LE 5!L«J I
Ua chère imie . lami Dalzonm n sortant de l'oratoire
,i .,::, p omettez moi de supposer
lut-à-fait de votre propre opinion.
—Je n'attendais pas moin lient naturel, se dit
Calveyrac en se rendant dans le cabinet de mademoiselle de
lademoiselle de 'touralbe
rop vif aux paroles de madame Dalzonne
et de le laisser trop paraître.
Enfin il se retira auprès d'Abel par tomes sortes d'appréhensions délicates. Sa satisfaction l'emplissait si entièrement et avec tant d'effusion qu'il ne saisit aucune des explications historiques dont i! avait à son tour demandé la clef a Abel.
A un cri poussé par mademoiselle de Touralbe, Galveyras et Abel accoururent au balcon.
La cause était nu de ces beaux nuages blancs bordés de rose, rapides el écuméux, qui se déploient souvent en automne entre le soleil et nous. On dirait un cygne blessé cherchant à reculer l'instant où il tombera sur la terre.
— Il court vers le Midi, disait mademoiselle de Touralbe : puisse-Lil porter aux pins d'Italie mes paroles de souvenir! 11 verra, en passant, les monts, les bois, les plaines que nous avons parcourus ensemble, n'est-ce pas , Bianca ?
— Oui, madame, répondit Bianca. Je voudrais que ce nuage se chargeât, puisqu'il va en Italie, d'une lettre pour mon cousin Beîlaspada, et qu'au retour il m'apportât de sa part une robe de soie noire.
— Folle! tu abuses d'une illusion que tu ne mérites pas de partager... N'est-ce pas, monsieur, s'adressanlà Calveyrac, que vous riez de ma crédulité, vous trop savant pour voir autre chose dans un nuage blanc qu'une vapeur plus ou moins épaisse frappée de la lumière du soleil? Moi, pauvre ignorante, je lui piété une âme, des ailes, une volonté; je m'y repose et je voyage à travers les distances, tantôt planant sur les brumes du lac, tantôt me balançant sur quelque vieux châteas, au fond des Apennins; je me fais une douleur d'exilée pour visiter des lieux que je ne reverrai plus. Ce n'est pas la réalité, mais c'est moins qu'un songe; el je me plais dans ces
,.ns de l'âme... Tenez! je voudrais fuir de ce balcon, m'échapper de la terre, m'engouffrer dans le ciel, et ne plus paraître à vos yeux dans un instant que comme un flocon de neige... Je me sens plus légère, je me sens fondre... Oh! le ciel et l'espace!...
— Arrêtez. ! s'écria Abel en voyant mademoiselle de Tou-
élever sur le bout des pieds, se hausser à la rampe de iVr du balcon, se pencher en avant et sur le point de s'abaudonner à une chute de plus de soixante pieds.
Madame Dalzonne., de son côté, cria aussi avec effroi au docteur:
— Retenez-la! mon Dieu! retenez-la!
— Laissez, répondit froidemennt Calveyrac en saisissant madame Dalzonne par le bras; ce n'est pas là votre affaire : il faut que ceci, en montrant mademoiselle de Touralbe, I uéi issè ci la ; el fl désigna Abel.
— Oh ! merci, monsieur I dit mademoiselle de Touralbe à Abel, qui l'avail prise sous la (aille et la retenait avec eflort
i i . merci !.. Je croyais ne plus êlre-ici... J'étais dans l'air... J'étais heureuse... je souffrais !
— \ euez, venez : il se lait lard, dit madame Dalzonne en poussan! son monde devant elle par l'escalier du château; venez vite' nous sommes attendus à la maison... Docteur, je ne comprends rien, absolument rien a cela ; et vous?
• ime au début de cite histoire de vie privée, la cloche île la i sonné le dîner et le couvert était mis, mais
Ira ; on ne vit courir dans les «irux jar- ,-, i toujours épié pourtant avec m.e Inquiète , une ombre retardataire gagnant le réfectoire; le réfectoire fut désert couiun l'escalier qui y conduit, l'intérieur et l'extérieur de l'établissement; il semblait inhabité depuis des années. Bien de sinistre cepen-
LEON GOZLAN
dant ne se pressentait : au vent s'ébouriffaient les petits arbres du carré de gazon placé devant le perron d'entrée, au soleil chatoyaient les cuivres de la porte, joyaux des maisons bien tenues. D'où naissait donc cet événement inouï '.' personne au dîner, quand il avait été sonné de manière à laisser sans excuse les pensionnaires les moins surs de leur oreille! il n*\ avait la que la maison pour répondre.
Ainsi qu'il a déjà été indiqué, c'est presque a l'angle de la rue de Paris et d'un ancien chemin du Pecq que se déploient les deux grandes maçonneries dont se compose l'établissement de madame Dalzonne. L'entrée principale est sur l'ancien chemin. Sa belle gi iile, qu'accompagnent six croisées en ogives portées par des barreaux de fer en forme de lances, allonge une ombre prétentieuse sur un terrain peu foulé des voyageurs et encore moins des voitures. Il y a du vieux faste seigneurial dans la projection de cette armure de la maison quand elle se dessine sur la solitude de la route au coucher du soleil, ce grand peintre de genre. De prés, et en réalité, on n'a a admirer, si l'expression d'estime n'est pas trop forte, qu'une maison bourgeoise amplement bâtie, bien étoffée, où rien n'a été épargné, ni l'espace, ni l'air, ni la verdure, ni la pierre.
Entre la grille, les écuries qui lui font face et les deux corps de logis latéraux, s'encadre une miniature de parterre, échantillon du jardin autrement spacieux de l'établissement : c'est une poignée d'herbe d'un vert lustré , parfaitement tendue et ralissee, sur laquelle on a broyé, pour ainsi dire, une demidouzaine d'arbres, quelques bûuquets de dahlias et de marguerites doubles, et posé quatre statues mythologiques : liippomène et Atalante, Flore et Pomone. Chaque malin le jardinier, valet de chambre de cette nature épinglée, brosse avec soin le tapis de gazon et épousselte les arbres.
En faisant faire un coude au regard, un peu amaigri par l'aspect de celte esquisse, on pénètre sous les premières voûtes d'arbres qui mènent au grand jardin; et ce qui est caché demande grâce pour ce qu'on voit.
Au fond du parterre sont les écuries, petits comparlimens réguliers ; peints sur doubles portes à larges raies grises et rouges, et couronnés d'une toiture dentelée en zinc. Leurélévalion se borne à la simple hauteur des murs auxquels elles s'.ulossent. Là est aussi la seconde issue de la maison, celle par où passent les convois trop lourds, qui se rendent par une iMoite bordure de pavés jusqu'au perron des deux ailes. Ce iien û^ petites pierres, toutes mousseuses l'hiver, unit les deux bàtimcns que le parterre sépare. A gauche est celui qu'occupe madamejialzonne et les pensionnaires que des infirmités trop graves n'obligent pas à isoler. Lue drap; rie de lierre, qui se perd à la base dans une frange de troène, en couvre la sjirfaee depuis le. rez-de-chaussée, où sont les salons de réception et le réfectoire, jusqu'au premier étage, dévolu aux pensionnaires favoris. Madame Pingraj et Abel y ont leurs appartenons. Abel a la pièce ^T élite, celle dont les croisées s'ouvrent à la fois et sur le parterre et sur le grand jardin, au bout duquel le regard rencontre le bois du Yesiuet. A cause de la nuance de son meuble et de ses tentures, elle porte dans les traditions locales le nom dislinctif de chambre bleue, chambre toujours enviée, rarement obtenue, constamment disputée, et que madame Dalzonne, pour faire taire enfin les rivalités, avait gardée pour elle ji jour où Abel en prit possession sans trop exciter de rumeurs jalouses; on lui en décerna tout d'une voix la paisible jouissance.
I ne rampe brillante comme un bois de fauteuil conduit des marches douces à franchir au second éti coupé en deux larges ailes à la station du palier. Première condition d'une maison de santé, l'air circule en traversant l'axe entier de la maison a la faveur de cette ouverture, immense croisée exactement posée en face d'une autre croisée semblable. Pendant l'hiver, de vastes panneaux \iués se ferment sur ces soupiraux, et l'été, afin d'eu garnir |e vide un peu nu des arbusles..eO'CBinpUsseut>le cadre. Le.rcsi meieux de l'è-
lagtt-cftnljuml, entre autres appartenions < ni la destination saiïea raison du personnel des ui celui de ma-
dame Dalzonne et celui de madeim mralb •. mis a
distance l'un de l'autre par l'interposition des panneaux ventilateurs. On découvre également de ces deux appartenons la crèie de la ville de Saint-Germain et la campagne. Sur la même ligne, et à quelques pas de la chambre de madame Dalzonne, Champeaux occupe un cabinet de garçon.
Toujours en guerre pour leurs logemeiis, tantôt froids, tantôt trop humides, quand ils ne sont pas trop secs, de Fourneuf, mi ixe mais un peu à ses frais; Cabassol, négligent dans son intérieur comme un poète; madame Musquette, qui orne le sien de toutes les avanies sentimentales de monsieur Dubuffe ; Lejeune, qui manque de place pour ses fioles médicinales sans cesse consultées; mademoiselle de Beaupréau, qui embaume sa pièce des parfums d'Arabie et de France, peuplent le troisième étage de la maison, le mieux ■ en beaux point de vue : on louche d'une main aux aqueducs de Luciennes, M de l'autre au château de Maisons, ce a quoi ni de Fourneuf, ni Cabassol, ni Lejeune, ni madame Musquette, gens très peu altérés de paysages, ne touchent jamais. Parfois mademoiselle de lieaupréau dit en passant et pour l'acquit de ses souvenirs : c'est presque aussi beau que les rives de la Loire. Mais elle se hâte de fermer la croisée de peur de se refroidir; elle craint tant les fraîcheurs !
C'est dans l'autre corps de logis, à l'autre extrémité du parterre, que sont relégués les malades sérieux, les monomanes, les maniaques et les fous. Pour une même raison d'utilité, et surtout de prudence, ce bâtiment est moins haut, mais plus large, que celui auquel il fail face. Les deux seuls locataires valides de celle triste maison, grillée partout, sont lli'unlon. qui vivrait tout aussi indifféremment au inilieu des pestiférés, et le docteur Calveyrac, le gardien de toutes ces maladies diverses, terribles, soumises à sa parole mêlée de bonlé et de despotisme. Les cris éternels, les soupirs comme ceux que Dante entendit aux dernières circonvolutions de l'enfer, les aboiemens de ceux qui n'ont plui rien de la forme humaine, car ils n'ont pas même l'instinct des animaux dont ils imitent les attitudes, sont pour lui. pour Calveyrac ; sa chambre reçoit tous ces sons lamentables, et là il les retient, les étudie, les analyse : c'est le cerveau visible de toutes ces libres détendues, irritées, à demi brisées par le mal, enchevêtrées comme le fil d'une bobine de soie roulée par un chat. Mais quelque chose le console de ces scènes de douleur, muettes pour l'autre maison, inconnues même a Ta plupart de ses pensionnaires : de sa chambre, Calveyrac aperçoit dans l'autre maison un appartement aimé, et où sa joie est de voir courir la nuit une lampe, trembler un rideau, fuir une ombre. Son enfer a vue sur le ciel.
Quelqu'un se montra enfin au salon : c'était le baron de Fourneuf, qui alla occuper sa place, sans trop s'inquiéter d'abord de l'absence de ses compagnons de table. Après avoir déplié sa serviette, regardé au fond de son verre, asti des impatiens, consulté le fil de son couteau, il déchira en soupirant la ban le de son journal et se disposa à lire, alin q ie les retardataires mettraient à se rendre à leur poste d'habitude.
Dix minutes s'écoulèrent dans celle lecture assez peu attentive. Quand elles eurent passé sous l'aiguille souvent consullée de la pendule, de Fourneuf, avec un frémissement intérieur, allongea de roi-veau le journal sur son assiette, essayant de n prendre sa tâche de patience. L'effort lut suivi d'un soupir ; il bâillait la faim à ( lie. que ligne. Le premy r Paris lui sembla détestable; la l'irrita au dernier
point ; le feuilleton ne lui ai ra lu pas même un regard de pitié; son regard ne suivait une direction intelligente que lorsqu'il se portail sur le cadran de la pendule.
t est à peine s il av?t»:; gagni -.irq irinues ;;iand M sejîla une troisième fois avec un redoublement d'ennui sur colonnes du joi na linalion aussi inutile que violen-
te : il n'eût de au pouvoir tl'aucune nouvelli . dans l'ordre ; olitique, an rai ou ■ n excitation
.. e en l'eu, les Indes englouties, trois ré ci six en \ n'a traient
; tnpête de smi
e journal, i as: et but
d'un irait un demî-verfede vin Cet Si-compte doi
LE MEDECIN DU PECQ
petit ne servit qu'à l'exciter davantage, il avait laissé tomber uu poids dans l'abîme : c'était en mesurer la profondeur; de Fourneuf avait la fringale fiévreuse du lion, il eût mangé un chrétien dans ce moment. Il ne trouva qu'une citation fameuse à rouler dans sa bouche: sa douleur lui rappela cette belle et noble pensée émise dans un ouvrage célèbre par un gastronome émérite : « Quand un convive tard? à venir, il se passe dans l'àme peinée de celui qui attend une foule de senlimens qui se réduisent à trois principaux : au premier quart d'heure d'attente an voudrait le flageller d'un coup de serviette au visage, au second quart d'heure on lui donnerait volontiers un coup de pied, au troisième quart d'heure un coup de poignard. »
De Fourneuf attendait depuis quatre quarts d'heure, c'està-dire depuis une heure! Qu'on estime s'il se croyait en droit de poignarder les absens ! Il ne les poignarda qu'avec sa langue, elle dardait des injures vers chaque place vide. En regardant d'un œil féroce celle où Cabassol s'asseyait, il grommelait : — Vieux vorace ! tu as tant mangé dans ta vie que la faim ne l'est pas venue aujourd'hui; requin ^lu directoire! goulu impérial ! c'est donc à moi à pâtir de la misère de ton estomac défoncé?... De Fourneuf passait ensuite à la place de Lejeune, et il disait, en mâchant une bribe de pain qui criait dans la solitude des ca\ités palatales : —Triste oiseau! se- - rin de vieilles tilles ! je ne m'étonne pas que tu ne sois pas ici, loi! avec une bouchée on le rassasie jusqu'au lendemain. En vérité, je ne sais pourquoi de telles gens paient pension; c'est de 'a fatuité, Dieu me pardonne !... Ses malédictions ne fardèrent pas à courir sur les sièges déserts de mademoiselle de Baupréau et de madame Musquette : — Je gagerais que mademoiselle de Beaupiéau est livrée à quelques rêves où elle se voit jolie et baignée de fraîcheur comme une rose pompon... Fameuse rose ! je vous en donnerai des rêves tandis que je suis ici à ne pas dîner ! Puissiez-vous rêver que je vous étrangle ! Et vous, madame Musquette, qui donc vous retient ? Estce Is souvenir indéfiniment trop entretenu de feu votre mari ? J'aurais voulu le connaître, l'entrevoir seulement, ce mari mystérieux... Brave homme ! il n'a porté ombrage à personne. Je consens à perdre mon titre de baron de Fourneuf si l'on me montre la date de votre contrat de mariage, madame Musquette ! il n'a pas coûté de grands frais d'enregistrement celui-là!... Mais^ls sont tous morts aujourd'hui! Voilà six heures vingt minutes, et personne encore, personne !
Furi°ux, égaré, de Fourneuf se pendit à la sonnette.
Dn domestique parut aussitôt.
— Que désire monsieur le baron ?
— Où sont ces messieurs ?
— A Paris.
— Tous?
— Non pas tous : monsieur Champeaùx est malade, monsieur Cabassol et monsieur Lejeune sont allés à Paris toucher leurs rentes.
— Et les autres?
— Monsieur Hourdon dîne en ville; monsieur le docteur Calveyraç, monsieur Abel, madame Dalzonne, mademoiselle de Touralbe et sa demoiselle de compagnie visitent en ce moment le château de Saint-Germain ; madame Musquette et mademoiselle de Beaupréau sont allées faire des emplettes à Versailles.
— Et pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela tout de suite, malheureux ? Vous me faites sécher de langueur pendant une heure et demi,', moi qui sais revenu à pied, oui, à pied, de La Muette, où je m'étais rendu pour gagner de l'appétit !
— c'est qu'a l'exception de monsieur Hourdon et de monsieur Champeaùx, ces messieurs et ces dames ont promis d'être iei à l'heure du dîner
— Promis, promis... Faites-moi dîner; que je dine! Ils vi Iront quand ils voudr
— Mais si madame le trouve mauvais...
— Madame Dalzonne s'adressera à moi ; je me char;-:!1 de lui répondre. Montez le potage et li i ervice, el laissez-moi seul ensuite si vous craignez de vous compromettre en me servant.
Le domestique descendit, et reparut bientôt avec la soupière de potage, qu'il posa devant le baron de Fourneuf.
Quand celui-ci se fut servi sa bonne part du potage, sa colère s'apaisa ; la raillerie en prit la place.
— Je commence à comprendre la plaisanterie, se dit-il en faisant refroidir son riz sous l'agitation de la cuillère : on a trouvé amusant de me laisser allonger la langue pendant qu'on passait agréablement son temps ailleurs; je suis né pour le divertissement de la compagnie. On pourrait s'être trompé : j'ai plus d'un tour dans ma gibecière.
Il n'osa pas dire dans sa bosse.
Sije trouvais plaisant, moiaussi,de. prendre ma revanche... J'en suis tenté... Mi ' vous vous êtes moqués de moi! Eh bien! à mon tour.
De Fourneuf se leva en ricanant, jeta sa serviette sur le dos de la chaise, et gagna, léger comme un lièvre, le corps de logis en face.
Pendant sa courte absence du salon, les domestiques apportèrent sur la table les mets du premier service ; ils se retirèrent aussitôt, n'étant pas jaloux d'être complices de l'acte d'autorité que faisait de Fourneuf en dinant tout seul. Quand il rentra, il était suivi de plusieurs personnes auxquelles il désigna, avec beaucoup de courtoisie les places qu'elles devaient occuper. Il entremêla dames et cavaliers, et il reprit ensuite son poste d'honneur au centre de ces convives nouveaux, inconnus au salon, et à chacun desquels une assiette de potage fut servie.
De Fourneuf affectait une gravité singulière en s'informant de ce qui pouvait flatter le goût des uns, convenir au régime des autres, déférence extrême qui ne promettait pas d'avoir longtemps du succès. A quelque distance de lui il apercevait déjà du coin de l'œil une de ces dames occupée à tailler sa serviette en petits morceaux, tandis que sa voisine se passait des raves dans les cheveux, s'en composant une parure à laquelle son orgueil souriait Entre ces deux dames il distinguait un gros monsieur qui paraissait dans une anxiété extrême; son attitude était celle d'un homme exposé par un temps orageux au roulis d'un vaisseau ; ses bras étendus cherchaient à s'assurer un appui, quoiqu'il fût parfaitement assis sur sa chaise et retenu par son propre poids. A sa droite le baron de Fourneuf avait un homme maigre tout vêtu de noir, à sa gauche un autre homme maigre habillé de rouge : l'homme noir pleurait, et l'homme rouge regardait celui-ci avec des yeux terribles.
— N'y aurait-il pas d'indiscrétion à vous demander de quel parent tendrement chéri vous portez le deuil ? s'informa de Fourneuf auprès de l'homme vêtu de noir; sans doute de monsieur votre père ou de madame votre mère ?
— Je porte le deuil de monsieur, qui est à votre gauche. répondit l'homme noir en désignant l'homme rouge.
— Monsieur est donc mort ?
— Puisque je l'ai tué.
— Je m'en étais douté, dit de Fourneuf; mais je n'osais trop le croire cependant, le voyant assis à mon roté, et mangeant beaucoup plus que vous, son assassin.
— C'est, répondit l'homme en deuil, qu'il a pris la figure du remords, comme dans le tableau de Prudhon : et cela tous explique comment il me poursuit quoique mort.
— Si je pouvais pourtant vous réconcilier... Qu'en pensezvous, monsieur? demanda de Fourneuf au remords en habit rouge ; vous y opposeriez-vous ?
— Si monsieur me promet de ne plus me tuer...
— Je vous le jure sur l'honneur.
— Je vous invite donc l'un et l'autre à choquer vos verres en signe d'alliance, s'écria de Fourneuf.
Et l'assassin et le remords se portèrent un toast de réconciliation.Toutefois, le remords, après avoir bu la moitié du contenu de son verre, jeta le restant au visage du gros homi ntre la femme couronnée de raves el la femme qui déchiquetait sa serviette.
— Soutenez-moi ! s'écria celui-ci en chancelant, car je suis la terre ; empêchez que je sorte de mon orbite, ou vous êtes tous perdus !
LEONGOZLAN.
— La terre désire-t-elle de ce haricot de mouton? s'informa de Founieuf.
— Merci : je suis déjà pleine jusqu'à l'equateur.
— Il me vieiii une idée, dit une dame jusqu'alors assez raisonnable, placée à l'extrémité de la table, une bonne idée !
— Voyons-la !
— Voyons-la !
— Allons-nous-en tous d'ici : voilà assez de temps que Robespierre nous relient dans celte maison.
— Oui ! allons-nous-en.
— Partons!
— Moi, je n'ai que mes pantoufles vertes à chausser.
— Moi, je n'ai que mon ombrelle, à prendre.
— Moi, je n'ai qu'un cure-dent à aller chercher.
— Parlons ! partons !
Da Founieuf fut épouvanté a cette proposition émise et acceptée par les fous de la maison, qui paraissaient déterminés à y donner suite ; ils se levaient déjà pour sortir. Le baron envisageait avec effroi la juste colère du docteur Calveyrac et l'indignation de madame Dalzonne en apprenant qu'il avait t'ait sortir les fous de leurs cellules pour les attirer au salon et les laisser ensuite s'échapper dans Saint-Germain. Lu plaisanterie tournait au sinistre Que faire? Il essaya de détourner l'orage, par des voies de douceur, qui n'eurent aucun succès auprès de gens qui, comme tous céu« de leur espère, conservent toujours assez de bon sens pour comprendre leur état de réclusion et peur vouloir en sortir. Ayant épuisé ces premiers moyens de persuasion, il consulta ses deux voisins, les moins incapables, pensait-il, d'entendre rsison.
— Mon avis, répondit 1 nomme noir après aVoir écouté de Fourneuf, est entièrement semblable au vôtre'; mais, si vous m'en croyez, vous me permettrez d'abord de sortir pour aller chercher la garde.
— Votreconseil est excellent, répondit l'homme rouge, et il doit être adopté, à la condition toutefois que je vous accompagnerai.
Triste position du baron di Fourneuf • il ne sortait d'une difficulté que pour se voir forcé d'en accepter une autre tout aussi épineuse. Sonner et faire monter les domèstiqu bien dans sa pensée; mais ce mouvement, qu'il n'aurait peut-être accompli qu'aux dépens de sa vie, n'était plus même à tenter depuis que les fous s'étaient rangés autour de lui et le terrifiajent de mille effrayantes singeries. L'un lui barbouillait le visage avec des épinards au sucre, l'autre saupoudrait ses cheveux de poivre et de sel et les arrangeait en salade, un autre complétait l'assaisonnement par d'abondantes irrigations d'huile et de vinaigre ; chaque minute le menaçait d'un:1 effrayante catastrophe. Son sang-froid ironique l'abandonna, et il pâlit derrière la couche d'épinards et à travers le rideau d'huile répandu de son front à son menton, en voyant luire un couteau dans la main de chaque fou.
— Écoulez-moi ! s'écria-t-il en tâchant de se mettre sur pied au milieu d'un tourbillon de paroles, dé cris et de menaces ; écoutez-moi ! Si vous consentez à rester tranquilles pendant cinq minutes seulement et à reprendre chacun vos places, je promets une surprise des plus agréables à chacun de vous ; et il est bien entendu qu'après la surprise vous aurez tous la permission de sortir et d'aller où bon vous semblera.
Indécis, les fous reprirent leurs places.
De Fourneuf n'avait aucune surprise a offrira ces malheureux insensés; niais pendant ce sursis, obtenu avec assez d'adresse, il espérait qu'enfin quelqu'un viendrai! l'arracher à son intolérable situation. C'était le condamné à mort qui, sur les marches de l'échafaud, prétend avoir en< ore des révélations à faire.
Cette inspiration du désespoir ne fut pas absolument déçue : la porte du salon s'ouvre; de Fourneuf croit soi tir du tombeau.
C'est Bergeronneltc-cinq-heures, la gracieuse laitière, qui entre avec un gâteau dans une serviette blanche.
La charmante enfant n'a pas le temps de le déposer sur la table, affreux pêle-mêle de bouteilles renversées , de verres empilés, de mets confondus, qu'elle est saisie et étouffée d'embrassemens par ces effrénés satyres.
Les fous s'étaient imaginé que Bergeronnette cinq-he lires était le présent promis par de Fourneuf, la surprise
Les cris de la laitière ne servirent qu'à embraser leur '■ incontinei ù fut déchiré et ses cheveux flou
on allait se la déchirer comme, une ]
A la faveur de la diversion, de Fourneuf essaie de gagner la porte; mais l< s folles, elles, qui n'avaient auct i tive a retirer de la Bergero i
croient dupées et se pendent aux habits du fugitif. Il disparait sous leurs pieds, taudis que Bergeronnette pli ure à chaudes larmes et appelle au secours.
Une seconde luis la porte du salon s'ouvre : c'est Ab-1 qui a devancé de quelques pas madame Dalzonne et mademoiselle de Touralbe. Il court au bout du salon, arrache Bergeronnette évanouie des bras de ces furieux, et il agite la sonnette de toutes ses forces. La tragédie fut finie. On menotta les (tons, on menaça les folles de la terrible punition des doue' folles et fous évacuèrent le salon en riant et en gambadant.
Quand madame Dalzonne et mademoiselle de Touralbe entrèrent au salon, Bergeronnette-cinq-heures avait ses deux mains dans celles d'Àbel ; elle tremblait encore de Ions ses membres; mais ses beaux yeux s'étaient rouverts, et il en coulait des lqrmes de reconnaissance.
Assis dans un coin, de Fourneuf s'essuyait le visage et la tète avec autant de serviettes qu'il y en avait à sa port
De son ooupd'œil d'aigle, madame Dalzonne devina l'auteur, la cause et les conséquences de la scène dont el les derniers résultats sous les yeux.
— Monsieur le baron, dit-elle à de Fourneuf, on vous montera un bain dans votre appartement, dès qu'il vous plaira de vous y retirer. Toi, ma pauvre Bergeronnette, lii passeras la nuit ici ; tu ne retourneras pas chez toi dans l'état otl
— Marraine rait trop en peine s'il pas rentrer.
— <ous lui « i l'Ôns dire que tu es ici pour jusqu'à demain.
— Mon, madame : je suis bien iule tremblante encore, mais ji , lier a là ferme.
— Qu onfe 'ans mon landau, dit Abel , mon domestique la ramènera chez son père..
— Soit , dit madame Dalzonne en embrwsant Bergérbnnette-cinq-héures', toute fière, dans son reste de défaillance, d'aller dans la belle voiture de monsieur Abel.
— Mon ni sur ses >■:
mettez-moi une
— Quoi, mon enfant ?
— De vous offrir un de ces jours une tasse de crème que vous ne me paierez pas.
Bergeronnette-cinq-heures sortit, la tête basse, pour montrer qu'elle ne pleurait plus de douleur.
Vif.
— Quelle route suivrons-nous, docteur?
— Allons droit devant nous; nous tracerons un crochet plus loin... Mais vos élriers sont bien haut.
— J'ai l'habitude de monter à l'anj
— Voulez-vous ma cravache, monsieur Abel?
— Merci, docteur ; je conduis à la voix.
Partis en mèiee temps, les deux chevaux longèrent d'u.i trot . une des allées de la foré) quiabi missent au chameau.
On louchait à la fin de novembre. Le ton général di s était plus pourpré que vert, les feuilles tombaienl en tournoyant sur la largeur de la route: de distance en distance s'ouvraient dans l'épaisseur des massifs des trouées profondes par ou l'on découvrait déjà ;a charpente du vaste corps de verdure qui se dépouillait a sa base. Cliaqoc sou vent, chaque frémissement d'arbre emportait une coulisse, déchirait une frise . délai bail une dentelure fanée, quelques guirlandes, un rideau, un horizon du beau décor de l'été. Le grand spectacle s'achevait partout: voix d'oiseaux, lumières
LE MÉDECIN DE PECQ
douces, tendreset radi couleurs s'évanouissaient;
plus (!i ùts et de clartés qui
fait des b lis une solitudi : . i .. \ un temple où chacun i roit trouverai! Iroub un écho consolateur: celui
qui médi . e*, l'amour. Sur la bor-
dure vel rs jaunes au parfum
de miel et d'< live ne-se i si elles
i résistent, mu- leurs ries, au vent qui rase la terre. -
Abel se ntde grâce que de fermeté,
sans songer m^mc qi ili «'al. Si son visage n
o , comte comme
chez toutes les personne m tiques; n'eût laissé enten;
dre le bruit d'une opi iduite par un excès.di
ration, on aurait dit qu'il passai silencieusemenl dans l'air, porté par des ailes I ;èrera( il penchée, sa tète pensive effleurait les branches inférieures des tilleuls, en se, rapprochant de la couche odorante de mousse sauvage répandue le ' isière.
Son cheval se prêtait à sa fantaisie, il ondulait avec l'élasticité d'une barque sur la mer. Sa crinière . ses naseaux blancs, charnus et roses, enveloppaient parfois d'un brouillard chaud et d'un reniflerai nt d'amour la figure pendante de son maître. Au bout d' .'e celui-
là et Vil mi ; talent d'ordii
• 11 rapport, qu'ils n'avait ni plus rien à faire ni l'un ni
l'autre pour se diriger à travers des distances indéterminées, soil sur un terrain coupi , ir di s ravins, soit dans une forêt comme celle de Sai mutes de. tra-
verse, de ruelles inextiù l m i pensait et le cheval
courai après dei \ ou trois heu-
res deprom tde; cl val t cavalier se retrouvaient dans la cour d'on ils pour la
fatiguedu !■ ndemain, l'in mme aussi Irislcqu'àu départ, sans appétit, sans scmmi fil de sa cours
visa d'une branche ier, u qi
àrr» lu nsu ir le bord du eli
Qu ■ ,! : haut que celui
dé son r lalveyra : n'avait pas moins
d'aist ' ne négli-
alion un but utile el ■ pisir, il était s
iotdi liné i le transporter . à un autre.
?.. jument ne c nnaissail qu'un pas, la vitesse; lui et elle étalent i i nu nt, i tais parfaite-
ment. Jamais aucun !-ouclié: déPoissy, el l'on sait s'ils vont vile d'un marché à u is aucun postillon de Saint-
Germain rourantsur mêm voie que le docteur Calveyrac, n'avaiei n à sa jument, il est vraiquedès
qu'on aperc vait à cinq ci nts pas au loin et .:i quelques pieds du sol une traî le i -lumo la fumée d'un
coup de canon, on s : i aussitôt d'un côté ou de l'autre de la route en si disat :— Voila le docteur Calveyrac ' place au docteur I il va a qi uchement... On saluait, et'le
docteur disparaissait phère qui roulait avec lui.
An premier 'carrefour delà forêt, à peu de distan terrass;- deSaint-Gi rmain, des enfans jouaient sous lés yeux de loues domestique; 'iil de joyeux cris entre les
barrières vert niers beaux jeudis de
la saison. PPIil m lés ; il
fallait t. ute la pn i
mêmes irs épau-
les, mên ■ m i ibanl sur leur- petits pieds
impatiens de courir, i aser h1
gazon ou de franchir les arceaux rdç. Les
charmans espiègles' remarqi i , liersra-
lentissa ■ i du carrefour. Alors eux,
les petits démons, au lieu des'écarter, ils se prirent main r- fermèrent la grande alléi milieu de laquelle ils fêtèrent leurs ballons et leurs coi
Les deux cavaliers s'arrêtèrent devant la difll
— Monsieur Calveyrac ! dll un des plus mutins de la bande, hardi sous sa calotte grecque et dans son li ublanc
pris ù la cheville, monsieur Calveyrac, vous et votre ami vous nepa.- - ne passerez pas !
— Et tous descendrons pour vous embrasser, répondit'Calveyrac, qui'étail le médecin 'de la' plupart d'tntre eux.
< :ait déjà à terre et couvrait de baisers les petits relit ses mains sur leurs cheveux en sueur, sur leur» flottantes les asseyant l'un après l'autre, à leur
. la selle ''e son cheval. Il était fou de cèlioniprévu, d'apprendre lesnoms d] tous ces migrions enfans :— Moi je m'appelle Jules, moi taxilè, m >i Constantin, moi Ludovise, moi Ilorterise.
— Eh bien ! s'écria le docteur, nous régalerons de gâteaux et d'oubliés Tàxile, Jules, Constantin et toute la bande.
— Oui! répéta Abôj en jetant vingt francs dans le tablier
irchande, habituée à camper tous les jéûdfsàTec sa ] e volante à la suite de la gaie caravane.
Quelqu'un fut plus heureux que ces enfans, qui n'avaient
pas assez de leurs dix dsïgfs pour soutenir lant de fragiles
iblies, ce fut Abel. qui retourna plus d'une lois
la tête après être parti, pour voir encore remuer et sauti'1 n
au bout du chemin ces innocentes e! fraîénes créatures.
Ils'étaient pai et le'dôcteuY; ■■ l'êxtrfmit'é delà
Route-Verte et i!- entraient dans le Buisson-Richard, quand hoisemèht dahsj les taillis, arrêta sur ses quatre sabots la jument du docteur;
— Fort bien ! je devine, dit celui ci : Bergerin fait des siennes.
— Qu ' ' ïm'I, qui s'était aussi arrêté. '
— B< rgerin est le père de la laitière de la maison de santé, Bergerorinelte-cihq-ucures; Cet arrêt dû cheval m'apprend
dans le taillis. Ii a soin de ma jument quand je me repose parfois à sa ferme, i! l'essuie et lui donne ut dé vieilles connaissances. Que les gendarmes de Saint 'aient heureux d'avoir ma .initiait, qu nd
suivent Bergerin, !é braconnier le plus incorrigible du département! t n lièvre sera parti sous sespieds^ et il n'aura , 'envie de. le rouler.
— ■'• mal ; c'est odieux, à mon avis, dit Abel.
— Jene vois pas la cl seàussi sévèremenl que vous, Te-
■ séductii n placée auprès de ces
gens-la. Bergerin a s'a ferme i Fromàinvillè, énfre la
du Roi, espace immense toujours
1 lein du meilleur i! ier: les faisans el les poules' d'eau'Men-
délier, et, à moins de lui tomber rôties dans la main,
les cailles ne peuvent lui faire de plus insidieuses avances.
— Y"S raisons, docteur, ne me semblent pas concluantes.
d .ns la vie. plus ou moins" exposés aux tentations personne pôùir cela n'est excusable d'y céder. D'ailleurs, de tous les voleurs les braconniers sont ceux que je déteste le plus. I a chasse n'est', a mon sens, lin droit que s : tuer sartspermissrtin Ife gibier sur les terres du i oi ou dans un parc privé est un abus qu'on ne saurait trop réprimer.
— Savez-vous, monsieur Abel, que si l'ombre de Louis XIV idail jo irait, surtout si elle s'éveillait i< i,
dans eetie forêt remplie de la terreur de ses ordonnances, et dont chaque carrefour se souvient de quelque exécution pour brai nage.
— Sévérité dure, mais convenable, si l'on songé, docteur, que sai • irêts seraient d peuplées depuis
: toutefois i! y avait encore des IbrêtSj car ceux i la permission de tuer nu faisan au pied d'un chêne n'i i il &>.< pour couper le chêne.
— Vous voudriez donc que la chassé fût le privilège de quel-
ur repoussent cette inégalité.
Du droit lîls dans ses parcs nous pas-
nt au droit d'avoir seul dès pigeons, ution Or. comme un di'oil excepfronnel naintient qu'avec une pénaiil ri nousattrions
anl la révolution, des lois nul condamneraient tout délinquant en matière de chasse i avoir, selon le i' lu délit, ou h pou oupé o't la main, ou moitié la tête
LEON GOZLAN
dans certains cas. Lebon«ensa fait justice do ces abus: plus de chevreuils, soit; niais plus d'assassinats.
— Docteur, vous m'attribuez une cruauté d'opinion que je n'ai pas.
— Je réponds à ce que vous avez avancé.
— Je n'ai pas dit que la chasse dût être exclusivement dévolue aux seigneurs; eux-mêmes ont renoncé à cette prétention d'un autre âge : je soutiens uniquement que si un roi est assez opulent pour avoir des forêts alimentées de gibier, et que s'il y a encore des riches qui possèdent des parcs, il est mal, il est révoltant, par je ne sais quel esprit de haineuse liberté, de. leur piller leurs oiseaux ou leurs cerfs. Leurs cerfs et leurs oiseaux sont à eux comme ces deux chevaux sont à nous ; ce sont leurs meubles : qui les emporte vole, est un voleur. Un braconnier n'est donc qu'un voleur, et je le déteste, je vous l'ai dit, encore plus qu'un voleur ordinaire, car celui-ci ne prend le plus souvent qu'un objet facile à remplacer, tandis que le paysan qui égorge un vieux cerf pourvu vendre la chair à un boucher et la ramure à un coutelier, cause un dommage qu'il faudra plus de cent cinquante ans pour réparer. Le braconnier est un profanateur. Me suis-je mieux expliqué cette fois, cfbcteur?
La question, dans la bouche d'Abel, n'était pas la simple formule qu'emploient, d'ordinaire avec ironie, ceux qui sont parfaitement sûrs de ce dont ils veulent paraître douter : elle trahissait la douleur d'une'liésitation sincère. ' Evitant d'accorder la sanction qu'Abel 8emandait,de peur d'en paraître comprendre la nécessité, le docteur se rapprocha de son compagnon, et lui dit après avoir raccourci le pas:
— Les riches ont enfin senti qu'il n'était pas bien de montrer sans but, comme autrefois, leurs vaisselles d'argent aux pauvres, qui mangent du pain délayé dans des écuelles de bois: ils n'ont plus de diamans.à leurs habits; leurs voitures sont commodes, mais les roues n'en sont pas dorées; le plus possible ils sont à l'extérieur aussi simple que les autres hommes. Ceci est prudent et empêche beaucoup de plaintes de naître.
— En cela je suis de votre avis, docteur.
— Mais à la campagne, poursuivit Calveyrae, leur fortune s'étale sans cette circonspection adroite : devant le toit de chaume du paysan se dresse le palais qui a cent croisées et des toits de plomb ; côte à cote avec son mur de tourbe, où s'adosse le pot de grès plein d'une eau uure, est le mur du cellier du château; ici l'eau froide, là le vin; le paysan entend
fermenter ce vin si désiré quand il fat silence; autour de son petit champ, qu'il épuise depuis la dernière étoile du matin jusqu'à la première du soir sans en tirer souvent sa nourriture de l'année, se déploie au soleil le grand potager et le verger chargé de fruits : et derrière sa haie d'aubépine, à l'ombre de laquelle glapit un coq affamé, commence l'immense forêt qui regorge de tous les biens de Dieu, qui sont un peu à tout le monde, mon ami.
— Docteur, ce Bergei'in serait-il dans le besoin?
— Quand il fait froid, mon cher monsieur Abel, comme il fera bientôt, quand les maîtres du château sont partis pour la ville, qu'il neige depuis un mois, que le foyer du bûcheron est sans feu et sa table sans un mets qui le restaure, quand il a des enfans, quand il n'y a que son cœur qui soit dans la confidence de sa douleur, et qu'il y a une forêl devant lui, est-ce vous qui arrêterez sa hache près de faire tomber une bûche morte pour réchauffer sa famille? est-ce vous quj le traînerez devant le juge pour avoir tué un lapin?
— Docteur, ce Bergerin est-il malheureux?
— Je connais un trait charmant d'une reine de Fraie linua le docteur. Pour la consommation d'un luvcr, qui s'annonçait comme devant être forl laig e| très dur, on avait amoncelé dans la cour du palais royal une énorme quantité de bois; il y en avait jusqu'aux balcons. Chaque pauvre en passant lançait un regard de convoitise sur ces belles rangées de bouleaux. Quelles chaudes flammes jailliraient de ce boiâ si sec ci si bien choisi pièce à pièce! quelle vivifiante clarté ' C'étaient des désirs sous toutes les formes : mi venait sentir ce bois, le toucher, l'adorer, c'est le mot. Une journée terrible éclata pendant cet hiver : la Seine prit, les rues étaient un ta-
pis de verglas, on gelait dans les appartenions s'ils n'étaient constamment chauffés. Ce jour, les pauvres souffrirent beaucoup. A la nuit quelques-uns se hasardent a regarder de près, de bien pn s i ; cm pleurant des larmes gla empilé
dans la cour. Une pauvre femme exaspérée tire à elle une bûche et l'emporte sous son tablier ; un autre suit l'exemple. Le désespoir a son couraj e 1 1 Sa conl i les pauvres
se mettent à démolir ce monume, t de tant d'envies, et se chargent en silence de tout le bois qu'ils uni dérobé. La garde du poste est enfin prévenue, t ; mais une fenêtre du
palais s'ouvre aussitôt : c'est la reine! « Laissez, dit elle, laissez ces braves gens C'est moi qui le leur ai permis. «Elle avail toul vu, la reine, et son humanité avait conquis par ce tableau dont le hasard T'avait rendue spectatrice que le luxe doit se cacher ou faire la part du pauvre, qui vole parce qu'il n'ose pas demander.
Tout en causant nous voici arrivés, dit le dot leur, au pari' de Maisons. Un de ces jours nous en visiterons le château, qui appartient à monsieur Laflitte, un de mes cliens.
Depuis une heure environ qu'Abri et le docteur avaient quitté Saint-Germain, le docteur, sous les apparences d'une bonhomie de bourgeois à qui l'air de la forêt délie la langue et qui cause à bâtons rompus sur le premier sujet apporté par le vent, n'avait cessé pourtant de mesurer chaque mouvement, de peser chaque parole de son compagnon. Sans le regarder, il ne perdit pas une de ses palpitations; un geôlier n'a pas plus soin de son prisonnier. Sa subtile attention s'attachait au bras d'Abel pour apprécier la sûreté de ses intentions, à ses jambes soutenues par les étriers, afin de se rendre compte de l'équilibre de ses facultés, à la pondération de tous ses membres pour se convaincre de la part plus ou moins immédiate que son corps prenait à l'émission de sa volonté. Quant à cette volonté m agitée, si en doute d'elle-même, le docteur la circonvenait de la même inquisition inaperçue; il la suivait pas à pas, l'engageait dans les détours des opérations les plus hautes du raisonm ment, et quand il l'avait lancée, il la laissait revenir pourvoi! : it pas. L'homme physique .et l'homme moral étaient à lui, à son observation lucide, à son expérience redoutable; les cadavres étendus sur les tables 4c dissection ne sont pas exposés à plus de coupures, d'investigations. Tins d'une fois il avait senti son esprit se troubler tan-lis qu'il causait avec l'imperturbable abondance d'un voyageur qui n'a rien de mieux à faire : il avait masqué sous L' plâtre de l'homme commun sa laborieuse anxiété; il n'avait reculé devant aucun mensonge pour s'introduire dans ce monument en ruine, et en connaître les sombres lésions avant de poser les ternies, s'il y en avait, d'une guérison. Il s'était fait contradicl uciion pour forcer le malade à se répandre au dehors, à briser ce voile fatal qui commence à couvrir, à ombrer, à noircir, pour étouffer ensuite l'intelligence de ceux qui y ont mal.
Mais le docteur Calveyrae n'était pas même satisfait à demi de cet essai, que plusieui s auti es avaient déjà précédé depuis que madame. PingrSy l'avait mis en rapport avec Abel.
Laissant sur la gauche la route des Pavillons, qui conduit
l'un pas rapide dans
la route de l'Épine. A.bel avait été entraîné dans les tourbillons
de sa rêverie des, que le docteur avait, avec intention, sus
pendu le mouvement de la conversation.
Calveyrae, qui cherchait à surprendre par tous les côtés les secrets de cette orgaro yail aussi de la sou-
mettre, sans affectation, par des transitions naturelles, aux moindres épreuves que l'occasion fourniss st in-
différent dan» cette élude pour un homme doue de pénétration. Par un simple rapprochement entre l'état d'Abel pendant son dialogue avec le docteur et le rembrunissement de ses traits depi plus, celui-ci avail
été en i n il un il 3 avail d'espérance a fon-
der sur • ci inmc moyen mon
iic conversatl pour l'étranger qui
l'aurait écoutée, il av; . . une plus coin-
■ lia [u - 1 bjet livré a la discussion, il croyait avoir deviné dans celle élaboration l'accès plus ou moins avautageux de certains sentimens au-
LE MÉDECIN DU PECQ
près d'Abel, qui. entraîne d'abord vers l'inflexible pente Je l'orgueil, ce frère de l'intolérance, avafl dévié toul-a-coup, et s'était attendri au récit d'une misère royalement secourue. L'orgueil était résistant chez lui; il s'était infiltré daus ses
pensées, il avait fait corps avec son tempérament: il eût été inutile d'y ri courir pour éveiller une diversion ; là n'était pas l'endroit où placer un dérivatif puissant. Mais n'y aurait-il pas un filon d'or a suivre sous la sensibilité neuve qui a baigné ses joues d'une larme ? se demandait le docteur en couvant toujours sous son regard celui qu'il venait de refouler dans le silence avant de tenter nue autre épreuve
Emporté par son cheval à quelques cents pas en avant sur la roule, le docteur s'était arrêté pour donner à son compagnon le temps de le rejoindre. Dais celte attitude d'attente, il put voir Abel en l'aee. et lire sur son visage la marque évidente de la crise dont il subissait en ee moment même les sourdes atteintes, et tous les signes précurseurs d'une lutte semblable à celle qu'il avait peinte avec des couleurs si personnelles à madame Pingray.
Malgré les tortures de son martyre, Abel accourait en souriant vers le doi teur, qui lui souriait de son cote.
•La douleur avait son masque, la science le sien.
Abel frissonnait; il touchait aux limites de l'état si affreux pour lui où il doutait de la valeur de sa conscience après avoir mis en site de chacun de ses sens; état
singulier qui, en brisant les appuis de la certitude, amène une somnolence intellectuelle semblable à l'existence des rêves. Le jugement fléchit, l'imagination surabonde, elle voile la volonté. Ce n'est plus la raison, ce n'est pas la folie ; c'est une défaillance plutôt qu'un dérangement; la création chancelle, déteint, balbutie; le cerveau, qui est peut-être l'univers pour chaque créature au lieu de n'en être que le simple miroir, s'endort.
Quand Abel ne fut plus qu'à vingt pas du docteur, celui-ci fit une autre remarque effrayante: après avoir été frappé de la décoloration d'Abel , de la sueur bi illante de sa peau et plus particulièrement encore de la molle tension de son bras droit qui tenait la bride, de l'irrésolution de ses jambes, delà faible j rise de ses ; ieds sur les étriers, et enfin de l'abandon et, pour ainsi dire, de la fuite de tout son corps, il fut épouvanté de voir combien Abel faisait d'efforts pour raffermir son bras, raidir ses jambes et s'asseoir avec aplomb sur son cheval.
— 11 de se laisser tomber de cheval, se dit le docteur; une volonté le pousse, l'autre le retient. Dans ce moment la volonté conservatrice l'emporte.
— Mon ami, lui dit alors en riant le docteur, puisque la route est belle, je veux vous montrer de quelle mani Hongrie, deux amis dont l'un va quitter l'autre pour un long
procèdent a leurs adieux. Donnez-moi votre main gauchi', mettez-la dans ma main droite; tenons-nous bien, et allons aiii..i d ine de nos chevaux. On fait ainsi en
Hongrie. Quand 1 chevaux se sép iquiltent
sans tourner la tête; etiïs ont ainsi la consolation de se dire que leur volonté n'est pour rien dans leur séparation... Y ,t. svous?
— Oui, docteur.
— En avant i
— Nous allons comme l- -
— Vest-.r p, -; qui
— Docteur quel excellent cavalier vous êtes! H n'y a qu'un instant que vous vous teniez i i a fermier; j'ai rai
vu si bii n monter.
— C'est que j'ai été un peu soldat.
— In peu partout, Je vous rai onterai cela un jour.
— C'est merveilleux de vous voir, docteur!
— Ce qui est plus merveilleux, c'esl C
— Ah' la ne elle est limpide ! Quelle ble surpi
— Regardez ces beaux I
tranquille!
Puisque let I ni , c'est
qu'ils avaient abandonné la route^le l'Épine pour la route du Bout-du-Monde, qui coupe le tiré du Roi et mène droit à Fromaiinillc.
Du pas qu'ils allaient, ils furent en peu de minutes tout près de la Seine, et à la porte d'une ferme devant laquelle aboyi rènt trois chiens.
Apres av.. ir quitté la main moins brûlante d'Abel, le docteur descendit de cheval. Celui-ci en lit autant; ils entrèrent dans u*.e i re ni< re cour où il y avait encore plusieurs chiens enchaînés, dont Abel reconnut au premier coup d'oeil les races distinguées, danoises et anglaises.
— Est-ce que c'est ici un rendez-vous de chasse, docteur?
— l'as précisément. Entrons dans la seconde cour.
— L'abbé Vincent ici!. .Où sommes-nous donc?... Bergeronnette aussi!
. — Nous sommes chez elle, monsieur Abel, chez son père, Bergerin.
— Le braconnier'
— Tout juste.
— Mon père! mon père! cria tant qu'elle eut de voix fiergeronnette-cinq-heures, mon père! voici monsieur le docteur et le monsieur dont je vous ai parlé, le monsieur qui m'a prêté sa bille voiture l'autre jour.
Tandis que Bergeronnette-einq-heures faisait le tour de la ferme, appelant toujours son père, l'abbé Vincent quitta la boite en ferblanc qu'il avait suc les genoux et vint toucher la main au docteur et à Abel.
— Vous avez voulu profiter d'une belle matinée d'automne pour visiter notre forêt de Saint-Germain ; vous avez bien fait: elles seront rares bientôt; le soleil n'est déjà plus incommode.
— Le docteur m'a emmené avec lui. Parmi les surprises qu'il me ménageait, il ne comptait pas sur la plus agréable de toutes, celle de vous rencontrer ici.
— Cependant le docteur aurait pu vous dire que je suis souvent à la ferme de Bergerin: sa fille reçoit mes leçons. Comm"é la chère enfant D'à pas le temps de se rendre à la paroisse pour y recevoir l'enseignement exigé pour sa première communion, qu'elle fait un peu tard, je l'avoue, je viens ici, d je l'emloctrine afin qu'elle ne soit pas renvoyée à l'année prochaine.
— Fenelon n'eût pas mieux fait.
— Je n'accepte pas un tel éloge, monsieur, car, à parler
oût pour la chasse aux insectes et aux papillons est de moitié au moins dans les motifs de ma présence de ce côté de l'eau.
— C'est que monsieur l'abbé Vincent, dit le docteur, est un de nos bons entomologistes... Ah! vous avez pris aujourd'hui dis scarabées magnifiques! ils sont d'un éclat bien rare pour la saison!
— Vienne le printemps, ou plutôt l'été, car le printemps n'isi pas toujours assez chaud pour faire éclore les larves, vieillie le beau soleil de juin, et je compléterai ma famille de papillons, .l'en ai reçu d'Amérique une collection que m'a fait passer dernièrement un de mes anciens confrères en mission à la Guyane ; je vous les montrerai, docteur. Je sais que
i ez beaucoup l'entomologie... Mais vous devez avoir
SOif? Où est d0 .nette?
— "•,0115 voici ! nous voici ! Mon père était dans la vigne à
îles éehalas.
— C nt se rafraîchir, fut la première phrase
crin en saluant le docteur Calveyrac et Abel.
— l! irgerin, mon ami, nous ne refusons pas les offres, mais
• : omplètes.
— Nous Vous rafraîchirez deux (ois.
— Ce n'est pas cela; la foièi nous a éveillé l'appétit.
onnelte en sautant.
i rapporté un lièvre que lui a donné ■ 1'inspccleur.
Le docteur souril en regardant Abel, qui ne se souvenait tiré dans le taillis.
— La moitié en civet, la moitié rôtie, .l'ai des œufs: je vous feiai une omelette au lard; vous prendrez une bonne tasse
I ■ essus".
zns
LEU.N GOZLAJN'.
— Tout ceci esi parfait, mais...
— N'est-ce pas?
— Oui, mon i .
— Pariait, parfait... répéta Bergerin, Tu n'as oublié que !e vj;i. Damé! il esl c< qu il est , vous y goûd
— Mais bous n'acceptons voti
teur > -h reprenant sa phrase interrompue, que tout autant que monsieur fabbé iV'inceni restera avçc nous pour ,e ; ■
— J'ai pris mon café avant de venir ; < ependanl pour ni pas vqujs désobliger, messieurs,, je m'assiérai à table avec vous. Permettez moi de mettre un peu d'ordre dans ma boite à pa-
pilluus.
— Chacun a sesaffaires, ditled . ■ lices, loi, Reigerin, à ion lièvre, moi à mes chevaux^
vais remiser; cl toi à tout le monde, Berg ronnetic...Tusais ce(jnç.je t'ai promis, pour ta fêle... Monsieur l'abbé, j'aime cette enfant; si vous êtes spirituel, je suis son
médecin; j'ai connu sa mère.
— Voyons! dit Bergerin en rou
son œil aitc-ndri, vous avez aidé la mère à mourir et cette fol-
. venir au monde... Va donc a ion fou, toi! qu • Jïambe bien partout; étale ensuite la braise près du fourneau, allume aussi le fourneau ; au reste, je le suis .. <;a n' méchant, ça n'est que léger comme une feuille de vigne dans i •■lie .aisen.
Abel et le docteur Calveyrac examinèrent lesgracieux mouvemèns de Bergeronnette, à qui la joie d'; il l'abbé Yineent, au docteur et à Abel avait dont Les bras à demi nus, les cheveux à peine retenus par un petit bonnet qui ne lui cachait pas les 'deux tiers de la tête, les lèvres, les mains rosées, elle s'échappait en courant de la porte de la cuisine pour.entrer dans la vachei - ■■liait aussitôt avec de la paille aux pieds et du foin dans les cheveux, s'apercevant qu'elle s'était trompée dé porte c'était ;iu poulailler qu'elle avait eu 1'
i porl treillagée du poulailler, qu'elle ébranlait dans ^a vivacité turbulente, et i lie en sortait avec des mfs dans le coin de. son tablier . ■ sque a la hauteur de
sa taille. Ensuite, elle s'arrçtait, pensait, ne remarquai! pas. qu'on la regaidajt ; et duboutdud ; ' res elle
comptait, recomptait les œufs qu'i lie pensive, préoccupée • pas, cl allai:
ser près du mur attenant au poulailler u i . fagols,
qu'elle plaçai! tant bien que. m: 1 ■ . Ainsi
embarrassée dans se i . mais toute gracii
cet embarras même, elle n'avançait qu'en murmurant: — Est-ce que je n'ai rien oublié? quelque
Pendant un temps assez long l'abbé "Vinci i trouvèrent seuls dans iâ cour, dan i un endroit ■ . i par le soleil si doux • d'une redii
iasling noir dont la forn up de li-
cence du costume ci ré et dont
permettait aux membres d'à un chapeau
■le paille égalemi ni de eouleui ■ ■ afin de pénétrer sans danger dan de préférence certains, insecl n'aurait mérii
son costume aucun reproche de ■ relui ci
l'eût rencontré loin du rayon de son presbytère. Poui
de plus près, sous une large diffusion de I
des insectes de sa dernière chasse, l'abbé Vincenl .■■
son chapeau dont l'ombre l'eût gêné, et poséla boîte en fer-
blanc soi ses g noux. Son attenlioi il l'ovale de sa
physionomie juvénile, un peu os eusi
lescence prolongée, el n\ ... v :c la
ligure des prêl
les peintures sur bois de Holbein. Ses yeux i n -. u i
tranquille, attestaient une
jointe à une curiosité cnltao
chez l'abbé \ im enl ;! > le si
anleni, mais réglé
mais il ne les a i ui ail pas
mettait éludes
d'enlom perdu : ibleac-
: eur ....
Tandi ■ de sa
• de loin
en loin sua attention sur an livre g I lui: sans
doute il n u ion et
él lit ni renfi .il procédait à uue
provisoire avec la
son régi es muscles de soi ieni len-
.•>, tantôt armés d'une épingle, tantôt d'une petiteéponge imbibé d alcali; u chaq succès, con-
tent de son adi boite sur le banc où il était
- mains ■ tns l'autre. Sa . . , ■urée.
Abel conlei V't i ut d'un air d'envie et d'in-
ait pas à un bonbenr si peu difficile. Cependant il n'osait pas le nier en voyant la sérénité de cetîa grave satisfaction, où régnaienl la quiétude d'un saint qui sait le monde et est parvi nu, à force de résignation, à le mcconnaitre, etl'in ui nfant.
Et combien tout ce qui entourait la douce humanité du jeune prêtre forçait a i d'une félicité aussi simple
■ lue!
La maison ti' di pierres lianeelantcs coiffées
do quelques brassées <lr tilleuls verdis par la mi lisse, >eublait pai ■ il Abi l,dans son opinion,
i lai! déshérité: La pauvre cabane s'étondaii sur une ligne un
■ pas plus loin,
au 1 i chars] Un étage, un slonué par les
de charnue, surmontait les cinq ou six
maison, mirées mal p uvertes
dans quatreràr écornées aux;
oupées comme
abledu '. :-rand'-
les en se féru - quelque peu
i la prétention de
. • retenaient, dans un
, savait le secret. A tri pieds du mur un bande de'lerre, aussi bien
qui eu mesurait lafa-
tnples,
jardin
premiers rayons du malin, iroïs
gros chai fail lésinléressés dai proverbe qui
ans se troubler rér iproque-
-. ranger les un s pour cvuviv apiès
: itués .1 celte
lieure qu'il était au moment
■ I h sur un banc ■ gardai! en détail la
el <ie chiens, iimeill irlqu is-uns, effleurés par i'o-
deurdu vrc rôti, redn
leurs têtes, en enti-'ouvrant leurs yeux alourdis ; ils retombaient ensuite dans leur léthargie, la cuisine envoyait ses parfums par la prin : ■ .
Ui cri i le pétillement des
œufs da jouri êe se
charge lu dé-
ii arrivait a grands pas. Bergeronnette revenait du cellier avec cinq verr de propreté,
réunis avec beaucoup d'adri gts de sa
main gauche, tandis que sa main droite soulevait le lourd n d'un broc de viu.
— Eh bien. • • venant de l'écurie, avi pas, tant elle
■... Comment trouveivous celle situation, monsieur '.!
— Délicieuse, docteur.
— Api ous pan oi rr oas ensemble le Urédu
LE MEDEDIN LU PECO.
Roi; Charles \ y a passé li's plus douces heures de sud règne. Dans ses tliasscs. il a souvent causé avec Bergerin, dont il connaissait l'adresse, qu'il redoutait un peu.
— Qu'il redoutait beaucoup, regrit l'abbé Vincent en fermant sa boîte aux insectes. Le bon Henri, tout bon qu'il était, n'aurait pas eu, en matièrede chasse, l'indulgence de son petit-fils pour Bergerin. Mais Bergerin est incorrigible.
— S'àrtigeons pas sa fille.. -Bergeronnette!
— Monsieur !
— Et ce dl ;■ •
— Il est prêt, je vais mettre le couvert.
— El nous t'aiderons tous unis, monsieur l'abbé, monsieur A bel et nn>i, n'est-ce pas?
— Comment i de tout mon cœur, répondit l'abbé Vincent. Que faut- il faire?
Bergeronnette-cinq-heures avait rougi comme une cerise à la proposition du docteur.
— A vos ordres, monsieur le docteur.
Bientôt oo vit paraître une longue table portée d'un bout par ReitM ruiinclte cin<|-lieiiïés et de l'autre par Abel. Elle était émailléc d'une foule de menus détails appetissans, petites raves, beurre, céleri, salade; mais tous ces frais accescèssoires étaient dans un équilibre douteux. Bergeronnette n'était pas assez, hardie pour recommander un peu plus d'adresse a Abel. et celui-ci ne su\ail comment se tirer delà charge qu'il avait acceptée. I u moment la table resta suspendue, aucun des deux porteurs ne sachant où la poser. Bergeronnette- cinq-heures rougissait jusqu'au front ; n'osant rire Il de suit embarras ni de celui d'Abel ; et Abel, qui aurait désiré inspirer un peu de familiarité à Bergeronnette-cinqlieures pour qu'elle prît sur elle de terminer celte scène, la regardait avec nue bonté, avec une indulgence dont la jeune tille fut tout à la fois ravie e( troublée. Ses deux mains tremblèrent, et tout trembla, les raves, le céleri, le beurre, la salade, les verres à côtes, les fourchettes de fer el les assiettes écornées. Une sueur rose ruisselait de son visage; ses yeux ne quittaient plus ceux d'Abel, et, l'un par l'autre, lui et elle semblaient se retenir à la mftne place.
• -Est-ce que vous êtes pétri liés? s'écria le docteur on aecouranl les mains pleines decapucines. Lâchez donc tous les deux, si vous voulez que nous déjeunions.
Enfin la table toucha la terre; mais tandis qu'Ane! se prélait aux plaisanteries de Calveyrac et de l'abbé \ incent sur sa ganeberie, Bergeronnette avait disparu en courant dans la maison. Celui qui l'aurait accompagnée du regard aurait remarqué qu'elle n'était entrée ni dans la garenne ni dans la salle où était son père; linéiques minutes après son échappée, on aurait vu le rideau à carreaux ronges de sa chambretle glisser sur la tringle, et Bergeronnette, qui était montée avec un bonne! de drap unir, redescendre ave,' un bonnet de velours grenal qui lui décôuvrail le front el partageait ses cheveux, lout irais unis par le peigne.
— A table qui veut manger! cria Bergerin en apportant sur ses deux mains l'énorme plat où était le civet.
— Est-ce que bergeronnette ne se mettra pa-> à table avec nous? s'informa Abel, fâché de la voir debout, une serviette à la main.
— A moins que nuire bon ange ne nous serve de domesti- . que, répondit Bergerin, il tant bien que v.ius vous contentiez
dé notre fille, toute maladroite qu'elle est. L'observation d'Abel était trop délicate pour que Bergerin
la saisit.
— Vous êtes content ie ses progrès, n'est-ce pas, monsieur
— Oui. ddeteur, fort content; elle travaille avec un zèle di nt je la félicite devant vous. Elle ompose l rès bien ;je vous montrerai une lettre fort heureusement tournée qu'elle m'a écrite la si mait e dernière. Aussi lui ai-je pr< mis pi u I jour de si première communion les œuvn de Fén Ion en un volume, édition de ! • .
péli e tête i n entendant monsiei i ni dire t ml de bien
— Tu auras l.i un excellent sujet Bergerin, dil Calveyrac:. Dans deux ans elle le donnera des conseils de femme.
Lie siècle. — t.
— Hum ! murmura Bergerin, qui avait trois fois vidé son verre à toutes sortes de santés depuis les premiers morceaux.
— Et nous avons tous besoin de conseils, ajouta le docteur en regardant Bergerin.
— Je sais que je ne suis pas un saint Hubert, répliqua Bergerin qui s'enferrait de lui-même.
— Il n'était pas braconnier celui-là, repartit l'abbé Vin» cent, qui, sur ce mot, enfonça avec quelque appréhension sa fourchette dans une cuisse du lièvre.
— Biai minier ! braconnier !... C'est facile ;i dire. Vest pas braconnier qui veut, monsieur le curé; cela vient de race; c'est comme les chiens, et, vrai comme je m'appelle Bergerin, la chose vous arrive sans qu'on l'appelle.
— Vous savez, Bergerin...
— Je sais, monsieur le cu.*é, tout ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire a bout portant dans plus d'un carrefour de la forêt. Je n'ai pas avalé votre morale comme un verre de vin; j'ai tourné el retourné votre dire; je me suis répété : C'est mal, c'est très mal, Bergerin; la propriété, le respect du bien d'autrui, le bon Dieu, les» gendarmes, le parc du roi... Oui, vos paroles sont là; mais, voyez-vous?... A votre santé, monsieur l'abbé.
Sur un geste engageant d'Abel, Bergeronnette s'était assise au bout du banc; mais, timide de tant d'honneur, elle était presque autant debout qu'assise.
— Voyez-vous, monsieur l'abbé ? c'est comme je vous le dis : vous sortez avec les plus pures intentions du monde et vous traversez la forêt, votre fusil sur l'épaule; il est déjà tard. Vous entendez un bruit dans les feuilles : brrrr!...Vous passez — Plus lcin, encore brrrr! Et personne pour vous tenir compagnie, pour vous distraire ; vous marchez... Un lèvre passe. S'il n'était pas là, on n'irait pas le chercher, qu'est-ce qui le demande? Vous faites le signe de la croix afin d'éviter la tentation... Le lièvre revient; il saute devant vous comme devant un ami. — Va-t'eu! on lui dit; ce n'est pas là ton terrier... Et un fameux lièvre encore, monsieur le curé! On donnerait cent sous, cent francs pour qu'un garde fût à la place du lièvre. Le maudit lièvre se pavane, fait le gentil ; ii vous désarmerait si vous n'y preniez garde. C'est gênant. On n'aurait pas un fusil qu'on lui enverrait des pierres. Oh oublie qu'on a. un fusil, et on le vise de biais, parce que tirer dans le dos d'un lièvre c'est enfoncer son plomb dans un coussin. Le malheur vous en veut, la détente vient chercher le doigt, et vous n'avez pas plus lot lâché le coup , uniquement pour en finir, que l'animal ne remue plus. A qui la faute? je n'y comprends rien. Après on s'en repent.
— Et l'on a un civet comme celui-ci.
— Faites excuse, monsieur le docteur : on ne tue pas pour manger; si les lièvres étaient farcis d'étoupe on les tuerait lout de même. Le fusil ça grise, ça vous met un homme hors de lui ; je n'y vois plus, moi ! je n'entends plus ; et, quand le bon Dieu descendrait sur terre avec sa barbe blanche et une plaque de garde-champêtre sur la poitrine, ça h'v ferait rien.
• — Mais, encore une fois, Bergerin, on ne sort pas avec un fusil : c'est le vrai moyen de ne pas se rendre coupable de braconnage.
— El c'est aussi ce que j'ai fait, mais cela ne m'a pas mieux réussi . monsieur le cure.
— Ah! c'est trop Fort! dit Abel.
— Ce n'est pas fort du tout, riposta Bergerin. Quand j'aimais comme toul le monde à prendre au collet par-ci par-là quelque béie égal vc. je fus en pourparlers sérieux avec les gardes-champêtres de Saint-Germain; ils me prirent mon fusil, ma carnassière, ma pi. ire a poudre, tout enfin. — « Débar-
» rassons-nous deBérgerin ! disait Sa Majesté Charles \;Ber- •i geiin n ange ma forêt. Je bais lés braconniers... » Il serait encore toul de même sur le trône, comme dit l'autre, s'il ne abustés. Je me lins au repos. Les ehcent, la canne à la main , sous mon nez : je les is aucune envie aux perdrix , mépris complet. Vi iout de trois mois le roi Charles X s'avise de battre cette partie de la forêt, qui est empestée de faisans. Mon champ s'en va, vers la gauche, jusqu'aux bords du lire du Roi. Quand Sa Majesté Charles A avait faii feu et blessé
LEON GOZLAN
le faisan, le faisan, vingt fois sur cinquante, ainsi que j'ai l'honneur de vous le dire, s'abattait sur mon Champ, et alors les domestiques le (Tenaient. La Chose me fut un avertissement : pierre a pierre, un beau jour, moi, mon cousin et un autre, nous élevâmes ce mur que vous voyez. Qui. fut bien attrapé? ce fut le roi ; qui le fut davantage'.' ce furent les faisans; on les frappe d'un côté de mon mur, et ils viennent tomber de l'autre. Les domestiques du roi alors veulent entrer : — Non, que je leur dis, non, vous ne braconnerez pas sur mes terres! Les faisans sont à moi, Bergerin, puisqu'ils sont chez moi. Quand le roi Charles \, à qui l'on rapporta l'histoire du mur, sut l'aventure, il répondit • « Les faisans » sont bien à Bergerln puisqu'ils tombent chez Bergerin. » Voilà comment j'ai chassé sans fusil à rencontre de Sa Majesté Charles X, qui a tant vexé les braconniers qu'il n'est plus sur le trône... Je vous salue, monsieur le curé.
— Oui, ceci est moins criminel, quoiqu'il y eût encore beaucoup à dire. D'ailleurs, j'aime à croire, Bergerin, que vous ne vous rappelez votre conduite passée que pour mieux, nous rassurer sur votre conduite à venir. Votre fille grandit : vous lui devez l'exemple de la bonne conduite.
— Bergeronnette, sers à boire à monsieur le curé... Mais sans doute, j'ai renoncé au métier, autant dire.
— 11 faut y renoncer tout-à-fait, Bergerin.
— Monsieur Bergerin, dit Abel qui avait plus d'une fois souri à la narration du braconnier endurci , j'avais dans mes fermes un homme fort enclin au braconnage. Je lui dis un jour : — Tu gagnes deux cents francs par an, n'est ce pas, en volant mon gibier? En voilà trois cents : ne le tue plus. Je lui donnai trois cents francs, et m'engageai à compter la même somme à tous ceux qui nie causaient les mêmes dégâts. Si l'on vous eût offert ces conditions , les eussiez-vous acceptées?
— Je ne dis pas non.
— Mais mon père, s'empressa d'ajouter Bergeronnette, ne les accepterait plus maintenant puisqu'il ne se livre plus au braconnage.
Abel allait reprendre : le docteur lui lit un signe qui l'en empêcha.
L'abbé Vincent regarda avec une douce expression Beigeronnelte-cinq-heureset Abel : l'ingénieuse générosité de l'un et l'admirable instinct de délicatesse de l'autre l'avaient touché.
— Il serait temps de prendre le café, dit le docteur. Avant de rentrer à Saint-Germain je veux, s'il est possible, montrer le pavillon de la Muette à monsieur Abel.
— Je vais servir ces messieurs, répondit Bergeronnette cinq heures en se hâtant d'aller chercher le café.
— Bergerin, reprit l'abbé Vincent, puisque votre tille n'est plus là, je me permettrai de vous dire, mon ami, que vous avez traité avec légèreté la question fort importante du braconnage. Je ne suis pas sévère, vous le savez, mais je n'approuve pas voire manière de- vous justifier. Dans quelques jours votre enfant, que je dispose pour sa première communion, vous demandera à genoux votre bénédiction et le pardon de ses fautes. Je ne lui en connais pas à cette innocente ci ('attire, et je vous en connais de graves à vous, BergeVin, Satisfaire de la prédication à table, je vous dis simplement en honnête homme, comme vous le dirait un de ces deux messieurs, qu'il serait blessant pour la dignité paternelle que votre enfant, quand elle implorera son pardon, demandât lotit bas à Dieu votre propre pardon, Bergi rîn.
Le braconnier fut bouleversé. 11 releva la tête , la remua comme s'il eût craint de se l'Être démanchée ; il frotta ensuite ses mains contre ses cuisses, et fl crut pleurer.
— Oui, monsieur l'abbé, vous êtes eu brave homme : je vous révère comme notre évèque ; noire Saint-Père ne m'eût pas autant attendri. Voilà qui est dit, je ne prendrai plus de ma vie de lièvres au collet, dussent-ils se fourrer cuire mes deux chevilles; mais soyez indulgent. J'ai parfois des soucis gi os comme une montagne : j'ai braconné pour m'étourdir. Les six cents francs que je dois au maître de la ferme, monsieur Mouliiiier, ne nie hiiss.nl ni [ui\ ni Iréve. D'autres an- ''aient donné dans la boisson, dans le jeu, pour n'y plus
penser ; moi j'ai braconné. C'est un grand vice d'avoir des dettes, monsieur le curé... Mai:, voici la petite : chut!
— Sur un plateau, dont le vernis avait disparu écaille à écaille, Bergeronnette-i inq-hi ures apporta le café et la crème. Une tasse plus haute s'élevait du milieu des autres tasses; les boids avaient presque disparu sous l'écume d'un laitonctueux qui exhalait le parfum de l'étable et celui de la piairie; il était pur comme l'eau de la source.
Soulevant cette tasse dans ses deux mains agitées, Bergeronnette la posa devant Abel et lui dit :
— Voilà, monsieur Abel, la tasse de lait que je vous avais promise l'autre jour, après que vous m'eûtes sauvé la vie.
Bergeronnetle-cinq-lieures n'eut 'pas la force d'en dire davantage ; ses bras fléchirent, elle pâlit. Abel lui prit la main et la remercia de son souvenir reconnaissant.
— C'est bien peu, monsieur.
L'abbé Vincent resplendissait de joie.
Le docteur était ravi du trait de Bergeronnette.
— Ah ! pour le coup, cria Bergerin en quittant la table et en courant dans la salle de toute la rapidité de ses jambes nerveuses, et comme si un chien l'eût mordu, ah ! pour le coup, c'est trop beau ! saint Hubert ne résisterait pas... Trois perdrix ensemble !
Aller, revenir ne fut qu'un mouvement pour Bergerin. Il avait pris son fusil : du bas de la porte, il ajuste les trois perdrix, tire et les abat- Des plumes ensanglantées tombèrent sur la table, les perdrix de l'autre côte du mur. Bergerin courut les ramasser. ^
— Je m'en vais ! dit le pauvre abbé Vincent, confondu d*l'endurcissement de Bergerin. Braconner sur nos têtes ! c'est
le comble de l'impénitence ! Je ne veux pas m'exposer à lui débiter un sermon tout aussi inutile que le premier. Adieu, messieurs, dit-il à Calveyrac et à Abel. Essayez de le convertir si vous vous en sentez la force; moi j'y renonce. Adieu, messieurs.
Après avoir placé sa boîte aux insectes sous le bras, l'abbé Vincetlt quitta là ferme, et descendit vers la Seine pour la traverser au bac voisin.
Tandis que le docteur était allé faire sortir les chevaux de l'écurie, Abel essaya de consoler Bergeronnette, fort affligée de l'incartade de son père devant l'abbé Vincent.
— Ne vous désolez pas ainsi, lui disait Abel ; l'âge le rendra plus raisonnable.
— Mon père ne changera jamais.
— Vous n'avez pas à vous en plaindre personnellement ?
— Oh ! non : il m'aime beaucoup ; je ne manque de rien.
— Si vous souffriez, vous le confieriez au docteur, je pense?
— Le docteur connaît mon père aussi bien que moi ; il sait que je n'ai rien à dire contre lui.
In tendre intérêt animait chaque parole d'Abel, étonné de l'indulgence de celle enfant, grave dans les choses graves, autant qu'étourdie dans d'autres momens.
— Quand vous voudrez partir, nous sommes prêts, cria le docteur du milieu delà première cour. Au revoir, Bergeronnette, au rfevo i '
— Bonjour, monsieur le docteur ; un bon voyage, monsieur Abel.
— Merci, Bergeronnette!
Une pièce de quarante francs tombé des doigts d'Abel dans sa poche. Il fut honteux de ce mouvement inaccompli ; il eut raison de le cortlprln bï -
Au moment on le docteur el Abel quittaient la ferme, Bergerin, ivre de son coup de maitre,v rentrai! ave< ses trois perdrix. Le docteur descendit de cheval et alla vers lui ; il Ici parla tOUt bas.
Après que le docteur eut parle. Bergerin fil un geste aflirmatif de la tête.
— En route ! monsieur Miel, en roule ! nous n'avons pas de temps à perdre... Ces) par ici le chemin.
\ itr.
Le lire du Roi est un beau champ de Lerrain pris entre les
LE MEDECIN DU PECQ
limites de la forêt et la rivière ; il va de Maisons à Conflans. Un arc de verdure, un arc d'eau limpide renferment dans un ovale constamment parcouru, au temps de la cour de Charles X, par les chasseurs privilégiés du chevreuil, du lièvre et du faisan. Cette Vaste étendre forme un contraste imprévu avec la forêt, dont elle est la bordure agreste : le regard n'est plus obligé de s'enfoncer dans de longues gaines d'allées : il nage eu plein air sur la cime de petits arbres noueux plantes l'un près de l'autre, emmêlés, tordus, hérissés , n'écartant leurs pieds de biche et n'effaçant leurs dures branches, qui ont de la ramure du cerf, (pie pour ouvrir un passage a l'oiseau qui fuit et au chasseur qui le guette. Si dans la foret le calme est plus majestueux, le silence plus soutenu, on respire dans le tiré du Roi avec plus de facilité, on voit le ciel dans un développement illimité , et tout ce que la rivière, les coteaux voisins, les berges de gazon exhalent de fraîcheur arrive sans obstacles, à la poitrine pour la remplir, au front pour le glacer, au cœur pour l'imprégner d'émotions veloutées. Ces eourans qui passent et vous traversent, établissent entre vous et le paysage une communication à laquelle participent chaque sens et chaque objet qui les frappe : c'est en vous que l'eau lointaine reluit, que la feuille verdoie, qne le ciel se dilate, que l'herbe (me et soyeuse s'effile au vent, que l'oiseau chante el que les iles de saules se balancent. En prenant ces Ameséparses, vous leur distibuez un peu de la vôtre, si elle est jeune : l'horizon a vingt ans comme vous, et comme vous le tilleul s'incline pour penser, le peuplier soupire, le buisson aime, la fleur espère, l'arbuste isole attend un ami qui viendra ce soir. 0pue de tendres paroles échangées tout bas dans cette mystérieuse alliance ! que de pieux baisers appliqués avec les lèvres de L'âme à ces muettes ligures de la création auxquelles nous tenons par des liens que Dieu suspend dans sa main !
Abel et le docteur franchissaient les allées du tiré du Roi, dont la crête était déjà jaunie par le soleil. Sur la figure d'Abel il y avait moins d'anxiété qu'a son départ de Saint-Germain, et si la brume mélancolique n'en était pas disparue, elle était du moins adoucie par la rêverie, ce voile du contentement et de la douleur. Plusieurs fois il tourna la tète du côté de Fromainville pour chercher encore dans la poudre d'or du couchant la maison de Bergerin, visible à longues distances à cause de son isolement. Cet endroit l'attirait de préférence à tout autre point de la forêt, dont la physionomie pourtant affectait des formes nouvelles a chaque bout d'allée du tiré du Roi. Au dessus de ses préoccupations habituelles flottait la suave impression de la journée passée à la ferme de Fromainville; la simplicité de l'abbé Vincent, l'affabilité de ses manières, l'originalité velue de Bergerin. duquel il avait appris combien il est difficile de réprimer les abus malgré la sHérile des lois et la sagesse des meilleurs raisonnemens, la grâce de Bergeronnette-cinq-heures, enfant reconnaissante dont le bon naturel s'était manifesté par l'offre d'une tasse de lait; ces tableaux francs, tes sentimens vrais écartaient en lui d'autres idées et se faisaient jour dans sa mémoire. Le docteur n'était pas oublié dans la récapitulation. Sa bonne inspiration avait indiqué la visite à 'a ferme, Sa présence) avait été une joie pour tous, et. sur son avis, on avait étalé la table au milieu de la terrasse et couvert cette table d'un déjeuner appétissant : avec justice Abel rapportait donc au docteur tous les motifs du contentement qu'il avait ressenti, et sur lequel il comptait si peu en quittant Saint-Germain.
Quant au docteur, il avait enfoncé Son chapeau sur les yeux à cause du vent qui souffle presque toujours de ce côté plus découvert delà forêt, et, nonchalamment posé sur sa selle, il galopait à quelque cinquante pas en avant. Après avoir regardé -à plusieurs reprises l'heure qu'il était à sa montre, il nv .ii t l'ait un signe de doute, dont il n'avait pas jugé a propos d'exprimer le sens à son compagnon.
— Il a manqué quelqu'un à notre partie pour qu'elle fût complète. Ne devinez-vous pas qui. docteur?
— Tous ceux que nous aimons, t.- nombre en est un peu grand, mon cto r monsieur Abel. pour que je devine du premier coup.
— Il nous a manqué madame Dalzonne.
— Vous avez raison ; j'aurais du la nommer la première.
— Quand je lui raconterai, docteur, l'agrément de cette journée, elle regrettera, j'en suis sur, de n'être pas venue avec nous : vous verrez qu'elle nous boudera de ne l'avoir pas invitée.
— Elle m'excusera quand vous l'aurez convaincue que le hasard seul nous a dirigés vers Fromainville. Je compte sur votre éloquence pour obtenir mon pardon.
— Vous n'avez pas besoin de mon intervention, je pense, pour être cru de madame Dalzonne. 11 vous serait difficile de perdre la confiance qu'elle a en vous sur toutes choses, même dans celles qui ne sont pas entièrement du ressort de votre qualité de docteur ; votre opinion est la loi pour elle.
— .l'avoue avoir bien peu fait pour mériter tant de crédit; mais vous savez, mon cher monsieur Abel, qu'elle étend cette indulgence sur tout le monde.
— Plus ou moins, docteur, plus ou moins. Je défierais monsieur Hourdon. tout savant que vous le dites, ou monsieur de Fourneuf, malgré son esprit insinuant, de prendre quelque autorité sur le caractère de madame Dalzonne; elle choisit ses conlldens.
— Oui. reprit le docteur, mes fonctions dans la maison de santé m'attirent peut-être quelques attentions particulières de madame Dalzonne; mais je n'oserais attribuer à ma personne un avantage qui ne s'adresse qu'à ma position.
— Ah ! docteur, penseriez-vous que l'affectueuse estime qu'elle a pour vous eut pour base l'intérêt de vous avoir à la tête de son établissement et la peur de vous perdre?
— Ai-je dit cela? interrompit Calveyrac en posant sa main sur l'épaule d'Abel: il est impossible que vous l'ayez cru... L'intérêt !... Comprenez-moi mieux : j'ai voulu dire, et je me suis mal exprimé, très mal, qu'il n'y avait que de la considération dans la déférence de madame Dalzonne pour son docteur.
— 11 y a pour vous de l'amitié, une vive amitié dans son cœur. Aucune occasion de la manifester ne lui échappe : elle ne me parle jamais que de vous, de vos lumières, de votre attachement pour elle, de votre désintéressement envers vos cliens, du bien...
— Assez, mon ami , voilà trop de preuves de son affection ; je m'en veux de paraître en avoir en besoin. Mais vous me rendez si heureux en me faisant sentir mes torts, que je n'ai plus le courage de m'exeuser ; ce serait de l'hypocrisie. Oui ! je suis heureux de ce que vous me dites ; et vous le comprenez, mon cher monsieur Abel : notre profession est une œuvre si mercenaire pour beaucoup de ceux qui l'exercent et pour tous ceux qui y ont recours, que c'est toujours une nouveauté consolante pour moi d'apprendre qu'il y a quelqu'un qui ne croit pas m'avoir entièrement payé quand il m'a mis son argent dans la main. Oui, je suis heureux ; pourquoi vous le caeherais-je?
— Il est affligeant pour l'humanité, reprit Abel, que vous soyez obligé de vous réjouir d'un acte de justice si naturel, et que je sois dans la nécessité de vous attestera mon tour, comme je l'ai déjà fait au nom de notre amie commune, que je me regarderais comme un homme sans honneur si je ne plaçais vos services au rang des plus difficiles à récompenser.
— Je ne prétends pas élever si haut ma profession, mon cher Abel. et je n'ai jamais douté non plus de voire bon sens en toutes choses. Votre amitié, celle de quelques autres personnes, voilà où j'aspire.
— Comptez en tout temps sur celle de madame Dalzonne surtout. Si l'amitié avait ses jalousies, je serais votre rival auprès d'elle, et votre rival malheureux, car je vous crois le préféré.
Une allégresse de cœur qu'un démenti obligé et poli ne domina pas, éclata sur le visage du docteur à ces paroles d'Abel, qui n'attachait pas, de son côté, la même importance à la conversation.
— Mon cher monsieur à-bel, elle ne vous aime pas moins queméi, puisque vous m'admettez au partage (le ses affections; etsl le contraire n'est pas, si elle ne penche pas un peu de totrecôlé, c'est ipi'on ne doit pas toujours, dans les o nsi [étalions d'amitié, regarder comme absolues les raisons de beauté et de jeunesse. Elle nous aime tous deux, il faut le
LEON GOZLAN
croire, par le coté sérieux de nos caractères. Je n'aurais aucune confiance dans l'opinion où vous êtes que nous sommes en égale mesure d'affeclion auprès d'elle si elle avait consulté ses goûts de jeune femme, au lieu de n'obéir qu'à la rectitude de son bon sens de femme raisonnable.
Le pauvre Abel ne descendait pas si avant dans l'analyse des causes qui avaient déterminé madame Dalzonne à partager son attachement entre lui etCalveyrae Par quelle voie serait-il parvenu à prêterait docteur des motifs impérieux pour engager le propos sur ce terrain, lui dont l'attention n'avait la force de se fixer sur rien, lui, étourdi de l'activité imprimée à ses sentimens depuis le matin, et prés de descendre dans son silence à l'aspect de la somnolence universelle de la nature Ioîh du soleil, onduleusement bercé sur les dernières lignes de l'horizon ?
— Qu'importe à madame Dalzonne, dit-il, que je sois jeune et que vous ne le soyez plus, pour nous accorder son amitié? L'autre jour précisément, en me répétant combien elle vous devait de reconnaissance pour la renommée que vous avez acquise à sa maison, combien vous lui êtes cher pour les soins particuliers (pie vous lui avez donnés pendant une douloureuse maladie, et combien le charme de votre société adoucit les ennuis dont elle est quelquefois assaillie, précisément ce jour-là elle ajoutait : — Mais il a vieilli aussi, ce bon docteur; ses éludes l'ont fatigué, ses travaux ne Tout pas épargné . Je vous redis là ses propres paroles. Demeurez donc dans l'opinion, docteur, (pie madame Dalzonne ne proportionne pas son amitié à nos âges différons.
Si le docteur n'eût pas été un cavalier consommé, il serait tombé sur-le-champ sous les pieds de son cheval. Il ne senlit plus ni les élriers ni la bride ; il s'écroula. Mais ce ne lut que la commotion du boulet qui asphyxie un instant et passe; on ne meurt pas.
— A otre remarque est sensée, mon cher monsieur Abel : madame Dalzonne ne puise ses affections que dans sa raison, fit pour la raison il n'y a heureusement ni âge ni beauté
L'effort avait réussi. Combien il avait été écrasant pour Cal- Veyrac 1 II ne se sentit pas assez fort pour le renouveler. Mais qu'avait il besoin de tant se déguiser en face d'un homme incapable de. poursuivre l'induction la plus claire dans le moment, et ce moment était venu, où sa langueur fatale l'envahissait? Il laissa passer Abel devant lui, se bornant de loin en loin à l'accoster pour le quitter aussitôt.
— Je n'ai pas en moi la plus simple philosophie, se dit Calveyrac après avoir provoqué et combattu corps à corps la désolante pensée dont Abel avait rempli sa tête; je ne tente rien pour me vaincre ; et je le puis, car, si j'avais résolument arrêté d'abord de ne pas m'attacber à madame Dalzonne, je serais aussi tranquille aujourd'hui qu'en réalité je le suis peu. Depuis mon installation chez elle, je l'aime, il est vrai ; depuis quatre ans je ne me cacherai pas qu'elle m'a de jour en jour plus occupé; mais, si je me fusse armé rie ma volonté de 1er. j'aurais détruit a son début, plus tard même, une passion trop encouragée. Je ne me désespérerai pas cependant ; je ferai ce que, je n'ai lias fait, J'aurai à dépenser plus d'énergie, à me fortifier par plus de résignation : soit, j'accepte ; mieux vaut cela que l'incessante douleur de douter presque toujours, de. craindre encore plus souvent, et de n'espérer jamais. Et, une fois maître de moi-même, je reviens à des goûts faciles à satisfaire, qui occupent, qui mènent jusqu'à la fin de la vie... Que n'ai-je des goûts à -satisfaire ! je ne m'en connais plus. J'en ai eu dans ma jeunesse : la médecine, ses systèmes, ses audacieuses théories ; j'ai écrit la-dessus. Ueprendrai-je la plume, maintenant que la pratique a démenti une à une des convictions pour lesquelles je me serais t'ait tuer autrefois V
J'aurais alors répandu du sang pour ce qui n'a plus à mes yeux la valeur d'une goutte d'encre. .. Mais n'y a-t-il pas d'autres applications d'esprit qui me conduiront au même but? J i tadi r ;i ] étudierai beaucoup, tt j oufcli: i u tout-àfait madame Dalzonne-, elle et moi dans une indifférence complète; les mêmes attentions devant le monde, mais seul je n'y penserai plus. Si je me livrais à une étude longue, pénible, qui me lût un peu familière? la botanique, par exem-
ple? Mais la botanique n'a plus rien à m'appreudre... Ob' j'oublierai madame Dalzorme, n'importe comment. J'ai d'autres moyens; je les trouverai dans ma profession : si je ne
veux plus discuter, ardeur éteintfc je puis découvrir: il y a encore à découvrir en médecine, et j'aurai la gloire... Je n'aime pas la gloire!... J'oublierai, j'oublierai rctti femme-.. Mais, j'y pense, il me reste la bienfaisance à pratjqui r; et quand on a été bienfaisant, Dieu alors, la religion... — La docteur se prit en pitié. — N'importe, n'importe! j'oublierai madame Dalzonne.
i.' s derniers rayons du sob il coui hanl éclairait al deux 0gures singulièrement pales.
De l'endroit où étaient arrivés Abel 1 1 le docteur, on apercevait ConOans à droite, cl à gauebe les premiers arbres de la longue allée de Brigue, qui aboutit au pavillon de La Muette.
Pour indiquer le chemina son compagnon, forl insoucieux d'en changer, le docteur le devança de quelques pas. el le ski vit ensuite comme pendant la dernière moitié de la course à travers le tiré du Roi.
L'aspect du paysage allait se modifier : du plein jour il passait à l'aube. Abel et le docteur rentraient dans le bois. l'Elysée payen n'est pas plus beau, il n'est pas différent. Ce qui éclaire la foret, ce n'est ni le jour produit par le soleil ni la lueur qui émane de la lune, c'est un jour distinct, «ri et tendre comme celui des rêves,. On dirait une clarté qui coule des feuilles, une lumière qu'elles oui bue au soleil pour la teindre ensuite et la rendre. Il n'y a pas de vent ; un air doux ei petit côtoie les allées, Le silence surtout est surprenant. Apparition gracieuse el muette, un cerf se montre parfois au fond de la perspective -, il déploie sa ramure, niais aucun cri ne part de sa poitrine blanche; c'est un cerf somnambule. Chaque objet de ce monde anime et inanimé exerce un magnétisme sur l'autre : la terre endort l'arbre ; l'arbre fait ployer la branche qui s'assoupit sur l'oiseau; l'oiseau baisse la tête el ne remue plus; la foret entière rêve. Si par hasard l'oiseau maudit, si le corbeau jette lout-a-coup son cri dans l'air en trouant l'espace, alors la forêt entière ondule et tressaille -, puis elle se rendort.
Ces vastes familles d'arbres, derniers vestiges ries couches végétales du monde primitif, s'en vont comme s'en sont allées les créations monstrueuses qui les peuplaient. Elles étaient la longue chevelure d'un sol sauvage, el les grandes tempêtes se plaisaient à marcher, à courir là-dedans avec leur cortège majestueux rie vents et de tonnerres ; c'étaient les endroits où les orages faisaient leurs nids, nids détruits, écrasés sous les pieds de la civilisation. Aussi les orages se sonl envolés; ils n'éclatent plus maintenant que dans l'air, où, faute d'appui, ils ont peine à se former. La terre devient chauve.
Comme on éprouve une pieuse terreur, écho ries iucanla- Lions druidiques, des frémisseniens inconnus, d'ineffables extases à marcher à travers ces solitudes dont aucune interprétation humaine ne donnera une idée à nos riescendans. qui, ne les ayant pas connues, en parleront peut-être comme des villes englouties, des religions mortes, des règnes éteints! Qui leur dira ces milliers de colonnes flexibles portant cl balançant à leur fût un ciel de verdure , de fraîcheur et de chants? qui leur dira ces inextricables s.ies lumineuses arrachées au soleil, immense. cocon d'or, et dévidées autour de chaque branche pendant les jaunes journées d'été? el a ■ de gazon, verdoyâmes échelles par où montent les oiseaux pour vider aux nuages, et d'Où descendent, humant l'air et la lumière, des biches marbrées, jeunes Gemmes par la grâce et la souplesse? à quel instrument demanderont-ils les sons de ce chœur immense ou le chêne a sa noie qui effraie en le charmant le sanglier attentif dans sa bauge, el ou le jonc a la voix aiguë cl sifflante pour amuser le petit oiseau qui écoule''
à quelle palette auront-ils recours pour comprendre cette
pluie de neige répandue par la lune sur la mousse des bois, toute bouillonnante de cette clarté, ci sur le duvet rie chaque feuille, qui se replie comme la langue d'un chevreau pour goûter a ce lait de la 111111:' Magnificences évanouies, indescriptibles, perdues, perdues comme l'haleine amère qu'exhalent les bois cl qui. au printemps, s'en varie leur écorccdila-
LE MÉDECIN DU PECQ
fée, comme des ardentes aisselles d'une jeune créole sort une sueur qui enivre '
Sauront-ils jamais non plus les radieuses chutes du jour derrière ces tissus de bra"n lus ri de feuilles qui détachent lui! s formes délii es s.,r un ! i rizon de feu, et qui préhrfenl une expressi n et des attitudes Ifumaines comme si elles ••aient nue inti lligeri M pliers se penchent et se ca-
lassent du bout des lèvres ; l" vieux chênes aux fortes membrures méditent; les sapins s'écarfenl en éventail comme peur aspiri r toute la )>rîse de la nuit ; les bouleaux au île satin forment des rondes qu'on
croit voir s'agiter. < rir pour toutes ces créatures
qui, avec la conscience di loi r vie incomplète, restent attachées a la terre; ci v i murmure est l'accent delà contrainte douloureuse qu'elle mt à n'être ni l'oiseau qui vole ni l'homme qui marche.
Encore un jour, el les ; rands mystères des forêts auront disparu du monde, car les forêts ne seront plus.
il est des idées qui vivent dans certaines atmosphères et meurent dans d'autres; qui s'équilîbrent dans un air dilaté, se déforment el se mélamorphi sent dans un air moins subtil. Depuis que le docteur parcourait les allées endormies de la foret, il avait peu a peu écarté les plus furies, les plus oppressives parties du raisonnement sous lequel il était reste enseveli jusque-l I.
— Mais que m'a donc dit Abel de si poignant pour que je me sois si vite désolé? En cherchant à me convaincre de l'amitié de madame Dalzonnc pour moi, il a ajouté qu'elle avait remarqué sur mes traits la péi il lé empreinte de nies travaux : n'est-ce pas la vérité? Qu'en conclure? qu'elle n'a. qu'elle n'aura jamais peur moi que de l'amitié? Cela ne dil pas cela, pas même qu'elle éprouve un penchant différent, plus vif, pour un autre. Cet autre ne serait qu'Abel, el je ne l'imagine l'as. J'ai eu des doutes, parce qu'on en a sur toutes quand on a vécu; - ement envisagés, mes soupçons s'évanouissent. Quand je voudrai acquérir une certitude dont je ne senspas l'importance, je n'aurai qu'à adresser quelques questions à Abel, et tout sera éejairci... Dans un mois, demain si je le \e;i\... Pourquoi pas maintenant?
Remis de sa secousse, Calveyrac, rassérène, rendu à son sang-froid d'habitude, courut ranger son cheval auprès de celui d'Aliel, qui ne s'aperçut pas de la diversion.
— Abel ! Abel !
Abel n'entendit pas d'abord ; il répondit ensuite en-homme qu'on arrache au premier sommeil.
' — Quoi, docteur'
— Ce n'est pas seulement madame Dalzonne qui aurait été charmée d'être venue avec nous à Fromainviile : nous avons oublié quelqu'un autre, mademoiselle Laure deTouralbe.
— Oroycz-vous, docteur? répliqua Abel en passant la main sur son front pour se forci r à être attentif.
— Je le crois très certainement : c'est un esprit si poétique!
— Oui, très cli vé,
— Vous l'auriez conduili dans l'une des jolies îles d'Herblay, qui sont au bas de Fromainviile, sous les saules; et là vous auriez lu enseml pendant quelques heures.
— Que vous connaissez bien, docteur, les penchans de mademoiselle de Toui tll -es de la natun l'é ment
jusqu'à l'extase.
— Lïconnaître n'est pas difficil son caractère
sur SOn beau visage.
— l n noble visage, doeti u ■. n'est-ce pas?
— Adorable 1 il l'aime, murmura Calveyrac, qui continua : Quels yeux expressifs ! quelle bouche intelligente ! quel teint suave !
— Et quelle divine taille' : jouta Ai" 1. Sa mère était sans doute furt belle.
— Clic est un peu romanesque... <>h ' oui, il l'aime ' tout le prouve.
—Ah! ne vous en plaignez pas, tl'excèsd'une
rii lie organisation.
. — .le ne m'en plains pas. D'ailleurs, voua êl< s sure point, mon cher Abel, un appréciateur autrement infaillible q
Il l'aime! il l'aime! se dit de nouveau le docteur, ravi du suc
■ premier examen de conscience; il l'aime! Qu'avaisje dit à madame Dalzonne le jour de notre visite au château de Saint-Germain? Ceci griérifra cela. Me voilà tranquille. Qu*ai-je à savoir maintenant '.' que je n'ai; presque plus rien à craindre, si je n'ai pas tout à es] éi
Le dialogue fut suivi du repos silencieux qui l'avait précédé ; mais Abel n'en avait pas plus remarqué la tin que le eommencement. Il avait parlé pour répondre : il ne disait plus rien depuis que le docteur avait cesse de l'interroger. Libre ns personnelles, Calveyrac s'appliqua, revenu à sa tâche, à saisir encore quelques saillies du caractère d'Abel, dont le front se rembrunissait d'allée en allée, et ou la nuit s'épaississait comme sur la forêl entière.
Et le docteur consultait encore le visage fermé d'Abel, sa main gauche Bottante, sa transfiguration graduelle, quand celui-ci, se relevant sur les étriers et haussant la tète. S'écria :,
— Mais, n'est-ce pas, docteur, que liergoronciie-cinq-heuî es est encore plus belle que mademoiselle de Tôdralbe ?
Une rapide surprise couru! sur le visage de Calveyrac. La comparaison ci le ton avec lequel elle avait été émise l'auraient jeté dans un monde de perplexités si \hel, dans ce moment, malgré la spontanéité de sa réflexion, n'eut plutôt appartenu à la vie du sommeil tra'à la vie réelle. Pour le docteur, la réponse d'Abel ne fut donc que le cri d'une fantaisie du cerveau. Son premier etonnement tomba; et il n'aurait plus en qu'à combattre ou à approuver yNcoffiiwe un objet de
discussi rdinake, l'opinion d'Abel , si Abel. à cause de
son é'al même, avait eu l'esprit assez éveillé pour la défendre.
Sans manquer de pitié. Calveyrac n'aurait pu tourmenter i uvelles questions son compagnon; de plus en plus faible a mi sure que la lueur symbolique de la forêt était abpar la teinte noire de la nuit. Le docteur calcula alors qu'il serait au moins sept heures et demie quand ils arriveraient au pavillon de La Muette, et que de La Muette à Sainl- Gerraain ils mettraient au moins une heure. Celle lenteur il beaucoup pour vber, dontla position maïadiveavait ii redouter la fraîcheur aigre du soir, il eut mieux valu se rendre directement de Fromainviile à Saint-Germain, sauf à visiter un autre jour le pavillon de La Muette. La réflexion venait trop tard. Elle était é.'aulanl plus affligeante que le docteur s'aperçut avec un pénible désappointement qu'il s'était trompé de route, comme cela est si facile dans la forêt de Saint-Germain» Au lieu de dessiner un coude au point de rencontre de l'allée du Cordon et de celle du Corra, il avait suivi la roule du Cordon, parallèle et mm perpendiculaire à La Muette, vu bout de vingt minutes d'erreur, ils s'étaient trouvés lui ei son compagnon à la Croi\-dn-Maine. rond-point abandonné à l'extrémité occidentale du bois. Calveyrac ne communiqua pas la mésaventure à Abel : il revint sur ses pas par l'allée d'Andresis, mais d'un trot pressé, el qu'il aurait voulu précipiter encore, tant il était consterné du renversemini total de la physionomie d'Abel, couche plutôt) qu'assis m -n" cheval j rendant l'haleine par saccades, ne voyant pins ni le ciel étoile, ni la terre qui se plombait d'ombre, ni les arbres, ne répondant plus aux paroles du docteur. Enfin ils arrivèrent au pavillon de La Muette, où les deux
■ s'arrêtèrent. Calveyrac sauta en bas du sien ej courut
ailler VJbel a liesci ii.Ve. ( ...nnu du gagte, ( '.aUeyrae lit aussi-
t.ii ouvrir le salon ou le n ^Charles \ admettait dans l'intimité ses nobles compagnons de chasse pendant l'heure de la halle; Abel lu! placé dans l'un des grands fauteuils rouges à r qui y sont encore.
—Laissez-nous, je vous prie, dit CalveyraG au garde; j'ai I i attendant que nous continuions notre lux chevaux. Ne lies faites pas boire tout de suite, entendez-vous !
ation sur le visage d'Abel! quelle fixité dans .iril vitreux ' quelle sinuosité de dédain et d'effroi dans
le coni • de si - lèvres I qui 1 refli i de terreur sur ses mem-
lle et pauvre tête est pleine beveux sont abattus comme le sont les
LEON GOZLAN
branches du saule quand l'orage règne ; il est sous le coup d'une des plus violentes tempêtes nerveuses qu'il ait éprouvées depuis longtemps.
Adossé à la cheminée, Calveyrac regarde Abel ; il l'étudié dans ses plus faibles mouveniens; il sollicite de chaque veine gonflée le mot de l'énigme, il le cherche de près, face à face ; il croise son souille curieux avec ce souffle brisé; il engage le fer de son regard avec ce regard inflexible. Il le peut : Abel est ailleurs que sur la terre; il flotte dans une région' intermédiaire où Dieu ne descend pas ei où les hommes ne montent jamais.
Recherchez plus dans le docteur l'homme du momie : ses doigts soucieux se croisent, se replient ; il les enfance dans ses cheveux pour surprendre une idée, quelquefois il les pose en forme de serre sur ses lèvres. L'orage briserait en poussière les carreaux du pavillon, il n'entendrait rien, il ne remuerait pas. Il n'y a ici qu'un homme qui souffre et qu'un homme qui cherche, une chose douloureuse et une chose occupée, un cri et une pensée, la pensée aura raison du cri.
— Je sais son mal ! je le sais, murmura le docteur. Il soupira, et, fermant les yeux : — Oui, je le sais.
Calveyrac ne se trompait pas, il connaissait le mal dont gémissait Abel ; mal inconnu aux générations anciennes, et que les nouvelles n'ont reçu d'aucun pays ; qui ne leur arrive point tout-à-coup comme la peste des marais infects de l'Orient ou comme la lièvre jaune des forêts spongieuses de 1' Vmérique. Il a sa source en nous, dans notre sang, dans nus os, dans nos chairs, dans notre cerveau, et tient d'un bouta l'hypocondrie et de l'autre à la folie. Mystère entre deux mystères, il avait pris Abel pour victime ; depuis trois ans il en subissait, sous quelque climat que ce fût, les intolérables douleurs. Douleurs infinies, la science a renoncé à les classer ; elle manque de termes pour les distinguer entre elles el les définir. Elles embrassent dans leur empire illimité le domaine des sens et celui de l'intelligence ; ce sont des douleurs centaures, moitié physiques , moitié morales, faisant ployer le corps, exaspérant l'âme par des tortures dont l'imagination ne sait pas le nombre. Tantôt elles s'attachent a un membre et le rongent pendant vingt ans, tantôt elles vacillent comme une flamme de place en place el disparaissent. Quand elles s'attaquent à un être faible, elles le tourmentent sans pitié. Alors le froid l'aigrit, la pluie l'accable, le perce de part en part, l'orage le martyrise, le bruit aigu le corrode, le venl l'exalte jusqu'au délire; il suffit d'un son nouveau, d'une couleur particulière, d'une odeur ennemie pour qu'il tremble jusqu'à la pointe des cheveux. Et la durée de ces accidens Unissant par constituer en lui un effroi perpétuel, il tombe dans un abîme d'idées où quelquefois sa raison se trouve corn promise. Le névralgique reste des années sans parler, quand il ne renonce pas pour toujours à regarder de sang-froid le spectacle d'une nappe d'eau; l'eau l'épouvanté; s'il traversejin ruisseau, sa jambe se ploie, son pied se crispe. Cet antre névralgique croit pouvoir voler dans l'espace ; son désir est de s'élancer de la pointe d'un rocher dans l'immensité de l'air; cet autre se hérisse devant l'éclat d'une rose el s'évanouit en touchant à l'épidémie Wsse d'une pomme. Une mélancolie caverneuse est le caractère général de cette affreuse maladie, née, si l'on peut hasarder une conjecture, de l'exercice abusif du cerveau, aux dépens du systè ne musculaire, par un déplacement des forces vitales. Le genre humain n'est qu'un être collectif, et cet être, depuis trois siècles, s'est l'aligné l'intelligence au delà de loide mesure, les spéculations religieuses du quinzième el du seizième siècles, les veilles, les luîtes. I, s révolutions sociales, qui les oui suives, les terreurs, les enlères, les desespoirs, fruits éternels de ces révolutions, ont
élevé aux plus hautes notes les vibrations nerveuses. L'homme
était sang et muscles, if n'est plus- que nerfs; il vil par le cerveau, lover de toutes les lignes nerveuses. Héritiers de l'organisation des pères, et ne tentant rien pour la modifier, les enfans, au premier choc qu'ils éprouvent, sonl livrés à la névralgie. Pour prix delanl de maux, de tant de souffri il leur est accord, mie perspicacité de prophète, unevui perçante^ le don des pressenliinens tristes cl lointains, celui des lêAcs pendant lesquels on marche cl l'on voit les yeux fermés ,
et ils sont d'autant plus près de l'énigme de la création qu'ils soin éloignés du monde réel et du i oi lael grossier de la matière.
('.Mail ce mal horrible et curieux qui tenait renversé dans le fauteuil le pauvre Abel et le livrait aux réflexions du docteur, qui avait bien pu nommer sans erreur la maladie, mais qui, pour cela, n'en devinail pas plds la cause qu'il n'en aurait assuré la guérison.
Depuis une demi-heure il a-sisiait aux soupirs douloureux, aux bâillemens, aux sanglots d'Abel, sans s'occuper de lui donner dis soins dont l'efficacité était douteuse et dont le sua es, si par hasard ces soins avaient nussi, aurait été un réel obstacle a l'ciude complète du mal observé au moment d'une de ses plus larges crises. Ne d'une cause, irrité par plusieurs, élargi par la tristesse morale qui s'y était jointe, ce m'ai, dont les nerfs el le cerveau étaient le double siège, s'incarnant par là dans la partie organique et dans la partie intellectuelle de l'homme, ce mal, obscur et cruel à tous les degrés, semblait enfin être arrive aux limites extrêmes de la névralgie. Le docteur prononça même a voix basse le mot catalepsie.
Sa satisfaction fut un instant sans mélange de pitié ; il avait mieux à faire qu'à s'attendrir devant l'effrayant problème que n'ont pu résoudre ni le profond Folhergill ni l'ingénieux Louyer deVillermay.
Depuis une demi-heure les attitudi s était ni les mêmes : le docteur n'avait pas quitté sa place contre la cheminée, Abel était anéanti sous l'accablement de son mal. Soit hasard, soil intention d'aérer la. pièce, Calveyrac alla vers la croisée et l'ouvrit. Aussitôt une senteur des bois, sauvage el résineuse, emplit l'appartement de milliers d'atomes vivilians. Abel, surpris parcelle immersion douce, relevajjn peu la tête et parut se ranimer. Il rouvrit tout-à-fait les yeux et il entrevit, derrière le rideau de larmes qu'il commençait à répandre, les étoiles qui brillaient par réflection au fond de la glace placée sur la cheminée.
— Docteur, eria-t il en se levant, j'entends une cloche !... Ecoutez! N'est-ce pa a château de Roqueréal?
Un geste de mécontentement échappa ;c Calveyrac : cette divagation ne lui plaisait pas.
— Que dit-il defioqueréal ?
— Ah ! pardon, docteur, se reprit Abel retrouvant aussitôt sa présence d'esprit. J'oubliais que nous ne sommes pas dans les Pyrénées. Ce son m'a trompé; je me croyais chez moi, dans mon château de Roqueréal.
Le docteur prit la main d'Abel et le pria de se rasseoir.
— Mon ami. dil Abel d'une voix émue, mais libre de douleurs, mon a.i.i, que je suis content de vous avoir connu!
'insolation dans ce moment de vous sentir près de moi ! asseyez-vous là, je vous en prie. Calveyrac s'assil près d'Abel.
— Oui. cette cloche, docteur, celte doche a retenti jusqu'au fond de mes souvenirs 1rs plus chers; elle m'a transporté dans mon pays, que je ne reverrai jamais plus, sous le Util paternel d'où je suis exilé.
Les paroles et les sanglots roulaient confondus dans la lied mi m1'1' le> docteur écoutait maintenant avec une tendresse attentive el comme le prêtre auquel le condamne à mort confie une dernière révélation. Mais sa pitié luttait avec une curiosité haletante, elle l'importunait; il aurait voulu savoir, et non s'attendi ir.
— On n'est jamais exilé pour toujours, r, piqua t-il. Les résolutions extrêmes ont un terme ; et c'est le temps, plus juste (pie les hommes, qui l'a régléainsi. Si c'esl votre patrie que vous regrettez, ne renoncez pas a l'espérance de larevoir : vous vous tourineuleriez sans
— Swi ■ l'ai, moi aussi, une forêt aussi vaste que celle-ci, plus belle peut-être.
— Plus belle ! interrompit Calveyrac, i liercbanl à tous prix des moyens pour animer, une conversation dont il attendait
o. y pénétrant par le chemin sinueux de la coutradic» lion, — plus i" moi d'en douter, quoique je ne
i. La forêt de Saiiil-Germain n'est pas un parc boni,
LE MÉDECIN DU PECQ
— Mais l'Ariége, mon beau Qeuve, ne l'arrose pas, et <lu milieu des arbres de la forêt où nous sommes, des montagnes ne s'élèvent point, couvertes de la base à la cime de pins el de genêts.
— Je conviens, mon cber Abel, que l'Ariége est un fleuve plus sauvage que la Seine, 1 1 que des montagnes font bien au milieu d'un bois. \ 01 s êti s donc né dans les Pyrénées?
— Ma famille n'en est jamais sortie : je suis le premier qui les ai quittées, parje ne sais quelle punition du ciel.
— Le mal du pays est au fond de sa mélancolie. Est-ee tout? se demanda Calveyrac.
— Je me trompe, reprit Abel en posant sa tête sur l'épaule dudoeteur; mon père aussi s'en alla de nos montagnes et vint à Paris pendant sajeunesse.il ne prévoyait pas le funeste chemin qu'il traçaità son Dis ' C'est lui qui fui réellement le premier de notre famille, et sans doute de sa race, qui voulut connaître si au-delà de nos rochers ilj avait 'tes nommes meilleurs et des existences plus enviées Mon pèreest mort, que Dieu le prenne en pitié! moi, je n'ai aucun respect pour sa mémoire. L'aveu me soulage, il m'âbsoÙH de toute aecusat ion .le complicité avec lui. Je porte son nom. c'est vrai ; niais je n'accepte que cela de lui. rien que cela. Est-ce que je lui ai demandé de me mire riche ? Exécrable richesse : que ne l'al-il emportée dans la terre! Que ce château qu'il m'a laissé pesé sur sa tombe au jour de la résurrection, afin que le château l'écrase ou qu'il ne sorte jamais de sa tombe!... Qui me délivrera de ce château? ..
— Modérez-vous-, mon ami-, vous parle/, d'un temps éloigné.— Comme son regard est désolé! se dit le docteur. Ce n'est dond pas le mal du pays'' Qu'est-ce donc?
• — Du liant de ses créneaux pourtant on découvre l'Espagne, la France et la mer: et puis j'y suis ne, j'y ai été élevé par des hommes sauvagi s dont les mœurs suiit aussi inconnues que celles des premiers peuples de l'Amérique.
— Quelle curieuse contrée! interrompit Calv<
— Roqueréal, poursuivit Abel, est dans un pays indépendant de l'Espagne et de la France, quoiqu'il appartienne a la France et que son évèque soit nommé à Madrid. On ne sait ni d'où nous venons ni si nous sommes une colonie de Romains, d'Arabes, de premiers chrétiens. Nous avons la liberté des uns. le teint basané des autres, la piété sévère de ceuxei. Nous choisissons dos chefs politiques el nous ne taisons la guerre pour le compte de personne. Tous égaux, nul n'est pauvre chez nous. Dedans, la liberté ;. a l'enlour, des montagnes; sur nos. têtes, le ciel.
— J'ai lu, dit Calveyrac, une relation de votre province dans une statistique dressée sous 1 1 ai
— Vous avez peu lu sur notre pays : on ne le \isite pas, et les habitans n'en sortent jamais. Les familles ne vont pa cher d'alliani nous n'aimons guère
les Fraïu/ais, et nous ne sommes pas trop liés avec Ks Espagnols. On nous appelle égoïstes parce que nous ne demandons tien à personne. Mos lois sont des habitudes antiques comme nos rochers, que rien n'entame. Parmi .es habitudes ou ces lois, i; i si d usage que l 's plus vb illes iam lies aient titre de noblesse et qu'elles se gouveraei les l'en-
tendent.
--La féodalité el le patriarcat, VieUX tjpes des -
primitives, sont, j« le vois, dit le docteur, la base de votre aristocratie.
— J'appartiens continua Abel, à cet! ou plulot j'en faisais partie il y a quelqui s an
le secoi.d tils île s;, famille, n'avait que la jouis 5 par son père était de droit l'unique posi i sseur, el il l ni 1 1 sans alli . mon cousin. Ces propri I
royale, qui ne passe pas sans usurpation sur le front d'une bram lie collât raie. Comprenez-vous, do
— Votre i i 9se vivement, n pot dil • ...
qui ne semblait écouter Abel qtfo d'un auditeur
ordinaire; il vous touche de trop près : pas en savoir la su
— Mon père entendit pari i d
égare. La France sortait alors de la révolution pour entrer dans la guerre; elle était curieuse; il s'y faisait de grands nom.se; d'immenses fortunes en quelques mois. Le premier consul ne défendait l'ambition a personne; tandis qu'il prenait des royaumes, il laissait conquérir des richesses à qui voulait-, on était fournisseur, entrepreneur, concessionnaire; - misait avec les débris de tousgenres de la révolution ; l'or coulait après le sang. Mon père était un ambitieux : il abandonna pour aller à Paris sa jeune femme, l'amitié de son frère, de bons et simples cœurs qui auraient vieilli avec lui. Il ne nous apprit son arrivée à Paris que pour nous dire les merveilleuses occasions de faire fortune qui affluaient vers lui de toutes parts. Dans quelques affaires, qu'il ne considérail que comme de simples essais, il avait déjà. a.ssurait-il, obtenu d'immenses bénéfices; les quarante mille francs de sa première mise de fonds avaient été déeuplés. Qui nd sa prospérité fut connue dans le pays, elle troubla le sommeil de ses compatriotes, qui tous révèrent alors des opérations brillantes, et commencèrent à regarder avec mépris leur commerce de pailles tissées. Plus près du miracle, mon oncle ne résista pas à l'éblouissement. Confiant dans l'ha a frère autant qu'enivré de sa réussite,
il emprunta sur son château et envoya à mon père tout l'argent qu'il put réaliser. En quelques mois les premiers gains raienl de couvrir les remboursemens et de rentrer dans la possession intégrale de l'immeuble sacré de la famille.
Attentif, Calveyrac remarquait que les paroles d'AbeJ, a mesure qu'il était plus sur de lui-même, se dégageaient mieux, coulaient plus nettement et se creusaient pour ainsi dire leur lit.
— L'association, reprit Abel. ne fut p.is aussi avantageuse que l'av.,it fait espérer d'abord une série de belles chances. On ne perdait pas, mais les bénéfices n'étaient pas assez considérables pour être détachés du capital, qu'il était urgent au contraire de grossir si l'on tenait adonner de l'extension a l'entreprise, mise en péril à la moindre suspension. C'était là du moins ce que mon père écrivait à son frère en l'initiant par une correspondance active aux combinaisons de hautes spéculations de Bourse.
Aucune voix n'avertissait mon oncle du danger vers lequel il courait; il n'avait à attendre de conseils de l'expérience de personne, dans un pays privé des lumières de l'industrie.
D'emprunts en emprunts, toujours garantis par le domaine de la famille, el contractés sous l'espoir d'un remboursement immédiat, mon oncle risqua tout ce qu'il possédait.
.■son frère le fascinait. I ne victoire de Bonaparte opérerait une diversion foudroyante en faveur de leur commune entreli marquait mon père avec assurance. La victoire fut gagnée, m lis la ci ise attendue, n'eut pas lieu. « Nous sommes , écrivit-il à son frère, lesorl nous a trahis. « Alors ceux qui avaient prêté à mon oncle tirent vendre, le . sans pitié lespe; tueuse pour les deseendans malheurt ux de la race qui l'avait bâti autrefois; mon oncle, son fils, i d'en sortir pour aller habiter un viles de Pamiers. Je fus témoin de leur fuite: elle me C'était au milieu de l'hiver. Leurs voisins, leurs amis leurs vas ivirent en larmes, maudis-
sant m .'i! la cause de cet exil. L'outrage ne
'ta pas: mon père le méritait; oui. il le méritait, doc-
\l> ; ridre hah ine, Calveyrac lui
un malhonnête In. mine, on était
is d'aulrui, el que
îûr il y avait constamment une
ifri ;e dos i o-inléres-
i" une justice, imputable au di-
-.11 éprise.
— i ontinua Abel, n'est pas-gun doute pour
moi, mai ï elle n'a aucune application a recevoir ici ; car, au
cinq ou six ans, mon père qu'on croyait réduit à vi-
liqoes appbintemens d'employé, reparut
i contrée avec un éclat qui démentait ces prévisions.
LEON Gô/T.AN".
Son premier acte fui d'aller s'installer dans le château de son frêi e et de. prendre possession, avec des titres légalement reconnus, de toutes les terres attachées à ce domaine. L'événcuicnt exerça les conjectures : on sut bientôt qu'il avail fait acheter le château sous main, si toutefois il n'avait pas été le prêteur usuraire auquel son frère, par l'entremise d'un tiers officieux, avait eu recours pour réunir [es sommes dont il avait eu besoin. pendant leur association. On se continua dans dans cette idée déshonorante pour
n père lorsqu'il fut démontré qu'il tfavail pa
pi ries a l'époque où les intérêts de mon onch avaient été liés aiyj siens; les preuves abondèrent. -Son unique calcul avait été dq s'approprier le domaine de la1 famille nom- le transmettre à sa branche, dont j'étais le seul rameau. Le pays lut indignéde sa conduite-; on le pril en horreur et moi en pitié,
— Ou devine votre réprobation filiale, interrompit le di c- Le.ur, appuyantde l'assentiment du geste chaque passage de celte sombre élégie domestique.
— Quoique je fusse encore enfant au temps de eette spoliation; je n'ai pas oublie le cercle de solitude que le mépris avait tracé autour de nous, i.es vieilles amitiés de mon père, dit Abcl, se rompirent ; ceux de notre rang cessèrent toute relation' avec nous; les paysans n'approchèrent plus des limitas de nos terres- qu'avec effroi. Noire château devint une apparition exécrée, permanente; il ne larda pas à fournir à la crédulité des habilans des nuits de fantômes vengeurs comme aux siècles passés. La terreur nous rejeta ainsi dans les ténèbres de la féodalité ténébreuse.
je grandis sous l'anaihème; et, quoique mon père me cachât'l'histotre de «a t\ie, j'en devinais chaque jour quelque page. Quand je fus enfin assez éclairé pour comprendre qu'il avait feint de jouer la fortune de mon oncle pour la lui voler, et que nous ('lions dans un château ci sur des terres qui ne bous appartenaient i|ue par fraude et usurpation, je fus pour mon père ce qu'était tout le monde, un ennemi impitoyable; l'air du château me fut lourd. Si je regardais parfois la vallée du haut des murailles, ma vue tourbillonnait, ma lêlc m'attirait en bas.
— Je ne l'arrêterai pas au moment olila véritable source i e ses douleurs a brisé les digues, se dit le docteur. Je prévois de sourdes convulsions. Mais je sirs la.
— Mon père remarqua ma langueur; il en pénétra lai i
et se lut ; mais son silence lui fut un poison lent. C'était pour moi qu'il avait dépouillé son frère, ci moi je repoussais la dépouillé. Dès-lors; la pensée de cecrime inutile le dévora joi r et nuit : il vieillit, il souffrit, "il sécha. Quelle agonie! 11 se renferma dans le creux de sa tour, et il y mourut sans i s; ace, '.ans air, snns lumière, comme un rcplile pris entre deux
pierres.
A peine fut-il nu. ri que je me rendis à Pamiers, chez mon oncle, qui jamais ne sïiai! plaint au milieu de la uiisi re que sou frère lui avait faite, ci qui jamais n'avait consenti à recourir aux tribunaux pour essayer de le déposséder. Alin de ne pas rester a sa charge, son (ils était passé en Espagne; lui s'étail fait batelier sur l'Ariége.
.le proposai a mon -oncle de lui rendre son domaine el ses terres, — il refusa.
Quand je lui demandai avec clonnemei.i la raison dé te refus, il me répondit qu'en acceptant ma proposition il nierait a tout le pays l'opinion oh l'on était que mon père avait réellemcment volé lé château de Hoqueréal. — El j'aime mieux, ajouta-t-il . manger le pain du travail que d'avoir une lâche à mou nom. Le château vousa île légué: gardezle.
— Mais, mon onçlc, m'écriai-je, ilesl a vous: reprenez-le!
— Non, répliqua-t-il , non! il esl bien à voire famille, ajouta-t-il avec fermeté.
— Vous voulez donc que je le cède Éh! que in'imporle, pourvu que je m'cindél arrasse! it, que votre lils le reprenne; je le lui rends.
— Mon flls pas plus que moi, repi il mon o de nel
lèrà pas, et ni ses fils, ni ses petits-iils, :;i aucun di li ■
cendans. il faul que le droil lui rende ce que l'injustice lui a enlevé
— El quel esl ce droil ' rép'.iquai-je.
— Le droil sacré des héritages. Si vou mourez ans en-
oqueréal passeras mon ils-, si. au contraire, vous en laissez, vos enfans jouiront du château, \insi, Roqucréal ne fera retour à ma branche qu'à l'extinction de la votre. Ceci arrivera quand Dieu voudra. Je n'ai plus rien a vous
dire.
— Mai aloi >, m'écriai-je, vous ne voulez reprendre Roque* réal qu'à la condition que je meure! Vous ai-je bien coin-
— Vous m'avez bien compris. Pour cela je ne désire pas votre mort. Je l'attendrai : e; si elle n'arrive pas pendant le ciins de nom existence, ce qui est dans l'ordre des ch SCS, ; i ! i,i. mcrcmpla eradans mon attente, ses lils hériteront des même! « onditions de pal ence ■> l'égard de vos petits-ils; et nos deux générations, la voue et. la mienne, marcheront ainsi i ôtc a côte jusqu'à ce que la y< tre s'éteigne, si la mienne ne disparaît pas la première.
— El vous dites*' répondis-jc à mon ou, le, que vous ne ouhaitez pas ma mort! Et que feriez-vous depuis si vous la
souhaitiez? Existcrai-je sous le poids de celle idée infamante
que les terres qui me nourrissent, que le toil qui m'abrite \ous ont en vol, s. a v,,ns. à votre lils. forcé de mendiera l'étranger pour gagner sa vie? existerai-jc eu sachant que je ne puis sortir de cel étal d'injustice que par la mort? Mais vous me condamnerez à ne vivre qu'au prix d'un crime ! Non, l ("Vivrai pas linsi1 : ' .:.tez-]U.:i voire e "lis pour que j v croie.
— .le vous le répète, me dit mon oncle.
— Alors, répliquai-je, le château ne sera à personne; Ko-
1 api àrtii ndra aux vautours, j; i al êche ne labourera ses champs, ses fruits pourriront sur l'arbre.
— Si telle "est votre volonté, il en sera ainsi, acheva mon onch ; je n'ai pas a m'y opposer.
ï'.'.iéit ,1 me q-.iita. , ■ n m je ne rentrai pins au château de fAoqueréal ; je quittai le pays, je voyageai. .Mais ma santé était perdue, ma laison affaiblie. Pour achever de les ruiner toutes deux, j'appris, au bout d'un an. que mon oncle était nioit de froid sur l'Ariége, pendant une nuit de décembre, en transportant des ballots de marchandises d'une rive à l'autre. En expirant, il ne dit que c s mots, qu'on m'a rapportes je pus seul comprendre : — Mon tils attendra; c'est son tour.
Et il attend! docteur; il attend, courbe sons la misère. Vous savez ce qu'il attend : ma mort! Il faut donc que je meure ! n oilà à quel prix je suis riche ' Merci, mon père !
— Ami! lui dit Calveyrac, il me fut raconte une fois pai un de mes malades une histoire semblable à la vôtre.
— Dites-vous vrai?
— Je guéris le malade, et je fus assez heureux pour arranger ses affaires.
— Docteur! El ce malade ne vousa pas donne la moitié de sa fortune?
— Il nie donna sou amitié.
Abcl se précipita au cou il,- Calveyrac el l'embrassa en pleurant. Il tremblait dans les bras du docteur, qui sentit battre avec une violence alarmante le cœur d'Abel sous ses habits. Son front brûlait; il'ne cessait de murmurer en collant sa bot sur l'épaule de Calvi
— lit vous l'avez saine! Sauvez-moi comme lui I ne m'abandonnez pas que yous ne m'ayci sauvé I Je vous ai tout dit me* terreurs, mes souffrances; preuez moi en pitié: sauvez-moi de moi-même. N ous ne sauriez croire, mon ami, le bien-être que je ressens depuis que je vous ai t'ait ma confession, il me semble que j'ai secun la moitié du fardeau qui pesait sur moi. Que l'air esl boni que ces étoiles sont belles: que vivre est doux en ce moment!
i i e touchante extase avait mis les deux mains d'Abel dans
les deux mai!. s de Calveyrac etarrèté lace à face leurs visages
d'Abel par la joie d'avoir vaincu la honte
de l'aveu, celui de Calveyrac par tout ce qu'il j t d'humain
dans la science.
LE MEDECIN DU PECQ
Quand Abel fut enfin plvs calme, Calveyrac ordonna de faire approcher les chevaux.
U» instant âpre ils foulaient l'allée qui conduit en ligne directe au château de Saint-Germain. Quoiqu'ils allassent très vite, le docteur n'avait aucune crainte pour Aboi, dont il connaissait l'état moral.
Comme ils mettaient pied à terre, onze heures sonnèrent à l'horloge de la maison de santé, où l'on était dans la plus vive anxiété ;i cause de l'inexplicable lenteur de leur retour.
Le docteur, qui devançait Abel de quelques pas, entra le premier au salon.
—Où est Abel? s'écria madame Dalzonnc effrayée et tenant, toute pale et (bute tremblante, un mouchoir humide à la main ; où est Abel?
Calveyrac tomba dans un fauteuil sans répondre.
— Me voici ! répondit Abel, je suivais le docteur.
— Ah ! vous voilà! Vous... vous avez été longtemps absent. Orne heures! Tout le monde est en peine ici. On prévient, quand on do:t rentrer si lard. Docteur, vous m'avez bien tourmentée tous deux! Comment étes-vous, docteur? comment étes-vous?
— Un peu fatigué, madame. Je vous demanderai, maintenant que vous Mes plus rassurée, la permission de nie retirer.
Calveyrac se leva.
— J'ai une grâce a vous demander, dit madame Dalzonne avec un sourire charmant sous sa pâleur, et en arrêtant le d'il leur sur le seuil de la porte.
— Parlez, madame.
— Ordonnez à monsieur Abel de suivre votre exemple, d'aller aussi se reposer.
— Je n'attendrai pas les ordres du docteur, reprit Abel. Adieu, madame: à demain.
- — Bonne nuit à tous deux, messieurs A l'avenir, je serai de toutes vos parties; entendez-vous?
Abel monta à sa chambre.
— Que dois-je penser? murmurait tristement le docteur en rentrant dans la sienne. Ce cri qui lui est échappé en ne voyant pas Abel avec moi, ce cri ? Mais elle a aussi pris quelque intérêt à moi... moins vivement c'est vrai. Mais il fallait commencer par l'un des deux. Celui qu'elle ne voyait pas encore a dû être celui qu'elle a demandé. Cependant elle s'est trop vite reprise en B informant de ma santé. Elle a donc remarqué qu'elle s'était oubliée? Ctt oubli prouve que celait Abel qui l'occupait. Mais qu'et-ce donc que cela? dit le docteur en heurtant un objet posé au pied d'un fauteuil. C'est impossible! Mais oui, c'est bien le tabouret qu'elle a brodé cet été sous les arbres du jardin. Et il était pont moi ! et c'est elle qui l'a fait et fait pour moi !
Calveyrac posa ses lèvres sur le canevas où madame Dalzonne avait colorié avec des soies diflérentes un bouquet de dahlias.
Le tabouret fut posé au milieu delà table de nuit, sur des livres de médecine, et ce fut le dernier objet sur lequel Calveyrac laissa errer son regard avant de fermer les yeux.
Entre les dernièrt s marches du réfectoire et le grand jardin de la maison de santé s'étend une cour ou" viennent causer les pensionnaires quand ils ne soupçonnent dans l'air aucun principe de rhumatisme ou de goutte sereine. I.à ils consomment, pendant de longues heures, autant de soleil qu'ils peuvent en absorber par leurs pores, et ils se dilatent en magnifi |ues éloges adressés au beau temps, lui haut du perron, garni de sièges plians de chacun des quatre cotés de la cour, où des fauteuils sont placés, de tous les étages de la maison, dont les croisées se festonnent de têtes plus ou inoins empaquetées de foulards jaunes et ronges, le beau lemps n'excluant jamais la prudence, de toutes parts enfin s'élèvent des hommages rendus* la température: —Quelle journée ravissante ! LE surir.. — l.
— Quel climat divin! — Que dites vous de ce ciel? — Et vous? délicieux! délicieux!— Tenez, à ma plaee, on est mieux.
— Je ne céderais pas la mienne pour cent louis d'or. — Et moi pour une charlotte russe. — Mais descendez donc! vous aurez encore plus chaud ici qu'à votre croisée. — Du tout ! montez plutôt chez moi ; vous sentirez au visage un vent doux comme au printemps. On dirait l'odeur des lilas. — Vous me. prenez toujours mon coin pour peu que j'arrive une minute trop tard — Est-ce que Dois finîmes en diligence pour que vous réclamiez avec tant d'aigreur la place du coin? — C'est peu galant. — Au mois de janvier prochain, quand il neigera, vous la disputerez moins. — Je ne dis pas le contraire. — Voyons, ne vous fichez pas, acceptez-en la moitié.
Cependant, un de ces derniers jours de novembre, lorsqu'un rayon de soleil, s'il pouvait être converti en lingot, se vendrait ait poids de l'or, il n'y avait que trois pensionnaires dans la cour : le baron de Fourneuf, Lejeunc et le républicain Chanipeaux. Le peu d'espoir fondé sur une chaude matinée justifiait sans doute cette rareté d'adorateurs du beau temps.
Assis sur une des barrières vertes placées aux limites du jardin et de la cour, Champeaux. les bras croisés, les jambes ballantes, la casquette d'astracan sur l'oreille, fumait insoucieusement sans prendre part à la conversation engagée à quelques pas plus loin entre de Fourneuf et Lejeune.
Deux ours de régions différentes, qui se rencontreraient, par suite d'une double migration, dans une zone tempérée, offriraient le tableau de Lejeune et de Fourneuf assis face à face, et dialoguant du fond de leurs redingotes a longs poils frisés, l'une couleur café au lait, celle du baron, l'autre de couleur de suie. De Fourneuf n'avait pas entièrement boulonné la sienne, afin d'unir la légèreté coquette de l'été aux avantages hygiéniques' de la toilette d'hiver. Beaucoup moins recherché, Lejeune avait à peine la conscience de son individualité derrière deux gilets de flanelle, l'une anglaise pour la peau, l'autre française pour distancer les chemises, trois chemises, un gilet de cuir-laine, et enfin sa redingote. Son estomac était défendu, comme les anciennes fortifications, par de nombreux murs d'enceinte.
— Monsieur Lejeune, lui disait le baron de Fourneuf, vous paraissez souffrir aujourd'hui, si je ne me trompe et je désire me tromper.
Lejeune éprouva un léger tressaillement
— Croiriez-v jus, monsieur de Fourneuf? J'osais penser le contraire; j'ai parfaitement reposé.
je n'en doute pas, mais d'un sommeil lourd, je gage.
— Lu peu lourd, oui. Le reconnaitriez-vous a quelque signe ! .
— A la pesanteur de plomb de vos yeux, qui sont fort cernés.
Décidément Lejeune se crut malade.
— Pourtant je n'ai pas manqué d'appétit à déjeuner. Le baron hocha la tête.
— Mêlions- nous, mon cher monsieur Lejeune, menonsnous des bons appétis : le foie! le foie!
— Le foie ! le foie! Vous me bouleversez ! Que prétendez • vous dire par-là.
— Que dans les maladies du foie les voies sont très ouvertes, et que par conséquent manger beaucoup n'est pas toujours une preuve de bonne santé.
— El comment s'assurer qu'on a le foie malade? La peur étranglait la voix de Lejeune.
— \ beaucoup de svmptoines, au teint particulièrement.
— Et comment ai-je le teint aujourd'hui, monsieur le baron?
— Peu satisfaisant, fort peu satisfaisant, je vous jure.
— Mais encore?
Lejeune pâlissait.
— I n peu vert, très jaune, donnant sur le violacé.
— J'ai donc le foie attaque ! Je suis attaqué du foie, dites?
— Vous allez vite, monsieur Lejeune. Vous ne souffrez que d'un commencement d'ictéricie.
— D'ict< i Icle ! Qu'est-ce que f ictéricié ' Grand Dieu ! Ah l k vous ave? prononcé la un mot dont je n'augurt lien de. bon!
— l/jetrrieir. ou ietère. vient du grec Ulerèt. Cette ma-
ïs
LÉON GOZLAtf.
ladic a pour caractère la coloration en jaune des yeux et de la peau.
Sur-lc champ Lejeune se regarda 1rs mains dessus et dessous. De Fourneuf poursuivit avec le même sang-froid :
— Jadis, en Grèce, on mourait beaucoup par suite d'ictères négligés.
— Et chez nous, monsieur le baron?
— Tout comme en Grèce. Mais nous possédons plusieurs ictères cjue les Grecs ne connaissaient pas : l'ictère blanc, l'ictère rouge, l'ictère violet, l'ictère vert, l'ictère noir. Le vôtre est l'ictère simple, ou jaune.
— Je vous remercie, monsieur de Fourneuf. Mais a quelle cause attribuer mon ictère?
— Sa cause est directe ou indirecte : l'une et l'autre, la cause directe et là cause indirecte, se divisent chacune en cinq classes ; en tout dix.
— Dix causes! Et toutes mortelles?
Sans répondre à la question de Lejeune. de Fourneuf continua en jouant avec son jabot :
— Heureusement cette terrible maladie est très rare chez les jeunes gens.
— - Le grand bonheur pour moi, qui ne suis plus jeune! Qui donc aileini-elle?
— Les hommes virils, et vous êtes extrêmement viril. Le tempérament bilieux y prédispose : ëtes-vous bilieux ?
— Je ne suis que cela.
— Une trop grande susceptibilité nerveuse conduit à l'ictère ; le chaleur la provoque, le froid également, surtout le passage du chaud au froid.
— Et de quelle manière faut il s'arranger pour n'avoir ni chaud ni froid.'
Toujours sourd aux interrogations, le baron de Fourneuf ajouta en parlant très vite :
— Les excès de table, les mets trop succulens et ceux qui *e le sont pas assez, les pois, les fèves, les lent lies, les légumes en général, les viandes en particulier; le café, le vin. les liqueurs, la bière ont développé souvent cette affreuse maladie.
— Il ne. faudrait rien manger du tout, je le vois, pour n'avoir pas l'ictère.
— La vis trop active ou trop inoccupée, le sommeil trop prolongé, ou l'insomnie opiniâtre, l'exercice violent, soit à pied, soit à cheval, le trop long séjour dans une même place, les affections pénibles, comme la co'ère, la frayeur, la tristesse, la jalousie, la haine, donnent l'ictère.
— La mort est donc le seul moyen d'échapper à l'ictère?
— Puisque vous commencez à saisir quelques-uns des caractères de ce fléau, reprit de Fourneuf, je puis maintenant en dérouler sans crainte les principes morbiliques.
Lejeune était devenu jaune comme un citron.
— Ces principes son! la pléthore bilieuse, des tameurs formées aux dépens des conduits hépatique et cholédoque du pylore. L'ictère reconnaît pour cause les coups : en avez-vous reçu?
— Je suis tombé de cheval une fois à Montpellier, comme vous savez. Vous croyez que cela agirait encore?
— Bien. Les compressions sur l'hypoeondre droit, lesquiiv, l'hydropisie et les hvdatidcs de cet organe.
— Mais c'est épouvantable! Qui n'est pas tombé une fois dans sa vie?
— On devient également ictériquepar la répercussion de la scarlatine et de la rougeole, par iuite de maladie.
— On n'y échappera donc pas'
— La couleur du sang, chez les ictériquçs comme vous, est jaune.
— J'ai le sang jaune?
— Pourquoi non? Autant l'avoir jaune que bleu.
— Misi trieprde céleste!
— Aux symptômes maintenant. La jaunisse ou ictère commence ordinairement à se manifester vers les angles internes des yeux.— Allez vous voir dans la gta e. — On aperçoit ensuite sur les tempes des nuances d'un jaune d'aborJ tr?s clair, et qui deviennent pi u^ foncées de jour en jour.— Vous vérifiérvr à loisir la marche du mal.— Il se manifeste dés taches sur
le front, tandis que le visage devient d'un beau jaune; un cercle jaunâtre entoure les ongles.
Pour la seconde fois Lejeune regarda à la dérobée le bout de ses doigts, qui tremblaient comme des roseaux desséchas.
— Oui, monsieur lejeune. la 'aunisse ou l'ictère jaunit la langue, la voûte palatine et. 'es dents; ce que mangent les ictériques esl amer; ils ont constamment soif; i.s crachent jaune.
— Mais je n'en suis pas encore là, grâce au ciel !
— Vous y viendrez. Je poursuis. La jaunisse se termine de trois manières: pargu"iison. c'est rare; parconversion en une autre maladie, c'est ass«z rare aussi; par la mort, ceci est plus fréquent.
Lejeune ne respirait plus; il ne put que dire :
— Assez, monsieur de Fourneuf! assez !
— J'ai fini ; il ne me reste plus qu'à vous citer sommairement les diverses variétés de l'ictère par abcès dans le foie, ictère accidentel, ietère par affection de l'âme, ictère apyrcctique ictère arancique, calculeux, ictère par chute ou contusion, ictère par colère, ictère critique, ictère par douleur, icterepar émotion de i';ime, ictère empliraetique, i< tère épidémiqne. fébrile, fiévreux, gastrique, gravidique, hépatique, idiopalhique indien, inflammatoire, intermittent, par métastase, par morsure d'animaux, noir, pléthorique, par polychoiie, rabirux, raéhialgique, symptoma tique, typhoïde, vénéneux, vermineux, viprrique
Lejeune laissa tomber sa tête sur sa poitrine; cette nomenclature l'avait achevé.
Alors, d'un ten hypocrite, le baron se prit S lui dire:
— Mais pourquoi vous chagriner si fort sur une maladie, très grave à la vérité, mortelle souvent, mais de laquelle colin vous n'êtes p.;s encore mort, Dieu merci ? Vous n'êtes pas encore tout-à-fait jaune; si, pourtant, vous l'ttt s beaucoup. Il s'écoulera t ncore plus d'un mois avant que vos dents et vas yeux ne soient cachés sous celte fâcheuse nuame. Donnez-votLdonc du bon temps pendant un mois. Qui est sur d'un mois dans ce monde? Mon bon monsieur Lejeune. je vous ai causé quelque peine, mais ne valait-il pas mieux vous avertir du danger dont vous êtes menacé, moi votre meilleur ami, que devons laisser envahir lout-à-coup par un mal qui ne peut que s'aggraver par la négligence? Au surplus, rêvons en km z pas à ma simple opinion, consultez monsieur Bourdon, et agissez selon ses conseils. Justement le voici qui se rend à son poulailler.
Lejeune ne releva pas la tête.
En effet, monsieur Hourdon était descendu au jardin pour visiter comme de coutume son intéressant poulailler.
— Monsieur Hourdon! monsieur Hourdon ! lui cria de Fourneuf. un mot, s'il vous plaît.
Hourdon. s'approcha.
— Dites-nous, monsieur Hourdon, la maladie de monsieur Lejeune, celle dont il esl menacé.
— Monsieur le baron, je vous dirai d'abord la vôtre. Si vous ne montez pas clans votre chambre, Vu j'irai vous trouver dans une demi-heure pour vous saigner , vous aurez un léger coup de sang aujourd'hui.
— Je sui.- donc rouge? s'informa de Fourneuf avec effroi.
— Suts-it* jaune, moi, monsieur Hourdon? interrompit ! ejeune, qui se voyait si bien vengé du baron par le vieil Hourdon.
— Avez-vous jamais été d'une autre couleur, pour me demander si vous êtes jaune 'Quant à vous, monsieur de Fourneuf, encore une fois, suivez mon avis, n tirez-vous dans votre appartement, loin de toute chaleur irritante.
Le conseil était déjà suivi en partie : de l'on neuf gagnait précipitamment la pot te du réfectoire, et font en marchant il dénouait sa cravate, déboutonnait sa redingote, sou gilet, et se mettait presque nu. de peur devoir se. vérifier avant la saignée la fatale menace de monsieur Hourdon.
— Et moi, monsieur Hourdon. ai-Je la jaunisse? et ma jaunisse est-elle emph'raclique ou rachialgiqne, vermliwBse ©o
vip. Tique?
— Elle est de naissance, vieux fou. dit tout bas Hourdon ,11 gagnant l'allée du jardin. Ne dirait-on pas que les coings
LE MEDECIN DU PECQ
peuvent avoir la couleur pourprée des cerises ! — E!. qut- faites-vous donc là, monsieur Cliampcaux? Je passais sans vous voir.
— Je prends ma part d'une belle matinée. Et vous, on ne le demande pas, vous vous rendez au i lier poulailler.
— On m'a envoyé d'Alger une avoine particulière dont je veux faire l'essai sur mes poules.
— Ah! vous avez aussi des connaissances a Alger 1 Au fait, n'en avez-vous pas aux quatre coins du monde ?
— Ce grain m'a été Expédié par un ami d'enfance qui s'occupe beaucoup de jardinage. Ll est singulier, monsieur Champeaux, dit iiourdoq en roulant son avoine d'une main dans l'autre, que les hommes de quelque valeur, quand ils deviennent vieux, s'adoiiiient presque tous à des travaux vulgaires ! Le jardinage surtout les attire. Nous étions, je me souviens, quatre camarades du même pays à l'école de médecine lorsque j'y suivais mes premiers cours. Trois ont occupé des positions emiuenles, et justifiées par leur profond savoir. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas un des (rois ; mais, moi quatrième, nous avons tous, à ia fin de notre carrière, abandonné le monde, les honneurs, la science même, pour nous livrer à des goûts dont la trivialité ét„;:ne, quelque naturels qu'on les dise. L'un, médecin de Louis XA III au retour de l'émigration, passe ses journées à créer dans des caves de nouvelles espèces de ihantpigiions ; l'autre, pendant huit ans premier chirurgien du roi le Suède, est relire pics de l'aris. dans une ferme, où il croise des races de bestiaux; le troisième écrit en ce moment un traité sur les pâturages ; et moi, le plus obscur des quatre, je me suis fait nourrisseur de poules. Et j'esiime que nous sommes heureux i omme nous ne l'avons jamais été au milieu des succès de notre profession et des plaisirs de la jeunesse. Adieu, monsieur Champeaux ; me» poules m'attendent, je vous quille ;à moins que vous ne soyez curieux d'assister à l'essai de mon nouveau grain —Voyez, e est superbe ! cela sonne comme du blél Si l'on n'a pas de belles volailles avec cela, il faut y renoncer.
— Je vous accompagnerai, monsieur Hourdon. Champeaux sauta en bas de la barrière et marcha dans l'allée à cùtéde nionsiear Hourdon.
— Qui ne connaissez-vous pas ! je le répèle.
— Disiinguons, mon cher monsieur Champeaux. Je vieillis, et l'on meurt autour de moi. Si j'ai beaucoup connu ceux qui s'en vont, je ne connais guère ceux qui arrivent.
— De combien d'aventures piquantes n'avez-vous pas la tète meublée ! \ otre mémoire est un vrai sérail, composé de femmes de tous les pays.
— Un vrai sérail, mais un vieux sérail, monsieur Champeaux. Ne réveillez pas mes souvenirs de médecin et ceux de mes quelques bonnes fortunes. Oui, j'ai connu d'adorables finîmes ! dit le vieil Hourdon en humant l'air comme un taureau qui croit revoir en rêve la plaine et la génisse; je l'avoue, j'ai profité de la profession autant que je l'ai pu, j'en ai épuisé les bénéfices ; aucune occasion d'assouvir mes goûts ne m'est échappée par ma faute. Comme j'ai fureté dans les alcôves! J'en ai cueilli tous les fruits, et les verts et les mûrs. D'abord, avec moi, une femme était ioujours gravement malade: vite le lit, le petit jour, et personne dans l'appartement ! moi seul, entendez-vous? et pas de frère, pas de mari, pas de père pour m'épier ; jamais ! jamais !
Et pourtant je n'ai pas de extrémeniement beau ; mais l'occasion, mais des facilités à tuer un saint ! Sainl Antoine a résisté, niais sainl Antoine n'était pas médecin. Moi, médecin en Fspagne, où l'on est si jaloux, en Italie, pays de ruse, en J urquie, où l'on vous empale si vous regardez une femme même de loin, eli bien ! moi j.- n'ai pas eu une seule fois l'émotion d'un dan;;, r,
Un jour, monsieur Cbampeaux, je vous dirai comment sont faites les Turques, les belles iniques ; vous serez étonné de
leurs caprices. F$on, vous ne soupeo i pas jusqu'où vont
leurs passions. Les Grecques cependant valent mieux sous certains rapports. JViais le médecin de la femne du consul danois dans l' Archipel. Mon ami", quelle femme! pure rate grecque ; pas de la chair, mais du marbre et des roses pétris
dans du lait ! On les mangerait ces femmes- là. Ma Grecque avait quinze ans. Elle tombe malade à sa maison de campagne de Ténédos : on m'appelle. Le consul, son mari, était à Smyrue... —Monsieur Cbampeaux. encore une fois, allons faire manger les poules a ne me parlez plus de cela.
— Parlons de cela au contraire. Le passé d'une existence aussi étoffée que la votre n'est jamais pénible à rappeler, monsieur Hourdon. Que je vous envie ! Ou achèterait cher une expérience que vous n'avez acquise qu'au prix du plaisir. Comme vous possédez à fond la connaissance de notre pauvre humanité! les femmes, n'ont pas de mystères pour vous.
— A cet égard, je l'avoue sans fausse modestie, ma science est complèîe.
— Fort habiles seraient celles qui parviendraient à vous tromper sur irur compte, employassent-elles les ruses les plus cachées ! vous voyez sous leur chair comme un astronome dans le ciel. Elles n'ont pas plus le privilège de vous cacher leur pudeur menteuse sous une rougeur de commande que leurs désirs sous des paroles réservées.
— Je ne fais pas grand cas, comme vous le dites, monsieur Champeaux, de leurs simagrées de roman, de ce qu'elles appellent la poésie de l'anse; c'est comme si les ananas menaient de la pudeur à se laisser manger. Ceci m'amuse un peu avant le lever du rideau -, mais, une fois îa pièce commencée, brunes et blondes, jeunes tt vieilles, reviennent bien vite à la bonne nature, qui ne perd jamais ses droits. Quand vous les tenez tète à tète, demandez-leur alors ce qu'elles entendent par toutes ces fadaises dont les livres, les romans, leurs préjugés, leur confesseur leur ont faussé l'esprit sans vaincre leurs sens : elles riront de leur crédulité si elles sont neuves, ou de la voire si le diable n'a plus rien à leur apprendre. On est allé mettre le bon Dieu et la religion là-dessous ! — Monsieur Champeaux, allons voir mes poules.
— Au fait, vous avez raison, monsieur Hourdon; il y a des conditions imposées à chaque organisation dans l'univers; il est ridii ule de les nier ou de les aboiir au nom de la morale. I. es animaux ne se gênent guère : sommes-nous autre chose, pour nous conduire autrement?
— INous sommes moins que certains animaux, reprit Hour don, cxalié par le matérialisme de Champeaux : avons nous le regard de l'aigle, le triple estomac du boeuf, l'ouïe du lièvre, le flair du i bien? Nous n'avons que cinq misérables sens imparfaits, boiteux, exposés à toutes sones d'atteinles, au rhume, à la paralysie, à l'apoplexie; et encore on veut nous les ôler ! Grâce à mon bon sens, je n'ai jamais partagé ces prétendues doctrines spirituelles: j'ai vécu, bien vécu ; et, comme je vous l'ai dit, ma profession m'a aidé admirablement.
— Il n'y a rien que de très juste, en cela, reprit Champeaux. Si vous eussiez été jardinier, vous ne vous seriez pas privé de manger les plus belles poires de votre verger pour les laisser aux autres.
— Votre comparaison est parfaite; mais j'aime mieux le* poires aujourd'hui, surtout en compote.
— Le souvenir ne g;ite rien, dit Champeaux, qui, pour arriver à ses fins, revenait avec acharnement sur le même sujet; et, quand on a usé de la vie avec tant d'avantages, s« rappeler c'est jouir. Que de femmes vous avez dû rencantrer dans le monde, auxquelles votre aspect n'a pas été une faible sut* prise !
— Les maris de celles-là étaient toujours les premiers a courir vers moi pour me faire des reproches de ce que je les négligeais: — Monsieur Hourdon, vous ne venez plus nous voir. Faut-il que nous nous rendions malades pour être favorises de vos visites?
— Je suis sur, s'écriaChampeaux en prenant des grains d« la main de Hourdon et en les broyant sous la dent pour faire :>.i cour au vieux nourrisseur de poules, je suis sur que vous écririez de fameux Mémoires.
— Je vous en réponds !
— Que de révélations foudroyantes, scandaleuses ! Les jeunes unis s'arraeberaienl voire livre.
— Oui! je crois qu'il aurait de l'intérêt. J'assaisonnerais
LEON GOZLAN
mon texte de peintures chaudes, à la façon ûgVArétin, d'un
|hu d'unatomie, de beaucoup de mots propres, d'expressions savoureuses, d'épisodes recueillis dans tous les pays, de Unes descriptions de soupers. La laide na gale rien, elle prépare souverainement. Puis je dirais les femmes que j'ai soignées, leslielles, les huppées, les impératrices. Mon ami, les Françaises sont des pèches, les Italiennes des truffes, les Espagnoles du [liment, les Allemandes de la crème. Je vous inviterais a un fameux banquet. Celui de Platon est crapuleux. — Fi donc! — Mon livre est à faire : un médecin l'écrira un jour. Mais allons à nos poules qui attendent. Vous verrez comme c'est gras !
— De vous à moi, ditChampeaux, qui s'arrêta au milieu de l'allée comme pour empêcher monsieur Hourdon de passer, y a-t-il une femme au monde dont vous puissiez dire en la voyant : — Celle-là est née en Russie et elle a une constitution amoureuse; celle-ci a du sang oriental dans les veines '—Dans la peau, sous te teint ou pâle ou ardent, dans les gestes vifs, modérés ou indécis, dans la voix langoureuse ou hardie, dans le silence même vous voyez, je gage, des signes qui vous disent : Cette femme e^t ceci, et pour l'assiéger à coup" sûr il faut cela.
— Il y a du vrai, monsieur Champeaux, dans votre opinion. Cependant toute science a ses limites : il existe des femmes sans caractère ; il en est même de froides, de dures, qui brisent le scalpel.
— Sans doute, sans doute; mais, celte exception admise, la femme est pour vous, monsieur Hourdon, un livre ouvert. Si l'on vous demandait, par exemple, de quel pays est mademoiselle Laure deTouralbe, quel est son caractère, quels sont ses goûts, vous répondriez, j'en suis convaincu, tout de suite et sans commettre d'erreurs.
— Tiens ! liens I rumina le vieil Hourdon en lui-même, il voulait en venir là 1 II a pris un assez long détour, trop long. Voyons (e qui va suivre.
Sans erreurs, sans erreurs... Cela parait présomptueux, monsieur Champeaux. Voulez-vous un peu m'aider à soulever la barrière pour que nous enlrions dans le poulailler?
— Avec plaisir, monsieur Hourdon.
La corvée était assez rude à remplir, et le vieil Hourdon ne l'ignorait pas. C'était bien le plus infect séjour qu'on pût imaginer, que ce poulailler vaseux où voltigeaient des cosses de grains, des pailles à faire tousser une statue, des nuées de plumes qui s'atlachaient aux cheveux, à la barbe et aux habits. Champeaux était déjà horriblement mal à l'aise.
— Croyez-vous que mademoiselle de Touralbe soit Anglaise ?
— Cette poule est de Barbarie ; elle m'a été donnée par le cuisinier du dey d'Alger. Comment la trouvez-vous?
— Fort bien... Mademoiselle de Touralbe est peut-être Italienne, n'est-ce pas?
— Je ne le pense pas. Tachez, je vous prie, de m 'attraper ce coq. C'est le présent d'un député.
— L'attraper n'est pas facile, monsieur Hourdon ; cependant j'essaierai... Mais, pour revenir à notre propos, vous pensez que mademoiselle de Touralbe n'est ni Italienne ni Anglaise I Quel maudit coq ! griffe-t-il ! . . Mais je ne parviendrai jamais à l'empoigner. Bon ! il né mord maintenant 1
— Je pense, répondit Hourdon, que ce coq ne voudra peuî- Stre pas de mon grain. Le tenez-vous bien au moins?
— Vieux scélérat, avec, son coq ! murmurait Champeaux ; on dirait qu'il s'obstine à ne pas me répondre. Quel beau coq ! il est superbe, monsieur Hourdon, il est magnifique en effet... Cependant, selon vous, mademoiselle de Touralbe n'est pas née en France ?
Quand Hourdon eut lu sur le visage de Champeaux l'exaspération la plus complète, il lui dit, car il n'était pas méchant a la manière de Fourneuf :
— Si je ne me trompe, mademoiselle de Touralbe est de Paris ou des environs : il y a quelque chose d'aqueux sous sa fraîcheur ; c'est le teint de notre latitude humide.
— Ainsi, dil Champeaux, doublement heureux de cette première indication, qu'il avait assez attendue, et de s'être débarrassé de son coq, vous la jugez froide.
— Je n'ai pas dit un mot décela. D'ailleurs, vous ne tenez pas beaucoup, je présume, à être éclairé sur ce point.
— Histoire de causer, monsieur Hourdon. J'étais curieux de fournir à votre perspicacité, que j'admire, .une occasion naturelle de s'exercer.
— C'est une belle créature, reprit Hourdon en sortant do poulailler, à la grande salisfai lion de Champeaux : l'u-il biei fendu, la taille flexible, la poitrine charnue. Je vous fais compliment de voire goût.
— Je n'ai pas dit qu'elle fût de mon goût, se reprit vivement Champeaux. étonné de la promptitude avec laquelle il était deviné. Il est vrai que je la trouve fort belle.
— Elle est jeune, monsieur Champeaux ; ajoutez cela.
— Oui, assez jeune. On commence toujours par là.
— Dix-huit ans.
— Pensez-vous ?
— Pas davantage. Mais...
— Mais quoi' s'informa Champeaux, enlevant la parole aux lèvres de Hourdon.
— Mais je la crois moins sentimeuiale qu'elle affecte de le paraître. Cela vous étonne.
— Du tout: je vous écoute avec attention.
— Et peut-être aussi moins malade qu'elle ne ledit.
— Quel intérêt aurait-elle à nous tromper?
— Je l'ignore. Après tout, cela nous importe peu à éclairci r, n'est-ce pas?
— Mes prévisions se vérifient, pensa Champeaux. Le vieux sorcier ne m'a pas beaucoup appris, mais il m'a beaucoup confirmé. — Eh bien, dit-il, vous m'avez inspiré le goùl d'élever des volatiles ; si jamais je m'établis sérieusement, j'aurai une basse-cour.
— Demain, je vous attendrai, monsieur Champeaux, pour peu que vous désiriez encore assister au déjeuner de nos poules.
— Je n'y manquerai pas, monsieur Hourdon.
— Oui ! viens : il te reste encore à savoir.
Arrivés à la porte du réfectoire, les deux pensionnaires se quittèrent. Après avoir retourné ses poches pour en chasser les grains d'avoine qui y étaient restés, Hourdon monta dans son appartement. Champeaux revint sur ses pas et reprit sa promenade dans les allées du jardin ; ce ne fut pas pour admirer le coq de monsieur Hourdon. Il roula une pincée de tabac dans du papier espagnol et se mit de nouveau à fumer.
— Je me doutais de ce qu'il m'a appris, murmura Champeaux depuis la première jusqu'à la dernière goulée de tabac. Bientôt il faudra agir. Bientôt.
Parmi les dames pensionnaires il en est toujours' quelquesunes que la maîtresse de la maison se plaît à distinguer. Celles-là ont la chambre la mieux exposée, quelques fauteuils refusés à la parcimonie des autres pièces, une tenture de Ht plus fraîche, et à lable les places d'honneui, c'est-à-dire let places où les mets arrivent en moins de temps pendant la disiribulion. L'âge n'est pas toujours l'unique cause de ces faveurs: une longue résidence dans rétablissement, un commerce aimable, des talens particuliers, surtout le (aient de se faire bien venir de la directrice, y donnent des druiis. Ces droits sont beaux, on les jalouse; ceux qui n'eu jouissent pas les, discutent, les nient. Des coalitions, des menées obscures, des propos sans fin, mais non sans aigreur; des bouderies opiniâtres, et même des ruptures, ont lieu souvent pour une tasse de cale sucrée a\ec une prodigalité révoltante aux dépens de Ja généralité des tasses, pour une chauflerette que le cuisinier a laisse gorger de braise avec une partialité visible. I ne maison de santé est un état politique; ceux qui n'ont rien se disent les meilleurs et conspirent jusqu'à ce qu'IIS au ni el que l'on conspire contre eux. Dans le gland il y a la forêt, dans une maison le monde.
Madame Pingray justifiait par plus d'un titre les comptai*
LE MEDECIN DU PECQ
SanceS dont elle éiait l'objet de la pari de madame Dalzonne qu'elle avait précédée de dix ans dans la maison. Elle ajoutait au mérite dé ce long séjour non interrompu dos qualités personnelles difficiles a méconnaître. Elle possédait une affinité delirate pour chaque nuance de caractère, une iridul genre ins:inclive pour les défauts et les travers de la société au contact dé laquelle elle était obligée d'user les jours qui lui restaient à vivre, une sensibilité agrandie par la raison, une mémoire pleine de ses propres trésors et de ceux qu'y avaient déposés des hommes de toutes les conditions, parons, amis ou correspondais de son mari, intégre négociant dont les rapports avaient touché à tous les climats ; et ces avantages naturels et d'éducation se complotaient en elle par une discrétion impénétrable, une heureuse simplicité d'opinion eoi toutes choses. Par une exception qui paraîtra un bienfait providentiel; elle avait vu sa santé, d'abord facile aux altérations, se cimenter en se ruinant sous le poids do l'âge. Une foule de maux l'ayant éprouvée, aucun mal ne pouvait plus la surprendre. Sa faiblesse était trop générale, pour qu'un choc partiel renversât le monument en entier. Elle était comme ces vieux ponts en briques d'une seule courbe qui s'en sont ailes de y.à et de là, limés peu à peu. L'arche, quoique rongée, demeure encore debout d'un bord de la rivière a l'autre ; et rien n'y passant plus, elle tient bon pendant des siècles : sa fragilité lait sa durée.
On n'aimait pas madame Pingray dans la maison de santé; les vieilles gens n'aiment guère: on l'épargnait ; tolérance qui n'excluait pas une certaine envie. Quand sa porte, qui donnait sur l'escalier, était par hasard ouverte et que le vieux lauipas de la portière était jeté sur le côté; les allans et les venans. la main posée sur la rampe, allongeaient la tète, et détaillaient avec une satisfaction jalouse l'ameublement religieusement entretenu de madame Pingray.
Sa chambre était un bijou de peu de valeur-, mais, a forée d'amour, de propreté, de soins, de tendresse, elle l'avait presque pénétrée d'une intelligence. D'ailleurs tous les meubles de son appartement n'appartenaient pas à la maison ; elle en avait eu propre qui ne l'avaient jamais quittée : sur trois matelas, doux étaient a elle ; le couvre-pied piqué, d'un vert fane, à petits carreaux, enfermant dans une mosaïque patiente une immense renoncule, lui avait été donné en présent par son mari le lendemain des BOJes, comme c'était d'usage alors ; la pendule on bronze lui venait de son frère, ancien syndic des horlogers à Lyon, ouvrage lourd, mais franc: elle représentait un berger énorme, endormi sur le cercle du cadran. De la base de la pendule un amour souriant, mais gras comme an enfant lyonnais, lançait une (lèche dans le e<rur du berger. Cela voulait dire que, lorsque l'heure d'aimer est arrivée, on a beau dormir, l'amour vous frappe. Dans le temps, ce modèle de pendule avait fait fureur ù Lyon. Madame Pingray tenait a ce meuble, du reste assez gothique pour marquer régulièrement les heures, et ne jamais se deranger, parce qu'elle aimait à se souvenir que, lorsque son mari voulait la surprendre par quelque cadeau de la nouvelle année ou de bonne iêl'e, il employait toujours l'office du berger. 1! plaçait les billets de banque sous le bras du berger, enlaçait autour de son cou les chaînes d'or dont raffolaient les jeunes demoiselles de Lyon avant la grande révolution.
La commode était aussi a madame Pingray. Quoiqu'elle en eut hérite d'un de ses onc'es de Condrieux, elle avait beaucoup de raisons pour croire qu'elle l'avait payée dix fins ?a valeur, tant le roulage l'avail promenée de ville on ville Jusqu'à Saint-Germain en-Laye, où elle méritait de trouver le repos. Fin connaisseur eût <té celui qui eut dit à qitflle espèce de bois elle appartenait : la vieillesse et l'encaustique en avaient fait une espèce de momie parfaitement conservée, mais parfaitement indéchiffrable, comme toutes les momies bien conservées. C'était une commode bombée, affectant les formes d'une femme hydropique dont la robe serait semée de petit» oi>eaux. Le marbre é;ait chargé de es fétiches sans pii\ qu'on aime tant parce qu'ils servent de point de rappel : loi le bouquet de (leurs d'oranger; on fut jeune et belle; là un nécessaire en ivoire ; l'ivoire a jauni, le cœur le voit toujours blanc et nacré dans la main de celui qui l'ouïit ; celui qui
l'offrit ne fut pas heureux, on ne l'épousa pas. Le mari a respecté ce souvenir, et il on a été aimé davantage.
Ainsi, chaque objet de ce petit ameublement est une date touchante, une tombe où repose une amitié. Et cette femme si forte, si raisonnable, si préparée aux plus sinistres revers, pleurerait un jour entier si un domestique maladroit écornait sa vieille commode d'un coup de plumeau. Les domestiques, il est vrai, De louchent pas à son mobilier : ils balaient, font le gins du ménage et s'en vont; elle seule élève ses meubles et en a soin.
Depuis deux heures lous les pensionnaires étaient retirés dans leurs chambres, cherchant à se précaulionner contre un froid assez vif, accompagné d'un vent noir qui appelait a grands cris les lisières aux portes, le feu et les tapis.
Prévoyante comme la fourmi, madame Pingray n'avait pas attendu les foudroyans avertissemeus du thermomètre pour s'armer en guerre contre l'hiver; ses mesures étaient prises.
Assise auprès de sa cheminée à la prussienne, elle préludait sans hâte, avec la conscience de son œuvre, aux distractions de la soirée. Elle préparait la théière, mêlait le thé nojr au thé vert, cassait du sucre, découpait du jambon eu tranches transparentes, et versait du lait dans sa cafetière d'argent ; le couteau était posé sur le pain rond.
Pendant ces préparatifs si agréables, madame Pingray chantonnait d'une place ù l'autre, visitait son armoire aux fines bouteilles de liqueurs, les bouchait mieux, les rangeait, les tournait du cgié de l'étiquette; elle les faisait belles et régulières comme fait un général pour la revue de ses troupes; sans préjudice de l'attention qu'elle portait à la poignée de marrons qu'elle avait mis au feu, et qui, de loin en loin, éclataient et rompaient soudainement le silence ouaté de l'appartement. Sacarcel répandait une lumière égale sur «elle scène vivante et solitaire.
Madame Pingray se baissait pour approcher l'eau du foyer, lorsqu'on frappa à la porte.
— Je connais le pèlerin qui vient me demander l'hospitalité. Vite, une pincée de thé de plus, et allons ouvrir.
— Vous êtes un homme charmant, monsieur Abel! fiette place pour vous, et celle-ci pour moi.
— Que ce temps m'irrite et m'accable! dit Abel en s'asseyant dans le fauteuil que lui avait offert madame Pingray; que Je souffre !
— Ne vous étonnez pas, mon ami, de l'action du froid sur les nerfs : chacun ressent ces premiers effets de la mauvaise saison. En quelques jours l'épreuve est faite. Je vous trouve meilleur visage.
— Cela ne va pas mieux, cependant; je dors à peine.
— Encore un résultat du froid. Dans deux mois nous serons en mars, et mars est souvent beau : les jours sont plus longs, les lilas boulonnent. Ils seront magnifiques ce printemps.
— Qu'il est encore loin ! Au fond, je ne sais pourquoi je le désirerais avec impatience : il m'obsède par l'excès de vitalité qu'il m'apporte. Oui, il me trouble, il m'enivre; j'ai quitté l'Espagne à cause de son printemps; l'air s'y embrase, et la terre se couvre de fleurs dès les premiers jours d'avril. Il faut avoir alors l'énergie de renaiire, ou la résolution ue mou rir.
— Comme nous ne connaissons pas à Saint-Germain dee printemps aussi dangereusement beaux, vous en serez quille pour mieux vous porter après quelques promonades jusqu'au Buisson-Richard, d'où vous reviendrez avec, des violettes. Je reliens votre premier bouquet. Bergeronnette m'en apportait autrefois pour garnir les pots de ma cheminée; mais d'année en année elle me néglige. A propos, je crains que la pauvre enfant ne soit malade : voilà trois jours qu'elle n'est venue a la maison.
— Depuis trois jours, dites-vous? et personne ne me l'a appris, cependant !
— C'est qu'on ne vous^ prêtait pas un grand intérêt à connaître un événement si léger.
— C'est vrai, répondit Miel. Il y a d'ailleurs tant d'autre» nouvelles importantes que j'ignore, que j'ai bien pu ne pas être tenu au courant de celle-là.
Croyant avoir surpris dans la réflexion d'Abel quelque
LEON GOZLAN
dureté pour Bergeronnette-cinq-heures, madame Pingray se tourna vers lui, et lui dit:
— Vous seriez fâché, j'en suis sûre, que notre chère enfant fût malade, surtout au commencement de l'hiver, quand les pauvres gens ont besoin de toutes leurs forces pour suffire à leur existence. Bergeronnette soutient son mauvais sujet de père, un vaurien ; sans elle, il y a longtemps que les vaches seraient mortes. Perdre sa mère si jeune! et la remplacer près d'un homme qui n'est bon qu'à braconner! il l'excède de travaux. La fatigue l'aura mise au lit.
— Elle est pourtant d'une gaîté intarissable, reprit Abel, qui dexiut toul-à coup plus distrait et moins soucieux. Nous l'avons vue, le docteur et moi, l'autre jour, au milieu de ses occupai ions : elle faisait tout en riant et sans peine. Il est vrai qu'elle paraissait toute joyeuse de notre présence, particulièrement de celle du docteur et de l'abbé Vincent. Vous la croyez donc malade?
— Songez, mon cher Abel, qu'il y a loin de Fromainville an Pecq, et que Bergeronnette, soit par le froid, soit par la neige, fait chaque jour la course. La jeunesse se croit de fer. A son âge pn néglige une petite indisposition, qui, parée qu'elle est négligée, devient une maladie. A- la campagne, on n'a pas tout de suite un médecin a sa portée; la dépense effraie: on croit encore dans les villages que les médicamens se vendent au poids de l'or. Ce n'est enlin que lorsque le mal s'est aggravé de ces lésineries et de ces préjugés, qu'on se résigne à recourir aux soins du médecin, appelé trop tard. C'est pour avoir Irop attendu, que la mère deBergeronnette-cinq-heures ne revint pas d'une maladie peu grave, à ce que nous dit dans le temps monsieur Calveyrae.
— S'il était ici, reprit Abel, je le prierais d'aller s'assurer à Fromainville de l'état dans lequel vous présumez que se trouve Bergeronnette; mais le docteur est à Versailles pour une consultation, et l'on ignore l'époque de son retour. Ne serait-il pas important, cependant, qu'un médecin vît si la maladie de la jeune fille de Bergerin exige de prompts secours ? Si je parlais à monsieur Ilourdon?
-*» Vous savez combien il est difficile de l'arracher a sa paresse ; d'ailleurs, il a renoncé depuis longtemps à exercer.
— Si je l'emmenais avec moi à Fromainville dans ma voiture?
— Il imaginerait quelque mauvaise raison pour refuser de vous suivre.
— En lui payant largement sa peine, six louis pour sa visite?
— Il ne voulut pas faire une opération de chirurgie l'an passé pour dix mille francs.
— Il est donc bien riche?
— Lui ! il a tout juste de quoi payer sa pension et la nourriture de ses poules.
— Il ne reste alors qu'un moyen pour le décider à m'accompagner à Fromainville, c'est de m'adresser à son humanité.
— Que vous connaissez peu le caractère de monsieur Hourdon ! Pour qu'il vous comprit, pour que son humanité vous entendit, il faudrait admettre qu'il a confiance en la médecine; mais il n'y croit pas : il la nie, comme il nie tout, excepté pourtant la bonne chère, la paresse et le plaisir de teuir des propos licencieux. Quand monsieur Calveyrae assure que monsi.'ur Ilourdon est un des plus savans médecins qui aient jamais paru, je suis confondue.
— Puisqu'il «n est ainsi, j'irai chercher dans quelque village voisin de Fromainville un médecin obscur, plus humain et moins instruit, et nous irons ensemble chez Bergerin. Mais J'oublie, s'interrompit Abel, arrêté par une objection douloureuse, que monsieur Calveyrae m'a défendu de m'éloigner de Saint-Germain pendant son absence. Les longues courses sans lui me sont interdites; c'esl son ordre, c'est sa volonté. Ne m'avez-vous pas dit dij m'en remettie aveuglément au docteur?
— Vous repenliriez-vous de m'avoir écoutée, mon ami? —Au contraire, dit Abel; et je. vous remercie du fond de non
ame pour voire conseil, que j'ai suivi avec UIS obéissance filiale. Quel ami vous m'avez donné! quel homme! Lui ne demanderait ni or ni prières, pour courir au lit d'un malade, oh! non! Vous. ne m'avez pas dit toutes les qualités émiuen-
tes et bonnes, fortes et liantes dont il est doué, quand vous me l'avez indiqué comme un sauveur. Mais par quelles voies inconnues sont passés de tels hommes pour arrivera ces hauteurs sereines d'où ils découvrent nos infirmités dans les plus sombres profondeurs? Qui donc les a lai's si éclairés et si bons? Est-ce leur mère? Mais ce n'es! pas a elles qu'on peut rapporter cette pitié grave, réfléchie, née avec la raison, quand l'enfance est déjà écoulée. Est-ce la science? Mais monsieur Ilourdon est plus savant encore, dit-on, que le docteur Calveyrae, et vous m'avez dépeint son inexorable dureté. Quoi qu'il en soii, j'aime le docteur : sa vo;x me pénètre comme un rayon et me fond le cœur. Quand je suis abattu, tordu par le mal. réduit à rien, il parait, cl je le regarde, il parle et je l'écoute; s'il pose le doigt sur mon front, mes idées tumultueuses se classent, je reviens à la raison et à la vie. Ensuite il sourit, s'assied près de moi, et il me raconte îles 1 istoirea qui m'attachent; Vous savez qu'il a été soldat sous l'empereur; son idole. Oh! que je vous renie; cie encore, madame Pingray, de me l'avoir donné pour ami ! \ ous le connaissez tien, vous ! mais le connaissez-vous tout eulier? continua Abel en arrêtant par le bras madame Pingray, qui se courbait pour prendre l'eau chaude et la verser dans la théière. Croirait on que le docteur craint de ne faire que des ingrats? 11 ne me l'a pas dit absolumenl : je l'ai compris à ses doutes pénibles. Il se méfie de la reconnaissance <iu n onde. Chose affligeante! il n'est pas convaincu de l'amitié qu'on lui porte dans la maison ; et il a voulu que je lui disse à plusieurs fois que madame liaizonne avait pour lui une affection sincère. Lui! douter de l'amitié de madame Dalzonnel avoir besoin d'une semblable confirmation ! ÎN'en êtes-vous pas étonnée comme moi, madame Pingray?
L'n sourire expressif,-mais qu'Abel ne put pas remarquer, fronça le visage de madame Pingray occupée à remettre l'eau auprès du feu.
Elle répondit à Abel :
— Ne savez-vous pas que les meilleurs espi ils ont lenr côté faible, leur incertitude, et, s'il faut le dire, leur injustice? Le docteur a placé ses affiliions dans les étroites limites de la maison : pourquoi ne pas expliquer à son avantage les appréhensions dont il vous a fait la confidence? A son âge, ou ne renouvelle pas ses amitiés: on garde celles qu'on a acquises. On les compte en avare, on les surveille nuit et jour, et la peur qu'on éprouve de les perdre n'est que la conséquence naturelle du prix qu'on y attache. IS'ètes-vous pas aussi de mon avis? Avant de me répondre, prenez celte lasse de thé.
Abel portait la tasse à ses lèvres quand un coup retentit à la porte.
— Encore quelques-unes de ces dames ! La fumée du thé et l'odeur des sandwichs les auront attirées. On ne les évite jamais quand on arrange quelque petite collation. Elles vont tout dévorer; adieu notre pauvre jambon !
— Mais ouvrez donc! Savez vous qu'il ne fait pas bon être a la porte par ce temps-ci!
— Ah ! c'est madame Dalzonnc ! cria madame Pingray, sauvée de tout péril, et allant au devant de la charmante visiteuse qu'elle n'attendait pas.
Que c'est aimable à vous de nous surprendre' Vous voyez . c'est un tête-à-tête amoureux, une partie line.
— Et comment êtes-vous ce soir? demanda madame Dalzonne à Abel, en lui ;om liant la main à la manière anglaise, élégante familiarité que les bourgeois de France ae eomprendront jamais.
— Mieux, si vous le voulez.
— OBest poli! Gardez, je vous prie, ces excellentes disposi» lions : j'en aurai besoin. Crtlc tasse de thé est-elle pour moi?
— Certainement,
— Voire thé est trop forl, monsieur Abel; versez-y beaucoup île lait. Devinez pourquoi je viens.
— Soyez assez lionne pour nous l'apprendre tout de suite.
— Ali! c'est ainsi quevous devinez, Abel ' Eh bien ' apprenti
qu'une jeune el Jolie di lise le, tout-a-coup éprise d'un beau
zèle religieux, a résolu d'assister demain à une solennité qui aura lieu au couvent des Loges, Elle m'a (ail part de son projet, que je n'ai pas osé combattre, de peur de lui inspirer une
LE MÉDECIN DU PECQ
mauvaise opinion rie ma piété; mais j'ai refusé de l'accompagner, n'éprouvant pas au même degré qu'elle !e désir d'étaler ma foi au profit de l'occasion. Kilo ne peut cependant, se rendre seule au roux eut des Loges; j'ai pensé à vous, je vous ai proposé. r,emerciez-moi : elle vous accepte pour son compagnon de voyage en terre sainte. Vous partirez demain, après le déjeuner, dans votre voilure bien fermée, car je crois que l'air sera vif; et vous me rapporterez en détail les circonstances pieuses de la fête, les sermons, s'il y en a, les toilettes, et il y en aura beaucoup, et l'édification de mademoiselle de Touralbe. N'allez rien oublier; ne vous égarez pas surtout, comme à votre dernière excursion avec le docteur.
— J'aurais désiré, répondit A bel, qu'avant de me proposer à mademoiselle de Touralbe. vous m'eussiez averti : j'aurais vu... je me serais consulté...
— Et vous auriez refusé?
— Pas absolument; mais l'imprévu même le plus agréable dérange quelquefois nos calculs.
— Cet imprévu est si simple! conduire rien qu'à deux lieues de Saint-Germain une jeune personne dont l'amabilité abrégera encore la dislance! Vous aviez peut-être projeté d'employer autrement votre journée?
— Noi'.
— Alors, accordez-m'en le sacrifice sans mauvaise grâce. Je vous ai déjà bien prié, Abel, j'ai compromis la dignité de mademoiselle de Touralbe. à qui je ne rapporterai pas les difficultés de ma mission : je craindrais que la réussite, si péniblement obtenue, ne la mécontentai autant qu'un refus.
— Il va des momens. madame, ai-je besoin de vous l'apprendre? où le devoir le piu- donx pèse a remplir. Mais si je suis dans une affligeante disposition ce soir, parce que je fais partager ù mes facultés morales rabattement dont tout mon corps est accablé, demain, à l'heure d'exécuter le projet auquel vous désirez que je participe, je serai, je l'espère, beaucoup mieux préparé à son accomplissement; ayez donc de l'indulgence jusqu'à demain. Au surplus, acheva Abel, je n'ai pas refusé d accompagner au couvent des Loges mademoiselle de Touralbe.
Dans \z voix d'Àbel, dans le jeu de ses muscles, dans l'inquiétude de ses mouvemens, dans le petit frémissement de ses mains, qu'il ouvrait et fermait comme lorsqu'on a chaud, il y avait aux yeux de madame Dalzonne et de madame Pingray, instruites l'une autant que l'autre des habitudes de cette existence fragile, les symptômes d'un accès nerveux dont la gravité dépendait delà plus faible circonstance, d'un coup de sonnette trop vif, d'un froiss-raenl de satin, et surtout d'une contrariété peu ménagée. C'est ce que comprirent madame Dalzonne et '-nad^me Pingray, sans même échanger un seul coup d'œil d'intelligence. Madame Dalzonne tenta de changer le sujet de la conversation, près de s'aiguiser en allusions tranchantes; madame Pingray. plus prudente, essaya, au contraire, de la continuer d'une manière pacifique, préférant la tourner que rie la rompre avec une affectation dangereuse.
— Pour vous mettre d'accord, dit-elle, si toutefois vous avez ces;c de l'être, monsieur Abel n'avait qu'un mot a dire, un sinrrle mot, et le voici. Dans un but dont il nî faut pas metire en doute la nécessité, le docteur a recommandé à monsieur Abel de ne pas se promener sans lui dans la forêt de Sahil- Gerrnain. Comme monsieui Calveyrac est absent, son fidèle malade n'ose | rendre sur lui de iransgresser l'ordonnance en conduisant mademoiselle de Touralbe au eouu-itl des Loges. Je crois avoir d. viné la cause de ses hésitations ?i bien fondées, et je serais la dernière a les blâmer.
— Et moi je suis la première à les approuver, ajouta madame Dalzonne. quoiqu'il me fût facile de prendre tout entière ia responsabilité d.1 la violation, sûre d'avance du pardon de noire excellent docteur. J';i la clef de sa sévérité, qui ne repousse pas tout commentaire raisonnable. Quand il vous défend, mon cher Abel, de vous éloigner de Saint-Germain sans lui, c'est qu'il ne veut pas que vous vous trouviez seul dans la forêt, ou une faiblesse peut survenir; mais il ne prétend que cela. Ayez un compagnon, et l'injonction, si je ne me. trompe, change de caractère. Que signifierait-elle autrement? quel danger tourez-vous plus particuliè e'meni dans
la forêt qu'ailleurs? S'il a insisté sur la forêt de Saint-Germain, c'est que d'ordinaire vous ne dirigez pas votre promenade du côté du Vésinet ou de Mareil. Ainsi son ordonnance n'interdit pas la forêt de Saint-Germain, mais la promenade tout seul. Le docteur est trop précis dans sa volonté, trop heureux de flatter le goût des pensionnaires, pour avoir exclu de la série de vos distractions celle a laquelle vous tenez le plus. Cependant, quand j'aurais raison sur tous les points, mon cher monsieur Abel, j'abandonnerais volontiers cet avantage, pour n'obtenir votre consentement que de votre gracieux vouloir ; ne parlons plus de cela. Si vous êtes en bonne santé, ce dont nous serons juges, madame Pingray et moi, vous irez, votre agrément consulté, aux Loges avec mademoiselle deTouralbe; sinon, c'est moi qui prendrai votre place auprès d'elle.
— Quoi qu'il arrive demain, soyez convaincue du plaisir que j'aurai toujours à vous obéir quand mes forces me le permettront.
Ces brèves paroles furent les seules qu'Abel rencontra pour répondre à celles que madame Dalzonne avait dites avec une bonté charmante, et le sourire sur les lèvres, quoique, en les prononçant, elle ressentît a la fois une douleur réelle et une contrariété poignante, parce qu'elle n'avait peut-être, pas offert sans motif â mademoiselle de Touralbe de la faire accompagner par lui.
Il fallut renoncer ace terrain difficile. Laissant Abel à luimême, madame Dalzonne s'adressa à madame Pingray':
— Savez vous la grande nouvelle, madame Pingray?
— Laque'le?
— Mais, avant tout, félicitons-nous de n'avoir pas pris d'actions dans les Algériennes. .
— C'était pouriant une magnifique opération ; j'en relisais encore le prospectus hier.
— Pas si magnifique ;. et c'est là ma grande nouvelle. Il était arrêté par les entrepreneurs que ces voitures iraient de la Bastille â Neuilly, en suivant la ligne des boulevarts, trajet lucratif, va-el vient éternel de voyageurs.
— C'est ce qu'annonce aussi le prospectus.
— Le prospectus, madame Pingray, n'avait oublié qulune chose?: le préfet de police. Il ne permet plus aux Jlgmennes, en activité depuis un mois, comme vous ne l'ignorez pas, de prendre des voyageurs sur leur chemin; elles n'ont le droit de les transporter que de la première station à ia deuxième, condition qui les assimile aux diligences du dernier ordre. Les actions sont tombées de quatre-vingts pour cent en trois jours. »
— J'ai couru une fameuse chance '
— Et moi!
— Et moi, reprit madame Pingray, qui avais déjà écrit pour dégager des fonds confiés, au six et demi, à un notaire de Me'.un ; j'abandonnais le dernier trimestre d'intérêts pour les lavoir. 11 sera remercié d'avoir négligé ma demande. Et qne pensez-vous d'un placement dans les bateaux h vapeur?
— Je pense qu'il faut s'abstenir. Ils rapportent à peine trois ; et les frais de réparation menacent à chaque instant de faire descendre l'intérêt encore plus bas.
' — Et dans les canaux ? On en construit deux dans le Midi.
— Madame Pingray, prenez plutôt votre argent et jetez-le dans la Seine.
— Et les actions de journaux? on en fonle beaucoup.
— Je vous conseillerais de donner ia préférence aux canaux.
— Mais où placer'.'
— Dans sou secrétaire, madame Pingray, jusqu'à ce que les affairés aient pris une autre tournure. Du reste, monsieur Champcaux me l'a conseillé, et personne n'est plus au courant des affaires que lui; c'esl un oracle : ses opinions politiques le rapprochent de monsieur Lafliite, le flambeau de la banque.
Quelque intérêt que madame Pingray et madame Dalzonne apportassent à cette conversa*lion,sur laquelle elles revenaient avec chaleur, l'une et l'autre lancées dans la loterie des allions, dort le fléau à telle époque n'épargnait personne, elles ne perdaient pas de vue Abel. de plus en plus envahi d'une tristesse ombre.
Dès que ondamei Pingray et madame Dalzonne curent de parler, Al.'', qufôtall resté suspendu S leur* vtdi
LÉON GOZLAN
comme à un dernier fil, revint sur lui-même, et une prompte diversion eut lieu.
Il se leva, pesa sa main flageolante sur le maibre de la cheminée, et, après avoir laissé échapper sa respiration gênée, il dit :
— Je souffre beaucoup! mon corps se détend et se crispe! Voyez comme je tremble! Mon cœur saute dans ma poitrine, mes cheveux sont trempés; j'ai besoin de pleurer, des larmes me montent aax yeux. Que se passe Cil près de moi, autour de moi? Je suis oppressé; un air chaud m'enveloppe. Tenez! je suis sur qu'il neige en ce moment.
— Mais non, mon ami, lui répondit madame Dalzonne, tout attristée de l'état d'Abcl : le temps était clair qiand je suis venue; vous vous trompez.
— Qu'est-ce donc alors ? car je suis malade comme je ne l'ai pas été depuis quelques jours. Croyez-moi, il neige en ce moment.
Pour faire changer de conviction à Abel, madame Pingray tira les rideaux.
Le jardin était blanc de neige : Abe! ne s'était pas trompé; il avait neigé pendant toute la soirée.
Comme tous les névralgiques, Abel éprouva un mieux sensible dès qu'il connut la cause de son accès, et qu'il eut la satisfaction, sans prix pour un malade, de démontrer, avec 'autorité d'une prophétie immédiatement réalisée, que ses douleurs n'étaient pas imaginaires. Il était brisé et triomphant.
— Il est temps de nous retirer, dit madame Dalzonne à Abel. Appuyez-vous sur mon bras : je vous accompagnerai jusqu'à la porte de votre appartement.
— Cela va déjà mieux, dit madame Pingray en éclairant ses hôtes jusqu'à l'autre bout du palier, où était l'appartement d'Abel ; la crise se dissipe.
Quand là j orle de la chambre fut fermée, madame Dalzonne avança deux fauteuils auprès de la cheminée, et dit a Abel :
— Maintenant, écoutez-moi, mou ami.
Madame Dalzonne quitta bientôt le fauteuil où elle était assise, glissa sous elle-même, et s'accroupit avec, une grâce tout orientale aux pieds d'Abel, sur un tabouret en velours. De cette place, elle prolongeai! son regard jusqu'i a front du malade avec la sollicitude d'une esclave heureuse de son humiliât ion. Elle semblait aspirer la douleur et donner eu échange son énergique vitalité. Tandis qu'elle avait ramassé en plis moelleux sa robe de soie noire sous ses genoux, son bras s'appuyait sur Abel s.ans le lasser; car les femmes, quand elles aiment, possèdent le secret de diviniser les plus pénibles fatigues. La foi marcherait sur l'eau, la femme aimée, dans l'air. La tendresse attentive du lévrier n'a pas des rayonnemens si perçans que ceux qui s'échappaient de l'âme en arrêt de madame Dalzonne. Elle étudiait chaque nuance du visage arrêté au-dessus du sien pour le comprendre, comme l'observateur placé dans une planète mobile chercherait à connaître le6 phénomènes d'une étoile fixe. Dans cette attitude d'abandon, elle atteignait a la grâce des femmes d'une taille plus élevée que la sienne, grâce qu'ont rarement celles qui sont trop grandes. Sa tête arrivait a la poitrine d'Abel, où elle ne s'appuyait pas ; mais elle en était si près, que ses paroles éveillaient un écho dans cette organisation délicate.
Quoique madame Dalzonne eût dit à Abel de l'écouter, elle demeurait muette, n'osant rompre par des paroles trop audessous de la situation la contemplation où elle se plaisait.
Abel, il est vrai, après lesvtïses de son mal, présentait au plus haut degré la beauté de la douleur. Il était comme ces lilas blancs dont les branches s'affaissenl . dont les feuiles j'enroulent, dont les grappes flottent détendues quand Pair esl chargé de l'électricité de forage] él qui se relèvent lentement, et pourtant d'une manière sensible aux veux. dès que la tempête a éclaté, lu léger pli semblable au dédain courait rnco)"<" sur Fes lèvres ; mais re n'était pas du dédain : c'était
la trace du chemin par où !a dou'eur était passée. Son front se dégageait, ses cheveux ne pendaient plus à ses tempes, comme les algues autour de la tête du plongeur qui remonte à la surface de l'eau.
— Non, mon ami, lui dit enfin madame Dalzonne, vous n'irez pas au couvent âes Loges avec mademoiselle de Touralbe. J'ai eu tort de tant insister. Nous autres femmes, nous ne calculons pas toujours la valeur des résistances ; nous voulons parce que nous voulons. Mais vous m'avez pardonne mon iniportunité, n'est-ce pas, Abel? Ensuite, j'ai un peu Cédé à nia faiblesse personnelle pour mademoiselle de Touralbe. Je la considère déjà comme une ami" : elle est grave et bonne, confiante et passionnée, trop peut-être, mais sa maladie excuse cette exaltation, dont nous la guérirons, je l'espère. Elle m'e.uhante : elle lit la poésie avec un accent qui va au cœur; connaissez-vous de meilleure musicienne, parmi celles qui ne font pas profession de leur talent? quelle voix agréable! on l'applaudirait, j'en suis sûre, au théâtre. Vous avez remarqué avec quelle facilité elle a dessine Marly. Je crois, mon ami, qu'elle vous destine ce joli dessin; il est pour vous ou pour moi. Et que d'autres brillantes qualités dont vous ne pouvez pas apprécier le mérite comme nous! c'est une fée pour la broderie à l'aiguille. Une pensionnaire aussi accomplie, convenez-en. a droit â quelques complaisances, sans que cela cependant soit trop affecte, de peur de blesser sa modestie et la susceptibilité des autres dames. Elle a droit à beaucoup d'égards, et je croyais lui montrer combien j'étais portée à lui rendre juslue en lui offrant de la faire accompagner par vous a sa pieuse promenade de demain. Ne m'accusez doue pas, mon ami, d'avoir disposé sans trop de faon de votre personne.
— J'ai dû être singulièrement dur dans mon refus apparent répondit Abel en souriant, pour que vous mettiez tant de peine à me dire que mademoiselle de Touralbe ne le méritait pas.
— Il n'y a pas eu de refus de votre part, mon ami : vous avez hésité un peu; et moi alors, pour ne pas vous aigrir, vous froisser ou vous déplaire seulement, j'ai abandonné le projet. Dès que j'ai compris l'embarras où cela vous placerait, j'ai été la première à vous détourner de cette galanterie chevaleresque par la neige qu'il y aura demain dans la campagne.
— La neige, répliqua Abel, n'est pas précisément un obstacle : ma voiture est chaude, et mes chevaux vont assez vite pour que le Iraj t d'i i aux Loges ne dure pas plus de deux heures. Mon esprit était troublé par mon douloureux malaise tantôt, quand vous m'avez parlé de cette promenade; je ne savais trop de quoi il s'agissait. La peine devient un sens quand on souffre, et ce sens fausse tous les autres. Mais, poursuivit-il, maintenant que je suis mieux, je me blâme d'avoir si mal accueilli votre proposition. Mon regret est d'autant plus profond, qu'en l'acceptant, je vous aurais aidée à pénétrer mademoiselle de Touralbe de l'estime que vous avez pour elle A votre tour, pardonnez-moi.
— Abel, je suis déjà à vos pieds; si vous vous mettez aux miens, que deviendrons-nous? Laissons cela, mon ami. Si je ne puis accompagner moi-même mademoiselle de Touralbe, j'aurai un excellent prétexte dans le temps, qui depuis mon entrevue avec elle s'est horriblement gâté.
— Le. temps n'est pas, je le répète, une raison à lui opposer pour se dispenser d'aller avec elle; la neige est un beau temps pour traverser le bois.
— Croyez-vous, Abel ?
— Je le crois fermement. Vous avez promis à mademoiselle deTouralbe que je l'accompagnerais: pourquoi ne l'accompagnerais je pas? Sans cire très fort . je supporterai cette fatigue. Chargez vous seulement de m'absoudre auprès du docteur, qui ne me pardonnerait pas cette grave infraction, quoi que vous en ayez dit.
— Non, Abel. ne vous imposez pas ce sacrifice dans l'unique but de prouver à mademoiselle de Touralbe que je n'ai pas exagéré' mon crédit auprès de vous. Votre santé m'est plus chère qu'un tel dévoùmont. Je serais inexcusable si l'indisposition la plus légère était le résultat de votre condescendance
LE MÉDECIN DO PECQ
— .Tei:,1 diminuerai en rien la part que vous avez dans ma détermination, répon lit Abel; mais je ne vous rai-lieiai pas que p.,]' go i ;.■■ a i sens port< maintenant à la suivre ainsi, prévenez mademoiselle de Touralbe du plaisir que j'éprctove .i ;.: m Ire à sa disposition. Ma voilure l'attendra 5 heures.
— Pui.-qae vous êtes si bien décidé, Je ne vous reli n<|rai plus, mon ami; je vous avouerai, au conti :' i l'extrême satisfaction que voire résolution n [uetque vanité adonner du relief à mon établissement; je veux que ceux qui en sortent n'en parlent pas cemnie d'un hospice de vieillards; st depuis quelques mois nous tournons on peu â l'ennui d»ns la maison, Les jeunes pensionnaires de l'année dernière ne se renouvellent pas : mademoiselle de Tônrable se trouve isolée au milieu de mademoiselle de Beaupréau, de madame Musquette et des autres personnes donl elle ps! forcée de composer sa société. JYi besoin i|ue vous m'aidiez a dissimuler ee vide. Le docteur a mpr :nd les nécessités de ma position, mais il n'y peut rien. — Je guéris quelquefois vos pensionnaires, rae disait-il l'autre jour en causant avec raoi sur le même sujet, mais je n"ai pas la faculté de les raj-eunir. — Vos attentions pour mademoiselle de Touralbe, mon Abel, me seront d'un grand secours pour en'treti nir dans l'établissement ce caractère de jeunesse sans lequel il Unirait par perdre sa réputation. Cui, encore une fois merci, mon cher Abel, pour le service que vous me rendrez demain, et pour tous ceux que vous me rendrez ensuite.
— Je ne savais pas, dit Abel, que vous eussiez tant de motifs pour désirer une si faible démonstration d'amitié. Que je suis affligé de la mauvaise grâce de mes fluctuations.
On n'assignera jamais la part d'hypocrisie involontaire qui se glisse, sous la conversation la moins fardée, entre les propos pteinslde sincérité échangés entre deux personnes amies. .Madame Dalzonne croyait ne s'être livrée qu'à des convictions droites en engageant d'abord Abel à accompagner mademoiselle de Touralbe, et en revenant ensuite sur sa volonté pour céder enfin à celle d'Abel : elle s'expliquait ces variations dans ses idées par l'état actuel dans lequel Abel s'était trouvé depuis le commencement delà soirée; sa tendresse l'aveuglait sur les mobiles de sa conduite. 11 en était de même -chez vbel, justiùéenverslui et madame Dalzonne d'avoir repoussé et accueilli en dernier lieu les mêmes offres : sa santé répondait à tout, éelaireissait tout.
Et cependant celte femme si aimante, si vraie, si confiante, poursuivait, de sinuosités en sinuosités, un but réel autant que voilé. Abel, de son côté, allait au sien avec une égale adresse; eu sorte que le double mensonge delà position s'était fondu dans la rencontre des plus affectueuses paroles, et que de part et d'autre la franchise essentielle de chacun de ces deux caractères n'avait rien à se reprocher, parce qu'elle n'avait rien senti de blâmable l'altérer. Celle haute pureté dominait le mystère enfermé au fond de leur cœur, de même que la elarié du soleil empêche d'apercevoir la marche pourtant réelle d'une traînée d'artifice dans l'espace. D'ailleurs, la cause de leur circonspection réciproque était si douteuse, si obscure, si peu saisisable, qu'il n'y avait pas encore de possibilité sensée à la formuler, et, à plus forte raison, de fausseté à la taire.
Derrière le monde intellectuel, d"où s'épandenl les idées, les opinions, 1rs jugemens, qui lient les êtres, il en existe peut-êire des milliers d'au.': • iborent, où s'engendrent
à des degrés différons, et dans des proportions infiniment diverses, d'autres idées et d'autres opinions qui n'arrivent pas toujours a terme ; créations fuitives, informes, en dehors* du monde moral, comme certains produits mal venus sont en dehors du monde physique.
Minuit sonnait à ia p< n Iule : madame Dalzonne sj le\a.
— Déjà minuit !
— De quoi avez-vous peur? lui dit Abel : tout le monde e.sl couché dans la maison.
— C'est parce que toui le monde est co i i rains d'être entendue en rentrant dans ma chambre. L'escalier est
— \ ous ne prenez pas un (lambeau?
LE SLÈCLE. — I.
— >"on, par précaution; et comme deux valent mieux qu'uue je vais retirer mes souliers.
— Et m vous ne vous en alliez i*as, ajouta Abel ave; une naïveté charmante.
— v;>. mou ami : trois pie. aurons vaudraient moins que deux en paie.: ea; . Adieu, mon ami; repose bien jusqu'à demain. Tu es mieux : je le quitte contente. Adieu, Abel.
Tout eu répétant sesadienx, madame Dalzonne dénouait ses souliers au bord du fauteuil, et regardait Atel pour -'assurer qu'elle le quittait entièrement remis de la crise de la soii ée.
Elle allait sortir, elle revint. Pourquoi revint-elle? parce qu'elle n'avait plus rien à dire; el c'est un si graud prétexte en amour!
i s étaient debout tous les deux, près du loyer.
réduite à une. mince lueur, la lampe indiquait à peine le contour du visage de madame Dalzonne, tandis que l'éclat du foyer incendiait de nuances de feu le bas de sa robe; et elle et 4bel offraient un beau groupe de marbre et désole, de vie et d'immobilité, un chaos rêveur de pâleur et de tendresse, quelque t hosè de semblable à une musique lointaine.
In soulierdans chaque main,enegagnaenlin la porte, qu'Abel ouvrit sans bruit, et elle monta sur la pointe du pied jusqu'à sa chambre.