‹ Le siècleChapitre 59 sur 70 · ERRATUM · texte numérisé non relu

ERRATUM

Page 3I3, en lêle de b \" colonne, ajouter les lignes suivantes, omises dans quelques exemplair s :

» Après une dissertation sur les beautés de l'art et sur celles de la nature, à laquelle prirent part M. T> il \ Malil 11 cl le » colonel, celui-ci «lit avec impatience : f » — On a, je crois, accusé notre ami Augustes d'avoir rendu un culte égal aux beaux-arts et au .... «

Ccon ©triait

La cloche de la maison sonna le dîner. A peine les .vibralions s'étaient elles éteintes dans teur prolongement, que les babilués parurent professionnellement an salon, et prirent pla<e autour de la table. En un instant le long parallélogramme si1 trouva encadré par des figures où se li ait, à côté du désir à peu prés universel d'accomplir l'acte de bien diner, l'empreinte heureuse où triste des événemens de la journée. Le silence de l'attente et la teinte dorée d'une après-midi d'automne fondaient harmonieusement les expressions diverses-de cette galerie, coi . aucoup de personnes âgées et de quelques autres di ni la jeunesse était décolorée par les langueurs de la eonvalescence. Grave par position, expaasive par caractère, la maîtresse de la maison s, réunir en elle l'esprit des diverses catégories de pensionnaires Qu'elle dominait de son siège plus élevé et du bout.de son sceptre. Son sceptre était une cuillère d'argent d'un manche sp'endidc que terminait une main charnue de nonne, main •lans urf embonpoint charmant. S'il manquait quelques lignes a sa taille pour représenter la royauté domestique .!■■ la majesté conven: ble, elle rachetait ce léger défaut de digniii grâce dans ses proportions. i jrâce, il est vrai, u'étj pa le de la statuain du cp : • plutôt !:i grâce du monde, pleine de rondeur, n ir sous la main encore plus que dans l'œil. Son . tes brunes et rep -■ cou, ses épaules éli ient i traits sphériques admirablement fondus l'uu d sns l'autre. Qu tiques anciens artistes ont vu le i reproduction de ce travail i dont 1 1 nature offre quelquefois le modèle. I I bien prèsdeces sorlesde

beautés si la puissance du regard ne les relève pas : madame Dalzonne ne soutenait pas cette paresse de formes par un rayon de fou, mais ses yeux bleu de mer, sous des sourcils noirs, prêtaient a sa physionomie un je if, remarquable dans son étrangelé. Si son menton un peu abbatial accusait un àgs plus avancé q rayon indéfinissable de son regard, en heureux dé avec sou teint morne, la rajeunissait alors comme il la raj u- Dirait toujours : à vingt-sej.t ans, son âge «1 l'i

lignes sont écrites, elle ne paraissait guère avoir que vtng ans, grâce a la contradiction établie sur son visage. Comme toutes les femmes de moyenne grandeur., elle était mieux dans la position assise, et même un peu renversée, que dans toute autre altitude. A.U tond d'un fauteuil, quand ses mains blanches et oisives s'appuyaient a ses genoux, et lorsque sa tête se détachait d.u foàd d'une étoffe < hamarrée. elle apparaissait dans son jour le plus favorable; elle plaisait ainsi. elle était belle; le repos était sa plus haute coquetterie.

Madame Dalzonne découronna le pelage de son couvercle, et la vapeur nourrissante monta en bouffées nuageuses vers les anges du plafond, qui semblèrent travailler de leurs joues rebondies a la dissiper.

— Le bouilli sera excellent ! je gagerais sur ma tète.

— Monsieur Cabassol, un bouilli, quel qu'il soit, n'est jamais excellent. Vous sainiez cela comme moi, si, comme moi, vous aviez lu Brillât-Savarin, qui fut mon ami. ce dont je m'honore.

— Et moi, je répondrai à monsieur de Fourneuf que lorsque j'étais dans les fournitures, à l'armée de Sambre-el- Meuse...

—Madame Pingray, interrompit madame Dalzonne, veuillez faire passer cette assiette de potage à votre voisin, monsieur Ahel.

— Apres vous, madame Pingray : je l'aurai moins chaud ; gardez, je vous prie.

— Vous l'auriez trop froid : laissez, je le veux.

La volonté de madame Pingray n'admettait pas de di si. n.

— Quand j'étais à l'armée deSambre et-Meuse! reprit monsieur Cabassol, le major n ius invitait parfois a dtiier à sa table.

— Mesdames, s'écria monsieur de Fourneuf en se frottant les mains, je vous préviens que monsieur Cabassol se dispose a parler politique : prenez-y garde.

— Monsieur de Fourneul aime toujours à plaisanter : il n'> a pas le plus petit mot de politique dans mon histoire, vous allez en juger. <> major...

— Mademoiselle Beaupréau, interrompit de nouveau ma-

ail elle passé une mauvaise nuit? j'en ai I imis son bandeau blanc bien près des yeux.

LÉON GOZLAN

— Madame Dalzonne est vraiment trop bonne; je la remercie de son attention ,jnais non: je suis comme de coutume;

ma nuit n'a pas été trop orageuse.

— Je parierais que si, moi ; avouez-le : VGUS avez fait un rêve fâcheux. Est-ce vrai ?

— Un rêve abominable!... Ne m'en parlez pas!

— Ce major, recommença monsieur Cabassol entre deux cuillerées de potage, était un bel homme, un homme superbe, parfaitement constitué : six pouces, l'œil beau, un regard de lion, l'appétit lin surtout...

— Et comment le nommez vous cet excellent major? s'in forma en soupirant mademoiselle «le Beaupréau,

— Caron. 11 est mort depuis dix ans.

— Voilà que mon rêve s'explique à merveille!

— Comment cela, mademoiselle de Beaupréau? que voulezvous dire par mon rêve s'explique?

— C'est cela! intervint le baron de Fourneuf d'un ton de conviction blessée: le colonel Caron, la fameuse conspiration de Belfort !... Monsieur Cabassol, vous n'imposez pas un frein assez rigoureux à vos opinions ; voire politique se mêle à tout, elle est envahissante... Tout le inonde ne pense pas comme vous.

— Monsieur de Fourneuf, ce Caron-là n'est pas le Caron dont vous parlez, répondit sèchement monsieur Cabassol.

— C'est vous, s'il vous plait, qui en parlez.

— Vous nous l'égalerez de ce rêve, mademoiselle de Beaupréau ?

— Volontiers, madame Musquette:on se soulage en les racontant.

— Y a-t-il un peu d'amour, au moins?

— Beaucoup d'amour, mais accompagné de choses si terribles, que c'est cruellement racheté, allez!

— Ce Caron, pour ne pas perdre le 111 de mon histoire, reprend monsieur Cabassol. m'invite à dîner, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire.

— Il vous soumet ensuite avec mystère son plan de conspiration.

— Il me soumet sans mystère son dîner, voilà tout... Ne me faites pas dire, monsieur de Fourneuf, ce qui n'est pas.

— Ne pâlissez pas ainsi, monsieur Lejeune. Vous n'avez, en vérité, aucune espèce de courage civil, même en conversation.

— Vous savez, monsieur Champeaux, repond avec une politesse tremblante monsieur Lejeune, autre pensionnaire, que j'estime sincèrement tous les partis quand ils no tendent pas au renversement de l'ordre.

— Votre ordre, c'est le désordre organisé' répliqua Champeaux avec une telle véhémence que la fourchette fléchit dans les doigts de monsieur Lejeune.

— Je ne dis pas, monsieur Champeaux... Vous avez sans doule raison.

— Je voyais-dans mon rêve, continua mademoiselle de Beaupréau, beaucoup de voiles blancs épars et flottant sur la tête d'un capitaine de la grande-armée; une source d'une eau vive murmurait à ses pieds.

— Les voiles blancs, c'est sinistre, affirme madame Musquelle tout en versant à boire :'i son voisin de gauche, monsieur Lejeune, <JonJ i:l contenance malheureuse parait l'affliger beaucoup.

— On sert le premier service, dit monsieur Cabassol : du saumon, des côtelettes à la jardinière, un pâté aux champignons.

—Fameux! s'écrie monsieur Hourdon , bien qu'un peu lourd.

— Il n'y a rien de lourd : il n'y a que de mauvais estomacs, répliqua le baron de Fourneuf. Vous qui files médecin, vous ne devez pas l'ignorer. D'ailleurs, les Indigestions de bonnes choses ne seul jamais dangereuses,

Je distingue, monsieur de Fourneuf.

— J'affirme moi, monsieur Hourdon.

— Je dislingue, vous dis-je, monsieur le baron, r

ma résidence à Turin je fus invités déjeuner chez le comte Aliamare. Le comte était vieux, si femme était Ires-belle : le ménage passait pourtant pour être fort uni. Entre autres mets,

nous mangeâmes des champignons délicieux, arrangés de toute! sortes de manières. Tcul alla bien jusqu'au dessert; mais comme les domestiques apportaient les fruits, la comtes-e utàmare s'écrie : — Docteur Hourdon, je me sens mal, j'étouffe, je vais mourir! je me meurs!... Exaspération t\v mari, trouble des domestiques... Je saule sur un couteau et coupe, le lacet : la comtesse Aliamare avait des épaules de vierge, mon cher baron, et de vierge génoise; je vous les recommande... Je coupe encore du lacet : nouvelle exiase: j'étais dans le millième ciel... Je coupe encore...

— Monsieur Hourdon, vous nous traitez avec irop d'avan» tage; vous oubliez qu'ici nous ne sommes pas tous de votre sexe.

— Je vous remercie de l'observation.» madame Dalzonnr; mais je liens à convaincre monsieur de Fourneuf que les indigestions sont quelquefois dangereuses. . Bref, je coupe une quattième fois du lacet, et je vois un portrait; oui, mesdames, un portrait : ce n'était pas celui du mari. Six mois après, la comtesse Aliamare s'éteignit de langueur en Sicile. Sans ce déjeuner, sans l'indigestion de champignons qui s'ensuivit, jamais le comte Aliamare n'aurait empoisonné sa femme.

— Le comte est sans doule mort aussi, puisque vous en parlez si peu à couvert?

— Non, madame Musqué! te, il n'est pas mort ; il est à Taris, attaché, je crois, à quelque légation étrangère... Mille fois pardon, monsieur Cabassol, de vous avoir interrompu, mais mon épisode se rattachait à voire histoire... Si vous éiiez assez bon pour la continuer...

Monsieur Cabassol reprit :

— Le major Caron nous distribua à chacun une copieuse part de ces mets délicieux que j'ai énuméiés... Bref, à la lui du troisième service...

— Je deviné : il vous l'ait part de son funeste projet, n'estce pas? Vous, peut-être, monsieur Cabassol, vous étiez chargi île tireT sur la troupe !

— Mais laissez-moi achever, monsieur de Fourneuf.

— Vous nous disiez,. je crois, demande madame Musquetle, que ce capitaine avait une source d'eau à ses pieds .-en bujait-il ? Ma question est plus grave que vous ne pensez.

— Oui, il buvait beaucoup d'eau, répond mademoiselle de Beaupréau.

— Ah! le major Caron buvait beaucoup d'eau! s'écrie monsieur de Fourneuf. Le cas est assez rare chez un militaire.

— Qui a prétendu cela? demande monsieur Cabassol.

— C'est mademoiselle de Beaupréau, qui l'a beaucoup connu.

— C'est faux, je le souliers ■ le major buvait sec et du bon. Nous en savions quelque chose à l'armée deSambre-et- Meuse !

— Cependant dans l'intérêt delà vérité, conciliez, monsieur Cabassol, votre opinion avec celle non moins respectable de mademoiselle de Beaupréau.

— ( ;'est un rêve, < e dont il est question^

— Comment un rêve! J'ai connu, moi Cabasgol, le major dont je parle. <>ù avez vous pris, mademoiselle de Beaupréau, que le major buvaii de l'eau?

— Continuez, monsieur Cabassol. reprend le baron de Fourneuf, sachant qu'il éiaii plus difficile qu« jamais à Cabassol de sortir de ce labyrinthe.

— Détestable mangeur, s'il buvait de l'eau! ajouta . leur Hourdon pou:- 1 1 mplérer le désordre des ii

Voyons, intervint doucemenl madame Dalzonne, pacificatrice ordinaire des débals qui s'élevaient chaque j -à sa

lable . le major do monsieur I ih issol est; je présume, no êlr* réel qui n'a rien de commun avec le capitaine vu en rêve pai mademoiselle de Beaupréau. Les propos . -es: en

les séparant, chaque objel le la discussion devient distinct. Comprenez- vous mieux maintenant?

— \.h! c'est différent, madame Dalzonne: si c'est ainsi,

i'i clair grâce à vous, qui parlez d'or.

— .le suis charmée de l'asscnlimi ni de monsieur de Fourni.ni a qui, . i i, e, j'offrirai de ce bœul i cellemment cuit.

LE MÉDECIN DU PECQ

— Vous n'y loucherez pas, ciit madame Pingray en posant en croix la fourchette ci le couteau sur l'assiette du jeune homme qui était à sou côté; entendez-vous, monsieur A.bel? vuus attendrez les épinards.

— .le vous remercie de vos lions soins, répondit Abel, à peine distrait de loin en loin de sa concentration sérieuse par le feu croisé des propos auxquels il était exposé.

Comme enfermé dans un cloître ténébreux, sa pensée ne prenait de jour que par ses yeux; el cette pensée était sauvage : le regard d'Abel était long et effrayé ; le remords ou une épouvantable terreur l'avait ainsi lancé une première fois hors de sa tête; il n'avail plus pu y rentrer tout entier. Ses cheveux noirs, mais aussi faibles que s'ils eussent élé blonds, étaient rejetés en arrière et mondaient à découvert son front, bleuâtre a force d'êire blanc; la souffrance l'avait poli sans pouvoir le plisser; l'ivoire avait résisté au mordant. L'immobilité de ses traits, la pression de ses lèvres, le gonflement de ses narines indiquaient un orage intérieur toujours près d'éclater, toujours réprimé par une volonté haletante, forle, mais occupée de sa force, doutant d'elle-même tout en s'exerçant sans relâche. Quand la Julie cessait, rabattement tombait sur ce corps en guerre avec le corps ; une sueur glacée découlait de ia pointe de chaque cheveu et suivait la pente des joues; des pleurs s'y mêlaient, et de la poitrine moins oppressée d'Abel sortaient des soupirs qui étaient comme ia respiration d'une vie nouvelle. Depuis qu'il était à table il avait passé par une de ces crises affreuses ; mais deux secours ptiissans l'avaient contenu dans ce centre d'agitation : le regard de madame Dalzonne et la main de madame Pingray.

— Ainsi, reprit le baron cie Fourneuf, le major en fui pour ses frais de saumon, de lièvres et de champignons : vous n'entrâtes pas, et je vous en applaudis, dans la fameuse conspiration de lielforl.

— La moqtnTrie doit cesser ou je quille la lable, dit Cabassol en s'en rapprochant et en tendant son assiette au bœuf rôti.

— Comme les conspirations vous blêmissent, monsieur Lejeune ! souilla dans l'oreille de ce dernier le républicain Champeaux. Un simple propos vous révolutionne ainsi!.... Eli I si vous étiez surpris, comme je l'ai élé, faisanl des carlouches avec les étudians, fondant du plomb dans des moules à balles, écrivant des proclamations...

— Cela m'ari ivciait (I illi. iltMiitn t . dit monsieur Lejeune, à qui madame Musquelle cl mademoiselle de Beau préau envoyaient des regards qui semblaient dire : Courage, monsieur Lejeune t nous vous soutenons de loute noire affection personnelle : ne redoutez pas les partis dont les organes tonnent à vos oreilles.

Ellesavaient l'air de deux journaux pacificateurs, chen liant à neutraliser dans l'esprit public les écarts d'une feuille incendiaire.

Champeaux était peut-être encore plus redoutable pour monsieur Lejeune que la conversation du baron de Fourneuf et de Cabassol : il avait le sourcil épais, la ligure boisée d'une barbe aussi noire que ses sourcils, des moustaches gommées, le leini pale, el personne n'ignorail que sa présence résultait d'une condamnation politique adoucie en une réclusion dans la maison de santf de madame Dalzonne. Près de lui, monsieur Lejeune était fort mal à l'aise.

— Puisque cela vous fâche tant, revint le baron de Fourneuf en s'adressanl d'un ton presque amical à Cabassol, n'en pai Ions plus. Les opinions sincères sont des croyances : je les respectes toutes.

— Infâme carliste ! murmura entre ses dénis le républicain Champeaux.

Lejeune aurait donné tout au monde pour que le dîner fût fini.

— Cependant, dit le docteur Bourdon, je liens maintenant a savoir l'événement qui survint à ce mémorable dîner du ma jor de Sambre-et Meuse Ne rùl-ce que comme médecin, la curiosité m'es! permise.

— El un peu comme gastronome, voyons?

— Oui, madame Dalzonne, oui, charmante hôtesse, un peu comme gastronome. En fltes-vous fâchée? Chez vous on ap-

prend à si bien vivre, qu'on désire toujours s'enquérir du talent des autres a traiter les gens.

— Madame Pingray, dit madame Dalzonne, qui était toute à tous, vous n'avez pas assez de générosité pour votre malade cette aile de. volaille ne saurait lui faire du mal. 11 n'ose pas vous la demander.

— Mais rien autre aptes, répliqua madame Pingray en plaçant l'ailfi de volaille dans l'assiette d'Abel.

— Rien autre, ma voisine.

— Votre rêve s'interprète sans peine • vous savez comme moi, dil madame Musquelle à mademoiselle Bcaupréau, que le capitaine couvert de voiles signifie un mariage d'amour manqué par accident de mort; la source d'eau pure indique reloue de meilleure fortune.

— Dieu vous entende! répondit discrètement mademoiselle île Beaupréau à madame Musquelle, tout en jetant un œil timide, chaste el curieux sur monsieur Lejeune, qui en ce moment n'avait pas plus l'oreille à la conversation des femmes qu'à celle des hommes.

— Puisque vous soubailez, monsieur Ilourdon, savoir la fin de celte histoire, reprit Cabassol, intérieurement courroucé contre de Fourneuf, la voici. C'était en 1795...

— Tout juste l'année où je tombai malade de ma gaslriie, coupa à son tour monsieur Lejeune, se mêlant à la conversation pour la rendre le plus 'possible médicale et le moins possible politique.

— Très bien ! ajouta le vieux docteur Hourdon en regardant à la fois Cabassol et Lejeune.

— Le dîner s'achève ; on goûte au dessert, on passe le café, la liqueur est versée...

— J'avais toujours cru que votre maladie avait été causée par une chute de cheval ? dit avec beaucoup d'intérêt madame Musquelte.

— Et. moi par un bain pris trop li oid," ajouta mademoiselle de Beaupréau.

— Quand latfqueur est servie voilà qu'un sous-lieutenant vint dire deux mots à l'oreille du major de notre armée de Sambi cet-Meuse, celui chez lequel nous avions di:ié...

— Les docteurs de Montpellier ont prétendu que c'était une ^asiiiie, poursuivit Lejeune, ceux de. Paris un refroidissement subit, et ceux de Toulouse que mon affection était le résultat d'une vieille chute de cheval.

—Et cependant il vous importait de savoir quelle était l'origine de votre mal?

— Si cela m'importait, madame. Musquelte!... Eb! cela m'importe encore autant que jamais!

—Quand le sous-lieutenant eut parlé au major, celui-ci »e mil à rire comme un fou...

ici madame Dalzonne agita la sonnette d'argent placée prfs d'elle, et un domestique parut aussitôt. La narration de monsieur Cabassol fut coupée pour la vingtième fois.

— A-t-on apporté cela? demanda intentionnellement madame Dalzonne au domestique.

— Pas cm oie. madame.

— .le l'avais pourtant commandé pour quatre heures : il en esl cinq moins un quart ; je ne comprends pas ce retard. Quand la petite personne viendra, vous lui direz de monter : je veux lui parier.

— Le major, poursuivit monsieur Cabassol, continua à rire aux éclats pendant plusieurs minutes...

— Qu'atlendez-vous dotic de si pressant? s'informa en avançant sa figure de renard, le baron de Fourneuf.. .J'oserais presque le d< viner, ajouta l-il en penchant la tête, en passant les doigts sur ses |< vrès, et eu humant l'air comme s'il eut été parfume de l'odeur d'un plat savoureux... Ne p*'U(-on le savoir?

— Vous êtes trop curieux, monsieur de Fourneuf.

— .M vous parlez toujours, tii observer le vieux docleur

iii m Ion, is n'apprendrons jamais la fin de l'histoire de

monsieur Caba

— Esl-CC qu'elle n'est pas finie?

— Elle va l'être, monsieur le baron. D'ailleurs, que vt»U> importe, puisque ce n'est pas certes pour vous qu'elle a été commencée?

LEON GOZLAN

— Je ne parle pas à monsieui Cabassol, réj

neuf: j';mi)or,i-<! uni' îeurHour-

don, de la pari de noire charmants I-

— Qu'est-ce donc ? s'informa le doeti ur, que la bonne nouvelle, d'une friandise arrachaii loi Cabassol, furieux en lui-même de ci lie diversion.

— Devinez, faites comme moi. Les suppositions ne sont pas défendues.

— C'est peut-être une tarte aux confitures? dit mademoiselle de peaupréaù : mon rêve de l'autre jour serait encore expliqué.

— Une tarte aux confitures! répéta Hou'rdoh en |

liant la lame de son couteau sur son pain : c'est assez de mon gotlt. Madame Dalzonne est bien capable d'une si délirante galanterie.

— Vous n'y êtes pas, messieurs; vous n'y êtes pas. Cabassol enrageait.

— Enfin, dit-il avec la certitude désespérante d'un homme qui va parler sans être écouté, enfin le major de Sambre-et- Aieuse...

— Qu'est-ce qu'il fit donc ce bienheureux major ! s'écria le républicain Ciiampeaux, ce major dont vous nous fendez le crâne depuis le potage?

— Vous ne le saurez pas, puisqu'il en est ainsi, répondit Cabassol outré au dernier point, .le ne suis pas r.ssez fort, je l'avoue, pour lutter d'intérêt avec un fromage à la pie.

— C'est donc un fromage à la pie que nous allons manger?

— Oui, monsieur de Fourneuf.

— Prévenante, gracieuse madame Dalzonne! si je n'étais pas si loin de vous, je vous embrasserais.

— Et si tu n'étais pas bossu! murmura Cabassol de manière à n'être entendu que de son voisin, l'hypocondriaque Lejeune.

— Ils vont s'égorger, c'est sûr, pensa ce dernier en songeant avec effroi ;\ la réponse qu'allait làYcer peut-être a la tête de Cabassol l'infernal baron de Fourneuf.

Mais de Fourneuf cul l'air df n'avoir pas entendu.

Dans cette attitude d'indignation silencieuse^ il était aisé de découvrir sur le visage pâteux de Cabassol 'l'empreinte des passions particulières, et plus massives que nombreuses, qui avaientexercé sur sa vie un empire absolu : le commandement et la soumission y régnaient en égale mesure, sans laisser de place a d'autres nuances de sentiment. Sous sa chevelure, plus rude qu'épaisse, s'arrondissait le crâné du militaire-, front jusqu'au-dessous de ses sourcils se trouvai) la confirmation de la nature énergique qui fait le soldat: un frdnl sans rides et renflé parles muscles; mais, des sourcils au menton, le caractère de l'homme de guerre disparaissait et ce lui de l'homme d'affaires en prenait la place. Ses yeux avaient plus de finesse que d'esprit, plus de lucidité que de résolution ; son gros nez, affaissé à la racine, évasé à l'embouchure,' annonçait la vieille habitude de prendre du tabac a profusion, défaut peu commun aux militaires et inséparable des gens qui ont besoin à chaque instant de nourrir d'engrais leur cerveau pour lui faire porler beaucoup d idées productives. Cependant le nez de Cabassol n'était ni celui du savant ni celui du procureur: son nez, comme ses lèvres gloutonnes, appartenaient à l'homme d'action et de goinfreries. En un mol, le fournisseur aux armées, militaire par le costume et une certaine contrainte disciplinaire, avocat par la plume, avaif modelé son type mixte sur la physionomie de Cabassol, assez large du reste pour contenir d'autres indices. Mais vainement èh cherchàit-oh d'autres : joues de doguie, mal gazoïmées pardi- rares favoris, faisaient ressembler son visage a certains royaumes beaucoup trop grands pour leur population; elles allaient se rallacheràun menton san gie. Même remarque à l'aire entre la in cou cl l'hli-' niiîUé'de ses épaules qu'enln ide mqitié de son visage: du menton aux é] lit mi- Maire ;t>n sentait que celte lacune hausse-col et la cravate busquée; niàii b iépaul celle allitude digne i . .

soumission dé toute fonction civile a la ' ■ . Insolent jus^u h iiclusivemcnt, le fournisseur Ca-

iiient. Quant n dehors des influences de vie des rournissci isj'impireci

rin était porté par des jambes

i 'aide assez

haufe, l'air d'i n ■ espèce frappé d'by-

tr ci lie défectueuse de beau mangeur et • .n el madame Musavait r liné a fi rame, cl quesa f rtunc avait ruiné si . aux yeux de ces da-

mes, il n'avait plus, pour vivre qu'i pension que lui

faisailson neveu; cl cela expliquai! la préférence qu'elles donnaieni à monsieur Lejeune sur Cabassol dans leurs mogalantcs, coqu r nt< s qu'on voyait

parfailen i I au ■ lie ci codîle'dumari

— Ou , reprit madame Dalzonne, c'est.un fromage

/ a la pie. Je l'avais co n tandé pour quatre heure.:, parce que j'ai voulu VOUS faire diher de meilleure heure aujourd'hui ; mais cette négligente Bergeronnette-cinq-heures m'a oubliée... Ma liileule, vous serez grondée bien Port !

Depuis que Cabassol en colère avait promis de ne pas donner la fin de l'histoire du major de Sambre-el-Meuse, la ci> . 'était accrue considérablement du coté des dsnies, qui insistèrent par la voix de madame Dalzonne, la < omiliatri e éloquente; pour que monsieur Cabassol fût relevé de son voeu de silence.

— Monsieur Cabassol est trop galant, dit-elle, pour ne pas oubliger ces dames et moi. qui le prions instamment d'achever.

De Fourneuf se renferma dans son sourire malin, et il s'appuya ensuite sur sa bosse, coulent d'avoir | on procès contre Cabassol jusqu'au dernier degré de jurHi

Le malheur d'être bossu n'était pas le seul dont le baron de Fourneuf fût frappé; il en comptait deux autres qui ne sont pas communs à ceux de son espèce dégradée: il avait le tort d être aussi grand qu'un bel homme et d'avoir one imposante figure. Celte ricanerie de la nature était vraiment afiligi anfe: deux avantages et une difformité, c'était trop et trop peu ; car en frai lii nnant-le baron, eu soumettant son corps à une analyse malheureusement hypothétique, on découvrait en lui de quoi il tîtuer deux corps irréprochables; de même (m'en isolani sa' bosse, on avait par abstraction l'élément preini rd'unbi ip .. I tréunii i de ces types antipathiques composait un tout odieux, en révolte permanente pour le regard : comment admettre l'An illon avec une bosse de bison? ■■•}:. vue d'un dromadaire un lei le d'Adonis? lia laideur a sa régularité, sa symétrii , - on la comprend, si on ne l'aime pas.

E op ■ ne, repousse personne: sa grosse tête allumée de deux beaux yeux noirs, ses épaules charnues, oreillers de sa grosse tête, si s jambes trapues, ses bras d'enfant entrent dans les né tés d'une nature chétive de corps, puissante de pensée; l'antithèse est vigoureuse, bien établie; Biais qu'est-ce que la ligure d'Alcibiade sur le corps d'Ésope? C'est absolument le spectacle de deux ailes d'airles attachera aux reins velues d'un ours. De Fourneuf était tout cela : Apollon avec une bosse de bison, un dromadaire chargé de la tète d'Adonis, un ours avec, des ailes, AL ibiade plus Esope.

Ainsi il faul i ans quelques négligences fatales

survenues en nourrice, de Fourneuf eut été un homme reniarn bossu affreux parce qu'en se délantiLi rvé un beau visage. Soit que son esprit

fûtnatui dant, séit que l'espèce^ humaine lui fût

en aversion parce qu'il s'y trouvait inférieur^ déplacé, vaincu, il n'avail montré jusqu'à cette époque de sa vie aucun penchant affectueux; sa bosse était un inépuisable carqsols de il ■ lu siroi »s ,ii aucun ami; il ne par-

lait jaaiai ' ne. '. ' touchait, ni un livre bien

i. Comme il n'aimait que lui, il avait un soin religieux d sa pi . inné; la propreté < liez lui étaii por- .'au fanatisme: rien de plus rose que ses ongles, de le ses cheveux; soi

LE MÉDECIN Dt PECO.

corps était l'autel de son culte. A. voir la blancheur plissée de ses chemises, de sesjabois, de sa cravate, on aurait i ensé qu'il ne parait .sinsi sa pojtrine que pour se faire illusion sur son dos. Son caractère devani s'expliquer nalûrellemenl par s, -s acîlons. les événemens qui vont suivre le peiiidronl mieux que nous ne le tenterions :. i par une anticipation fastidieuse....

— Puisque vous l'exigez, mesdames, je vous dirai donc, renou\ ela Cabassol que le major de Sambre-et-Meusc, après avoir ( oulé le sous-lirutenant, se tourna vers nous tous el nous iIh : — Messieurs, ou vient ûi'ànnoneor qu'à dîner on a oublié de mus servir

.Monsieur Cabassol allait prononcer le dernier mot -le sa dernière phrase quand la porte du salon s'ouvrit pour laisser passer une jeune Bile ilont l'arrivée fut saluée par une acplamalion générale : c'était la jeun;1 laitière Bcrgeronnettecinq-heures iiui apportait, tout essoufflée, le fromage à la pie.

que !.ivi;e-,M' -lésa marche à travers la forêt de Saint- Gei main i >'u agité ses traits, soit que la crainte d'être grondée par madame Dalzonne lui eût l'ait monter au \i leurs les plus vives, elle était, quand elle parut, d'une fraîcheur idéale; les fruits cueillis le matin avec la rosée, quand le ciel est encore d'un violet tendre, ne sont ni si doux a l'œil ni si séduisàns. Elle n'osait ni pleurer, de peur de convenir Je sa faute, ni sourire, do peur de trop la déguiser; ses lésaient -presque humides; on voyait brider une larme ets isdenls.Elleavait couru: son haleine étaitcourte, son sein bat- 3 i son i orsetdedrapnoir;brinansdesueur,sescneveûx étaient attachés à ses tempes: une mèche folle descendait même au milieu do sa jou tapproi bée de

madame Dalzonne en lui tendant laçage d'osier où était lefro-

mâge à la pic, elle dominait, quoique petite en \\ de sa

charmante ci ronde tête, prise dans un bonnet de velours vert, la brune et forte tête de l'hôtesse. Madame Dalzonne n'avait plus le courage do ia gronder en la voyant si pénétrée do sa faute: le faible mouvement qu'elle lil de la main pour loucher, moitié sévère, moitié riante, la joue de l'enfant, cornmença comme une menace el lit it comme une caresse. Bergeronnette prit a lie- main et la baisa : sou pardon fui si^ne: tout, le monde le ratifia, excepté de Fourneuf. S'il consentait a ne pas s.' prononcei trop aigrement sur ce ri tard . c'est parcequelapn [eronneltc-cinq heuresavaitétéune

vingtième ou trentième barre do fer jetée à travers la narration deCibassol :cebienfaitexigeailt ngéiiéreuxsilenee.D'ailIepfrs sa pénétration do basilic se dirigea tout-à-conp vois un sujet de réflexions qui ne fut pas senti au premier abord par les autres convives: que si .initiait coi ordredonné presque à demi -vois par madame Dalzonne à Bergeronnelti -cinq-heures?— Demain lundi, lui avait-elle dit, à cinq heures, ton heure d'habitude, tu apporteras, outre la quantité ordinaire de lait que nous prenons, ii ois mesures tige; et lu continueras ain-

si tous les jours. Pour.le baron de Fourneuf, il y avait dans ces quelques paroles tout un roman el ; l'on va

voir qu'il ne se tromp ni pas bi aucoup dans ces déductions si hasardées on apparence. — Uni, marraine, avail répondu, toute joyeuse de son pardon, la charmante Berg ronhetteiin [-he: res, ainsi nommée >\f son surnom, parce que depuis quatre ans elle était chaque jour, hiver ou oie, dos i i:.q heures du malin ite au lait, à la grille de la maison de saute de madame I ta

'Tandis que i Lti scène, dont Cabassol avail dédaigné de paraître affligé, se t rminail sous le regard intcrp^aieurdu baron île Fourneuf, madame Dalzonne saup ludrail oient île sel ei de poivre ii' magnifique fromage . ia pie, délayé par elle avei une grâce toute parliculn re dans une jatte do porcelaine.

— As-tu bien entendu, Bergeronnette? répéta-l-i laitière quand celle- i çutrepri d'osier pour partir:

lus; el i. ■ roi les jours - •

— il esl dél'n ieux '. proclama m i> . bonne femme qui était gourmande autant qu'elle était bonne. Nous n'avons certes rien perdu pour attendre : on m mangerait iou-

jours, ou en mangerait en dormant. N'est-ce pas, madame Musquette ?

— Cela doit être: il est apprêté par nu lame Dalzonne, répondit madame Musquette, flatteuse comme le sont d'ordinaire toutes les dames pensionnaires.

— Encore un do mes rêves qui s'explique!

— Vous avez donc, mademoiselle de Beaupréau, dés rêves pour tout et sur tout? murmura Cabassol, la bouche pi eine de dépit et de fromage.

— M'en voudriez-vous pour cela? répondit mademoiselle de Beaupréau en roulant au plafond des yeux de colombe: ne suis je pas la plus punie d'avoir constamment un sommeil si agité? Vous ne me rendez jamais justice, monsieur Cabassol, jamais ' moi qui ai écouté votre intéressante histoire du major avec tant d'attention depuis le commencement jusqu'à la lin !

— Mademoiselle de Beaupréau, repartit de Fourneuf, votre éloge esi on ne peut pas plus blessant pour monsieur Cabassol: pourquoi dites-vous que son histoire est tlnie? Vous n'auriez pas commis celte inconvenance si, comme moi , vous l'aviez suivie sans distraction.

La pitié de Fourneuf, qui avait commis la même erreur que mademoiselle de Beaupréau, équivalait à un coup depoignard : Cabassol le reçut en pleine poitrine; il ne s'en plaignit que par un gémissement sourd, dont monsieur Lejeune fut épouvanté; son fromage tourna dans son assiette.

— Nous voyageons continuellement à travers un pays de surprises dans cotte maison ; c'est un petit paradis terrestre : avant hier, c'étaient des pommes à la Coudé, hier des croquettes dj riz; aujourd'hui c'est un fromage à la pie; demain qu'aurons nous?

— De la reconnaissance pour la belle hôtesse qui nous vaut tant d'agrémens, répliqua à madame Musquette madame Pingray au cœur de Trajan, à l'estomac de Lucullus.

— Et nous aurons, outre la reuoiinaissance, poursuivit de Fourneuf, quelque nouvelle friandise, c'est mon avis, c'est mon espoir. Peut-être, charmante mademoiselle de Beaupréau, aurons-nous un plat poétique, pittoresque et tonique comme vous les aimez, une crème, au chocolat : on a commandé à Bergeronnette-cinq-heures trois mesures de crème sujettes à bien de. douces interprétations.

— Voilà comme vous êtes toujours! dit en souriant madame Dalzonne : avec, vous, on ne peut garder un secret.

— Il y a doue un secret? dit en élevant ses petits bras nerveux au-dessus dé sa bosse le baron de Fourneuf- j'en étais sur : l n secret, madame Musquette! un secret, mademoiselle de Beaupréau! mon vieil ami monsieur Cabassol, un secret ! One ceci vous réconcilie avec moi. Mais n'y en a t il qu'un? ajouta de Fourneuf, qui ne voulut plus même que le premier fût mis en discussion.

— Au fond, ce n'est pas un secret, reprit madame Dalzonne; je puis vous le confier à présent : j'allends à six heures et demie, ce soir, une nouvelle pensionnaire.

— Une nouvelle pensionnaire ! s'écrieront en .chœur tous les i onvives.

— Estelle jeune ?

— Très jeune, madame .Musquette.

— Jolie '

— Foi t jolie, mademoiselle de Beaupréau.

Ces doux dames regardèrent monsieur Lejenne d'un air qui lit sourire Fourneuf de pitié1.

— tfariée?

— Non, monsieur Cbampeaux.

— Riche ?

— Je le présume, monsieur Lejeune.

— Et dangereusement malade ?

— Cest là, monsieur Bourdon, ce que vous aurez à déci-

rère monsieur Calveyrae. qui est allé la nber< lier a Paris, où elle a dû arriver hier de Toulon.

— Et l'on n'en s.ili pa< davantage, il unanda mad imoiselle

upréau, sur le c impie de celte jeune personne qui court les grands chemins qui vient ainsi sans être annoncée, qui tombe comme une bombe au milieu de uous? Nous sommes persuadés que madame Dalzonne ne reçoit pas à la légère

LEON GOZlAN.

des pensionnaires chez elle; mais je gagerais pourtant (lue cette Angélique, égarée peut-être à la suite de quelque 1)eau Médor, n'arrive pas sans être enveloppée d'une vapeur mystérieuse dontll serait par trop indiscret à nous de percer la tendre obscurité.

— Eh bien ! je suis entièrement de votre opinion, mademoiselle lie Beaupréau, et je m'en félicite.

— N'est-ce pas, monsieur de Fourucuf ?

— Y ou* êtes d'une perspicacité étonnante, vous dis-je, mademoiselle : mais sans doute il y a du nuageux autour de cette jeune étrangère, dont la maladie même est un mystère, puisque madame Dalzonne, si franche avec nous, n'a pas su la préciser. En bonne conscience, arrive-t-on du fond du midi de la France pour le plaisir de se cloîtrer dans une maison de santé peuplée de fous et de vieilles gens? Vous avez mille fois raison, mademoiselle de Beaupréau.

C'est tout au plus si le suffrage du baron de Fourneuf avait entièrement Hutte mademoiselle de Beaupréau, qui aurait désiré avoir un peu moins raison et n'être pas mise au rang des vieilles gens. Mais, outre que le baron était rarement de l'avis des autres, il ne descendait jamais ù une concession sans blesser. Mademoiselle de Beaupréau eut cependant l'héroïsme de recevoir le coup en silence; elle continua à broder sa fine médisance.

— Que pense, demanda-t elle, madame Musquette, elle qui a la pi •vision si nette?

— Je pense, répondit madame Musquette, qu'une aventurière i-.e se conduirait pas d'une façon plus dégagée : traverser toute seule la France ; rester huit jours en diligence côte à cote «vecdes hommes inconnus, avec des jeunes gens; croiser ses jambes des nuits entières avec des commis-voyageurs familiers jusqu'à l'impertinence, c'est, on l'avouera sans être bégueule, singu'ièremcnt inusité, surtout quand on est encore d'un âge à avoir une mère pour vous surveiller. En vériié, moi qui ne suis plus aussi jeune et qui n'ai jamais été aussi jolie que cette demoiselle, je n'aurais pas compromis gratuitement comme elle ma réputation. C'est si fragile la réputation d'une jolie femme !

— Parce que c'est si précieux ! ajouta mademoiselle de Beaupréau en disputant de toutes ses forces à madame Musquette l'attention de monsieur Lejeune, beaucoup plus tranquille et plus capable d'écouter depuis que le redpu table Chainpeaux ne l'aveuglait plus de ses raisonnemens politiques a brûle-pourpoint, et que Cabassol avait renoncé a achever dans ce monde son histoire du major de Sambre-et-Meus'e.

— Donc votre avis à tous, c'est convenu, survint de Fourneuf, est que celte jeune, belle et intéressante voyageuse est uni' .aventurière comme il y en a tant. Eh bien I va pour une aventurière I le mal n'est pas grand : nous nous en accommoderons, puisqu'elle a tant de jeunesse et de beauté en partage. A tout prendre, qui oserait en être fâché ici? Ce n'est pas vous, patriarche Bourdon, dont la jeunesse lut si orageuse en amour que vous avez laissé vos dents en Amérique, vos cheveux au fond de l'Inde, dans la main des bayadôres, et votre cœur partout. Ce n'est pus vous, monsieur Lejeune, faux ermite dont la tendresse, bientôt sexagénaire, fleurit dr: s la neige comme les pervenches et le rhododendron des Alpes, et qui échangeriez volontiers, chacun en est convaincu, votre immense fortune, vos gras pâturages de la Beauoe, vos vignobles du Dauphiné et vos dix-sept moulins de la Belgique pour avoir encore ces légers cheveux blonds dont vous me parliez un jour en confidence, et cette ti 1e jambe qui a fait passer de si terribles nuits aux maris de Bordeaux, rue du Chapeau-Bouge...

— Chut! chutl murmura monsieur Lejeune, dont les petites saillies osseuses se rougirent comme deux pommes d'api ; laissons le passé. Mesdames, monsieur de Fourneuf exagère mes mérites -je ne fus jamais si important.

Tandis que de Fourucuf vidait un verre de vieux braune, madame Musquette et mademoiselle de Beaupréau rép< nliaient à l'a prise à partie de monsieur Lejeune par un sourire liaiicur d'inçeédulilé el par un froncement de lèvres qui sigijiji.ii( ; — l'etii ingrat ' vous n ériterii ; bien, si cela était, d'i'tr. puni pour tant de folies.

— Et ce n'est pas non plus monsieur Cabassol, poursuivit de Fourneut, qui aura jamais peur d'une chai m

naire qui lui dira souvent d'une voix douce et amicale : — Papa Cabassol, cher*) rand-papa Cabassol, offrez-moi donc votn bras pour monter à mon appartement... mon vieil ami monsieur Cabassol, allons faire un tour de promenade sur la terrasse de Saint-Germain ; venez : votre mine vénérable maintiendra dans le resj Bel ies jeunes gens dont je suis assaillie.

^ — Monsieur, je ne suis pas vénérable... riposta Cabassol. Et, en tout cas, il vaut mieux être grand-papa que difforme, ajouta-t-il d'une voix enrouée par la colère.

Jusqu'ici madame Dalzonne n'avait p;.s dérangé d'une ligne la discussion établie sur le compte de la pensionnaire attendue; elle avait laissé courir les propos en toute indépendance, respectant par position et par flexibilité de caractère les plus étranges opinions de ses hôtes. Habituée à vivre dans la compagnie des fous, des vieilles gens, d mt la médisance est le dernier esprit et le seul bonheur, et des convalescens, êtres inquiets, jaloux de tout, de la beauté, de la s'se et de la force qu'ils n'ont plus, i ! il sans

impatience les plus ontrsgeuses aberrations. Cependant elle ne crut pas devoir, cette (ois, encourager par son silence les présomptions soulevées avec tant d'unanimité et dirigées avec tant d'accord contrôla réputation de sa pensionnaire : elle ne voulait pas que ceux avec qui cette jeune personne allait se trouver se fussent trop compromis à son égard, et rendissent leur position et la sienne tout-à-fait hostiles et à jamais irréconciliables; la paix future de la maison exigeait une prompte intervention.

— Je suis forcée, dit madame Dalzonne en souriant, de donner un démenti éclatant à vos prévisions ; mais plus laid vous m'en voudriez beaucoup si je ne me hâtais de vous présenter, dès à présent, sous des couleurs plus favorables, plus vraies surtout, la personne que vous serez sans doute forcés d'estimer dans quelques jours, si les renseignemens que j'ai reçus ne sont pas inexai ts.

L'attention la plus grande accueil it ces premiers mots de madame Dalzonne. De Fourneuf seul eut l'air 'de ne liasse soucier beaucoup de la réhabilitation de la pensionnaire. Le quart d'heure avait eu sa malice : que lui importait le reste?

— Si ces renseignemens sont exacts, et j'ai lieu de le croire, reprit madame Dalzonne, notre jeune pensionnaire n'est pas aussi détachée de tous les liens de famille que vous l'avez imaginé: elle a des cousins en Amérique.

— El un oncle aussi, dit tout bas de Fourneuf.

— Ellem'esl recommaodée par un ri. he i jgociant de Lyon, chez lequel elle est restée peoda iurs. Je puis aussi rassurer ces dames si i ■ qu'elle n'a pas

rus en mute : sa chaise de poste de Toulon à

Paris; sa demi avec elle, une jeune

Italienne qu'elle ramène de 1 . renue d'Italie exprès

pour rétablir sa santé, qui a besoin de l'air moins ardent de la France, son intention n'est nullement de se répandre dans

Page 1