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Antoine fut obligé d'annoncer ù madame Poirson que son essai de conciliation n'avait point réussi, et qu'il en faudrait venir à un procès. Elle retomba, ù cette nouvelle, dans le découragement, et le jeune homme fut obligé de vaincre celui qu'il éprouvait lui-même pour ranimer la vieille malade. Il fut heureusement seconde dans cette tâche par maître Pillet, qui n'avait paru nullement surpris du résultat de l'entrevue et qui releva sa confiance chancelante.
— Maintenant, lui dit-il, vous êtes allé trop loin pour que rien vous fasse rei ouvrer les bonnes grâces des Boissard ; on ne pardonne guère à l'homme qui nous a fait rougir. Reculer serait d'ailleurs une imprudence : ils feindraient d'y voir la preuve de votre impuissance et vous traiteraient de calomniateur; vous ne pouvez plus les faire taire qu'en les écrasant sous la vérité. Autant je vous ai détourné de cette affaire quand elle était secrète, autant je vous engage maintenant à lui donner suite. Votre honneur vous oblige à prouver (pie vous n'avez pas menti. Du reste, le sucés est si certain, queje fournirai volontiers, à madame Poirson, les fonds nécessaires pour soutenir son procès et pour en attendre l'issue ; le tout me sera payé sur la liquidation en intérêt et principal. Mais je ne renonce point enc ire à une transaction. À moins que les Boissard ne se laissent guider par un orgueil imprudent, ils en viendront sous peu à des propositions. Entamez toujours l'affaire -, vous verrez comme la procédure développera leurs inclinations pacifli
Sentant la justesse de ces raisons. Antoine se laissa persuader et prépara tout pour l'introduction d'instance ; cependant il lui restait toujours un v;.; ut espoir qu'il ue se; ail point obligé d'en venir à cette extrémité, et que, mieux éclairé, \ rthur consentirait à un arrangement.
Il attendit jusqu'au quatrième jour avec une anxiété mortelle. Il avait sans cesse l'oreille au guet ; il allait de son bureau ù la réhêtre, comme s'il eût attendu quelqu'un, et chaque fois qu'il entendait monter l'escalier, que la porte s'ouvrait, qu'une voix étrangère retentissait dans le corridor, il s'arrêtait immobile, espérant que c'était le message désiré: mais toutes ses espérances furent déçues. Enfin, ne pouvant rel rder plus longtemps, il se décida a lancer sa déclaration de guerre
Boissard aller lail i ette attaque : il ne s i lail p - fail illusion un seul instant sur l'affaire, et la réflexion I affermi dans l'idée qu'il fallait en évitei la discus i u : mais
la part que Larry y avait prise blessait son ameur-propre. n eut trouvé pénible de revenir -au fils de l'armurier pour proposer un arrangement, et il désirait tout terminer sans son intermédiaire.
Il rassembla donc ceux de ses parens qui étaient intéressés à la question, comme héritiers de Clément , leur exposa les motifs du procès que l'on intentait, et n'eut pas de peine à. les faire consentir au projet qu'il avait conçu. Muni de leur approbation, i! dressa par avance un compromis et se rendit chez madame Poirson.
Le hasard voulut que celle ci se trouvât seule. Quand Arthur se nomma, elle laissa échapper une exclamation de surprise et ne put cacher son trouble.
Comme la plupart des gens d'une classe vulgaire, madame Poirson éprouvait intérieurement, pour ceux que la fortune avait plus favorisés, une sorte de respect craintif qu'elle n'oubliait qu'en leur absence. En se trouvant face à face avec son riche adversaire, elle ressentit ce premier embarras du subordonné révolté contre son supérieur. Ce fut donc dans un silence gêné qu'elle attendit que le jeune Boissard lui expliquât les motifs de sa visite. Celui-ci ne la laissa pas longtemps dans l'incertitude. Il lui annonça, d'un ton gracieux et poli, qu'il était venu pour s'entendre avec elle relativement à l'alfaiie des Rosiers. U se plaignit de ce qu'elle eût eu recours à une tierce personne pour cette réclamation ; il lui donna d'assez longues explications auxquelles la bonne femme n'enten lit rien, mais dont elle parut très satisfaite, et finit par lui faire ses propositions.
Madame Poirson s'attendait si peu à voir l'entretien prendre cette tournure, qu'elle en "éprouva une véritable ivresse. Les espérances que lui avait données Antoine ne lui avaient jamais paru que des éventualités plus ou moins incertaines ; elle avait, de tradition, celte défiance de la justice et cette horreur des procès qui se transmettent dans les vieilles familles bourgeoises comme un principe de morale. Aussi fut-elle. au comble de la joie, lorsque Arthur lui eut proposé des conditions qui lui citaient toute crainte pour l'avenir et la replaçaient dans la situation que lui avait fait perdre la banqueroute de monsieur Desormeaux.
Elle se hâta donc d'accepter, tremblant qu'il ne changeât d'intuition, témoigna le désir de tout terminer sur-le-champ; et Arthur lui ayant dit qu'il avait sur lui l'acte dressé, elle s'empressa de se le faire lire, le signa, et reçut le montant du premier terme. Tout cela s'était passé si promptement, qu'en voyant déposer les piles d'écus devant elle, madame Poirson crut qu'elle faisait un rêve.
Au moment où Boissard se levait pour sortir, Louise rentra. Sa marraine courut h elle pour lui raconter le bonheur qui venait de lui arriver, et la présenta â Arthur. Celui-ci parut frappé de la gracieuse beauté de la jeune fille. Il lui adressa quelques lieux communs de galanterie auxquels Louise ne sut rien répondre, mais qui la firent rougir de plaisir, et prit ensuite congé des deux femmes.
Le soir même, après une journée passée dans une sorte, d'agitation fébrile qu'il n'avait pu dominer, Larry vint voir madame Poirson selon son habitude. Il trouva la malade singulièrement ranimée et ayant un certah) air de supériorité grave qu'il ne lui avairjamais vu. Après que les préliminaires accoutumés de la conversation eurent été épuisés, madame i se tourna vers le jeune avocat et lui dit d'un ton dégage :
— A propos, mon cher monsieur Larry, vous avez donc commencé la procédure contre les Boissard?
— Il le fallait, madame.
— Oui, je sais ; mais ni iirciisemeni que nous n'aurons pas
d aller plus loin. Monsieur Arthur est venu me voir; c'est un qui a très bon ton, ma foi! et-qui a l'air
d'avoir bien de l'instru
— 11 est venu ici }
— Certainement, el nous dous sommes entendus roui de
Sllite.
— Il vous a donc fait des propositions?
— C • •'- - dire qu'il taccept éli fini dai s
SOIVESTRE.
un quart d'heure. 11 n'y a rien de tel que de se voir et de s'occuper de ses affaires soi-même.
— Quelles conditions lui avez-vous faites, madame?
— Huit cents francs de viager,
— Et rien pour votre filleule après vous?
— 11 me semble que je ne suis pa's encore morte, répliqua madame Poirson aigrement. Si j'avais demandé trop, il me serait arrivé comme à vous, je n'aurais rien obtenu. 11 faut savoir prendre les gens, voyez-vous (et je ne vous dis point cela par reproche), mais il paraît que vous avez été trop vif, l'autre jour, avec les Boissard.
— Moi !
— Oh ! le jeune homme me l'a dit. Ces gens riches, voyezvous, on ne peut pas leur parler comme aux autres ; il faut avoir des procédés avec eux. Monsieur Arthur avait l'air vexé. parce que vous vous étiez permis quelques paroles a son égard ; il m'a assuré que sans cela il se serait arrangé. Heureusement que nous nous sommes vus el la chose est allée toute s^ule.
— Je suis charmé, madame, dit Antoine amèrement, .que vous ayez réussi si facilement, et j'ai lieu de regretter que vous n'ayez pas prévenu mes maladresses en faisant la première démarche.
— C'est vrai que cela nous eût évité bien des inquiétudes pendant trois jours ; mais, en tout cas, vous vous êtes donné de la peine pour nous, et nous vous en remercions.
Larry ne répondit rien. L'orgueilleuse ingratitude de la vieille femme l'avait cruellement blessé. 11 s'indignait à l'idée de ne. recevoir qu'un reproche mal déguisé en retour de son douloureux dévotement. Il ne pensait pas que le vas victis est la grande loi de la multitude. Le dur exercice de la vie ne. lui avait pas encore enseigné que ceux qui savent recevoir le bien sont plus rares que ceux qui savent le faire, et que presque toujours le rôle de l'homme dévoué est celui du Christ abreuvé de Del parles pécheurs qu'il sauvait. Plus tard, il devait apprendre, à ses dépens, que lésâmes communes sont ingrates par impuissance de sentir ce qui est grand, car l'être vulgaire ne comprend que l'extérieur du bienfait ; il apprécie stupidement le résultat du sacrifice, sans s'inquiéter de ce qu'on y a mis de cœur, (t, quand vous avez ouvert votre veine peur rafraîchir ses lèvres altérées, il s'essuie froidement la bouche et vous demande combien il vous doit.
Madame Poirson resta persuadée que le service rendu par \iitniiie se réduisait, en définitive, à la bonne intention qu'il avait eue de lui être utile, et que c'était elle seule qui avait tout amené à bien : aussi la confiance qu'elle av'ail eue jusqu'alors dans la capacité du jeune homme diminua-t-elle de toute celle que le succès lui donna en elle-même, et, loin de lui témoigner plus d'estime ou d'affection, elle Commença à le traiter avec une soi te de dédain.
En revanche et par une raison analogue, comme Arthur Poissard avait été l'instrument le plus visible de son bonheur, elle s'était éprise, pour lui, d'une véritable admiration el ne tarissait pas en éloges sur sou compte. Plusieurs fois elle engagea Antoine a se réconcilier avec lui, el, quand le jeune avocat lui eut déclaré que cela étaii impossible, elle s'epuisa en lieux communs sur les dangers de l'entêtement et de la rancune.
L'irritation que causait â Larry (mil d'aveuglement n'eut pis cependant le pouvoir de rendre ses visites moins fréquentes chez madame Poirson, attiré qu'il y était, par la douce présence de Louise ; non que la reconnaissance il.' celle-ci le dédommageât de l'ingratitude de la malade : comme sa marraine, Louise avait déjà oublié le service rendu ; mais cet oubli n'avait été, chez elle, que le résultat de l'ignorance. Elle n'avait point compris la grandeur du dévoùmenl d'Antoine, parce qu'elle ne connaissait pas la vie, cl elle ne devina point davantage sa souffrance en voyant son dévoùmenl si mal payé, parce qu'elle ne savait point encore lire dans les âmes.
Hélas! un jour devait venir pour elle d'acquérir celi' ce t'ai .le il d apprendre à déchiffrer cet a'.phabel mystérieux du cœur, que tleiix m >: seul: p u e;sl et: i ■• n >r '■ i dou- Iciu Su 1'.: oi ;
Cep 'ndunl laruplui isiounéc
et Larry, par l'affaire des Rosiers, s'était ébruitée. On sut que ce dernier avait intenté un procès à ses bienfaiteurs dans l'intérêt d'une inconnue, et, sans chercher les excuses d'une pareille i onduite, tout le monde cria a l'ingratitude.
Le nom de maître Pillet, mêlé à cette affaire , aurait suffi d'ailleurs pour qu'on y soupçonnât quelque ignoble spéculation de chicane. Madame Poissard, interrogée, parla sous l'empire 'le son ressentiment ei accrut l'indignation générale -, elle l'ut secondée par Un grand nombre de personnes qui, sans connaître Larry, s'acharnèrent a sa poursuite, les unes par jalousie, d'autres par intérêt de haine, quelques-unes enfin par habitude et, pour a'nsi dire, par profession : car il y a pajlout deces gens, espèce d'avocats généraux de l'opinion publique, qui se chargent de se passionner et de plaider pour elle, el qui, trep biches pour attaquer seuls les méchans, aiment à se donner, de temps en temps, un air de courage ru frappant celui que la foule accable.
Le seul moyen pour Larry de combattre avantageusement cet orage eût été d'opposer ses amis bien instruits aux ennemis qui l'accusaient, et de faire taire, par sa présence, la foule des niais qui croient une calomnie uniquement parce qu'ils l'ont entendue. Mais Antoine avait déjà perdu cette confiance que lui avait donnée un instant de prospérité, et était revenu à sa nr.ture inquiète.
L'ufi des plus grands défauts de son caractère était cette gauche timidité qui lui citait tout courage pour les petites occasions', il ne savait pas appliquer son énergie aux détails de la vie. Sans peur devant les dangers véritables, mais tremblant devant les moindres embarras, c'était un de ces hommes qui eussent trouvé plus facile de monter à un assaut que d'entrer dans un salon. L'espèce d'enivrement que donne le succès avait pu faire disparaître sa timidité ; mais, au premier échec, elle reparut tout entière.
Ce fut donc une cause bien futile en apparence, la crainte de trouver Arthur et sa mère, qui l'empêcha de retourner dans le monde. Quelle attitude, en effet, aurait-il pu prendre vis-àvis de ses anciens protecteurs ? Essayer de se rapprocher d'eux était impossible, et s'en éloigner eût lixé l'attention et l'eût exposé à mille questions auxquelles il était difficile de répon dre. Ne valait-il pas mieux éviter cet embarras en fuyant les réunions où il pouvait rencontrer les Poissard ? Puis, qu'y seràit-ii allé chercher? Son cœur était triste, son esprit découragé ; il sentait le besoin de solitude et de repos.
Le résultat de tous ces raisonnemcns fut de rendre Larry plus sédéndaire qu'il ne l'avait jamais été'. Son absence laissa, par conséquent, toute liberté à la malveillance, et les plus modères même, en voyant qu'il se cachait, conclurent qu'il avait eu des torts et qu'il avait honte de lui-même.
Cependant Larry ignorait complètement ce qui se passait ; sa gravité un peu sévère avait toujours maintenu entre lui et ses amis une certaine réserve qui ne permettait point à ceuxci d'averti ssemens familiers. Lu seul, Handel, aurait pu l'instruire des bruits répandus dans le public. Grâce a quelques mots i chappés à madame Boissard, en sa présence , il avait deviné facilement la vérité parmi tous les mensonges que l'on racontait, et il avait compris que, dans cette affaire, Antoine n'avait eu d'autre tort que d'avoir préfère la justice à la reconnaissance. Mais la crainte de setrouver mêlé dans les délais ci d'être forcé de prendre parti pour l'un ou pour l'autre lavai! jusqu'alors retenu. Il savait (pie. la plupart du temps. le seul résultat obtenu par le conciliateur officieux est de voir les ennemis se frapper a travers son corps, el il ne se souciait nullement de se jeter ainsi entre deux colères, pour recevoir â lui seul les deux i '
Quanl à prendre un parti dans la querelle, il n'y pouvait
lias song t. Se di ularer i ontre les Poissard eût été une im-
prudence, contre Antoine une lâcheté. Il pensa donc qu'en
mieux et lil d'avei tir celui ci et de lui laisser la
l lu. toutefois, à lui
RICHE ET PAUVRE
donner quelques conseils en secret, d'abord par amilié, ensuite dans l'espoir que Larry pourrait humilier ceux qui l'insultaient : car tout instinct de son origine n'était pas éteint chez Randel. Obligé de flatter les riches et de s'en servir, il n'avait point perdu sa jalousie contre eux ; il avait préféré sa réussite a sa haine, sans renoncer pourtant a celle-ci ; c'était un affranchi aimable < t empressé avec ses maîtres, mais dont le cœur aurait battu de joie à l'annonce d'un Spartaeùs.
Ei! conséquence, il se décida a se ruidre chez Antoine et à lui tout raconter.
Celui ci s'était bien attendu a ce que sa conduite à l'égard de la famille Boissard fat mal jugée ; mais quand Randel lui eut déroulé toutes les accusations (levées contre lui et qui avaient trouvé créance, quand il lui eut dit qu'on le croyait associai Pillet, et que sa disparition des cercles qu'il fréquentait auparavant avait été regardée comme un aveu de son déshonneur, il tomba dans un véritable désespoir. Cependant ce mouvement dura peu. 11 y eut chez iui, presque aussitôt, une sorte d'insurrection de toutes les forces morales. Sa colère s'éteignit dans un ca;me puissant né de l'indignation même, et ce l'ut avec une tranquillité à peine troublée par quelques restes d'émotion qu'il dit à Randel :
— Je le remercie de m 'avoir averti ; cela devait être ainsi et je l'ai mérite. J'ai ménagé ces gens, quand j'aurais pu faire condamner au bague la mémoire de leur oncle et de leur père -, j'ai eu tort, celte expérience me servira Désormais je saurai que, dans le monde, il ne faut point faire peur aux médians quand on ne veut pas les écraser.
— Je crois, au total, observa Randel, que toutes ces calomnies viennent moins des Boissard que du public. La veuve a un peu bavardé ; mais Arthur a toujours évité de parler de cette affaire.
•j- Vraiment ? Homme généreux! On a dû bien vanter sa discrétion, bien comparer sa délicatesse à mon indignité ! Au fait, il se montrait, lui, quand je me cachais! Il était peut-être au bal, souriant et admiré, tandis que moi, pour prix des chagrins que m'avait causés celte affaire, je m'entendais reprocher ici de l'avoir mal conduite; car il est bon que tu saches cela, Randel, madame Poirson n'est guère plus contenle de moi que la famille Boissard.
— Aussi, pourquoi diable vas-tu te sacrifier pour de pareilles gens? Sais-lu bien qu'avec ton ardeur pour redresser les torts tu deviendras, si tu ne prends garde, le don Quichotte du barreaH. Tu vas défendant partout la justice, que tu as prise pour Dulcinée, et tu ne sais pas, pauvre fou, que ta chaste princesse est borgne et a failli avec tous les muleliers de la Manche! Pour Dieu, Antoine, reviens donc au monde vrai, mon ami. Descends de la Rossinante, jette aux grenouilles cet onguent de iier-à-bras, que lu appelles vertu, remède imagi naire qui n'a jamais guéri aucune blessure, et monte avec Sancho sur son une, c'est lu qu'est le bissac aux provisions et l'outre de vin. L'âne, vois-tu, c'est la vie, c'est la réalité! Regarde à quoi l'a conduit jusqu'à présent ton enthousiasme! Tu ne trouverais pas aujourd'hui dix personnes à Rennes sans prévention contre loi; il faut que tu sortes de là pourtant! Que vas-tu faire?
— Ce que je fais.
— Mais tu ne fais rien.
— Je me lais; trouves-tu donc que ce ne soit rien, cela ? JJ*
— Et tu supporteras les accusations sans te défendre?
— Me défendre ser.dt admettre qu'on a pu y ajouter foj, et je méprise autant les hommes qui les ont crues que les hommes qui les ont semées.
— Mais ceux qui ne te connaissaient pas?
— Qu'importe? suffit-il donc que je sois attaqué pour que l'on ait le droit de me croire coupable? Le monde a-tfil plus de pouvoir que des juges, pour qu'il lui soit permis de me condamner sans preuve? Et lu veux que je coure, moi, au devant de l'ai c tsation que l'on n'oserait m'adresser en lace? Tu veux que j'aille dire a l'homme qui traverse la me : On vous a répète que je mêlais déshonoré et vous l'avez cru, niais cela n'est pas vrai, et je vous piie de me rendre votre estime ? Non non ! ce serait faire outrage à mou honneur que de l'envoyer ainsi en suppliant a la piste de la calomnie.
LK siErxe —I,
— Prends y garde, Larry, ce dédain pour l'opinion publique te perdra. Sérieusement, tu m'effraies. Le rôle que tu prends est séduisant, je le sais; moi qui me suis senti trop faible pour l'aborder, je t'aime de l'avoir choisi ; mais il est difficile de le sou enir. Ce n'est rien moins que le martyre que lu acceptes. Crois-moi, n'appuie pis autant sur la vie; n'y marche pas si droit et m fièrement; laisse-toi plutôt glissera la ramasse en vrai gamin; c'est plus facile et plus sur. Il ne faut pas creuser, entre le monde et loi. un abiine que tu no pourrais plus franchir; lu peux encore lotit réparer facilement ; reviens dans ies cercles que lu as négligés, montre-toi le front levé, intéresse l'amour-propre de quelques hommes à te justifier, en leur racontant, sous le sceau du secret, les choses telles qu'elles se sont passées? leurs vaniteuses indiscrétions te serviront mieux que toutes les apologies. Mais, surtout, romps avec Pillet, c'est un tentateur qui cherche à t'enlrainer dans ses limbes; éloijne-toi de cet homme; son voisinage est flétrissant.
— Qui sait si on n'en dit point autant du mien ? Trouves-tu donc que l'expérience que je fais, pour mon propre compté) des jugemens du monde doive me. rendre facile à les accepter sur le compte des autres ?
— Croisée que tu voudras de Pillet; il ne s'agit pas de savoir s'il a réellement la peste, mais si ceux qui le fréquentent s'exposent à la quarantaine.
— Et à quel titre me demanderail-on de rompre avec lui? Cet homme ne m'a jamais fait que du bien, pourquoi le sacrifier à un monde qui ne m'a jamais fait que du mal ? Il est le seul qui m'ai offert son appui quand j'étais oublié de tous, et maintenant j'irais l'abandonner lâchement parce qu'on l'accuse ? Non, non, je ne soumettrai pas plus mes liaisons que ma morale au caprice public. Je ne crains point que maître Pillet me corrompe; j'ai prouvé que je savais faire mon devoir quand le moment était venu, et je n'ai pas besoin de mettre ma probité sous la sauvegarde de l'opiniOB.
— Antoine! Antoine! tu te perds, s'écria Randel affligé; pourquoi tenter cette lutte insensée contre le monde?
—Je veux voir ce qu'un homme a de force, soulenu seulement de sa conscience.
Le jeune médecin essaya i ucore quelques raisonnemens, mais tous échouèrentcontrela lière indignation d'Antoine. Comme il arrive souvent, les raisons qu'il avait cherchées pour défendre sa résolution avaient agi sur lui-même; il s'élait laissé persuader par sa propre éloquence, et c? qu'il n'avait exprimé, en commençant, que comme une opinion averturée était devenu, dans le cours de la discussion, un projet fixe et arrêté ! -
Randel le quitta, mécontent de s'être épttisé en impuissans efforts.
Cependant le stoïcisme inflexible de Larry ne devait pas 5e soutenir.
Emue par l'agression, son âme s'était armée d'une force subite, mais il y avait en elle trop d'élémens sympathiques pour qu'elle pût garder cette attitude hostile et lendue. Il eût fallu des nerfs inflexibles pour conserver longtemps du calme en face de l'injustice, et ce n'était pas le cœur qu'un regard plus froid faisait souffrir qui pouvait se pétrifier ainsi dans une indifférence dédaigneuse.
Anssi la tranquillité qu'avait affeclée Antoine ne tarda-tellepas ;'i se démentir, et une fois vaincue, son énergie s'affaissa complètement.
Par- suiled un phénomène psychologique bizarre, mais fréquemment observé, tout ce que lui avait dit Randel, et qu'il avait repoussé, lui revint, non comme un souvenir, mais à l'état de croyance. On eût dit que ces idées, jetées naguère dans son esprit, sans qu'il voulût les accepter, y avaient germé et grandi à son propre insu. Cependant quelque chose chez lui résistait encore a celle loi nouvelle; il ne pouvait s'habituer à la définition que Georges lui avait donnée, en riant, de la justice et de la vertu.
dite lutte, ces incertitudes, achevèrent de l'abattre. Il cessa entièrement de voir le petit nombre de personne» qu'il avait
SOirV'ESTRE.
encore fréquentées jusqu'alors ; et, retombé dans un de ces accablemens rêveurs, trop fréquens chez les natures silencieuses et exaltées comme la sienne, il reprit ses longues promenades dans les vallées, et ses siestes sous les sureaux.
Mais il ne venait plus, comme autrefois, s'extasier devant les merveilles de la création; il n'ouvrait plus ses bras à la nature, car il était déjà moins jeune, et l'amour qu'il dispersait naguère sur tout, il l'avait désormais borné à un seul être. Ce qu'il venait chercher aux champs, ce n'étaient ni les risées de la brise dans les aunes, ni les parfums des reines des prés, ni la vue des nit3ges voyageant à l'horizon : c'était la connaissance de lui-même! Il n'écoutait plus la voix de Eieu dans la campagne ; mais, la tète cachée dans ses deux mains, il interrogeait la voix de sa conscience. Il était arrivé à un d« ces momens de la vie où l'homme vertueux s'arrête, dégoûté du bien, et se demande s'il ne s'est pas trompé de chemin.
A l'époque des premiers découragemensde Larry, le monde n'avait eu envers lui que des torts généraux; mais, en dernier lieu, il s'était montré cruel et inique. Autrefois il avait trouvé les hommes durs, maintenant il venait de les trouver médians. L'expérience de la vie avait donc confirmé, et au-delà, ses préventions premières ! 11 était donc revenu au doute avec des preuves de plus contre les avantages de la vertu ! Qu'avait il gagné, en effet, jusqu'alors, à rester pur de toute souillure, prêt à tous les sacrifices? Il était pauvre, obscur, calomnié ! Devait- il considérer cette existence comme une épreuve momentanée , et espérer la récompense de ses dévoûmens dans le ciel? Mais était-il bien sûr qu'il y eût un ciel? La foi, la foi ! oh ! s'il avait pu conserver la foi ! cette foi d'enfant qu'il avait à sept ans, alors qu'à genoux, près de son berceau d'osier, il demandait à Dieu avec ferveur que l'on pût trouver bientôt des hannetons dans les bois, et des primevères dans les prairies! Mais, depuis, il avait oublié ces consolantes croyances ; ii avait cessé de s'appuyer sur Dieu pour s'appuyer sur le monde, et maintenant que le monde fléchissait sous sa main, il sentait tout chanceler, et, comme un homme ivre, il eherchait à tâtons autour de lui où se retenir. Oh ! heures fu-
nestes, heures effrayantes ! où les grandes tables de 'a loi se voilent d'un nuage devant nous, où, portant les yeux sur le Sinaï déserl et maet, puis sur la plaine où brille le veau d'or, nous ne savons plus de quel coté fléchir le genou, où la raison et l'amour, ces deux oreilles de lame, entendent deux voix contraires qui appellent! Que nous importent alors la paix des vallées, les soupirs des oiseaux dans leurs nids de mousse, la fraîche rumeur de la rivière parmi les joncs; que nous importe ce qu'il y a de beau, d'harmonieux et de doux? En nous, tout est laideur, tumulte, amertume; nous courons comme la biche de l'Enéide, avec une flèche dans le flanc, frottant notre blessure à chaque espérance qui nous reste, en flétrissant l'espérance de notre sang sans soulager la blessure. Le doute, ce ver solitaire qui se nourrit dans nos entrailles, grandit et redouble de plus en plus ses anneaux autour de notre cœur. Les longues nuits! les longues journées ! Que de fois on implore la lin du combat, quelle qu'en doive être l'issue! Que de fois, fatigué d'incertitude, on demande, à genoux, à sa conscience, d'accepter le vice, ou à sa faiblesse, de supporter la vertu !
Toutes ces angoisses, Antoine les éprouvait, et la lutte que se livraient en lui les deux génies était terrible. Peut-être le mal l'eut-il emporté, s'il n'avait eu à vaincre que des principes : mais il trouvait dans l'âme qu'il voulait usurper le plus puissant de tous les obstacles ; l'habitude du bien.
Un dernier secours acheva de sauver Larry : ce fut son amour. Au fond de l'abime, ou le doute l'avait fait descendre, l'amour, comme l'échelle de Jacob, lui servit à remonter au ciel. Les mauvaises pensées nées sous le souffle du dépit ne purent germer sous ses purs rayons; et sur leurs débris, on vit bientôt s'épanouir de nouveau les douces fleurs de la charité, du dévoûmentet de la wrtu.
Ainsi s'achevait pour Antoine la première phase de la vie. Après avoir espéré, souffert, aimé, il revenait à l'espérance par l'amonr; il allait donc reprendre la route presque au point d'où il était parti; seulement, il la recommençait les pieds poudreux, le front bruni, et le cœur déjà couvert de cicatrices.
©etusicRie Parllc.
Plusieurs mois s'écoulèrent sans amener aucun changement notable dans la situation d'Antoine ; seulement il sembla rentrer de plus en plus dans cette obscurité dont il était sorti on moment.
Il y a, dans toutes les destinées, un certain espace de temps accordé pour la réussite, et passé lequel la situation que vous avez atteinte, quelle qu'elle soit, semble devoir être irrévocable. Larry avait malheureusement passé cette époque d'essai progressif. Ce n'était plus un débutant, et pourtant c'était encore un avocat ignoré et qui, probablement, devait l'être toujours. On était désormais accoutumé à unir son nom a l'idée de son obscurité. Il avait pris son rang dans l'opinion publique, et ce n'était plus que lentement et après longues années qu'il pouvait espérer de monter quelques degrés dans eelte hiérarchie de réputations, établie par le caprice.
Pour le vulgaire, qui ne savait pas tous les obstacles inaperçus qui l'avaient arrêté, il y avait, en réalité, quelque chose de suspect dans cet Insuccès d'un icune homme habile, travailleur et éloquent. Il était, même difficile, pour celui qui connaissait la vie d'Antoine, de concevoir que les grains de sable, jetés sur sa route par le hasard, eussent pu le laisser
si loin de ses concurrens ; malgré soi, on était pris d'une sorte de soupçon, et l'on cherchait, dans un vice caché, la justification d'une fatalité si constante.
Cependant un seul mot pouvait exp'iquer ce mystère. Antoine était né pauvre! c'était cette pauvreté qui l'avait privé de moyens de réussite, de soutiens et de preneurs; c'était elle qui avait exagéréles défauts de sa nature et qui lui avait donné un caractère sans charnières, incapable de se prêter à rien, timide par orgueil et gauche par noblesse. Sans doute, comme nous l'avons déjà dit, l'homme n'était pas complet en lui, car l'homme complet ne se laisse pas dominer par une condition, il se l'assimile quelle qu'elle soit, l'arrange à sa taille et sait même s'en faire un piédestal; mais, d'un autre côté, il y avait, chez ce jeune homme, les élcmens d'une vie plus grande; il lui avait seulement manqué le hasard d'une naissance meilleure.
Larry ne vit se réaliser aucune des espérances de fortune et de réputation qu'il avait foi niées un instant. Quelques affaires lui vinrent de loin en loin, mais ne le sortirent pas de sa médiocrité. Quoiqu'il continuât â voir monsieur Pillât, ce que Randel lui avait dit l'engagea à se tenir avec lui sur la réserve. Le vieil avocat s'en aperçut et cessa, de son côté. de faire des avances, attendant l'heure et exploitant provisot-
RICHE ET PAUVRE
remeiit, le mieux possible, d'ici là, l'instruction et le zèle de son jeune confrère.
Quant à l'amour d'Antoinev il avait éprouvé, depuis quelque temps, bien des traverses et était devenu la cause de bien des ennuis. La veuve Larry n'avait pas tardé ù s'apercevoir, en fréquentant la maison de madame I'oirson, que son fils y était attiré par Louise et qu'il l'avait déjà choisie, dans sa pensée, pour partager son sort. Cette découverte lui causa une grande colère.
C'est un travers commun, chez les pareils âgés, de ne point vouloir le mariage Tlo leurs enfans; mais chez la mère d'Antoine, cette idée avait encore acquis plus de force, grâce anx circonstances. Depuis vingt ans qu'elle était veuve et qu'elle vivait avec son fils, elle s'était accoutumée à le considérer en quelque sorte comme un mari. Habituée à veiller aux besoins du jeune homme, à arranger sa vie intérieure, elle avait fait de celle-ci sa propriété et ne comprenait pas qu'une autre pût y acquérir des droits. Comme dans son trivial égoïsme elle n'avait jamais soupçonné que le bonheur qui suffisait à ses désirs pouvait ne pas suffire à Antoine, son projet de mariage lui sembla une sorte d'infidélité et une ingratide odieuse. Elle ne vit dans la femme destinée à devenir sa fille qu'une usurpatrice qui venait lui ôter le sceptre du ménage. Peutêtre aussi, derrière ces motifs vulgaires en existait-il encore an autre plus mystérieux ; peut-être éprouvait-elle, à son insu et bien au fond du cœur, un peu de cette jalousie que ressentent toutes les mères pour la jeune fille qui va s'unir à leur fils, car les mères se sentent femmes, même près de celui à qui elles ont donné le jour.
Quoi qu'il en soit, la veuve Larry ne connut pas plutôt l'ai mour d'Antoine, qu'elle s'en plaignit hautement et cessa de voir Louise. Tout le voisinage sut bientôt que madame Poirson et sa filleule cherchaient à lui enlever son fils en l'amenant a une union ridicule.
Ces récriminations, commentées par le commérage, parvinrent aux oreilles des parties intéressées; elles amenèrent des explications orageuses dans lesquelles Larry eut beaucoup à souffrir, et dont le résultat fut tout opposé à celui que sa mère s'était promis; car, ainsi forcé de déclarer ses intentions et de faire sortir son amour, plutôt qu'il ne l'eût voulu, du mystère dont il s'était plu à l'envelopper, il demanda positivement la main de Louise et devint son fiancé.
La ?euve Larry jeta les hauts cris et refusa de voir sa future belle-fille; mais rien n'ébranla la résolution d'Antoine. Il avertit sa mère qu'il était en son pouvoir de le faire souffrir, non de le faire changer de résolution, et garda, après cette déclaration , un silence résigné.
La vieille femme finit par user sa colère contre ce calme muet, et voyant que le mariage ne se faisait pas encore, elle espéra.
Tout, en effet, semblait se réunir pour la rassurer. La position des deux jeunes gens était trop dépendante, trop voisine de ia misère pour qu'ils pussent songer à réaliser de suite leur projet; et l'avenir même était si sombre, tant de tonnerres grondaient à l'horizon, qu'Antoine n'entrevoyait point encore, hélas ! de place sûre où il put bâtir son humble nid.
Quelque ardent d'ailleurs que fût son amour, ce n'était point une de ces aveugles et égoïstes frénésies qui nous font sacrifier toute prudence à la satisfaction d'un brutal désir. Son amour était patient comme tout ce qui est fort, sage comme tout ce qui est bon ; il voitlait en faire une source de paix, d'aisance, de bonheur pour Louise, non une cause de tnurmens et de pauvreté.
Quant à Louise, elle attendait avec calme, parce que ce mariage n'était pour elle qu'un déménagement peu important. Elle avait accepté l'amour de Larry sans répugnance, mais aussi sans empressement et avec plus d'estime que de joie. Rien n'annonçait donc que l'union convenue pût s'accomplir prochainement.
Depuis quelque temps surtoutles difficultés se multipliaient. Le mal de madame Poirson avait fait d'effiayans progrès et ses revenus étaient devenus insuflîsans pour subvenir aux frais qu'entraînent toujours ces longues maladies. Nuit et iOur près du lit de sa marraine, Louise employait à des tra-
vaux de femme le peu d'insians que lui laissait celle-ci ; mais les ressources diminuaient de plus en plus; les forces commençaient à manquer à la jeune fille, qui, pâle et maigrie par les veilles, cherchait vainement à retenir un courage fatigué d'être inutile et prêt à l'abandonner Antoine avait partagé son dévouaient et n'avait rien négligé pour venir à son aide. Tout ce qu'il possédait était passé aux mains de Louise, niais c'était bien peu, et les besoins de la malade renaissaient sans cesse. Il y avait déjà plusieurs jours que ia jeune fille avait épuisé ses dernières ressources, et bien qu'elle n'eût pas voulu affliger Antoine, en lui faisant connaître sa gêne (car le malheur commençait à lui donner l'intelligence du cœur), elle ne put lui cacher une tristesse dont il soupçonna bien vite le motif.
L'impossibilité oU il se trouvait de secourir Louise lui eau» sa un des plus horribles désespoirs qu'il eût jamais éprouvés. Après avoir vainement rêvé à tous les moyens de se procurer de l'argent, il se rappela enfin, heureusement, qu'il avait encore quelques livres. C'étaient ces derniers volumes, amis des heures solitaires, que l'on ne. se décide à vendre que pour avoir du pain ou pour faire une bonne action. Antoine se hâta de les réunir et de les porter chez un libraire. Le prix qu'il en reçut tenait tout entier dans le creux de sa main , mais c'était de quoi attendre, de quoi espérer !
En regagnant à pas pressés le faubourg d'Antrin, son cœur battait d'émotion ; il savourait d'avance la joyeuse surprise de la jeune fille! Pauvre enfant! il allait la prendre à l'ioiproviste, il allait la trouver sans doute travaillant, le front baissé et le dos tourné au lit de sa marraine pour ne pas lui lui faire voir ses larmes : quel bonheur de pouvoir jeter dans son tablier ce peu d'argent, de voir un sourire s'épanouir sous ces pleurs, et de recevoir pour remerciaient un de ces regards qui disent tout ce que la parole ne peut exprimer!
Tout en agitant en Jui-même ces douces pensées, il était arrivé à la porte de madame Poirson: il l'ouvrit, le cœur palpitant d'espérance Gt de plaisir; un cliquetis d'argent, qui parvint tout-à-coup à son oreille, lui fit avancer la tête. ... Louise était au fond de la chambre, occupée ù rouler plusieurs piles d'écus posées devant elle. Antoine s'arrêta stupéfait, et, par un mouvement instinctif, referma la main déjà ouverte dans laquelle il tenait le prix de ses livres . Au bruit qu'il avait fait en ouvrant la porte, la jeune fille s'était détournée; elle rougit et sourit à la fois.
— Eh bien I vous n'entrez pas? dit-elle.
E', remarquant qu'il regardait l'argent d'un air presque eflrayé, elle reprit gaiment:
— Nous sommes devenus riches depuis ce matin.
— Comment avez vous pu vous procurer cet argent? demanda Larry.
— Tout cela appartient à ma marraine, c'est un terme de sa pension que madame Boissard a consenti à lui payer d'avance.
— Vous lui avez donc demandé cette faveur? Elle baissa les yeux.
— Il le fallait bien, j'étais sans argent depuis plusieurs jours, je ne voulais pas vous le dire, c'eût été vous attrister inutilement; alors J'ai songé à demander une avance sur la pension, j'ai écrit hier à madame Boissard, et, ce matin même, son fils est venu nie compter ces deux cents francs.
Larry jeta machinalement les yeux sur l'argent étalé devant Louise, et, sentant encore dans sa main la faible somme qu'il venait lui apporter si joyeusement, il éprouva une douleur plus cuisante que si une épée lui eût traversé le <.u'ur.
Comprenant qu'il avait fait un sacrifice inutile, et que l'offrande dont il s'était promis tant de bonheur paraîtrait ridicule au milieu de cette opulence imprévue, il baissa la tête en silence, et alla s'asseoir à la fenêtre. Louise, qui ne pouvait deviner son cruel désappointement, ne vit dans sa tristesse qu'un ressentiment puéril contre la famille Boissard.
Elle trouva quelque chose de petit à cette rancune, qui empêchait le Jeune homme de partager sa joie, et, choquée de son silence, dans lequel il lui semblait voir un reproche injuste, elle lui dit avec une vivacité Impatiente ■
— Trouvez-vous doDc que j'aie eu tort d'employer le seul
SOUVESTKE.
moyen qui nous restât de sortir d'une position intolérable,? A qui pouvais-je «'adresser, si ce n'est à madame Boissard ?
— Vous avez raison, répondit Antoine avec accablement, un autre n'aurait pu vous donner que des secours insuffisans et momentanés, tandis que maintenant vous voilà sans inquiétude pour longtemps; vous avez raison, cela est mieux ainsi, pardonnez-moi mon premier mouvement; mais on s'accoutume avec peine a ne point suffire à ceux que l'on aime.
La triste douceur avec laquelle Larry avait prononcé ces mets apaisa ù l'instant la jeune tille.
— Vous vous affligez bien à tort, Antoine, reprit-elle affectueusement; n'avez-vous pas fait déjà pour nous tout ce qui est en votre pouvoir? Puis, cet argent n'est qu'une avance ; c'est à ce titre que je l'ai sollicité et que je l'ai reçu. J'ai bien pleuré, allez, et ce n'a pas été sans peine queje me suis décidi e a faire celte demande. Du reste, c'est un bonheur que j'aie osé écrire. Monsieur Boissard s'est montré si bon en apportant cet argent ! Il a fait à ma marraine mille offres de service; il a ni ê aie demandé la permission de revenir pour avoir de ses nouvelles et savoir si elle manquait de quelque, cliose.
Larry ne répondit pas : il ne pouvait s'empêcher de reconnaître que la conduite des Boissard était digne d'éloge; il sentait qu'Arthur s'était montré généreux, et cependant, malgré lui, son cœur se refusait à l'admiration.
Il lui en voulait d'avoir secoura Louise, lui qui, le matin encore, eût donné tout son sang pour que ce secours arrivât ; il se disait que le droit d'essuyer les larmes de la jeune lille appartenait à lui seul, et que l'usurper c'était lui ravir son bien le plus précieux; il haïssait Arthur pour sa bonté, car quelque chose, semblait lui dire que cette liomme était, de nature, son ennemi, et que toutes ses actions, mauvaises ou bonnes, lui seraient également funestes.
Il chercha vainement à éloigner ces préventions hostiles dont il avait honte, et la première fois qu'il rencontra Boissard chez madame Poirson, il éprouva une sorte de frémissement répulsif.
Cependant il maîtrisa assez son impression pour n'en rien montrer. Les deux jeunes gens se parlèrent sans affectation, froidement, et comme des personnes qui veulent rester polies l'une envers l'autre, mais brouillées .1 jamais. Louise, qui avait peu d'expérience des mystères de 1 "âme, prit ponr une réconciliation cette espèce de transaction extérieure, qui rendait précisément toute réconciliation impossible désormais ; car chacun des deux jeunes gens avait renoncé aux explications: chacun d'eux, en „c rapprochant, avait renfermé, dans son propre cœur, une rancune qui devait y fermenter «H y grandir chaque jour.
Cependantles visites d'Arthur se répétèrent, et \i était rare qu'elles ne fussent pas suivies de quelque envoi destiné à la malade, dons de peu d'importance, mais auxquels, l'opportunité donnait toujours du prix. Son instinct de femme avertit Louise qu'elle devait cacher ces présens à Antoine. Elle évita même de parler devant lui des attentions bienveillantes de Boissard, et eut soin de faire connaître indirectement a celuici les heures où Larry venait, afin qu'ils ne se rencontrassent point.
Il s'établit ainsi entre elle et Arthur une sorte d'intimité non avouée, un de ces pactes tacites et réciproques, liens invisibles dont on ne se défie pas d'abord, mais qui vous enlacent bientôt sans retour. L'heure de Louise était venue. Elle avait entin devant elle l'homme jeune, riche et joyeux qui devait lui plaire. L'amour sévère d'Antoine lui était apparu comme ces rocs foudroyés que l'on admire de loin, mais près desquels on trouverait triste de vivre, tandis que la tendresse d'Arthur lui semblait comparable a ces vallées fleuries, au fond desquelles un aime à bâtir sa maison blanche parmi les acacias et les tilleuls. Oh! les belles soirées qu'elle passa avec le Jeune homme près de sa fenêtre, entre les jazouillemens
de son bouvreuil et les parfums de son réséda! non pas rêveuse et recueillie, mais vive, folâtre, riante decHtejoie irréfléchie de l'enfant qui ne se demande pas même d'où lui vient sa joie. Elle non plus n'aurait pu le dire, car elle n'avait point cherché le nom nu sentiment qui lui faisait désirer la présence d'Arthur. Elle l'aimait parce qu'il était gai et bon, parce qu'il se baissait à sa taille, parce qu'il savait la distraire de ses ennuis. Avec lui, du moins, on ne portait pas toujours le deuil de la tristesse, et l'on donnait parfois congé à la prudence.
C'était là ce qu'Antoine n'avait jamaissu faire. Sans cesse en défiance devant l'avenir, il communiquait son inquiétude à tout ce qui l'entourait. Ses senlimens les p)us tendres étaient empreints d'une mélancolie a lagiei ne pa-
raissait pas du calme, mais de la résignation. Comment aurait il pu réveiller les sympathies île celte enfant, si amoureuse de rire et si contente de la ten iî Pauvre oiseau créé pour chanter dans les blés, pour ni' lier dans les charmilles, elle avait peur des bois sombres, des hautes montagnes, des grandes mers ; ses ailes n'avaient été Liles que pour les ruisseaux des valu
Elle aimait la joie, parce qu'elle était née pour la joie, et comme Arthur lui ressemblait, elle se mit à aimer valoir. Mais cet amour était si paisible, si pur, si heureux, comment aurait-elle pu s'en inquiéter"? Ce n'était point là une de ces passions turbulentes qui entrent dans notre existence, à la manière des tempêtes, emportant tout ave. elles : c« i n'i ait qu'une doue* 1 1 amusante affei lion de sœur à frère, un attachement familier dont la reconnaissance était le premier lier. Louise se laissadonc ailcrau penchant qui l'entraînait sans y prendre garde, 1 1 Boissard lui-même fut longtemps avant de remarquer la tournure que prenait celte liaison.
La première fois qu'il avait vu la filleule de madame Poirson, ii avait senti l'atliremenl qu'éprouve lout 'homme Jeune vers une femme gracieureei belle, mais cette impression avait été passagère..Plus lard cependant, lorsque la demande-de la jeune tille lui fut communiquée, le souvenir cle sa beauté avait contribué à la lui faire accueillir favorablement ; il avait voulu apporter lui-même le secours qu'elle sollicitait, afin de contempler sa juie , et cette seconde visite ayant confirmé sa première impression, il avait demandé la permission de revenir dans le seul but de revoir une jeune fille dont la reconnaissance naïve l'avait touché. Il revint donc, et comme à mesure qu'il connut mieux Louise il trouva plus de grâces dans sa personne et plus de charmes dans son entretien, ses visites se multiplièrent.
Du reste, il eût été difficile de dire si quelque idée ble présidait à l'assiduité du jeune homme. Quoiqu'il n'cilt conçu aucun plan de séduction, il y avait peut être dans s. m Ame une vague espérance ; car il est rare que l'instinct impur ne veille pas en nous, même à noire insu : mais, si c.-s inien tions existaient confusément au fond de son cœur, du moins ne se les etait-il pas encore avouées à lui-même.
Sa liaison avec Louise se resserrait de plus en plus, sans qu'il s'en aperçût et sans qu'jl s'en occupât. Il fallut une absence forcée de quelques jours pour l'avertir de l'empire que l'habitude avait pris sur Louise et sur lui-même. La douleur cle la jeune lille et sa propre tristesse lui apprirent alors enfin quels liens il avait laissés se former.
Cette découverte le troubla. Quoique son éducation de collège et son intimité avec des jeunes gens riches, auxquels le libertinage était trop facile pour ne pas être habituel lui eussent donné des principes peu sévères,il y avait en lui quelque chose d'honnête qui répugnait a une séduction. Déjà, d'ailleurs, il aimait trop Louise pour la sacrifiai à un caprice voluptueux, et si une tentation coupable traversa son âme, elle n'y trouva point de sympathie, et il la repoussa presque aussitôt.
Quanta donner une fin légitime à celte liaison, il n'y pouvait songer. Il ne lui restait doue plus d'autre moyen que de délier insensiblement les nœuds imprudens qu'il avait formes, en se montrant plus froid avec la jeune lille et en cessant peu à peu ses visites.
Mais ce projet que le jeune homme avait conçu dans la sin
RICHE ET PAUVRE
écrite <!e son cœur offrait des difficultés d'exécntion qu'il n'avait nullement prévues. En le voyant venir plus rarement, Louise s'inquiéta ; son amour, qu'elle avait à peine senti jusqu'alors,confondu qu'il était dans son bonheur, commença à prendre une expression remuante. L'absence d'Arthur lui apprit jusqu'à quel point elle avait besoin de sa.préseiîcé. Elle lui lit des reproches auxquels -1 répondit froidement, et alors vinrent les larmes.
Boissard ne s'était point attendu aux dangers qu'entraîne le rôle de consolateur; il fallut céder quelque chose pour ne pas tout perdre. Mais, semblable au possesseur qui a craint l'expropriation, Louise prit soin de constater chaque concession comme un droit imprescriptible, En vain Arthur voulut revenir au projet de la fuir; à chaque tentative, Louise lui opposait une promess ■ ou i ne de ces prescriptions qui résultent de l'habitude. Le plus fâcheux, c'est que tous ces débats les forçaient .'ides explications dangereuses, dans lesquelles ils prenaient de plus en plus connaissance de leur propre faiblesse.
Puis Arthur avait touché, sans y prendre garde, au lion endormi. Attaquée dans son repos, la passion jusqu'alors cachée s'anima subitement, et se montra dans toute sa violence. Les rapports des deux jeunes gi us. qui n'étaient point sertis auparavant d'une familiarité paisible, prirent un caractère brûlant. Tout s'enflamma de je ne sais quelle ardeur fatale, tout devint péril. Entretiens du soir en regardant les étoiles, silences enivrans, doux noms murmurés bas, serremens de mains, adieux répétés sur le seuil, longs regards jetés en arrière, joies inno 'entes d'hier, d'où vous venait votre poison d'aujourd'hui ? Bien longtemps vous aviez été comme une fraîche aurore, et voilà que maintenant tout brûlait à votre approche. Triste naufrage! douloureux changement! •Hélas ! il n'y a de doux sur la II ire que l'amour qui s'ignore, comme il n'y a d'heureux que l'enfant qui ne se commit pas.
Cependant un grave événement changea tout à-coup la si luatioii de Louise.
Arthur était parti pour un voyage indispensable, et l'avait laissée plongée dans une profonde tristesse, lorsque la maladie de madame Poirson, dont les progrés avaient été lents, mais continuels, prit subitement un caractère mortel. Il est rare que ces longs maux, qui minent insensiblement l'existence, ne nous ôtent pas toute prévoyance du terme fatal. On se lasse de regarder mourir si lentement ; les craintes s'épuisent dans l'attente, el l'on finit par considérer cette souffrance sans fin du même œil que la santé, el comme un état naturel à celui qui la supporte. D'un autre côté, les -préoccupations de son amour naissant avaient tellement absorbé Louise, qu'elle éprouva autant de surprise que d'épouvante en apprenant que sa marraine allait mourir.
Bien que madame Poirson ne lui eût jamais témoigné une tendresse bien sincère, cependant il s'était établi, entre la vieille femme cl la jeune lille, quelques-uns de ces puissans liens que noue une vie difficile supportée en commun. Ii'.iilleurs, dans ce moment solennel de l'agonie et à cette heure d'un dé| art sans retour, quel cœur, même des , lus durs, pourrait se défendre d'un douloureux frémissement? Ce piu qu'avait de bon l'être qui meurt, comment ne pas le regretter quand on va le perdre à jamais? El n'a-t-il pas vécu près de nous? n'emporte-t-i! pas avec lui dans la tombe quelques lambeaux de nos souvenirs, quelque chose de nous-même? Cette vieille femme qui dans linéiques heures ne devait plus être qu'un cadavre, c'était le di rnier anneau qui liait le passé «le Louise à son présent ! L'esquif sur lequel elle avait vogué jusqu'alors dans la vie allait disparaître ; el que lui restait-il au milieu des vagues du monde? un fragile amour qu'elle avait saisi de ses mains inexpérimentées, commedans la prévision du naufrage, et qui pouvait la perdre aussi bien que la sauver.
L'absence d'Arthur avait, en outre, préparé la jeune fille aux Impressions douloureuses. Son cœur était si plein, qu'il fallait peu de chose pour le faire déborder. La vue de sa marraine mourante amena donc chez elie une explosion de desespoir, qui en toute autre circonstance eût clé moins violente. La douleur secrète dont elie avait retenu l'expression depuis
quelques jours sembla vouloir profiter de l'occasion pour se satisfaire. Aussi, une fois qu'elle eut commencé à gémir et à pleurer, ses gémissemens et ses pleursallèrent toujours croissant, comme si à chaque instant un nouveau souvenir fût venu les redoubler. Son cœur avait besoin de se viderde toutes les larmes qui l'oppressaient ; ce fut comme une digue «inerte à un torrent longtemps retenu.
Mais ces excès d'affliction amenèrent bientôt des évanouissemens, puis une sorte de transport fiévreux dont Antoine fut effrayé.
Randel, qui était accouru, l'avertit qu'il fallait à tout prix emmener la jeune lil'e loin d'un spectacle qui exaltait son désespoir. Malheureusement il n'y avait pointa choisir sur la retraite à lui offrir. I.arry pensa sur-le-champ à l'emmener chez sa mère, persuade que, quelles que fussent les prévenlions de celle-ci contre Louise, elle ne lui refuserait pas un asile dans un pareil moment.
Il craignait seulement que la jeune fille ne se refusât a l'accompagner; mais elle venait de tomber dans un de ces abattemens qui suivait nt chacune de ses crises ; à la grande surprise du jeune homme, elle ne fit donc aucune résistance, parut même comprendre à peine ce qu'on lui demandait et se laissa machinalement conduire.
Quand Louise et son conducteur arrivèrent chez la veu\o Larry, celle-ci était sortie. Antoine se réjouit de cette circonstance, qui le délivrait des embarras d'une introduction.
Il fit entrer la jeune lille dans la chambre de sa mère, i'engagea à se reposer, et se retira. Il savait que, dans le premier instant, les consolations aiguisent la douleur au lieu de l'émousser, et que celle-ci a besoin de la solitude pour s'endormir. 11 revint donc dans la Loutique, et s'assit pris de la devanture fermée.
Il faisait déjà nuit; la pluie tombait au dehors, et les sanglots de Louise arrivaient par inslans à son oreille, au milieu du silence et de l'obscurité. Antoine fut saisi d'une tristesse et d'un découragement profonds. Fatigué des soins qu'il avait donnés à la mourante depuis deux jours, el des émotions pénibles qu'il avait supportées, il sentit une sorte d'engourdissement s'emparer de tout son être, et la prostration de ses forces passer dans son âme. Las de la tension continuelle dans laquelle ses facultés avaient été entretenues depuis si longtemps, écrasé par l'inquiétude et les embarras du présent, sentant sa tête se perdre chaque fois qu'il voulait jeter un regard sur l'avenir, il s'abandonna lui-même, et se laissa aller à un abattement sans espoir. Il ne se doutait pas que, dans quelques inslans, il allait encore avoir besoin de toute son énergie.
Depuis deux jours qu'Antoine n'était, pas rentré chez lui, la veuve I.arry n'avait Ci ssé de maudire madame Poirson et sa 1, qui le retenaient ainsi sans égard pour sa santé. Comme toutes les mères dont la tendresse s'est tournée uniquemi nt vers les attentions matérielles, elle attachait une Immense importance à ce que rien ne dérangeât les habitudes du jeune homme, et elle ne concevait pas qu'il pût vivre sans ceci, :ins soins qu'il avait moins besoin de recevoir, qu'elle de lui donner. La longue ah ence de son fils excita donc en elle une véritable colère contre les Poirson. Enfin, après avoir éloigné el rapproché vingt fois du foyer le dînei qu'elle avait préparé, après cire allée vingt fuis de la porte à la fenêtre, inquiète, et encore plus irritée, elle se décida à striir elle même pour chercher I
Elle apprit, en arrivant chez madame Poirson, que celle-ci venait d'expirer, et qu'Antoine était parti.
1.1 le fui il un obligée, malgré la nuit qui était noire, et la pluie qui tombai! à lllll<- l'1' revenir sur ses pas, furieuse de la course inutile, du mauvais temps et de l'incertitude datii laquelle la laissait son Qls.
Elle était peu éloignée de la porte, lorsqu'elle rencontra une voisine qui la couvrit de son parapluie.
— Venez-vous de chercher monsieur Antoine? lui demanda
SOLVESTRE.
telle-ci avec uu sourire ironique; il est rentré peu d'instans après votre départ.
— Ah! c'est bien heureux! Il mefera attraper une maladie, e'est sur, à courir ainsi après lui; à mon âge, cela est dur.
— Il n'est pas venu seul, reprit la voisine, il avait avec lui «ne jeune fille.
— Une jeune fille?
— La filleule de madame. Poirson. Elle paraissait bien désolée, la pauvre petite; il parait que sa marraine est morte : ma foi, le bon Dieu a bien fait de la prendre, il y avait assez longtemps qu'elle souffrait. Mais j'espère, madame Larry, que maintenant vous ne nierez plus que monsieur Antoine épouse Louise, puisque, vous la prenez diezvous.
— C'est ce que nous verrons, répondit brusquement la veuve. Adieu, voisine.
Et, quittant celle-ci, elle se dirigea à grands pas vers sa boutique.
Ce qu'elle venait d'apprendre avait porté son irritation au plus haut degré. L'idée de trouver Louise éiablie dans sa maison, sans sa permission, sans même qu'on l'en eût avertie, la mettait hors d'elle-même. Elle poussa violemment la porte de la boutique, et y entra comme un orage. Antoine se leva en tressaillant.
— Dans quel état vous voilà, ma mère, dit-il en apercevant les vêtemens mouillés de la vieille femme ; que faisiez-vous dehors par un temps pareil?
— Une grande sottise, en vérité; je vous cherchais. Qu'êtesvous devenu depuis deux jours?
— Vous savez que je a'ai pointquitté madame Poirson qui était mourante.
— Elle est morte, Dieu merci!
— Au nom du ciel, plus bas, Louise peut nous entendre.
— Ah ! elle est donc ici! s'écria la veuve qui, en voyant Antoine seul, avait cru un instant qu'on l'avait trompée.
— Elle est là, répondit le jeune homme à voix basse et en montrant l'arrière-boulique.
— Je voudrais bien savoir qui lui a permis de s'emparer ainsi de ma maison?
— C'est moi qui l'ai conduite ici, manière.
— Et qui vous l'a permis à vous-même?
— Je n'avais pas même supposé que vous pussiez me faire cette question ; où vouliez-vous que cette jeune fille trouvât un a^ile?
— Que m'importe à moi? Suis-je obligée, de recueillir tous les gens qui n'ont ni feu ni lieu? Il fallait qu'elle restât chez elle.
— Y pensez-vous, ma mère? Vous eussiez voulu qu'elle \ii coudre dans son suaire et clouer dans son cercueil celle qui l'avait élevée comme une fille?
— Pourquoi non, s'il vous plaît? J'ai bien enseveli votre père, moi, et jeté de l'eau bénite sur sa bière! Elle est donc bien grande dame, pour ne pouvoir regarder en face le malheur que Dieu lui envoie !
— Toutes les âmes ne se ressemblent pas, et si Louise sent plus vivement qu'une autre ses souffrances, il ne faut peint lui en faire un crime.
— Et vous croyez que je suis dupe de ces comédies ? Je sais ce que l'on cherche en s'établissant ainsi chez moi : cela crève les yeux à tout le monde; les voisines elles-mêmes répètent que vous allez vous marier, puisque je prends votre future dans ma maison.
— Qu'importent ces bruits, ma mère? Quand cela ferait. n'y verriez- vous point une nouvelle raison pour recevoir Louise avec bonté?
— Ainsi vous avouez ([ne c'est voire intention ?
— Je ne vous l'ai jamais caché.
— Et vous osez amener ici cette lille?
— Celte fille, puisqu'il vous plait de l'appeler ainsi, sera ma femme < i eile < st chez sa mère.
— Jamais, jamais, tant que je vivrai, jamais je ne donnerai mon consentemen! ù ce mariage.
— Vous m; t'avez tlejà dit; aussi ne viens-je pas le demander.
— Mais vous saurez vous en passer, n'est-ce pas? voilà ce que vous voulez dire?
— Je neveux rien dire; degra>e, ne nous irritons pas réci» proquement : pourquoi parler d'un sujet sur lequel nous ne pouvons nous entendre?
— Je veux en pa.'ler, moi; vous ne prétendez pas m'empôcher de parler, peut-être? Je suis d'âge à savoir ce que je dois dire !
— Ma mère, vous me rendrez fou! dit Larry en se levant et repoussant sa chaise avec violence.
Mais la bonne femme s'était animée de plus en plus en parlant.
— Voilà bien les enfans, reprit-elle avec colère : élevez un fils à la sueur de votre corps, consacrez-lui toute votre vie, et il vous sacrifiera à la première coquette qui se trouvera sur son chemiu.
— Mais, ma mère, revenez à. nous. Au nom du ciel ! qui parle de vous sacrifier? qui parle de vous quitter? N'e pouvezvous donc vivre heureuse entre votre fils et une fille d'adoption?
— Non, j'aime mieux vivre seule et libre. Je ne suis pas encore tombée en enfance, voyez-vous, et je ne veux pas me mettre sous la tutelle d'une intrigante.
— Ma mère, ce que vous dites là est insensé.
— Soit ; mais vous choisirez entre cette fille et mol.
— C'est vous qui m'aurez forcé à ce choix, dit Antoine exaspéré ; vous serez responsable des suites.
— Ainsi vous vous marierez?
— Je me marierai.
— Alors, emmenez votre femme, s'écria la veuve, emmenez-la sur-le-champ; je neveux pas coucher sous le même toit qu'elle.
Antoine recula stupéfait.
— Ma mère, dit-il d'une voix tremblante, sûrement vous n'y pensez pas; vous chassez Louise?
— Je veux être maîtresse chez moi ; qu'elle relourne d'où elle vient.
— Cela n'est pas possible.
— Cela sera pourtant, et je vais le lui déclarer a l'instant même.
En parlant ainsi, la veuve Larry s'avança vers l'arrièreboulique ; Antoine lui saisit rudement le bras.
— Vous n'irez pas, dit-il, cela serait infâme; vous n'irez pas ; je vous le défends.
Elle allait répondre, mais elle n'en eut pas le temps ; la porte s'ouvrit d'elle-même, et Louise parut, les cheveux tombans, les vêtemens en désordre et le visage couvert de larmes.
A son agitation, Antoine comprit sur-le-champ qu'elle avait tout entendu; il fit un pas vers eile, lui prit les mains avec une tendresse passionnée et la rapprocha de son cœur.
— Au nom de Dieu ! ne pleurez pas, Louise, lui dit-il, prêt à pleurer lni-mêiue.
— Emmenez-moi, emmenez-moi, je veux m'en aller, répondit la jeune lille au rsilieu de ses sanglots.
Antoine se fourna vers sa mère.
— Serez-vous donc sans pitié? Vous voyez le mal que vous lui avez fait, n'aurez-vous pas un mot de bonté pour la rassurer?
Mais la vieille femme, loin d'être touchée, avait senti sa colère redoubler à la vue des témoignages d'affection que son fils donnait à Louise.
— Qu'elle s'en aille, reprit-elle; ii faut qu'elle ou moi nous sortions d'ici.
— Ma mère, oh ! je vous en supplie, par pit'é, dites qu'elle reste.
— Non, non !
— Rien que quelques jours.
— Nen, non, non !
— Jusqu'à demain seulement.
— Non. mille l'ois non!
— Je veux m'en aller. Je veux m'en aller, répétait Louise suffoquée par les larmes.
Et elle cherchait la porte à tatous.
RICHE ET PAUVRE
Antoine prit son front à deux mains en poussant des exclamations sans suite.
— Ma mère, ma mère, ne me poussez pas a bout, ne renvoyez pas cette jeune tille, ne la jetez pas dans la rue au milieu de la nuit! Ma mère, dites-lui qu'elle reste, dites-lui qu'elle reste. Un mot... un seul mot... Vous ne voulez pas! vous la chassez?... Eh bien, moi, je \eirx qu'elle demeure, et elle demeurera. Vous n'avez point écouté mes prières ; je ne prierai plus! Je veux qu'elle reste, et j'en ai le droit, entendez-vous! Dieu vous pardonne de m'avoir amené à cette extrémité. Vous n'êtes pas chez vous, ma mère.
— Je ne suis pas chez moi ! dit la vieille femme stupéfaite.
— Non : la moitié, de tout ce qui est ici appartenait à mon père et par conséquent m'appartient maintenant. Prenez voire portion et laissez-moi la mienne, entendez-vous : je demande mes comptes ce soir, ù l'heure même ; je veux ma part d'héritage pour abriter une nuit cette enfant en pleurs que vousrepouSsez cruellement. Voyons, il y a deux chambres ici, l'une est à moi-; deux lits, l'un est à moi; deux foyers, l'un est à moi ; et je donne le tout à cette jeune tille
Et allant chercher Louise qu'il reconduisit au milieu de la chambre:
— Venez, ne baissez pas les yeux, ne pleurez pas; mainte- Hant vous êtes chez vous.
Antoine était si pâle de colère et si beau de volonté, que sa mère fut troublée ; cependant sa rancune l'emporta sur son émotion.
— Ceci est trop fort, dit-elle : vous osez réclamer votre part d'héritage dans cette maison; mais, malheureux ! qui vous y a nourri depuis vingt-cinq ans? Cette vieille femme, que vous voulez chasser de chez elle, n'a-t-elle pas usé ses membres pour vous, jeune et savant, qui n'étiez point capable de gagner de quoi vivre? Vous voulez votre part ici ? Rendez-moi donc alors le pain que vous m'avez retiré de la bouche depuis que vous êtes né. Ingrat ! quand ai-je refusé de m'imposer pour vous les plus dures privations? Grâce à moi, que vous a-t-il manqué?
— Du bonheur, ma mère, du bonheur! Ah! oui, vous m'avez élevé et nourri, vous avez fait de moi un animal domestique, qui avait sa niche et sa pâture de chaque jour : mais vous avez meurtri mon cœur de mille plaies, mais, à force de me faire payer vos bienfaits par des reproches et vos soins par des persécutions,vous m'avez rendu vos soins et vos bienfaits odieux Ma mère, cela fait peur à dire, j'ai souvent désiré être bâtard. Jamais vous n'avez su me comprendre, vous avez toujours froissé tous mes amours. Une fois, une seul fois dans ma vie, je vous ai fait une prière, dont dépendait mon avenir, et vous m'avez durement refusé. Tout à l'heure encore, quand j'ai réclamé de vous, à mains jointes, un peu d'abri pour cette enfant qui n'a que moi et que j'aime, vous avezdit non, toujours non ! Quel bien ra'avez-vous donc fait? Que m'avez-vous donné? la vie! Ah! maudit soit le jour ou je suis né!
Larry était tout égaré ; il cacha un instant son visage dans ses deux mains en faisant entendre de sourds gémissemens ; puis relevant touta-conp la tête :
— Mais je suis fou de dire tout cela ; à quoi bon? Demain, ma mère, je vous délivrerai d'un spectacle qui vous blesse; Louise et moi nous sortirons d'ici pour n'y plus rentrer.
— Soit, dit la vieille femme; la maison de votre mère ne sera pas du moins déshonorée par la présence de votre maîtresse.
A ce mot cruel, deux cris partirent en même temps, l'un de douleur poussé par Louise, l'autre de colère par Antoine; il courut à sa mère les dents serrées.
— Vous avez menti, ma mère; rétractez cette calomnie.
— Je ne rétracterai rien.
Larry sentit comme une bouffée de feu qui lui montait au cerveau ; ses poings se fermèrent par un mouvement involontaire... 11 se jeta en arrière, épouvanté.
— Allez-vous-en, ma mère, balbutia-t-il, au nom de Dieu ! allez-vous-en !
— Je m'en vais ; mais rappelle-toi ce que je t'ai dit en partant ; Larry, tu seras malheureux, car tu «s un mauvais fils.
En prononçant ces mots, la vieille femme ouvrit brusquement la porte et entra dans l'arrière-boutique.
Antoine fut quelques inslans immobile, les yeux fixes et hagards. Enfin il parut reprendre ses sens; il passa la main sur son front humide et regarda autour de lui pour chercher Louise; la jeune tille était évanouie.
Louise fut prise, à l'instant même, d'une fièvre qui força de la mettre au lit. Soit que la vue de ce mal dont elle était la cause eût adouci la veuve Larry, soit que les menaces deson fils l'eussent effrayée, soit enfin que, redevenue de sang-froid, elle fat honteuse de sa dureté, toujours est-il qu'elle proposa elle-même de garder la jeune fille et de lui donner des soins. Antoine accepta par l'impossibilité de faire autrement. Dans le moment de la colère, il avait pu parler de quitter la demeure de sa mère avec Louise ; mais la réflexion n'avait point lardé à lui démontrer tous les dangers d'une pareille séparation.
Cependant celle-ci se rétablit peu à peu, et, à mesure que sa convalescence avançait, l'hostilité de la mère d'Antoine sembla renaître. Elle voyait avec dépit que les circonstances mêmes avaient amené les choses au point qu'elle redoutait. Louise était établie chez elle, et tout lui faisait craindre que ce ne le fût d'une manière définitive. Elle eût bien voulu revenir à son refus de lui donner asile, mais elle craignait de renouveler la terrible scène qui avait eu lieu peu auparavant, et de pousser son fus à un parti extrême.
Il fallait donc qu'elle se contentât d'exprimer son mécontentement par de dures allusions ou des rapports indirects : elle ne perdit aucune occasion de le faire. Ainsi exposée sans cesse a des attaques cachées, Louise vivait dans un perpétuel frisonnement et dans l'attente continuelle du trait qui devait la blesser. Celte situation, plus intolérable chaque jour, lui fit prendre en véritable haine celle qui lui infligeait d'aussi cruelles humiliations.
Quant ù Larry, bien qu'aucune des sourdes persécutions de sa mère ne lui échappât, il garda le silence. Rendu patient à force d'amour, il avait compris que ces jours d'épreuves ne pouvait nt être abrégés que par la persévérance, et que, pour atteindre le but le plus tôt possible, il fallait se défendre de tout découragement.
En vain sentait-il, par instans, le besoin de se laisser aller à la douleur ; repoussant ces faiblesses dangereuses, il sa condamnait au courage et se résignait à l'espoir. Il reprit donc la poursuite de quelques affaires dont il avait été détourné par les soins donnés à madame Poirson, et déploya une activité inusitée. Dieu seul eût pu dire ce qu'il lui fallait de volonté pour isoler ainsi son esprit de ses senlimens les plus intimes.
Aussi, combien de fois de cuisantes réminiscences vinrentelles le distraire ! Combien de fois, en voyant passer devant son souvenir l'image de Louise, qui pleurait loin de lui, repoussa-t-il ses livres tout éperdu, se levant à moitié pour courir vers elle ! Mais ces pleurs, il ne pouvait les essuyée maintenant ! il n'avait espoir d'en tarir la source qu'en se livrant au travail sans distraction et sans impatience. A cette pensée, il se rasseyait, il cachait sa tète daus ses mains pour ne rien voir que le code ouvert sous ses yeux, il rappelait à lui sa volonté, passait un frein défera son esprit distrait etle forçait à marcher dans l'aride voie qu'il lui avait tracée.
Mais c'était surtout chez sa mère qu'il avait besoin de toute sa fermeté. Il eût voulu encourager Louise par ses regards, et il n'osait la regarder, de peur de voir ses yeux rouges de larmes; il eût voulu lui faire entendre des paroles de consolation, (t il n'osait lui parler, de peur qu'un sanglot ne fit fléchir toute sa résolution. D'ailleurs, qu'aurait-il pu lui dire? lui-même il nourrissait son espérance plutôt par devoir que par cenvietion. Et comment dise a cette enfant désolée que le dur asile dont on lui faisait l'aumône était le seul que son amant pût lui ollrir de longtemps, et qu'elle devait remettre le repos et le bonheur à pins tard ? D'ailleurs, à quoi bon s'ar»
SOUVESTRE
rCtCM* sur ces pensées et détendre dans 1rs pleurs deux âmes qui avaient besoin de toutes leurs forces ? C'était alors l'heure du combat et non celle des larmes; les larmes devaient être réservées pour des jours plus heur iux.
C'est ainsi qu'Antoine se parlait à lui-même, aux heures d'énergie, cherchant à ne point quitter d :s yeux quelques espêrinces vagues et bip-tî-nea îS.sïe ■ s ra on, cetti rroidsîcg; cienne, venait sans cesse jeter, à travers ses laborieuses illusions, quelque cakul ylacé qui les brisait comme du verre, et alors tout son courage l'abandonnait.
Il sentait bien qu'à moins d'un événement imprévu, rien ne pouvait changer à son avantage qu'avec les années, et il s'épouvàntail d'une si longue attente pour un résultat ?i incertain. Heureusement que, parmi les dons reçus de Dieu, il en est un qui seul peut tenir lieu de tous les autres; c'est la facullé d'oublier la raison. Quelle existence, en effet, serait supportable, resserrée dans les bornes de la logique et déshéritée des Imprudences et des chimères du sentiment? N'est-ce pas la croyance à l'impossible qui fait supporter l'actuel par considération pour l'avenir?
Mais si Antoine pouvait se déguiser à lui-même l'état véritable des choses, et refuser de voir ce que la réalit'1 avait de trop menaçant, il ne pouvait échapper de même au dur avertissement des faits qui lui rappelaient , à chaque instant, sa dépendance, ni au spectacle poignant des besoins de Louise.
Le seul sentiment commun à tous les hommes qui aiment est peut-être le désir de parer la femme choisie, car la générosité est le point de. contact de tous les amours. L'amant vulgaire et le véritable amant sentent eg-dement.ee besoin de donner un signe extérieur de leur tendresse et de fendre plus belle celle qui lésa rendus plus heureux. L'impossibilité de remplir ce désir ne fut pas un des moindres chagrins d'Antoine. Souvent, lorsque ses yeux tombaient sur les vêtemens llétris de Louise dont une industrie économe semblait disputer chaque lambeau à la misère, il sentait des larmes gonfler ses paupières, et il était obligé de sortir.
Alors il prenait en pitié son aveugle persévérance, et poussé à bout par la douleur, il ne demandait que l'occasion de sortir de cet horrible état, quoi qu'il dût lui en conter.
11 avait, autrefois, discuté dans son â'me la cause du bien et du mal, et après de longs combats il s'était décidé pour le bien; mais maintenant, il ne soulevait même plus cette importante question; il ne cherchait même plus à la résoudre. Las et dégoûté de tout, il s'était assis sur la route, attendant avec impatience et laissant au hasard régler quel char devait le prendre au passage. La seule chose qu'il voulût, c'était arriver au but et y arriver de suite. Quant au moyen, peu lui importait: du moins il le croyait ainsi.
Un dimanche, après avoir cherché dans la campagne un peu de solitude et avoir été ebassé de partout par les promeneurs, Larry revint sombre et fatigué : la vue de la foule avait agi sur lui comme d'habitude. Cette joie, ces babils de fêté, ce "bruit avaient accru sa tristesse mécontente et lui avaient fait comparer, avec plus d'amertume, sa situation à celle de tous.
En entrant dans la boutique de sa mère, dont les volets â moitié fermés, ne laissaient pénétrer qu'un jour douteux, il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur le banc du comptoir et y demeura dans l'attitude du plus profond abattement. Lorsqu'il Televa la tête ses regards rencontrèrenl la porte entrebâillée. Il aperçut, dans l'arrière boutique, Louise, occupée à coudre près tic la fenêtre, c'était une chose propre à l'étonner que de voir la jeune tille travailler un pareil jour ; car, en province, et (huis la classe de Louise, 1" repos du dimanche est, en général, rigoureusement observé. Antoine pensa qu'elle préparait quelque parure 'et que son innocente coquetterie a---.nl, pour ii:. • ; . , dévotion.
Garieux de savoii ntn\ et
S'approcha de la p-cte ,. r'ouverle jl put ; &rs di
clairement le travail de la jeune tille. Elle détachait maille par maille, et très altentivera -ut, le haut d'un vieux bas dont elle il de s î f.nre des demi-gants. L'empressement contraint i tel elle terraic ; ce travail aurait suffisamment Indiqué qu'un pressant bes ii l'y poussait, quand même ses mait par les engelures, etqu'eile réchauffait . par
instans, de son baleine, nel'eussenl suffisamment prouvé
Antoine resta longtemps à la m- t aiplant le
tableau qu'il avait sous le! yeux. Ce détail de ia vie vulgaire qui peignait si éloquemnienl les privations de Loui>e, ce travail sans charmes et imposé par l-i nécessité un jour de repos, cette jeune fille défaisant un vieux bas au fond d'une arrière-boutique humide et obscure, tout cela ic saisit a la fois cl le pénétra d'une inexprimable douleur. C'est rarement l'ime d'un fait, mais presque toujours les dispositions de notre esprit qui décident de-l'impression produite. En tout* autre occasion, Antoine eût peut-être remarqué à peine ce qui le frappa alors si cruellement; mais la vue ^ la foule endimanchée qui l'avait poursuivi tout le jour l'avait préparé à subir plus vivement ce contraste.
Une fois ébranlée ainsi, -son imagination s'exalta : il pensa a toutes les souffrances secrètes qui devaient tourmenter Louise; il se rappela mille circonstances qui lui éuienl échappées, mille mouvemens, mille tristesses dont il devinait eulin la cause. Jamais il n'avait compris aussi clairement sa p ;uvreté. Lmi effet, les grandes privations éveillent d'ordinaire chez nous un sentiment moins cuisant que les petites ; on les prévoit, on s'y résout, on met une sorte de courageuse fierté à les supporter; mais les privations de détail ont quelque chose d'intolérable: le peu de valeur même de l'objet qui nous manque nous avertit plus durement de l'excès de notre indigence.
Antoine ressentit donc plus d'humiliation et de douleur qu'il n'en avait jamais éprouvé. L'aspect de cette enfant travaillant seule et triste, pendant que tous se livraient au plaisir, le navra. Il ne put supporter l'idée de son impuissance, tandis que les autres réussissaient à devenir des appuis utiles pour les femmes qu'ils avaient choisies. Ses dernières hésitations disparurent. Pris d'une audace désespérée, il résolut de tout faire pour changer sa situation et sortit sur-le-champ dans l'intention d'exécuter un projet dont il avait jusqu'alors repoussé la pensée.
Depuis l'aifaire des Rosiers et sa conversation avec Randcl, Antoine, comme nous l'avons déjà dit, s'était tenu dans une réservé soupçonneuse vis-à-vis de maître Pillet, et l'avait visité moins souvent. Celui-ci, qui suivait son plan, n'avait rien fait pour resserrer des relations qui semblaient plus près de se rompre chaque jour. Feignant de ne point remarquer le refroidissement de Larry, il avait seulement cessé de lui procurer des affaires, et sûr que la nécessité le ramènerait tôt ou tard, il s'était resigné à attendre. Bien des fois déjà Antoine avait songé à lui dévoiler sa position difficile ; mais, outre l'embarras d'un aveu, il avait toujours été retenu par une certaine défiance. Il n'avait point oublié ce que Georges lui avait dit de maître Pillet; et, malgré son incrédulité apparente, il craignait de se faire l'obligé du viel avocat.
Il fallait que l'impatience de sa position devînt assez forte pour détruire toutes ses répugnances; ce fut précisément ce qui arriva.
Décidé à tout pour échapper a une gêne qu'il ne pouvait supporter plus longtemps, mais craignant que ses scrupules ne lui revinssent, Antoine ne voulut pas remettre à plus tard sa démarche pics de monsieur Pillet. Il profita du mouvement de résolution instantané et presque fiévreux que lui avait inspiré la vue de Louise, et se rendit sur-le-champ chez son voisin.
Celui-ci reconnut, dès le premier coup d'oeil, aux traits al- Lntoine, qu'il venait lui faire une demande. 11 lança sur le jeune homme un sourire malicieux et vainqueur, et l'engagea :i s'asseoir.
Mais, dès qu'il s'était trouvé en présence de monsieur Pillet, Larry avait senti s'évanouir foui son courage; il chercha vainement des mots pour expliquer le but de sa visite. L'avocat, qui eut pitié de son embarras, vint a son secours.
RICHE ET PAUVRE
— Je vous vois peu depuis quoique temps, monsieur Larry, dU-il d'un ion bienveillant; êtes-vous pi us occupé qu'autrefois?
— Je le suis moins que jamais, monsieur, toutes mes journées se passent dans L'oisiveté et l'attente.
— J'avais cru que votre clientèle commençait à se former.
— Je l'avais cru aussi ; mais depuis quatre mois tout se retire de moi.
— Depuis l'affaire des Rosiers? Je vous en avais averti.
— Il e?.t vrai, monsieur, mais j'avais besoin de cette leçon. Maintenant je sais qu'un avocat qui débute n'a point le droit «le faire son devoir; je tâcherai de ne plus l'oublier.
— Vous vous êtes fait une idée trop poétique de notre profession, mon jeune ami. Un avocat, voyez-vous, n'est, en définitive, qu'un honnête, apothicaire qui tient boutique de drogues légales : bonnes ou mauvaises, il faut qu'il en vive, et, pour cela, il faut les vendre et non les donner. La générosité eM une vertu trop dispendieuse pour les petites fortunes; «'est la prodigalité des bons cœurs. Puis, après tout, chacun vit de sa profession; pourquoi l'avocat ne vivrait-il point de la sienne? Son temps est sa marchandise; il ne peut en faire largesse, et il devrai) graver sur la porte de son cabîhet comme Scaligcr : Tempus meum est ager meus, — mon temps est mon champ.
— C'est quelquefois un champ bien stérile, observa Larry en secouant la tête.
— Au début de la carrière, mais non à son déclin ; car voilà 1« mauvais côté de notre profession ; quand on est jeune, bien portant, plein de zèle, le travail vous manque, et plus tard, •jtiand vous êtes devenu vieux et faible, il vous accable.
— Preuve éclatante de la bonne distribution du travail dans notre société.
— Sans doute, sans doute; mais on peut remédier à ces inconvéniens. Le jeune et le vieux peuvent s'associer : l'un apporte son expérience et ses cliens, l'autre son activité ; il y a beaucoup de villes où l'on fait de ces ligues.
— Ah ! je voudrais y être, soupira Antoine. Le vieil avocat lui lança un regard perçant.
— Cela me conviendrait aussi merveilleusement, et j'y ai souvent pensé; mais, pour faire un tel arrangement, il faut bien s'entendre sur les attributions et les bénéfices de chacun.
— Je serais fort accommodant relalivement à ces deux arlides, répondit Larry, qui entrait parfaitement dans l'idée de maître Pillet, et comprenait ses propositions indirectes.
— Je sais qu'il est facile de s'accorder avec vous; mais vous concevez que l'ensemble des affaires a besoin d être dirigé par une seule tête. Celui qui a par devers lui l'expérience doit conduire tout, préparer et incidentes les procédures ; décider en dernier ressort de ce qui doit être essayé ou non. Le plus jeune, lui, a la partie active et brillante, la plaidoirie; mais il suit la route tracée. — C'est du moins ainsi que j'ai vu ces sortes de ligues organisées ailleurs et ces dispositions m'oHt paru fort sages.
— Peut-être, dit Antoine avec embarras ; cependant, monsieur, dans ce cas, le plus jeune associé abdique son libre arbitre; ce n'est plus qu'un moyen entre les mains du plus vieux.
— Et quel inconvénient y voyez-vous, si le plus vieux s'en seit dans l'intérêt bien entendu de l'association?
— Mais il peut, dans certains cas, violenter ainsi la cons- «iience de son confrère.
— Ah! s'écria monsieur Pillet en riant, vous voila revenu aux Mille et une nuits de la morale. Voulez-vous être homme de loi ou homme de conscience? il faut choisir. Libre a vous de préférer le noble à l'uli'e; mais alors tâchez de vivre de vos rentes, car les scrupules n'ont jamais fait la fortune de persoifte. Nous I. disiez vous-même tout à l'heure, un avocat pauvre n'a pas le droit de faire son devoir, ou plutôt, il ne doit faire que son devoir d'avocat, qui est de plaider envers rt contre tous.
— C'est vrai, c'est vrai, murmura Antoine avec accablement.
— D'ailleurs, cher monsieur Larry, pourquoi vouloir être plus homiéte homme que tout le monde? Je comprends ces
tu siècle. — i.
générosités de jeunesse; mais, avant toute obligation, nous en avons une rigoureuse, c'est de veiller sur le sort des êtres que nous ai no is. Nous pouvons sacrifier notre aisance a une idée; mais avons nous le droit de sacrifier la leur? Qu'est-ce que le devoir, d'ailleurs? un mot dont le sens varie selon les hommes, selon les temps, selon l'heure, selon la digestion. Le premier devoir, le plus clair, le seul convenable, c'est de faire le bonheur de ceux qui nous sont confiés.
— Vous avez raison, monsieur.
— Ainsi, vous voyez que le plan d'association dont je vous parle est aussi raisonnable qu'avantageux; seulement il faut qu'on le cimente de manière à te qu'il soit durable; car une fois connu et en rapport avec les cliens, le jeune avocat pourrait laisser là son associé.
— Y pensez-vous, monsieur? mais ce serait un vol!
— Nullement, on pourrait fort bien colorer une semblable action... en parlant, par exemple, d'un cas de conscience qui aurait forcé à rompre.
— Alors l'opinion publique ferait justice.
— Cette justice-là est encore plus mauvaise que l'autre; vous devez en sav\ ir quelque chose.
— Que faire donc?
— Une chose fort simple, signer un acte de société qui laisse la gérance au vieil avocat, et que son co-intéressé ne puisse rompre sans de forts dommages-intérêts.
Antoine lit un mouvement. Jusqu'alors il avait seulement entrevu le projet de maître Pillet. 11 avait bien compris vaguement que celui-ci voulait le placer dans sa dépendance et l'acquérir comme une chose; mais il n'avait point voulu trop creuser les intentions du vieil avocat, craignant d'y voir des obstacles d'honneur qui l'eussent empêché d'accepter ses offres. Le désir de se faire une meilleure situation était si vif en lui, qu'il avait peur de ses propres délicatesses, et que, pendant toute cette conversation, il avait évité de les interroger; mais la dernière condition était trop claire pour qu'il ne reculât pas devant son acceptatien. S'associer ainsi à un homme d'une moralité douteuse, avec l'obligation de se soumettre à sa direction, et en renonçant à la faculté de rompre le traité, c'eût été plus que de la faiblesse, c'eût été de l'improbité ou delà folie.
Tout ce qu'il y avait d'honnête dans le eœnr d'Antoine s» révolta à cette idée ; et il eut honte de penser qu'il avait donné le droit de lui faire une telle proposition. Sa délicatesse- et son orgueil se réveillèrent en même temps, et se levant, il dit avec beaucoup de vivacité :
— Ce que vous proposez, monsieur, n'est plus une association honorable; c'est une exploitation dans laquelle le plus jeune ferait l'abandon de son honneur et servirait, comme une machine aveugle, les desseins de l'autre, sans ponvoir reculer, même devant l'infamie; je n'accepterai jamais de pareilles conditions.
— Quelqu'un vous les a donc faites? demanda maître Pillet; je croyais seulement parler de ce que j'avais vu ailleurs.
Antoine le regarda avec élonnement; mais, voyant l'impassibilité du vieillard, il rougit de tant d'effronterie.
— Pardon, monsieur, dit-il, en baissant les yeux, je me retire.
Et il gagna la porte.
— Je serai charmé de savoir que vous avez formé une ligue avantageuse, dit maître Pillet d un ton railleur.
Larry salua et sortit.
— Va donc, maître sot, giommela le vieillard un refermant la porte avec colère; j'ai perdu un an avec toi, croyant que la misère aurait fini par t'assouphr; mais tout est fini entre nous; garde ta vertu et ta faim ; lors même que tu voudrais me revenir plus tard, il ne sera plus temps, cette porte sera fermée pour toi sans retour.
Mais Antoine n'avait nulle idée de revenir, il venait de perdie sa dernière espérance ; il sentait bien qu'après ce qui s'était pass.' entre lui et maître Pillet il ne devait plus compter que sur Dieu.
SOLVESTRE.
Quoique Antoine eût poussé du pii'd la seule planche de salut qui pût lui servir de pnnl sur l'abîme, il ne s'abandonna point a un désespoir visible; mais il reprit, vis-à-vis de Louise, s-on attitude grave ei sa résignation silencieuse.
Malheureusement, la jeune tille n'avait point compris ce calme courageux; elle n'y avait vu que de l'indifférence : parce qu'il ne la plaignait pas tout haut, elle crut qu'il n'avait pas remarqué ses souffrances, et elle se trouva blessée de ce défaut d'attention.
Tout se réunissait ainsi pour l'éloigner du jeune homme. Déjà,» son insu, l'aversion qu'elle ressentait pour lanière avait rejailli sur le flls ; car, sans être la cause de ses peines, il s'y trouvait associé dans sa pensée ; il n'avait point su la protéger, et il est rare que la femme pardonne à un homme son impuissance. Puis, son cœur qui s'intéressait ailleurs cherchait peut-être, sans qu'elle se l'avouât, les moyens d'être ingrat envers Antoine. Liée à lui par des promesses et des bienfaits, elle eût voulu amoindrir ces derniers, comme elle avait déjà oublié les autres, pour se justifier, à ses propres yeux, de la douleur qu'elle lui préparait.
Quoi qu'il en soit, deux mois s'étaient écoulés depuis la mort de madame Poirson, et la position de Louise devenait chaque jour plus insupportable pour elle; bien des fois elle avait songé à s'en affranchir par la fuite ; mais où aller? Que devenir sans protecteur et sans ressources?
La vente faite chez sa marraine avait à peine suffi pour payer les dettes de celle-ci, et la jeune fille n'en avait rien retiré. Peut-êire que son travail aurait pu la faire vivre-; mais à qui s'adresser pour obtenir le prix de ce travail ? Où trouver un asile? Comment se procurer l'humble ménage indispensable à sa mansarde d'ouvrière; la chaise pour s'asseoir, le réchaud pour apprêter son repas, le lit de sangle pour reposer m tête?
Au milieu de toutes ces douleurs, une espérance lui restait encore; Arthur. ne devait point tarder à revenir, et lui, sans doute, il trouverait moyen delà retirer de cet abîme; lui, il avait une mère qui était riche el bonne, et qui ne refuserait pas de tendre la main à une orpheline. D'ailleurs, rien ne dût-il s'améliorer dans la position de la jeune tille, elle verrait Arthur, et tel i seul embellirait tout pour elle. Elle retrouverait ses gais entretiens, ses letHWesses aimables, ses consolations toujours appropriées à son âme, ses joyeux châteaux en Espagne qui ne partaient que de fêtes, de plaisirs el de richesses. Quel bonheur quand reviendraient ces belles heures! Alors le reste changerait, alors le reste peut-être deviendrait possible à supporter; car. de toutes ses douleurs actuelles, l'absence d'Arthur était la plus grande.
Cependant cette absence se prolongi ait bien au-delà de l'époque fixée, et une inquiétude, qui n'ttait plus seulement de l'impatience, commençait à tourmenter Louise.
Un jour que la veuve Larry lui avait encore reproché l'asile qu'elle lui accordait, et qu'assise dans un coin de l'arrièrebou tique pour cacher ses larmes, la jeune fille songeait tristement à son abandon, elle entendit frapper à la porte du corridor; elle se leva pour aller ouvrir, en se hâtant d'essuyer ses yeux; mais à peine avait die fail quelques pas, que Unissant entra.
— Arthur!
— Louise!
Ces deux rris, jetés en même temps, se confondirent en un senl, et les deux amans se trouvèrent dans les bras l'un de l'autre.
Ce ne furent d'abord, de la part de Louise, que des sanglots et des phrases entrecoupées.
— Vous voilà enfin... Oh ! que j'ai souffert !... Est-ce bien vous?... Arthur!....
El le jeune homme, ému, serrai! les mains de l'enfant, les embrassait en lui donnant mille noms tendres, la suppliait de se calmer et pleurait lui même, lui Faisait mille questions, puis lui défendait de répondre.
Eulin pourtant tous deux s'apaisèrent peu à peu et purent s'entendre.
Louise lui raconta tout ce qui s'était passé pendant son absence, mm de suite et complètement, mais en s'interrompant mille l'ois pour le regarder, en se levant pour chanter et battre des mains, en oubliant les événemens, pour lui dire combien de fois elle avait rêvé à lui.
Puis venaient les eàlineries curieuses et les qur- Qu'avait-il fait pendant un mois entier? Avait-il bien dansé? N'avait-il jar;:ais pensé à elle, pauvre fille si seule et si désolée ?
Et alors un nuage, de tristesse couvrait le front de la folâtre, une larme se suspendait à son sourire commencé, et elle1 racontait quelles cruelles nuits elle avait passées près du lit de sa marraine, combien eile avait été malheureuse depuis, combien elle avait pensé à Arthur, et comme elle avait employé son temps à pleurer et à l'attendre.
A tout ce ravissant bavardage, le jeune homme ne répondait que par des caresses et de tendres exclamations ; mais enfin, lorsque ce premier moment d'expansion eut fait place à une joie plus calme, il interrogea Louise sur sa position.
Celle-ci lui raconta combien elle avait à souffrir de la haine de la veuve Larry.
— J'avais prévu tout cela, dit Arthur, vous ne pouvez rester dans cet état.
— Comment en ponrrais-je sottir?
— J'y ai déjà pensé. Dites-moi, si vous touchiez la pension que l'on faisait a votre marraine, cela vous suffirait-il?
— Oh ! je serais riche.
— Eh bien ! celte pension vous sera continuée, j'en ai déjà parlé à ma mère qui y consent.
— Est-ce possible? J'aurais une rente, une rente à moi? je pourrais quitter cette maison ? Oh ! mon Dieu, est-ce possible?
— Rien de plus facile, chère enfant !
— Et c'est à vous que je devrai cela, reprit la jeune fille, ies larmes aux yeux et en joignant les mains; ;.h ! c'est là peutêtre nia plus grande joie : je pourrai dire à tout le monde que c'est vous qui m'avez rendue heureuse. Oh! mon Dieu, comme vous êtes bon, comme vous méritez qu'on vous aime !
Elle pressait les mains du jeune homme entre les siennes en sanglotant ; celui-ci l'attira sur son cœur et baisa ses yeux humides. •
— Cher ange, dit-il, ce. que je fais rst bien peu.
■ — Bien peu! trouvez-vous donc que ce soit bieu peu, mon repos el mon bonheur? Ah! je veux sortir d'ici le plus tôt possible.
— Demain, je vous apporterai le contrat et le premier terme.
— Et moi je retournerai dans notre ancien logement ; vous en connaissi z le chf min, n'est-ce pas? vous > viendrez comme autrefois ? Mon Dieu, quelle joie! Je pourrai vous recevoir sans i raindre qu'on me le défende. Ce ne sera pas comme ici ou j'ai toujours peut ; je serai chez moi! chez moi ! Oh ! cher Arthur, vous viendrez souvent?
— Bien souvent, Louise.
— Comme je serai heureuse! Que vous êtes bon ! Tenez, j'ai le cœur si serré de joie!... J'étouffe. Mais savez-vous aussi que c'est comme un rêve! Moi, je vais être riche, être ma maîtresse ; je vais vivre seule et chez moi. Oh ! j'en de\ iendrai folle.
L'enfant riait aux éclats en essuyant ses yux-, .Ile parcourait la chambre en sautant, tandis que Boissard, rau de cette naïve joie, liait lui-même tout attendri.
Enfin, pourtant, il fallut songer à se séparer. Le jeune homme promit de revenir le lendemain, et se relira non sans avoir bien des fois baisé, quitté et repris les mains de Louise, qui né voulait pas le laisser partir.
Le soir, Antoim sut que Boissard était venu ; mats, préoccupé, il ne lit aucune question. Louise, île son côté, garda la silence, trop heureuse que rien ne la dérangeât de ion bonheur.
C'est qu'aussi ce bouh i ir était immense! 1! était si doux, après tant de journées sombres, de voir un rayon de soleil tomber des nuages! Pauvre papillou si longtemps enseveli dans la chrysalide, l'espérant e vouait enfin d'éclore; ellej-avait
RICHE ET PAUVRE
secoue ses ailes et pris son vol dans le ciel. La douce nuit agiîée que passa la jeune fille ! les beaux rêves qu'elle fil, les jeux ouverts, en regardant le ciel de son lit! Comme elle appela de fuis l'aurore ' comme elle l'aima de venir! comme elle se leva fraîche et reposée de la fièvre délicieuse de cette nuit! Lejo:iv venait enfin ; c'était le jour, celait pour elle la délivrance ; une nouvelle vie de bonheur ei dé liberté.
Le jour même ou le retour d'Arthur apporta tant de joie à Louise, et presque au même instant, Antoine regagnait! le faubourg d'Antrin, l'air soucieux': il allait devant lui sans rien voir, lorsqu'un bras lui barra le passage.
— l'arb eu, dit Randel, tu rêves au moins à une tragédie, pour marcher ainsi le menton dans ton jabot et les yeux sur le paré.
— A peu près, répondit Larry en souriant tristement ; je me demandais ce que nous faisons sur la terre, et si l'on serait bien fou, en définitive, d'aller se jeter la tête la première dans la rivière.
— Incontestablement, quand il n'y a pas assez d'eau pour se noyer, comme aujourd'hui; et est-ce pour ton propre compte, dis-moi, que tu te posais cette question d'Hamlel?
— Non, mais je trouve parfois que la vie est une bien cruelle plaisanterie de la part de Dieu.
— Quand on a un bon caractère, on s'y fait. Tel que tu me vois, je viens, par exemple, de visiter un homme qui est persuadé que tout est pour le mieux dans le monde depuis ce matin.
— Il a peut-être enterré sa femme, ou hérité dp son père?
— Mauvais raille ; r! Il est lui-même au lit, malade d'une éruption de joie, comme aurait dit notre professeur de physiologie; il vient de gagner à la loterie une principauté sur les bords du Rhin.
— Quelle plaisanterie!
— C'est ce que j'ai dit d'abord ; mais on m'a fait voir les papiers et la lettre du chargé d'affaires de Francfort : la chose est certaine.
— 1 1 quelle est la valeur du domaine?
— Deux cent mille florins, selon les prospectus : vu la loyauté proverbiale des Allemands, je suppose qu'ils n'ont exagéré que de moitié, ce qui porterait encore le gain net à environ deux cent mille francs.
— Deux cent mille frarcs! répéta Antoine pensif : comnv une existence peut changer avec cela! Et cet homme était pauvre?
— In commis à mille francs dans les bureaux de l'enregistrement! juge (le ce qu'il a dû éprouver en lisant la lettre du banquier de Francfort I Ses deux cent mille florins lui sont montés à la gorge, et l'on a craint une attaque d'apoplexie. Je me trouvais là fort à propos : j'ai donné les premiers soins, et le malade va bien; de sorte que tout est pour le mieux, et que je devrai aussi, moi, a la loterie une rente viagère sous la forme d'un riche client.
— C'est plus que la roue de fortune ne rapporte a la plupart de ceux qui s'y confient.
— En supposant que ce ne soit rien que de gagner une espérance : depuis quelque temps, on déclame contre la loterie sans songer que c'est la seule spéculation du pauvre. Sans elle comment pourrait-il rêver qu'il devient riche, qu'il a un cuisinier cl du tabac à discrétion ? Pour trois francs il achète un rêve qui le rend heureux huit jours: où lui vendrait-on autant de bonheur pour le même prix? Abolir les loteries, c'est clou r l'imagination du prolétaire à la réalité, c'est lui défendre la seule chose qu'il partage avec le ri. lie. le monde des chimères; c'est graver au-dessus de son enfer la fatale inscription du Dante : Au-delà plus d\
— D'où lu conclus qu'i' faul garder les loteries?
— Ou supprimer la misère; je laisse le choix.
Antoine sourit avec distraction, mais ne répondit pas. car son esprit était ailleurs. La nouvelle de Randel l'avait singu-
lièrement troublé. Il ne pouvait songer a l'enriehissemen subit du vieux- commis, sans éprouver une sorte de malaise jaloux, et pourtant il sentait le besoin d'en parler, il était avide des moindres détails.
— Que compte-t-il faire de cette fortune inatlendue? (kmandj-t-il au jeune médecin, après un moment de silence.
— Qui? mon malade? Il veut vendre son domaine germanique, pour en acheter un autre ici.
— Cette vente lui sera t-clle l'aciV à une si grande distance?
— Voilà précisément l'embarras. Noire homme a vécu jusqu'à présent dans une vertueuse terreur de la justice, et s'effraie à l'idée de charger un liomme.de loi de cette liquidai ion ; d'un autre côté, il redoute les déplaceiuens, comme un commis qui a passé trente années assis dans un bureau, avec des fausses manches. Il ajoute qu'il n'entend rien aux affaires; de sorte qu'au total il se trouve, dans ce moment, plus gêné de sa subiie opulence qu'il ne l'était de sa pauvreté; aussi m'exprimai t-il tout à-1'heure le désir de rencontrer quelqu'un qui voulût se charger, moyennant remise, du recouvrement de sa créance.
— El n'a-t-il encore songea personne'
— Non. Il y a, vois-tu, une difficulté capitale; mon commis, oui ne ressemble pas aux sôus-lieutenaos d'opéra comique, a vécu avec ses mille francs sans faire d'économie, et n'a pas même les capitaux nécessaires pocr défrayer un agent cl faire les dépenses de liquidation.
— De sorte qu'il faudrait pouvoir avancer ces fonds?
— Srn doute.
— Ali! si je les avais !
— Que dis-tu! s'écria Randel, tu te chargerais de celte affaire? Mais, au fait, j'y pense, cela te conviendrait merveilleusement : tu sais l'allemand, tu es avocat!... Par Dieu, mon cher, il faut que tu aies part à l'aubaine ; tu n'a pas de clientèle assez formée pour te retenir ici, et si tu sais faire tes arrangemens avec le bonhomme, tu peux gagner dans cette affaire quelque trente mille francs.
-r- Et comment le pourrais-je? Ces avances, je ne puis les faire.
— Eh bien ! quoi ! de l'argent ! Parbleu, il n'est pas si difficile d'en trouver; il suffit, pour cela, de s'adresser à ceux qui en ont.. Te suis sûr que le banquier Lamy te fournira ce qu'il te faut; je le connais beaucoup, c'est moi qui soigne sa cousine; et puis, à. toute force, vois-tu, j'ai fait quelques économies; une somme ronde de deux mille écus, que je gardn pour acheter la corbeille de noce, quand j'aurai trouvé une femme qui m'apportera le double de revenu, et comme je n'ai pas l'a moindre héiilièru en vue pour le moment, ils sont entièrement à ton service.
Larry lui serra la main, tout attendri, et voulut parler; Randel l'en empêcha.
— C'est la chose la plus simple du monde; cela ne vaut pas un remerciment. Je vais retourner chez le vieux commis pour lui annoncer que j'ai ce qu'il lui faut. Tu peux regarder cette affaire comme assurée; seulement, exige de bonnes conditions , fais-toi une part de lion : plus tu lui demanderas, plus il croira à ton habileté. La plupart des hommes sont ainsi faits : rangez vous devant eux, et montrez-vous modeste, ils seront insolens; mais, si vous les coudoyez, et que vous leur marchiez sur les pieds , ils vous tireront leurs chapeaux.
Randel retourna,, en effet, chez monsieur Paulin, et fit si bien qu'il le décida à prendre des arrangemens avec Larry.
Le commis eut, dès le soir même, une entrevue avec celui-ci, et lui donna tous ses titres, pour qu'il pût les examiner à loisir.
Le lendemain, Antoine alla voir Randel, lui communiqua le résultat de cet examen, et convint avec lui des conditions auxquelles il devait se charger de l'affaire. Les deux jeunes gens se rendirrnl ensuite chrz monsieur Paulin, qui accepta les propositions de Larry. Acte fut dressé des conventions, et le jeune avocat promit de partir le surlendemain.
SOL'YESTRE.
Tout cela s'était passé avec une (elle rapidité, qu'Antoine se crut le jouet d'un lèie. Il ne pouvait su persuader qu'un instant eût ainsi changé sa situation. Était-ce bien lui qui allait partir, lui qui allait traverser la France, voir le Rhin, fouler le sol de l'Allemagne? Que de fois, le front penché sur Goethe, Schiller et Werner, il avait pensé a ce grand pèlerinage, mais seulement comme à une de ces histoires de fées que l'on raconte à son âme pour la distraire ! Et maintenant, voilà que ce songe était vrai ! Il allait partir, il partait! et il ne reviendrai l pas seulement tout imprégné des poétiques parfums de l'Allemagne, il reviendrait presque riche et capable enfin u'offrir un abri à celle qu'il aimait.
Ces pensées l'exaltaient jusqu'au délire. Il courut comme nn fou chez sa mère, qu'il trouva dans la boutique, et lui raconta brièvement ce qui venait de se passer. En toute autre occasion, la veuve Larry se serait effarouchée d'une décision aussi subite; mais l'idée que cet éloignement pourrait rompre le mariage d'Antoine, et l'assurance donnée par celui-ci que l'affaire rapporterait gros, empêchèrent ses objections.
Après l'avoir avertie oV tout préparer pour son départ, Larry se hâta donc de passer dans l'arrière -boutique où se trouvait Louise. Elle venait de quitter Arthur, et son visage, comme celui d'Antoine, rayonnait de bonheur. Les deux jeunes gens s'abordèrent avec tant de joie dans le cœur, que leur
10 ijoùr eut une expression d'aisance et d'affection dont ils évaieiit perdu l'habitude depuis longtemps.
— J'ai à vous parler, chère Louise, dit Antoine: je viens vous annoncer quelque chose d'heureux.
— Ce jour esi donc destiné a la joie, répondit-elle avec timidité, car j'ai aussi à vous faire part d'une bonne nouvelle.
— Quelle est-elle?
— Voyons d'abard la votre.
Antoine sourit : il était debout devant Louise, jouant avec ses mains qu'il avait prises et jetant sur elle des regards pleins d'amour. 11 savourait d'avance le plaisir qu'il allait lui causer.
— Préparez-vous â tout ee qu'il y a de plus extraordinaire.
11 m'arrive une chose inouïe, incroyable; je suis menacé de devenir presque riche.
— Est-ce vrai?
— Riche pour nous, du moins, dont les vœux sont modestes ; car vous n'êtes pas ambitieuse, n'est-ce pas ? Vous n'aurez pas besoin d'un hôtel pour loger notre bonheur? Trois chambres avec des rideaux blancs, un lit de cerisier et des fleurs, ee'a ne vous semblerait-il pas un palais?
Louise baissa les yeux avec un malaise évident ; mais Antoine ne vit dans ce troub'e qu'un embarras de jeune fille, qu'il ne voulut pas augmenter.
Il baisa doucement les mains de l'orpheline, puis il raconta le traité qu'il venait de conclure avec monsieur Paulin, lui annonçant qu'il partait le surlendemain.
Elle leva les yeux sur lui avec étunnement :
— Est-ce possible? un départ si subit et pour un si long voyage !
— L'affaire ne peut souffrir de retard.
— Et combien de temps durera votre absence?
— Deux ou trois mois peut-être.
La jeune fi lie parut saisie ; mais il eût été difficile de dire si ce saisissement était dû a la douleur ou a la joie : Lan y crut naturellement que l'idée de se trouver seule et sans appui la troublait.
— Ne vous affligez pas, lui dit-il en la rapprochant tendrement de son cœur, il m'est cruel de vous laisser seule ici ; mais je serai bientôt de retour, et alors tous vos tourmens seront Unis. Jusque-là , soyez patiente pour supporter les durs caprices de ma mère ; ces épreuves sont les dernières.
Louise sentit que c'était le moment de parler.
— Mon courage est à bout, dit elle, et après votre départ Je souffrirais trop ici pour y rester.
— Hélas I comment donc faire ?
— Je vous ai dit que j'avais aussi une bonne nouvelle à vous apprendre ; comme vous je suis devenue riche, el je puis vivre désormais sans être à charge à personne; monsieur
Boissard est venu mevoir et m'a annoncé que la pension faite à ma marraine, par sa famille, m'était continuée.
— Et vous avez accepté ?
Louise le regarda avec surprise.
— Pourquoi l'aurais-je refusé? Il me semble qu'autrefois vous avez demandé vous-même qu'il en fût ainsi.
— Alors je réclamais un droit, je ne sollicitais pas une faveur.
— Qu'importe sous quelle forme on rend justice? Larry laissa: échapper un geste d'impatience.
— Qu'importe? Recevez vous donc du même air le paiement de ce qui vous est dû et une aumône?
Ce mot parut blesser la jeune tille.
— L'asile que je recois ici, répondit-elle d'une voix émue, est aussi une aumône ; s'il y a honte à accepter de' telles faveurs, il faut accuser le sort et non ma volonté.
— Vous avez raison, Louise, j'ai mal parlé, pardonnezmoi; mais vous devez comprendre que votre position, vis-àvis des héritiers Boissard, n'est pas la même que vis-à-vis de nous : vous êtes déjà de notre famille, tandis que vous n'êtes pour eux qu'une étrangère.
— Ceux qui vous font du bien ne peuvent vous être étrangers.
— Vous êtes bien reconnaissante pour ces gens !
— Aimeriez-vous mieux que je fusse ingrate?
— J'aimerais mieux vous voir refuser Unis présens ; ah I croyez moi, j'en ai l'expérience, il n'est pas bon de se faire, ainsi l'obligé du riche; il est moins dangereux de l'avoir pour ennemi que pour bienfait! or.
— Cela peut êlre, mais je n'ai pas eu le choix. Je vous l'ai dit, mon courage était à bout ; en acceptant j'ai songé que je pourrais échapper à une dépendance pénib'é, retourner dans mon pauvre logement d'autrefois, y vivre libre, tranquille du moins ; j'ai eu tort peut être, mais tous les cœurs ne sont pas assez forts pour se résignera une perpétuelle humiliation.
Il y avait, dans l'accent avec lequel cys mots étaient prononcés, un mélange de mécontentement et de douleur qui laissa Antoine lui-même flottant entre le ressentiment el l'émotion.
— Je sais que vous avez souffert, dit-il ; ah ! je le sais Irop.
— Pourquoi vouloir alors que je rejette le seul moyen d'échapper à ces souffrances ?
— Se peut-il que vous ne le compreniez pas ? Ne voyez-vous pas que je voudrais vous rendre heureuse tout seul et sans le secours de personne?
— J'aurais cru que, lorsqu'on aimait bien, on désirait le bonheur de la personne aimée, quelle que fût la main qui le doni ât.
Larry posa la main sur sa poitrine avec une violence retenue.
— J'ignore, dit il, s'il en est qui peuvent mieux aimer que moi ; mais Dieu sait que j'ai mis d ins cette affection tout ce que mon cœur pouvait avoir de dévouaient. Oui, Louise, votre repos m'es', p'us cher que la vie-, mais c'est parce que j'aime ce repos que je voudrais vous voir r. l'user <e nouveau bienfait. Je hais les gens que vous acceptez pour protecteurs. parce que je les ai toujours rencontrés entre vous el moi : chaque fois que je suis accouru espérant vous porter une joie ( et cela était bien rare ' i, j'ai trouvé qu'ils m'avaieet prévenu et qu'ils avaient atteint s-ar.s sacrifice, sans courage, seulement avec, le.ir or, le but que j'avais péniblement cherché. une d'autn s vous rendent heureuse, si je ne le puis, je m'y résignerai ; acceptez une orgueilleuse pitié, ie baisserai la tête en silence; mais ne recevez rien des Boissard, je v,*us en conjure, rien des Boissard ; mon instinct me dit qu'ils nous seront f.itals.
— Ft n'en avez-vous donc rien accepté vous même? murmura Louise d'une voix tremblante et irritée.
Antoine tressaillit et devint pâle. Il regarda un instant la jeune tille avec une surprise douloureuse.
— C'est vrai, ré/ondit-il enfin, vous avez raison, je n'ai pas droit de vous donner ces conseils.
Mais le mouvem ut de colère qui avait emporté Louise avait déjà fait place au repentir. Elle comprit que. pour défendre
RICHE ET PAIYKE.
Arthur, elle s'était montrée cruelle envers Larry en le blés- ait au point le plus sensible de son orgueil ; honteuse de sa dureté, elle s/ laissa tomber sur une chaise, cacha son visage dans ses mains et fondit en lani
En entendant ses sanglots, Antoine releva latèïe, il croisa les mains avec une profonde douleur, et demeura un instant debout, la regardant.
— Pourquoi pli urez-vous ? dcmanda-t-il ; est-ce de regret ? Ah' consolez-vous ; mon cœur est habitué h ces coups, et tous pouvez le frapper sans craindre ni reproche ni plainte.
Et comme les sanglots de Ionise redoublaient, dés il porta la main à son Front.
— Ah ! je n'aurai donc de pouvoir que pour vous arracher des larmes; je suis lieu malheureux! Mais que vousai-je dit? que vous at-je fait? Comment avons nous été amenés là? Je suis venu ici plein d'une joie que j'espérais vous faire partager, et à peine ensemble, voilà que nous en sommes venus aux re,)'och<-s. à la colère! Mon Dieu' mais quelle fatalité pèse donc sur nous!
I! s'approcha de la jeune fille, les yeux humides, et la voix. tremblante.
— Louise, oublions toul ce qui vient de se passer, supposez que j'anive, que je n'ai p ï;it parlé; essuyez vos larmes, souriez-moi, j'ai I escin d"ê re heureux, je ne veux pas perdre da:;s des querelles un dernier instant que j'ai à vous voir -, s'il est des choses sur lesqui IL s nous ne pouvons nous entendre, en bien ! n'en parlons jamais.
— Oh! je il" demande pas mieux.
— Votre main alors?
La jeu e fille ... lui donna, et il y déposa un baiser.
Un assez long silence suivil : il était difficile qu'arrivée à ee point, la conversation ne l< mbàl pas subitement ;cn convenant de mettre lin à leur contestation, avant de s'être entendus, Louise el Antoine ne purent échapper à l'embarras qui suit toujours ci s querelles sans raccommodement.
Ils étaient d'ailleurs encore tn p préoccupés pour passer sur-le-champ à d'autre idées , et , comme il arrive toujours après des débats, où les raisons n'ont point été épuisées, ils continuèrent la discussion au dedans d'eux-mêmes.
Antoine tenta pourtant quelques efforts pour faise cesser eelté froideur, mais ils furent sans résultat ; l'entretien languit jusqu'au moment où !a veuve Larry l'interrompit.
La soirée et le lendemain l< ut entier s'écoulèrent sans qu'il fût possible à Antoine de ramener la conversation qu'il avait eue la veille. Louise, qui craignait une nouvelle explication, sut échapper sans affectation ù toutes les occasions de se trouver seule avec lui. Les choses tn étalent restées au point le plus désirable pour elle : elle avait exprimé à Larry l'intention de quitter sa mère, un peu vaguement; mais de manière pourtant à pouvoir accomplir son projet sans qu'il eût le droit de s'étonner ni de se plaindre; il lui importait seulement d'éviter tout nouvel entretien dans lequel celui-ci aurait pu s'opposer positivement à icite séparation, ou exiger d'elle des promisses. Elle pensait qu'en laissant ainsi toul en suspens, il lui serait facile, une fois le jeune homme parti, de quitter la vieille veuve el de retourner vivre seule où elle avait vécu autrefois.
Un sentiment inlime l'avertissait bien confusément que cette conduite manquait de loyauté, et qu'agir ainsi, c'était, en définitive, tromper Antoine; nais, par un instinct de passion, elle évitait de s'arrêter sur cette pensée : l'œil uniquement fixé sur son but, elle ne s'occupait de rien autre i luise. ne regardait rien au-delà.
Depuis mx no is qt r pour Arthur allait crois-
fant, «'ttaii à peine si, de loin en ban, le souvenir de sesengagemens avec Larry était venu la troubler. On eili dit <jue telle nouvelle affection avait suspendu en elle l'action de la nu'rr.onc it de la conscience, tant son oubli ressemblai! à de
la bonne foi. Étrange effet des passions, qui deviennent ingénues à force d'être violentes, et qui unissent par croire leur satisfaction innocente à force de; la sentir nécessaire.
Du reste, 3tix heures même où quelques remords venaient troubler Lot.iso, elle ne manquait pas de raisons pour s'excuser elle-même ; elle se n pétait qu'elle n'avait jamais promis à Antoine qu'une amitié de sœur, que leurs fiançailles axaient été une affaire de convenance et d'occasion plutôt qu'autre chose; qu'en l'épou.ant, Larry n'aurait pu trouver ni donner le bonheur. Puis appelant à son secours l'autorité de l'exemple, comme il est d'usage dans tous ces raisonnemeiis que la conscience combat, elle se disait que les promesses de mariage n'avaient jamais été regardées comme irrévocables; que beaucoup de jeunes tilles rompaient une union convenue, et qu'il était plus sage de détruire à temps un pacte encore inachevé, qui pouvait avoir des suites dangereuses.
Mai.-, il y avait en elle quelque chose qui résistait à toute la lagi |ue île sa passion. Au fond du cœur, elle entendait une voix lui demander pourquoi elle avait laissé à Antoine une espérance qui ne devait plus s'accomplir; pourquoi, du jour . ;i elle avait secrètement renoncé à lui, elle n'était point venue le lui déclarer; puis, la voix devenue plus sévère lui rappelait les services qu'elle avait depuis lors reçus de Lan> à titre d'amante. N'élaient-ce point là des enmagemens tacites? n'était-ce pas lui renouveler !e& promesses faites précédemment ? Pourquoi avait-elle accepté un dévouaient auquel elle n'avait plus de droit?
A ces reproches de la voix intérieure, la jeune fille restait un instant interdite; mais bientôt le souvenir d'Arthur revenait avec ses fascinations. Tout entière à son enivrement, elle imposait si euce au cri de la conscience, et si la voix murmurail encore, semblable à l'enfant boudeur que les grond iries importunent, elle bouchait les oreilles de son âme pour ne plus rien entendre.
Comme il el si! facile de le prévoir, l'heure de partir arriva pour Antoine, sans que l'occasion de parler à Louise se fût présentée. S;s adieux à la jeune fille furent ce qu'ils pouvaient êlre en présence de sa mère, et il emporta, en pariant. la douleur de n'avoir pu la serrer un instant dans ses bras et pleurer sur son front.
Quant à Louise, quoiqu'elle eût été émue de ce départ, elle se trouva lorsque Larry ne fut plus la, car sa vue
était pour elle une sorte de reproche vivant. Lui parti, elle se trouva plus tranquille et plus hardie pour l'accomplissement de son proji l.
Peu de jours lui suffirent pour s'y préparer. Les deux chambres qu'elle avait occupées avec sa marraine, chez monsieur Pillet, se trouvaient encore vacantes ; elle les loua, y ta apporter quelques meubles, et annonça enfin à la veuve Larry son intention de la qu
Par suite d'un esprit de contradiction assez fréquent chez les vieilles gens, la mère d'Antoine, qui avait refusé si absolument de recevoir Louise, se montra presque aussi irritée, de son départ; elle l'accusa d'ingratitude, de manque d'égards, el finit [lardes remarques grossières sur les jeunes Qlles que la surveillance gêne el qui ont besoin de vivre seules.
Mais Louise lit peu d'attention à ces injures; elle était libre, plus riche qu'elle ne l'avait jamais été, el sûre de voir Arthur sans obstacle! Que lui fallait-il de
Quand je suis parti sans avoir pu vous dire adieu, chère Louise, j'emportais l'espérance de vous écrire, et cette espéi, n e m'a consolé. J'ai toujours préféré les lettres aux entreliens. SOit timidité, suit gaucherie, je ne puis parler à personne sans éprouver un embarras invincible. Sentir un regard sur moi m'effraie ; je m'épouvante de ma propre voix, et si Je. • e emporter un instant et qu'il m'ai rive tout-à-coup de m'enlendre, j'éprouve le même saisissement que le musicien
SOI VESTRE.
•bscur exécutant une symphonie, qui s'apercevrait que tous les instrumens se sont tus et qu'il joue un solo.
En écrivant, je suis à l'aise, parce qu'on ne m'observe pas. Je n'ai pas a me préoccuper de ma pose, a m'inquiéter de mes gestes. Puis, mon esprit un peu lent s'accommode mieux de ce long monologue des lettres. Le dialogue l'étourdit, le trouble et l'effarouche. Il s'égare au milii u de ce feu croisé, dans lequel il faut plus d'audace que de bon sens. Je cherche toujours l'ennemi à la place d'où est parti le dernier coup, tandis que déjà ailleurs il me fait, d'un autre eôté, une nouvelle blessure.
J'avais besoin de vous dire tout cela, pour vous (aire comprendre le bonheur que j'éprouve à vous écrire. Ce que je n'osais, ce que je ne pouvais vous exprimer, je vais l'oser et le pouvoir maintenant. Oh ! que de fois, lorsque j'étais pris de vous, j'ai désiré être absent dans ce seul but ! que de fois j'ai passé mes soirées à m'épancher dans des lettres que vous ne deviez jamais recevoir et dans -lesquelles je vous racontais tous les secrets de mes souffrances ou de mou amour !
T'n jour, je l'espère, vous me demanderez à voir ces lettres, Louise; nous les lirons ense'mble, mais des yeux seulement, eafles lire tout haut, ce srrail parler, et toutes mes hontes me reviendraient.
Les premières heures qui ont suivi mon départ de Rennes ne m'ont laissé que le souvenir d'un vague malaise. J'étais si' étourdi de vous avoir quittée que je me trouvais dans rim-puissauce de penser. Le roulement de la voiture sur les pavés semblait avoir passé en moi ; je n'avais plus conscience de mon existence; je me regardais vivre avec élonnenienl et curiosité : tout me semblait un rêve.
Mais, après ce premier trouble, j'ai été pris d'une crise d'émotion. J'ai pensé à la querelle que nous avions eue peu avant mon départ, à nos récriminations réciproques, à vos larmes, et j'ai été moi-même prêt à pleurer. J'aurais voulu revenir sur mes pas pour implorer mon pardon et m'assurer que vous n'étiez plus triste, ni irritée contre moi. Je me demandais comment nous avions pu en venir à ces extrémités ; je trouvais les causes de mon mécontentement misérables, je m'accusais d'avoir été injuste et dur envers vous. Dans ce moment, je vous pardonnais tout, je vous approuvais sur tout- J'avais oublié ce qui m'avait souvent choqué dans vos habitudes ou vos opinions, je ne pensais qu'à ce dernier regard que vous m'aviez jeté en partant, à cette larme que j'avais vue au bord de'vos cils, à ce geste amical que vous m'aviez fait de. la fenêtre quand la voiture m'emportait....
Ah! pourquoi n'avons-nous pas toujours, pour les objets de notre amour, cette indulgence sans borne que vous inspire leur absence? Comme nous regrettons alors les heures perdues dans de folles querelles! comme npns avons honte des larmes que nous avons fait verser! Que de charmes méconnus, que de joies gaspillées, que d>xisten< c fauchée en fleur ! Hélas ! on n'aime bien ceux que l'on aime que deux fois dans toute la vie : a l'heure du départ et à celle de la mort.
Depuis que je vous ai quittée, j'ai pensé à ce que vous avez fait, ! ouise, et à cette pension que j'i is voulu vous voir reruser. Peut-être, mon désir était-il ne de l'expérience, peutêtre aussi rie l'orgueil ; car qui peut savoir au juste d'où viennent ses désirs? Us sont semblables à la source des fleuves, que forment mille ruisseaux souterrains, dont on ignore l'origine. Cependant, Loui ins d'avoir eu rai-
son pour l'avenir. Pans le monde, c'esl moins .du mal que du bien qu'il faut se défier. Le mal se guérit el s'oublie, mais lé bienfait accepté est une chaîi e que l'on se rive a jamais au cœur. Je sais hïen qu'une fois notre position améliorée, vous refuserez les largesses de la famille Bois iard, mais vous ne pourrez plus vous délivrer du souvenir de l'obligation reçue-, il vous faudra payer votre tribut i er| etuel de reconnaissance, g t vous verrez que ces renli > ■■ -, sriégères d'abord, peuvent devenir bien lourdes à la iioe.ee.
Mais comment sauriez vous cela, vous, pauvre enfant, qui avez encore si peu vu la vie? Votre ûme est plus jeune que votre Sge. Jeune par ignorance et par nature.
J'ai trop oublié cela près de vous J'ai été triste q«,c- dvous
étiez gaie, inquiet quand vous étiez sereine ; comment aurionsnous pu nous entendre? Nous regardions le monde, moi, du haut de la montagne aride; vous, «le la vallée gazouillante. J'aurais dû vous aller chercher, et vous prendre à mon bras, pour vous faire monter ; au lieu de et la. je vous ai rrié ac-f impatience de venir a moi, et vous, qui cueilliez des fleurs et qui écoutiez des oiseaux, vous ne m'avez point entendu. Voilà, je le crains bien, la cause de celle froide réserve qui a toujours existé entre nous.
Demandez-moi comment il se fait que je ne me sois point aperçu de tout ceci qu'aujourd'hui ? Je vous repondrai : parce que c'est la première fois que ji me suis éloigné de vous. Pendant que je vous voyais, j'étais surtout frappé de nos dissemblances, je ne songeais qu'aux moyens de repélrir votre nature au moule de la mienne, et cette tâche impossible me maintenait dans un état continuel de guerre. Aujouid'hui que je n'ai pas sans cesse sous les ytux mon ennemi, et que 1 cloignement me laisse plus calme, je comprends ce que mes prétentions avaient d'insensé.
Attendez-vous donc, Louise, à me voir, au retour, tout autre que je ne suis parii. Vous pourrez me parler de bals, de promenades, de toilettes; j'aurai appris votre langue. Vous ne verrez plus sur mon front ce pi qui nous empêchait de chanter; je serai gai, seulement vous m'aiderez un peu, car vous concevez qu'une pareille métamorphose ne se fait ;-as sans efforts.
Du reste, j'aime, par tempérament, la joie et les causeries, et peut-être ne me faut-il qu'un peu de sécurité, d'espace et de bien-être, pour retrouver mes allures naturelles. Je suis comme ces jeunes loups élevés en cage, toujours couchés, toujours grognans, toujours tristes, mais qui. une fois rendus à la forêt, reprennent leur souplesse et leur gaité.
Combien nous allons être heureux à mon retour! Ea passant à Parus, j'ai pris quelques renseignemens ; mon voyage peut devenir encore plus profitable que je ne l'avais suppose. Y pensez-vous? Louise, dans deux mois peut-être, dans deux mois je serai près de vous, j'aurai votre bras sur le mien, et nous parcourrons les faubourgs "de notre bonne ville, cherchant l'écriteau d'une maisonnette à vendre ! >Tous propriétaires ! Dites, Louise, cela ne vous fait il pas ouvrir de grands yeux? Ëtes-vousbien sûre que vous ne dormez pas ? Propriétaires, nous, qui n'avions pas d'asile il y a quelques semaines! Oh! que la Providence de Dieu a de bontés imprévues !
Que de fois, après mes solitaires promenades, en passant devant ces pavillons blancs entourésde vignes et de roses du Bengale, en voyant la main d'une femme soulever le store vert et en entendant les rondes des enfans dans les chai milles, que de fois j'ai senti sourdi e dans mon cour une misante jalousie contre les heureux qui habitaient là! Qui m'eût dit, mou Dieu ! que ce bonheur m'était si tût réservé à moi-même? O Louise, concevez-vous notre richesse? une maisonnette dans les faubourgs ! Voyez-vous d'ici noire tonnelle de clématites, noire bosquet de seringat où sifflent les merles, le puits tapissé de lierre, l'escarpoh lie sous l'allée de tilleuls et les raquettes oubliées dans l'herbe ; el puis les belles soirées sur le perron entre les çhèvrefi uillcs el les lilas, le premier rayon d'aurore sur nos rideaux blancs, les pinsons chantant an haut de nos cheminées, el les nids d'hirondelles au de notre toit ?
Je me sens près de pleurer à ces images ! Est-ce pos que tout cela me soi: réservé ! Tous mes rêves réalisés en un jour ! Ah ! par inslans.je tremble de tant de bonheur. Pourvu que linéique grande affliction ne nous soil [as rés
Depuis hier je suis arrive; je suis en Allemagne! Je ne saurais vous dire, Louise, l'impatience avec laquelle j'attendais cp moment. Je ne suis pies en France ' J'éprouve une sorte d'étoi e. nient et de joie d'enfant à me répéter ces mois. Je me in uve tout fier d'être i-i . tout charmé de mon aventureuse audace, tout émerveillé de ne pas me montrer plus dépaysé. «.'e -m j'aurais d couvert un contineat, je ne serais pas plus
RICHE ET PAUVRE
eontent de moi-même. Singulier effet des habitudes casanières ei de la nouveauté des voyages !
Une seulechose me chagrine, c'est de trouver chaque chose autourde moi si peu diffén nie de i e que j'avaisvuen France. Est-il possible quecesbois, ces montagnes, ce ciel, ce paysan vêtu de vert qui passe, tout eela soit de l'Allemagne! Mais qui distingue donc l'Allemagne de la France? Est-ce le poteau blanc devant lequel j'ai passé en dili{
Oh ! comme ceci est différent du pays que nous avaient peint les livres! Vous souvenez-vous, Louise, quand je vous traduisais Werther, le Comte <fEgmont,\es Tableaux fie /ami/les, quelle idée nous nous taisions de l'Allemagne; comme nous aimions a nous la représenter avec ses grandes forêts, ou les jeunes gardes-chasse faisaient retentir les sons mélancoliques de. leurs cors, avec ses jeunes tilles blondes qui cueillaient des myosotis dans les campagnes, ses éludians pâles d'amour, jouant de la flûte, le soir, à leurs fenêtres élevées, ses vieux professeurs vivant de science, et son peuplé rêveur, toujours la tête penchée et l'âme dans les nuages? Hélas I enfant, celte Allemagne-là n'est point au-delà du Rhin, elle est à Rennes, près de voire réséda, dans ce petit coin de votre chambre d'autrefois, où nous lisions avec tant de bonheur ces beaux mensonges des poêles, que nous avii as la folie de prendre pour des leçons de géographie.
L'Allemagne que je vois ici n'a rien des traits que nous lui avons rêvés; c'est la France avec des pipes plus longues, de la bière plus forte, la choucroute de plus, et la politesse de moins. •
Vous ne sauriez croire l'effet que produit sur moi le langage du peuple grossier qui m'entoure. Moi qui n'avais jamais étudié que l'allemand des livres, je comprends à peine ce que l'on dil à mes côtés. Habitue à n'entendre parler que les héros de Goëihe et de Schiller , et à ne point séparer la mélopée germanique de leurs sublimes discours, je ne reconnais plus la langue que j'ai apprise. O mon noble allemand à l'air antique, à la tête voilée, à l'accent sauvagement harmonieux, où es-tu? Ce n'est pas toi que j'entends ici, ce n'est qu'une moquerie de loi-même, une profanation de tes savans mystères. O mon allemand profond et triste, saint langage que je n'avais entendu que dans la bouche des demi-dieux , comment ces hommes osent-ils réciter tessons, parodier tes allures et souiller les religieuses beautés?
J'ai déjà vu le banquier de Francfort, et commencé à parler d'affaires, mais je crains les retards. Ces Allemands sont prodigieux de lenteur, en dirait qu'ils craignent de trop avancer en un jour et de ne rien avoir à faire pour le lendemain ; ils se ménagent des occupations comme les Français se ménagent des loisirs : du reste, je lésai trouvés loyaux.
Que faites- vous maintenant? où êtes-vous? Je n'ose trop vous adresser cette question. Dans la conversation que nous avons eue, vous m'avez laissé entrevoir un projet dont vous aurez, j'espère, remis l'exécution à plus lard. Je ne vous dirai pas pourquoi, ce sciait entrer ici dans des explications inutiles si vous avez renoncé à vos intentions, plus inutiles encore si vous, les aviez exécutées. Hais cela n'est pas. cela ne peutèire. Ah retour, je vous retrouverai oùjevous ai laissée; vous m'aurez ménagé le bonheur de vous faire passer subilementde ia contrainte et de l'abaissement à toutes les joies d'une indépendance aisée : j'y compte fermement.
Je n'ai pas encore reçu de lettres de vous, cependant vous m'écrirez-, je ne vous ai pas demandé de nie le promettre avant mon départ, ù quoi bon ? Je ne vous ai pas dit non plus dem'almer i.idevivie. Il y a des choses dont on a trop besoin pour songera les demander.
Les jours sont longs dans uue ville où vous venez pour affaire; une fois les bureaux fermés, la vie est connue suspendue pour vous ; je n'ai jamais fréquenté les lieux pu! i les oisifs vont parquer leur ennui , j'ai de tout temps n ces cavernes des tueurs de temps, comme les coupe-gorges de l'intelligence; ce sont des temples puàns érigés aux plus
brutales voluptés delà bête, et où l'on n'est bien qu'ùcon. diiion de laisser son âme à la porle : aussi m'y suis-je toujours senti mal a l'aise. Au milieu de Gette foule d'hommes grossiers, mon manque de grossièreté me fait honte; cependant, depuis que je suis ici, l'isolement et l'oisiveté m'ont poussé à entrer dans quelques cafés, mais j'en ai bientôt éiô chassé par l'odeur de bière et la fumée des pipes. Il faul avoir vu cela pour y croire. En France, fumer est une distraction courte et passagère ; mais ici c'est la vie. On fume comme on respire : les pipes sont rivées à demeure entre les dents des fumeurs, elles en font partie intégrante comme la trompe des éléphans. La tabagie française la plus infecte n'est rien près d'un café allemand. In café allemand est une sorte d'usine où des cornues à forme humaine distillent de la fumée de tabac sans interruption et sans repos depuis le lever du soleil jusqu'au milieu de la nuit ; on y vit dans une atmosphère qui n'a d'analogie avec aucune atmosphère connue, mais dans laquelle les émanations de bière forte, de tabac et de brandevin Bottent confondues.
Je n'ai pu tenir à une pareille épreuve, et j'ai renoncé aux tavernes. Heureusement qu'il me re;te la campagne éternellement belle, éternellement pure et éternellement ouverte aux pas de tous. Là je ne suis plus un étranger, je reconnais moi ciel, ma verdure, mes Heurs. Le foin coupé d'Allemagne a la odeur que le foin coupé de France; l'eglaniine y fleurit aussi fraîche, le muguet des bois aussi parfumé. Je me suis doue réfugié dans la nature.
Chaque soir, je vais faire de longues promenades sur le/> bords du Mein. Je cueille des violettes, j'effeuille des bran- :; i i i peuplier, je cause avec les oiseaux. Toutes les parlies de la création sent devenues mes amies et me connaissent. Quelquefois je me plais à attacher une pensée à un nuage qui passe, à un papillon qui disparait ; je suis le vol d'une abeille attardée dans les prairies, jusqu'à ce que je l'aie vue se perdre dans l'enclos fleuri de quelque métairie. Puis, quand la nuit tombe, je reviens pensif vers l'hôtel, écoutant les grenouilles dans les joncs, et regardant au loin la ville que la lune baigne de clarté.
Arrivé à l'auberge, j'ouvre encore ma fenêtre pour regarder les étoiles. Les yeux plongés dans l'abîme obscur qui s'ouvre devant moi du côté de la France, je me sens pris parfois d'une hallucination étrange; il me semble que l'espace disparait et que les bruits de ma cité natale arrivent jusqu'à moi. Je crois entendre au loin des cris, apercevoir les vagues formes de nos rues, distinguer ks deux grandes tours carrées de notre cîthédrale. Alors, emporté par un irrésistible ravissement, je me penche en avant, je prête l'oreille, je ni i je n'apercevrais pas une lampe isolée devers le vieux faubourg d'Anlrin ; j'écoute si je n'entendrais pas le bri il du rouel de ma mère ou votre voix murmurant un chant. Follet la grosse horloge de Francfort, en retentissant près de moi, me réveille, ce timbre m'entre jusqu'à l'âme ; hélas! ce n'est pas la voix des cloches de mon pays
Voilà mes occupations, Louise, voilà comme je vis; car Je n'appelle point la vie des heures perdues avec les hommes de loi, les banquiers et les marchands. C'est ainsi que passent mes soirées et mes nuits à aimer Dieu dans la création et à vous y chercher.
rv<
Vous ne m'écrivez pas, vous ne m'écrivez pas, Louise! Pourquoi cela? d'où vient ce silence?
Je reçois des lettres de tout le monde, excepté de vous et de ma mère. Je désire les lettres de ma mère, parce qu'ellm nie parleraient de vous : n'y eût-il qu'une ligne, je saurais du moins que nous vivez; je saurais où vous êtes, ce que vous faites en [n'attendant. Mais rien! Des indifférens m'écrivent pour affaire ou par fantaisie, et pour adresser une lettre en Allemagne. Je sais ce qui se passe à Rennes, qui y meurt, qui s'y marie ; de vous seule, pas un mot qui me rassure !
Avec quelle palpitation je cours, chaque malin, réclamer mes lettres! Comme je tremble en les recevant! Mais toujoius, toujours rien de vous! Se peut-il qu'on laisse ainsi
SOUVESTRE
sans nouvelles quoiqu'un qui vous aime! qu'on le livre aux plus mortelles inquiétudes, lorsqu'il suflil de tracer trois lignes sur un papier pour le rendre heureux! Ah ! la négligence, à certaines heures, est de l'insensibilité; les paresses de cœur sent des oublis.
Louise, vous ites ingrate envers Dieu, vous ne méritiez pas ée savoir écrire.
Enfin j'ai une lettre de vous ! bien courte, bien froide, mais «T'est une lettre de vous! En reconnaissant votre écriture j'ai crié de bonheur, j'ai couru vers l'auberge pour être seul et pouvoir baiser ces caractères que vous aviez tracés. Hélas ! une fois la lettre ouverte, toute ma joie s'est évanouie.
Il est donc vrai, vous avez rompu avec ma mère, vous l'avez quittée !
Je devine grâce à quels secours vous avez pu vous mettre à cotre ménage, comme vous le dites. Mes avertissemens ont été dédaignés; vous avez mieux aimé vous livrer à la merci d'étrangers que de nf attendre encore quelques jours avec pa tience : o Louise! vous avez eu bien peu de sagesse et de courage.
Ne croyez pas que je m'y trompe, en quittant ma mère, ce n'est pas d'elle seulement que vous vous êtes éloignée, mais de moi. Si vous m'aviez plus aimé, vous n'auriez pas abandonné cette maison où je vous avais laissée ; vous auriez pensé »;ue j'y étais né, que j'y avais souffert et rêvé de vous.Ces mille objets qui m'y rappelaient, vous eussent été chers; mes livres encore épars sur la table de l'arrière-boutique, mes fleurets poudreux suspendus à la vieille cheminée, mon violon sans cordes, accroché derrière la grande armoire; tout vous eût été nécessaire, tout vous eût été doux à regarder. Ne sais je pas cela, moi, qui, lorsqae je ne vous trouvais pas chez votre marraine, restais tout rêveur devant votre corbeille a ouvrage, touchant vos ciseaux, regardant vos broderies, jouant avec votre, poinçon d'ivoire, attendri et heureux de penser que tout cela était à vous?
Vous n'étiez pas chez ma mère pour ma mère, Louise, mais pour moi, vous m'y attendiez. C'était un lieu convenu pour le rendez vous, et vous l'avez quitté avant que je fusse venu! Yous allez chercher ailleurs un abri, renonçant à celui que je vous avais trouvé. Ainsi, vous avez séparé votre destinée de la mienne; ainsi, ù votre insu, sans doute, vous avez dénoué un de ces liens invisibles qui unissent les existences l'une a l'autre.
Je ne me fais pas illusion: ceci est un premier avertissement pour moi. Vous venez de me déclarer, par l'action, que vous haïssez plus ma mère que vous ne m'aimez moi-même. Hélas! je l'avais craint quelquefois, mais j'évitais de m'en «onvainerc; il y a des croyances dont on a trop besoin pour les exposer aux chances d'un examen.
Comme votre lettre révèle bien la situation de votre âme! Comme elle est brève, logique, positive! Vos phrases d'affection même ont quelque chose, de dur. Cette lettre, j'ai beau , la relire, la tourner en tous sens, rien n'en sort; je ne vois pas un seul mot s'illuminer d'amour, me regarder, me souri iv ; .elle litre es! morte, Louise, c;est une plume seulement qui l'a tracée, le cœur n'en a rien su.
Oh! je suis triste, profondément triste et découragé ; l'af- Uicticn que je craignais est venue ; j'avais raison de dire que quelque malheur me menaçait.
El avez-vous réfléchi à la manière dont le monde jugerait la résolution que vous vi m i rtq prendre.? Cooraenl explii l-on votre rupture avec ma mère, votre désir <!e vivre à votre «ruise et sans protectrice? Ne craignez-vous pas que 1 1 lement d'une jeune fille ne semble suspect au plus grand nombre ?
Vous me demanderez peut-être d'où m» -vient aujourd'hui h ; du jugemenl du monde . il me vient de mon amour. JNr m'étanl pas toujours plie pour mon compte aux habitudes reçues, je sais mieux qu'un autre ce que routent ces hardiesses, et je m'en effraie pour vous. Preneï| garde de n'avoir fui
des tracasseries que pour vous exposer aux persécutions bien plus cruelles de la foule. Les préjugés sont des barrières qu'il ne faut généralement franchir que dans l'intérêt du devoir, non dans celui des passi
Je crains que vous n'appreniez, à vos dépens, que la plus bargm use, la plus tyranniq-ue et la plus injuste de toutes les vieilles femmes est l'opinion publique.
Que de fois j'ai relu votre lettre! J'y cherche des preuves contre mes craintes, je l'épelle pour y découvrir un nouveau sens, je réussis presque à y trouver de la tendresse à force de le désirer.
Je ne sais comment cela se fait, mais, dans toutes mes querelles avec vous, j'en viens toujours, après le premier emportement, à douter que ma colère soit juste; je finis par trouver que j'ai tort, sans doute parce que j'aime mieux ni'accuser que vous accuser vous-même.
Maintenant, j'ai regret a la lettre que je vous ai écrite : je voudrais la reprendre et vous parler plus tranquillement de ce que vous avez fait. Ne croyez pas cependant que je me vante à vous de cette indulgence; je ne suis si miséricordieux, je le sais, que parce que je manque de courage pour supporter les chagrins d'une brouillerie, et, si je finis par me trouver tort, c'est qu'il m'est trop douloureux d'avoir raison. 11 vaudrait mieux, pour vous et pour moi, que je fusse moins disposé a sacrifier la vérité à ma faiblesse ; la fermeté ile mes mécomentemens finirait peut-être par vous éclairer, tandis que maintenant, mes irritations, à l'instant rétractées, ont l'air d'un caprice fougueux plutùt que d'une juste indignation.
Mais qu'y faire? je ne me sens pas la force d'agir autrement. Si vous me frappiez au visage en pleurant, je nie mettrais à genoux pour vous prier d'essuyer vos larmes. Les autres peuvent mépriser cette lâcheté ; mais vous, Louise, vous devez en avoir compassion et n'en point abuser
Merci de votre lettre, Louise, celle-ci du moins était aimable et bonne ; j'aime la joie-qui y respire. Vous êtes heureuse dans votre nouvelle situation : ce mot-la me console de bien d,-s choses. Autrefois peut-être, j'aurais désiré vous savoir tourmentée de mon aosence, mais l'exercice de la vie m'a fait mieux comprendre le devoir, et maintenant je préfère votre bonheur même à votre amour.
Je sais que votre affection pour moi est plus tranquille que ne l'est d'ordinaire l'affection d'une jeune fille pour son fiancé; vous semblez m'en avertir, en vous plaisant dans votre lettre à vous dire ma santr.- Eh bien! soit, j'accepte celle amitié -sans variations et sans fièvre : soyez ma sœur. Louise, ne voyez: en moi qu'un défenseur et un conseiller; ne prenez n étendue que pour vous y appuyer, ne voyez dans mes bras ouverts qu'un abri, ne cherchez ma poitrine que comme un oireillér plus sûr pour votre front; je trouverai encore mon rôl# assez doux.
Non pas que je n'aie rêvé aus>i des amours plus chaudes et i^us complètes; qui n'a pas été fvrede sa jeunesse, au moins une fois? mais l'expérience m'a rendu de bonne corn- 1 .ï\cc la vie ; les ruies de l'âme me sont venues avant celles du visage et m'. ml fit sage de bonne heure. Longtemps sevré de toutes ici foies, les moindres me sont précieuses, et avoir use sœur qui m'aime est beaucoup pour moi, que personne n'a jamais aimé.
fit puis, qui peut sonder les mystères de l'amour? Qui sait si» dans une intimité plus profonde, nos âmes ne se comprendront pas mieux, et si vous ne finirez pas par m'aiins leurs mères, par imitation? En atten- ;i moi et soyez heureuse. Je crains qwemon séjour ici m' se prolonge indéfiniment. Je vois la po*ib Lié de tirer du domaine de monsieur Paulin beaucoup plus que
RICHE ET PAUVRE
nons nel'espéiions, en abaitani une partie des forêts <]uï le couvrent et en le divisant ; mais celte nouvelle combinaison retarderait indéfiniment mon retour
Celte considération me pot te par momens a y renoncer, puis des scrupules me viennent-; je songe aux engagements que j'ai piis à Rennes, aux avantages personnels que je sacrifierais; je me dis qu'en reculant de quelques mois mon dépail, je pourrai retourrer vers vous plus riche et plus sûr i-îe vous faire heureuse. D'ailleurs, maintenant <;ue je vous sais à l'abri de toutes tracasseries, j'aspire moins vivement à un prompt re our.
Et cependant je balance toujours, je regarde mon isolement, je songe à vous, je vois Rennes dans nies songes, je me promène sur le mail, voire bras passé au mien, et alors je suis prêt a renoncera tout et a partir. Aurai-je encore bien long.'emps le courage d'attendie? Serai-je assez fort pour rester seul et loin de vous?
Tandis qu'Antoine était retenu en Allemagne par les affaire* de monsieur Paulin et par l'espoir de revenir plus riche vers Louise, celle-ci continuait de se livrer de plus en plus à sa fatale passion.
Boissard, qui avait d'abord conçu la pensée de fuir, comme nous l'avons dit, avait bientôt eu honte de ses scrupules. N'ayant dû jusqu'alors qu'au libertinage oh à l'avarice les laveurs qu'il avait obtenues de quelques femmes, il ne put résisterjux attiremens de cet amour naïf qui lui promenait des plaisirs inconnus ; lier, d'ailleurs, d'être pour la première fois vériiablement aimé, il sentit s'éveiller dans son cœur le peu d'exaltation romanesque et jeune que la société y avait laissé: oubliant donc, pour un insiant, préjugés, principes, et habitudes, il s'associa à toutes les chimères de la jeune fille, partagea ses folles ivresses et se persuada qu'il pourrail vivre avec elle loin de tout, en prenant ses bras caressans pour limites de l'univers.
Sans doute qu'au milieu de cette orgie de cœur la raison mal endormie fit entendie plus d'une fois seseris; mais avec la mauvaise foi de toutes les passions décidées à se satisfaire, sa passion feignit de'ne pas l'entendre-, il s'interdit prudemment la réflexion et plaça son coupable amour sous la sauvegarde de l'imprévoyance.
Deux mois s'écoulèrent dans ces enchantemens. et l'orgueil semblait aider à la volupté pour enchaîner fioissard. Comme la Claire du comle d'Egmont, Louise était sans cesse en adoration devant son amant : c'éiait son prince, son roi, le neveu des fées. Elle s'agenouillait a ses pieds, et, appuyée sur lui, elle le contemplait avec l'amour émerveillé d'un enfant. Elle l'appelait, elle lui répétait qu'il était beau, elle baisait ses mains, elle cachait sa tête :^ur sa poitrine en le serrant convulsivement dans ses bras et lui criant mille fois qu'elle l'aimait. Comment résisler à un culte si passionné? Arihur se laissa aller aux jouissances vaniteuses de celte divinisation avec une sorle de transport.
Mais, si l'adoralion est le plus sublime de Unis les élans de l'âme, c'est aussi le plus difficile à varier. Le rôle d'idole ne peut plaire qi;e pour un temps, et la monotonie forcée des hommages lasse bientôt.
Une fois la nouveauté de celle sensation épuisée, Arihur commença bientôt à se fatiguer du culte dont il riait l'objet. Trop longtemps livré à un enthousiasme inaccoulus âme se détendait peu à peu et redescendait à ses goilis ^'autrefois. Il se mit à regietii'r l'ancienne gaité de Louise, ses frais sourires, ses luiineries joueuses ; il se demanda pourquoi i! ne retrouvai) pins ai elle ces cl arme* qui l'avaient séduit ; il lui en voulut de les avoir perd I li reprocha.
Hélas! il n'était plus au pouvoir de la j«une fille de faire renalire ces fleurs des jeunes années ! Elle aussi, elle avait (toute à l'arbre de la vie ; le paradis terrestre, de son enfance
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s'était fermé derrière ses pas, et elle était devenue sérieuse et triste à jamais.
Malheureusement, la position qu'elle avait prise vis-à-vis d'Arthur élait la plus dangereuse qu'elle put choisir. En lui élevant un autel et se prosternant devant lui, elle l'avait accepte pour maître, et reconnaître la supériorité d'un égal, c'est presque toujours s'assurer son dédain. Les êtres les plus nobles échappent seuls à celte funeste tentation de marcher sur la tête qui se courbe et de s'en faire un piédestal. Le culte de Louise eut dimc pour résultat d'exalter l'orgueil de Boissard : il prit au mot l'humble adoration de la jeune fille, l'accepta comme l'aveu d'une infériorité et la regarda avec quelque fierté du haut de ce trône qu'elle-même lui avait élevé.
Tout d'ailleurs entretenait chez lui ce sentiment superbe. Qu'était, en effet, cetie enfant qu'il avait bien voulu aimer? Ne l'avait-il pas prise pauvre, abandonnée, baignée de larmes, lorsque lui, il était riche, beau et recherché? Ne lui de» vait-elle pas tout ce qu'elle avait goûté de bonheur? N'avaitr il pas toujours élé bon et généreux avec elle? Pourquoi s'étonner, après cela, qu'elle se montrât reconnaissante et qu'elle l'aimât avec respect, comme Dieu, puisqu'il avait remplacé posr elle la Providence?
Il n'ajoutait pas, à la vérité, que tous ses bienfaits il ne les avait peut-être prodigués à la jeune fille que sous l'inspiration d'un honteux espoir ; il n'ajoutait pas qu'il n'avait rien sacrifié pour la rendre heureuse, et qu'elle, misérable enfant, elle lui avait donné tout ce qu'elle avait au monde. Il ne se demandait pas enfin si le bien qu'il lui avait fait pourrait compenser une seule des larmes de sang qu'il lui coûterait un jour.
Déjà même ces larmes commençaient, à couler, car le bonheur de Louise n'était plus le même. Deux mois avaient suffi pour épuiser les transports d'Arthur. Revenu à plus de calme, il rentra dans sa vie accoutumée. Le monde qu'il avait abandonné le roppelait ; il y reprit ses habitudes, ses plaisirs et sçs succès.
La jeune fille, à laquelle il avait consacré jusqu'alors ses journées presque entières, n'eut plus d'abord que quelques heures; puis ses visites devinrent plus courtes et plus rares. Louise voulut faire quelques reproches, mais Boissard se rejeta sur les exigences de sa position et sur les devoirs que le monde lui imposait.
Nous pouvons dire que son abandon n'avait, en effet, rien de prémédité; sa passion s'était refroidie comme ehe s'était formée etacxrue,sans qu'il y regardât et pour ainsi dire d'ellemême.
Dans l'une et dans l'autre rirconstance, 11 avait cédé à s^n inclination, sans en discuter la cause et avec cette nonchalance des gens riches, accoutumés à se laisser aller à l'existence et à ne point contrarier leurs entraînemens.
Comme nous l'avons déjà dit bien des fois, le caractère d'Arlhur n'avait rien de méchant ni de bas ; ce qu'on y trouvait de plus marqué élail une sorte de vulgarité élégante et de facilité polie, que l'on pouvait prendre également pour un défaut, ou pour une qualité, selon l'idée que l'on se faisait des devoirs de la vie. Content de la place que le hasard lui avait donnée dans la société, Arihur avait dû nécessairement regarder celle-ci avec complaisance et Irouverses usages bons à accepter. La naissance et l'éducation s'étaient donc réunies pour lui créer une de ces natures aimables qui plaisent généralement parce qu'elles ne heurtent personne, mais qui portent dans la pratique des devoirs la même mollesse pliante que dans tout le reste. L'indulgence pour lui-même et pour les aunes faisait le fonds de ce caractère heuieux pour le cours ordinaire des choses, mais dont la tolérance générale pouvait devenir singulièrement dangereuse a l'occasion. De même donc qu'il ne s'éia.i point tourmenté des suites que pouvait avoir sa liaison avec Louise, il ne se tourment.) pas de celles c,ae p urrait avoir sa rupiure, bien qu'elle devint plus imminente chaque jour, il usa iiisoucieuseineni ce qui lui restait d'amour, accordant de temps en temps à la jeune Oiie quelques heures, en attendant qu'elle lui fût devenue assez indifférente pour qu'il pût l'abandonner. Du reste, disons-le pour «a juslification, son affection n'a-
SOUVESTRE
vait jamais eu le cachet des sentimens durables. Il avait accepté l'amour de Louise plus qu'il ne l'avait cherché, et c'était contre son gré qu'une inclination, à laquelle il n'eût voulu donner qu'une importance passagère, avait grandi jusqu'à la passion. Pris comme au piège dans un attachement sérieux, il avait d'abord eédé à l'entraînement, puis une sorte d'attendrissem nt involontaire l'avait pris en présence de tant d'amour, et il y avait répondu ; mais, en délinitive, cette liaison avait été pour lui une surprise plutôt qu'un choix.
Aussi, sorti de sa première extase, vit-il les nœuds qui le retenaient captif se défaire d'eux-mêmes. D'un autre côté, son orgueil ne pouvait trouver un grand prix a sa victoire, car conquérir le cœur d'une grisette n'était point une gloire bien haute, et Louise n'avait pas même l'avantage de pouvoir rendre son amant lier de l'avoir déshonorée.
Sans doute, il en eût été autrement si la distance sociale qui séparait Boissard de la jeune tille avait été franchie par lui au lieu de l'être par elle. En élevant sa maîtresse jusqu'à lui-même, Arthur eût aimé cette élévation comme son ouvrage, et sa vanité eût trouvé son compte à cet acte de puissance ; mais, au lieu de cela, il était pour ainsi dire descendu à l'amour de Louise : rien de solide ne le retenait donc dans cette cette passion de hasard qui l'avait séduit un instant.
D'ailleurs, à de très rares exceptions près, les alliances coupables et furtkes ont peu de durée. L'homme est mobile de sa nature, et ses sentimens comme ses pensées ont besoin d'un joug pour s'arrêter. La fixité solennelle du mariage est peut-être la plus forte garantie de l'affection, parce qu'elle assujettit les désirs vagabonds et fait une obliga;ion de la constance. Sans la règle morale qui lui rappelle ce qu'il doit faire, l'homme est trop faible contre ses tentations, et la coupable subtilité des passions avait trouvé, bien avant les légistes, ce dangereux axiome : Tout ce que la loi ne défend pas est permis. D'un autre côté, dans l'union légitime, mille liens se forment qui peuvent remplacer ceux que le temps détruit; les souvenirs, l'habitude, la paternité, la communauté des misères et des prospérités, enfin, et par-dessus tout peut être, l'espèce d'assiette définitive donnée à la vie, la puissance de ce qui est. Au contraire, dans les passagères unions que nouent la passion ou le caprice, que reste-til après les difficultés brisées, la résistance vaincue et le désir satisfait? le plus souvent, l'embarras de relations dont on ne sait que faire et des souvenirs que l'on voudrait anéantir!
Arthur commençait à reconnaître toutes ces vérités, et il eût voulu, pour beaucoup, échapper à sa liaison avec Louise; mais son refroidissement, loin d'arrêter la tendresse de la jenne tille, sembla l'accroître, comme si celle-ci eût espéré, à force de caresses, réchauffe; ce cœur qui se glaçait sur le sien. C'était là, malheureusement, une tache impossible ; au Heu de ramener à elle son amant, ses témoignages d'amour ['éloignèrent davantage.
Alors elle devint triste et commença à pleurer en silence. Arthur, qui ne la visitait guère que par habitude et par pitié, s'impatienta de voir sans cesse ses yeux rouges et son front pâle. Cette douleur résignée l'irritait comme une accusation muette. Il le reprocha à la jeune fille, et, pour échapper à cet insupportable spectacle qui réveillait en lui des remords, il vint encore plus rarement.
Cependant Louise fut longtemps avant de croire à un malheur irrévocable: elle avait espéré d'abord dans ses doux reproches, puis dans le redoublement de sa tendresse, puis dans ses larmes ; mais, quand elle vit que tout avait été inutile, le désespoir s'empara enfin de ce cœur souffrant •utre mesure. La passion, qui avait été si longtemps patiente, bc redressa furieuse; une de ces crises de colère qui enfièvrent les âmes les plus douces s'empara d'elle, et elle éclata en plaintes et en menaces.
Arthur, étourdi un instant, recouvra bientôt son sangfroid; il n'aimait plus assez Louise pour être juste; il ne voulut donc voir dnns son emportement que la fureur capricieuse d'une femme de mauvais caractère; et, heureux de trouver l'apparence d'une insulte pour justifier son inconstance, il répondit froidement en lui proposant une rupture.
Il avait compté sur la colère de la jeune fille pour le succès d'une pareille proposition, mais il fut trompé.
L'amour de Louise était plus grand que tout le reste. Au mot de rupture, son irritation tomba comme par enchantement ; elle s'élança vers le jeune homme en poussant des sanglots; elle se jeta à ses pieds, embrassa ses genoux, et, couverte de larmes, les mains tremblantes, elle le conjura de lui pardonner, d'avoir pitié d'elle et de l'aimer toujours.
Ainsi désappointé, attendri même maigre lui, Boissard fut forcé de dire qu'il oublait tout et d'en revenir à ses anciens sermensr
Cependant cette scène lui donna une sorte d'autorité; en consentant à pardonner, il eut l'adresse de conserver l'attitude d'un offensé qui s'était montré clément, et de maintenir Louise dans la situation craintive et honteuse d'une graciée. Elle n'osa donc plus renouveler ses plaintes. Arthur profita de son silence forcé pour conquérir plus de liberté, et il en résulta, au bout de quelque temps, un abandon presque complet.
Cependant la résignation de la jeune fille n'était qu'extérieure, et si la querelle survenue entre elle et Boissard l'avait rendue plus timide à exprimer sa douleur, elle avait en même temps ouvert son cœur à toutes les tempêtes.
Jusque-là ses sentimens avaient été retenus dans de certaines bornes ; mais, une fois les barrières de la modération renversées, son âme sembla se précipiter en aveugle dans tous les délires. Elle chercha la cause du changement d'Arthur, et ne put la trouver que dans un nouvel amour. Alors la jalousie s'empara de tout son être et elle n'eut plus qu'un désir, qu'une pensée, qu'un projet: découvrir la nouvelle maîtresse de Boissard.
Malheureusement, l'isolement absolu dans lequel elle avait vécu lui rendait plus difficiles qu'à une-autre les recherches qui auraient pu l'éclairer; mais la passion la fit hardie et ingénieuse. Elle sortit davantage, elle interrogea, elle épia ellemême les démarches d'Arthur ; elle s'astreignit à lui paraître gaie lorsqu'il venait la voir, et lui fit des questions sur ses plaisirs, sur les lieux qu'il fréquentait, sur l'emploi de ses journées.
Hélas ! qu'il y avait loin de cette Louise si tourmentée d'une idée à la Louise riante et futile d'autrefois! Commentée changement s'était-il fait? d'où étaient venus subitement à cette enfant tant de volonté pour souffrir, tant de fougue et de sérieux? Qui peutledire? Dépareilles transformations sont du nombre de ces mystères qui ne nous étonnent plus parce que nous en sommes trop fréquemment témoins, mais qui nous confondent lorsque nous cherchons à les sonder.
Du reste, on se tromperait en croyant que les caractères comme celui de Louise sont moins propres à recevoir les impressions turbulentes. La vie réelle a, au contraire, plus de prise sur les esprits un peu vulgaires, et les passions communes les troublent plus facilement. Dans les hautes régions qu'elles fréquentent, les Ames élevées échappent à mille agitations qui remuent le monde inférieur; elles souffrent des peines diflérentes; leur douleur même a quelque chose de saint et de grand qui apporte avec soi je ne sais quelle jouissance poignante. Leurs émotions ne les tourmentent point en détail, elles ne tiraillent pas l'une après l'autre cliarune d; leurs libres, elles les foudroient d'un coup : aussi leur d ■ poir fait-il peu de mouvement; il a un calme sublime. .1 in est tout autrement chez les êtres qui ne dépassent p < certaine médiocrité morale. Leurs passions, plus ait ni es k la vie positive, s'y mêlent davantage; elles s'exprîn nt par l'action, elles sont plus bruyantes, plus visibles, plu intiigantes; elles luttent avec lis faits, elles s'exaltent à propos des circonstances journalières, elles peuvent même s'emporter aux actes extrêmes du suicide ou de l'assassinat, parce que la brutalité maternelle II ur va bien, mais il leur manque toujours une certaine grandeur que l'on trouve aux passions des Ames plus élevées. L'homme vulgaire et l'homme supérieur pourront tous deux se tuer de jalousie ou de désespoir; seulement l'un mourra en silence et en secret, l'autre se brûlera la cervelle en plein Jour, après avoir fait son testament et écrit une lettre de reproches à sa maîtresse.
RICHE ET PAUVRE
L'amour de Louise pour Arthur, quelque vulgaires qu'en eussent été les causes, était \iolent et sincère. Les avantages d'élégance et de fortune qui avaient séduit la jeune fille étaient futiles sans doute, mais c'étaient les plus appréciés par elle, ceux pour lesquels elle avait toujours éprouvé le plus de sympathie: la fragilité des bases sur lesquels s'était élevé cet attachement ne l'avait donc pas empêché de grandir ; car ce que Louise adorait dans son amant était ce qu'elle comprenait le mieux, ce a quoi aspiraient ses désirs.
Aussi sa douleur et sa jalousie ne furent-elles ni moins profondes ni moins délirantes qu'elles ne l'auraient été dans le cœur le plus poétique.
Dominée par son unique pensée, la jeune fille arriva bientôt à une sorte de moiiomanie fatale qui la poussa en dehors de toutes les habitudes sensées. Le soir, elle sortait seule pour parcourir les rues où devait passer Arthur; elle attendait près de son hôtel l'heure de son départ, et, quand il paraissait eu toilette de bal, elle se pâmait d'ivresse à le regarder, ainsi beau, chantant et paré. Elle le suivait dans l'ombre, lui parlant dans son cœur et loi donnant mille noms de tendresse; elle arrivait aveo lui jusqu'à la porte de l'hôtel où la fête l'attendait, et là, cachée dans un coin obscur, le cou tendu, les yeux lixés sur les fenêtres etincelanies de lumière, elle attendait des heures entières pour apercevoir, à travers le vitrage, une ombre qui ressemblât a la sienne.
Souvent, exaltée parce long isolement et par la nuit, elle devenait le jouet d'une singulière hallucination. A force de regarJer dans le bal par la pensée, le bal se déroulait facilement devant les yeux de son âme ; elle y assistait, elle voyait tout, elle reconnaissait les visages et entendait murmurer les Doms; elle apercevait de loin Arthur, dans la foule, arrêté près d'une jeune femme à laquelle il semblait parler tout bas; elle le voyait se peHchervers elle avec mollesse, lui sourire de ce sourire enivré qu'elle lui avait vu autrefois , et la jeune femme, les yeux haissés.el rougissante, écoutait en eïeuillant son bouquet. Alors, oubliant que tout cela était un rêve, la malheureuse jeune fille poussait des sanglots étoutfés, elle levait les bras avec désespoir vers le balcon lumineux, elle appelait Arthur, ou, accablée, s'asseyait sur quelque borne, la tête cachée dans ses mains, et versant un déluge de larmes.
Mais ses folles démarches ne s'arrêtèrent point là : bientôt sa passion devenant plus inquiète et plus hardie, elle ne se borna plus à suivre Boissard la nuit; t lie l'épia pendant le jour, fréquenta les promenades où il avait coutume d'aller, et l'accompagna partout eomme son génie, mais toujours de loin et cachée.
Sa douleur trouva même une sorte de charme à cette surveillance invisible et s'en fit une occupation. 11 y avait, en effet, dans celte poursuite étrange, quelque chose qui s'accordait bien avee les dispositions romanesques qui ne manquent jamais de se développer dans les cœurs malheureux.
Les choses en étaient là, lorsqu'une circonstance imprévue vint hâter la crise depuis longtemps préparée entre Louise et Arthur.
Il est peu de cités qui possèdent autant de promenades charmantes que l'am ienne capitale de la Bretagne. De quelque côté que vous tourniez vos pas, vous êtes sur d'y rencontrer des allées verdoyantes ou des jardins fleuris, ouvrant devant vous leurs oasis embaumées. On conçoit, rien qu'en parcourant ses parcs publics, que Rennes ait produit, dans ces dernières années, tant de jeunes poètes intimes et mélancoliques il). C'est, en effet, par excellence, la ville de l'élégie. Tout vous y pousse; on la sent dans l'air du Champ-de Mars, on la respire sous les dômes gazouillans du Thabor; elle s'exhale aux bords du Mail avec les parfums du soir, alors que l'odeur du foin coupé vient des prairies, et que les (liants icsflles repenties s'élèvent des buttes éloignées de Saint-
(1) MM, Boulay-Patv, Lucas, Turqueij.
Cyr. A Rennes, la rêverie trouve partout des asiles muets* des retraites ombreuses où le vers peut germer et éclore. Bien ne manque à ses promenades, pas même la solitude, car à peine si vous y rencontrez, de loin en loin, quelque penseur solitaire, qui, la tête baissée, pousse devant lui, avee distraction, les feuilles dont la terre est jonchée.
C'est seulement aux jours de fêtes que la population de Rennes, naturellement casanière, sort pour visiter ses promenades. Alors vous voyez celles-ci couvertes déjeunes hommes que l'étude a rendus chauves avant le temps, et de femmes à la ravissante langueur, tenant par la main des erifans beaux et frêles. Au milieu de cette foule pensive et pâle, s'agite la jeunesse des écoles, vive, bruyante, hardie ; puis le peuple se* rieux et fort; puis les jeunes ouvriers à la marche furtive, aux regards détournés, aux sourires retenus.
C'était un de ces jours de fête ; les promeneurs parcouraient à flots pressés les longues allées du Mail. Un de ces soleils qui semblent vous appeler et auxquels tout s'épanouit, un joyeux soleil d'hiver faisait étinceler le givre à la cime des tilleuls. La teinte uniforme des campagnes blanchies n'était variée que par l'ombre des nuages qui passaient au ciel. Saint-Cyr montrait à l'horizon son vieux monastère à demi caché sous les neiges, et, sur la rivière devenue solide, ou voyait glisser les patineurs et les traîneaux chargés de femmes parées.
Attirée par ce dernier spectacle, la foule s'était pressée sur les bords de la promenade et suivait des yeux, avec curiosité, tous les détails de cette scène animée, distribuant tour à tour aux acteurs, ou ses rires ironiques ou ses applaudissemens. Mais, parmi les patineurs, il en était un qui réunissait tous les suffrages et excitait au plus haut degré l'intérêt; c'était Arthur Boissard. Vêtu d'une élégante polonaise garnie de riches fourrures, il courait sur la glace en décrivant mille courbes gracieuses, mille voiles charmantes, et, par instans, sa taille souple se balançait si aérienne dans ces élans mer* veilleux, qu'il semblait prêt à prendre son vol.
Cependant, après avoir épuisé tous les caprices de son adresse, dans une de ses courses nonchalantes le long du rivage, le jeune homme aperçut un groupe de femmes qui venaient d'arriver et qui regardaient.
Il s'avança précipitamment vers elles en saluant :
— Vous faites merveille, monsieur Boissard, lui dit la plus vieille, qui paraissait être la mère des deux autres.
— La glace est magnifique, madame, et les plus maladroits sont habiles aujourd'hui ; on se sent des ailes aux pieds.
— C'est donc un grand plaisir que de glisser ainsi? demanda une des jeunes filles.
— Un plaisir dont rien ne peut donner d'idée : on se sent aller sans faire de mouvement, comme si l'on était transporté sur un char du fées.
— Cela doit être étrange, je voudrais savoir patiner.
— Rien de plus faeile; si madame votre mère veut permettre à mademoiselle votre sœur et à vous de descendre dans un traîneau, je puis vous faire faire un voyage sur la glace.
— Oh! nous aurions trop peur! s'écrièrent à la fois les deux jeunes filles en regardant tour à tour la glace et leur mère.
— Il peut y avoir du danger, observa celle-ci.
— Aucun, madame; cette glace porterait de l'artillerie ; d'ailleur-s, nous ne nous éloignerons pas de cet endroit. Permettez un essai, je vous en supplie.
Après quelques nouvelles objections de la vieille dame et quelques expressions de frayeur de la part des jeunes filles, la première consentit enfin, et Arthur courut chercher uu traîneau.
Les deux sœurs s'y placèrent, et bientôt on les vit glisser légèrement et fuir vers le bas de la rivière.
Arthur semblait diriger le traîneau avec une attention pleine de sollicitude et y employer toute son habileté; il lui lii décrire plusieurs cercles, ralentit sa course, puis la reprenant plus rapide, emporta, avec la promptitude de l'éclair, le char fragile qui ne s'arrêta qu'au rivage, devant le lieu même où la uiere attendait.
Les deux jeunes tilles descendirent à moitié riantes, et tou-
SOUVESTP.E.
tes ronges encore de plaisir et d'effroi. En sortant, la plus Jeune chancela; Arthur étendit les mains pour la soutenir, et elle 8e trouva renversée dans ses bras. Leurs yeux se rencontrèrent dans ce moment; ils se lancèrent un regard plein d'amour.
— C'est un bien beau jour pour moi, dit Arthur tout bas, en reconduisant la jeune tille au rivage.
Celle-ci n'osa répondre, mais elle pressa légèrement la main qui tenait la sienne. Ils étaient arrivés près de la mère.
— Tu parais tout étourdie, Clara, dit cehe-ci.
L'enfant rougit et quitta le bras d'Arthur. Les trois femmes causèrent encore un instant avec le jeune homme, puis elles s'éloignèrent.
Boissard resta assez longtemps immobile près du rivage, les suivant des yeux; mais, comme s'il fat serti tout-â coup de quelque rêverie, il s'élança de nouveau sur la glace et se mit à la parcourir avec plus de rapidité que jamais. Cependant il était facile de voir, à l'irrégularité de ses mouvemens, qu'une pensée étrangère l'occupait ; il semblait se laisser conduire par ses patins et ne plus songer à ce qu'il faisait.
Dans ses évolutions distraites, il s'élança le long d'un des «anaux qui longent le mail, et dont la glace, plus faible, n'avait point encore été tentée par les patineurs. A peine y eut- Il fait quelques pas, qu'un léger craquement se fit entendre ; la glace fléchit sous lui, et il enfonça.
Un cri partit à quelques pas, et une femme se précipita vers le canal, les bras tendus ; la glace, déjà brisée, céda sous ses pieds.
— Louise, Louise, n'avancez pas, cria Boissard.
Mais il n'était plus temps; la glace s'affaissa davantage, la jeune fille fit encore quelque pas et tomba dans les bras d'Arthur.
Par un mouvement naturel, celui ci étendit la main pour se retenir à quelque chose et renconlra un tronc d'arbre qu'il saisit.
— Ne bougez pas, dit-il, ou nous sommes perdus.
On était accouru de tous côtés, des secours arrivèrent; Louise et Arthur furent bientôt ramenés au rivage.
Mais Louise était folle de trouble, de frayeur et de joie. Les deux bras passés autour du cou d'Arthur, elle ne voulait plus s'en détacher, elle l'appelait en pleurant, !e couvrait de baisers, le serrait conlre sa poitrine en répétant qu'il était sauvé ■ la foule écoutait, étonnée et attendrie.
Cependant Boissard, honteux d'être ainsi en speclacle, faisait tous ses efforts pour apaiser la jeune fille. Il réussit enfin à modérer ses transports, et il allait la faire sortir du cercle qui s'était formé autour d'eux, lorsque son nom, prononcé à ses côtés avec un accent de surprise, le fit se détourner; Clara était là avec sa sœur et sa mère, fixant sur lui des yeux béans et irrités.
Arthur rougit, puis devint pâle. Il laissa tomber la main de Louise et baissa les yeux; quand il les releva les trois femmes avaient disparu.
Le jeune homme lit un geste de désespoir, et, saisissant rudement le bras de sa maîtresse, il l'entraîna bien loin de la foule.
Deux jours après l'accident arrivé sur le canal du Mail, Boissard se trouvait seul dans son cabinet, la tète appuyée sur sa main et plongé dans une sombre rêverie. Il élaii facile de voir, aux rides qui plissaient son front et à la lixi é de ses regards, que quelque préoccupation douloureuse l'oppressait. Après être resté longtemps dans la pose tristement méditative qu'il avait prise, il poussa un soupir, laissa retomber ses mains sur son bureau, avec une sorte d'impatience découragée, comme si ses réflexions ne l'eussent mené à rien, et promena des yeux distraits sur les papiers et les livres qui l'entouraient.
Une lettre ouverte devant lui arrêta ses regards, il la prit avec le geste d'un avo. at qui relirait une pièce convaincante à laquelle il ne saurait que répondre.
Voici celte lettre :
« IV!a chère amie,
» Vous avez sans doute déjà entendu parler de l'inr.oncen vahle scène qui a eu lieu dimanche dernier sur le mai/, et » don! votre fils était l'acteur: In malheureux hasard nous » en ayant rendues spectatrices mes tilles et moi, nous n'a* » vons pas même la possibilité du doute.
» Vous comprendrez sans doute, ma chère, qu'après un tel » scandale je doive être effrayée de l'avenir réservé à ma Cla- » ra, etque je regarde au moins comme suspendue l'exéeu- » tion du projet dont nous avions parlé. Le bonheur de ma » fille m'est contié, et je serais trop coupable de la livrer im- » prudemment aux chagrins d'une union exposée à des riva- •> lités.
x Incerlaine du résultat que devra amener la découverte » pénible que je viens de fdire, je crois aussi que la réputa- » tion de Clara pourrait avoir à souffrir d'assiduités qui n'au- » raient plus la même apparence de pureté. J'espère que rcon- » sieur Arthur le comprendra et qu'il ne voudra exporer ma « fille à aucune remarque désagréable. Veuillez donc lui dire » que nous le recevrons de nouveau avec plaisir lorsqu'il aura » fait oublier le triste éclat de dimanche dernier, et lorsqu'il » aura donné des gages de son retour à des mœurs plus dl- » gnes de lui et plus rassurante s pour une mère.
» Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chère amie, combien » tout ceci m'est pénible ; j'espère que, quoi qu'il arrive, « notre amitié n'aura point à souffrir de circonstances qui » n'ont point dépendu de nous. Ma lettre écrite à toute autre » qu'à vous eût éié une rupture définitive, mais les fautes du » fils ne peuvent me faire oublier toute l'affection que J'ai » pour la mère.
« Votre amie dévouée,
«Emilie Gerol. »
Cette lettre reçue le matin même par madame Boissard avait été communiquée aussitôt par elle à son fils, et il s'en était suivi une explication dans laquelle le jeune homme avait é:é oblige d'avouer sa liaison aveoLcuise Madame Boissard, après quelques observations sévères, lui avait laissé la lettre en l'engageant à réfléchir sur ce qu'il avait à faire.
Or, c'était précisément là ce qui rendait Arthur si soucieux et ce qui l'occupait depuis le matin. Il cherchait vainement un moyen de sortir d .mbarras; de tous coté les difficultés lui semblaient inextricables
Sa position s'était, en effet, tellement compliquée depuis quelque temps, qu'une explication est indispensable pour la l'aire comprendre au lecteur.
Il y avait environ trois mois qu'en rentrant chez lui, Arthur avait trouvé, dans le salon de sa mère, madame Gerol et ses deux tilles qu'il n'avait jamais vues, et que l'on venait de retirer d'un pensionnat de l'aris. Madame Gerol était une ancienne amie de la maison, et les rapports suivis qu'établit entre ses filles et Boissard la communauté des goûts et des plaisirs resserrèrent celte liaison à laquelle la mère n'apporta, de son côté, aucun obstacle. Bientôt l'on ne put voir les demoiselles Gerol dans un bal ou dans un concert sans leur compagnon inévitable, Arthur Boiésard.
On conclut de ces assiduités que le mariage de ce dernier avec l'une des jeunes tilles était arrêté. Les complimens qu'on lui adressa à cette occasion le surprirent d'abord, puis le flattèrent, puis finirent par le faire réfléchir.
11 se trouvait précisément dans .la période décroissante do son amour pour Louise. L'idée d'un mariage qui le forcerait à rompre avec elle lui sourit donc plutôt qu'elle ne l'effraya* Il revenait d'ailleurs à des opinions plus régulières et plus acceptées. L'essai qu'il avait fait d'une passion commençait a lui taire croire qu'en déOnitive rien ne valait le calme d'un mariage fondé sur une affection commode que l'on pouvait trouver ù son heure et qui ne vous imposait aucune chaîne. En outre, son alliance avec la famille Gerol réunissait tous les avantages que l'on recherche dans le monde, et, de îiclie qu't était, elle pouvait le faire presque millionnaire.
Toutes ces considérations, quoique confusément entrevues, le portèrent à multiplier ses visites chez madame veuve Gerol.
RICHE ET PAUVRE
an
Des deux filles deeette dame, Clara était celle qu'il préférait à cause de sa gaîté spirituelle ; ce fut donc à elle que s'adressèrent plus positivement si's alternions. La jeune fille n'y fut point insensible, elle répondit a ses avances pan dès avances, des politesses reçues sérieusement se changèrent ainsi en déclarations, et il arriva qu'après avoir fait quelques pas chacun de leur coté, les deux jaunes gens se trouvèrent un beau jour les mains unies et officiellement amoureux. Les mères qui avaient leur projet s'étaient lues jusqu'alors; mais, quand les choses furent arrivées ace point décisif, madame Boisson) parla à sou llls;elle lui déclara qu'elle avait découvert son inclination, qu'elle l'approuvait, et qu'elle était d'avis de réaliser au plus lût une liaison si bien assortie.
Arthur n'avait aucune objection à faire, il consentit a tout, et le mariage fut convenu, sans que toutefois l'époque en fût déanitivemeut fixée.
On en était là depuis environ quinze jours lorsque la rencontre du mail avait eu lieu.
Arthur n'a\Mit que trop prévu quelles seraient les suites de celte rencont e. Aussi, après avoir fait d'assez durs reproches à Louise sur son scandaleux éclat, l'avait-il quittée et n'était-il point retourné la voir depuis.
Livrée ainsi à ses réflexions, la jeune fille s'exalta. La course en traîneau qu'elle avait vue avait suffi pour lui faire connaître qu'une autre lui était préférée, et sa jalousie, ainsi Justifiée, s'accrut jusqu'au délire. Il ne lui fut plus possible de demeurer calme ni d'attendre. Son cœur, gonflé de douleur, d'impatience et de co ère, s'enfiévra d'heure en heure; sa tète, fatiguée d'une pensée unique, se perdit. Une lettre écrite à Anhur était nstée sans réponse; elle se persuada aussitôt qu'il était malade et que son accident avait eu des suites.
Dans les momens de passion, l'invraisemblance d'une supposition devient un motif de plus pour y ajouter foi. Le soupçon de Louise, à p--ine formé, se transforma donc pour elle en certitude. La pensée que Boissard pourrait souûïir. être en danger, mourir sans qu'elle, qui ne vivait que pour lui, en fût même avertie, la rendit folle. En tout cas, malade ou ingrat, il fallait qu'elle le vit, car elle ne pouvait supporter plus longtemps ces incertitudes.
L'espèce de publicité que le hasard avait donnée à ses rapports avec Boissard avait, d'ailleurs, brisé les derniers liens de retenue qui auraient pu l'arrêter. Elle avait laissé voir son cœur au monde, à quoi lui servit ait désormais de le cacher? Pareille à ces filles-mères qui, une fois leur enfant avoué, le gardent dans leucs biasaux yeux de tous et semblent s'en parer, elie résolut de ne plus voiler son amour, et d'en avoir la hardiesse et les privilèges, puisqu'elle en avait la douleur. Arthur ne venait pas, Anhur l'oubliait ou avait besoin de ses soins! Elle ne balança plus, et, quoi qu'il put arriver, elle résolut de le voir.
Or, c'était au moment même où la jeune fille prenait cette décision que Boissard, la lettre de madame Gerol à la main, méditait sur les moyens de sortir de sa difficile position. Depuis qu'il se voyait menacé d'une rupture, il tenait plus vivement que jamais à l'union projetée, et mille avantages, auxquels il n'avait songé que vaguement, se dessinaient plus clairement a ses yeux. Il éprouvait d'ailleurs pour Clara une de ces passions mixtes que ne manque jamais d'inspirer une fiancée riche et jolie, espèce d'amour bourgeois, né des sens, de l'orgueil et de l'arithmétique, et tel précisément qu'il le faut pour constituer ce que l'on appelle dans le monde un mariage d'inclination.
La crainte de voir échapper un bonheur aussi avantageux causait dore a Boissard un véritable chagrin. Dans son desespoir, il se Maniait de son imprudence, il se plaignait de la fatalité des circonstances ; mais il accusait surtout Louise de son fol éclat. Il éprouvait même une sorte de soulageait nt à se livrer a sa colère contre la jeune fille qui l'avait jeté dans ces perplexités croc les. Il maudissait le jour où il l'avait connue, celui où ii s'était laissé prendre à son amour ; il allait jusqu'à se repentir du bien qu'il lui avait fait et qui avait été la cause première de sa liaison. Puis il se demandait, presque avec colère, d'où lui venait cet acharnement d'amour, alors qu'ehe aurait dû comprendre qu*M ne la payait plus de
retour? Que ne faisait-elle ce qu'avaient fait tant d'autres? En se donnant, ne savait-elle pas qu'une pareille liaison ne pourrait être étemelle ? Sa position dans le monde et celle d'Arthur l'avertissaient suffisamment du sort qui était réservé à cet attachement sans issue, et le jeune homme ne l'avait trompée par aucune promesse. Elle avait donc accepté volontàirement une alliance passagère de jeunesse et de plaisir; pourquoi vouloir maintenant faire à celte alliance une per« pétuité qu'elle ne pouvait avoir?
A toutes ces raisons, la conscience répondait bien par queJ» ques murmures. De tendres pitiés s'élevaient par inslans dan» le cœur de Boissard pour la pauvre enfant qu'il avait perdue; mais il repoussait ces mouvemens d'une sensibilité impor* tune, revenait à ses raisonnemens et s'endurcissait par l'Irritation.
Hélas I Louise portait ainsi bien vite la peine de sa propp faute. Les mêmes sophismes dont elle s'était servie pour Justifier sa trahison envers Antoine, Boissard y avait recour» aujourd'hui ù son tour, pour justifier sa trahison envers elle.
Enfin, apiès de longues réflexions, le jeune homme se décida à faire un effort, et quoi qu'il lui en coulât, à rompre avec Louise.
Quant aux moyens, il n'y en avait qu'un ; il craignait tr*« sa faiblesse en présence des larmes de la jeune fille, pour s'exposer à une entrevue; il résolut donc de lui écrire, et, M défiant de sa résolution, il voulut lui écrire sur-le-champ.
Il avait déjà pris une plume qu'il tournait avec embarras entre ses doigts, lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit brusquement. A une exclamation poussée par une voix connue, il se détourna vivement et jeta à son tour un cri de surprise et presque de frayeur. Louise était arrêtée sur le seuil.
— Vous ici? dit-il, stupéfait.
— Je ne pouvais rester plus longtemps sans vous voir, répondit-elle.
— Mais vous n'y avez pas pensé! venir ici en plein jour! on vous aura vue.
— Que m'importe? il fallait bien que je vinsse, puisque vous ne veniez pas.
Arthur frappa sur son bureau avec impatience, et se levant :
— Mais vous êtes folle; pourquoi ne pas attendre? Qui vous a dit de venir? Mais vous voulez donc me perdre?
Elle recula de surprise.
— Vous perdre ! Ce n'est donc pas moi que je perds ef venant?
Et, comme si un trait de lumière l'eût subitement éclat* rée :
— Ah ! je comprends, vous avez peur qu'elle ne le sache.
— Que voulez-vous dire?
— Oh ! je sais tout, ne cherchez pas à me tromper, fte l'aije pas vue cette femme que vous me préférez? Je sais tout, vous dis-je; je vous suis partout, je vois toutes vos actions. J'étais sur le mail ; n'ai-je pas remarqué comme elle vous a souri, comme vous la regardiez lorsque vous l'avez enlevée du traîneau! Ah! j'étais là, Arthur, j'étais là.
Ce souvenir réveilla la mauvaise humeur de Boissard.
— Je ne m'en suis que trop aperçu, dit-il. Grâce à vous, Je suis, depuis deux jours, le sujet de toutes les conversations et de toutes les plaisanteries? Mais qui vous a donné le droit d'espionner ainsi mes démarches |
Louise joignit les mains.
— Mon Dieu ! avez vous même oublié que je vous aimer
— Etrange manière de prouver de l'amour que de fatiguer par des extravagances et des jalousies.
la jeune fille laissa tomber ses mainsjointes, baissa la têt» et se mit à pleurer. Arthur lit quelques tours dans la ebam* bre sans parler; mais enfin, appelant à lui tout son courage, il s'app; "< lia d'elle et lui prit la main.
— Écoutez, Louise, dit-il, nous ue pouven» rester ainsi :
SOUVESTRE
nous ne nous voyons plus que pour nous quereller, et je ne puis vous parler sans faire couler vos pleurs ; il faut que cela laisse.
Elle leva sur lui ses grands yeux pleins de larmes avec une expression d'espoir.
— Nos positions dans le monde sont trop différentes pointue nous ayons pu jamais songer à une union que ma famille d'ailleurs ne souffrirait pas. Nous l'avons senti tous deux, car jamais, vous le savez, il n'en a été question entre nous dans nos rêves les plus lointains. Nous serons donc condamnés à vivre toujours séparés, à nous cacher du monde, à avoir houle d'une affection à laquelle enfin il nous faudra tôt •u tard renoncer.
Louise fit un mouvement.
— Ecoutez-moi, écoutez-moi ; tâchez de conserver votre calme pour me comprendre. Je le répète, tôt ou tard il nous faudra renoncer l'un à l'autre, car la vie est la vie, et nul ne petit se soustraire à ses nécessités. Le mariage est le but définitif de toute existence. Lors même que nous voudrions nous refuser aux joies d'une famille et à une position fixe, les circonstances seraient plus fortes que notre volonté. Il faut donc que le cœur fasse cet aveu a la raison ; ne pouvant nous unir par un lien légitime, nous devrons nécessairement nous séparer quelque jour: il s'agit mainienant de savoir s'il ne vaut pas mieux prévenir une nécessité fatale que de l'attendre. Déjà vous voyez que notre liaison n'est pour nous qu'une source de soucis et de souffrances. Or, c'est là un avertissement. Quand un amour n'apporte plus le bonheur, c'est que sa fin est proche. Pourquoi prolonger une cruelle agonie? Soyez sage, Louise I devenons amis d'amans que nous avons été. Je n'oublierai jamais les heures que j'ai passées près de vous ; vous trouverez toujours en moi un frère tendre et dévoué; mais, croyez-moi, n'attendons pas plus longtemps une rupture; séparons-nous sans eolère, tandis que nous nous aimons encore.
En parlant ainsi, Boissard secouait doucement les mains de l'enfant, qu'il (enait dans les siennes, comme pour l'excitera répondre; car celle-ci se taisait Elle avait tout écouté dans un silence qui avait presque l'air d'être du calme. Seulement ses regards avaient pris insensiblement une expression égarée, tout son corps s'était mis à trembler et sa respiration était devenue entrecoupée. Quand Arthur eut fini de parler, elle lerma les yeux, étendit les mains en avant comme si elle eût vu un a'bime, et se laissa tomber à genoux en poussant un gémissement.
Boissard, tout troublé, se pencha pour la soutenir.
— Calmez-vous, Louise; au nom du ciel, revenez à vous. Mais les sanglots étouffaient la jeune fille: enfin, pourtant,
nn torrent de larmes parut la soulager ; elle leva les regards et les mains au ciel avec une expression indicible de désespoir.
— Je ne me trompais"donc pas, murmura-t-elle; il ne m'aime plus, il en aime une autre maintenant !
Boissard pensa que, l'occasion venue et le premier pas fait, Il se devait pas reculer.
— Eh bien ! répondit-il d'une voix affectueuse, mais ferme, si vous avez cette pensée, vous voyez bien qu'il faut nous séparer.
— Ainsi, c'est vrai! cria Louise en le regardant. 11 baissa les yeux.
— Ohl c'est vrai, mon Dieu! il en aime une autre! et il ose me le dire et il n'a pas peur que je meure I Et se frappant le front de ses poings :
— Oui, mourirl- cela vaut mieux, je souffrirai moins longtemps.
Elle courut vers le balcon, Boissard n'eut que le temps de la saisir dans ses bras.
— Louise ! s'écria-t-il épouvanté, Louise, vous êtes folle! Elle détourna vers lui son visage défait.
— Vous avez raison, dit-elle avec une douceur navrante, il »c faut pas que ce soit ici ; si je nie tuais chez vous, on en parlerait, et elle ne voudrait peut-être plus vous épouser.
— Louise! oh! revenez à vous; écoutez-moi.
— Vous écouter; a quoi bon? Ne m'avez-vous pas dit que
vous vouliez me quitter? qu'ai-je besoin de savoir autre chese! Vous voulez me quitter... ; et que deviendrai-je, alors, moi ? J'ai besoin de vous, je n'ai plus que vous au monde! Mais vous l'aimez donc bien celle femme? Qu'a-t-elle pour que vous l'aimiez lanl? Est-ce parce qu'elle est élégante et riche '! parce que c'est une demoiselle ? O mon Dieu ! fais don» que je sois aussi une demoiselle pour lui plaire! Mais cette femme, vous ne lui êtes pas nécessaire comme à moi ; pourquoi m'abandonneriez-vous pour elle? Je vous ai aimé la première, je -vous aime plus qu'elle, plus qu'elle ne vous aimera jamais. Quel droit a-t-elle sur vous? que vous veut-elle?
— Louise !...
— Ahl j'irai !a trouver, conlinua-t-elle avec emportement, j'irai la trouver.
— Vous ne le ferez pas! s'écria Arthur effrayé.
— Je le ferai ; pourquoi aurais-je pitié des autres, puisque personne n'a pitié de moi? J'irai la trouver, je lui dirai tout -, je lui raconterai ce que je souffre; je tomberai à ses pieds, et, si elle ne veut pas renoncer à vous, je me tuerai devant elle.
Boissard s'arrêta devant la jeune fille, pâle de colère et de peur.
— Vous ne ferez pas cela; dites que vous ne le ferez pas.
— Je le ferai.
— Vous avez donc juré d'être mon mauvais génie?
— Pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas m'aimer?
— Non, je ne vous aime plus, s'écria-t-il, car vous n'êtes pour moi qu'une cause de trouble et de douleur. J'ai lâche de rendre moins pénible une séparation nécessaire, et vous ne l'avez pas voulu. Vous m'avez menacé; eh bien ! soit, faites; accusez-moi d'une faiblesse dont je rougis mainienant; mais que tout soit fini entre nous, que je ne vous voie plus, que je ne vous entende plus; tout m'est égal, pourvu que je sois délivré de vous.
Louise paraissait comme frappée de la foudre. Pâle, droite, les yeux fixes, elle demeura un instant étourdie ; puis, levant tout-à-coup ses regards sur Arthur, elle jeta un cri, joigult les mains d'un geste insensé et s'élança vers la porte.
— Adieu, Arthur! dit-elle.
Boissard voulut courir sur ses pas, mais elle était déjà disparue.
En sortant de chez Boissard, Louise courut devant elle, ne voyant rien, n'écoutant rien et ne se sentant pas marcher. En entendant Arthur prononcer ces mots : Je ne vous aime plus, elle avait éprouvé une telle révolution et une si horrible douleur, qu'une idée, une seule, 'ui était venue, l'idée de mourir. Peu lui importaient le moyen et le lieu, mais elle avait besoin de mourir, elle voulait mourir. Elle marcha d'abord sans savoir où elle allait Dans tout son être elle ne sentait que deux choses: une voix qui montait de son cœur et qui disait : Je ne t'aime plus ; et une sorte de battement douloureux, semblable au pendule d'une horloge, qui résounait dans son cerveau en répétant: Mourir! mourir!
Ce ne fut qu'après une heure de marche, et lorsque l'exercice et le grand air l'eurent un peu ramenée au sentiment de son existence, qu'elle s'aperçut qu'elle se trouvait dans la campagne et devant le cimetière; Dieu semblait l'avoir conduite là à dessein : elle y rentra.
Ses regards se promenèrent sur le vaste champ des tombes avec une sorte d'avidité. Elle crut sentir que sa tête se calmait, comme si quelque chose de froid s'exhalait de eus marbres. En parcourant, d'un pas chancelant, les longues rues de mausolées, ses yeux cherchèrent machinalement autour d'elle quelque nom ami, mais eu vain : alors elle songea qu'elle n'avait pas même au cimetière une pierre sur laquelle, a défaut d'un sein protecteur, elle put reposer son front; cil te idée l'attendrit sur elle-même et elle recommença à pleurer.
Il est rare que les grands mouvemens de désespoir résistent à ces expansious. De même que les orages du «iel élej>
RICHE ET PAUVRE
gnent leurs foudres dans les pluies, les orages de l'âme se fondent bien vile dans les larmes. Le cœur douloureusement gonflé semble alors se décharger; c'est comme un abcès qui crève et trouve subitement son issue. Une fois que les pleurs de Louise eurent commencé à couler, elles éclatèrent sans qu'il lui fût possible de les retenir.
Elle s'assit sur un tombeau, la tête courbée sur ses genoux, et leur laissa un libre cours. A cbaque instant, une nouvelle pensée venait pour ainsi dire fouetter sa douleur et en redoubler les crises. Elle se rappelait le regard, les gestes d'Arthur pendant celte scène cruelle, et se répétait les mots terribles qu'il avait prononcés :
Je ne vous aime plus!
Parfois, aussi, les souvenirs du passé lui revenaient par bouffées dévorantes. Des sons passaient à son oreille C'était le nom d'amour qu'Arthur avait coHlume de lui donner, l'inflexion de sa voix en la nommant! c'étaient mille images: la caresse qu'il lui faisait en parlant, le regard qu'il lui jetait du seuil, l'adieu qu'il lui envoyait de la main! Et toutes ces réminiscences poignantes s'éveillaient comme à dessein: on eût dit qu'une brise fatale lui apporlait tous les parfums célestes du paradis qu'elle avait perdu pour le lui faire regretter plus afnèrement; car c'est là une des plus dures conditions de la vie. Le bonheur passé ne parait, le plus souvent, qu'une dérision du présent, il n'y a que les souvenirs de souffrance que l'on puisse se rappeler sans peur ; ceux-là même on les regarde avec une sorle de confiance, car c'est comme des quittances données par le malheur.
La réflexion découvrit à chaque instant à Louise quelque «use inaperçue d'affliction. Elle armait son esprit de tous ses souvenirs, comme d'autant de flèches dont elle se perçait elle-même aux endroits les plus sensibles. Dans les grandes souffrances morales, nous éprouvons toujours le besoin de creuser ainsi noire douleur pour en faire jaillir jusqu'aux moindres sources. Lue sorle d'instinct féroce qui s'éveille alors chez l'homme le pousse à s'acharner sur lui-même, et son intelligence devient un scalpel avec lequel il fouille furieusement aux plis les plus cachés du cceurr
Mais, quelque cruelles que fussent les expériences faites atnsi par Louise sur elle-même, elles eurent pour résultat d'amortir le premier élan de son désespoir. A force de manier son malheur, elle s'accoutuma à le regarder en face; elle en prit possession et s'y arrangea. Si quelque moyen de destruction se fût offert à elle lorsqu'elle sortit de chez Arthur, nul doute qu'elle ne l'eût saisi sans hésitation; la mon, dans ce moment, ne lui eût paru qu'une route prompte pour échapper à une situation qui lui semblait intolérable; mais maintenant qu'elle voyait la possibilité de vivre avec cette douleur, elle avait moins de hâte: elle était bien encore résolue à mourir, mais elle voulait prendre son temps et ses arrangemens. Une fois décidée, en effet, l'exécution n'était plus chose si pressée. Elle pouvait au moins jouir de son suicide, goûter louies les farouches et terribles jouissances des derniers préparatifs, écrire à Arthur et le forcer à venir pleurer sur son cadavre.
Elle remit donc pour l'instant l'accomplissement de son projet.
D'ailleurs, elle ne pouvait se tuer dans la campagne. Un sentiment éprouvé par tous ceux qui ont voulu en Unir avec l'existence l'arrêtait. Sous ce ciel limpide, au milieu de celle nature murmurante, il lui semblait que Dieu la voyait, et elle avait houle du suicide comme d'un sacrilège. Chez soi, entre des murs sombres, les portes fermées, l< s rideaux baissés, loin des hommes et de la pensée de Dieu, se tuer c •>! facile, rien ne vous détourne de votre douleur, tout est plus petit qu'elle; mais comment mourir quand les oiseaux chantent, quand les fleurs embaument, qu. nul les fontaines bruissent dans 1 herbe, quand les brises viennent baiser voire front brûlant! La vie déborde autour de vous, elle vous inonde, vous la pompez par tous les pores; tout est si grand, si noble, si beau sous vos yeux, que vous vous seniez pris d'une honie secrète de penser à vous seul au milieu d'un ici spectacle. Voue lièvre d'ailleurs s'éteint insensiblement. Trop d'images douces et invitantes viennent distraire votre peine;
vous n'êtes plus assez malheureux. Peut-être même qu'au détour d'un sentier voire œil, longtemps baissé, se relève et rencontre un nuage qu'il se met à suivre malgré lui ; peut-être votre main, crispée par un geste de fureur, trouve une fleur qu'elle effeuille, machinalement; peut êire votre oreille distraite saisit-elle un chant que vous apprit votre nourrice, et vos lèvres le répètent-elles tout bas à voire insu; puis, le nuage, la fleur, le chant s'emparent peu à peu de vous ; l'idée unique qui vous préoccupait semble se fondre et se perdre dans ces nouvelles sensations, et vous laissez votre âme flotter longtemps au courant d'une rêverie vagabonde, jusqu'à ce qu'une réflexion subite vienne la heurter et qu'elle rappelle à elle le désespoir ©ublié. Mais celui - ci ne revient qu'à regret . et moins irrévocable. Quelquefois alors vous vous hasardez à le soupeser, non pas encore pour essayer de le supporier, mais par curiosité et comme pour le comparer à vos forces. Puis, involontairement, vous sentez que vos forces l'emportent, et la pensée vague que vous pourriez vivre traverse voire âme. Alors seulement se décide la fatale question. Alors, placé comme en équilibre sur la tombe, un souffle peut vous y précipiter ou vous sauver; le hasard décide seul de vous. Calice déjà plein, vofe cœur n'a besoin que d'une larme de plus pour fléchir, d'une larme de moins pour se ranimer.
Après plusieurs heures de méditation et de pleurs, Louise en était arrivée à cette situation incertaine. Sans s'être avoué a elle même que sa résolution de mourir était moins ferme, elle s'arrêtait debout sur la frontière des deux mondes pour regarder en arrière. Qu'une main se fût alors tendue, qu'une voix l'eût appelée, qu'un fait l'eût réatlirée quelques instans dans la vie, et c'en était fait de son courage. En effet, une fois avortées, ces déterminations extrêmes ne se reprennent pas; le desespoir ne peut s'ajourner a-nsi, et on ne le retrouve pas à volonté assez violent peur réessayer la mort. D'ailleurs l'heure opportune est passée, et es suicides remis ont quelque chose de ridicule qui arrête. Une fois que l'on a laissé tomber le poignard à terre, on a honte de se baisser pour le reprendre, et l'on se résigne à vivre, ne fût-ce que par araourpropre.
Louise sentait tout cela sans se l'être dit et sans le soupçonner elle-même; car, sincère dans son projet, elle croyait en retarder seulement l'exécution de quelques instans.
Cependant elle songea a regagner sa demeure; elle avait repris assez d'empire sur sa douleur pour traverser la ville sans attirer l'attention, et l'habitude remportant sur l'émotion, elle retrouva bientôt, à son propre insu, sa démarche timide déjeune fille. Ah I qui eût pu deviner, sous cette apparence modeste, calme et silencieuse, tant d'angoisseuses passions? Qui eût dit en voyant passer cette enfant, si attentive à rendre les saints, si soigneuse d'éviter les embarras de la rue, que la grande question de la mortel de la vie s'agitait alors dans son âme? Et combien de ces drames intérieurs se jouent partout autour de nous sans que nous le sachions? Qui ne s'esi demandé quelquefois, en traversant la foule et en laissant glisser son regard sur tant de visages marqués au même coin banal, ce qui arriverait si tous les masques tombaient â la fois et si tous les fronts dévoilaient subitement toutes lésâmes! Que de haines, que de souflïanees, que de désirs, que d'histoires déchirantes ou hideuses seraient alors révélés! De tant de visages sereins en apparence, combien en resterait-il éclaires de joie et de paix? L'humanité n'a de tranquille que sa surface ; chacun croise bien son habit sur l'ulcère qu'il veui cacher, chacun vile ses difformités sous une e apprêtée, comme le peuple sa saleté sous des habits de fête; mais la foule n'est jamais qu'un amas de douleurs ou de vices endimanchés.
I.e premier sentiment qu'éprouva la jeune fille en arrivant chez elle fut un sentiment de bien-être; elle pouvait enfin déposer toute contrainte, on ne la voyait plus. Elle se jeta sur une chaise, laissa tomber sa tête dans ses mains, et demeura quelques instans comme étourdie (le ce qui lui était arrivé; enfin, relevant les veux, elle les promena autour d'elle.
Cette chambre sombre cl dégarnie allait bien à la tristesse de son cœur ravagé; elle se leva, regarda dans tous les coin?
SOUYESTRE.
avec incertitude, comme si elle eût cherché quelque chose pour envenimer sa douleur ou la consoler ; mais rien n'arrêta sa vue; elle fit quelques pas sans but, rangea quelques objets avec cet instinct de femme qui semble. survivre même a la pensée, et s'avança enfin vers la fenêtre.
Son réséda abandonné était niorl depuis longtemps, la cage de son oiseau était vide, et lejardin de maître Pillet montrait toujours au devant son gouffre humide tapissé de plantes vénéneuses et de lichens immondes.
Cet aspect désolé lui plut : elle croisa les mains en regardant fixement devant elle. Dans ce moment, il lui sembla que Dieu lui présentait un symbole de toute sa vie. CélUi fleur absente, cet oiseau envolé, ce jardin stérile, n'ciail-ce pas son passé? n'était-ce pas son avenir? Les chants et les parfums de sa jeunesse perdus à jamais, la seule chose qui restât devant son présent désert n'élait-ce pas aussi un champ délaissé, semé de ronces et d'orties ?
Elle fit ces rapprnehemens faciles en versant beaucoup de lames, elle se détailla longuement à elle-même la nécessite de mourir, et s'encouragea à en finir avec ses souvenirs cléchirans.
D'ailleurs, la honte de vivre encore, après une résolution si clairement exprimée à Arthur, lui venait par intervalles; l'orgueil, cette lie des passions les plus sincères, aigrissait sa douleur et troublait sa raison. Elle s'écriait qu'il fallait mourir, mourir sur-le-champ; et pourtant elle attendait, car le besoin d'exister, plus- fort que tout le reste, balançait à lui seul les excitations du désespoir et de l'orgueil.
Et comment en eût-il été autrement? Si jeune encore, si vivaee, si vibrante à tout, comment n'aurait-elle pas hésité? Malgré lèvent qui en avait brûlé les fleurs, l'arbre de la vie était encore si haut et si puissant, ses racines étaient si profondes! Quoi qu'on en ail dit, la plus terrible des actions humaines est le suicide. La mort reçue dans l'accomplissement du devoir est facile, parce qu'elle est tranquille, sereine et sans lutte; mais le suicide est horrible, car il est le résultat d'une révolte intérieure dans laquelle Pâme assassine le corps.
Du reste, nous l'avons déjà dit, il ne fallait, pou- fixer les incertitudes de Louise, qu'une circonstance fortuite qui vint faire pencher la balance de l'un ou de l'autre côté; elle ne se fit pas attendre longtemps.
Elle était à peine rentrée depuis une heure, lorsqu'on lui apporta une lettre; c'était d'Antoine. En reconnaissant l'écriture, elle pâlit et chancela.
Elle porta la main à son front en fermant les yeux, comme si elle eût attendu quelque nouvelle douleur; enfin, faisant un effort sur elle-même, elle l'ouvrit. C'était un billet fort court.
« Je ne reçois plus de lettres de vous, Louise; nul ne me donne de vos nouvelles: je ne puis supporter plus longtemps Aies inquiétudes. Je pars, et cette lettr, ne me précédera que déquelques heures; j'arriverai demain matin. J'ai voulu vous avertir, parce que j'ai craint pour vous l'impression d'un retour inattendu. Louise, comment me recevrez-vous ? Je reviens riche assez; mais si vous saviez comme je tremble! Oli ! ma ▼ie va se décider. A tout a l'heure, Louise! à tout à l'heure!.. Malgré moi ce mot me fait frémir de joie. Quoi! je vais vous voir, entendre votre voix, toucher vos mains, vous appeler ma fiancée?... Oh ! mon Dieu ! pourvu que ce ne soit pas un rêve.
» A tout à l'heure! Antoine, s
f L'effet que cette lettre produisit sur Louise fut terrible Dans toutes lis angoisses qui l'avaient torturée depuis quel' que temps, elle avait eu soin d'éGarter d'elle le souvenir d'Antoine, comme trop difficile à supporter. Plusieurs fois, la pensée de son retour prochain lui était venue, niais elle aussitôt repoussé! avec épouvante. Elle sentait que c'était un malheur imminent, inévitable, dont aucun» prudence valt prévenir les coups; mais, sûre démarcher vers l'abîme, elle avait mieux aimé fermer les yeux et jouir, s'il était possible, des bénéfices de l'imprévoyance. Elle avait ainsi presque réussi à oublier que Larrv existât. La nouvelle de son ar-
rivée fit donc sur elle l'effet d'un coup imprévu. Sa tête se perdit à l'idée de se trouver vis-à-vis de l'homme qu'elle avait trahi, de l'entendre lui. donner le nom de fiancée, à elle déshonorée, perdue! Que pourrait-elle répondre? Il fallait donc qu'elle lui avouât toul ; qu'elle racontât cette lorçjue i>t déplorable histoire des six mois qui venaient de. s'écouler! Et de quel front, par quels mots, avec quelle voix? Oh! cela n'était pas possible; mieux valait mourir; il le fallait même maintenant, et de suite; car il allait arriver. Abandonnée par Arthur, elle pouvait vivre encore peut être, elle pouvait reparaître devant lui sans trop de rougeur; mais devant Antoine; Jusqu'à cet insiant elle n'avait eu à combattre que sa douleur, maintenant c'étaient ses remords et sa honte. Antoine arrivait; Antoine qui ne savait rien, qui revenait joyeux, confiant, et les bras tendus ! Oh r malheur! malheur !
Elle fut un moment folle d'élonnement et de peur ; mais tout-à-coup les incertitudes de son coeur semblèrent cesser. Elle sentit dans tout son être une sorte d'effort et de brisement comme si le grand ressort de la vie s'était rompu ; toutes les agitations intérieures s'apaisèrent, et il se lit en elle un calme effrayant : elle était décidée a mourir.
Dés lors, avec le combat finit la souffrance ; elle cessa de sentir son corps, somme si sa volonté l'en eût déjà détachée. Lne sorte de paix rafraîchissante inonda son âme, et elle en« tra dans celte phase de lucidité et de puissance sereines qui marquent toujours les inslans suprêmes.
Tout fut promptement préparé par elle; mais il lui restait quelques heures, elle voulut les employer à faire ses derniers adieux.
A ICONEIEUH R&HBEX., MÉBECIH.
La lettre ci-jointe, adressée à monsieur AntoineLarry, votre ami, vous fera comprendre l'importance du service quejevous demande. Vous recevrez cette lettre à huit heures du matin ; à dix heures, Antoine arrivera par la diligence ; vous irez à sa rencontre et vous l'empêcherez de se rendre chez moi, où l'attendrait un trop lugubre spectacle. Je crains pour lui la première impression : ne le quittez pas; consolez-le et faites-lui sentir que je n'clais pas digne de m'unir à lui, que je ne mérite pas ses regrets. Faites, s'il se peut, qu'il me méprise, je serai reconnaissante de-tout ce qui pourra diminuer sa douleur.
Je ne vous presse point davantage, parce que je compte sur vous. Je vous ai vu attentif et bon avec ma marraine que vous ne connaissiez pas; vous ne sauriez l'être moins avec un ami. Surtout, monsieur, Délivrez point Antoine à lui-même. Quelque indigne que je sois de l'affection de ce noble cœur, je sais combien il m'aime, et j'ai pair de son désespoir. Je vous le donne en garde ; songez que vous en restez responsable devant Dieu.
Et si la reconnaissance d'une infortunée qui cherche à se faire pardonner sa vie par sa mort peut avoir quelque prix à vos yeux, recevez d'avance mes remen îmens et soyez béni pour tout ce que vous épargnerez de souffrance à Antoine.
Louise.