie selon ses vaux. Il prit ses propres désirs pour des devinations, ses espérances pour di ■ découvertes. Cette duperie de l'imagination, si commune chez les hommes de poésie, devait avoir nécessairement de fa in ux résultats pour son amour. Ainsi placé à un faux point de vue, par rapport à Louise, il ne pouvait plus la connaître ni s'en faire comprendre ; il s'était trompé de nation à l'égard tic cet te âme, et c'était une étrangère à qui il voulait parler une langue qu'elle n'entendait pas.
lit pourtant il y avait bien aussi dans cette enfant de douces et séduisantes grâces ! Descendue du piédestal el dépouillée de ses draperies de dresse, cette pauvre fille eût été charmante; mais la poésie de son âme était, comme celle de son visage, plus aimable qu'élevée : il lui manquait ce quelque chose de grave et de saint qui marque les natures d'élite. C'était un de ces anges terrestres auxquels il n'était poussé que deux ailes, la tendresse et la bonté, ailes trop faibli l'emporter dans les sphères sublimes de l'amour. I n bonheur de la terre lui suffisait et elle n'avait jamais désiré les sacrifices.
Cependant les fréquentes visites de Larry chez madame Poirson avaient été remarquées, et l'on commençait ù en causer dans le faubourg d'Antrin. Le jeune avocat, pour éviter de dangereux commérages et ôter a sa liaison ce qu'elle pouvait avoir de singulier, proposa à sa mère de la conduire chez la marraine de Louise. La veuve Larry eût fait des objections quelques mois auparavant, el se fût même peut-être n cotte démarche; mais les succès q t'Autoine obtenait depuis qu Iquc ■ : ;i mè-
re Elle a\.ri i on ne , son lilsd
sissait : tous! etn * vulgaire: i in I j 5 ne s'aperçoi-
d la supériorité d lesquels ils vivent que lors-
que l'approbati n pub rlis.
a ri irfaite-
n'est sien de tel | • ■ sites.
lorsqu'elles onl
il elle bientôt in
rapprochement, Anti ei prouva du plaisirla vie où la r iillusi qu'elle communique à tout s 1 déii i di ex vieilli s :,et c (le cl - indifférentes, il trouvait les eléis |uille tableau d'inU-
lagination. 1) s'asseyaii, par la pensée, loin du foyer.dans l'om -•■ ioux, 1 ndis qu'au coin le pins oh bre, il api rcevait
i a il lit les rideaux blanes. Son cœur se gonflait d'amour à ces images, el alors les deux vieilles qui àvaien id'o relui de-
venaient saintes, il n'entendail plusl mais il écoutait la propre causi rie de son âme. Tant i! est vrai que toute peésie vient d >, et que nous la re-
trouvons dai obji plus rare ou ; e, selon
que ses Ilots s'éj ' notre propre 1
Plusieurs mois s'écoulèrent, et, maigri
Poirson, Antoine n'avait point encore déclaré son
amour a Louise. Celle-ci, fle son côté, ne paraissait pas le
1er; on (bvine tard fjatlai l'on ne parta-
el Louise n'aimail poinl Larry. La fausse position
qu'il avait prise vis-à-vis d'elle lui avait été fatale. Il avait
m amour dans une région trop élevée, pour qu'il fût
- ibleà li simple Louise. Sa grave rêverie et son culte
muet ; ic de la lacilurnité ou de la
préoccupai ion. Elle se connaissait trop bien elle-même, pour croire que cel I101 image du jeune homme lui fût destiné. Ni sa nature ni son éducation ne l'avaient préparée à ces délica-
■ ■■; ; de l'amour. 1 lui Iquefois aussi, sans doute, danssesi elle avait fait le roman de son avenir; mais s êmes s'étaient ressentis d'une pauvreté d'imagination qui ne devine pas plus loin que les joies
! erchc l'amour dans le monde et non ravec la beauté, le plaisir, la richesse. Aux inces les plus exaltées, elle avait peut-être rêvé pouramanl quelque jeune prince qui posait sur son front : on oc de pierreries, mais jamais un ange qui lui offrait la moitié de s 1 pouvaient s^éiever jusqu'au
i.e.i. njusq | Elle .eût aimé le jeune hom-
illantet joyeux qui lui 1 u bas de fêtes, de pa-
rure, di et qui lui eût montré l'amour, comme un
lus dans là vie, non pas comme toute la vie; mais l'austérité d'Antoine, l'embarrassait. Elle s'habitua à voir en lui un être supérieur et bon, niais trop sérieux, trop savant, ge pour elle. Ces dispositions s'ai orepai
suite d'un essai maladroit que lit le jeune avocat pour les ttre.
Malgré les préventions de son amour, il avait remarqué depuis quel si use se concentraient le | lus or lin ùremi ni dans uni : phèn pi n - levée, il attribua son étroitesse d'esprit à son prosaïque entourage, et surtout . l'avait laissée. 1! savait que les intelli ences les plus belles perdent leur élasticité native dans l'inaction , el que l'étude, semblable A la baguette de "bise, pouvait faire sourdre du rocher stérile les eaux vives de la poésie, il voulut donc, essayer l'émancipation intellectuelle do la jeune fille. Outre le résultat qu'il espérait de cette initialion, il se laissa prendre, comme tant d'autres, à l'espoir de les premiers pas de celle qu'il aimait dans le monde insée, d'épier ses premières connaissances, de la modeler .1 son image, el de préparer ainsi 1 ntre elle et lui une durable sympathie. Celle tâche, il la voyail facile ci charmanlle résistance pouvait lui opposer l'esprit de celte faible enfantqui n'avaitencore rien appris? Malheureusement il ne savail pas que ces nalun Rexibles'spnt préci-
■ difficiles â soumettre au joug d'une éducation 1 . * qu elles i ml au lieu de résister, et revtep.
r.lCHE ET PAUVRE.
cent sans cesse à leur première attitude. On peut briser l'erreur, confondre la science, persuader la passion ; mais il est une certaine médiocrité qui échappe à toutes les influences, c'est la médiocrité douce, la médiocrité qui s'aime, qui se convient à elle même et qui se trouve heureuse.
D'un autre côté, le rôle de précepteur qu'il prenait vis-à-vis de Louise était le plus mauvais qu'il put adopter pour s'en faire aimer : c'était se vieillir à ses yeux ; c'était accepter pour élève, ou tout au plus pour sœur, celle qu'il n'aurait jamais du traiter qu'en amante-, c'était donner à ses soins les plus caressans un motif naturel qui empêchait même la jeune fille d'en supposer un plus tendre, et compromettre dans les ennuis de la démonstration une parole qui n\ il jamais dû réveiller chez elle que de gais élans ou d'enivrantes rêverii s.
Les leçons d'Antoine furent donc, loin de produire l'effet qu'il en espérait. Son ècolière entra dans l'univers nouveau qu'il lui ouvrait, comme dans un salon, avec esprit et convenance, mais sans spontanéité, sans extase. Son intelligence s'orna sans s'agrandir, et ce qu'elle retira de l'enseignement de Larry se borna a l'instruction vulgaire qu'elle eût puisé dans un pensionnat.
Cependant, quelque faible que fût ce résultat, le jeune avocat en éprouva de la joie. Il lui était pénible, de trouver chez la femme qu'il aimait le langage incorrect du peuple, et, quand ce langage eut acquis l'élégante pureté des classes cultivées, il lui sembla que Louise s'était rapprochée de lui. Tel est même sur nous le pouvoir de. la forme, qu'en l'entendant parler une langue plus noble et plus choisie, il se figura que ses pensées s'étaient élevées, et, dupe de l'expression, il crut qu'un changement immense s'était opéré en elle.
Cette erreu.r se fût bientôt dissipée, s'il eût voulu sonder, au moyen de l'amour, cette âme peu profonde ; mais il ne hâtait point ce moment. Heureux de ses espérances , il ne voulait point précipiter un dénoûment dont l'heure n'était pas venue. Sa réputation commençait à peine ; il avait encore à se faire une place dans le monde. A quoi bon mettre Louise dans la confidence de projets qui ne pouvaient s'accomplir de longtemps? N'était-ce pas s'exposer à voir ses impatiences aiguillonnées par celles de la jeune fille ? On attend avec moins de peine ce qu'on n'a point espéré a deux. Que pouvait-il craindre d'ailleurs ? elle ne voyait que lui, elle ne témoignait d'affection qu'à lui. Tacitement, et par habitude, il avait déjà pris la place d'un fils dans la maison de madame Poirson. Et puis, n'était-ce donc rien que ces émotions retenues, ces préliminaires de bonheur, toutes phases progressives d'une affection qui grandissait au fond de l'âme? Qui n'a connu ces voluptés mystérieuses? qui n'a éprouvé à l'aurore d'un premier attachement, cette sorte de paresse à sortir l'amour du délicieux silence du cœur? qui n'a ressenti cette crainte instinctive au moment de faire passer son plus beau rêve dans le froid domaine de la réalité!
Antoine était plus heureux au barreau que dans ses amours. Maitre Pillet avait continué à lui fournir quelques affaires, et sa réputation, comme avocat, commençai! à s'établir. Plusieurs fois, déjà, il avait élé choisi par des prévenus, et avait plaidé en cour d'assises de manière à se faire remarquer.
En toute carrière, il est une certaine montée à gravir, passé laquelle la route s'ouvre facile, el Antoine sentail qu'il ton chai! au beau chemin. Cette persuasion lui donnait du courage et en même temps plus d'audace, car rien n'enhardit comme ia prospérité. Il semble alors que vous vous sentiez le. proli gé de Dieu, et que voire bonheur vous honore. Larry, naguère si farouche, cessa donc de fuir ses anciens compagnons d'étude, ci ceux-ci, qui s'aperçurent de ce changement au momejil même oh sa réputation naissante réveillait, par orgUeil, leuramitiéyls'empfessèrenl dj renouer avec lui.
P.ien ne facilite les relations comme une première réussite.
L'homme qui s'élève, de quelque manière que ce soit, voi aussitôt accourir une foule d'amis oubliés ; espèce de valets de la gloire, qui semblent avoir pour unique emploi rie déployer le marche-pied à ceux qui montent dans le char de la fortune.
Arthur fut un des premiersà profiter du changement d'humeur de Larry pour reprendre avec lui ses relations interrompues. Celui-ci se prêta d'autant plus volontiers à ce rapprochement, qu'il sentait alors qu'il avait eu des loris envers la famille Boissard. Il recommença donc à la fréquenter, et apprivoisa son humeur jusqu'à se présenter à quelquesunes des fêtes qui furent données par la mère d'Arthur.
Depuis qu'il aimait, Larry n'éprouvait plus près des femmes le même embarras ni les mêmes frissons qu'autrefois; il n'élait plus blessé de ne point attirer leurs regards, et, confondu dans la foule en observateur indifférent, il n'y cherchait qu'une distraction pour son esprit, et non une occupation pour son coeur. Ainsi désintéressé du monde, il s'y montra heureux, c'est-à-dire aimable, et y obtint des succès, précisément parce qu'il ne les cherchait plus. Sa position au barreau s'en ressentit. Les magistrats qui l'avaient rencontré dans les fêtes, ou qui avaient entendu parler de son caractère avec avantage, lui témoignèrent plus de considération. On ne parla plus de lui que pour faire son éloge, et quelques causes lui vinrent même sans l'intermédiaire de monsieur Pillet. 1 Celui-ci avait suivi avec une attention inquiète les progrès de son jeune protégé. Le changement qui s'était opéré en lui l'avait d'abord étonné; mais il en avait bien vite deviné la cause, et cette découverte l'avait jeté dans une grande perplexité. Il comprenait que, dans une âme comme celle d'Antoine, l'amour devait devenir la pins puissante excitation, et que, si le jeune avocat avait manqué de patience et de courage lorsqu'il avait cherché le succès pour le succès même, il n'en serait plus ainsi, maintenant qu'il voyait un but prochain, désiré, et qu'il ne marchait plus seul dans la vie. Or, ceci dérangeait tous ses projets, car le lecteur a déjà compris, sans doute, que les avances faites par maître Pillelàson jeune confrère, n'étaient pas désintéressées, et qu'il avait son plan, en protégeant ainsi un jeune homme habile, mais inconnu.
Né, comme Anloine, de parens pauvres, monsieur Pillel avait passé ses premières années dans l'élude d'un avoué de Toulouse, où il avait été employé d'abord comme cour'antin, puis comme copiste, puis comme clerc ; doué d'un esprit subtil, et placé dans le sanctuaire de la chicane, il n'avait point tardé à se mettre au fait de tous lés mystères de la redoutable divinité et à connaître toutes ces impasses, tous ces couloirs obscurs et infréquentés de la loi, à travers lesquels on peut égarer à la fois juges et cliens.
L'idée lui vint de mettre à profit ses connaissances acquises, et de s'établir aussi grugeur d'huîtres et distributeur d'écaillés. En conséquence, il se fit recevoir avocat, et commença à exercer pour son propre compte; mais malgré son activité et son incontestable habileté, il obtint peu de succès. Privé du talent de la parole qui peut seul, quelquefois, grâce, à son éclat, improviser une réputation, maître Pillel demeura sans cliens. Cet échec déconcerta d'aulant plus le jeune praticien, qu'il ne pouvait attendre longuement une réussite qu'il avait espérée prompte el certaine. La nécessité le pressait : il avisa dune aux moyens de se tirer d'embarras à quelque prix que ce fût. il chercha autour de lui, frappa a toutes les portes, el enfin, ne trouvant pas mieux, se mil aux gages d'un juif décrié, acheteur de pinces, vendeur d'hommes, et déjà condamne pour plusieurs friponneries.
Cere détermination lui fut fatale. Ou pardanne difficilement une action équivoque à celui qui n'a, pour la défendre, ni une réputation faite, ni une fortune acquise. Le résultai d* ce pacie fut de perdre maître Pillet dans l'opinion publique. Ses confrères cessèrent de le voir, comme un homme qui déconsidérait le barreau; et, pour comble de malheur, ses relations avec l'usurier le mêlèrent peu après à une honteuse affaire rie rachat de créances, par suite de laquelle sa radiation du tableau des avocats fut demandée.
L'exercice de sa profession lui étant ainsi interdit, il dut
SOUVESTRE
ercément se livrer à celte chicane occulte et méprisée, dont l'unique emploi est deniontreraux fripons les fentes de la loi. Ce mélier périlleux lui procura quelques profils, mais le plaça dans une situation de plus en plus pénible, et qui devint lelle, au bout de quelque temps, qu'il crut sage de quitter Toulouse.
Ce fut alors qu'il vint s'établir à Rennes, où il avait été attiré par quelques relations de famille. Quoiqu'on n'eût point dans cette ville de notions bien claires sur son passé, il se répandit des bruits peu favorables, qui prirent de la consistance, lorsque l'on vit maître Pillet accepter la clientèle des plaideurs les plus décriés, et faire de son cabinet une sorte d'antre ténébreux où se préparaient les pièges les plus captieux de la chicane; cependant l'espèce de réserve méfiante de l'opinion, à l'égard de l'avocat étranger, n'alla point jusqu'au mépris positif et avoué. Il vieillit dans cette position douteuse, acquérant la réputation du plus habile, mais du plus dangereux praticien de tout le ressort de la cour. On disait sa fortune considérable, quoique personne ne pût dire^u juste en quoi elle consistait, ni d'où elle lui était venue. Une sorte de mystère régnait sur toutes ses actions ; car, instruit par l'expérience, il avait toujours eu soin d'agir par intermédiaire, et sans se compromettre.
Craignant un éclat qui eût pu mener à la connaissance de sa vie antérieure, il avait déclaré, dès son arrivée à Rennes, que sa santé ne lui permettait pas de plaider, et s'était tenu a l'écart de tout mouvement ostensible, prenant autant de peine pour vivre sans faire de bruit que d'autres pour obtenir un résultat contraire. Cependant cette réserve prudente le gênait souvent, et l'empêchait de tirer de sa science tous les avantages qu'il avait droit d'en attendre. Il essaya donc de s'attacher un jeune avocat dont il put faire un gladiateur chargéde combattre pour lui devant la foule.
Par malheur, le débutantauquel il s'adressa était lui-même plutôt né pour le rôle de Bertrand que pour celui de Raton. Il surprit bien vite les secrets de l'étude Pillet. et mettant en pratique les doctrines commodes que lui avait développées son patron, il se lança pour son propre compte dans des affaires telles, que le vieil avocat crut prudent de <=e séparer d'un élève aussi hasardeux.
Cette épreuve le rendit plus circonspect. Il ne fallut pas moins que la position désespérée d'Antoine et l'élude qu'il fit de son caractère, pour le ramener à son ancien projet. Pillet comprit tout le parti qu'il pourrait tirer du fils de l'armurier, s'il profitaitde son -découragement pour le gagner; et, sachant que certaines Ames ne se prennent jamais plus sûrement que par le bienfait, il résolut de lui tendre la main.
Sa première expérience lui avait appris le danger d'initier à notre propre science ceux dont nous voulons faire des instrumens dociles. Il résolut donc de respecter la probité d'Antoine, afin de s'en faire une garantie pour lui-même. Il pensa d'ailleurs que la verlu du jeune homme, emmanchée de sa propre astuce, serait une arme plus sûre, et qu'il pourrait, en se cachant ainsi derrière une probité reconnue, donnera ses opérations équivoques une extension qu'elles n'avaient jamais pu prendre tandis qu'il était seul.
D'après ce plan, on conçoit quel dut être son désappointement, lorsqu'il s'aperçut que Larry était sur le point de sortir de sa dépendance. Il sentit que s'il ne réussissait pas à le compromettre vis a-vis du monde, qui s'était pris subitement pour lui d'un caprice bienveillant, et à le replacer de nouveau dans la situation où il se trouvait lorsqu'il l'avait secouru, c'en était fait de toutes ses espérances. Il se mit donc à chercher un moyen d'entraver la réussie du jeune homme, et de lui retirer les protections qu'il commençait à se faire. Malheureusement pour Larry, les événemens ne se prêtèrent que trop tien aux dangereuses intentions de maître Pillet.
Le mari de madame l'oirson etail mon i Buenos- \vrrs. sur un navire d? Saint Main quïl-comniamlait. laissante sa veuve des affaires fort embrouillées, auxquclw-s il ne l'avait ja-
mais initiée. Apres une liquidation longue et difficile, madame Poirson s'était donc trouvée trop heureuse de conserver une somme de vingt mille francs, prix d'une propriété que son mari avait fait vendre, par l'entremise du notaire Clément. Ces vingt- mille francs furent confiés par la veuve à monsieur Desormeaux, armateur du navire sur lequel son mari était mort, et l'intérêt de cette somme, qui lui était régulièrement payé, composait toute sa foi lune. C'était à peine assez pour la défendre du besoin, et bien souvent Antoine en voyant la gène mal déguisée de la vieille malade, avait regretté que sa propre indigence ne lui permit pas de venir â son aide.
Un matin que le jeune avocat montait chez monsieur PHIel et passait devant la chambre occupée par madame Poirson, il lui sembla y entendre un bruit inaccoutumé. Il se pencha sur la rampe el distingua des sanglots. Inquiet, il redescendit rapidement, frappa, et ne recevant point de réponse, poussa la porte; mais a peine eut-il fait un pas, qu'il s'arrêta stupéfait.
Madame Poirsôn, presque nue, était debout au milieu de sa chambre, froissant une lettre dans une de ses mains, tandis que de l'autre elle s'arrachait les cheveux: devant elle était Louise, le visage couvert de larmes.
— Au nom du ciel, qu'y a-t-il? demanda Larry épouvanté-
— Ah! venez, monsieur Antoine, venez, lui cria la jeune, fille éplorée, ma marraine en deviendra folle; mon Dieu! aidez-moi à la retenir.
Antoine s'approcha et prit les mains de la vieille femme.
— Madame Poirson, madame l'oirson, revenez à vous. Biais qu'est-il donc arrivé? Qu'est-ce que celle lettre?
— Laissez-moi, répétait la malade avec un hoquet convulsif ; je suis ruinée, je ne veux pas aller à l'hôpital; je veux mourir avant.
Larry regarda Louise avec stupeur.
— Mon Dieu ! dit l'enfant en pleurant, on vient d'écrire à ma marraine qu'elle avait tout perdu; monsieur Desormeaux a fait banqueroute.
— Oui, banqueroute ! cria madame Poirson en se dégageant des mains de Larry, et frappant sur la lettre, il a fait banqueroute ! lui à qui Poirson a gagné plus d'or qu'il n'est gros ! il m'a volé mes vingt mille francs! ce qui m'empêchait do mourirde faim ! .. et on n'arrêtera pas le voleur!... et on ne le verra pas à la guillotine !
Louise voulut l'interrompre, mais elle reprit avec plus de force :
— Il m'a volé mes vingt mille francs ' que vais-je devenir, moi, maintenant ! il faudra donc que je vole aussi ?
— Ma marraine, oh ! ne suis-je pas avec vous ? je travaillerai, je gagnerai de quoi vous faire vivre.
— Non, non, je veux mon argent, mon argent !
Voyons, vous êtes avocat, vous, ajouta-t-elle, en se tournant brusquement vers Antoine: est-eequ'on peut dépouiller de même une veuve0 II y a des lois, n'est-ce pas? les lois doivent parler de cela, je dois avoir les lois pour moi.
— Sans aucun doule, mais il faudrait connaître l'affaire, laissez-moi lire celte lettre.
Elle la lui donna.
— C'est une faillite complète, dit Larry. après avoir lu, el votre titre ne vous donne aucun privilège.
La malheureuse femme reprit la lettre.
— Ainsi mon argent est perdu?
Larry baissa la tête.
— Et ils appellent cela de la justice- ah! si Poirson vivait!... on ne l'aurait point volé lui; il aurait lue le v jour comme un enien. Mais une pauvre vieille femme, on ne la craint pas ; on lui prend son bien et un lui dit d'aller mendier aux portes ; car il feindra eue je mendie, moi !
Et toute son exaltation paraissant tomber a ce mol, elle se laissa al!i r sur un fauteuil en sanglotant.
Antoine ne savait que lui dire, et. pendant quelques inslans, le Mimée d. laii'.aie! ■■■■ • fut troublé qôe parles gémissemens îles deux Temmes.
Cependant, comme la vieillesse ne peui recouvrer pour longtemps le don des laur.es. madame Poirson s'apaisa peu
RICHE ET PAUVRE
à peu ; elle écarta ses cheveux épars et s'essuya machinalement les yeux avec ce qu'elle tenait a la main ; mais, s'apcrcevant que c'était la lettre fatale, elle la jeta brusquement à terre.
— Va, dit-elle, tu n'es pas bonne pour essuyer des pleurs.
Ce dernier mouvement toucha profondément Antoine. Il comprit que la souffrance avait donné un sens poétique à cette vieille femme, et les larmes lui vinrentaux yeux en pensant a ce qu'il avait fallu de douleur pour faire sortir une étincelle de «ette âme éteints.
Attendri, il s'approcha de madame Poirson, lui prit les mains et lui donna quelques-unes de ces consolations que le cœur trouve dans les instans d'émotion.
Comme il arrive toujours dans les âmes qui ne sont point accoutumées à de tels élans, l'exaltation de la malade avait été courte, et un abattement profond y succéda. Elle se laissa donc persuader de se mettre au lit, et, une heure après, elle était plongée dans un sommeil accablé.
Louise avait retrouvé son. calme aussitôt que sa marraine était redevenue tranquille. Après lui avoir adressé quelques paroles d'encouragement et lui avoir serré la main avec tendresse, Antoine sortit, sentant le besoin de se calmer luimême, afin d'aviser à ce que l'on pourrait faire pour madame Poirson.
Malheureusement les difficultés de sa position paraissaient inextricables. Il n'existait aucun moyen de recouvrer la somme compromise dans la faillite Desormeaux, et il était même douteux, d'après les ternies de la lettre, que la liquidation donnât un dividende aux créanciers. En tout cas, cette éventualité était incertaine, éloignée, et que deviendraient madame Poirson et Louise, en attendant ?
Nous l'avons dit précédemment, les gains de Larry étaient trop faibles pour qu'il vint à leur secours, et sa mère, ellemême pauvre et vieille, avait besoin du peu qu'il gagnait. Antoine sentait sa tête s'égarer à mesure qu'il regardait dans cet abîme et qu'il comprenait mieux son impuissance pour le combler. Les idées les plus folles s'emparaient de lui par instans. Tantôt il voulait partir pour Saint Malo et exiger du failli, le pistolet sur la gorge, les vingt mille francs de madame Poirson ; tantôt il songeait a réunir tous les créanciers, à leur peindre l'affreuse situation de la marraine de Louise, et à obtenir d'eux le prélèvement de son capital sur l'actif de la faillite ; mais le cri de la raison l'obligeait bientôt à renoncer à ces expédiens romanesques, pour en chereher de plus praticables.
Par bonheur, des affaires vinrent l'arracher à ces préoccupations qui l'exaltaient, et le forcèrent à porter ailleurs son attention. Ce fut seulement vers le soir qu'il lui fut possible dé penser de nouveau à madame Poirson et de l'aller voir. Il la trouva dans le même état que lorsqu'il l'avait quittée le matin, ne pleurant plus, ne parlant plus, et comme hébétée par la douleur.
Après une courte visite, il monta chez monsieur Pillet qu'il n'avait point encore consulté, et auquel il voulait parler de cette affaire.
Antoine trouva le vieil avocat devant la cheminée de son cabinet et ayant un air plus gai que de coutume. Depuis le malin, il connaissait le malheur qui avait frappé madame Poirson, et ses dispositions étaient prises en conséquence. Il laissa donc Larry tout lui «conter, comme s'il n'eût été instruit de rien, et quand le jeune homme eut fini :
— Diable, diable, dit-il, et la bonne femme n'a point d'autres ressources?
— Aucune; cette faillite est pour elle une condamnation ù mort.
— Et malheureusement l'affaire est trop claire peur qu'on en tire parti. Le titre de créance est, $ft:erois, une obligation ordinaire ?
Du reste, ajouta-t il, en allant vers son casier, je dois l'avoir là ; madame Poirson m'a remis dans le temps son dossier.
Il parut chercher pendant quelque temps et tira enfin de ses cartons une énorme liasse. Antoine l'ouvrit ; le premier papier qui tomba sous ses yeux fut le billet de vingt mille francs.
— C'est un simple reçu, dit-il, après l'avoir parcouru. Monsieur Pillet mit ses lunettes, prit le billet et l'examina
quelque temps.
— Un simple reçu effectivement -, il n'y a pas un mot à dire à cela.
Et il prit gravement une prise de tabac. Larry croisa les mains.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! mais que va devenir cette malheureuse?
— Cela est fort triste, observa l'imperturbable avocat en secouant les grains de tabac arrêtés sur son gilet; mais voilà l'inconvénient des placemens dans le commerce.
— Tout perdre, tout perdre ainsi !
— On aura bien, je suppose, dix ou douze pour cent; les plus mauvaises faillites ne donnent pas moins.
— Et qu'est-ce que cela?et quand l'obtiendra-t-elle encore?
— Dans six mois, un an peut être, dit monsieur Pillet eu se mouchant.
— Avant ee temps elle sera morte, s'écria Larry, qui se leva et se mit à parcourir la chambre avec agitation. Ah ! cela est horrible!
Monsieur Pillet le suivit un instant du coin de l'œil avecun regard ricaneur et rusé. Puis, reprenant sur la table le billet :
— MadamePoirson a toujours été malheureuse, observa-t-iL Je vois là que les vii gt mille francs qu'elle perd proviennent de la vente du bien patrimonial des Rosiers -, or, c'est une vente où on lui a déjà volé quinze mille francs au moins.
— Comment cela ? demanda Antoine en s' arrêtant court.
— Oh! e'est toute une histoire dont le hasard m'a donné connaissance. Si la bonne femme avait un peu d'argent devant elle et quelqu'un pour la soutenir, il y aurait bon parti à tirer de cette affaire, mais entre ses mains c'est un procès qui mourra dans l'œuf : aussi ne lui en ai-je point parlé.
— Racontez-moi tout, monsieur ; s'il y a quelques moyens de retirer madame Poirson de la position où elle se trouve, rien ne m'arrêtera...
— Y pensez-vous? ce serait un débat diûicile et épineux, dont vous ne retireriez que des ennuis.
— Qu'importe, si j'obtiens justice!
— Il faudrait vous mettre en opposition avec des gens riches et bien placés; vous nuiriez à votre avenir sans compensation.
— Si ce n'est celle d'avoir accompli un devoir.
— Ah ! vous n'avez pas encore mis au rebut ces lieux communs de stagiaire ? dit monsieurPillet en riant.
Du reste, ajouta-t-il, envoyant le mouvement d'impatience d'Antoine, vous allez vous-même juger l'affaire. Voici ce dont il s'agit :
Le sieur Poirson hérita d'un de ses cousins, en 1815, de la propriété des Rosiers, sise à deux lieues de Rennes ; il était sur le point de partir pour l'Amérique du sud, et donna procuration à maître Clément, notaire, poar vendre ce bien -qu'il ne connaissait pas. Vous savez que le* voyage de Poirson lui fut fatal, et qu'il mourut à Buenos-Ayres. Il y avait un mois que sa mort était connue en France, lorsque madame veuve Poirson, qui habitait Saint-Malo, reçut de maître Clément la nouvelle qu'il avait vendu les Rosiers pour une somme de vingt mille francs. Le notaire, profitant delà procuration qu'il avait entre les mains, ne craignant plus le sieur Poirson qui venait de mourir et sachant bien que la veuve n'entendait rien aux affaires, s'é-tait laissé gagner, et avait donné le bien qu'on l'avait chargé de vendre, pour le tiers environ de sa valeur.
— Comment avez-vous eu connaissance de ces faits ?
— Comme toujours, grâce au hasard et à un peu d'expérience.
Quand madame Poirson vint ici, elle me confia ses papiers; j'ai l'habitude de visiter toujtyirs les dossiers qui me sont remis; cela distrait et instruU.'Ce contrat de vente des Rosiers me tomba sous les yeux. En le parcourant, je remarquai
SOUVESTRF.
que l'on n'y faisait mention de lailiisnide futaies. Or, je me trouvais précisément avoir,1 entre les mains, le dossier d'un sieur Arvon, qui avait acheté, de l'acquéreur des Rosiers, juste quinze jours après la vente, une partie des bois de celte terre pour une somme de treize mille francs I A moins donc que lesdits bois n'eussent poussé en quinze jours, il était évident qu'une fraude avait été commise dans l'acte de vente, et que, pour justifier l'abaissement du prix, on y avait désigné comme terres incultes des bois d'une valeur considérable.
— Et pourquoi n'avez-vous point averti madame Poirson ? demanda vivement Antoine ; s'il y avait lésion de plus des sept huitièmes au détriment du vendeur, on pouvait exiger la rescision de la vente.
Maître Pillet sourit :
— Je connais l'article 1674, mon jeune ami, niais je sais aussi qu'il y a un autre article 1676, qui dit que l'action en rescision de vente pour cause de lésion est prescrite au bout de deux ans ; or, l'acte avait sept ans de date.
— Mais les désignations erronées de cet acte étaient des faux matériels que l'on pouvait attaquer au moins.
— Peut-être ; mais l'affaire eût été difficile en la prenant de ce coté, l! me vint une autre idée : on savait en France, depuis nn mois, que monsieur Poirson était mort lorsque la vente fut accomplie; la procuration en vertu de laquelle maître Clément faisait celte vente était donc périmée ; il n'avait plus droit delà faire.
— Le mandataire ne peut il pas alléguer sa bonne foi et soutenir qu'il a vendu dans l'ignorance de la mort du propriétaire 3
— Sans doute, et voilà le nœud gordien, s'écria le vieux Pillet, la face rayonnante; il s'agissait de fournir la preuve que maître Clément avait vendu, quoiqu'il connut la mort de monsieur Poirson.
Eh bien ! eetle preuve, je l'ai, je l'ai depuis un mois seulement, je l'ai écrite de la main même de maître Clément. 11 se leva, ouvrit son bureau et en retira un papier.
— La vûijà, ma preuve, dit-il, en l'élevant en l'air avec un geste de triomphe, c'est une lettre adressée par le notaire à un de ses i liens et que j'ai trouvée dans le dossier de celui-ci. Ecoutez :
« Monsieur, » J'ai l'honneur de vous faire savoir que monsieur Poir- " son, capitaine au long-cours de Saint-Malo, auquel vous » payiez une rente viagère de trois cents francs, est mort à « lîuenos-Ayres ainsi que je viens de l'apprendre, et que, par « conséquent, votre obligation se trouve éteinte. » Je suis heureux de vous annoncer cette bonne nouvelle. » J'ai l'honneur, etc.
» Clément. ■>
— Et ladate, la date, remarquez bien ! la décembre 181 i! c'est-à-dire dix jours avant l'acte de vente ! Cela est-il clair ?
Antoine avait suivi la longue explication de monsieur Pillet avec une attention palpitante; mais, quand le vieil avocat lui eut montré la lettre du notaire, il se leva vivement et s'écria :
— Ainsi on peut prouver la fraude, l'acte de vente peut être annulé, et madame Poirson peut recouvrer l'aisance qu'elle a perdue? Je vous remercie, monsieur, j'entreprends la cause et je me charge de lout.
L'avocat jeta, sur son jeune confrère, un regard décote qui flamboyait de malice.
— C'est une folie, répondit-il; vous y réfléchirez plus mûrement.
— Les réflexions sont fatales lorsqu'il y a danger à faire le bien, notre esprit trouve presque toujours moyen de duper uotre cœur. J'entreprendrai la cause, vous dis-jc, et j'espère que vous voudrez bien me guider.
— Je ne puis, en vérité, vous le promettre. Vous allez vous mettre sur les bras, au début de votre carrière, une foule d'ennemis en crédit. Songez bien, mon jeune ami, qu'on ne peut arracher le masque d'un fripon considéré, sans qu'une foule d'autres portent la main au leur avec inquiétude, en criant quec'est affreux. Vous aurez même contre vous le* honnêtes gens qui ne séparent jamais, la probité de la considération ;
car, réfléchissez-y, ce n'est pas seulement le notaire Clément que vous allez mettre en cause, mais l'acquéreur des Rosiers, qui a évidemment provoqué sa friponnerie, comme on pourrait le pi ouver au besoin.
— Eh bien ! nous le prouverons! s'écria Antoine que l'opposition de monsieur Pillet irritait, et qui, emporté par l'espèce d'orgueil que. nous inspire la vue d'un caractère moins noble ou d'une probité moins pure que la nôtre, s'affermissait de plus en plus dans sa résolution généreuse. Que! est le nom de l'acquéreur?
— Ah ! je l'avais oublié; encore une difficulté, une difficulté invincible! Lors même que vous vous feriez une obligation de conscience d'être utile à madame Poirson, vous ne le pouiv riez dans l'espèce ; il y a des cas où les devoirs coûtent trop: l'acquéreur était monsieur Boissard.
— Le père d'Arthur?
— Précisément.
Larry poussa une exclamation de douleur et baissa la tête.
— Vous voyez bien, reprit monsieur Pillet, que vous ne pouvez vous charger de celle affaire. La position de madame Poirson est déplorable; mais, après lotit, vous n'êtes point obligé de vous allirer des désagrémens pour elle.
Antoine cacha son visage dans ses deux mains.
— Je suis désolé maintenant de vous avoir parlé de cela, continua le vieil avocat; c'est un chagrin de plus, quand on connaît le moyen de sauver quelqu'un, de ne pouvoir l'employer; cependant on n'est point obligé de se jeter a l'eau pai ce qu'un homme se noie et qu'on sait nager.
— Ah ! on y est obligé, on le doit, dit Larry, en pressant ses poings fermés contre son front ; mais cela coûte tant quelquefois !
— Allons, calmez-vous ; que diable! ces choses-là se voient tous les jours. La vieille n'a pas longtemps à vivre désormais; et, après tout, la prévention que l'on a contre l'hôpital est un préjugé; ce n'est, en définitive, qu'un hôtel garni où l'on ne paie pas de loyer. Quant à cette jeune tille, sa filleule, je crois, elle est plus à plaindre; mais, mon Dieu! elle fera comme tant d'autres...
— Assez, monsieur, s'écria Antoine en se levant, je me chargerai de la cause. • ,
L'avocat haussa les épaules et cligna des yeux en poussant un soupir.
— Comme vous voudrez ; je vous ai fait connaître ma façon de penser.
— Je veux seulement voir, avant tout, ce Clément et
Arthur Arthur surtout.... Peut-être pourrai-je éviter un
éclat.
— Cela est probable : mais, en tout cas, si vous èies décide à entreprendre cetle tâche imprudente, songez qu'il n'y a pas de temps à perdre; dans cinq jours il y aura prescription.
— Je ne l'oublierai pas, monsieur, répondit Antoine en sortant.
Le vieil avocat le suivit d'un regard-long et perçant. Quand le jeune homme eut refermé la porte derrière lui, il poussa un de ces rires sans gaité qui lui étaient habituels, et, se frottant les mains, il dit à demi-voix :
— Va, mon garçon, sous peu tu apprendras ce qu'il en coûte pour défendre les faibles. Dans trois mois tu auras contre toi tous ceuxqui te protègent aujourd'hui et tu seras trop heureux de me retrouver.
Le lendemain, Larry passa plusieurs heures avec maître Pillet. pour réunir les différentes pièces nécessaires à l'affaire qu'il allait entreprendre; il prit aussi de nouvelles informalions relativement aux parties intéressées, et apprit que naître Clément était mort : c'était, par conséquent, à ses héritiers seuls qu'il pouvait recourir, el parmi eux se trouvait la mère d'Arthur, qui était nièce du notaire si dangereusement compromis. La famille Boissard élait donc la plus intéressée dans le débat qui allait s'ouvrir; c'était à elle, avaut tout, qu'Antoine devait s'adresser pour tenter une transaction.
Madame Poirson, à qui il avait communiqué ses espéran-
RICHE ET PAL \ RE
ces et son projet, le supplia de ne point laisser échapper celle dernière planche de salut; Antoine n'avait pas besoin de cette recommandation. Après s'être mis au courant des moindres détails, il se décida à faire sa difficile démarche, niais non sans un tremblement douloureux. Sur le point de remplir un devoir qui peu t tout compromettre dans sa vie, qui n'a point senti ses forces s'affaiblir? qui n'a pas fermé les yeux devant un sacrifice trop difficile en murmurant comme le Christ : Mon père, éloignez de moi ce calice!
Tout se brouillait, par instans, clans la tête d'Antoine; il se sentait pris de ces défaillances de l'àme qui nous ôjent a la fois la volonté et le souvenir. Quand cette espèce d'évanouissement s'était dissipé, il fixait les yeux avec épouvante sur la tache qu'il s'était imposée. Comment allait-il s'y prendre pour exposera Arthur l'affaire qui l'amenait? comment oserait-il lui déclarer qu'il était résolu à flétrir le nom de Boissard devant les tribunaux, si l'on ne voulait pas faire droit à sa réclamation? 11 allait donc porter la menace et la guerre dans celte famille où il avait trouvé protection? 11 allait déshonorer un père mort, aux yeux d'un tils qui 'respectait sa mémoire; et profitant de i'effroi de ce fils, ses preuves d'une main et sa transaction de l'autre, le forcera signer les conditions qu'il avait préparées? 11 se demandait comment il pourrait supporter la confusion d'Arthur : lui qui n'avait jamais pu humilier personne sans éprouver, pour son propre compte, tous les lourmens de la boute, où trouverait-il des forces pour faire rougir un homme froidement et sans colère?
A celle seule pensée, tout son sang refluait vers son cour ; mais c'était son devoir! il avait promis de le remplir, et madame Poirson attendait le résultat de sa démarche pour vi- \rcou pour mourir! Cette idée domina toutes ses hésitations.
Tremblant, défait, la tête eu feu, il arriva, sans s'en être aperçu, devant la grande porte de l'hôtel Boissard. Il tressaillit à sa vue, s'arrêta un instant, puis, comme emporté par une résolution désespérée, il monta rapidement.
La première personne qu'il rencontra fut Arthur lui-même, qui arrangeait, eif chantant, des caisses de fleurs dans la galerie. Il leva la têle à l'approche d'Antoine, et vint gaîment à sa rencontre.
— C'est toi, dit-il, en tendant les deux mains au jeune avocat ; parbleu! lu me trouves le plus heureux des hommes, ,1e viens de recevoir de Nantes des camélias merveilleux; vois plutôt.
Larry jeta autour de lui un regard effaré en balbutiant quelques mots sans suite; l'idée qu'il venait prendre Arthur au milieu de sa joie et de ses fleurs pour le désoler lui semblait atroce. Boissard remarqua son air contraint.
— Es-tu malade? lui demanda-t-il avec intérêt, tu es bien pâle'
— Non, repondit Antoine sans lever les yeux; mais j'ai à te parler de quelque chose d'important.
— Je suis à les ordres.
Il ouvrit une porte, et les deux jeunes gens entrèrent dans un cabinet de travail.
Lorsqu'ils furent assis :
— Te serait-il arrivé quelque chose de fâcheux? demanda Boissard.
— J'ai à remplir le devoir le plus douloureux qui pût m'être imposé; je suis chargé d'une réclamation qui te concerne.
Arthur était devenu sérieux.
— Voyons.
— Laisse-moi d'abord te donner quelques explications : écoute-moi, je t'en prie, avec attention, el surtout ne cherche rien qui puisse l'offenser dans ce que je vais te dire; pense que c'est un frère qui parle à son frère.
Ces mots avaient été prononcés avec un trouble qui se communiqua à Arthur. Il lit sigue a Larry qu'il l'éroulail : après b'être recueilli un instant, celui-ci prit la parole.
11 commença par raconter a Boissard sa liaison avec madame Poirson, la perle qu'elle avait faite et son désespoir ; il lui parla ensuite de la profonde pitié que lui avait inspirée la position de cette malheureuse femme et de ses recherches pour amortir, s'il était psssible, le coup qui Pavtit frappée.
Arrivé a ce point difficile, Autoine s'arrêta un instant,
comme s'il eut eu besoin de prendre du courage pour ee qui allait suivre; mais enfin, maîtrisant son émotion, il rapporta sa conversation avec monsieur Pillet, ses incertitudes, et la promesse qu'il avait faite à la veuve d'obtenir justice pour elle.
Dans cette dernière partie de son récit, Larry avait hésité plusieurs fois , mettant évidemment toute son attention à choisir .ses mois et à émousser les faits, de peur qu'ils n'eussent quelquechose de blâmable. 11 avait même si habilement réussi à donner des noms honnêtes aux actes honteux qu'il avait élé forcé de rappeler, que l'affaire, telle qu'il venait de l'exposer, semblait moins une friponnerie contre laquelle la victime réclamait, qu'un manque de forme dont elle voulait profiter.
Boissard feignit de n'aperi evoir que ce second aspect de la question. Il avait entrevu toute la vérité sous les circonlocutions délicates d'Antoine, et la tête lui en avait tourné un instant ; mais il se remit presque aussitôt. 11 sentit que comprendre c'était tout perdre, et que, pris au dépourvu, l'important pour lui était de gagner du temps. Avec celte adresse et cette facilité de paroles sans conclusion que donne l'exercice du barreau, il se hâta de tourner autour de la question et de la saisir sous la forme qui lui semblait la moins embarrassante et la plus susceptible de discussion. En cela, 11 n'y eut point, de sa part, mauvaise foi "calculée, mais prudence, habitude et instinct d'avocat.
Ce'fut donc avec une certaine sécheresse, mais sans confusion et sans colère, qu'il dit à Antoine :
— Ainsi madame Poirson veut faire annuler la vente des Rosiers?
— .Sa position la force à revenir sur un marché, qui lui a été trop désavantageux, répondit Antoine, tout-à-fait surpris du sang-froid délibéré avec lequel Arthur avait accepté son explication.
— J'aurai besoin d'étudier celte affaire pour m'en faire une idée exacte.
— Cela est facile, les pièces sont en petit nombre et si claires qu'il suffit d'y jeter les yeux pour tout comprendre.
— Je ne me pique pas d'une telle perspicacité; je les examinerai quand j'en aurai eu communication.
— Les voici; tu peux les lire dans lui quart d'heure; regardeles, et terminons cette discussion pénible. Je suis autorisé a accepter tout arrangement raisonnable.
— Cela ne peut se traiter ainsi; je ne suis pas la seule partie intéressée. Il faut que je consulte ma mère et ses cohéritiers.
— Ta mère et ses cohéritiers en passeront par ce que lu auras décidé. Au reste, je ne te demande pas d'engagement en leurs noms, mais une promesse personnelle que je puisse apporter à madame Poirson comme une espérance. Voyons, pour ta part, reconnais-tu la justice de sa réclamation? consentiras-tu à l'indemniser de la perte que lui a occasionnée la vente des Rosiers?
— Je ne puis répondre à cela qu'après avoir consulté mes titres. On n'a pas, sans doute, la prétention d'exiger de moi que je me dépouille volontairement ? Je neveux pas me laisser surprendre.
Antoine tressaillit. Jusqu'alors le calme de Boissard l'avait seulement surpris; mais le mot qu'il venait de prononcer lui causa une espèce de commotion. Lui, qui était venu comme accusateur, avec une généreuse rougeur au front elle cœur plein de consolations, on profilait subitement de sa retenue pour changer les rôles et l'accuser! Celte maladroite injure tourna toute sa piiié en indignation.
— Je ne veux surprendre personne, dit-il en se levant brusquement ; je ne suis point ici pour employer la fraude, mais pour la démasquer.
— Il faudra prouver qu'il y a eu fraude, répliqua Arthur eu se levant aussi.
Pour toute réponse Larry lui tendit la lettre de maître Clément.
— Ceci ne prouve pas. en tout cas, une fraude, mais une rrégularité i bserva Boissard; d'ailleurs il faudra vérifier l'authenticité de cette lettre comme de tout le reste.
SOUVESTRE
— Et une fois toute ces vérifications faites?... demanda Antoine avec impatience.
— Alors nous plaiderons.
Larry froissa les papiers qu'il avait à la main avec colère. Plus il avait craint la douleur que ses réclamations allaient causer à Arthur, plus le calme de celui-ci l'indignait. Il rougissait maintenant de sa faiblesse et de ses ménagemens; où il avait cru trouver un fils honteux, il trouvait un avocatqucrelleur!
Il saisit son chapeau et tournait déjà les yeux vers la porte, lorsque le souvenir de madame Poirson lui revint. Un procès ne la retirerait pas de l'indigence; et comment, d'ailleurs, pourrait-elle le soutenir? Cette pensée le porta a faire un effort sur lui-même.
— Songes-y, Arthur, dit-il en se tournant vers Cuissard, tu as tout intérêt à empêcher la discussion publique de cette affaire. J'ai évité de qualifier trop duremement l'acte par lequel vous aviez aequis les Rosiers; mais tu as assez d'habileté e! d'expérience pour m'avoir compris; je t'en conjure, transige avec madame Poirson.
— Je verrai plus lard.
— Plus tard il ne sera plus temps; nous n'avons que quatre jours pour empêcher la prescription.
— Alors faites votre introduction d'instance.
— Tu préfères donc un procès à un arrangement?
— A tout prendre, je crois que oui : j'aurai toujours pour moi les chances du jugement. D'ailleurs un procès coûte cher; nous verrons qui se lassera le plus tôt de nous ou de madame Poirson,
Antoine regarda Poissard avec stupeur.
— Ainsi c'est sur la pauvreté de votre adversaire et non sur la justice que vous comptez? Les Rosiers vous seront légitimement acquis, uniquement parce que madame Poirson ne sera pas assez riche pour prouver le contraire? Peu vous importe L'iniquité, pourvu que l'impunité soit certaine? Eh bien! je vous déclare, moi, que j'en appellerai à la loi! Quelque douloureuse que puisse être pour moi celle tâche, je défendrai la vérité devant les tribunaux. J'attendrai jusqu'au dernier instant, jusqu'au dernier instant j'espérerai en votre bonne foi et en votre, raison; mais si, dans trois jours, vous n'avez pas voulu nous rendre justice, sur mon honneur, je jure que, dans six mois, les Rosiers ne seront plus entre vos mains.
Comme Antoine achevait ces mots avec une sorte d'emportement et avant qu'Arthur ne lui eût répondu, madame Boissard parut à la porte du cabinet.
— Qa'y a-t-il donc? demanda-t-elle; on se dispute ici? Antoine, surpris par cette apparition, rougit et baissa les
yeux.
— Eh bien! de quoi était-il donc question? je vous ai entendu prononcer le nom des Rosiers.
— Il était tout simplement question de nous reprendre ce bien, dit Arthur.
— Nous reprendre les Rosiers ? et comment cela, s'il vous plaît?
— Une madame Poirson, qui a vendu autrefois cette propriété, prétend avoir été lésée dans le prix.
— El que nous importe ? nous avons acheté les Rosiers du notaire chargé de la vente.
— Il ne i'élait plus, madame, lorsque vous avez acheté, dit Antoine, d'une voix altérée ; il a outrepassé ses pouvoirs.
— Et c'est vous, monsieur Larry, qui vous êtes chargé de cette réclamation?
Il y avait un étonnement et un dédain si vrais dans le regard dont madame Boissard accompagna ses paroles, qu'Antoine sentit son cœur se serrer, car le mépris glace lors même qu'on ne l'a pas mérité.
— Je me suis chargé de celte affaire avec une profonde douleur, dit il en balbutiant, mais j'accomplis un devoir.
— Vous méritez d'autant plus d'admiration, que lie.
de personnes, à votre place, auraient cru qu'elles pouvaient laisser une pareille causeà quelque aune.
— Madame Poirson est trop pauvre pour trouver un autre avocat que moi, madame.
— Et dans sa misère, sans doute, elle a regardé un procè comme une ressource? Mais en tout cas, nions eur, elle nous doit quelque reconnaissance, pour avoir instruit et formé nous-mêmes le défenseur qu'elle a le bonheur de susciter contre nous.
Antoine rougit.
— Je n'ai point perdu, madame, le souvenir de ce que je vous dois, et, quoique le bienfait reproché soit un lourd fardeau pour celui qui l'a reçu, je vous en remercie ; mais, je vous l'ai dit, en défendant les inlciêts de madame Poirson, j'accomplis un devoir. Il y a quelques jours, j'aurais pu refuser cette mission, car le pain ne lui manquait pas encore; mais aujourd'hui elle a tout perdu, elle n'a plus d'espoir que dans la restitution qu'elle réclame. Cependant je n'étais pas venu ici pour entendre des menaces, j'y étais venu, plein de confiance dans votre justice et votre humanité, vous proposer un arrangement qui eût évité toute discussion.
— El quel était cet arrangement ?
— Lue rente viagère de six cents francs, faite à madame Poirson, et réversible pour moitié sur la tête de la filleule qu'elle a adoptée.
— Ah ! il y a une filleule !
Le ton significatif dont madame Boissard prononça ces mots frappa Antoine : il comprit vaguement qu'ils devaient renfermer quelque chose d'insultant. La mère d'Arthur, qui s'aperçut de son trouble, ajouta avec une moquerie forcée :
— Pardon, j'ai sans doute commis une indiscrétion ; ce n'est point à vous de me faire connaître le camp ennemi.
— Le camp ennemi, reprit Antoine amèrement, est composé de deux femmes, dont l'une était hier une enfant, et dont l'autre va mourir : vous pouvez me demander sans indiscrétion, madame, tout ce qui les concerne; toutes deux ont faim et demandent, pour vivre, la moitiéde ce qui leur est dû.
— Si toutefois il leur est dû quelque chose , observa Ar» thur.
— Vous en êtes sur! répliqua impétueusement Larry. Mezle devant la justice, mais non devant moi ! Vous avez vu ces pièces et vous savez qu'elles contiennent 'la vérité. Vous pouvez espérer d'échapper à la loi, mais je vous défie d'échapper à la conviction. J'ai là, vous le savez aussi bien que moi, de quoi annuler la vente des Rosiers; tout ce que je vous demande, c'est de ne me forcer à flétrir personne.
— Que veut-il dire? demanda vivement madame Poissard à son lils :
— Je ne sais : on voudrait, je crois, accuser notre oncle Clément d'avoir sciemment vendu les Rosiers au-dessous de la valeur réelle, et mon pèie d'avoir profité de cette fraude.
Madame Boissard pâlit : c'était un caractère doublement femme, pour sa promptitude à s'impressionner et à suivre son emportement sans rien écouter. La seule pensée que l'on songeât à lui disputer un bien qu'elle affectionnait l'avait irritée; mais, lorsqu'elle sut que la réclamation de Larry avait pour fondement une accusation flétrissante, elle ne se sentit plus maltresse de sa colère, et fixant sur le jeune homme des yeux étincelans :
— Qui a inventé celte odieuse calomnie? demanda-t-elle; est-ce vous ?
— Je n'ai rien inventé, madame, j'ai la preuve de ce que j'avance, écrite de la main même de monsieur C\ ment.
— Monsieur, dit Arthur, possède des pièces qu'il a reçues de maître Pillet, par suite d'un abus de confiance de celui-ci, et dont il prétend se servir.
— AI) ! maître Pillet se mêle de tout ceci, je comprends alors ! Maître Pillet a, sans doute, acheté ce procès : mais monsieur est donc son associé?
—Madame !... s'écria Antoine hors de lui.
Arthur, qui craignait que l'indignation de sa mère m' l'emportât trop loin, vouhil parler; mais celle-ci ne lui en donua point le temps.
— Cependant, reprit-elle, nous avions peut être droit d'attendre que monsieur n'essaierait pas sur nous son industrie ; il aurait pu se rappeler que i lui dont il prétend flétrir la niémoire lui lit l'aumône pendant sept ans.
RICHE ET PAUVRE
— Assez, madame, assez. .
— Et qu'espérez-vous retirer de vos calomnies ? ajouta madame Boissard dont la colère n'écoutait plus rien ; quelle part maître Pillet vous fait-il dans ses brigandages judiciaires?
— Arthur! s'écria Antoine, en s'élançant vers le jeune homme.
Ce cri fit pâlir madame Boissard ; il contenait une provocation si claire ei si directe, qu'elle comprit tout ce qu'il exprimait.
— C'est moi qui vous pari?, monsieur, dit-elle, en se jetant devant Larry. ne demandez pas compte à mon fils des paroles de sa mère.
— Laissez, ma mère, j'en accepte la responsabilité.
Larry voulut répondre-, mais il n'en eut pas la fore-'. Il s'appuya sur un fauteuil : il était évident qu'il faisait un effort prodigieux sur lui-même pour se mailiiser. Enfin, pourtant il parut se remettre, fit quelques pas vers la porte, puis, s'arrêtent tout-à-coup, il dit très bas et sans lever la tête .
— J'ai écouté ici des injures telles (pie l'homme le plus lâche en ait jamais enduré, cependant je me suis tu, cl je mon vais, madame ; mais tout le bien que vous m'avez fait autrefois a été cruellement payé par le mal d'aujourd'hui; maintenant nous sommes quittes.
Quand il fut parti Arthur dit à sa mère :
— Vous avez été trop dur pour lui, ma mère: s'il le veut, il à en main de quoi nous déshonorer.