‹ Le siècleChapitre 58 sur 70 · XXX1T · texte numérisé non relu

XXX1T

Il y a quelque chose de bien douloureux dans les réflexions produites en nous par la mort d'un compatriote a l'étranger. L'existence de tant de personnes, ainsi brusquement Ira dans le cours d'un voyage d'agrément, nous montre le plus frappant exemple d,- l'incertitude 'de noire pèlerinage en ce monde; et le grand nombre de ceux qui, rassurés par l'espél.E SIÈCLE. — I.

rance et la jeunesse, ont cherché vainement sous un ciel plus doux un sûr refuge contre les attaques d'une maladie perfide, témoigne de l'impuissance de tous les efforts humains à déjouer les décrets d'un pouvoir supérieur. La raison suppose à ce que la plus noble partie'de l'homme s'occupe de savoir dans quel lieu s.rout déposes ses restes mortels, et pourtant, par une faiblesse inhérente à notre imparfaite nature, quelques 1; mimes, et des plus distingues par le cœur et l'intelligence, ont été tourmentés par cette pensée à leur dernière heure. Tel est en effet, pour la plupart de nous, le désir de reposer après notre mort à côté de nos pères, que nous ne pouvons voir à l'étranger la tombe d'un compatriote sans éprouver un sentiment qui ressemble à la compassion excitée par la sentence d'un éternel exil.

La situation d'esprit de Matilda la portant à rechercher plutôt qu'à fuir les impressions tristes, elle avait souvent visite le cimetière anglais, et se sentant perdue pour la société, non moins que les morts qui reposaient autour d'elle, elle s'était occupée à déchiffrer les expressions de cette estime qu'elle avait perdue, et les épitaphes en l'honneur de l'accomplissement des devoirs auxquels elle avait failli.

Dans une de ces tristes promenades, elle rencontra près, que soudainement une dame anglaise en grand deuil qui, en la voyant passer, eut l'air de chercher à la reconnaître.

En ce moment, bien que Matilda reconnût vaguement cette dame, elle ne put se rappeler son nom. Elle n'éiait ni jeune ni régulièrement belle, mais son teint était d'une délicatesse exquise, et l'expression de sa physionomie avait, malgré sa mélancolie, une agréable expression.

Lorsqu'elle fut passée, Matilda se rappela tout-à-coup qui eile était et où elle l'avait vue.

— C'est, — se dit-elle, — mistress Sydney, une dame dont je lis la connaissance un an avant mon masiage, et qui me plut infiniment. Malgré sa tristesse habituelle, que mon oncle trouvait insupportable dans le monde, elle m'imposait, même a'ors, tant était grande sa réputation de vertu. Serai-je donc maintenant exposée chaque jour à ses regards sévères? Je croyais trouver ici du moins la consolation d'être parfaitement inconnue, et de pouvoir rester en paix dans ma solitude.

Ces réflexions et d'autres encore de la même nature l'avaient plus que jamais tourmentée durant sa promenade du lendemain , et son esprit harassé se soulageait par des larmes lorsqu'elle sentit son bras touché légèrement, et en se retournant elle vit mistress Sydney, qui lui dit d'une voix douce :

— JNous sommes ici , lady Matilda, les seules créatures vivantes qui se connaissent ; ne pas nous efforcer d'adoucir nos chagrins en les partageant serait bien cruel.

Dans le premier moment, Matilda fut si troublée par la bonté inattendue et inaccoutumée de ces paroles, qu'elle ne put d'abord entrer dans des explications qu'elle croyait devoir à une personne qui, en l'accostant, prouvait qu'elle ignorait l'a position de Matilda. Celle-ci lui dit enûn d'une voix émue :

— Lorsque je lis votre connaissance , j'étais déjà indigne de votre société, mais si vous l'ignorez, vous ne pourrez imaginer, tant vous êtes bonne, combien j'en suis plus indigne encore aujourd'hui.

— Quoi que j'aie pu apprendre,— ce que je vois, c'est que vous êtes malheureuse : — voilà tout ce dont je me souviens ; car il ne peut exister de plus puissante cause de sympathie que le malheur, pour une femme qui a vécu comme j'ai vécu.

— Non, — dit Matilda, — vous ne savez pas tout; c'est impossible. Je vous supplie de faire les pires suppositions, pour m'cpai'gner la douleuf de vous expliquer ma condition présente; et voire réputation est tellement intacte, qu'elle ne pourra souffrir de notre rapprochement accidentel.

— De ce cote , je n'ai rien a craindre, — répondit mistress Sydney, — vous 'Ctes peut-ôireurie pauvre pécheresse, mais

une pécheresse endurcie, j'en suis bien sûre,— ajoutart-elle eu ioessa.it la maie de Matilda qu'elle conduisit Jusqu'à s.i villa.

— Puis-je donc enfin espérer de trouver une amie, et une

LOP.D NORMANBY

amie telle que vous? — dil Maiilda 1res émue, en serrant à son tour la main de inistress Sydney.

— Malgré mou dédain pour les faux jugemcns et l'opinion du monde, — répondit mislress Sydney, — ne croyez pas que je consentisse jamais à les bra\er. Mais ma conduite passée me met, je l'espère, à l'abii des attaques et des imputations calomnieuses. Aussi je n'hésite pas à offrir mes consolations à un cœur qui n'a pas perdu le sentiment du bien, et qui s'ouvre à temps au repentir. Quant à moi, j'ai perdu tout ce que j'aimais sur la terre, et je vois sans regret l'heure fatale arriver pour moi.

Maiilda tressaillit en entendant ces tristes paroles.

— Je ne me trompe pas, — reprit tranquillement inistress Sydney; — je le sens là, — continua-l-elle en louchant sa poitrine, et vous pouvez le reconnaître dans mes yeux, ajouta-l-elle en montrant a Matilda ses joues animées par un éclat qui ne pouvait être attribué à la richesse de la santé.

Matilda soupira, car elle ne put nier ces effrayans symptômes.

— Mais je ne regrette pas de quitter la vie, je vous le répète,— dit mistress Sydney. — L'unique lien que la mort n'ait pas encore dissous a été brisé par un cœur sans générosité

— Auriezvous donc été malheureuse dans vo:re intérieur? demanda Maiilda; — vous étiez-vous mariée contre vos inclinations?

— Loin de la. — répondit son amie, — les illusions de la passion peuvent quelquefois produire un malheur égal à celui qui provient d'un attachement exclusif pour les choses du monde. Mon mariage a été un mariage d'amour. M.Sydney avait tout ce qu'il faut pour captiver une jeune fille sans expérience; mais, depuis notre union, — il n'a pas élé pour moi ce qu'il devait être. — Son caractère ne pouvait se rési-

,.gner aux embarras croissait* d'un revenu limité, et sa vanité ne résista pas aux séductions d'une femme plus riche et plus jeune que moi. Il m'abandonna pour elle.

Depuis celle époque, de cruelles perles de famille m'ont donné une grande fortune, et j'ai mis a la disposition de mon mari la plus grande partie de cette fortune ; mais j'ai cessé de le regretter. Passionnément attachée à ma famille, j'ai goûté pendant quelque temps les douces consolations d'une affection réciproque ; »ais, un à un, tous ceux qui me rendaient la vie précieuse m'ont été enlevés, et je suis restée seule au monde. — Oh! lady Matilda , de toutes les afflictions auxquelles est sujette la nature humaine, il y en a peu de plus cruelles que de voir ceux qui nous étaient le plus ciiers et le plus étroitement unis, devenir successive ment les victimes de celte cruelle maladie qui va bientôt linir mes jours.

Depuis ce jour, mistress Sydney et Matilda vécurent dans une intin.ilé qui fut pour notre héroïne surtout une source de consolations bien douces. En même temps, les nouvelles fréquentes qu'elle recevait d'Ormsby apportaient un grand soulagement aux préoccupations douloureuses de son esprit. Dans sa dernière lettre, Orrasby lui disait que ses recherches au sujet de Santelmo avaient réussi, et il ajoutait que la procédure relative au divorce n'était plus relardée par aucun obstacle.

L'absence U'Onnsby avait été prolongée au-delà de toute attente par la difficulté où il s'était trouvé de réunir les preu- : vçs.euneluanies de la naissance de Santelmo, el celles de son Identité. Mais enfin Matilda eut la joie de recevoir une lettie daiislaquelle.il lui disait que ses recherches étaient lei minées, ti que les preuves actuellement en sa possession étaient incontestables. Il ajoutait que, pour arriver plus vite, il s'eni- Jjarquerait a Gcuesj et que sa lettre le précéderait d'un seul Jour. Il concluait en se félicitant des bonnes nouvelles qu'il avait reçues d'Angleterre, et qui lui donnaient la certitude de pouvoir s'unir irrévocablement à \1 ililda.

— Je sais, — dit à Matilda sou amie mislress Sydney, ,en apprenant les nouvelles annoncées par Ormsby, — je sais que

beaucoup de personnes très respectables ont des doutes sérieux sur l'opportunité de ces sortes de mariages ; mais, dans mon humble opinion, il est contraire aux charitables préceptes de notre religion d'enlever au pécheur tout espoir de pardon. Je connais bien des femmes qui, après leur rédemption, sont devenues épouses et mères irréprochables. El quant à vous, je crois fermement que la solilude salutaire à laquelle vous vous êtes condamnée depuis quelque temps a purifié si parfaitement votre esprit, que vous éles en état aujourd'hui de remplir ces nouveaux devoirs.

Maiilda s'inclina avec humilité.

La matinée du jeun- où lord Ormsby était attendu fut se» reincet brillante; c'était un de ces efforts extraordinaires de la nature, qui, dans ce délicieux climat , déliant toutes les prévisions, nous font éprouver le charme de l'été au milieu de l'hiver.

Matilda avait décidé son amie à l'accompagner jusqu'au bout d'une terrasse ayant vue sur la mer, et ses regards restèrent longtemps lixés sur le pur et radieux horizon pour y voir apparaître le navire attendu.

Mais sur toute l'immense étendue des ondes elle n'aperçut même pas une blanche vague qu'elle pût prendre pour une voile; néanmoins, comme il était de bonne heuie, mistress Sydney parvint à calmer pendant quelque temps l'impatience de Matilda.

Cependant les heures succédèrent aux heures, el il n'arrivait pas. Enfin le soleil, après avoir baigné ses rayons dans les flots, s'était retiré sur les sommets encore neigeux des Alpes, et la toux sèche de mistress Sydney, que le refroidissement de l'atmosphère avait rendue plus fréquente, avertit Matilda du danger qu'un plus long séjour sur la terrasse pouvait avoir pour son amie. Elle insista donc pour que mislress Sydney la quittât aussitôt, el rentrât à la maison.

Lorsqu'elle fut seule Matilda sentit naturellement son impatience redoublée. — Avec une brise aussi favorable, — se disait-elle, — il devrait être arrivé déjà.— En ce moment elle tressaillit au souffle d'une bourrasque soudaine qui , passant sur les feuilles mortes, les chassa au loin dans une espèce de tourbillon.

En l'état d'exiitalion nerveuse où elle se trouvait, ce léger incident la jeta dans un trouble indéfinissable. Mais ce malaise passager se dissipa avec la brise qui l'avait causé.

Caressant encore l'espoir de l'arrivée prochaine d'Ormsby, elle alla se placer sur un promontoire assez éloigné d'où elle devait avoir une vue plus étendue. Mais lorsqu'elle y arriva, la scène avait terriblement changé.

Ceux-là seuls qui connaissent par expérience l'effrayante rapidité avec laquelle des ranales furieuses celaient tout acoup et sans symptômes précurseurs sur la Méditerranée, pourront se former une idée du changement presque miraculeux qui s'était opéré dans la nature, et du spectacle horrible qui s'offrit brusquement aux yeux effrayés de notre héroïne. Des nuages épais s'amoncelaient de toutes paiis cl prenaient un sinistre aspect sous les derniers rayons du soleil qui faisaient un suprême effort pour percer leur profondeur croissante.

Pendant un moment Maiilda, restée debout, résista à la violence de la tempête. Un frisson glacial courut dans ses veines, et avec la soudaineté du changement affreux qui s'était opéré, surtout ce qui l'environnait, l'ardent espoir qu'elle avait jusqu'à ce moment ca*essé lit place à de noirs presseulime lis.

Le sourd grondement du tonnerre lointain retentit t son oreille comme un bruit de mort. Elle pressa ses mains contre sa poitrine el descendit en courant jusqu'au rivage. Kn proie à une âge nie d 'esprit qui lui faisait oublier ses souffranci s physiques, elle erra sur la giève désolée sans se rendre compte de la marche du temps.

Ce fui seulement en songeant aux dangers que courait peut-être celui dont la pensée l'absorbait uniquement, qu'elle sentit la pluie battante qui traversait ses légers vôtemens; et ce tut seulement à cause du voile d'écume qui, p31' insians. lui dérobait laitue de l'immense océan, qu'elle remarqua l'écume qui jaillissait incessamment sur son corps délicat. Mais

MATILDA

enfin ce n'était plus une menteuse apparition évoquée par son esprit troublé; cette fois elle venait dé reconnaître, à une faible distance du rivage, la voile d'un navire déchirée par le vent qui la battait avec fureur. — Puis elle entendit un cri de détresse, un cri suprême qui se confondit dans les mugissemens de la tempête

La pauvre Mali Ida s'évanouit et tomba sur la grève, les bras étendus vers la mer. Ce fut dans celte désolante situation que la trouva son amie, qui, dans son inquiétude, l'avait cherchée vainement depuis le commencement de la tempête.

On eut toutes les peines du- monde a décider Maiilda a quitter le rivage à se laisser transporter dans si demeure. La secousse qu'elle, venait d'éprouver avait été si violente, que, a peine revenue a la vie, elle ressentit les premières douleurs d'un enfantement prématuré. La crise fut longue, incertaine, et ce ne fut qu'à une heure avancée du jour suivant que la pauvre Maiilda, ayant à peine le sentiment de son existence, pressa contre son cœur brisé une enfant qui ne semblait pas devoir vivre plus. longtemps que sa mère mourante.

Dans la matinée du jour annoncé par Orinsby comme devant être celui de son départ de Gènes, il avait reçu une lettre de sa mère, avec qui il avait correspondu régulièrement durant ses recherches en faveur de Santelmo. Cette lettre l'informait que lady Ormsby, sa tille et Santelmo étaient arrivés à Turin, et qu'on l'attendait avec anxiété. Cette circonstance l'avait décidé à changer ses plans et à passer par Turin pour retourner à Nice. D'ailleurs, en ne perdant pas une minute, il espérait arriver à Nice au jour désigné, après avoir donné seulement douze heures à sa famille.

Bien que, contrairement à son espérance, il eût éprouvé un jour de relard, il s'en consola en songeant, dans la bonté de son cœur, au bonheur que ce retard lui avait permis de donnera d'autres.

Il avait réussi dans tous les arrangemens nécessaires pour le mariage immédiat de sa sœur avec Santelmo, et ladyOrmsby lui avait promis d'aller le rejoindre à Nice pour assister à la délivrance de Maiilda. A Turin, il avait aussi reçu la nouvelle qui lui annonçait l'obtention du divorce, de sorte que sa joie de revoir Maiilda était plus vive encore, grâce à toutes les choses heureuses qu'il avait à lui ap'prendre.

Lorsque la voilure eut descendu la dernière côte de la route, il ne put s'empêcher de mettre la tête a la portière, dans l'espoir que Maiilda pouvait être venue à sa rencontre, oubliant que, d'après sa lettre, elle s'attendait à le voir arriver par mer.

L'n approchant de la villa, son regard impatient chercha les fenêtres de l'appartement occupé par Maiilda.

— Grand Dieu! fermées! Que se passe-t-il donc? — s'écria-t-il.

Sur le seuil de la porte, il trouva mi stress Sydney qu'il connaissait déjà, unis dont le visage abattu confirma toutes ses craintes. Sou cœur se serra, et, balbutiant le nom «le Maiilda. il courut dans la direction de sa chambre. Uistress Sydney l'arrêta doucement :

— Grâce à Dieu, vous arrivez' — lui dit-elle, — mais il ne faut pas qu'elle apprenne tout d'un coup votre arrivée; cela pourrait lui causer une émotion fatale.

— Au nom du ciel ! — cria lord Ormsby, — ne me torturez pas plus longtemps. Que lui esl-il arrivé?

Et, écrasé par Je choc horrible qu'il venait de recevoir, il se laissa tomber sur un siège: puis, raehant son visage dans ses mains, il sanglota comme un enfant.

— Calmez-vous, je vous en conjure, — dit mistress Sydney. — l.ady Maiilda va mieux maintenant . — beaucoup mieux. Si vous êtes déjà si abattu, comment pourrez-vous avoir la force de la voir?

— La voir! s'écria Ormsbv. — en se levant d'un seu/

bond ; — à l'instant même, je veux la voir! Insensé que j'étais de rester ici, et de perdre encore un moment de sa présence adorée! — Oh" par pitié, ne me cachez rien! Qu'est-il arrivé? — ajouta-l-il, tandis que mistress Sydney lui prenait Is bras pour le retenir. Alors elle se décida à lui raconter l'affreux événement de la nuit précédente.

Qu'on se ligure l'agoniede lord Ormsby ! Et pourtant, malgré sa douleur, il sut trouver «les mots de reconnaissance pour mislressSydney.

Avec quelle soudaineté la douleur excite notre affection pour ceux qui nous témoignent de la sympathie!

— Généreuse, excellente amie ! — dit Ormsby. — Laissezmoi seul, — retournez vers elle, — dites-lui que son pauvre Ormsby lui est rendu. — Oh! plût au ciel que l'Océan sans fond m'eût englouti! — Mais cela ne peut pas être,— elle est jeune, et sa constitution robuste; — elle en reviendra.. — Dites-moi que vous pensez qu'elle en reviendra!

Mistress Sydney serra tristement la main d'Ormsby.et dans l'espoir de donner une nouvelle direction à cet esprit que la douleur rendait presque fou, elle montra du doigt, a l'extrémité de la chambre, le lit sur lequel reposait l'enfant.

— Mon pauvre enfant! s'écria Ormsby. — Quel accueil je t'ai fait à ton arrivée dans ce monde de douleurs 1 Dieu te préserve du malheur qui sera, je le crains, ton plus sur héritage!

Lorsque mistress Sydney rentra dans l'appartement de lady Matilda, elle la vit presque sur son séante! soutenue par des oreillers, — les fenêtres étaient grandes ouvertes, — ses belles mains étaient croisées comme lorsque l'on prie, — et de grosses larmes roulaient sur ses joues décolorées.

— Lien chère amie, — dit-elle, — j'ai été bien mal, — bien mal, — mais bientôt je reverrai mon amour. Je le sens là, - ajouta-t-elle en louchant sa poitrine, — et la sensation de la mort est douce à mon cœur. — Oh! ne me regardez pas ainsi, — carie le rejoindrai, — Dieu est miséricordieux, —il ne rejettera pas une âme brisée et repentante.

— Bien chère lady Maiilda, interrompit son amie, — ne vous abandonnez pas à ces funestes pressentimens de mort. Je sais que vos craintes ne sont pas fondées. Vous reverrez lord Ormsby, vous le reverrez bientôt.

— Il est ici! — il vit, — il vit!— je lis cela dans vos yeux!

— Ormsby, mon amour! — O mon Dieu, laissez-moi vivre pour le revoir! —cria Matilda. l'uis, épuisée par cet effort, elle tomba sur les oreillers sans connaissance.

Ce fut dans les bras d'Ormsby qu'elle recouvra l'usage de ses sens; ce fut de ses tremblantes mains qu'elle reçut les toniques que son état de faiblesse exigeait; et la main impitoyable de la mort fut un moment arrêtée par l'énergie passagère qu'inspirait la plus forte des passions humaines; pendant ce temps, tout sentiment disparut devant le bonheur absorbant de leur réunion.

— Mon enfant,— notre enfant, — Ormsby, I'avez-vous vue?— dit Matilda, tandis que mistress Sydney plaçait la frêle créature à coté de sa mère

—'Pauvre être adoré!— dit Orsmby en l'embrassant. —Oh! ma Matilda, quel trésor ce sera pour nous! comme notre bonheur grandira avec lui!

— \ -In- bonheur ! —Oh ! Ormsby, — de l'air....— Je me sens bien faible, — mais ne me quittez pas.

— Vous quitter! Oh ! pourquoi vous ai-je un seul instant quittée! — Comment rien a-t-il pu me persuader dem'arracher un seul instant de mon seul bien '.'

— Ne me parle/, pis ainsi, — n'ayez pas de regrets maintenant, mon amour;— je i rois que quelque chose est sorti de ce mal ; — Ormsby, jcsensqueje suis mieux préparéeàmourir;

— non. ne frémissez pas. —Si je ne m'étais constamment ré chayJTée aux rayons de ta présence, bien des réflexions tristes et salutaires auraient été flétries et perdues. El puis", songez à la chère Emily. —Son bonheur si mérité n'est pas trop chèrement acheté, même au prix de la mort.

— Restez calme, — dit Ormsby, —vous vous fatiguez, ma bien-aimée ; — ces émotions goût trop fortes pour vous.

Ormsby disait vrai.-» Elle était complètement épuisée, mais* e n'était pas par suite des tendres émotions qu'elle venait

LORD NORMAÎNBY.

d'éprouver. Si quelque chose avait pu prolonger sa mourante vie, c'eut élé le bonheur dent elle jouissait en ce moment. Mais son âme voltigeait déjà à l'entrée de l'éternité ; quelques heures encore et elle devait prendre irrévocablement son vol.

— N'est-il donc pas de parfait amour en ce. monde? — dit en soupirant mislress Sydney; — faut-il que ces deux amans se séparent au moment de pouvoir vivre honnêtement ensemble, et de se repentir de leurs fautes passées? Mais, ô mon Dieu, que ta volonté soit taile ! — Que ne puis-je mourir à sa place et les laisser derrière moi, — moi, si triste et si abandonnéJ !

Par instans, dans la soirée, les yeux de Maiilda brillaient d'un si vif éclat et sa voix vibrait si mélodieusement, ffueïord Ormsby et mislress Sydney espérèrent presque de la conserver ; mais le médecin crut devoir les dissuader de cette vaine et stérile espérance. Il leur assura solennellement qu'elle pourrait a peine passer la nuit, et que l'enfant ne lui survivrait pas.

Maiilda surprit le sens de cette sentence, et, pressant l'enfant contre son sein, elle s'écria:

— Oh I c'est trop d'espérer, même de la miséricorde infinie, que tous mes péchés soient pardonnas, alin que je ressemble à cette créature innocente.

— Non, — dit mislress Sydney, — rappelez-vous avec confiance la parole divine : « Il y a dans le ciel plus de joie pour

un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes 'qui restent purs.»

Pendant toute celle malheureuse nuit, l'i xislenci de Maiilda ne fut prolongée que par la libre circulation de l'air dans L'appartement, cl lorsque disparurent à la fois les ténèbres et l'humidité, les ombres de la mort semblèrent s'amonceler et s'épaissir autour de sa fête condamnée. Vainement les fraîches émanations du point du jour caressèrent ses lèvres livides, qui s'enlr'ouvriient pour exhaler le dernier souffle mortel qui dût jamais se mêler et se confondre avec le pur éiher. Les premiers, rayons du soleil brillènml sur ces yeux mourans qui allaient se fermer pour toujours à la lumière du jour; — ils se fermèrent.— Oellequl souffrait et ses souffrances avaient cessé d'être.

Quand Ormsby sortit de la stupeur du désfspoir pour éprouver le sentiment complet de son entière désolation, il apprit que son enfant avait austi terminé son existem e mère, et qu'il ne restait plus un seul témoignage vivant de sa. coupable liaison.

Au bout d'un certain temps, il chercha quelque soulagement à sa douleur dans le service actif qu'il prêta à la cause des Grecs; mais, même dans les situations les plus /mouvantes de sa vie il avait toujours présente à la pensée une image qui ne quitta jamais sa couche solitaire. — l'image de sa pauvre Bjatilda, telle qu'il l'avaitvuej— cteur repentant et brisé,— le soir de la fatale catastrophe qui l'avail laissé seul au i

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