‹ Le siècleChapitre 53 sur 70 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Deux jours après la scène que nous a le c&apiiri pi i édent, et dé très graad matin, plusieurs jeu-

[uels se trouvait Randel, étaient réunis, en gr mpe, dai les plus sombres du "S

Boissard et L;i pas l'un de l'autre,

le pisl ilel à la main. Ajun s deux coups par-

us se' n ■ ii ni r i tu faire eiit' iation.

— Rccb irgez ies | - rrompit Anloin ■ brusquement.

Les pistolets far - Les deux adversaires se.

placèrent de nouveau en face l'un de l'autre, el Ri i ni '• n.

— \ l'air ! s'écria Larry, en s'élançant vers

in i sa joue et la relira pleine de sai .

— ii puit pasen din aulanl de vous, "répondit-il avec un froi

entefl Lan; -

— v i - sur m ■; '

' e; vous savez

— Vou

1ère.

n \ .: ■ I : i'il vous

— Et \

— Touj

— l\ les torts q

esque \ >ibje.

les i

vous voulez joiir-i de vie! aie, et j ■

' ;>' i non

atoiuc i nscesdébats loul l'a-

regarda mlour de lui la main, p ur

vide, i: h lai ml la

, il disparut.

quitte le Tha- . Antrîn. Enouvrani li

i écrivant ra-

l'ail ; il s'approcha de la labl • ■

Ulign

Malais i|u'i

i une

elran-

i la vie vu aire,

n. La

ilui venail avec

m mal-

heurs ;,Mlllu

bien plus cher. Lorsqu il se ' noble

i prél a mouiie, il i prouva donc un attendrissement qui lui était inconnu, senlil plus vivement qu'il n'avait jamais rien senti

sauver, ndant, mal ri i, il s'assil près d.-Lar-

iv. el lui <lit ave une SOI lié :

— Ainsi lu ■

i rda d'un air étonné.

— Tu enes| arfaitemenl libre, repril R indel, el je ne viens

SOUVEëTRE.

pas t'en empêcher. Comme ami, je pourrai même le fournir un moyen de mourir plus rapide el plus sûr (|up ce pistolet qui peut le manqu'er et l'estropier. .Mais, auparavant, je voudrais causer avec toi, el savoir tes raisons.

— Et si je ne veux pas les dire I

— Alors je lâcherai de les deviner. Tu veux te (uer paire que la femme que tu aimais est morte; tu veux te tuer, surtout, parce que Boissard a joué la générosité avec toi, et a eu l'air de te donner la vie, tu tiens à prouver que m refuses so n présent : c'est bien; je comprends celle susceptibilité. Maïs il faut un but à tout , même au suicide; à quoi le lien te servira-t-il? Pcnses-lu punir ainsi Boissard? Mais tu fais ce qu'il doit désirer le plus au monde, tu le délivres d'un ennemi qui a droit de le mépriser! Est-ce donc ainsi que tu vengi s

. Louise?

— J'ai voulu la venger el je ne l'ai pu : il a refusé de se défendre.

— Qu'importe! il fallait le tuer. Que demandait ta vengeance? qu'il mourût et non qu'il se défendit. Maintenant, ce qu'il n'a point osé, toi. lu veux le faire à son profit ? Il aura donc tout à la fois la gloire.de l'avoir épargné et l'avantage d'être débarrasse de toi ? Sur, désormais, de ne plus rencontrer des regards qui l'auraient forcé ù rougir, il promènera, parmi les femmes, sa réputation de bravoure et de générosité, pendant que toi, lu pourriras dans la fosse, déshonoré du nom de fou ou d'ingrat ! Est-ce là ce que tu appelles faire ton devoir? est-ce là la leçon que lu veux donner à ceux qui souffrent comme loi? Songes-y, Antoine, dans celle lune du pauvre conlre le riche, de l'intelligence conlre la possession, lu es le tenant d'armes du peuple ; te frapper de ta propre main c'est dire à tous- ceux qui luttent qu'il n'y a plus d'espoir. Crois-tu, dis-moi, que ce soit là la mission des hommes forts? Quand on appartient a une idée cl qu'on la personnifie, il. n'est permis de mourir qu'au profit de (elle idée. Qu'auraient dit les Romains du plus jeune des Horaces, s'il se lui percé le sein après la chute de ses frères? C'est toujours une honte de fuir, fût-ce dans la tombe. Sais-lit combien de coups de pistolet vont répondre au lien ? One fois qu'une voix a crié ce sauve qui peidile-\z vie, la foule, entraînée; déserte hcombat. Le suicide es! l'acte d'un égoïsme poussé à la dernière extrémité : peur l'accomplir, il faut oublier un instant le monde et Dieu, pour se regarder seul, se plaindre seul el s'aimer uniquemenl : en es-tu arrivé là?

— J'y suis arrivé, répondit Larry sourdement.

— Alors lu es un fou. Considéré par rapport à nos devoirs envers les hommes, le suicide est une trahison; mais, par rapport a mois, c'est démence. Nul n'a le désir sini mourir. Enlre l'instant Où la balle pari et celui où elle frappe. il y a place ;< un regret. V'cux-tu mé prouver que jîai tort? Ci nsensà vivre un mois seulement, retourne dans l'existence, parle encore aux femmes, regarde encore les Meurs, ironie les oiseaux, laisse ton co urVs'cpauouir à la création; el puis, au bout du mois, reviens à moi, si lu le peux, avec ce visage sombré, a s yeux hagards et ce désir de morl dans le ci iur Vcux-lu Mr cel essai?

Antoii e seci ta 1 1 tète.

— Ainsi, j'ai raison; tu n'oserais pas attendre, de peur de n'avoir plus la volonté de mourir. Tu le mes frauduleusement, par surprise, eu sais lair de délire pour escamoter un arrêl de un rt Si ta volonté. Si lu luais" un autre homme de celle manière, lu te croir lis déshonoré ! i l pourquoi donc un lel empressement! si ce que lu faisesl bien, d'où vient celle peur de le soumettre à l'examen de la raison ci a IVpreu i du temps? Si c'est mal p urquoi le fais-tu? S'il fallait engager tout ce (pie tu possèdes, tu demander; i une I u e

poui y | lorsqu'il r ta vie, lu ne en is

pas que cela vaille la peine d'y réfléchir? La vie pourtanl es! la Ne;., ■ cli ■ ■ que la icience humaine ne puiss s ni ci

dre ni donner; peur en trouver l'auteur, il a fallu inventer Dieu! Et ce pi i ent, qu'un Dieu seu. peut faire, tu t'en sépares plus facilemeni que de ton or? Comment appel cela? Est ce délire ou léger lé?

— C'est lassitude.

— Tu te trompes, Antoine, c'est orgueil. Ne crois p

ce soit seulement ta douleur d'aujourd'hui qui te fasse désirer la mort; la douleur d'aujourd'hui n'a rien que de vulgaire. Perdre une maîtresse et ne pouvoirse venger d'un ennemi! qui n'a point éprouvé i s i lufTrauc ? Umer n'est si doux que parce que la vie presque entière se pa 1er et à

haïr. Ce n'est doue point cela qui le pousse au suicide; tu y marchais depuis longtemps, à ton insu, et tu n'attendais qu'une occasion. Ton orgueil, toujours froissé, s'envenimait secrètemenl et élargissait sa plaie. Enfla, quand le n

u Irop vif, tu t'es arrêté, et tuas dit : —.t'aime m>eux la mort. Mais, en cela, tu as manqué à los instinct d'enfant du peuple, qui devait êire la ténacité. Nous autres, vois-tu, que Dieu jolie sans ressources sur la terre, nous n'avons pour auxiliaires que la patience et le temps. Chacun se présente au travail avec l'altitude qui lui convient, l'un souiiaet, ( i prêt à passer dans tous les vides; l'autre, austère, debout, allant droit au but el taisant la course au clocher à Iravers la vie. Le premier rôle esl facile, c'est celui que j'ai choisi, celui que j'aurais voulu te voir prendre; mais lu l'as refusé p ur le second ; lu as voulu t'offrir au monde avec la massue d'Hercule et combattre toutes les hydres que tu trouverais sur ton chemin. Pourquoi mentir aujourd'hui à la mission? Quand on a revêtu la peau du lion de Némèe, les découragent us ne sont plus permis, et l'i n ne se lue que lorsqu'on s'est fait demi-dieu.

Randel s'était exalié en parlant, tt Antoine l'avait écouté avec attention. Ce qui dominait dans le caractère de Larry, connue on a pu déjà le remarquer, c'était la bonne foi. et celle bonne foi il ne l'avait pas moins avec lui-même qu'avec les autres. Les paroles de Georges le frappèrent; elles avaient soulevé tant de passions, tant de raisonnemens, tant d'objections, qu'il demeura quelque tempsmuet, poursuivant, dans son esprit, ce que Randel venait de lui dire, et complétant les pensées dont il lui avait jeté la semence. En se décidant au suicide, Larry avait évidemment obéi à un premier mouvement de honte ci de douleur. Peut-être même, et nous éprouvons ici quel.-jue embarras à rendrc'noire pensée, avait-il agi moins par nécessité que par imitation. Tani d'autres avaient eu rc- CDurs à la mort volontaire en pareille circonstance, que la pensée, dut lui en venir naturellement. Nous obéissons plus qu'on ne pense aux habitudes, même dans l'expression de nos i'é espoirs. Les objections de Randel produisirent donc sur lui une impression d'autant plus vive, qu'elles le forcèrent, pour ainsi dire, à remettre en question une résolution arrêtée. Puis, au milieu de son abandon, la démarche du jeune I :é ' in le loucha: il vil qu'il y avait encore sur la terre quelqu'un qui désirait le voir vivre, et celle pensée lui fut douce. Il faut ère arrivé au bout de toutes ses espérances avoir rompu fautes ses ancres de miséri 01 le, pour savoir à quel point nti moi. un geste de sympathie peuvent a'i rs u ius émouvoir. Dans le bonheur, nous remarquons à peine l'affection, nous la recevons comme due et immanquable j mais quand viennent les di sastres, quand nous sentons que tout s'en va de nous, cl que n tire destinée comme. une clef, i

■ i\ au moindre signe d'un intérêt \ tlgain ' Nous attendons alors la souffrance connue nous ts autrefois la joie mal qu'on ne nous fait pas

nous étonne el nous attendrit. Antoine éprouva tout

I ■ ns en écoulant Randel; son cœur gonflé d'amertume, fut soulagé; l'unique cl furieuse pensée qufetraversait son

: barre d'acier, se détendit ; il sentit une sorte d'à n ace cl la rafral-

d |ui terminent Us lièvres, et

I à ses paupières.

II resta loi glemps en silence, le visage ta< hé dans ses deux mains. Randel avait soi\ i avec joie les progrès de cette émotion; il lu jeune homme et s'appuya doucement

tir épaulera l'a : Celui-ci releva la

li'le.

— Tout ce que tu viens d'exprimer peu! être vr; dit-il li-nien eiii ; tu as raison -, le suicide ne me vengera ; ce serai! elune désertion. Mai

heures où passion, devoir, raison, tout devient indiflérent.

RICHE ET PU VRE

Tu me proposes de ressayer la vie : mais à quoi bon ? Puis-je espérer de l'avenir plus que ne m'y donné le passé ?Queveux-tu «lue j aille faire au milieu des i ivans S J'aurais beau me mêler ù leurs plaisirs, croire un instant que je vis encore, maigre moi je mettrais en fuite la joie; en verrait toujours, par quelque fente de mon cœur, que je ne suis plus qu'un cadavre au dedans. Sans doute, je pourrais me ;-:ieiir du désespoir -, mais la tristesse, Georges, cette phtbisic de l'âme, qui pjurra m'en guérir? Quand je serai seul, j'aurai mes souvenirs, malheureux hôtes qui me suivront partout; et, au milieu du monde, j'y retrouverai ma colère, car j'y reverral tout ce qui m'a tait misérable : ('éternelle joie du riche, l'éternelle souffrance du pauvre, le tout soumis ù la royauté du hasard. Ainsi, tristesse ou colère voilà les deux mauvais anges entre lesquels je marcherai ! Je sais qu'il vaudrait mieux savoir tout souffrir sans faiblesse, et. a défaut d'autre service rendu a l'humanité, lui laisser l'exemple d'une lutte supportée jusqu'au boni avec la certitude d être vaincu; mais je ne me sens point assez fort pour un ici rôle: j'ai perdu la foi et je n'ai plus confiance que dans la mort, .le suis comme ce soldat de Waterloo, qui, couvert de blessures, regarde, devant lui, les plaines inondées d'ennemis jusqu'à l'horizon, et se laisse tomber en disant: Ils sont trop !

— C'est-à-dire que tu te liâtes de mourir pour ne pas mourir vaincu; et cela encore, Antoine, est de l'orgueil. Mais qu'importe, après tout, ta lutte contre le monde? pourquoi l'y obstiner? Ne peux-tu donc donner à les efforts un but plus saisissable? Les ennemis sont trop, eh bien! cesse de combattre; mais ne renonce point, pour cela, à être utile; jette tes armes pour prendre dans tes bras un des bkssés que l'on abandonne. Le monde est-il donc si dépourvu de misères à consoler? Quand toute ta vie serait employée à rendre à la joie une seule âme, ne serait-ce point une yii bien employée?

— Comment donner ce que l'on n'a pas soi-même, Randel? Ali! ce n'est pas avec un cœur ravagé que l'on rappelle un autre cœur à la joie; la main que je tendrais à un malheureux lui donnerait ma fièvre, et. si je le pressais sur mou sein, il en mourrait peut-être, car le désespoir est contagieux. Non, non, là est ma douleur, mon inconsolable douleur; je ne puis plus être utile à personne.

— Et cependant la femme que tu pleures n'avait qu'un vœu à former, et c'esl à loi qu'elle l'a adressé, c'est loi qui l'as rempli. Tu as pu accomplir la dernière volonté d'une mourante, et tu dis que tu es inutile? Et sais-tu si, dans ce moment, linéique autre malheureux ne compte pas sur loi? Qui aidera le | auvre, si ceux qui onl clé pauvres s'éloignent? Qui

ra les larmes si ceux qui savent pleurer veulent mourir? A qui s'adressera le cœur bus'', si les a rs I riséss'en vont? Crois-tu donc que la souffrance ait été créée sansdfs- ^■■\nr' Quand Dieu inventa ladoulenr, ce ne fui pas pour torturer les hommes, niais pour les unir; il la i réa pour pouvoir créer les consolations, les 1 treintes. Ci mment se

serait-on aimé sur la terre, si on n'avait pas spuffert? Le Christ a dit un mot sublime ; Heureux ceux qui pleurent!

Oni. heureux, parce qu'ils aiment davantage, parce qu'ils sont plus hommes; h ureux. parce qu'ils deviennent meilleurs et ssaires, et qu'ils savent mieux les langues du cœur. Celui qui a éprouvé la souffrance est comme un vétéran de la vie ; c'est lai qui commit Us moyens de rendre la route moins dure, le soleil moins brillant, la charge moins pesante; c'est lui qui encourage et soutient les jeunes ou les timides, et, s'il abandonne les rangs, il y a double honte pour lui. Ne fais pas cela, Antoine ! Regarde tes pieds poudreux, ton front bruni, tes cicatrices ; lu es un vieux soldai ; reste dans la mêlée. Tu dis que rien ne l'a réussi, lu te trompes : tu as fait un pas immense, lu n'es plus pauvre' Ainsi, la cause de tes souffrances est détruite; te \<<iià parmi les privilégiés. Et c'est maintenant, au moment où tu peux donner la main à ceux qui se consument encore, dans leur impuissance, que tu songes à mourir? Tu renonces a vivre quand tu peux aider les autres? Au nom de Dieu, Antoine, ne tas pas cela! Je ne suis, moi, qu'un viveur vulgaire; j'ai pris le monde en riant, parce que je trouvais trop dur de le prendre au sérieux; j'ai fait comme les triboulels du moyen âge, qui devenaient les fous du prince pour ne pas être serfs: mais je suis un enfant du peuple comme toi; comme toi. j'ai senti les épines des inégalités sociales. Au nom de Dieu, frère, écoute-moi : prends en main la défense de notre cause, aide pour ta part à préparer une société meilleure pour tous. Tu ne sais plus que faire de ta vie; tu veux la jeter au néant, Antoine; donne-la à l'humanité.

Randel parlait ainsi d'une voix vibrante; ses yeux, dans lesquels Larry n'avait jamais vu que les éclairs de la malice, brillaient de larmes, et un frémissement nerveux agitait ses traits AnioincYavait écoulé, haletant et agité. Quand Georges se tut, il demeura un instant le front baissé ; mais il le releva bientôt, ci laissa voir son visage toul baigne de larmes. Le jeune médecin lui ouvrit les bras, et il s'y précipita.

— Ainsi, lu vivras? lui dit-il.

— Je tâcherai, répondit Antoine.

lis se tinrent longtemps embrassés, laissant un libre cours à leurs pleurs ; puis, quand ils furent un peu calmés :

— J'ai cherché le bonheur sur bien des routes, dit Larry, je l'ai demandé à la réputation, à la fortune, à l'amour, et tous trois m'ont échappé; mais tout n'esl pas désespère, mon Dieu' et je te remercie; lu m'as laisse le dévouaient.

Les deux jeunes gens se prirent ensuite la main :

— Et maintenant, dit Randel, oublie que je t'ai parlé. Qjo chacun de nous reprenm son rôle : le tien, noble et austère; le mien trivial ci servile. Nos voies sont différentes; c'esl peutêtre la dernière bas que n )s âmes se rencontrent. Adieu I \uioine, et s.iis heureux.

— S iïs heureux ! répéta Lan y.

A ce moi. tous deux se regardèrent : mais il y avait dans c* regard une connaissance si triste ci si profonde de la vie, qus tous deux à la fois ec nièrent la ; | lèrent en même

Ici., p.

-Hélas!

PI* BE ttlCHE ET J\U'VR£.

Nous commencerons dans la prochaine livraison du Musée littéraire du Siècle la publication de MATILDA, par LORD NORïIANBY, qui fut ministre des colonies sons le ministère Melbourne, puis vice-roi d'Irlande, < ' gui est actuellement ambassadi ur dAngleti rreen France. Ce roman, écrit un peu avant 1830, offre une peinture délicate cl spii ituelle de la haute société anglaise ; il appartient à ce type que nos voisins ont appelé romans ofhiyh li/'e (romans du grand mo

Aucune traduction n'en existait encore dans notre langue'. Celle que nous allons publier a été faite spécialement pour le Sied/. Nous en avons chargé M. A. de Goy, un de nos jeunes écrivains les plus habiles en ce genre. Nos lecteurs, nous en sommes convaincus, nous sauront gré de leur faire connaître un ouvrage qui produisit une vive sensation en Angleterre à son apparition, et qui est resté au nombre des bons livres de la littérature actuelle de ce pays. La hante position politique que l'auteur a commise depuis celle époque, et les déhats parlementaires auxquels son nom a été mêlé dans ces derniers temps en France et en Angleterre, au sujet des mariages espagnols, semblent ajouter d'ailleurs une sorte d'à-propos à la curiosité que l'ouvrage mérite d'inspirer par lui-même. Enfin, nous avons pensé que celte publication contribuerait à faire parfaitement comprendre aux lecteurs du Siècle le Lut et !e plan de son Mince littéraire, galerie universelle, où doivent successivement trouver place touîes les œuvres qui ont honoré ou qui honoreront, à différens titres et àdifférens degrés, notre littérature contemporaine, soit en France soit à l'étranger.

£ovb Xiovmanbv.

MATILDA

« Ne me voyez-vous pas rougir ?

Ne lisw-vous pas mou crime sur mes joue* N'y est-il pas éerit ? »

Dans les premiers jours de juillet, la partie la plus importante des journaux quotidiens, celle qui a pour rubrique: « Fashionable arrangements > contenait . entre autres nouvelles plus ou moins considérables, les deux paragraphes suivans qui offriront plus d'intérêt à mes lecteurs :

« Lord Ormsby (connu précédemment sous le nom de l'honorable Augustus Arlingford), est arrivé à l'hôtel Mivart, après un séjour de deux années sur le continent. »

« Lord et lady Eatingtcm recevront aujourd'hui à dîner une société distinguée, dans leur splendide maison de Grosvenor Square. «

On ne sera pas surpris que ces détails aient attiré tous les yeux, si l'on se rappelle que la saison étant avancée, et. par conséquent , le nombre de ces événemens diminué, les nouvelles en question étaient imprimées dans un caractère plus apparent, et que plusieurs belles absentes, forcées de quitter prématurément les parquets des salons pour les vertes prairies, n'avaient plus maintenant d'autre ressource que de rêver de loin aux plaisirs passés. Quoi qu'il en soit , le jour en question, un peu avant huit heures du soir, on entendit dans South Audley-Street le roulement d'une première voiture qui amenait lord George Darford et Henry Penryn, deux jeunes gens fort a la mode.

— Il est bien malheureux que mon père ait eu besoin de sa voiture, — dit lord George, — j'ai horreur d'arriver sitôt. La demi-heure qui précède un dîner, devrait, ainsi que la préface d'un livre, toujours être passée.

— Il était facile de prévoir que nous arriverions de trop bonne huure ; ir lirùli' conduit si vite ! — dit monsieur Tenryn. au moment où ils tournaient le coin de la dernière nie au risque d'écraser d'un seul coup une benne, d'enfans rêveuse et tous ses marmots.

— Je suis curieux de savoir qui nous aurons chez les Eatington, — continnat-il, — car ils ont vu, cette année, une foule de gens de rien.

— Oui, — dit lord George, — et raison de plus pour regretter d'arriver de bonne heure

En ce moment ils arrivèrent à la porte, ci le temps qui fê-

eoula avant que la bruyante annonce de leur arrivée eût produit son effet l'instantané d'habitude), sembla confirmer les craintes que leur inspirait leur flagrante ponctualité. L'apparition tardive d'un seul laquais en gilet rouge et en tablier blanc réalisa leurs pires appréhensions. Plus d'un criminel» monté la fatale échelle avec moins de honte et de contrition que n'en trahissait la physionomie de ces malheureux "jeunes gens à la mode », tandis qu'ils foulaient le tapis de l'escalier, au moment d'expier l'offense d'une arrivée si extraordinairement prématurée; et les déserts de l'Arabie auraient à peine paru plus effrayansà leurs yeux que la solitude du salon où ils se trouvèrent — littéralement les premiers. Quand on eut fermé la porte, ils gardèrent un profond silence que lord George rompit enfin, tandis que, grâce au miroir, il arrangeait d'une main les boucles de ses cheveux et faisait disparaître de l'autre les premiers symptômes d'insurrection dans les plis de sa cravate.

— Au moins, — dit-il, — nous entendrons annoncer les lions et nous saurons quels doiventêtre aujourd'hui les hôtes de la ménagerie1.

Cette idée consolante s'était à peine fait jour dans son esprit, que la porte fut ouverte, non par l'individu régulièrement chargé de cet emploi, lequel individu aurait craint de déroger en remplissant son ministère à l'occasion d'une arrn vée si prématurée, mais par un valet bourru qui murmura quelque chose ressemblant à un nom et disparut après avoir introduit un jeune homme en grand deuil. Nos deux amis regardèrenl ce dernier arce nu air d'étonnement qu'il paya de la même monnaie, en passant près d'eux pour aller s'asseoir sur un sofa, à l'autre bout du salon, où il se mit négligemment a lire un journal, tandis que les deux jeunes gens demeuraient dans l'embrasure de la fenêtre où ils s'étaient réfugiés pour se distraire de leur solitude.

Dans tout autre pays civilisé, des hommes bien élevés se rencontrant ainsi par hasard, s'ils ne se fussent juré tout d'abord, une éternelle amitié, auraient -eu soin, du moins, en se trouvant dans la maison d'un ami commun, de se traiter avec les égards dus à des gens de connaissance, et auraient échangé quelques saints de politesse. Mais, en Angleterre, nous craignons plus de faire une salutation que de tenir un man-

LORD NORMANBY

vais pari, — d'être forcés de prendre un air de connaissance que d'acquiUer un mémoire, — et le créancier le plus obstiné neus gêne moins que le visage d'un homme auquel bous ne pouvons contester des droits à un signe de tête de notre part, parce que nous aurons eu l'imprudence de nous exposer a faire avec lui connaissance.

L'observateur le plus indifférent n'aurait pu s'empêcher de remarquer quelque chose de particulièrement distingué dans la personne et les manières de l'étranger , et le tact que l'usage du monde donne à chacun sur ces matières aurait assurément fait partager cette opinion à nos deux jeunes gens, si leur jugement n'avait pas été volontairement faussé parla conséquence qu'ils déduisaient logiquement de ce principe, à savoir : qu'ayant été partout, et connaissant tout le monde, l'individu qu'ils ne connaissaient pas n'était pas bon a connaître; et ils eussent adopté les plus étranges doctrines plutôt que d'admettre qu'aucun homme, digne d'être rangé dans l'élite de la société, eût existé antérieurement à leur entrée dans le grand monde, c'est-à-dire depuis deux années. Aussi, supposant d'après le caractère des Eatington que la réunion serait quelque peu mêlée, monsieur Penryn dit tout bas à lord George :

— C'est sans doute le nouvel acteur, bien que je lui trouve aujourd'hui meilleur air, mais je ne l'ai vu que dans Richard III avec la bosse et l'accoutrement obligés. '

— Non, — répondit lord George, —c'est, je crois, le compositeur — j'oublie son nom. J'ai aperçu sa tête derrière

le piano, la semaine dernière, chez lady ***, tandis que j'étonffais à la porte du salon. Vous savez qu'il demande cent livres sterling par soirée, et les Eatington sont connus pour payer en nature-, —des gâteaux et du Champagne pour solder leurs mémoires, — vous comprenez?

— J'y suis, George, — répliqua l'autre; — regardez son habit noir, —je vous en réponds, c'est le prédicateur en vogue. A la vérité, je ne l'ai jamais entendu, mais je suis bien certain que c'est lui. .

Le lecteur voudra bien comprendre que ce dialogue avait surtout pour but de mettre en relief (l'un pour l'autre), la verve comique des deux jeunes gens, car je ne voudrais pas qu'on pût les supposer ignorans dans la seule branche de connaissances à laquelle ils eussent des prétentions, au point de ne pas reconnaître instinctivement, et au premier regard, que l'étranger était de leur bord, bien que, par une inexplicable fatalité, ils n'eussent pas encore fait personnellement connaissance avec lui.

Sur ces entrefaites, la porte s'ouvrit et on annonça la duchesse douairière de Dulladone et les deux ladies Townlys. La première situation de George et de son ami aurait pu passer pour du bonheur, comparée à celle dans laquelle ils se trouvèrent alors ; car, outre le danger d'être dévorés (c'est ainsi qu'ils se seraient cxprimési par les deux ladies Townlys, malheur auquel leur isolement actuel semblait les exposer, deux choses augmentaient encore leur infortune : la honte d'avoir été convaincus, par une duchesse douairière et ses deux filles encore à marier, du crime d'être arrivés avant elles; et la conscience d'avoir ainsi perdu leur meilleur titre a l'admiration que, jusqu'ici, ces dames leur avaient témoignée sans réserve, le suprême bon ton consistant, pour ces jeunes personnes, en une inexactitude remarquable.

Lorsque la duchesse arriva à l'extrémité du salon où se trouvait l'étranger, il lai fit une légère salutation quelle rendit avec une politesse à laquelle, se mêlait un air d'élonnement et de curiosité, car la vue de Sa Grâce, qui n'était pas naturellement excellente , se trouvait eucore affaiblie par l'obscurité du salon. — Qui est-ce? — demanda- 1 elle à voix basse à lord George. —En vérité, je l'ignore, — répondit-il d'un ton assez haut et frisant l'impertinence. En ce moment les maîtres de la maison entrèrent dans le salon par une porte d'intérieur. Lady Eatington achevait de mettre un gant et mylord portait a son nez un mouchoir à demi ployé; — deux choses Voulant dire à peu près, mais plutôt en manière de reproche que d'excuse : — Vous êtes arrivés plus ti">l que nous ne vous attendions, — mais enlin nous voici.

Comme nous avons introduit le lecteur dan» la maison, il

doit s'attendre à ce que nous lui fassions faire la connaissance du maître et de la maîtresse. Lord et lady Eatington étaient de ces sortes de gens, comme on en voit partout, sur le compte desquels il est presque impossible d'employer des locutions affirmatives. Les deux traits les plus caractéristiques de lord Eatington étaient qu'il touchait des revenus à la campagne et donnait des dîners en ville. Pour le juger par ses côtés négatifs,— il n'était — ni homme politique, —ni agriculteur, — ni bel esprit, — ni connaisseur ; — mais les personnes les plus distinguées de toutes les classes se réunissaient chet lui pour prononcer sur le mérite d'un des meilleurs cuisiniers d'Europe; aussi «crivait-on au noblî lord en acceptant se» invitations :

« Cher Eatington,

Tout à vous.

Et chacun, dans les bals d'Almack, s'empressait de percer la foule pour aller serrer la main de lady Eatington, dès son retour à la ville.

Lady Eatington était naturellement une femme très bornée, et l'éducation ne l'avait pas rendue fort lettrée, mais une longue habitude du monde l'avait mise à même de déguiser ces défauts; et, si rarement elle se montrait aussi instruite que ses convives, elle se distinguait toujours autant par sa parure que par l'excellence de ses dîners. — C'était là tout ce qu'on lui demandait.

Mais, quel fut l'étonnement de nos deux jeunes beaux et de notre vieille duchesse en voyant que, tandis qu'ils étaient euxmêmes à peine reconnus, toute l'attention de leurs hôtes se dirigeait sur l'étranger! Quand l'arrivée de nouveaux invités rendit la conversation moins contrainte, cette circonstance fut expliquée , non pas toutefois à la satisfaction de lord George et de monsieur Penryn, car ils entendirent lady Eatington raconter à la duchesse, dont les oreilles ne valaient guère mieux que les yeux, une longue histoir.edont ils saisirent ces quelques fragmens: — « Vous devez vous rappeler... — Auguste Arlingford... — longtemps absent... — jeunes amours contrariées... — mort récente de son frère... devenu lord Ormsby... très riche.... etc., etc. » — Et Sa Grâce de s'écrier aussitôt, en élevant la voix de manière à frapper l'oreille de lord Ormsby, placé à quelque distance d'elle : — « Excusez mes mauvais yeux, mylord... Lœtitial Cecilia!... C'est lord Ormsby... Vous vous rappelez bien.. .monsieur Arlingford... quoique vous fussiez très jeunes... presque enfans! »

Les réflexions de lord George et de monsieur Penryn, à propos de leur méprise volontaire, ne furent pas très consolantes, car l'ancienne réputation d'Augustus Arlingford leur revint à l'esprit avec toute sa célébrité. Lord George se rappela alors que, dans sa première conférence avec son tailleur, celui-ci lui avait fortement recommandé les collets à la ,4rlingford, et qu'une partie de son habillement, dont il tirait vanité, portait la même dénomination. Monsieur Penryn eut aussi un souvenir désagréable : étant au collège, il avait perdu un pari contre le cheval de monsieur Arlingford, qui avait gagné le Derby. Les deux jeunes gens se rappelèrent très bien qu'à leur entrée dans le monde, si l'on voyait paraître un jeune homme de bonne mine, tous les oracles de la mode déclaraient « qu'il avait quelque chose de monsieur Arlingford ; h et c'était là l'homme, qu'ils avaient proclamé un mauvais acteur, un chanteur détestable ou un ministre méthodiste!

( :• •pendant, un vacarme presque incessant se faisait entendre à la porte de l'hôtel, et de nouveaux arrives de tout genre venaient à chaque instant élargir le cercle qui, avec un instinct vraiment anglais, s'était fariné autour de la cheminée dans laquelle, — chose étrange, — il n'y avait pas de feu. L'oservateur aurait pu faire de piquantes remarques sur la manière différente dont chacun se présentait. —C'était d'abord le tout jeun • Immme à peine éclos aux premiers rayons de la/a.tAi'o*, qui, après avoir pris le parti désespéré de faire quelques pas en avant, s'éloignait du cercle avec gaucherie et paraissait solliciter de ceux qui l'entouraient un signe prolecteur qui continuât la connaissance qu'il espérait avoir liée avec eux. Puis vénal! l'homme bien posé dans le monde qui semblait

MATILDA

MO

ajourner négligemment ses politesses jusqu'à ce que le dîner et les lumières lui offrissent un moment plus favorable. A celui-ci succédait le ci-devant jeune homme, comparable à une feuille jaunie parle temps, et qui, la main étendue en répétant perpétuellement ses : « Comment va? » faisait le tour du eercle et paraissait tenir essentiellement à la prérogative d'être connu.

Bien qu'on fût à l'époque des plus longs jours de l'année, le soleil avait disparu, et l'obscurité commençait a envahir le salon. Lord Ealington venait de parler de la nécessité d'attendre sir James et lady Matilda Dornton, lorsque la porte s'ouvrit. Le plus ardent de ses admirateurs n'aurait pu distinguer qu'avec beaucoup de peine, à travers les ombres croissantes du crépuscule, l'idole du jour, — lady Matilda Dornton.

Mais il y avait là un homme aux yeux duquel les plus épaisses ténèbres ne pouvaient dérober cette gracieuse forme. Les années n'avaient pas encore effacé l'impression qu'elle avait produite sur lui, et les changemens de position qui s'étaient opérés n'avaient pas détruit les sentimens que Matilda lui avait inspirés. Dans le cours de ses frivoles conquêtes parmi les plus belles créatures de tous les pays, lord Ormsby avait toujours conservé clans ses jeunes souvenirs l'idéal de la beau* té sous la forme de Matilda, qu'il avait quittée après la mutuelle promesse d'une foi constante, et qw'il retrouvait la femme d'un autre en la revoyant pour la première fois depuis leur séparation.

Lady Matilda avait déjà fait les excuses désir James, « retenu à la chambre des communes, » et venait d'adresser quelques questions indifférentes, lorsqu'elle entendit prononcer près d'elle le nom de lord Ormsby. Elle comprit que le moment si redouté était enfin arrivé. Bien des gens qui regardent déjà lady Matilda Dornton comme l'héroïne de cette histoire, apprendront avec surprise qu'elle ne s'évanouit point et ne se compromit par aucun éclat, comme une véritable héroïne l'aurait dû faire. Mais en revanche, elle n'entendit certainement pas un mot de ce que lady Ealington lui dit à propos de la coqueluche de son pauvre petit garçon. Elle sentait trop bien que, par sa conduite envers lord Ormsby, elle avait violé ses premiers engagemens, et que ses sentimens actuels n'étaient pas en parfaite harmonie avec ses devoirs.

Je suis très disposé à profiter de cette circonstance afin de donner quelques petites explications à mes lecteurs pour défendre mon héroïne (elle l'est en effet) et atténuer chezeKe des torts que je ne puis tout-à-fait excuser. Mais, comme on vient d'annoncer le dîner, tout doit être ajourné devant un événement de celte importance. Les petites manœuvres qui, d'ordinaire, accompagnent l'annonce du dincr, furent exécutées suivant l'usage, mais, suivant l'usage aussi, elles furent plutôt négatives que positives. On évita les ennuyeux; — les douairières furent mises de côté,— on permit aux jeunes personnes de s'avancer sur deux rangs, — mais personne ne fut particulièrement désigné,— l'étiquette proscrivant toute usurpation (fb préséance, lors même que le possesseur légitime en taisait l'abandon. Désespérée par ces symptômes, lady Ealington (et si l'on pouvait lui adresser un reproche comme maîtresse de maison, c'était de se trop mêler de ces détails), lady Ealington s'écria d'une voix assez élevée : — Lord Orsmby, donnez la main à lady Matilda Dornton. — Un moment il hésita, et il y eut une panse parmi les personnes le plus rapprochées. Il sentait de l'embarras à avancer; mais, comme il en eût éprouvé davantage à battre en retraite, on 'es vit bientôt descendre le sombre escalier en se donnant le bras. C'était au milieu d'une obscurité semblable, — à pareille heure, — qu'ils s'étaient séparés deux années auparavant; mais quelle différence dans les circonstances, — et quelle différence dans leurs sentimens! C'était la veille de son départ pour le continent qu'il s'était arraché d'auprès d'elle à la porte de Delaval-Park; les mains tendrement pressées, confondant leurs regards qui semblaient vouloir percer Pobsci cité; ils s'étaient dit au moment de se quitter : " Nous nous séparons, unis pour nous retrouver, i Maintenant ils se retrouvaient pour se séparer a jamais, — leurs regards cherchaient à s'éviûr, et, réunis un moment parles usages du monde, U

gant blanc de Matilda touchant à peine la manche nVire de l'habit de lord Ormsby, cette réunion contrainte semblait insulter par l'ironie à la séparation qu'ils comprenaient devoir être éternelle.

Qui n'a pas souvent éprouvé que, plus on est gêné par les entraves de la société, plus l'esprit, comme pour asseoir orgueilleusement son indépendance, se lance avec frénésie dans les régions sans bornes du souvenir et les imaginations de l'avenir? Le couple que nous veuous de laisser dans la plus embarrassante des situations, se surprit à suivre ses pensées, errant avec une merveilleuse rapidité à travers les scènes de la première jeunesse, — à retrouver aussi les souvenirs les plus confus, — à se rappeler mainte circonstance indifférente alors, —oubliée depuis, — et se présentant aujourd'hui avec toute la fraîcheur de la veille ; bien que toutes ces circonstances semblassent isolées et n'eussent entre elles aucune analogie, si ce n'est que les mêmes acteurs jouaient un rôle dans chacune d'elles. — Tout cela se passait avec une rapidité q«l semblait délier l'appréciation du temps, tandis que le couple descendait l'escalier, précédé par les douairières chancelantes, et suivi par de rieuses jeunes lillés.

Lord Ormsby et lady Matilda reprirent leur présence d'esprit en entrant dans la salle à manger, et se possédèrent si bien que, malgré la profusion des lumières qui éclairaient la table, l'observateur le plus attentif n'aurait pu apercevoir en eux rien d'extraordinaire, si ce n'est une légère contraction sur les lèvres de lady Matilda et un pli presque insensible sur le front de lord Ormsby. Un silence prolongé eût fort augmenté l'embarras de leur situation, mais, fort à propos, lord George Darford, qui était impatient de réparer les bévues de la demi-heure précédente, s'était placé de l'autre côté de lady Matilda, et profitant de son ancienne connaissance avec elle, il jeta à l'aventure une phrase entre elle et son voisin afin d'entamer une conversation avec lui. Ce moyen produisit l'effet désiré. S'il est un moment de la journée pendant lequel ta réserve d'un Anglais soit vulnérable, c'est lorsqu'il se trouve devant son potage, et lord Ormsby saisit avec joie cette occasion d'échapper à l'extrême embarras de sa position. Il s'ensuivit un essai de conversation à trois, et les anciens amans, qui s'étaient rencontrés comme l'eussent fait de6 étrangers, se mirent à causer coitme gens de connaissance. Cependant leur situation, sans attirer l'attention ne laissait pas de les inquiéter, lorsqu'il se fit un léger mouvement à la porte. On annonça sir James Dornton et le capitaine Coulson.

Sir James n'était ni jeune ni vieux; à le juger d'après sa tournure et ses manières, c'était un homme qui pouvait, à son gré, s'installer sur tout siège vacant et à toutes les tables, sans provoquer la moindre observation, soit en bien, soit en mal. Mais telle n'était pas, à beaucoup près, l'idée qu'il se faisait de la position sociale d'un homme qui a cinquante mille livres sterling de revenu. Lady Matilda frémit de crainte en voyant avec quelle ostentation il traversait la salle à manger dans toute sa longueur pour venir, d'un air d'importance empressée, faire ses excuses à lady Ealington. Matilda ne se rappelait que trop bien la facilité de lord Ormsby à saisir les ridicules ; elle savait que lord Ormsby n'avait jamais vu sir James, et ce ne fut pas sans confusion qu'elle s'aperçut du regard étonné qu'il jeta sur le baronnet qui s'appuyait sur la chaise de lady Ealington. La rotondité de ses formes était en parfait accord avec la singulière lourdeur de ses traits, et, lorsqu'il fit une apologie fort gauche, commençant par: — « Voire seigneurie voudra bien m'eicuser... mes devoirs parlementaires... » — et finissant par quelque chose comme ceci:

— «La meilleure moitié de moi-même... » — Lady Matilda crut qu'elle allait se trouver mal à l'idée qu'Augustus avait entendu sir James l'appeler i la meilleure moitié de luimême. *

Cependant l'attention générale fut détournée par les questions adressées au capitaine Coulson (qui s'était tranquillement assis), à propos de ce qui s'était passé à la chambre.

— Oh' nous avons eu un vote par division, — répondit-il;

— nous éWoBB-cent et quelques contre soixante-dix-huit. Je le sais, car j'ai aidé à les comptera mesure qu'ils votaient. J'ai parié uue guinceavec le jeune Turford, le nouveau membre,

LORD NORMANBY

qu'il ne les comptait pas bien; il en trouvait quatre-vingtdeux. Il aura, je le suppose, compté quatre fois le sergent d'armes.

L'éclat dp rire avec lequel le capitaine accueillit sa propre plaisanterie fut désagréablement interrompu par un convive curieux qui demanda sur quel sujet avait porté le débat.

— Oh! il s'agissait, je crois, d'une place ou de quelque non-sens économique, — répondit ce tidèle gardien de la bourse publique.

Le questionneur curieux s'adressa alors à sir James, qui entreprit aussitôt d'expliquer la question, mais qui ne tarda pas à s'embarrasser dans les lambeaux dos phrases suivantes : — L'égalisation des droits, — le revenu augmenté par sa diminution, — l'esprit d'innovation,— la véritable source de l'influence de la couronne, etc., etc. Puis, comme les cuillerées de potage devenaient insuffisantes pour remplir les intervalles des idées, et au moment où lady Matilda, jetant à la dérobée un regard sur lord Ormsby, venait d'apercevoir »ur ses lèvres le pincement moqueur qu'elle redoutait, le baronnet se trouva providentiellement tiré de ce mauvais pas par un convive prudent, assis en face de sir James. Ce personnage s'était retiré des affaires pour jouir des fruits d'une vie politique longtemps active, et n'était jamais pressé d'entamer une discussion inutile; aussi intervint-il avec celte invitation opportune : — Sir James, un verre de vin ? — Invitation qui eut pour résultat de détourner la conversation.

Je suis forcé d'avouer, à regret, que la réunion dont je viens de parler si longuement fut considérée comme une affaire manquée par la plupart des personnes qui en avaient fait partie. Le lecteur jugera si j'ai mentionné quelque circonstance à laquelle on pourrait attribuer ce résultat. Peutêtre aurais-je pu expliquer, jusqu'à un certain point, pourquoi ceux qui rencontrèrent là lord Ornlsby pour la première fois depuis son retour, décidèrent qu'il n'était pas, à beaucoup près, aussi aimable que l'était Augustus Arlingford. Je dois confesser aussi que, par une circonstance inconnue, Vartiste culinaire de lord Eatington ne se montra pas, ce jour-là, digne de sa réputation; ce qui, peut-être, peut faire comprendre le silence et la maussade humour de ces esprits délicats (appelés beaux-esprits) qui ne brillent qu'après la satisfaction des plus grossiers appétits. Toujours est-il, qu'immédiatement après le café, la société se sépara moralement et physiquement désappointée.

a Nuja più un miglio in dietro che dieci in aranti » est un dicton italien qui s'applique assurément avec une égale justesse au mouvement rélrogade de l'esprit dans un livre ou à celui du corps dans une voiture. Tout en admettant cette vérité, je n'en suis pas moins obligé de ralentir un peu la marche de mon histoire pour revenir sur mes pas, à la recherche de deux ou trois événemens égarés, qui seront nécessaires pour conduire facilement mon lecteur au terme de son voyage. Je lui promets, toutefois que, s'il ne s'impatiente pas trop, je ne perdrai pas inutilement mon temps en route, et que, autant que possible, ce sera, tout simplement, reculer pour mieux sauter.

Lady Matilda Délavai, que nous avons introduite dans le chapitre précédent comme la femme de sir James DornlOR, était une lille unique abandonnée de bonne heure, par la mort de sou père et de sa mère, à la tutelle absolue de son oncle qui avait hérité, à la mort de son frère, du titre de comte de Wakefield et du magnifique domaine de Delavali-Park.

Cet oncle, aux soins duquel avaient été malheureusement confiées les tendres années de la charmante orpheline, avait passé la première partie de sa vie dans les plaisirs d'une dissipation effrénée, et se promettait, à cette époque, de consacrer exclusivement aux fatigues de l'ambition politique le reste de son existence 11 avait déjà parfaitement réussi à détruire une excellente constitution dans les débauches de la jeu-

nesse, quand le changement survenu dans sa position, par suite de la mort de son frère, vint le mettre à même de dissiper une fortune princière pour atteindre le nouveau but de sa vie. Lorsque Matilda entra dans sa dix-huitième année, son tuteur avait déjà un pied dans la tombe, mais il était chevalier de la Jarretière, et son ambition était satisfaite. Le père de Matilda avait résidé à l'étranger depuis l'époque de son mariage. Quant à sa mère, on en parlait peu, et l'oncle de Matilda se renfermait à ce sujet dans an silence absolu. Ou croyait dans la famille que la mère de Matilda était d'origine noble et étrangère, supposition que semblait, jusqu'à un certain point, confirmer le caractère particulier de beauté que possédait Matilda. Elle était remarquable, en effet, par la délicatesse exquise de son teint, la richesse de sa chevelure noire, et ses yeux italiens, dont le feu ne s'éteignait que quand une larme venait trahir les tendres sentimens du cœur le plus sensible qui ait jamais battu dans la poitrine d'une femme. Il était évident qu'elle n'était pas le fruit d'une mésalliance, car elle avait au suprême degré cet air indéfinissable dont tous nous comprenons la puissance, bien que nous ne sachions comment l'exprimer. Nous sommes accoutumés à considérer ce que les Français appellent « l'air noble », comme un indice certain d'une origine distinguée; et nous maintenons involontairement cette opinion, en dépit des fronts bourboniens , des lèvres autrichiennes, et de toutes les difficultés que nous rencontrons, en nous efforçant de reconnaître ces signes d'illustre origine chez les princes de la maison de Nassau, et chez les descendans légitimes de Charlemagne. Toujours est-il que, si parmi les rejetons de la plus haute noblesse, nous remarquons avec étonnement l'absence de ces caractères distinctifs de physionomie, ils ne tombent jamais en partage à ceux qui ne sortent pas d'un sang noble. Cette observation était particulièrement applicable à Matilda, dont la beauté sans égale était appréciée par tous ceux qui La voyaient.

Ce u'était ni dans le développement quotidien de ses talens, ni dans la manifestation de ses sentimens, qu'on pouvait remarquer le singulier désavantage de son éducation, car elle dépassait ses maîtres dans la routine de leur jrofession, et son âme débordait de charité.

Mais la tendresse vigilante d'une mère n'avait pas détruit dans son cœur innocent les germes cachés de l'erreur, et proportionné, dès ses plus jeunes années, la force de ses principes à l'ardeur de ses sentimens Nul exemple de bonheur domestique ne lui avait appris, avec l'irrésistible puissance de l'habitude, que la propre sphère de la femme est le foye&domestique. Quant aux nombreuses gouvernantes que lord Wakefield avait tour à tour, choisies pour elle, Matilda s'en montrait satisfaite, pourvu qu'elles connussent leur initier, et qu'elles ne fussent ni vulgaires ni désagréables. Au reste, elle avait toujours été l'objet d'une admiration frivole et de flatteries continuelles de la part des gens qui l'entouraient.

Cependant, a une certaine époque, un avenir meilleur sembla s'ouvrir pour elle. Le château d'Ormsby était situé dans le voisinage de Delaval-Park, et lady Ormsby, qui habitait celte résidence pendant la minorité de ses tils, était une des plus excellentes femmes du monde. De ce rôle, Matilda ne pouvait recueillir que les plus sages et les plus affectueux conseils, qu'elle s'efforçait de suivre, en prenant pour modèle Emilie, la tille de lady Ormsby, jeune personne de son âge, dont elle s'était fait une compagne. Ce tut dans ce château, où les fils de lady Ormsby venaient voir de temps eu temps leur mère, que commença la connaissance de'notre héroïne avec Augustus Arlingford.

Lord Wakefield, qu'on ne pouvait souçsnner d'être aveugle lorsqu'il s'agissailde ses propres intérêts OH des intérêts de ceux qui lui tenaient de prés, suivit 1. s progrès de celte liaison et i.e parut pas la désapprouver. Celte ligne de conduite lui était inspirée par deux motifs. Il savait d'abord qu'Augustus possédait une petite propriété collatérale qui lui était échue en sa qualité de fils cadet ; puis, il calculait, en \">aut la santé chancelante du frère aine, lord Ormsby, que le mariage d'Augustus avec Matilda pourrait un jour opérer une 1 désirable union entr* les propriétés voisines de Délavai el

MATILDÀ.

d'Omsby. Ce frère aîné était, en effet, faible et de corps et ô"espiit,ee qui, joint à son excessive timiditéet à son dégoût du monde, faisait naturellement prévoir qu'il ne se marierait jamais.

Il arriva néanmoins que ce jeune homme perdit sa timidité É*ns une certaine classe de femmes qui généralement n'ont pas ce défaut, et il finit par épouser légitimement une créature dont la possession avait été disputée déjà bien souvent. Quoi qu'il en soit, l'effet immédiat de ce mariage se traduisit par un changement soudain dans les dispositions de lord VVakeûeld a l'égard de notre héros dont les espérances furent singulièrement moditiées. Aussi, prévoyant peu que l'heureux époux devait mourir sans eufans, deux années plus tard, lord Wakefield résolut-il de faire cesser toute relation entre Malilda et son jeune adorateur.

"Vers cette époque, les embarras pécuniaires d'Augustus (réduit à celte malheureuse modicité de fortune d'un cadet de famille, insuffisante pour donner l'indépendance, tout en l'empêchant d'embrasser une profession!, les embarras pécuniaires d'Augustus favorisèrent les vues de lord Wakefield; car un voyage sur le continent étant indispensable à l'arrangement des ali'aires du jeune homme, il quitta l'Angleterre, après avoir échangé de tendres adieux avec Matilda, à la grille deDelaval-Park, ainsi que nous l'avons raconté.

Il devient ici nécessaire de faire comprendre, pour l'intellijence des événemens postérieurs, que lord Wakefield, bien qu'il fiU assurément un homme politique corrompu (si cette expression veut dire que son intérêt personnel gouvernait sa eonduite politique), n'avait cependant pas réussi le moins du monde à faire son nid, car il s'était montré, pour ses propres affaires, aussi prodigue, aussi désordonné que pour les affaires du pays. Deux fois il avait, sans succès, supporté tous les frais de l'élection du comté, en soutenant la candidature de sir Simon Tooley, attendu qu'il n'avait aucun parent a mettre en avant.

Aussi,quandvinlla fortune contraire, se trouva-t-il plongé dans des embarras d'argent incroyables, et gravement iemproinis par la détresse de l'agriculture, à propos de laquelle i) avait fait un discours de deux heures à la Chambre des Lords, pour prouver qu'elle n'existait pas.

Il se trouvait pris dans un réseau d'hypothèques, d'emprunts, d'annuités, que sais-je encore! et il arriva qu'un de ces prêteurs que, dans sa profusion comme homme politique, il avait contribué à enrichir, recueillait aussi les fruits de ses extravagances d'homme privé: — un de ces lords de l'argent qui, dans cette révolution delà propriété, entièrement produite parles anti-révolutionnaires, ssnt assurément devenus les maîtres du pouvoir. Si bien que lorsque le vieux Smilhson mourut, laissant toute sa fortune, toutes ses créances à son neveu, sir James Dornton, pour lequel il avait aisément obtenu le litre de baronnet, — ce fut avec un sentiment voisin du désespoir que lord Wakefield invita sir James à le venir voir pour tenter d'entrer en arrangement. Qu'on juge donc de sa joie en s'apercevant que le baronnet voyait sa nièce d'un d'il favorable. La chose n° tarda pas à lui être confirmée par sir James lui-même, car les hommes d'affaires, en amour comme eu toutes choses, aiment a aller droit au but.

Bien que la beauté de Matilda ne lui fut pas indifférente, sir James envisageait surtout l'honneur d'une pareille alliance. Lord Wakefield voyait de son coté, dans celte affaire, la solution de ses embarras pécuniaires, car son seul créancier épouserait l'héritière de la portion grevée de ses propriétés. Dans ce but, il résolut de ne rien négliger pour l'accomplissement de cette union, qu'il prépara avec l'infatigable persévérance dont il avait l'ait preuve dans toutes les circonstances où son intérêt personnel était en jeu.

Sous plusieurs rapports, l'entreprise était difficile. Sir James n'était pas homme à captiver le cœur d'une belle. 11 avait hérité des sentimens de vanité pécuniaire d'un nouveau riche, mais non de l'intelligence qui lui eût été nécessaire pour aequéiir lui-même une fortune. Comme nous l'avons insinué précédemment, il était tolérable lorsqu'il ne se montrait pas au premier plan, et la présence de lord Wakefield, qui lui imposait considérablement, le rendaitïnégativement, beaucoup

plus agréable qu'il ne le fut jamais depuis. Quand à lerd Wakefield, il entendait trop bien ses intérêts pour permettre à sir James de plaider lui-même sa cause sans nécessité. Et pourtant, lorsque lord Wakefield fit les premières ouvertures à sa nièce, il reçut un très décourageant accueil. Bien qu'il évitât avec soin toute allusion à l'attachement antérieur de Matilda pour monsieur Arlingford, attachement dent il s'était bien gardé de parler a sir James, il était cependant bien évident, qu'à moins d'un changement complet dans les sentimens de Matilda pour sir James, ce projet d'union ne pouvait manquer d'échouer.

Le premier symptôme de ce changement ne tarda pas I se manifester , bien que d'une manière équivoque , et par dés motifs assez légers. Quant a leur origine, et a la part que lord Wakefield pouvait y avoir prise, nous laissons au lecteur le soin de se prononcer.

Ce fut à peu près à cette époque que la minorité, connue par l'affectation de ses principes politiques et religieux, Détrôna et lut en famille un certain journal du dimanche, —la plus infâme publication qui ait jamais déshonoré la presse. Des pères de familles qui auraient cru l'esprit de leurs filles empoisonné si, par hasard au théâtre, elles avaient entendu quelque rude expression de Shakspeare, soumettaient systématiquement à leur examen un jeurnal tout rempli d'ignobles allusions et de phrases à double entente, dont le sens grossier était à peine gazé. Ce fut dans ce recueil véridique des nouvelles du jour que parurent, ornés du style le plus plat et le plus indécent, des détails complètement faux au sujet d'une prétendue intrigue entre Augustus Arlingford et une femme de grande distinction, résidant à Rome, où elle était l'objet de l'admiration générale.

Cette histoire aurait pu être fabriquée simplement par hasard , car le journal en question avait pris à tache de diffamer et de tourner en ridicule quiconque lui déplaisait, à tort ou à raison ; mais l'usage auquel servirent ces détails à Delaval-Park parut indiquer qu'ils n'avaient pas été publiés sans arrière-pensée. L'arrivée de ce journal favori que la distance empêchait de recevoir le dimanche, comme on le recevait a Londres, était toujours un événement, pour lord Wakefield et ses amis. Les esprits faibles, ainsi que les estomacs affaiblis! ont besoin d'excitans, et ce morceau littéraire, horriblement épicé, était toujours dévoré avec un appétit maladif. Quant aux paragraphes dans lesquels était cité le nom d'Augustus Arlingford, on avait soin d'en faire le sujet de la conversation lorsque lady Matilda était présente, et cette histoire réveillait invariablement le souvenir de certaines aventures galantes dont il avait jadis été le héros, et dont l'authenticité B'était malheureusement que trop avérée. — On fit si bien, en un mot, que Matilda se mit a croire sérieusement qu'Augustus était un monstre d'inconstance, et qu'il l'avait oubliée comme il avait oublié tant d'autres avant elle.

Vers relie époque, lord Wakefield possédait un très précieux allié dans la personne dé mistress Meehlin, une vieille femme dépravée, mais douée, à un degré remarquable, de la faculté de donner aux plus mauvais raisonnemens l'apparence d'une logique excellente. Parmi les personnes habitant Delaval-Park, elle élait la seule avec qui Matilda entretint des relations intimes; il élait impossible, en effet, de la voir souvent sans être captivé par le charme de sa conversation. * Son expérience, sa connaissance du monde et son tact Incomparable, lui donnaient une influsnee considérable sur »on innocente amie, et toute cette influence était mise en Jeu pour faire réussir le projet de marfage entre sir James et Matilda.

Grâce à des manœuvres habiles et toujours exécutées a propos, lady Matilda finit par se dire qu'elle avait tort de rejeter si dédaigneusement une proposition qui méritait les suffrages de tous ceux qui l'entouraient. Il est bon de se rappeler qu'on lui avait appris a considérer le mariage comme une simple affaire d'établissement, comme une sorte de, place agréable et inamovible, avec des émolumens certains et lïpations le iles. Il est vrai qu'elle avait aimé Augustus Arlingford avec toute l'ardeur de la jeunesse, mais aussi avec toute l'irréflexion et la légèreté de cet âg« frivole. Elle

Stt

LORD NORMANBY

avait admiré la taille élégante du jeune homme, elle avait ri de ses plaisanteries, versé des larmes quand il s'en allait, et accueilli son retour avec de radieux sourires ; mais ce n'était qu'au moment de leur séparation qu'ils avaisnt formé, pour la première fois, un projet d'union. Matilda sentait bien que ce projet était désormais irréalisable. Est-il surprenant que, tour à tour menacée et caressée par son tuteur, adroitement persuadée par sa seule amie, abandonnée, suivant toute apparence, par son ancien amant, et (circonstance plus importante peut-être que toutes les autres) très peu persécutée par la présence de son nouvel admirateur ; était-il surprenant que Matilda eût, à la lin, consenti a donner sa main à sir James Dornton?

Si, parmi ceux qui ont parcouru les sentiers difficiles du grand monde, il en est qui trouvent forcée ou contraire à la nature la conduite ou la situation démon héroïne, qu'ils réfléchissent un instant et se demandent (en accordant que la combinaison des circonstances puisse être différente) si, dans la vie des femmes de leur connaissance, il n'existe pas quelque exemple semblable.

Lamentable, vraiment, est le sort d'une foule d'individus qui, chaque année, encombrent le marché matrimonial, lorsqu'au retour régulier du printemps, les jeunes personnes sont produites au grand jour avec les pois verts et s'en vont avec les fraises. Je comprends à merveille que les matrones marchandes, qui vont à cette foire annuelle pour échanger leurs fraîches marchandises de talent et de beauté contre des profits réels, refusent de traiter avec ceux qui ne peuvent offrir d'autre garantie que cette douteuse promesse : — « L'amour dans une chaumière. » Mais ce qui paraîtra bien dur ù ceux qui, après tout, mesurent leur intérêt aux besoins de leur cœur, c'est de voir les marchandes en question estimer avec une si grande exactitude les propriétés et les dignités, tandis que la valeur morale des personnes ne pèse rien dans la balance.

Et ce n'est pas tout; car le témoignage favorable d'une certaine coterie étant nécessaire pour consacrer la réputation d'une beauté nouvelle, les mères inoculent elles-mêmes ù leurs tilles, a l'époque de leur entrée dans le monde, la pensée du .mal existant, — peut-être dans la crainte que le mal ne leur vienne naturellement. C'est ainsi que les jeunes personnes apprennent à connaître la valeur de ces qualités agréables qui ne doivent être comptées pour rien dans une décision qui influera sur leur existence entière. Aussi bien, les jeunes gensfles plus irréprochables , objets des poursuites incessantes de ces mères prévoyantes, ont eux-mêmes quelque sujet de se plaindre, car, ils n'ont pas dansé douze fois avec une jeune personne, et ils sont encore occupés à bien tourner leurs premiers complimens, que la mère, dans son impatiente anxiété, leur demande péremptoirement si leurs intentions sont sérieuses.

Il est étrange, en vérité, que des unions formées sous d'aussi tristes auspices puissent si fréquemment produire la satisfaction mutuelle des deux parties. Peut-être serait-il possible de trouver une solution plausible de ce problème; mais j'ai déjà violé l'engagement que j'avais pris avec le lecteur d'éviter les digressions, et je me hâte de reprendre le fil de mon histoire.

Le jour du mariage fut un heureux jour pour lord Wake- Held. En considération de l'immense fortune que Matilda lui apportait en dot et des espérances du côté de son oncle, sir James avait anéanti les obligations pécuniaires souscrites par lord Wakefield, et ce dernier, en prenant congé de la réunion qu'il avait invitée pour célébrer ce grand événement, à l'occasion duquel il avait oublié ses habitudes forcées de tempérance, entrevit un nouveau champ ouvert à son ambition, gr;1ce à la renaissance de ses ressources financières. Mais ce rêve délicieux ne l'avait pas berce deux heures, que la sonnette de son appartement, agitée violemment, vint jeter l'alarme parmi les gens de la maison. La goutte avait subitement envahi-l'estomac du noble lord qui se tordait de douleur. Sur la table près de laquelle il s'était assis quelques instans auparavant se trouvait un papier, sans doute é»rit de sa main, et qu'on crut devoir lire, vu l'urgence des

circonstances. Lord Wakefield était en effet a l'agonie. L'écrit en question était ur.e lettre non terminée et adressée au ministre ; elle commençait ainsi :

» Mon cher lord,

» J'apprends de bonne source que l'état précaire de santé dans lequel se trouve lord Snugborough rend son existeuce

bien ■> incertaine, aurait-il ajouté, avec la présomptueuse

confiance du pauvre esprit humain; — mais il ne devait pas achever celte phrase, et le même courrier qui devait emporter répression de ses nouvelles espérances, informa le ministre que les dignités du noble comte étaient à sa disposition pour quelque solliciteur affamé. Quant à lord Snugboroug, il jouit encore paisiblement de toutes les dignités et charges lucratives qu'il a bien méritées.

Matilda fut très vivement affectée par la perte soudaine de son plus proche parent, bien qu'il n'eût jamais été très bon pour elle. Sir James, lui, témoigna de son regret d'hériter de trente mille livres sterling de rente, en annonçant cette mort à tous ses parens et amis par lettres encadrées dans des bandes noires d'une éuorme dimension.

Par suite de ce changement dans leur sifuation, les nouveaux mariés se virent beaucoup moins qu'ils ne l'auraient fait autrement. Pendant son séjour à Delaval-Park, lady Matilda consacrait une grande partie de son temps à améliorer le sort de ceux qui vivaient sous sa dépendance. De son coté, sir James était absorbé par l'administration de ses propriétés.

Enfin, ils partirent pour Londres au commencement de la saison, et sir James fut présenté au roi ù qui il remit les insignes des différens ordres de lord Wakefield. L'auguste personnage accueillit sir James avec cette affabilité qui lui est si naturelle, lorsque les gens lui plaisent, mais qui est purement officielle quand elle s'adresse à un homme comme sir James Dornton, — un membre ministériel, disposant de six sièges au parlement.

Depuis ce jour, sir James s'acquilta régulièrement de sa tâche parlementaire, c'est-à-dire qu'il dormit six heures chaque nuit à la chambre, ou plutôt jusqu'au moment où on avait besoin de son vote sur des questions qu'il n'aurait pas comprises s'il les avait entendues ; tandis que Matilda, par sa grâce, sa réserve extrême et sa merveilleuse beauté, régnait dans le monde élégant 6ù elle élait l'objet de l'admiration générale.

A. l'issue du diner de '.ord Eafington, lord Ormsby, séduit par la beauté de la nuit (la plus rare des séductions en Angleterre , erra dans les rues de Londres, absorbé dans ses pensées. Cette promenade à l'aventure fut un instant interrompue par le passage d'un brillant équipage qui vint s'arrêter à la porte d'un magnifique hôtel, près duquel il se trouvait au même moment. Deux laquais sautèrent immédiatement sur le trottoir pour ouvrir la portière', et lord Ormsby fut obligé de s'arrêter. Il reconnut dans cette voilure lady Matilda Dornton. C'était elle en effet qui regagnait sa demeure après avoir déposé sir James ù la porte du Club. Lord Ormsby crut apercevoir une larme briller dans les yeux de la jeune femme.— Elle n'es! donc pas heureuse! se dit-il en s'éloignant, el cette pensée le jeta dans un trouble extrême. Tout en cheminant, il se prit à songer que la rencontre de la soirée n'était peut-être pas étrangère à la tristesse de Matilda, mais il parvint à chasser celte idée produite par une vanité blâmable el que rien ne justifiai! dans son passé. L'esprit assiégé par des contradictions de tout genre, il arriva enfin à son hùiel el. donna l'ordre de tenir prèle, pour le lendemain matin, sa voiture de voyage, pour se rendre au château d'Ormsby.

Après avoir congédié ses gens, Matilda était montée dans son bo.udoir. De tous les raffinemens les plus heureux de luxe, résultai de tapi île siècles de civilisation progressive, il n'en est pas de comparables au boudoir d'une grande dame. L'ostentation extérieure d'une splendide habitation, la solide magnificence de la table la plus somptueuse ne sonl rien à côté de cet assemblage de séductions que renferme un boudoir, et

MATILDA

WW

qui toutes ont un cachet de délicatesse qui révèle la belle maîtresse du lieu. Et ce qui ajoute encore à la valeur de tout ce Ihxc, c'est le mystère et l'exclusion. Le boudoir de Matilda était un modèle inimitable en ce genre. Les abords de cette retraite enchantée étaient, à la vérité, difficiles, mais le labyrinthe n'était formé que par la profusion du comfort et par une confusion générale et organisée.

Sur la toilette on voyait une quantité de coffrets qui semblaient contenir tous les trésors de Golconde, et de riches flacons renfermant les plus suaves parfums d'Arabie. Ça et là étaient dispersés, dans un charmant désordre, des instrumens de musique, des objets d'art, et ces mille fantaisies dues aux frivoles inventions de tous les pays. Des glaces, disposées habilement, réfléchissaient l'adorable image de Matilda, et dans une petite bibliothèque étaient rangés des livres dont le choix judicieux prouvait que la jeune femme n'attachait pas moins d'importance a cultiver son esprit qu'à embellir sa personne.

Lorsque Matilda entra, on eût dit l'ange gardien du goût visitant sou temple favori. Son retour avait été impatiemment attendu par son esprit familier, la petite demoiselle Félieie.

Le fait est que cette soirée, depuis longtemps attendue, avait été choisie pour un de ces exercices forcés auxquels on se livre à la fin de la saison de Londres pour prolonger sa durée, et qui se traduisent en général, comme la chose allait avoir lieu, par un bal costumé. Le costume de Matilda devait être à la fois gracieux et nouveau ; elle l'avait choisi avec son bon goût habituel et en avait confié l'exécution à sa femme de chambre parisienne. Félieie s'était extasiée sur son propre ouvrage, et ce fut avec un air de triomphe qu'elle le présenta a sa maîtresse en même temps qu'une paire des plus jolis souliers du monde, près desquels les pantoufles de Cendri'lon auraient paru lourdes et difformes. Ils avaient été envoyés de Paris tout exprès pour la circonstance, et par miracle, ils étaient arrivés avant que le bal fût fini et oublié. Aussi, fidèle à l'esprit national, la petite Française commençat-clle, avecune remarquable volubilité, a louer la ponctualité de ses compatriotes. Mais, quelle fut son émotion, en entendant sa maîtresse déclarer qu'elle n'irait point au bal et la prier de la laisser seule !

— Seule! oui, je suis bien seule en ce monde! — pensa Matilda, en plongeant une main dans sa magnifique chevelure, tandis qu'elle pressait l'autre contre ses paupières closes, comme pour se dérober aux distractions des objets extérieurs. Ses pensées errèrent tristement dans le passé, et plus que jamais elle reconnut que les espérances de sa jeunesse avaient été flétries par le mariage. Tout en s'abandonnant à ces réflexions amères, elle ouvrit les yeux, et son premier regard tomba sur un coffret rempli de bijoux, parmi lesquels elle apervut un petit médaillon qui avait autrefois appartenu à Emily Arlingford. Il renfermait des cheveux de sa jeune amie et de son frère Augustus. Pans un moment d'abandon et de folle causerie, Emily avait passé ce médaillon au cou de Matilda. Depuis longtemps Matilda n'avait pas vu ce bijou; elle le saisit avec empressement, et il lui sembla qu'il lui avait été donné la veille. Elle ne le porta pas a ses

un secret sentiment l'en empêcha , — mais ses yeux fascinés ne purent s'en détacher. Enfin elle parvint ù maîtriser son émotion et se demanda résolument si. depuis quelques heures, son existence lui était devenue plus à charge La réponse ne dut pas satisfaire sa conscience.

— Oh ! se dit-elle, — en retrouvant son énergie, — ce n'est ■i dans les tendres souvenirs d'autrefois, ni dans de vains regrets que je puis espérer de puiser la force nécessaire à l'accomplissement i!e mes devoirs. Mon plus sûr espoir est dans la patience et la résignation, — ma sauvegarde, dans une indifférense universelle.

Puis, par un effort qui lui était devenu habituel, elle reprit •et air «le calme languissant qui ne l'avait pas abandonné depuis son mariage, si ce n'est dans les excitations passagères du monde. A. peine ce changement salutaire s'était-il opéré., qu'un coup de marteau annonça l'arrivée de s*r Jamee

En entrant le lendemain matin dans la salle à manger, Matiida trouva sir James attablé, et à son air, elle devina qu'il allait lui faire quelque proposition importante. Dans ces sortes d'occasion, sir James avait l'habitude d'intervertir l'ordre de son discours, tandis que, à part soi, il se livrait à des raisonnemens dont il était impossible de deviner le sens avant la conclusion de ses interminables phrases. Le suspens dans lequel il tint Matilda, ce jour-là, fut encore prolongé par l'exercice incessant de sa fourchette qui arrêtait les paroles sur ses lèvres.

— J'ai pensé, —dit-il, — qu'avant de partir pour l'étranger, et comme l'on doit toujours se montrer poli envers se6 voisins de campagne; — c'est le devoir des grands propriétaires fonciers, et je regarde comme au-dessous de moi d'avoir mauvaise opinion d'un homme à cause de ses sentimens politiques, surtout depuis que, par yiotre fermeté, nous avons anéanti les radicaux (ce café est horriblement mauvais!), et l'opposition est digne de notre mépris ( un peu de beurre, je vous prie I ; — que nous ferons bien d'inviter lord Ormsby à dîner.

A cette conclusion imprévue, Matilda s'écria involontairement :

— Oh! non.... sousaucun prétexte.. Je n'en vois pas du tout la nécessité.

Sir James la regarda quelques instans, évidemment surpris de la véhémence de l'objection, puis il répliqua :

— Il est en vérité bien étrange que si je viens à manifester un désir, aussitùt vous vous empressiez de le combattre. Je trouve que vous avez traité lord Ormsby avec peu d'égards hier soir. Mais souvenez-vous de ceci, lady Matilda : » Qui m'aime, aime mon chien. »

Il y avait quelque chose de si grotesque dans l'application de ce proverbe, à propos de l'obligation pour Matilda d'aimer lord Ormsby pour l'amour de sir James, qu'elle eut toutes les peines du monde à retenir un éclat de rire, bien que le sujet de l'entretien fut très sérieux pour elle.

Elle se contenta de répondre qu'elle avait vu lord Ormsby pour la première fois au dîner de la veille. Mais sir James allégua qu'il s'était pris d'affection pour ce jeune homme, qui pourrait lui apprendre une foule de choses intéressantes sur ses voyages.

— Je lui ai demandé après diner, — ajouta sir James, — si le vin deBordeaux «tait bon en Italie, et à ses réponses j'ai deviné que j'avais affaire à un homme d'une intelligence supérieure.

Lady Matilda ?e contenta de répondre qu'elle s'en rapportait entièrement à son mari.

— A propos, — reprit sir James, — ma sœur, mistressHobson vient d'arriver de Manchester. Elle se prépare, comme vous le savez, à conduire ses filles à l'étranger pour qu'elles y achèvent leur éducation ; nous pourrons les inviter le même jour, et lord Ormsby nous donnera tous les renseignemens nécessaires.

La répugnance qu'éprouvait Matilda à recevoir chez elle son ancien'' amant n'était nullement diminuée par l'idée de le mettre en présence d ! gens fort communs. Mais le mal parut être sans remède, car sir James se disposa à sortir pour déposer sa carte chez lord Ormsby, après avoir chargé Matilda du soin de recevoir les Ilobson, arrives la veille, et qui ne manqueraient pas de venir faire une visite.

— Vous n'avez jamais vu ma sœur, — dit sir James au moment de partir; — vous l'aimez, j'en suis sûr, — c'est une charmante femme. —J'aurais désiré pour elle une alliance plus distinguée, car je fais une grande différence entre un magasin et un comptoir.— Mais enfin, Ilobson est un excellent homme et son nomesl avantageusement connu à Manchester.

Cela dit, sir James sertit de l'appartement et lady Matilda se prépara à recevoir les parens de son mari.

Miss Bettv Dornton était, de quelques années, phis âgée que son frère, et sa famille ne s'était pas opposée à ce qu'elle épousât monsieur John Hobson, attendu qu'à l'époque où elle

SOi

LORD NORMANBY

avait apporté ses charmes au marché, ses espérances de fortune n'étaient pas si brillantes qu'elles le devinrent depuis. Monsieur John Hobson avait commencé par être un contre-maître actif et calculateur dans une importante manufacture à Man- ' ehester. Devenu propriétaire à son tour, il avait remplacé son modeste logement par une des plus belles maisons de la ville.

A l'époque de son mariage, mistress Hobson était une petite personne bornée, vaniteuse, remuante et bavarde; de plus, commune et fort ignorante, mais douée d'une jbyeuse humeur. Vingt années et une douzaine d'e.ifans avalent singulièrement épaissi sa taille assez fine autrefois, mais rien n'avait diminué l'activité de sa langue, ainsi que Matilda le reconnut bientôt à ses dépens, lorsqu'un laquais eut annonce mistress Hobson , les misses Hobson et raaster Hobson , le plus jeune de la famille, — un petit écolier niais et fort gauche.

Je n'entreprendrai pas de peindre individuellement le caractère des trois misses Hobson, avant que le lecteur ait eu h? temps de faire leur connaissance. Elles portaient exactement le même costume, qui se composait d'une pelisse en Casimir vert-pois surchargée de franges et d'un chapeau de castor doublé de rose. La ressemblance entre les trois sœurs s'arrêtait au costume ; l'aînée, miss Hobson, avait une figure ronde et rosée, encadrée dans des cheveux d'un rouge ardent et tournés en forme de tire-bouchon. Miss Anne, que la nature avait douée d'un nez assez fort, avait, à sa considération, adopté la ligne grecque, et lissait ses cheveux roux en bandeaux contre les tempes, à la madonna, disait-elle. La troisième, Jemima, avait cet âge aimable où les cheveux d'une >eune personne ne sont ni longs ni courtsTQuant a la conversation de ces Grâces de Manchester, nous n'en pourrons pas aisément juger, car fort intimidées par la présence d'une personne dont le Murning Post s'occupait autant qu'il le faisait de lady Matilda, elles se bornèrent à reprendre, de temps en temps, les expressions malheureuses employées par leur mère, — liberté que leur éducation leur donnait assurément le droit de prendre. Quant à mistress Hobson, elle ne se sentit pas aussi intimidée que l'étaient ses filles en présence de lady Matilda. Depuis le mariage de son frère, elle s'était persuadée que son importance personnelle avait si fort augmenté, qu'elle n'éprouva pas le moindre embarras à la vue de la personne qui lui avait donné toute cette nouvelle importance. Aussi s'avança-t-elle résolument vers lady Matilda, dans sa pelisse de velours écarlate qui éclipsait le soleil aux jours de la cani. eule, et après une affectueuse salutation, lui dit, en la regar dant fixement :

— Ma foi! James ne pouvait mieux choisir.

Pois elle aborda brusquement le sujet qui occupait en ce moment toutes ses pensées, c'est-à-dire, la circonstance extraordinaire de son prochain départ pour l'étranger.

— J'espère, — reprit elle. — que nous vivrons l;1-bas en famille. Qui m'eût dit que je sortirais un jour de la vieille Angleterre! mais il faut que mes filles aient les mêmes avantages que les misses Tomkins, bien qu'on ait élevé le vieux Tomkins à de hautes dignités. Après tout, mon frère n'est-il pas baronnet ? Sans parler de vous, lady Matilda. Et puis, le docteur Snook dit que Jemima est un peu phthisique, et que l'air de l'Italie lui fera du bien. Et, ma foi, n'était la crainte des bandits , j'aimerais assez l'Italie; je serais aussi assez

curieuse de voir le pape et la Vénus deMédi comment la

nommez-vous donc, ma chère? — reprit-elle eji s'adressantà l'une de ses filles.

— Médicis, maman, — répondit miss Anne.

— Ah! oui, Médicis... et. Saint-Pierre, bien que je ne me soucie pas beaucoup de cela, attendu que nous avons notre Saint-I'ierre à Manchester... Après cela, le ColOi

— Colisée, maman, — reprit miss Hobson.

— Colisée, — répéta mistress Hobson, mais Jcm doit savoir tout cela, car je suppose qu'on le lui apprend à l'école.

Cette observation changea le cours des idées et appela l'attention de lady Matilda sur un être insupportable, que [a présence d'êtres plus insupportables encore* l'avait, jusqu'à ce moment, empêchée d'observer.

De fous les impôts prélevés par les pareils mr ta patience

des gens, il n'en est pas de plus triste que la présentatfon précoce d'un écolier, dans la véritable acception du mot. Il cause un embarras génçral par ses gaucheries et ses balourdises, ou bien sa suffisance étourdissante produit une gêne plus grande encore. Il n'en est pas moins vrai que les écoliers sont, après tout (pour employer une métaphore particulièrement applicable à la famille Hobsonj, la matière brute avec laquelle sont manufacturés les articles les plus recherchés dans les salons. Impossible de rencontrer un ty)pe d'écolier plus détestable que celui qui se trouvait assis sur le bord du sofa, en la personne de Jein Hobson, avec son pantalon de nankin relevé jusqu'à mi-jamLe et ses cheveux roux collés de chaque côtéde son visage court et joufflu, à l'aide d'une brosse mouillée. Les mains du jeune drùle étaient, depuis un quart d'heure, occupées à brosser à rebrousse-poil un chapeau qui n'avait plus de forme.

— Débarrassez-vous de votre chapeau, mon cher Jem, — dit mistress Hobson. — C'est le filleul de sir James, — ajouta-t-elle en ^'adressant à Matilda, qui, tout en gardant le silence, ne put nier l'imputation.

— Je regrette que son oncle soit sorti, reprit mistress Hobson.— Comme mon fils ne part pas avec nous, je l'ai amené à Londres, pour qu'il fasse connaissance avec sir James, car il est bon que les enfans connaissent les gens sur lesquels ils doivent compter. Mon frère, j'en suis sure, fera quelque chose pour son filleul, le petit Jem, comme nous l'appelons: peut-être le fera-t-il entrer au parlement; ce métier-là en vaut bien un autre. Et qui sait si Jem ne sera pas quelque jour secrétaire d'État!

Oui, pourquoi ne deviendrait-il pas secrétaire d'Etat, lady Matilda? Je puis vous assurer, — continua la tendre mère,— qu'on a pris toutes les peines du monde pour lui apprendre à parler en public... Jem, si vous répétiez devant votre tante le speech qui m'a fait espérer de vous voir entrer à la chambre des communes?

Matilda se soumit à cette épreuve, moins cruelle que celle dont elle venait d'être victime en entendant mistress Hobson parler île son fils, et Jem, enchanté de sortir de son inaction, leva le bras et commença ainsi, de cette voix criarde et fatigante qui accompagne d'ordinaire de semblables exhibitions :

— Je me nomme Norval, et je viens...

En ce moment la porte s'ouvrit, et un laquais annonça nos deux amis de la veille, lord George Darford et monsieur Penryn qui, d'habitude, chassaient le temps ensemble, et qui venaient tuer une demi-heure avec lady Matilda. Grand fut leur étonnement à la vue de la réunion au milieu de laquelle ils se trouvèrent. Mais leur arrivée mit soudain en fuite toute la famille Hobson. En s'éloignant, mistress Hobson déploya aux regards surpris des deux amis, sa vaste et splendide pelisse de velours écarlate. Les jeunes personnes suivirent leur mère, en se serrant l'une contre l'autre, les yeux baissés, en un mot, en exécutant les petites manœuvres auxquelles se livrent les jeunes anglaises d'une certaine classe en sortant d'un appartement.

— « Roseius, lui seul, faisait encore face à l'ennemi», — quand enfin, après de grands efforts, il parvint à arracher son chapeau de dessous les pieds de lord George ; et après avoir fait un salut cérémonieux, qu'il avait appris en même temps que son discours, il sortit du salon.

— Au nom du ciel, demanda loid George, —quel e3tee jeune Esquimaux? et quelles sont les personnes chargées de le montrer?

— Vous venez de voir la sœur de sir James et ses enfans, répondit lady Matilda, d'un ton calculé, pour couper court a toute plaisanterie.

— Le dîner d'hier chez les Eatington a été une affaire manquée, — dit monsieur Penryn, jugeant à propos' de changer de conversation.

— TJn meeting de quakers eût été plus gai, ajouta lord

— Pour mon compte, je m'y suis assez ennuyée, — dit lady

— Aussi, reprit monsieur Penryn, — quelle idée d'inviter deux beaux esprits rivaux, qui. outre la naturelle jalousie de

MATILDA

métier, étaient en froid, je ne sais pour quelle cause. On n'a pas manqué — et cela devait être — de les placer l'un â côté de l'autre; et ils étaient tellement occupés à témoigner de leur parfaite indifférence à cet égard, que ce travail absorbait tonte leur attention. Mais la loterie d'un dîner est bien la chose du monde la plus fâcheuse que je sache. On est toujours sûr d'être placé près de a personne qu'on désire le plus éviter : n'êtes-vous pas de cet avis, lady Matilda?

En invoquant le témoignage de lady Matilda, monsieur Penryn ne se doutait guère de ce qui s'était passé la veille; mais lord George épargna à la jeune femme l'embarras d'une réponse, en prenant l'allusion pour lui-même.

— Je suis persuadé que lady Matilda n'approuvera pas une doctrine contre laquelle je dois énergiquement protester, — répliqua-t-il en s'inclinant légèrement.

— Vous avez raison, George, —répondit son ami, — j'avais oublié que vous étiez placé près de lady Matilda; mais, ù coup sûr, son autre voisin n'a pas semblé convenablement apprécier les avantages de sa situation. De ma vie je n'ai éprouvé un désappointement comparable ù celui que m'a causé lord Ormsby.

— Avant son départ pour l'étranger, nous le considérions somme un homme fort aimable, — ajouta lord George, — et ù l'époque où j'entrai dans le monde, aucune réunion, je me le rappelle, ne semblait être complète, si l'on n'y rencontrait Augustus Arlingford.

Le lecteur remarquera probablement le léger anachronisme commis par lord George qui, la veille, paraissait avoir toutà-fait oublié son ancienne connaissance avec la personne en question.

— Mais, — reprit monsieur Penryn, — en dépit de toutes ses1 folies, il a toujours eu des idées sentimentales, et nous avons tous cru , à l'époque de son départ , qu'il avait un petit attachement pour quelque Clari de campagne.

— Et qui sait, après tout, — riposta lord George, si le constant chevalier n'est pas revenu pour l'épouser? car je l'ai rencontré ce matin dans sa voiture de voyage.

Cette nouvelle, annoncée vers la lin delà visite, fit grand plaisir à lady Matilda; non-seulement parce qu'elle échappait ainsi aux embarras du diner projeté, mais pour mille autres raisons ; car, si grand que fût son empire sur elle-même en public, le souvenir de l'émotion qu'elle avait resseniie la veille l'avait convaincue que, moins elle verrait lord Ormsby, mieux cela vaudrait.

Grâce à la rapidité de ses chevaux, notre héros arriva, dans la soirée du lendemain, au château d'Ormsby.

Dans toutes ses pérégrinations, le voyageur est, dit-on, suivi par le souvenir du foyer domestique, et son retour aux lieux témoins de sa jeunesse lui procure, quel que soit son âge, des jouissances inconnues, mais dont l'intensité dépend du caractère particulier de chaque individu.

On se formera difficilement une idée des sentimensde lord Ormsby, lorsqu'il rentra dans les magnifiques domaines où il était né. l)e toutes paris, mille monarques rivaux de la forêt avec le vénérable aspect de. leur grand âge et la fraîche gaité de leur feuillage d'été, agitaient leurs bras immenses comme pour faire accueil à leur seigneur et maître.

De vertes clairières permettaient au regard d'apercevoir le sommet des coteaux voisins, où se balançaient les sauvages eofans de la forêt, pour offrir aussi leurs hommages. Le torrent de la montagne mugissait au loin; le soleil couchant dardait ses obliques rayons à travers le feuillage, et fêtait le retour du voyageur avec une glorieuse illumination. Ce fut ainsi que lord Ormsby arriva à la demeure de ses pères, pour en prendre possessîen à son tour.

Il fut reçu, a la porte dii vestibule, par mistress Brown, la vieille femme de charge dont il avait si souvent éprouvé l'affeclion pendant son enfance. Elle conduisit lord Ormsby à la chambre de sa mère, pensant, disait-elle, que tant qu'il serait

LF. SIÈCI.F.. — I.

seul, il préférerait à tous les appartenons du château cette chambre qui lui rappellerait de si chers souvenirs.

— Vous la trouverez a peH près dans l'état où vous l'avez laissée,— ajouta mistress Brown,— car lorsque votre pauvre frère s'est perdu ( que Dieu lui pardonne ! ) et que je l'ai vu dans le château avec ses amis, j'aj fermé cette chambre pour ne pas voir une femme comme celle de votre frère dans l'ap parlement qu'habitait my lady.

Le honteux mariage en question avait porté un coup bien sensible à la pauvre mistress Brown, car elle considérait la dignité de la famille comme la sienne propre, et cet événement avait augmenté l'irritabilité de son caractère qui, naturellement, n'était pas des meilleurs. Bien que ce sujet de conversation n'eût rien d'agréable pour lord Ormsby, il crut cependant devoir adresser quelques paroles a mistress Brown, et il lui demanda si son frère avait fait un long séjour au châ teau.

— Non, vraiment,— répondit mistress Brown,— votre frère et sa société ne sont pas restés ici plus de quarante-huit heures; pourquoi? Dieu seul le sait.

Ce n'était pas l'exacte vérité; mistress Brown connaissait aussi le motif de ce départ précipité; elle le connaissait d'autant mieux qu'elle en avait été la cause, et voici comment : un des gens de lady Ormsby étant venu réclamer les services de mistress Brown d'une façon assez cavalière, et en lui disant : — Votre maîtresse a besoin de vous.— Mistress Brown, jugeant qu'on portait atteinte ù sa dignité, avait répondu :

— Ma maîtresse ! dites-vous, elle a été la maîtresse de trop de gens pour être la mienne.

Lady Ormsby, à qui celte réponse avait été sur-le-champ répétée, était accourue furieuse, et s'était livrée à des invectives qui prouvaient clairement que son élévation au titre de pairesse ne lui avait nullement fait oublier le langage favori des créatures de son espèce. Voyant l'impossibilité d'obtenir la paix, le pauvre lord Ormsby avait, au prix de coûteux sacrifices (c'était le seul genre d'influence qu'il possédât sur sa femme), décidé lady Ormsby à partir, — arrangement auquel elle avait souscrit d'autant plus volontiers que la vie de château ne lui souriait pas le moins du monde.

En se dirigeant vers l'appartement de sa mère, lord Ormsby et mistress Brown traversèrent une longue galerie de portraits de famille. Le premier était celui d'une femme avec de petits yeux gris, des cheveux cendrés rejetés en arrière, et une taille étroitement emprisonnée dans un corsage montant. Au bas du portrait on lisait : « Lady Matilda Délavai, première baronne d'Ormsby. »

Maintes fois on avait plaisanté sur une prétendue ressemblance entre la baronne et sa charmante homonyme; maintes fois on s'était demandé quel serait le pendant de ce portrait, sur le panneau vacant placé à l'autre extrémité de la galerie. Les souvenirs douloureux quo ce portrait réveillèrent dans l'esprit d'Ormsby, parurent impressionner vivement aussi mistress Brown, qui, probablement, s'était elle-même demandé à quelle'personne était réservé la place inoccupée.

— Vous trouverez, — dit-elle, —dans la chambre de >ny lady, monsieur Augustus (je veux dire mij lord), de la musique et des albums appartenant à lady Matilda Délavai (je veux dire Dornton) ; comme je vous l'ai dit, j'ai fermé la chambre, sans savoir ce qui s'y trouvait, à l'époque de l'arrivée de votre frère. Peut-être trouverez-vous occasion de renvoyer ces objets à lady Matilda, maintenant qu'elle est mariée — d'une façon bien inattendue, j'ose le dire.

Et elle lit une légère pause, en poussant un soupir, au souvenir du désappointement que ce mariage avait causé parmi les gens de la maison, qui souvent avaient porté des toasts en l'honneur de l'union du plus beau couple du comté, — Augustus Arlingford cl Matilda Délavai. A l'autre bout, de la galerie se trouvait une caisse ouverte envoyée par Annabella, lady Ormsby, et contenant son portrait en costume de Diane, avec le château d'Ormsby au dernier plan du tableau. Il eût été difficile de juger si elle avait dans ses traits et sa personne quelque analogie avec la célèbre chasseresse, car au lieu de la tète, on ne voyait que la forme renversée d'une jambe fort

bien faite, et nue jusqu'au genou. Cet état de choses était du

LORD NORMANBY

a mislress Brown, qui, avant ouvert la caisse et reconnu le portrait, l'avait laissé tomber la tète en bas. Cette négligence , de la part d'une personne aussi soigneuse , avait été parfaitement volontaire, et, en agissant ainsi, mistress Brown avait voulu venger les vertueux liabitaus de la galerie de l'insulte qui leur était faite. Quant à la position humiliante qu'elle avait fait prendre au portrait, elle avait résolu de la maintenir, en attendant la sentence délinitive de son nouveau maître qui ne manquerait pas , elle en avait du moins l'espoir, de condamner aux flammes cet odieux objet. Toutefois, elle ne jugea pas convenable d'aborder celle question délicate à sa première entrevue avec lord Ormsby; aussi, prit-elle le parti de la réserver pour une occasion plus favorable.

Une fois seul dans l'appartement de sa niére, lord Ormsby vit avec plaisir que rien n'y avait été changé depuis la dernière fois qu'il l'avait visité. La vive tendresse qu'il portait à sa mère et à sa sceur lui lit trouver un grand charme à revoir ces lieux qu'elles avaient habités, mais ce qu'il rechercha surlout avec empressement, ce furent les objets appartenant à lady Malilda, et dont misiress Brown lui avait parlé. Le premier d'entre ces objets qui tomba sous sa main fut un petit album qu'il ouvrit, par hasard, à la page d'une esquisse faile d'après lui-même. Il se rappela lotîtes les circonstances qui se rattachaient à ce souvenir. Cette esquisse avait été faile à propos d'un costume de chasse avec lequel il s'élait un jour présenté, cl dont la bizarrerie avait frappé sa sœur et Malilda. Ce costume avait élé reproduit d'une piquante manière, mais les (rails ressemblaient à une caricature, et, quoique l'ensemble de ce dessin ne manquât pas d'un certain mérite, il avait été presque effacé par lès coups de crayon dont lady Matilda l'avait balafré, au moment où l'original la priait de ie lui montrer.

Qu'il est difficile de pénétrer dans un coeur! Parfois on réussit à s'y frayer un chemin, grâce à la plus frivole circonstance, après avoir fait de longs et vains efforts pour s'y Introduire par la tendresse et la sensibilité.

Rien n'était plus propre a ranimer les anciens senlimens de lord Ormsby que cette chose puérile qu'il tenait a la main. En dépit de sa raison, il ne put s'empêcher de comparer le clair rt gai regard de la jeune lille aimante qui avait fait cette esquisse, aux regards mouillés de pleins de la femme désolée qu'il avait vue. deux jours auparavant. Et, quel contraste entre la main tendrement frémissante jque, dans nue lutte joyeuse, il avait voulu empêcher d'effacer le dessin, et celle froide main, qui effleurait son bras en descendant l'escalier chez lord Eatington !

Pauvre Malilda ! De même que, dans un premier mouvement, elle avait tracé ces lignes confuses pour effacer les traits du portrait, de même elle s'était efforcée d'effacer de son cœur l'image de celui qu'elle avait aimé. Mais, malgré les efforts de Matilda, ses premières impressions conservaient toute leur, fraîcheur d'autrefois.

Le lendemain matin, les hommes.de loi qui devaient venir de la ville pour causer d'affaires avec lord Onnsby, n'arrivant pas, il voulut faire une promenade à cheval; sans but déterminé. Plongé dans ses rêveries , il laissa le choix de 1^ route à son cheval favori qui, abandonné à son inspiration, le conduisit par un chemin couvert à la grille de Delaval- I'ark ou il s'arrêta de lui-même. Aussitôt, lord Ormsby manifesta les premiers symptômes d'une divergence d'opinion ; mais le cheval qui conservait un doux souvenir de l'avoine de lord YV'akelield, et cjui d'ailleurs était convaincu de son bon droit fondé sur une vieille expérience, persista dans son opinion. En général, lord Ormsby traitail ses chevaux avec ménagement, mais en celle occasion, se sentant peut-être irrité par un temps d'arrêt forcé à celte place où il s'était séparé de Matilda, il infligea à l'animal une correction sévère, puis, le voyant obéir, il le caressa avec la même vivacité qu'il avait mise à le frapper.

— Pauvre Orlando, — lui dit-il, — 1 1 nous faut tourner nos peiif ces d'un autre côlé.

Et s'imposanta lui-même, ainsi qu'il l'imposai! à son cheval,le devoir de résister à des inclinations entraînantes, Il

pénétra plus avant, et toujours en s'éloignant du château d'Ormsby, dans la partie de la propriété de Délavai qu'il ne connaissait que fort peu. Si bien qu'il avait lini par ne plus reconnaîire sa route, lorsqu'il vit s'approcher un vieille figure de connaissance, Dick Boubly, qu'il avait autrefois connu garde-chasse chez lord Wakefield. Dick passait son chemin sans remarquer lord Ormsby, lorsque celui-ci l'arrêta en lui disant :

— Eh bien! Dick, ne me reconnaissez-vous plus/

— Ma foi ! — s'écria Dick, après avoir longuement examiné lord Ormsby, — vous êtes, je crois, monsieur Augustus Arlingford, et je veux être pendu si je ne pensais a vous en ce moment! Vous m'excuserez de ne vous avoir pas reconnu, monsieur, mais je commence à me faire vieux. Nous avons passé de durs temps depuis votre départ, mylord, car c'est le litre qui vous appartient aujourd'hui...

— Oui, mais tout va mieux, maintenant ?

— Oh! pas pour moi, et je n'espère plus rien de bon main tenant... Avec vous, peut-être, les choses auraient pu changer, et c'est pour cela que je pensais à vous quand je vous ai rencontré. Vous étiez un des meilleurs chasseurs que j'aie connus de ma vie, tandis que ce baronnet ne sait seulement pas se servir d'un fusil.

— C'est un pelit malheur, — dit lord Ormsby, impatient de détourner la conversation, — et cela ne l'empêche pas, je pense, d'être un bon maître... Mais, dites moi, je me suis à peu près égaré; faites-moi le plaisir de m'indiquer le plus court chemin pour retourner à Ormsby; tous ces sentiers sont si contournés !...

— Contournés! cela ne durera pas longtemps, car ce sir James (vous aurez peine à me croire, monsieur Arlingfordi, va faire construire dans Delaval-Park un chemin de fer pour» transporter du charbon; un chemin aussi bien tracé et aussi noir que le grand-livre de son père. Oui, c'est la vérité! Qu'aurait dit le grand père de my lady, notre ancien maître, s'il était allé se cogner le nez contre une charrette de charbon en chassant au faucon?

— Vous vous trompez sans doute, — dit lord Ormsby,— c'est un faux bruit.

— La chose est certaine, —répliqua Dick, — et pas plus tard qu'hier, j'ai vu la meilleure partie de notre bois remplie d'individus avec de longues perches et toutes sortes de machines ; de façon que je leur ai demandé ce qu'ils venaient faire là. Ils m'ont répondu qu'ils venaient pour construire un chemin de 1er. A la vérité, ils ont ajouté qu'ils ne pouiraieut commencer sans l'autorisation de milady; et, Dieu merci 1 elle est la pctite-Iille de noire ancien maître. \ eus ne pourriez imaginer tout le bien qu'elle a fait i< i , l'hiver dernier. Oh! monsieur Augustus, si elle avait le pouvoir aussi bien que la volonté... Mais il y a aussi cel homme... et, comme dit nia vieille, on ne peut pas faire une bourse de soie avec le poil d'un animal sauvage. Pourtant si vous vouliez...

Peu désireux d'en entendre davantage et de paraître vouloir se mêler aux affaires de sir .lames, lord Ormsby, après avoir élé remis dans le bon chemin par son vieil ami, qu'il ne quitta pas sans lui avoir offert un témoignage de remerciment, s'éloigna au galop dans la direction cla château oh nous le laisserons, quant à présent.

Enfin arriva le 16 juillet, jour fixé par les Dornt leur départ pour le continent. Tout le temps qui s'était i coulé depuis que nous les avons quilles avait été employé par sir James ù faire emplette d'une quantité de confortables article* de voyage, bons tout au plus à encombrer les voitures. Et comme, pour la plupart, les objets en question avaient été vendus par quelque fabricant patenté, ils offraient, pour le voyage, l'avantage particulier de ne pouvoir être raccomBMh dés, en cas d'accident, que par le seul inventeur.

Le complet emballage une fois terminé, non sans peine, sir James et lady Malilda prirent place dans la chaise de poste(

MATILDA

et mademoiselle Félicie. flanquée de ses cartons à chapeaux, monta sur le siège de derrière.

Malgré ma sympathie pour lady Ma'.ilda et mon désir de faire partager sa société le plus longtemps possible a mon aimable lecteur, je craindrais de ne la lui pas montrera son avantage en le mettant en tiers dans le voyage, entre elle et sir James. Je lui proposerai donc, au moins pour le commencement de la rouie, de monter dans le roche de famille des Uobson, lequel, au dire de touslesjournaux, parti! deWaterloo-Holel. Jermyn-Slreet, deux jours avant le dépari de lady Malilda.

Avant tout, il est de notre devoir de présenter quelquesuns des membres de la famille dont nous n'avons pas encore parlé. Monsieur Hobson, d'abord, qu'on nommait habituellement le vieux Hobson, non qu'il fût réellement plus âgé qu'une foule de gens encore verts, mais il portait un habit à longue taille et à collet bas; il avait le pantalon en horreur, portait en tout temps de grandes guêtres, ne montrait jamais le col de sa chemise et couvrait son chef d'une ignoble perruque. De plus, il ne liait jamais, parlait rarement, et encore étaitce d'un ton bref et bourru. Au dix-neuvième siècle, ces façons S'être, bien plus encore que le nombre des années, font d'un homme un vieillard.

On se demandait avec étonnement pourquoi le vieux Hobson n'était pas un plus aimable vieux. Tout lui avait réussi dans le monde ; mais le fait est que la situation dans laquelle l'avait placé cette réussite, produisait, entre ses actions et ses gouis, une contradiction constante, cause de sa revèche humeur. Ayant la conscience d'avoir fait lui-même sa fortune. il était jaloux de montrer au monde l'étendue de son mérite, en dépensant bien cette fortune; et ce désir se trouvait dans uu é:at de lutte perpétuelle avec les idées de parcimonie qui l'avaient aidé a amasser des richesses.

Ce combat intérieur était surtout remarquable dans les petites choses qui lui rappelaient forcément les menues dépenses qu'il avait coutume de se refuser, dans le temps où il pratiquait l'économie. Il aimait mieux, par exemple, acquitter la note d'un carrossier que de payer un postillon. Dans les grandes occasions, — et le présent voyage était du nombre, — son désir de faire convenablement les choses le mettait a la merci de sa famille, l.e déplaisir que lui causait ce voyage ne se manifestait que par son air morose. Jamais il ne lui arrivait de faire une objection directe, bien moins encore une opposition formelle; mais, inévitablement, il se consolait en rendant l'affaire dont il s'agissait le plus désagréable possible.

Tel était l'être aimable qui prit place dans sa voiture de voyage toute neuve, avec sa femme à son côté et tes trois tilles sur le siège opposé. Dans l'espèce de cabriolet placé derrière la voilure, s'entassèrenl ces deux animaux si misérables pendant un voyage a l'étranger : un laquais de Londres et une femme de chambre anglaise; cette dernière, surtout, qui se plaignait d'avoir tout a faite pour ces dames.

Le siège de devant, à l'extérieur, était occupé par deux personnages beaucoup plus importans ; ce n'était rien moins que les deux frères aînés de noire ami Jem. Le plus Agé, Toin, était » dans les affaires « -, c'est-à-dire qu'il passait tout son temps a s'amuser, soit à pied , en braconnant, soit à cheval, en se faisant jeter A terre par des chevaux de chasse fourbus, soit en conduisant la malle de Manchester, depuis le dernier relais jusqu'à la ville. Mais, bien qu'il'rmployât tout son temps dehors à tuer des oiseaux, à éreinler des chevaux ou à conduire des voyageurs, il n'en était pas moins i dans la maison »; c'esl-à dire que son nom prenait sa place et se trouvait écril en gros caractères sur une quantité de ballots de marchandises : Hobson, Rising, Hobson et (.'. , tandis qui' sa personne poursuivait les passe-temps plus agréables que nous venons d'éhumérer.

C'était dans l'intention d'établir Tom quelque part à l'étranger, et d'étendre les relations commerciales de la niai- |ue son père avait eonsenii a ce qu'il accompagnai la famille.

a côti de Tom •■':■■'• s'asseoir un Individu ion' différent,— son frère, monsieur Valentin Hobson ; ainsi baptisé, parce

qu'il était né le I i février, le jour de la fête de ce saint. Ce jeune homme avait l'incurable maladie d'écrire de pitoyables élégies, et, dans l'espoir de le guérir de-celte infirmité, la pire de toutes à ses yeux, le vieux Hobson lui avait fait étudier les lois.

Malheureusement, et si violent que fût le remède, il n'avait produit aucun bon résultat, car même alors, Valentin consacrait toutes ses heures de loisir et d'imagination à faire rimer « amours « avec « toujours », n elle "avec ■ tourterelle", « yeux ' avec ■■ cieux a, et le reste. Enfin on désespérait de lui, mais comme de nombreux exemples tendaient à prouver qu'un séjour d'une quinzaine à Paris opérait parfois des cures merveilleuses dans les cas d'affection sentimentale, sa famille l'amenait eu France pour essayer de ce spécifique. Il était le favori de sa mère, qui avait un faible, disait-elle, pour un homme sachant par cœur toutes les lettres de Bell.

Toute la famille était installée ; on allait partir. L'infortuné Jem, lui seul, restait à la porte de l'hôtel, les yeux rouges et tournés obliquement.

.— Adieu, Jem, — dit miss Hobson.

— Adieu, Jem, — répéta miss Anne.

— Rappelez-moi au souvenir de miss Jones, — dit l'une.

— Et moi au souvenir de miss Donking, — dit l'autre.

— Apprenez mieux voire table démultiplication, mon garçon,— grogna le vieux Hobson ; et ce fut le seul adieu que le tendre père fit ù son lils.

— Continuez à vous appliquer aux discours, et vous deviendrez un grand homme, — dit en sanglotant mistress Hobson, dont la tristesse présente luttait avec le sentiment de l'espoir en l'avenir.

Pauvre Jem ! en ce moment il eut donné les plus brillantes espérances de sa mère,— et même la dignité de secrétaire d'Etat à l'intérieur pour la moindre place au département de l'extérieur qu'il avait alors sous les yedx.

Enfin, l'ordre du départ ayant été donné, l'immense véhicule fut mis en mouvement, non sans de grandes difficultés, et après deux ou trois secousses assez rudes, bien qu'on y eut attelé quatre vigoureux chevaux.

A peine les roues avaient-elles fait un seul tour que mistress Hobson s'écria :

— Arrêtez ! arrêtez ! arrêtez !

— C'est cela, arrêtez une bonne fois pour toutes, — dit le vieux Hobson ; — mieux vaut tard que jamais.

— Pas de plaisanterie, mon cher, —répliqua mistress Hobson ; —j'ai oublié un objet tout-à-l'ait indispensable . l'Exercice manuel du voyageur.

— Soyez tranquille, — murmura le mari,— demain, sur le paquebot, vous aurez assez d'exercice.

Celte observation fut perdue pour œislress Hobson qui, après avoir poussé, en dehors de la portière, la plus grande partie possible de sa personne, se mit a crier de toutes ses forces :

— Jem ! Jem I

Jem, qui naturellement pensait qu'on avait arrêté tout exprès pour lui, accourut avec des grimaces de joie, et fui tuer veilleusement désappointé, en apprenant qu'il s'agissait tout bonnement d'un livre, à. la recherche duquel il fut envoyé. Enfin, le livre ne se trouvant pas, la voilure fut remise en mouvement avec h s mêmes efforts. Mais une fois lancée, elle avança avec celte rapidité qui caractérise les chevaux anglais, el que nulle charge ne paralyse, pourvu que les poslili ms aient dans la tête l'épiron nécessaire; aussi bien ils se trouvaient en d'excellentes dispositions, grâce à la générosité de Tom Hobson.

A force de persuasion de ce genre, ilsallrappèrent à Iilack heath le Safetfj Coach (voiture de sûreté) de Douvres, ainsi nommée, dans l'origine, probablement parce qu'elle marchait plus rapidement et contenait plus de passagers qu'on ne l'aurait cru possible: appellation qu'elle abien méritée depuis, car elle a versé beaucoup plus fréquemment que toute autre voiture.

— Je veux être pendu, dit Tom a son frère, si ce n'est pas là notre currler que j'aperçois sur l'impériale

LORD NORMANBY

Puis, frappant aux vîires de la voiture : — Toilà notre carrier ! — cria-t-il.

— Où est ce coofir ? — demanda mistress Hobson.

— Voyons le curie r! — dit miss Hobson, en s'efforcant de prononcer avec son meilleur accent de pension.

— Je ne vois pas de quooria, — ajouta miss Anne.

— An diable le currier ! — dit le vieux Hobson.

— Voilà notre curry!— répétèrent John et Nanny derrière la voilure.

— Il a l'air d'un vrai mendiant, — dit Tom à son frère.

— Quel pauvre diable! — dit John à Nanny.

Et, en effet, le personnage en question , avec ses petites jambes sebalançanten l'air, etson maigre corps pressé comme dans un étau par deux grosses commerça, ne faisait pas excellente figure.

Après avoir quelque temps galopé côte à cote avec le Sa/ety Coach, la voiture des Hobson s'arrêta à Hartford. C'était lu que le vieux Hobson devait réaliser les espérances que Tom avait fait naître dans le cœur des postillons.

Ce moment fut assez pénible pour Tom, car son père accueillit fort mal les postillons lorsqu'ils vinrent lui dire en tendant la main :

— Nous vous avons mené joyeux train, votre honneur.

— Joyeux train ! drôles, — répondit le vieux Hobson, — ah! vous appelez joyeux train une course à nous casser les os ! Tenez-vous pour contens, si je ne porte pas plainte contre vous.

— Mais, monsieur, le jeune gentleman... — reprit l'un des postillons, lorsque Tom se hâta de l'interrompre par un signe, immédiatement suivi d'une libéralité faite aux dépens de sa propre bourse.

Ils arrivèrent sans autre aventure à Douvres où ils passèrent leur dernière soirée anglaise, d'une façon vraiment nationale, c'est-à-dire à manger et à boire sans interruption , tandis que, pour égayer le repas, Tom Hobson riait aux dépens du courrier, à propos.de la difficulté du pauvre diable à parler anglais.

Le lendemain matin , nos voyageurs se transportèrent à bord du bateau à vapeur, et mistress Hobson s'empressa de descendre avec ses tilles dans la cabine, pour se préparer aux souffrances de la traversée, tandis que le vieux Hobson était assiégé sans pitié par cette tribu patentée d'exploiteurs, les bateliers, les commissionnaires Ce la douane, les valets d'hôtel, etc., etc.

— Ah! — s'écria-t-il, — je m'attendais bien, en quittant l'Angleterre, à dépenser énormément d'argent, mais en vérité, cela commence un peu trop tôt.

. El tout en gémissant, il tirait de ses poches une quantité de monnaie qu'il distribuait aux mains avides qui s'attachaient à lui. Il parvint enfin à s'échapper peuraller se blottir dans un coin obscur dont on ne l'arracha qu'en arrivant à Calais.

Bientôt les étourdissantes clameurs et l'incroyable agitation des hommes du bateau, qui semblent toujours partir peur unvoyageau longcours, vinrent à cesser, et le capitaine ayant donné le signal , le paquebot se mit en mouvement. Tom Hobson s'installa sur le tambour d'une des roues, et à travers les planches disjointes se mit à observer avec ravissement le mouvement de rotation des palettes. Peu à peu, une sorte de vertige succéda à son enthousiasme, et il ne tarda pas à se trouver hors d'état de continuer ses observations.

Appuyé, dans une altitude rêveuse, contre le tambour de l'autre roue, son frère Valenlin, qui, dans le cours de ses études littéraires, avait lu une traduction de Corinne, crut devoir, à l'exemple de lord Neville, adresser des adieux pathétiques aux blancs rochers d'Albion, et soutenant dans sa main son gras et rond visage, il s'épuisait en efforts superdus pour trouver une rime convenable à « rochers ». Mais bientôt, à ce mal subit du pays, succéda le mal de mer qui Vint mettre un terme à ses élucubrations poétiques.

Telle était la pénible situation de la famille Hobson lorsque le bateau arriva dans le port de Calais, et nos voyageurs se préparèrent à affronter les regards de la foule assemblée pour critiquer les fraîches importations de l'île de beauté.

Le sentiment national est une sorte da noble petitesse, un

égoisme plein de dignité, dont la manifestation, loin d'excité les reproches de la conscience, lui paraît à la fois agréable et méritoire. Une des illusions les plus chères de notre pays d'Angleterre c'est de s'attribuer, de bonne foi, le monopole d'une beauté prééminente.

J'avoue, néanmoins, qu'en revenant à Douvres, j'ai fait parfois de stériles efforts pour partager cette opinion. En vain, il m'est arrivé sur la route de me vouloir persuader qu'une tournure commune, des épaules hautes et rondes, une taille épaisse et des pieds plus épais encore devaient appartenu à un visage gracieux; je me penchais alors pour me convaincre, et j'éprouvais une déception dont j'accusais la vanité nationale.

Si, en dépit de tous mes préjugés, que j'avoue hautement, du rest?, il m'est quelquefois arrivé d'éprouver ce désappointement, que doit penser un Français (s'il lui arrive jamais de penser), avec ses préjugés à coup sûr tout différais, de ces beautés si vantées qu'il voit chaque jour débarquer dans ses bMels, dans la condition très défavorable où les a mises la moins intéressante de toutes les indispositions, — celle dont un paquebot est la cause?— Le teint de ces dames [et c'est leur plus grand charme} est entièrement décoloré ; leur toilette (ce qui n'est jamais leur fort ) est souillée et en désordre; en' un mot, elles ont toute la laideur qui résulte d'une récente indisposition, moins l'air intéressant que parfois elle communique. Bien que Vénus soit venue de la mer, assurément elle ne sortait pas d'un paquebot.

Nous avons cependant envoyé de meilleures copies de la Vénusanglaiseque mistress Hobson et les misses Hobson, les trois Grâces lui servant d'escorte. Aussi furent-elles l'objet d'une extrême hilarité, lorsqu'on les vit, traînant à leur suite le vieux Hobson boitant comme Vulcain, s'acheminer vers un des principaux hôtels de la ville.

vu

Le sentiment qu'on éprouve dans le premier moment, en passant d'un hôtel anglais dans un hôtel français, d.>ii Être sembhhle à la sensation qu'éprouve un Cheval tiré brusquement d'une écurie chaudeet resserrée, pour être place dans un vaste enclos. Dans l'une, le défaut d'espace lui donne souvent des crampes; on le fatigue par un excès d'attention et de soins; on ne le laisse pas un instant tranquille, et on lui donne à manger au-delà de son appétit. Dans l'aune, il a pour se promener un emplacement large et bien aéré; personne ne semble s'occuper de lui, et si on l'approche, ce sont des gens qui viennent lui donner à manger lorsqu'ils n'ont rien de mieux à faire.

En tout cas, si la comparaison manque de justesse, elle ne laissa pas de frapper Tom Hobson, tandis que sa famille et lui, abandonnés à leur sort, tournaient dans une Immense chambre située au bout de la maison. Dis minutes qui leur semblèrent être des heures, s'écoulèrent avant qu'on fit seulement mine de s'occuper d'eux. Mistrcssllobson,à qui l'exercice du paquebot avait donné un furieux appétit, se mit à appeler à pleine voix. Peine inutile. Enfin, entendant un bruit de pas dans l'escalier, elle sorti! de la chambre et arrêta au passage un domestique égaré qui chantait : Parlant jiour la Syrie. Il allait continuer son chemin sans faire attentii n :< mistress Hobson qui, enhardie par ia faim, se mil à lui crier celle phrase qu'elle se rappelait avoir lue dans le Manuel du voyageur:

le suis femme, il faut me manger.

Le garçon la regarda d'un air stupéfait, mais la première partie de la phrase ne lui paraissant pas impliquer la nécessité d'obéir à l'injonction contenue dans la seconde; il s'éloigna en chantant de nouveau : Partant pgur lifsyrie.

La situation devenait désespérée, lorsque dans l'escalier se lit entendre une voix impérieuse et jurant contre tout le monde, à peu près en ces termes:

— S..I l'aire attendre my lord Hobson... une des plus riches familles d'Angleterre!... S...I

Et quelques inslans après, apparut aux regards de la fa-

MATILDA

mille étonnée le courrier aux dépens duquel elle s'était si fort amusée.

Une complète métamorphose s'était opérée en lui , et il était difficile de reconnaître en la personne de ce héros, de ce despote revêtu d'un babil rouge à broderies d'or, avec une culotte jaune et des bottes u l'écuyère, le pauvre diable de la veille.

Depuis la courte anarchie du bnteau à vapeur, Pierre avait usurpé la légitime autorité des Hobson. A partir de ce moment, rien ne put être; fait sans lui, et avant de satisfaire le moindre désir, mistress Hobsi n devait obtenir la sanction de Pierre. Peur avoir son groy, le vieux Hobson ne pouvait se passer de l'approbation de Pierre. Tom fut obligé de résigner, entre des mains plus puissantes, tout contrôle futur sur la conduite des postillons. Les jeunes personnes elles-mêmes ue pouvaient reposer leur tête sur un oreiller s'il n'avait été, préalablement, demande par Pierre. Et, lorsque mistress Hobson désira qu'on mit deux gros matelots dans son lit, ce fut Pierre qui la sauva d'un danger auquel aurait pu l'exposer l'innocente substitution d'une voyelle à une autre.

En dépit de son autorité, le dîner ne fut pas servi aussitôt qu'on le souhaitait, mais après tout, ce dîner mérita les suffrages de la famille. Cependant, le vieux Hobson commença par envoyer le potage au diable en disant que ce n'était autre chose que de l'eau s liée ave des herbes flottant à la surface. Des côtelettes à laMaintenon excitèrent un vif enthousiasme; seulement, mistress Hobson demanda avec étonnement pourquoi on les avait entortillées dans du papier. Quant à Tom, il supposa que c'était afin qu'on pût les mettre dans la poche en guise de sandiciches.

Le dîner étant terminé et la pluie continuant de tomber, la famiile fut, de nouveau, réduite à ses propres ressources pour se distraire; mais comme les détails de cette soirée, ne seraient probablement pas fort divertissans pour mes lecteurs, je laisserai, quant à présent, les Hobson en famille, pour tourner mon attention sur des personnages plus importans.

Nous avons laissé sir James et lady Matilda Dornton au moment de leur départ pour leur tour continental et sur le point de se voir, pour la première fois depuis leur mariage, entièrement dépendans l'un dé l'autre, pour toute société.

La Bruyère a dit: a Le commencement et le déclin de l'ameur se font sentir égaleoient par l'embarras où Von est de se trouver seuls. »

Cette réflexion est particulièrement applicable à ceux dont les relations dépendent entièrement, pour être continuées, de la volonté rt du plaisir du cœur, dont le seul lien est l'uni iur. Pour ceux que d< s > onl unis, ils sont

trèse-xnosés, dans l'embarras d'un tête à-tête continuel, à se former la pénible conviction de la négation positive de l'amour ou de l'impossibilité d'aimer.

Chez les gens du monde, celle pénible découverte est indé. Uniment ajournée. Et même a la campagne, en dehors de la perpétuelle agitation de la saison de Londres, qui toujours produit son effet, on peut se soustraire à cette dépendance réciproque si redoutée, à l'aide d'Ur frère, d'un" sœur non mariée, d'un chapelain ou d'un capitaine quelconque. Mais en voyage, la situation devient extrême. Dn tête-à-tête quotidien dans une chaise de poste dissipe bien vile tout doute ou toute illusion sur la sympathie ou le sentiment contraire. Combien d'amitiés, après avoir résisté aux rivalités de la jeunesse, se sont brisées d ns un voyage en Europe, car 0 la variéié^les incideiis, l'éternelle présence de votre compagnon de route pèse sur vous de tout le poids de son écrasante uniformité.

Combien était plus triste encore la position de notre héroïne pour qui l'épreuve du voyage devint la confirmation de son antipathie pour cet homme avec lequel elle avait entrepris un vovage sans fin '

Lady Matilda était douée d'une extrême vivacité de sentimens, mais en même temps, d'une inaltérable mansuétude. Ses sentimens éta;ent douloureusement froissés par son cornmerce habituel avec l'homme sans intelligence qu'elle avait pour mari, et son caractère était soumis à de cruelles épreuves en se trouvant en contact continuel avec un égoïsme vulgaire.

Le jour de leur arrivée en France, ils poussèrent jusqu'à Saint-Omer, mais ils furent très désappointés en trouvant les portes de la ville fermées.

I ne pareille précaution est certainement méritoire de la part des autorités d'un puissant Etat ; mais, les gens qui ne sont point initiés aux secrets du gouvernement se demandent avec une certaine su i prise si, en temps de paix, l'entrée d'une berline dans une place forte, après huit heures du soir, peut causer des crainte* sérieuses. Sir James et lady Matilda furent donc réduits à la nécessité de passer la nuit dans un mauvais cabaret des faubourgs, sur le mur duquel ils auraient pu lire, si l'obscurité ne les en eût empêchés, cette ambitieuse enseigne : « Ici on loç/e à pied et à cheval. »

Accable.' de découragement et d'ennui, Matilda dut se réfugier dans une salle étroite et longue dont les portes fermaient à peine. Elle se jeta sur une chaise et, s'accoudant sur une table disloquée, elle fixa les yeux sur le foyer, où deux morceaux de bois vert et mouillé sifflaient et fumaient au lieu de brûler. Son attention se fixa un instant sur sir James, qui restait là d'un air hébété et dans l'attitude d'en voyageur fatigué qui a besoin de sommeil. Lorsqu'enfin il desserra les dents, ce ne fut pas pour la consoler, mais pour gourmander ses gens qui avaient égaré sa boîte à cigares et qui l'empêchaient ainsi d'ajouter aux délices delà situation. Dans une pareille scène et avec un tel compagnon, Matilda comprit que si le luxe et le comfort de la vie ne suffisent pas pour constituer le bonheur, leur absence peut singulièrement aggraver l'ennui.

Si. dans ces sortes d'unions qui ne sont que trop fréquentes et dans lesquelles l'attachement réciproque doit être l'effet et non la cause, les hommes sentaient seulement la nécessité de dissimuler les défauts de leur caractère avec le même soin qu'ils cachent leurs défauts physiques ; s'ils se hâtaient moins de rejeter les avantages artificiels qu'ils s'étaient appropriés dans leur rôle d'adorateurs, — ils ne perdraient pas alors l'occasion qui ne se retrouve jamais plus, de fixer une affection qui, peut-être, ne leur appartient pas encore, mais qu'ils pourraient aisément conquérir; car, tandis que les sentimens inspires par le mariage son! encore brùlans et les inclinations malléables, une impression à jamais durable. peut être facilement faite; mais si le cœur ressent alors un frisson, il reste à jamais insensible et froid.

Je ne prétends pas dire pour cela que des attentions passagères auraient pu rendre heureuse l'union de deux personnes aussi peu faites l'une pour l'autre que l'étaient sir James et lady Matilda. Les manières de sir James avaient un tel cachet de vulgarité, son caractère trahissait un si profond égoïsme, qu'un commerce régulier avec lui eûl éléâ peine tolérante pour toute femme qui n'aurait pas été douée du tact exquis et de l'extrême indulgence que possédait lady Matilda.

Cependant, sir James passait dans le monde pour être ce qu'on appelle un excellent homme. Sorte d'éloge, ilu reste, peu Batteur, car le sens exact de cette dénomination implique l'aide qualités aimables; —elle peint un caractère à la fois dépourvu de ces talens ordinaires qui font le charme d s la société, et de ces qualités plusélevéesqui provoquenl l'adnili âtion générale. En excellent homme est un individu placé d tus un ■ situation convenable de fortune, et dont ttt,la probité n'a jamais éternise en dout?; —un homme d'un tempérament flegmatique, qui, par cette raison, ne s'esl jan ais rendu coupable d'un acte de violence blâma- D] . im homme d'une inteUigem .- médiocre,— parlant, qui n'a jamais exercé son esprit satirique aux^dépens de son voisin, et n'a jamais troublé le pays par son ambition politique. Il peut être un excellent homme, en effet; il n'a ja;

LORD NOP.MANBY

mais commis aucun mal; mais qui- le ciel nous préserve d'un monde qui sérail peuplé d'hommes formés sur un pareil modèle.

Pendant six longues journées, et à travers des chemins détestables, Matilda voyagea côte à cote avec sir James qui, lorsqu'il a\ait t'ait un somme laborieux, s'occupail généralement, soit à jouer avec sa tabatière, soit à se plaindre de la profusion de paquets dont il avait lui-même fait charger la voiture. Le couple voyageur avait a parcourir trois rems milles dans une des plus tristes parties de « la belle France. »

Durant ce voyage de six longues journées à travers des plaines sans fin, Matilda se livrait à des réflexions peu consolantes. -^ « Si, pensait-elle, — mon voyage dans cette vie doit être, comme celui-ci, sans intérêt et sans variété, et, connus celui-ci, restreint dans des limites aussi tristes, puissent les objets environnans ne pas m'offrit' de plus séduisans attraits que ceux de cet horizon monotone, et je ne serai pas tentée de. m'écarter de la ligne du devoir. »

Peu à peu, le chemin avait présenté de douces ondulations qui, semblables aux vagues soulevées par un courant sousmarin, annoncent le voisinage des récifs. En effet, les majestueux sommets des Alpes ne tardèrent pas à se montrer au I jin.

L'aspect de Moray, un petit village assis au pied du Jura, est pittoresque, sinon grandisse, et forme du moins un ouvrage avancé, digne du voisinage de cette merveilleuse construction delà nature.

Taudis que la voiture descendait la dernière côte qui conduit à ce village où ils devaient passer la nuit, Matilda contempla pour la première fois de véritables montagnes, car nous ne pouvons guère décorer de ce nom les et misérables protubérances que nous avons en Angleterre. Son admiration s'éleva jusqu'à J'enthousiasme, tandis que sir James se contenta de dire que la cote était diablement escarpée et dangereuse.

Comme il était de bonne heure, Matilda savourait déjà, par anticipation, la première jouissance qu'elle allait éprouver après son long voyage, — celle d'une promenade solitaire, tandis que sir James s'occuperait du diuer, et fumerait son cigare, — lorsque tout-à-coup, en arrivant à la porte de l'auberge, plusieurs voix que Matilda ne se rappelait que trop, bien que l'habitude ne les lui eut pas encore rendues familières, s'écrièrent à l'unisson :

— Ah ! voici mon oncle et ma tante! Comment vous portez-vous, mon oncle?Commenl vous portez-vous, lady Matilda? Comment va, frère Jem? Mon Dieu! figurez-vous que le siège de devant de notre voilure s'est cassé, et Tom a eu la ligure coupée dans sa chute.

Cet exposé clair et rapide de l'acrident arrivé aux Hobson exp'iqua leur rencontre inattendue à lady Matilda, qui se vit à regret forcée de renoncer à sa promenade solitaire. File savait sir James d'autant plus susceptible au sujet des égards dus à sa famille, qu'il rougissait lui-même de cette famille; mais il ne voulait pas permettre à sa femme d'en rougir aussi. Ce sujet était très délicat pour lui, depuis que l'intime amie de Matilda, mislress Mechlin , s'était moquée des Hobson, et que Matilda avait dit en plaisantant, à propos de us dames, qu'elles allaient sans doute en Europe pour yi olporter les modes et les manières de Manchester.

Probablement, avec un peu de réflexion, Matilda se serait abstenue d'une semblable plaisanterie. Soi amje l'avait répétée mot pour mot, et comme une chose très spirituelle, à sir James, qui s'était senti fort offensé, malgré son peu de sympathie pour les Hobson. Ses manières avec eux variaient beaucoup, car il était gouverné tour à tour par le désir de leur inspirer un profond r< spCct pour sa personne, ou par sa vaniteuse euvie de les faire respecter par d'autres.

De tous les genres d'orgueil, l'orgueil de l'argent est celui qui a le plus d'influence sur la manière d'être habilùi Ile d'un individu, te but de tout orgueil est de faïre sentir autour de soi sa supériorité; et pour atteindre ce but, l'homme possédé de l'orgueil de l'argent est, plus que tou( autre, réduit à des assertions vîvâ voce dans le monde. L'orgueil de la noblesse peut se satisfaire sans bruit, au moyen de blasons peints sur

une voiture. Mais l'orgueil de l'argent entraîne à des manifestations plus bruyantes. Il ne peut être satisfait parla possession des avantages extérieurs de la fortune, car ces avantages sont partagés par des prodigues aux abois, qui, dans leur existence éphémère, jettent, chacun à son tour, un m: que éclat. Ce n'est donc que par son ostentation et ses manh res si . ei bes dans le monde-, que l'homme possédé de l'orgueil dej'argent, peut parvenir à se rendre désagréable partout où 'l va.

! n autre trait bien caractéristique de cette variété d'orgueil, c'est que, plus que tout au, re orgueil, il reconnaît une hiérarchie. Lu homme qui est orgueilleux de son nom trouvera cent raisons pour se persuader que ce nom est tout aussi noble que le plus noble de tous-, tandis que l'orgueil de l'arge: t est si réellement fondé sur ùv> chiffres, que l'homme possédait dix mille livres sterling de revenu, reconnaîtra, tout en méprisant l'homme qui n'en a que deux, la supériorité de celui qui jouit de cinquante mille livres de rente ; et cette supériorité, il ne la niera pas plus qu'il ne nierait ta differei.ee arithmétique de deux sommes.

C'est là ce qui inspirait au vieux Hobson un si profond respecl pour sir James. Il était lier d'avoir, par son seul travail, réalisé un capital assez rond ; mais il pensait avec admiration à l'énorme fortune de sir James. Si réel que fût ce sentiment, il assouplissait rarement les manières du vieux Hobson au point de les rendre aussi respectueuses que l'aurait désiré sir James; il arriva même parfois au vieux Hobson d'oublier complètement sir James. Ainsi, jamais il n'avait vu lady Matilda, mais tel est l'empire qu'exerce la véritable beauté sur les moins imprEssionnables individus, qu'il ne put s'empêcher de s'écrier en l'apercevant : « Quelle admirable femme!» et. avec une ardeur que, dans ses meilleurs jours, mistress Hobson elle-mt'me ne lui avait jamais connue.

Comme il n'y avait qu'un salon dans l'auberge, il fut convenu qu'on dînerait tous ensemble, et lady Matilda se retira dans son appartement sous prétexte de s'apprêter pour le dîner, mais en réalité, pour échapper un instant à l'ennui de celte réunion de famille. Cette excuse ayant été prise à la lettre par les misses Hobson, elles résolurent d'imiter lady Matilda, et elles se hâtèrent d^appeler la malheureuse femme de chambre pour les habiller. Aussi, lorsque Matilda descendit au salon xlans son délicieux négligé parisien, aperçut-elle les trois sceurs en robes de satin, en manches courtes et en souliers blancs.

A peine chacun eut-il pris place à table, que mistress Hobson entama la conservation.

— Ma foi ! nous avons fait un charmant voyage, et j'ai surtout éprouvé un grand plaisir a entendre tout le monde parler si rapidement en français. El puis, comme ile-t amusant de courir la poste sur des routes pavées et alignées comme des rues sans maisons! Je suis sure que vous êtes, comme moi, enchantée du voyage, lei-- Matilda?

— Kn fait de voyage, - repondit Matilda, —je n'ai pas un goûl bien vif pour les lignes droites, et d'ailleurs, je n'ai rien vu de remarquable en roule. En revanr.be, je suis enchantée de tout ce que j'ai vu aujourd'hui... sans compliment, — .ajouta telle en souriant à l'idée que les Hobson pouvaient réellement prendre cela pour un compliment.

— Pour moi, —répliqua mistress Hobson, j'ai admirétout ce que j'ai vu depuis mon départ. "

— Oui, — dit le vieux Hobson d'un ton bourru: —et plus vous admirez, plus on se moque de vous-, vous auriez mi ux fait de rester à la maison. Pour my lady. .'est autre en -

elle peut se montrer partout ave, a.va

'loi;-, les Bobson furent stupéfaits en entendant le chefdi» la famille dire un mot galant, bien qu'après tout, A mot n'eût été dit. peut être, que dans le but d'ajouter à l'amertume d s reproches adressés à mistress H bson. Celle-ci, da reste, semblait être invulnérable, car elle dil tranquillement .1 sou mari.

— C'est bien, c'est bien, mon cher, ne vous trouble/ pas l'esprit avec tout cela et envi j ez-moi encore un peu de potage. . Qu'avez-vous donc à nous regarder ainsi d'un air ébahi.' ijouta-t-elle en s'adressant a la tille d'auberge qui. eu effet, ne

MATILDA

SU

pouvait s'empêcher Je remarquer avec étonnement l'étrange eontrastede toilette et de manières que présentaient les dames Bobson et lady Matiida. Et son étonnement était d'autant plus vif que, par expérience, elle savait bien qu'il ne fallait pas attribuer à un simple accident t!e voyage, la réunion des personnes présentes, car souvent elle avait observé, quand deux Aiii-'laiï- arrivaient l'un après l'autre, que le dernier venu, bien que mourant de faim, attendait dans sa chambre que l'autre voyageur eût quitté ia salle à manger, plutôt que de rester dans la même pièce avec un homme qu'il ne connaissait p^s.

I.e3 observations de la 611e d'auberge fuient cependant in-' tt-nompuespar sir James qui l'envoya demander a son courrier ses provisions de bouche et ses sauces anglaises. Cette circonstance offrit à raislress llobson une" occasion nouvelle de comparer les différens mérites des deux pays. Sun opinion était toujours aussi légèrement formée que librement exprimée-, et. pourvu qu'on ia laissât parler, elle pouvait alternanl, et avec une égale volubilité, plaider le pour et le contre de chaque question.

— 'la foi' après tout, — s*écria-t-elle, — aucun pays ne vaut la vieille Angleterre, oit, si tout est cher, tout du moins est excellent, tandis que le bon marché - est une véritable duperie. — Le croïriez-vous? l'autre soir, à.... comment nommez-vous cette ville où l'on s'est battu pendant dix ans pour une misérable?

— Vous vouiez sans doute parler de Troyes? —de lad} Malilda en souriant.

— Oui, c'est cela même, Troyes re vous disais donc

que l'autre soir, à Troyes, voyant le modique prix du vin de Champagne, je me suis dit : alors, le vin de Porto doit

dre à peu près pour rien. J'en demandai donc. Eh bi

riez vous qu'ils me l'ont fait payer un prix exorbitant?... Et

cependant, il n'y avait aucune raison pour cela.

Comme mi- s H a était une de ces perso» causent pour le plaisir de causer, et précisément parce qu'elles n'ont rien ù dire : — comme d'ailleurs, je ne vois pas de motif pour qu'un semblable bavardage puisse jamais avoir une lin, — peut-être i\rai-je aussi bien à y couper court m me, ne fût-ce que pour donner à mes lecteurs une jusl de ma modération, puisque je leur accorde : éni reusement la liberté, quand je les tiens à ma merci. Je leur épargnerai donc, pour le présent, de nouveaux échantillons du choix des Hobson, et j'ajouterai seulement que notre héroïne se retira de bonne heure dan- son appartement, plus .nie jamais convaincue, que nulle fatigue physique ne peut être, à beaucoup prés, aussi accablante que la fatigue produite par une ai de convenances qui nous force h subir la société Be qui nous sont antipathiques.

Le lendemain matin, Pierre annonça que le marchai du village, maigre son habileté, n'avait pa> réussi a réparer la voilure, et qu'elle ne pourrait filn ra> 1 1 mmodi e qu'à I de sorte que. les Dornlon ne purent se dispenser de don ner une place à miss llobson dai.s leur i bi Quant aTom, il fut convenu qu'il irait s'installera côté de mademoiselle Félicie. Cet arrangement, qui produisit une satisfaction générale dans la famille llobson, l'ut proposé par '.ad\ Matiida. avec celle grâce parfaite qui lui était si naturelle lorsqu'il s'agissait de rendre service, aux dépens même de sa commodité personnelle.

Tom futd'aboid enchanté de sa nouvelle société, car il avait déjà fait un a>>< z long séjour eu France pour remarquer, chez mademoiselle Félicie, ce je ne sais quoi qui tient lieu de beauté. Malheureusement pour lui, cette impression favorable n'était pas réciproque. Il avait été, d'ailleurs, dé-

guré par son accident, et Félici trouva pas fort ù son gre. Pour comble d'infortune, il avait eu la maladres?. de bousculer les cartons de la soubrette qui

l'avait, à ce sujet, sévèrement rudoyé; si bien que, à partir d« ce moment, leur tête à tète devint tout aussi matrimonial que celui de sir .lames avec lady Matiida.

L'ascension du Jura qui n'est jamais une chose très amusante, produisit un ennui général dans la petite caravane. Mais, en arrivant au sommet de la montagne, nos voyageurs purent jouir du spectacle le plus grandi s (. Sur des hauteurs a perte de vue. et dans la Gère solitude d'une entière désolation, on aperce 'a neige éternelle, dont les

crêtes semblaient percer le ciel, tandis que dans les profondeurs de la vallée s'étendait . sous les vapeurs fuyantes du matin, un lac argenté sur lequel voguaient des voiles légères, avec la se ui ite que ( romet un ciel d'été.

Matiida joignit ses mains dans une extase de silencieuse admiration. Eile eût été d'ailleurs incapable de trouver des expressions pour peindre ses sentimens, lors même qu'elle aurait eu près d'elle des oreilles intelligentes. Sir James qui s'était décide a se placer sur le siège de devant, baissa tranquillement le store, passa la tête hors de la portière, et tournant le dos à ia f( is au paysage et à ces dames, dirigea toute son attention sur le sabot de la voiture.

Nos voyageurs ne se trouvaient plus qu'a un demi-mille de Genève, lorsque miss Hobson s'écria tout à-eoup :

— Quelle étrange voiture! nos postillons vont la culbuter! Matiida vit un char-à-banc dans lequel étaient deux dames,

l'une jeune, l'autre d'un âge avance, et reconnut aussitôt, avec une indicible joie, lady Ormsby .et son amie d'enfance, Emilie Arlingford.

— Chère Emilie! — se dit Matiida, — son affection pour moi est toujours ia même, j'en suis sure. — Puis elle demeura plongée dans les souvenirs du passé et dans la joie de retrouver son amiç ; de - irte que, au moment où la voiture s'arrêia devant l'hêtel, Malilda s'était à peine aperçue de leur anivée dans la ville de Genèvi

Après leur premier déjeune, à Genève sirJames venait de quitter Matiida pour aller arranger une partie de plaisir avec sa sœur qui habitait le même hôtel, lors-qu'unevoix impatiente se lit entendre dans l'antichambre :

— Soyez tranquille, je suis sûre qu'elle me recevra.

Et presqu'au même instant Emilie Arlingford vint se précipiter dans les bras de son amie d'enfance.

— A mon tour maintenant, — dit lady Ormsby qui entra après sa lille. — Je ne puis courir comme elle, car mes jambes sont vieilles et engourdies, mais je puis encore vous serrer dans mes bras, — ajouta t-ellc eai embrassant Matiida.

Lady Ormsby avait mieux que des restes de beauté, et le temps l'avail moins rudement traitée que bien des femmes qui se sentent encore de force a rivaliser avec leurs tilles. Depuis longtemps elle avait évidemment renoncé à toute prétention en ce g< nie. Sans être négligée, sa mise n'avait rien qui attirât les regards. Lady Ormsby était considérée comme un chaperon désirable , aimable el bienveillant, et depuis bien des années, toute son ambition de l'en, nie se bornait à jouir des ses enfans. Son plus vif chagrin, après celui que lui avait causé la n.ort de son mari, avait été produit par les deieglemens de son fils aine. Quant au nouveau, luid Ormsby , elle éprouvait pour lui une tendresse orgueilleuse qui touchait à l'admiration. Mais il ressemblait, pour elle, a ces capricieuses p anetes qui ne s'approchent qu'ua instant, pour éblouir et enchanter. Sa fille Emilie était l'étoile polaire vers laquelle étaient fixées toutes ses espérances en ce monde.

Jamais fille ne fut plus digne de l'amour maternel ; jamais deux femmes n'avaient offert un plus pariait modèle de celle affection, la plus pure de toutes, car elle était, d'une part, respect» nlrainle, de l'autre, passionnée sans fai-

blesse.

— 116 d nous venir voir jeudi prochain

LORD NORMANBY

à notre petite villa, — dit lady Ormsby, après les premières

caresses et les premiers mots si vides, et néanmoins si charmâns qu'échangent des amis depuis longtemps séparés.

— Je n'ai pas le plaisir de connaître si;- James, mais je ne puis le considérer comme un étranger, puisquil est votre mari. D'ailleurs, nous n'observons pas en voyage celle froide étiquette de Londres qui nous impose un si fastidieux joug. En pajs étranger, la société ressemble a un télescope qui nous permet de choisir les objets qui nous plaisent et de les rapprocher de nous autant que nous le désirons.

— Oui, — ditEmily,— et si tel est notre bon plaisir, no s sommes libres de regarder par le gros bout du télescope, de manière à.éle u moins les objets, suivant les impressions qu'ils produisent sur nous.

Matilda, chez qui celle comparaison avail fait naître la séduisante mais trompeuse idée d'exclure de son horizon tous ceux dont la position lui semblait être trop rapprochée de la sienne, ajouta •

— Et même, notre télescope peut être uniquement lixé sur ce que nous aimons.

— Alors, le mien sera lixé sur vous jusqu'à ce que vous perdiez contenance, — dit Emily. — A propos, je n'étais pas armée d'une longue-vce, lorsque je vous ai rencontrée, hier, et que j'ai failli me faire écraser par votre voiture ; mais nous venions de la poste, et nous étions complètement absorbées par la lecture d'une lettre de mon.... — Soudain, elle modéra le ton plein d'animation avec lequel elle pariait, et elle se reprit pour ajouter d'une voix plus calme : — une lettre venant d'Angleterre. — Mais vous avez dû me trouver bien imprudente, en me voyant conduire moi-même, avec maman à mes cotés dans la' voiture.

— Oh ! — répondit Matilda, — je n'ai pas oublié la manière indépendante avec laquelle, moi aussi, je conduisais seule la voilure pour aller de Délavai à Orsmby.

Matilda étouffa un soupir en songeant au compagnon dont la présence lui donnait parfois tant de courage, et qui, pour raccompagner, ne manquait pas de trouver un prétexte dans le danger qu'elle courait en faisant, seule, le trajet eu question.

— Je ne pense pas, — dit lady Ormsby pour charger de conversation, — je ne jensc pas que vous trouviez ici beaucoup de personnes de connaissance. Le passage annuel dfs oiseaux du Nord n'a pas encore commencé, mais votre ai : ivée nous annonce l'approche de celle saison, comme celle de l'hirondelle annonce le retour des beaux jours. — Parmi les nouveaux venus que vous verrez à notre villa, jeudi, se trouvent le colonel Canteen et monsieur Tynle. Vous connaissez probablement le colonel; c'est un homme qui vil manger au lieu de manger pour vivre; un hi

pour noire modeste demeure, et je ne me serais pas aventurée à l'inviter s'il avait pu, jusqu'à ce jour, trouver en ville un pied-à-terre digne de lui. Au resle, il est partout et connaît tout le monde; excellent homme, au demeurant, et qui, lorsqu'il arrive quelque pari, n'attire l'attention de personne.

— Il en est de même, je suppose, lorsqu'il s'en \a,— répliqua Matilda,— car telle est la conséquence ordinaire d'une façon d'être aussi négative.

— Son compagnon <' > . le révérend monsieur Tynle, est un personnage beaucoup plus important, — dit Emily. — Vous en avez sans doute entendu parler comme d'un grand amateure! même connaisseur en peinture. Pour lui, l'art n'est pas une seconde nature ; c'est au contraire la nature qui est un second art. Le plus beau point de vue du monde n'est intéressant à ses yeax que s'il peut prêter à une bonne composition. Je doute qu'il éprouve la moindre admiration^ D ême pour vous, à moins que, par bonheur, vous ne lui rappeliez quelque célèbre, tête du Guide ou du Titien.

— Dans ce cas, nous pouvons du moins espérer,— dit Matilda,— de partager ses bonnes grâces avec les riches couleurs de nos robes.

— Vous trouverez une troisième personne avec nous, — reprit F.miiy. — un de nos meilleurs amis, le comte San tel mo, un malheureux i fugié italien. Quant a son caractère,

maman se. chargera de vous le dépeindre. Vous vous rappelez sa prédilection pour h s lib

— Nous l'avons vu très fréquemment, — dit lady Ormsby, — à l'époque où des i i i •: nous empêchaient de sortir, et sa société, je l'avoue, a contribué puissamment a adoucir la tristesse de notre isolement. Dans mon opinion, le comte Santelmo est un homme qui aurait acquis une répu'ta-

i opéenne si le destin l'avait fait naiire ev. Angleterre, ou dans un pays libre. Mais. son sort est attaché à celui de l'Italie, et nous le voyons, exilé et dépendant, pour le posent, de la protection précaire de cette petite république. A la façon dont Emily vous a parlé de mon estime pour lui, vous pourriez supposer de ma part, une parlialité fondée sur des motifs personnels ou politiques, mais à mou âge, la louange n'est pas suspecte d'exagération.

Matilda n'avait pas tiré la même conclusion. Bien loin de là; car il existe parmi les femmes une sorte de franc-maçonnerie qui leur apprend à découvrir leurs sentimens respectifs, au moyen de signes qui nous sont inconnus-, et tandis que lady Ormsby faisait l'éloge du comte Santelmo, la physionomie d'Emily avait une expression qui lit soupçonner à Matilda que, dans le cas en question, du moins, Emily avait hérité de la prédilection de sa mère pour un libéral. Elle senlit d'ailleurs son opinion se confirmer en entendant dire à Emily :

— Une chose curieuse, Matilda, et qui prouve jusqu'à quel point une ressemblance peut exister en de'.ors des relations ei des liens de parenté, — c'est que le comte Santelmo me fail irrésistiblement songer à vous. Tenez, en ce moment, par exemple, votre sourire est tout-à-fait son sourire... Et, en l'entendant nous lire Allieri, j'ai trouvé, dans le son de sa voix, la même analogie.

Les commentaires de Matilda sur ce sujet furent interrompus par la retour de sir James, qui fut présenté, avec toutes les formes de rigueur, à lady Ormsby et à miss Arlingford. Matilda vit avec effroi qu'il se préparait à faire un speech, dont il fut heureusement délivré, en se bornant à parler du plaisir que lady Matilda et lui avaient trouvé dans la société de lord Ormsby, avant leur départ de Londres.

Celte déclaration causa quelque surprise à lady Ormsby et à Emily. Quant à Matilda, comprenant que les paroles de sir James impliquaient plus qu'un simple échange de politesses à un dîner donné par des amis communs, elle ne put s'empêcher de rougir un peu, en ajoutant avec une certaine vivacité, ■ d'une voix qui ne Irahissaitaucune émotion, — qu'ils avaient, en effet, rencontré une fois lord Ormsby à un dîner chez lord Eatinglon.

Matilda ressentit une émotion bien pénible, en se voyant ainsi forcée, pour la première fois, de parler de lukivec indifférence, en présence de personnes qui connaissaient si bien leur intimité d'autrefois. Mais, telle est la magie d'un nom, que le nom de « lord Ormsby » passa sur ses lèvres aussi facilement que celui d'un étranger, taudis qu'elle n'aurait pas eu la force de prononcer le nom d'Augustus, ou même celui de monsieur Arlingford.

On se hâta de quitter ce terrain brillant, et la conversation, grâce à la présence' de sir James, ne roula plus que sur des lieux communs. Entre autres choses, on lit remarquer que le Rhône était bleu, la Saison pluvieuse; que la bijouterie de Genève n'était pas chère, niais en revanche ne. valait rien. Puis, ces questions délicates ayant été discutées, on se sépara, après promesse faite par Mali da, et confirmée par sir James, d'aller dîner à la villa de lady Ormsby, le jeudi suivant.

Au jour lise pour le dîner de lady Ormsby, les invités se réunirent à la villa. Matilda fut très frappée des manières et île la physionomie du jeune comte Santelmo, bien que la présenee de tant d'étrangers et la difliculté pour lui de s'exprimer dans un autre idiome que le sien l'empêchassent de prendre une part active a la conversation générale.

MAiiLDA.

beau sexe, après avoir puis*1, dans son admiration pour les frtrides statues de marbre, un sentiment plus vif pour les b< lies formes animées; au point que, pour elles, il avait oublié l'Angleterre. et tout ce qu'elle renferme.

Ce sujet était un uV ceux que lady Onnsby ne pouvait entendre aborder de san S: froid, bien qu'elie» sût positivement qu'il était de pure invention ; aussi répondit-elle avec plus de vivacité qu'elle n'en manifestait d'habitude:

— Ce bruit n'a jamais eu le moindre fondement, c'est le plus scandaleux mensonge que la calomnie ait jamais inventé m que la sottise ait propagé. Pauvre Auguslus! à cette époque, ses lettres me prouvaient bien qu'il n'avait rien oublié en Angleterre.

Tandis qu'elle prononçait ces dernières paroles d'une voix fort émue, ses yeux rencontrèrent ceux de Matilda, et toutes deux lurent en même lumps, dans l'expression spontanée de ce double regard rapidement échangé, bien des choses qu'elles auraient voulu se cacher. Lady Onnsby était peinée d'avoir trahi une pensée que sa jeune amie pouvait interpréter comme uu reproche que son tact et son exquise délicatesse l'auraient empêchée d'exprimer, eût-il même été justement mérité. Cependant, elle ne su! comment réparer la chose, et le dîner étant terminé, elle donna le signal pour qu'on se levât de table.

Quel nouveau trait de lumière pénétra alors dans l'esprit de Matilda! Auguslus Arlingford, fidèle à la tendresse qu'il hii avait vouée, malheureux par elle et cruellement blessé de son inexplicable inconstance, lui offrait une image dont la réalité ne s'était jamais présentée à elle comme possible; et, pourtant, celte supposition semblait être renfermée dans les paroles de lady Onnsby et confirmée, plus encore, par la douloureuse expression qu'elle avait lue dans ses yeux.

En entrevoyant cette lueur de vérité, elle se sentit incapable de bien analyser ses impressions, mais elle y trouva cependant quelque consolation, tout en comprenant que, plus que jamais, elle devait soigneusement éviter la société de lord Ormsby.

Les pensées de Matilda, tandis que sa voiture la ramenait a l'bôlcl, se reportèrent avec une certaine satisfaction à la réunion qu'elle venait de quitter. Elle n'éprouvait aucun sentiment de vanité, car elle n'avait pas eu occasion de briller, niais d!e était contente d'elle-même et des personnes au mi- Heu desquelles elle s'était trouvée. Peut-être dois-je avouer qu'au souvenir de celte réunion se rattachait la conviction de n'avoir jamais été pour Auguslus un être indifférent, —conviction qu'elle avait puisée dans les paroles et les regards de lady Onnsby.

En vain essaya t elle de se raisonner pour s'arracher la joie inattendue que ces paroles lui avaient donnée. » Ai-je aucun motif de me réjouir de celte découverte? «—se disail-clie;— • et si mon sort n'est pas tel que je le désirais, ne. dois je pas m'en prendre à moi seule? Si, lorsqu'il n'y a plus de remède, Je suis impatiente du joug auquel je nie suis soumise , est-ce une consolation de savoir que, si j'avais différemment agi, tous les souhaits de mon cœur auraient été accomplis? Si, en dépit de ma volonté, je m'abandonne parfois à des regrets impuissans, nedeyrais-je pas être désolée de savoir qu'ils sont partagés par un homme qui méritait un sort plus heureux? »

Elle s'efforçait de se persuader que ces raisonnemens calmes et sages avaient purifié, ses sentimens; et, se tournant vers sir James, elle es*aya de lui faire partager sa manière de voir au sujet de la réunion agréable qu'ils venaient de quitter.

La tache était difficile, et sir James ne se monlrjfcullemei.t disposé à se rallier a l'opinion de lady Matilda. Le fait eut qu'il ne se trouvait a son aise que dans une société OÙ le mérite était estimé d'après la fortune plutôt que d'après l'intelligence; et aucun de ceux qu'il avait rencontrés chez lady Qrmsby n'adorait le veau d'or. Moi sieur i ynl i possédait une Imagination trop ardente pour s'occuper de choses aussi matérielles que ih s livres sterling ; — .'i la vérité, s'il eût assisté a la vente d'un lion de tableaux, peut-être II, eut envie la fortune de sir James ;. mais dou« l'Étal actuel des

LU SltCLE, — I.

choses, il se contentait de le mépriser comme un barbare dé nué de toute espèce de. goût.

Quant au colonel Canlecn, il n'avait de respect que pour celle partie du revenu qui fait face aux dépenses de bouche, et >1 aaraitjugé plus volontiers du mérite d'un homme d'après son compte chez le boucher, que d'après son compte à la banque.

Sir James avait bienfait deux ou trois tentatives près de. ses deux hôtesses , en introduisant dans là conversation des sujets ayant trait à une ostentation vulgaire, mais ces tentatives avaient excité des sourires poliment moqueurs chez Emily. Matilda s'en était aperçue, mais malgré la mortification qu'elle en avait ressentie, elle avait été forcée de s'avouer,— tant le ridicule était mérité,— que, dans toute autre circonstance, elle aurait fait comme Emily.

Un des traits caractéristiques des individus qui voyagent en pays étranger , c'est leur indépendance à l'endroit de la toute puissante influence de la fortune. Dans cette société anglaise qui passe son temps à courir le monde; qui, comme la tribu des Gypsy, est gouvernée, dans toutes ses pérégrinations , par des usages créés par elle-même, et qui fraternise rarement avec les habitans du pays, la suprême autorité est parfois un sbjet de contestations. Peut-être est-elle, en général, confiée a une aristocratie, dans la meilleure acception du mot ; mais, en tout cas, elle s'affranehit, avant tout, de l'influence de l'aristocratie d'argent.

Sir James commençait à comprendre cette vérilé, et, par conséquent, se trouvait déjà fort peu satisfait de la société genevoise ; aussi s'empressa-t il de profiler d'une occasion qui se présenta le lendemain, pour faire une absence de quelques jours, dans le but de visiter Chamouni. Cependant, il ne crut pas devoir inviter Matilda à faire partie de l'expédition.

Sir James quitta Genève par la plus belle matinée que l'été 'tût encore enfantée. Les rayons du soleil à Genève sont, comme les sourires d'une beauté cltagrine, doublement appréciés et pour leur rareté et pour la magnificence des charmes qu'ils illuminent, car ces rayons de soleil et ces sourires ne laissent plus rien à désirer.

La magnificence du ciel avait décidé lady Ormsby et Emily à aller faire une promenade sur le lac, immédiatement après déjeuner, avec le comte Sanielmo.

Vers le milieu de la joui née , une berline anglaise , dont l'aspect témoignait d'un rapide voyage, quitta la grande roule pour prendre le chemin de traverse qui conduit au lac, et alla s'arrêter a la grille delà villa habitée par lady Ormsby.

Un beau jeune homme descendit de la voilure et fut reçu par le vieux Wilson, l'intendant de la maison, qui s'écria, après avoir regardé le voyageur d'un air ébahi :

— Mylord! oh ! quelle surprise ! il n'est rien arrivé de malheureux, j'espère?

— Non, rassurei-vons, Wilson, — répondit lord Ormsby, — seulement je me suis mis en roule plus lût que je ne le pensais ; voila tout. Mais, où est ma mère?

— My lady vient de sortir pour faire duc petite promenade, et si vous voulez, l'attendre ici, je vais aller l'avertir.

Lord Ormsby y consentit et demeura seul dans le salon, en attendant le retour de sa mère et de sa sœur.

— Quelle heureuse existence! — se dit il, en examinant l'élégant appartement et tout le comfort que sa mère y avait introduit. —Elles ne restent jamais oisives, ni l'une ni l'autre,j'en sois bien sur — conllnua-t-ll, en promenant ses regards sur une. foule d'objets révélant des occupations êlégantes, et en les arrêtant enfin sur le piano, où se trouvait

ouvert à la page de son moive.au favori , ,, . tadorala .11 tressaillit en lisant, sur lacouverture du cahier, le nom de Matilda Délavai, écrit de sa propre main. __i uit aussi près de moi, pensa t-il,

et qu'à cette même pl^ÇC eiie ait fait récemment eniendie sa voix charmai

BU

LORb NORMAMlV

Il se persuada que tout cela n'était qu'une illusion enfantée par son imagination en délire, et que celte musique avait été apportée par sa sœur. Il acceptait déjà celte explication, lorsqu'il aidèrent sur une table un album, et sur la dernière feuille de cet album, un dessin à moitié terminé, dirpoiiu de vue pris des fenêtres mêmes du salon. 11 ne douta plus de la présence de Matilda, car il reconnut aussitôt sa touche.

— Oui, elle est actuellement 'à Genève! — s'écria-t-il en contemplant l'esquisse.

11 ne «ut comment expliquer 1« peu d'étonnement que cette découverte produisit en lui. Il ne s'était jamais avoué que l'espoir de rencontrer Matilda eût pu être pour quelque chose dans la détermination de son voyage à l'étanger. D'un autre cdté , le désir si naturel de revoir sa mère et sa sœur lui semblait justiiler suffisamment son départ si précipité.

Il était encore absorbé dans la contemplation de l'esquisse ^u'Il tenait à la main, lorsqu'il entendit une voix bien connue dans la serre attenant au salon : — Ma chère Êmily, sir James est parti pour Chamouni, et je puis rester avec vous.

I ne seconde après, Matilda, immobile de surprise, se (routait devant lui.

— Augustus! — s'éeria-t-elle dans le premier mouvement, dicté par une spontanéité de sentim nt qui avait paralysé toute prudence, toule réflexion. — Augustus! — s'écria-t-elle ave<: un accent qui fit bondir le cœur d'Ormsby, et effaça tous les tristes souvenirs du passé. De même, chu Matilda, celte exclamation trabissait un complet oubli de toutes choses. Mais cet oubli fut bien court. Depuis son mariage, Matilda avait appris a maîtriser si fortement ses sentiments, qu'un seul effort lui rendit toule sa présence d'esprit; non pas que l'impression fat seulement passagère, et qu'elle n'eut éclaté que pour s'évanouir aussitôt : mais, de même qu'un rocher roulant dans des ondes tranquilles, n'y produit au premier choc qu'une agitation extérieure, tandis qu'en plongeant de plus en plus profondément, et en s'engloutissant à Jaaais, il permet a la surface de recouvrer son premier calme, — de même, tout trouble extérieur fut vaincu par Matilda dans cette entrevue qui ce resta pas, néanmoins, sans influence sur sa destinée. « ■

Avec un sang froid parfait, elle questionna lord Ormsby au sujet de son arrivée inattendue. Mais celui ci ne put maîtriser aussi facilement son émotion, si vivement excitée, non-seulement par l'exclamation de Matilda, mais aussi par l'expression momentanée de son charmant visage, tout resplendissant de tendresse. Dans son regaid, il lui avait semblé entrevoir un autre monde, un monde meilleur. En vain il s'efforça d'aborder des lieux communs, — d'expliquer son arrivée,— de balbutier un compliment banal a propos de celle agréable rencontre, et de l'esquisse qu'il tenait à la main. Enfin, il s'écria :

— Non, je ne puis dissimuler plus longtemps! .l'ai le eourage de former des résolutions dans la solitude , et de les maintenir en présence du inonde.; mais, dans une rencontre comme celle-ci, je ne puis être que moi-même! Pardonnez à ce langage; pardonnez-moi de troubler ainsi, malgré moi, votre tranquillité. Ayez pitié de moi, oubliez-moi!

Puis, ayant porté la main de Matilda à ses lèvres, il s'en- Wit dans le jardin.

Celte scène avait fait naître une émotion si vive, un intérêt si peu prévu; elle avait été si rapide, el s'était m brusquement terminée, que Matilda s'élança à son tour hors delà maison, et monta dans sa voilure, sans savoir ce qu'elle faisait. 11 lui sembla soi tir d'un rêve, en entendant un laquais lui demander ses ordres.

— A l'hôtel! à l'hôtel! — répondit-elle avec vivacité. Elle se rejeta dans le fond de la voiture; et lorsque son

agitation lui permit de se rendre compte de ce qui venait de se passer,, elle se sentit débordée par la violence des senllmens qu'elle avait contenus jusqu'à ce moment.

De retour' à l'hôtel, il lui fallut songer aux moyens de rompre l'engagement qu'elle avait pris la veille. La tâche était difficile, mais indispensable. Matilda avait promis a lady Ormsby d'aller dîner a la villa; elle y avait même envoyé sa femme de chambre avec quelques objets de toilette. Elle sa-

vait bien qu'elle serait constamment exposée à rencontrer ivri Ormsby comme une simple connaissance, mais se trouver avec lui dans une réunion de famille, en l'absence de sir James, lui semblait être une chose pénible, peut-être inconvenante; et, après ce qui venait de se passer, elle comprit que cette rencontre était impossible. Cependant, elle se trouva fort embarrassée fknir imaginer un prétexte plausible, car eHe ne pouvait avouer le véritable motif de son absence. Enfin, elle écrivit un billet à lady Ormsby pour la prier de l'excuser, parce que sir James l'avait engagée, disait elle, à passer lajournéo avec sa sœur, mistress Ilobson. Elle fit plus: die prit la magnanime ré.-olution de rendre le prétexte réel, s'imposant ainsi une punition positive cl bien sévère.

La rigueur de ce' châtiment additionnel qu'elle s'infligeait elUvmême, ne peut être appréciée quo par ceux qui ont subi l'insupportable irritation que produit un bavardage vulgaire sur wn esprit déj.'i souffrant et harassé.

Page 1