XI
Les pendules se règlent sur le soleil, mais le soleil devrait se régler sur l'estomac des pensionnaires des maisons de santé. Lacioehc fût-elle fondue par la foudre, ils ne seraient pas moins prêts à descendre au réfectoire à l'heure exacte des repas; leur appétit est le chronomètre le moins variable qu'on ait découvert jusqu'ici.
A peine le marteau avait frappé le premier coup de dix heures que madame Musquette el mademoiselle de Beaupréau, logées au troisième étage, se rencontrèrent sur ieur paiier et se souhaitèrent le bonjour par ces mots :
— N'avez-vous pa's entendu du bruiteette nuit?
— Vers minuit, n'a-t-on pas remué au-dessous de vous dans l'escalier?
— Je ne me suis donc pas trompée, se dit avec ravissement la précieuse madame Musquette. Entrez une demi-minute chei moi, mademoiselle de Beaupréau.
Ces deux dames se précipitèrent avec une égale curiosité dans la chambre discrète ; et de Fourneuf et Cabassol, qui descendaient au réfectoire sans daigner se parler, furent poussés par le même tourbillon dans le même gouffre.
La porte de madame Musquette se referma sur les quatre pensionnaires haletant de curiosité.
— Et vous aussi, messieurs?
— Oui, nous aussi, répliqua de Fourneuf; mais de quoi s'agit-il?
— De la rumeur de cette nuit.
— Ah ! de la rumeur de cette nuit ! Alors j'ai dû l'entendre. Oui vraiment, une fameuse rumeur.
— Vers neuf heures, il me semble, ajouta Cabassol, encore mal éveillé.
— Mais non, vers minu't.
— Neuf heures ou minuit, la différence est peu de chose, interrompit de Fourneuf. Laissons pai 1er madame Musquette.
— ii éiail minuit...
— Bien, madame Musquette; ensuite?
— Je crois ouïr des pas a l'étage inférieur. On ne marche pas à une lelie heure. Je prête l'oreille : une porte s'ouvre.
— Grand Dieu!
— Oui, mademoiselle de Beaupréau. comme j'ai l'honneur de vous le dire, une porte s'ouvre et elle se referme.
— i^uoi de plus natun : '.'
—Rien do 'i turel,mousieurdeFour"neuf;car un instant après j'entends ent on une autre porte qu'on ouvre égale» . t qu'on referme, Cela est-il aussi naturel?
38fi
LEON GOZLA.N.
— Voyons, ne nous bâtons pas, madame Musquetlc. Qui donc est logé au-dessous de vous?
— Vous le savez comme moi : madame Dalzonne.
— Kl au-dessous de madame Dalzonne? s'Informe de Fourneuf, à qui mademoiselle de Beaupréau répond :
— Mais, au-dessous de madame Dalzonne est l'appartement de moi. sieur Abel.
— Ce serait par conséquent quelqu'un, si vos sens ne vous ont pas trompées, mesdames, qui se serait rendu de i'apparlement de madame Dalzonne a celui de monsieur Abel.
— Mais oui, répondit madame Musquette-
— Mais oui. appuya mademoiselle de Beaupréau.
— En ce c.s, dit Cabassol, ce ne peut être qu'un voleur.
— C'est mon avis, insiste de Fourneuf, ce ne peut être qu'un voleur; il va des voleurs dans la maison; on nous égorgera quelque belle nuit, on nous pilera, on nous incendiera. Monsieur Cabassol a risqué le mot de la chose. C'est un voleur. Qu'en pense madame Musquette?
— Je pense qu'il faudrait se livrera une foule de suppositions extraordinaires peur admettre qu'un autre qu'un voleur eût osé passer de la chambre de madame Dalzonne à celle de monsieur Abel. Mademoiselle de 15caupr.au parlage-t-élle mon avis?
— Tort-à-fart.
— Et moi aussi, mesdames.
— N'est-ce pas, monsieur de Fourneuf?
— I.es conjectures, mesdames, seraient monstrueuses, intimes: ne supposons rien.
— Oh! mon Dieu! c'est plus simple, ajouta mademoiselle de Beaupréau.
— 11 faudrait supposer, dit niaisement Cabassol en se frottant les yeux avec le coin de son mouchoir tigré, que madame Dalzonne est sortie de la chambre de monsieur Abel, ou que monsieur Abel...
— Impossible! s'écrièrent à la fois avec indignation madame Musquette, mademoiselle de Beaupréau et de Fourneuf.
— Impossible !
— Impossible.
— Pourquoi cela, s'il vous plaît?
— Vous demandez pourquoi, monsieur Cabassol? C'est qu'il était minuit lorsque nous avons entendu la rumeur.
— Eu eifet, monsieur de Foui neuf, l'heure est un peu indue pour la maison. Alors ce n'est ni madame Dalzonne ni monsieur Abel qui rentraient chez eux. Cependant rien n'est plus facile a éclaircir : à déjeuner, mois demanderons à madame Dalzonne si à minuit elle a été éveillée par quelque bruit. A >on défaut, monsieur Abel, qui a le sommeil léger, mettra au courant.
Inutile, objecta de Fourneui, de se lancer dans ces réquisitoires toujours inconvenant, et au fond desquels on remue quelquefois un scandale endormi. Ne questionnons personne: gardons cela pour nous, mes bons amis.
— On fait souvent le mal sans y penser, monsieur de Fourneuf a raison.
— Madame. Musquette, \uu<- le voyez, comprend la deli-* catesse.
— Et moi pareillement.
— Vous aussi, mademoiselle de Beaupréau? (.'est bien, c'est ires bien, car, considérez combien il serait fâcheux pour nous si, âpres avoir adressé quelques questions sur l'incident de celle nui! a madame Balzonne, nous la vouons rougir! on souffre à décontenancer les gens, et surtout pour rien.
— Incontestablement pour rien.
— Oui, mesdamei, incontestablement pour rien. Personne ne nous apprendra qu'il existe des < ara t res si faciles à s'impressionner, qu'ils pâlissent pour un Fait dont on ne les récuse pas, ou qui rougissent d'une faute qu'ils sort loin d'avoir commise. Respectons ces pudeurs exaltées, respectons les; nous ne donnerons pas de suite au projet de monsieur Cabassol , quoiqu'il soil fon< iére 1 1 ni raisonnable, comme tout ce que dit monsieur Cabassol.
il et.tii singulier de moi fraterniser dans cette occasion deux caratères habituelleui ni en désaccord mu- toutes Ici
questions de l'en. y. 1 qu die humaine, et quatre pensionnaires s'entendre si bien, qu'ils oubliaient que le déjeuner <-:ait sonné, servi depuis dix minutes, lux minutes!
— Jugez eu dételles hardiesses., continua de Fourneuf, conduisenl les esprits les mieux faits: a imaginer qu'une femme d'ordre, de bonnes mœurs, rend visït .1 eu jeune homme entre onze héu'i es et minuit, ou qu'un jeune homme reste dans l'aj partement d'une jeune femme depuis la même heure jusqu'à la même heure. C'est ii mépriser c mme infâme-les inductions eu apparence les p'us claires.
— C'est juste, dit Cabassol, qui ne voulait pas demeurer •n arrii re de politesse pour de Fourneui; monsieur le baron a des prévisions délicates. Ne nous exposons pas a eonfusionaer nos amis à propos d'une aventure semblable.
— Le beau succès pour nous, poursuivit de Fourneuf, de. rester convaincus, sur quelques signes irai interprétés, que madame Dalzonne ^'introduit avec mystère, la nuit, chez un pensionnaire qu'elle ne passe pas pour haïr! Demain nous serions dans la pénible obligation de croire, si aujourd'hui nos doutes devenaient à loit des certitudes, que monsieur Abel n'est ni plus ni moins que l'amant de madame Dalzonne. Quelle triste découverte! N'eussions-nous plus à combattre ces certitudes, nous ne serions pas excusables de les avoir acquises. Que nous importe, à franchement parler, l'amour de ces deux personnes ? Sommes-nous ici tuteur, mari, gardien, duègne, confesseur? Chacun son rôle. Le nôtre est lé silence, la réserve. Voyons tout, écoutons tout, mais ne révélons rien. Vous, monsieur Cabassol, tenez-vous beaucoup à ce qu'il soit c instaté que monsieur Abel et madame Dalzonne s'aiment et se donnent rendez-vous la nuit?
— Moi? pas le moins du monde, monsieur le baron.
— Et vous, mademoiselle de Beaupréau?
— Fuit peu, seulement pour ne pas ignorer ce que d'autres pjun aient savoir.
— Et vous, madame Musquette?
— Aussi peu que mademoiselle de Beaupréau, et, comme elle, uniquement pour être au courant des affaires de la maison.
— Ainsi, nous sommes d'accord sur tous les points: le bruit entendu la nuit dernière a été produit par le passage de madame Dalzonne dans la chambre de monsieur Abel, ou par celui de monsieur Abel dans l'appartement de madame Dalzonne. Cela étant, madame Dalzonne est la maîtresse de monsieur Abel : mais sur chaque question il est arrêté entre nous, sous la garantie de l'honneur, que nous observerons le plus hermétique silence.
— Vous n'avez donc pas faim aujourd'hui? cria une voix par le trou de la serrure.
Ceiie voix éiait celle de madame Pingray. On ouvrit.
— \oila une demi-heure qu'on vous attend. Auriez-vous éié malades comme moi celte nuit? vous seriez-vous levés a minuit pour vous faire faire du-lbé par le domestique?
Les quatre pensionnaires sentirent s'écrouler sur leurs têtes la magnifique pag ide d'or et de porcelaine qu'ils avaient éehafaudée jusqu'aux nues avec tant d'efforts.
— Mi! c'est vous, demandèrent-ils tous a la fois, qui avez marché cette nuit dans l'escalier?
— C'est moi, oui c'est moi. En quoi cela vous surprend-il tant?
— S'il en ist ainsi, allons déjeuner, dît de. Fourneuf -nous avons perdu assez de temps. Il est vrai que je pouvais attendre : j'ai pris du chocolat 1 n me levant.
Cabassol avail déjà franchi un étage, et madame Mus | :c.!e deux; madi mise. le île Beaupréau descendit la dernière, a disant :
— Mon rêve ne m'a pas trompée: j'ai rêvé, je m'en souviens, que je mangeais du homard, ce qui veut dire déception.
Mil.
Pour la troisième lois madame Dalzonne répétait au cocher :
LE MEDECIN DU PECQ
— Michel, soyez de retour h cinq heures au plus tard ; entendez vous? Dites à monsieur Abel que vous vous êtes eugage a le ramener avant la nuit, s'il se disposai! à battre la forêt pour le plaisir de se rendre malade.
— Oui, madame.
— Maintenez vos chevaux à la montée du Pecq : les chemin!, sont mauvais ; il va geler sur la neige, nous aurons du verglas ce soir. Ave/, encore plus de prudence en rentrant.
— Soyez sans inquiétude, madame; il ne m'est jamais arrivé de malheur.
— Il vous en est arrivé un fort grand un certain jour, Michel.
— C'est vrai, madame; mais ce jour-là je mVt.iis endormi sur le siège. '
— Et vous savez pourquoi vous vous niez endormi.
— Nous n'allons pas a la noce comme ce joui -la. madame. N'ayez nul souci : d'ailleurs les chevaux sont foires â glacé. I ne fois dans la forêt, nous roulerons sur le coton.
— Je saurai comment vous aurez conduit, et si je dois m'applaudir de vous avoir placé comme cocher auprès de monsieur Abel.
— Vous vous applaudirez, madame, répondit Michel en relevant son col de chemise Jusqu'au-dessus des .-avilies, et en rabattant, avec la dignité d'un conducteur anglais, la poignée de ses gants blancs sur les manches de sa livrée neuve.
— Nous verrons cela, Michel.
James, le domestique d'Abel. recevait les mêmes recommandations.
Mademoiselle de Touralbe descendit dans la cour, accompagnée de Bianca, et s'appiiyant sur le bras d'Abel. Sa première toilette d'hiver étaii somptueuse; elle l'était trop pour la cérémonie peu mondaine ou -.île se rendait : une capote rose piquée, au fond de laquelle elle apparaissait comme cachée dans un nid de roses, tant l'avancement se prolongeait, glaçait son visage d'une nuance tendre; un vaste cachemire blanc arrêtait l'arc onctueux de ses épaules, cl se croisait sur elle avec une négligence riche; sa robe était de velours vert sombre, un peu ample, et comme il convient peur que le costume soit beau et la personne majestueuse. On aurait cru qu'elle jouissait d'une santé superbe sans le léger cercle bleuâtre tracé sous s?s yeux, et l'indication des veines temporales, marques caractéristiques, sinon toujours infaillibles, d'une lutte permanente avec le mal. Mais quels yeux channâns! des yeux azurés comme la nacre d'une haliotide de mer. Sa bouche révélait la profondeur, la grâce, la fincr-se de son intelligence: et quand elle s'ouvrait pour sourire, elle était encore plus expressive, car elle se relevait en arc et tremblait aux angles, comme l'eau émue aux coins d'un bassin.
Avant de monter en voiture, elle embrassa madame Dalzonne. et recommanda à Binnca de ne pas oublier de donner des biscuits a Love, adorable levrette dont le grand-duc de Toscane lui avait fait cadeau à Florence.
Quand elle fut assise auprès d'Abel, madame Dalzonne leur dit encore à tous deux d'être à la maison avant la nuit, s'ils ne voulaient pas qu'elle envoyât à leur rencontre dans le Lois.
— N'allez pas me causer du tourment, leur dit-elle, debout et inquiet'' sur le marchepied. Le ciel se couvre; il neigera pendant votre vayage; il y a déjà beaucoup de brouillard : je crains que Michel ne s'égare dans les allées. Ne parlez pas, mes amis ; croyez-moi, restez.
— Chère amie, ne craignez rien pour nous, lui répondait mademoiselle de Touralbe. Quel danger sérieux y a-t-il à taire cette joiie promenade sur la neige? Rassurez-vous le vous promets d'avoir bien soin de monsieur Abel, ajoula-l elle en souriant.
— Et moi, de défendre mademoiselle contre les loups, dit Abel, en tendant la main à madame Dalzonne en signe d'adieu.
Vaincue par le Ion de plaisanterie ave. lequel ses appréhensions é'aient accueillies, madame Dalzonne se pencha dans la voiture pour embrasser encore une fois au front mademoiselle de Touralbe, et envoyer un regard affectueux i Abel.
La portière se ferma sur eux. Aussitôt la voiture sortit de la cour et affronta d'un pas ferme dan-- la neige la montée rocailleuse qui lie la lisière du Pecq a Saint-Germain.
Parvenue à laDauleur, elle s'avança sans difficulté dans la forêt, fort assombrie. ainsi que l'avait prévu njadamc Dalzonne, par la chute du brouillard. La moiteur de l'air ne tarda pas à ternir Us glaces de la voiture, dont l'intérieur se trouva bientôt privé de i larlé, quoique la neige s'étendit, mate et blafarde, d'un horizon â l'autre horizon. Ce silence de plomb, cette demi-obscurité, son! peu favorables au libre déploiement de la conversation. Aucun incident n'avait encore fourni à Abel l'occasion d'adresser la parole '•> sa compagne, oui, de son côté, gardait son élégante immobilité dans l'angle delà voilure. Peut-être sa pènséi étail ; ut entière à l'acte pieux qu'elle allait accomplir; la préparatii n était austère, elle ne souffrait pas la distraction. Il y a dans la jeunesse, quand elle a conquis une détermination, et quand l'enthousiasme, la sai* sit après une longue indécision, une ténacité dont il ne faut pas douter, si l'on n'a pas oublié le courage des martyrs. Dans le silence d'Abel, il entrait de ce respect pour la foi en travail. Sa retenue fut justifiée. Au milieu d'une allée, si bru meuse qu'il entrevoyait ;i peine James, son domestique, galoper comme une ombre équestre auprès de la voiture, il crut entendre, mêlés à des soupirs comprimés par l'obstacle d'un mouchoir, les pleurs de mademoiselle de Touralbe pleuvoir goutte à goutte sur le velours de sa robe. Abel fut centriste jusqu'au fond de l'âme. Elle souffre, pensa-t-il, elle seulfte comme moi; et elle n'a pas, ainsi que moi, une femme, une amie, pour la conso'er, Un ami comme maintenant j'en ai un. C'est à présent que je commence a sentir tout le prix de l'amitié.
Chaque fois que les roues diminuaient de vitesse, et que le silence du dehors redoublait celui du dedans, Abel entendait plus distinctement les sanglots étouffés de mademoiselle de Touralbe, laquelle l'affligeait aussi profondément quand, de peur de se trahir, elle arrêtait tout- '■'-.-oup, par un effort qu'accusaient les ondulations de son châle, l'expression orageuse de sa peine. Miel souffrait beaucoup a être témoin d'un chagrin d'autant plus amer qu'il portait avec lui la désolante pudeur du silence. Qui savait aussi bien que lui le sillon parcouru par les larmes avant de tomber du coeur sur les genoux?
Abel était enveloppé a son insu fie ce réseau magnétique auquel on n'échappe pas lorsque, dans un espace étroit, on respire le même air que respire une personne d'une organisation distincte; conflagration lente de deux vitalités, qui laisse la victoire à la plus forte, fusion facile si les constitutions ont des bases attractives : alors les corps vont l'un à l'autre, comme l'eau court â l'éponge ; les fluides s'épousent, établissent des relations à chaque instant renouvelées par les mêmes causes; et de leur union se forme un milieu commun où chacun puise, ou chacun restitue. On est deux à vivre de la même vie, et on serait deux à penser de la même pensée, si, dans celte alliance, la pensée n'était pas absorbée au profit d'une sensualité universelle.
Abel se pencha malgré lui vers mademoiselle de Touralbe, soutenu et porté par l'élément particulier, par l'atmosphère qu'ils avaient créée, autant l'un v;ue l'autre, entre les glaces delà voiture, dans ce carré de velours, au milieu d'un bois opaque comme le chaos.
Sa main affectueuse effleura le châlede mademoiselle de Toit* râibe, qui releva la tête et porta subitement son mouchoir au visage En le posant sur ses joues eu feu. sur ses veux en larmes, sur sa bouche palpitante, elle répéta avec un sourire forcé et une légèreté de voix encore plus forcée:
— Mais je n'ai rien, je vous assure, monsieur Abel, je n'ai rien.
— Ne dites p.i> cela, mademoiselle, et pardonnez-moi mon démentr. Il ne m'appartient point de pénétrer la cause de votre affliction; mais, quelle que soit ma réserve, je ne vous cacherai pas la part que l'y prends comme le compagnon de vite- retraite, comme !>- témoin de vos accès de mélancolie, comme souffrant de la même souffrance <[ue la vôtre peutêtre.
— C'est Impossible, monsiet r
LEON GOZLAN
— Alors je me tairai. Votre remarque est un refus d'être eonsoléc.
— Je ne puis plus l'être dans ce monde. A quoi bon faire Un si mauvais usage do la pitié?
— Vous m'effrayez, mademoiselle! Vous rêvez quelque résolution funeste.
— Funeste non, mais irrévocable.
— Accordez à ma sollicitude, exempte de toute curiosité, mademoiselle, quelques paroles plus rassurantes.
— Elles seraient sans conviction, monsieur Abel. Pourquoi tromper votre générosité, que je regrette d'avoir éveillée par d<^s larmes indiscrètes? Mais j'espère que ce sera la dernière tristesse que j'aurai causée à quelqu'un. Nous serons bientôt rendus au couvent des Loges, je pense?
Après avoir entendu la question de mademoiselle de Touralbe, un coup de lumière éclaira le travail d'esprit qu'Aie! faisait dans sa tête. Venue immédiatement à la suite de la sérieuse, intention exprimée par elle de ue pas souffrir d'adourissement à son état moral, cette question offrait un sens facile à saisir et formait une conclusion.
— Penseriez- vous a vous retirer dans un couvent, mademoiselle?
— Vous m'aviez promis de ne pas céder à la curiosité, dit mademoiselle de Touralbe en baignant ses paroles d'un sourire humide.
— J'aurais donc deviné votre projet?
— Que vous auriez appris demain.
— Quoi ! si lût?
— Aujourd'hui même j'entrerai au couvant des Loges, où je prendrai successivement les grades qui me conduiront à une réclusion complète.
— Et madame Dalzoune ne le sait pas?
— Personne n'a été mis dans ma confidence, excepté vous. qui n'aurez pas le temps d'en abuser.
— Vous allez désespérer madame Dalzonnw, tous ceux qui vous aimaient déjà beaucoup quoique vous connaissant à peine, et moi permettez-moi cet aveu et ce regret, qui vous appréciais plus que tout le monde pour votre esprit, votre goût, vos talons...
— Je tâcherai, interrompit mademoiselle de Touralbe, d'appliquer ces belles qualités dont vous me douez au profit de mon salut en leur imprimant une autre direction.
Si mademoiselle de Touralbe eut été coi nue par des élans mystiques, si son visage, effilé par la méditation, blanchi par la prière, avait d'avance indiqué par qui lie voie elle sortirait du inonde, Abel aurait éprouvé une peine sans surprise devant ee vœu formel d'entrer en religion; mais mademoiselle de Touralbe avait plutôt, montré jusqu'ici la rêverie poétique que la langueur pieuse; et même en annonçant son projet -à Abel, elle brillai! de toutes les séductions dont le cloître recommande l'abandon à tout prix Sa toilette n'eût pas été déplacée à l'Opéra, et la fraîcheur de son \ isage témoignait d'un bain pris trop froid, non d'une nuit consumée dans la prière. Le contraste affligeait d'autant plus Abel : la victime parce excite une sympathie qui s'explique par le désespoir qu'on prête à la nécessité de rompre non-seulemenl avec la vie, mais encore avec ce qui la rend attrayante et douée. Iphigénie nue n'attendrirait pas comme Iphigénie couronnée de Heurs.
— Voyez, dit Abel en prenant dans sa main la main gracieusement gantée de mademoiselle de Touralbe, voyez si l'on renonce à la société quand on aime autant que vous le laissez paraître son luxe et ses délicatesses. Attendez donc, pour la quitter sans remords, que l'âge ait êclairci vos beaux cheveux et dévoré votre éclat; on n'attend jamais longtemps.
— Seriez-vous de ceux, monsieur Abel, <|ui pensent qu'on ne doit porter a Dieu que les répugnances du monde ? Quel digne sacrifice lui présenior!
— Tous avez trop d'esprit, répondit Abel, moi trop de mépris pour les banalités, pour débattre avec mois, sur un ton autre que celui qu'inspire l'amitié, ce que vous appelez faussement une vocation, .le n'aurai pas récours aux argumens tout faits; ils ont dos objections toutes faites : souffrez seule. mont que je regrette ici de n'avoir point a vous opposerle soutenir pieux d'une mère ou d'un père attristés de votre réclu-
sion, et de manquer surtout d'un nom d'amie à vous citer, de celui tout aussi puissant d'un ami desqlé comme mi i de vous perdre, Les raisons du coeur ne me feraient pas faute si e vous connaissais mieux; et celles-là vous les entendriez, n'est-ce pas?
— Sans doute, monsieur Abel ; mais quel vide (ferai
me r, Urant du monde? mon pore et ma mère sont nions, l'ai une affection sincère pour madame Dalzonne? mais ce lien se sera rompu si vite, et pour des motifs si respectables i si yeux", que je compte sur sa bonté naturelle et beauedup sm votre intervention pour obtenir d'elle un oubli indulgent et mon pardon.
— Il n'en sera pas ainsi, mademoiselle! s'écria Abel do plus en plas blessé d'apercevoir si peu de justice dans l'accomplissement d'une déterniinaiion si grave ; ii n'en si ainsi .- je n'essaierai point de vous justifier, moi qui h tementvous condamne ; ma conscience n'a pas de ces complaisances coupables.
— Ne vous mettez pas si fort en colère, monsieur \bi i, si vous ne voulez ]ias être le premier a me fournir l'occasion d'exercer une vertu essentielle à la religion imposée par le cloître, le pardon des offenses. Convenez plutôt avec moi qu'étant libre, j'ai le droit de disposer de mon existence comme je crois l'entendre pour mon bonheur. Eh! si mon renoncement rompait des liens auxquels le cœur d'un autre était attaché, si pour jouir d'un repos égoïste, je délaissais une affection qui aurait compté pour toujours sur la mienne, je soutirais la-perlée de vos reproches; el peut-être, docile à la raison, à l'amitié, reviendrais-je sur ma décision ; mais quel rayon d'espérance ai-je détourné? avec qui ai-je engagé ma parole, |K>ur avoir a redouter un jour dans l'isolement, qui double le poidâ des fautes, de l'avoir faussée? Nous nie parlez avec trup d1" franchise pour que je ne m'ouvre pas sincèrement a vous, monsieur Abel. Sa :hez-le, aui un ■ u du monde n'est enfreint par le voeu que j'offrirai au ciel: mon sacrifice ne coûter.: dé larmes à personne. Êtes-vous plus menant et nié permettez-vous de : rendre le voile ? dit mademoiselle de Touralbe. ii laquelle Abel repondit:
— J'ai meilleure, opinion de vous; mais je ne blâme pas moins votre manière d'agir, que rien, d'après vos explications mêmes, ne justifie. Êtcs-vous bien le l'indifférence de eux qui vous entourent pour vous en faire un pi
si fier!
— Vous m'accorderez, reprit mademois lie de Touralbe, que Je connaîtrais du moins les personnes pour lesquelles ma perteserail une douleur inconsoli -'à existaient. En apercevez-vous beaucoup d'éplo
voix, si ce n'est la vôtre, me conseille de changer d'avis ?quetyj main, si ce n'est la vôtre, me relient au seuil du ( ouvcnl 0:1 je vais ? Je né me fais pas plus forte que je ne suis : j'ai la simple énergie de ma volonté-, et* j'avoue qu'aimée comme le tut mademoiselle de La Vallière, dont vous nous entreteniez un jour au château de Saint-Germain, je n'aurais pas eu 1,1 ■ d laisser tomber entre moi et un homme adoré un voile noir, un mur épais, une grille de 1er, l'éternité. Vous avez va couler mes larmes : vous avez cru qu'elles étaient la preuve d'une vocation chancelante et vous avez voulu, après bien di s efforts sur vous ■nome, car vois êtes aussi discret que bon, m'éclairer sur ma conduite, .lovons remercie, et j'estime à leur prix ces marques d'une amitié dont l'exemple est rare.
— Il me reste encore à regretter, reprit Aboi découragé, de n'avoir, à défaut de raisons meilleur! s, aucun litre pour vous détourner d'entrer au couvent. Entre l'amitié d'un frèr< et un attachement différent, pourquoi n'y a-t-il pas une auloritif participant de cet attachement et de cette amitié, qui permet!* de s'opposer avec succès à un projet semblable au vôtre I Qui sait si vous ne ('écouteriez pas avec bienveillance, si par devoir vous n'y céderiez pas?
— Croyez-vous que ce sentiment, qui n'a pas même un nom. ne soit pas le rêve d'un rêve, monsieur Abel?
— Je si's. mademoiselle, que je donnerais pour VOUS dissuader ee que je donnerais pour retenir une sœur i comme vous à prendre le voile. C'est que je connais les ma-.:vais conseils du cœur quand il languit quand l'ennui l'envahit
LE MÉDECIN DU PECQ
('e si fumée, quand il n'aime plus ni ce qui est ni ce qui doit ('■' Je vous juge par moi : j'ai eu des jours affreux, j'en ai encoie. ( >n compte sur de c ei entja-
i,..ii : on confie son espo ,ct lo ;i ce qui
flotte échoue ou s'abîme. Le n'est i u't ne déceplion
de plus que vous vous préparez. N'y allez pai. Le calme n'est pas là, ce ealnïe qtfe je cl erche i Score, q • je pressens tout en (i iul nu de sa venue. Vi ■ on
n:ir!:> : i-( les miens se guériront, s'ils s guérissenl un join i on pa lutr'es. Ji m'abandonne aux
autres: ils mi mènent i i il leur plaît ; je suis leur étude ! je vis par eux. Je Icsaii pe r i'intérél qu'ils
me vouent, et je m'i ssocie . Ii ir - il ■ c imme si j'étais étranger parfois ace qui i.J'étai trop dans
ma vie: je m'en mets dehors chaque jour, et je m'en trouve, mieux, (mitez-moi dans ce que j'ai eu d'heureux jusqu'ici, laissez-vous vivre au monde à l'aidé de meilleurs conseils qn> lès vôlres On m'est reconnaj ssanl de ce que j'ai l'ait pour les auttes en agissant ainsi pour moi: dépouillez-vous à votre tour de votre volante, qui vous (rompe, vous égare, et laiss znioi croire que je vous serai arrjo - intdi caque
vous aurez fait pour vous mê
La parole d'Abri brûlai) c!e la convb tii n en pressant ainsi màdeinoisi Ile de Touralbc de changer d'idée et de résolution. Ses principes puisaient leur énergie d venir dés
tortures qu'il avait subies et dont ii souffrait encore: il y avait foi comme à une religion scellée de son martyre. Sapen- ■ hérissai) île terreur eii songeant qu'une, femme allait être en proie àù mêmi i-lelui éviter était le devoir,
le cri de >a probité.
Ton [citations d'AI du
n ail a blanchir derrière le br millard, mad L'ouralbi gava :
— Qu I - uivais votre a\:s au moment di : ma vie?
— Qu'importe qu i
*M fausse, injuste, féconde en regrets?
— Quelle opinion auriez-vous de moi si je cédais à vos
'j de me régarder comme ur, cai
— Ne nietl ns pas de l'héroïsme, mad I lersislcr dans une erreur. Moi, puisque vous ji - ■- m n opinion de quel eraiïcomme la plus digpa
de nia >ir i G qui vous
iîmc.
— Vous vo Àbel, que c'esl par vos conseils que j'aurai renoncéà ma détermination.
— Vous ci nsentez donc .; : e pas vous retirer au couvent ?
— Cette scène, monsieur \bri, n'aura jamais d'autr dent que vous?
— Je vous le jure.
— Dans deux heures, dil be, nous r usa Saini Germain. Je vi us d amande la per jecon rs religieux d
puis me dispenser aujourd'hui.
— Je vous v imite, dit Aie'. Dans ëeux heures la voiture sera à la place où el i i ri Êtc i n c m unent.
— Monsieur, dit James en dcsccndanl de cheval el en ou vrani la portière, nous sommes arrivés.
(kprès un coup de sonnette, donl lé tintement fut amorti par l'épaisseur de l'air, la porte du couvenl des Loges s'ouvrit devant mademi i I rma sur elle.
Pan être si de ma-
dame Dalzonne auprès d'Abel, loi qu tous deux la veille chez madame Pingra; , pour qu il ai gnât mademoiselle tic Toural
sollicitations réitéra , la mé Boin i, sous des fon ■
adroites et plus dé isn s, dans la chambre d'Abel : aumiliea
de la nuit, n' momenl si favorable pour prendre de '.'empire
sur un espril affaibli par le mal, D'oa vient cependant qu'a-
ibatlu par mille raisons enfin triomphantes les
d ' l'impassibilité d'Abel. qu'après l'avoir cori-
duil pour ainsi dire par la main, jusqu'à la voiture à coté de
mademoiselle de Tou . ■ el • avoir réunis au prix d'une
- ibim ■ ■ ile, préparée de loin et dans la mé-
i plusieurs nuits d'insomnies, d'où vient
lie de Tpuralbe et Abel eurent fran-
la maison, madamo Dalzoï ,1e sang au visage
'es palpitantes, le frémissement au cœur, l'attention
égarée, monta a son appartement, en ferma la porte, et s'as-
i le pensive et désolée dans un fauteuil, auprès delà
ù"oi elle put encore apercevoir, au-dessus de la ligqe
1 rs i cornés'de la ruelle du Perq, le dôme tremblant de
la voiture? Son regard servail de pont à son àme pour attchi-
point flottant, qui se fondit bientôt dans un éloigne-
menl obscur.
Resté' seul avec son vide et sa tristesse, un combat s'éta-" blit entre elle et la douleur qu'elle était allée puiser au fond imagination ; son mouchoir, froissé dans ses mains itl ndail à is larmes, qu'elle ne voulait pas verser, p cclteimpci raini lé di la logique sur les carar
quelque énergie. Après avoir appelé de tonte son ■ ii e u' qui était venu, fantôme ou réalité, pourquoi pleurerait-elle? Aussi, sccra'-eilc forte après cet exposé deconsi irn e; et dans sa p étendue tranquillité, si iièiv, si majeselle alla s'asseoir sur un canapé; sa télé d'inclinaisi nen inclinaison mélancolique, sur Je cou* in. el y r ta. Son front brûlait la soie; ardeur produite par le travail volcaniqu • de '-es pensées. De m uveau cil" se leva, marcha au ha; i • s n.'- hissant, elle /ap-
puya a l'angle de la cheminée! c! conserva celle attitu us i : jusqu'à ce que le jet d'une autre pensée la poussa) are ouverte sur un ciel la-
mit au pi ino b tun i céleste des âmes, I rmi nous depuis que les anges ne nous
irtoucl i port d un nsolaliou
doigts errèrent sur le clavier, d'oil s'élevèrent
iin ■'; s l'oei upèrenl par leur
tant] à travers son attention. Afin d'ew
à tout prix cette illusion, — singulières illusi —
n tient cou: pte! —elle tripla la viu ;se de sca
i vora les notes, jusqu'à ce qu'elle s'aperçùlque
portai ni même pas sur les touches et qu'enfin
jouait plus, : ; avait joue.
Depuis une demi heure die pleurai! ; le clavier était tache
—Ils sont bien loin déjà, pensa-t-ellc on reprenant sa place sur le canapé. Et avec qui lie fatale correction d'idées clic dé- ;iori'd'événemens qu'elle prêtait au voyage d ! ! Eli -ail un incident, elle le posait devant elle, ;. creusait avec sa pensée, comme avec un 1er. un océan ce suppositions poignantes. L'imagination es) mi monstre. Qe lie: il lui disait liait bas combien mademoiselle de ïeuralbe él .il belle ci dune beauté distinguée] plus belle ipi'die cent luis d'esprit cl de visage, t ne larme d< i' roula sous la paupière de madame Dalzonne.
I! y a dans le cœur humain deux sentimens exclusifs, nés a la même heure, qui se balancent, qui l'emportent tour â tour l'un sur l'autre: l'un est l'orgueil, la révolte, Satan dans idéologique, l'angle du paganisme, l'autre l'bumiliaqui est nue figure de la religion.
Quand le malttur a vaincu, c'esl au dernier de ces deux senlimens i xclusifs, à l'humiliation à prévaloir ; il arrive douremenl, nous caress ■. nous prie, nous relevé, s'insinue en nous di sespoir même lire sinon la consolation, du moins son lenl divin, la résignation. C'esl surtout cbe2 les femmes qui annihilation surnagé après la tempête. mad ne Dalzonne s'avoua que made?
icméi itail de lui être préférée, quelle que fui la bienveillance qu'eùl un jeune homme en établissant une comparaison entre elles deux.
LÉON GOZLÀN.
Nulle opinion n'est aussi sévère pour les femmes que la leur quanti leur vanité, oubli rare, s'endort. C'est alors qu'elles osent regarder en face et de près des défauts sur lesquels elles ont toujours fermé les yeux; elles maudiralenl volontiers leur mère pour un pied trop long, une (aille un peu trop ramassée. Celle di- mademoiselle deTouralbe, si onduleuse et si ferme dans sa flexibilité, lui paraissait d'une supériorité trop accablante pour être niée; elle rattachait à cette taille vraiment divine des bras ebarmans, un corps qui avait le fuyant nuageux d'un poisson; et, par un retour sur elle-même, elle se voyait trop circonscrite dans les grâces bourgeoises pour aspirer à rivaliser avec, tant de distinction ; douloureux parallèle hérissé de dards, où madame Dalzonnc laissait toujours par lambeaux «ne partie de son courage 6t de son espoir.
Cependant elle seule avait laborieusement enfanté, voulu contre son repos, évoqué sans pitié cette rivalité sans doute imaginaire qui lui causait tant dé souffrance. Que n'éloignaitelle avec une prudence a sa portée un rapprochement si périlleux pour elle? que ne laissait-elle mademoiselle de Touralbe aller sans Abel au couvent des Loges?
A ces questions si simples madame Dalzonne pouvait répondre par l'histoire de son caractère, par la peinture sincère de son naturel aimant et pudique, ardent au dedans, muet à la surface, réservé, contraint jusqu'à la frayeur, hypocrisie chronique qui produisait en elle, par un résultat moins exceptionnel qu'on ne pense, ces orages caches, noirs, voilés, qui tonnent dans un coin du cœur, Elle comprenait le sacrifice à une passion, tout en craignant d'en demander le prix, dans la crainte de paraître romanesque et d'altérer en elle le culte qu'elle vouait a l'idole de sa réputation. Son éducation, fon autorité dans une maison qui avait la gravité d'un ministère, jusqu'à ses grâces personnelles, dépoétisées il ses propres yeux par une certaine santé trop luxueuse, tout la reléguait selon elle à Un rang où l'amour est un tort, une dilapidation de temps, un ridicule.
Ces organisations abondent dans nos couches sociales intermédiaires ; l'élément positif, né d'hier, mais déjà puissant, repousse en elles de son pied de fer la vieille trad tion du dévoûment. La moitié de leur cœur vit d'effroi, s'éloigne de l'autre moitié; fl si une passion survient à l'iinprovisle, il se forme dans ces organisations des combinaisons pleines de bonillonnemens, semblables à ceux que produit en chimie la rencontre d'un ai ide et d'un métal. Et plus alors la puissance de dilatation se concentre, plus l'explosion est imminente, meurtrière dans ses éclats.
Au milieu de sa vie bourgeoise, prosaïquement occupée, perdue dans des sentiers effacés, madame Dalzonne avait été distraite par un doux attachement pour Abel, jeune homme accouru à elle mourant, les mains tendues, et lui disant; Sauvez-moi par beaucoup d'amitié! Elle avait clé touchée, attendrie partant d'abandon, par tant(i'esp<3jr en elle. La pitié était vierge dans suit Sme : c'est pat la pitié qu'elle aima Abel ; elle s'en occupa comme on le fait pour une plante rare qu'< n découvre un soir d'été au moment ou elle va mourir: on courl à la fontaine voisine, on revient ; on baigne la plante, on la relève, on la soutient ; vivra-t-elle? mourra-t-elle ? la nuit ou > songe, le matin 0^1 y court ; et si une dernîi re Planche s'ani- Cle, pousse uni' feuille au soleil; la plante est sauvée ! elle vivra ! on l'aime; on avait mis sa vie dans cette vie. Miel élait pour madame Dalzonne cette plante vue une heure avanl qu'elle ne meure ; il avait vécu, i1 vivait par elle; il étail son ouvrage.
Mais parce qu'elle l'avait si bien étudié sous les affaisse mens du désespoir, elle croyait avoir pénwré dans les ténèbres de son caractère: darrière son mal, sous ses terreurs, elle s'imaginait avoir découvert in lui une exaltation faciles
la lassitude et :i i'ennui de toutes ellOSCS, même de celles qui
berçaient le plus efficacement sa maladive langueur. Elle s'était persuadée encore par celte étude nuancée d'affection cl de silence, et par des essais risqués avec adresse, qu'il revenait toujours à l'objet retiré ù temps de ses habitudes. Sur «ne échelle prudemment réduite, elle avait mesuré le pouvoir du changement sut sou caractère; et par ces essais,
vait ce qu'elle avait ù espérer et à craindre de «on n" <■■ i pour elle, ils lui avaient démontré combien elle avait à mi nager la constance d' Abel pour ne pas la voir s'évanouir dans un épuisement d'attenlion longtemps arrêtée sûr le mênie point. Sa .•induite seréj moment où elle le
sentait s'attacher à elle, elli ;i échappait, en glissanl pour ainsi dire n i ntre ses main >. i our i 51e, qui ne res-
semblai! pas au calcul de la co |uetterie, car il n'y entrait que de la sollicitude, elle allait : elli 'ngageait Abel loin d'elle, tandis qu'elle setenai • l'écart, arrivai! il à la maison de santé une jolie pensionnaire, ••'■le devenait l'occasion de cette statégie hasardeuse : ma lame Dalzonne vantail sa beauté ou ses talensàAbel, dont elle compromettait tantqu'cllc pouvait l'attention ; et ce n'est que lorsqu'elle jugeait la assezrisquée, qu'elle intervenait et brouillait lés dés. Sa brus- «me présence rompait des trames à peine tendues; 'a pensionnaire quittait la maison, ri madame Dalzonnercsiail seule pour reprendre le sceptre, passé un instant, comme un jeu, flans d'autres mains. Ce procédé avait réussi à merveille et autant de fois que madame Dalzonne avait usé y recourir; mais que de calices amèrement bus dans l'ombre ! que de lara es versées pour obtenir ces victoires, toujours à renouveler! ["n vrai ou un faux raisonnement avait ainsi changé sa vie en une partie d'échecs, dont la dernière perle pouvait dévorer tous les gains acquis.
Le voyage ans Loges n'était donc qu'une nouvelle tentative que madame Dalzonne faisait sur le cœur d'Abel, et qui fois comme les fois précédentes, elle espérait limiter aux nécessites de son étrange positii n.
Jamais pourtant elle ne s'était tant reproché son imprudence, jamais elle ne s'était promis avec autant de Puce de n." plus recommencer ce jeu funeste. Des doutes acérés lui traversaient le cœur. — Que font-ils maintenant? se demandaitelle en regardant la pendule ; voila une heure qu'ils se 'Ut partis. Une heure! Quatre heures encore à attendre ! il sera nuit quand ils se mettront en route pour revenir : deux jeunes gens ensemble la nuit ! Que c'est peu prudent ' — lit madame Dalzonne traçait sans relàcltc le cercle île conversation qu'ils pouvaient parcourir sacs danger. Tantôt cil- leur prêtait une idée indi Hercule, e! cl le murmurait dans un dialogue imaginaire les phrases qu'elle suggérait à tous deux; lantôt,'pourapporter de la diversion à un rapprochement trop animé, elle brouillait les lils du propos, et elle 1 s laissait un quart d'heure entier dans le silence. Pendant ce quart d'heure la voiture qui roulait toujours, pensait-c le, avançait le terme du lète-à-têtp. Mais, oubliant tout à-coup la voie rassurante dans laquelle elle. était entrée, madame Dalzonne les voyait assis l'un près de l'autre, causant à voix bas e et se disant, au milieu d'une toute-puissante solitude, qu'il n'y avait qu I animé,
déjeune et de vivant dans cette vaste forêt. Tableau désolant, dans lequel elle plaçait au premier plan le démon ironique de l'occasion, qui obscurcit d i son aile immense l'éclat des sermenset des fidélités les plus saintes. Ses pleurs coulaient encore • die se levait, étouffait sis sanglots dans sa main ; mais. malgré le frôlement de ses s ''.pies, malgré les ténèbres de ses yeux fermés avec force, elle distinguait dans une claire perspective des images et des s ms dont elle avait l'âme bris
Elle n'y tint plus; elle voulut aller a leur rencontre dans le bois. Sa démarche était natu - lait justifiée par une
l'unie de r usons. Tille ouvre la porte pour donner de- ■ le d,» teur < alveyrac est devai l elle.
— J'allais sonner, mada n
— Hais je vous croyais ■ ' i i les docteur.
Madame Dalzonnc rentra.l i i i vcyrac,
et elle alla du côté ! opposé comme pour pousser un fauteuilcontrele mur. Danse mouvement elle sécha vite ses larmes.
— Oui, je vous croyai • '
— J'en arrive, madame. Je comptais en effet y passer plusieurs jours pour prendre pari à une ci nsultation, mais quelqu'un a manqué au ren I - c'est le malade : —il est mort hier. Ne le plai non . . t .:■• lit qualn -vinj i
ans -. c'est avoir vécu, je pi i , oup ti i|), d
— Quelle réflexion '
LE MEDECIN DU.PECQ
— Triste pour vous, docteur, que je n'ai jamais vu si i ontcnt.
— Je suis fui't content, je l'avoué. Je vous avais parlé dans le temps d'un frère que je croyais mort depuis quinze ans a Bornéo, Où il avait étérégisseut dans une plantation hollandaise.
— Ne serait-il pas morl '
— I! n'est pas mort.
— El comment avez-vous su cela ?
— De la manière la plus fabuleuse du monde. \ oyant que ma pir-. i. . ;i \ .-;■-;.'. I s n'avait plusde but, je projetai d'employerà visiter le château Rs deux mi trois heures que j'avais encore à rester dans la ville avant de me remettre en roule pour Saint Germain. J'allai donc au château, où je rencontrai comme de coutume affluence d'étrangers, curieux ai
moi de connaître les réparati i roi a commai id
faire. Dans la sa le des Batailles, je remarquai un Anglais qui ait de comprendre le sujet d'un tableau que l'explieacàteur officiel expliquait fort mal. t.* ci triait peu
correctement le français, qui1 r \ iiLriais comprenait a peine. Pour les tirer tuas deux d'embarras, je me souvins que je parlais assez facilement l'anglais : aussitôt je dis dans sa propre langue au visiteur étranger le sujet du tableau. Ma politesse si a propos lui plut. Me salon en salon, nous causâmes de mil m'apprit qu'il était
négociant-armateur et qu'il revenait de l'île Gélèbes, où il aurait fait d'excellentes spéculations avec les poivres si la lièvre jaune, qui avait soudain envahi la colonie, ne l'eut obligé à la quitter pour regagner l'Europe.ll était naturel que jem'infi i i s de lui s'il avait entendu parler
d'un Jérôme C rivé sur la colonie de
Bornéo vers l'année 181 G. — Il est excessivement heureux et riche, me répond le négociant an'gli êtes demeuré
si longtemps sans recevoir de s» s nouvelles, c'est qu'il n'est à Bornéo que depuis deux an.-, il a gagné sa fortune par le cabotage dans l< s îles Maldives.
Vous comprenez maintenant ma joie: mon frère esl vivant et il esl heureux; un frère qui m'aime, qui me doit ce qu'il est. Je lui prêtai dix mille francs, tout ce que je possédais alors, al. n qu'il entreprit ■ ilion, à la suke de la-
quelle je le supposais mort. A ces renseignemens l'Anglais ajouta des indicati ins infaillibles pour que désormais mes lettres parvinssent a mon frère- Oh ! oui, je suis sûr que vous prenez paît à mon contentement, à présent que vous en connaisse/, i.i
— Mais comment, docteur, s'enia madame Dalzont dans tout autre moment aurait mis un peu plus de sinci iit< dans son exclamation, je suis ravie de votre bonheur !
Eile jeia un regard dans la glace pour s'assurer que ses veux étaient se. s, elle ne le ramena pas sur elle-même sans voir à la pendule combien il s'était écoulé de temps depuis l'arrivée du docteur. — Un quart d'heure de gagné, pensa- — Ce fut le premier intérêt quelle prit au bonheur de Calvevrae, qui continua ainsi :
— Je connais le bon naturel de mon frère Jérôme ; il pense toujours a moi, qu'il a quitté très laborieux, et aussi peu ambitieux que riche.
— Cest un | ,|iii aurait tout aus >i bien 'lit une autre phrase, tant elle était complétemenl eu di liprs de 1.. • :.>• cation.
— • S'il me ju-e par le passé, il se trompe sur un poursuivit le docteur persuadé d'avoir intéressé madame Dafaonnc:jc suis devenu ambitieux depuis son dé| an. i. i> qu'il partit, je n'avais pas quarante ans passés comme aujourd'hui, v présent j'aime l'ordre dans h- repos; j'ai l'ambition, la grande ambili . ,de l'avenir.
— ' irfaitcmei ne, qui n'ayai quelques moi ...u hasard.
— > n ez heureux,
bien. Oui, l'avenir m'occupe ; je ne puis pas, je ne
rester
lafamj
riéures ii viennent du
honneurs, joie: moi . txquelles
d'ailleurs tous les hommes n'ont pas des droits assurés, mai? par exemple. Je sais que j'ai trop attendu pour me plaindre avec raison ; mais je n'étais pas riche, remarquez-le ; j'étais pauvre, j'ose l'avouer devant vous, ajouta le docteur avec une humilité touchante, j'étais très pauvre. Comment, sans une fortum assise, proposer à une femme île la lier à votre sort? Ce n'est pas là le fait d'un honnête homme. Mes désirs se sont
lans h- tond de mon âme et je me suis résigné. Mais que de fois, après avoir ferme sur moi la grille du château
--nais plein des bénédictions d'une famille dont j'ai- tvé la mère ou l'enfant, je revenais sur mes pas a tâtons, ,- me un voleur, pour coller mon visage a la grille fermer, .i pour accompagner d'un regard d'envie ce père qui remi niait la grande allée, tenant sa tille bien-aimée, blonde ei joui use, par hi main, et s'appuyant sur le bras del'épouse chérie, . barmantes toutes deux, lui jeune encore : Leur bonheur me faisait mai ; je détournais la tète poui n'être pas jaloux, et je rentrais ici le cœur gonflé d'amertume. Je vous
lis. et j'étais un peu consolé; car je me disais: -Elle aussi n'a pas les joies de la famille, et pourtant elle n'est pas malheureuse.
— Dans un -heure ils seront de retour, murmura madame DalzoHiie : roilà bientôt la nuit. Quand sera-t-il nuit!
Elle ne tenait pas en place.
—Puisque vous m'écoutéz sans ennui, je vous dirai encora que j'attends de ce frère, qu'un miracle m'a fait découvrir, un changement nés -rari.l dans mou existence. Si cent mille suffisenl pour rendre raisonnable et juste la proposition que je compte faire a um- femme de nf épouser, il me les donnera; je les aurai au bout du temps nécessaire pour que ma demande lui soit connue el que sa réponse me parvienne. Kstce assez cent mille francs ? demanda le docteur.
— Mais oui, répondit madame Dalzonne avec le sang-froid d'un ah- ,1m désintéressement dans la question.
Hardi comme lorsqu'on a rompu la première glace delà timidité, le docteur se sentit entraine a dire :
— Je sais unepersonm j< ion i n ore, très jeune pour moi,
gravés libw comme je le suis, con- : mon caractèrt autant que j'apprécie le sien, me rassurant sur 1. -■ préti util iïs d.' s. -n âge par un bon sens formé - du devoir et du travail, et qui, ne donnât-elle à son mari que l'affection qu'elle porte aux étrangers remis à ses soins, sérail encore la mi i'.leure 1 1 lapins aimée des femmes. Ile conseillez fous, dit Calveyrac en adoucissant sa voix au ton d't il ■ haleureuse amitié, de m'ouvrir sans crainte à cette femme ?
Le docteur n'attendit pas la r, ponse <le madame Dalzonne sans éprouver un violent hattemenl dans la poitrine.
Madame Dalzonne, qui n'avait pas nu seul instant deviné qu'il s"agi:-sail d'elle dans 1 - allusions si transparentes du doctt ui répondil :
— Quel ;ige peut bien avoir cette femme ?
Le docteur fui renversé. Elle n'avait rien compris! D'une voix tremblante il dit:
— \ ingt-cinq ans.
11 -'-'..il au moins ir-us ans a madame Dalzonne, convenante et bon jusque dans la plus solenni Ile circonstance de sa vie.
— Cette femme est beaucoup trop jeune pour vous, docteur -, n'j songez pas.
Calveyrac troublé si levayil demandai madame Dalzonne
1 1 permissi le se retirer.
I-:t madame Dalzonne, dans son aveuglement, tant la pas» iste, même chez les cœurs les meilleurs, ne sentit , d pflgnard qu'elle avait porté a Calveyrac.
— Oui, vous devez être fatigué; vous avei l-.s.inde repos,
h i dit-elle en l'arrêtant sur le seuil de la ne me demandez ; as des nouveHés de monsieur
v i m'en donner? répondit le docteur sans
imr.
M tau couvent des Loges avec mademoiselle
- i fort malade d'esprit. Je sai»
- . :- mi lu d-' -éloigner sans vous (le Saiiil-
LÉON GOZÏAN,
Germain ; mais vous ne le gronderez pas : c'est moi qui lui ai conseillé d'é'nfreîndr ■ 01
— Peut-être avez-vous bien fait, madame; cai n suis (|iic le médecin de monsieur Abel, mais mademois Touralbe en sera la guérison ; je vous l'ai dit, je en is.
Le coup était rendu.
A peine le docteur descendait .'• ■ al . qui madame Dalztfnne retombait sur le canapé pu elle av;
Dès qu' Uiel fut seul, il dit a James son domestique, d'amener son cheval. James ne comprenait pas irop ' cet ordre. Il obéit cependant; il alla à l'écurie, où il inlerrdtnpil le repos du cheval, qu'il conduisit vers Abel.
— James, dit-il, j'ai envie de galoper dans celte allée pendant que mademoiselle de- Touralbe sera en , couvent; le temps me paraîtra moins long. Je ne sei plus d'une ibeure absent; entends-tu?
— Comme il vous plaira, monsieur; permettez-moi de vous faire observer qu'il bruine épais, et qu'il sera bientôt impossible de se diriger dans les alléi s.
— Sms tranquille, JamesJ: je ne m'écarterti pas.
— Je serais pins tranquille si je vous accompagnais.
— Dans une heure, répéta Abel en rendant avec rapidité le rideau de brume jeté sur la forêt.
James ne le distingua plus au bout de deux minutes, tant il allait vile le long des arbres, mais tout près cependant des v limites tracées des ailées, de peur, en suivant le milieu du chemin, de s'engager dans quelque fausse vide.
Du couvent des Loges à Fromainvillè il y a plus de trente roflte's, plus de dix carrefours, et routes et carrefours sombraient de minute en minute sous une mer cotonireu un point du ciel pour s'orienter, pas un bûcheron pour remettre le voyageur sur son chemin. Le'fond de l'océan «est plus clair qu'une forêt dans le brouillard.
Abel çouraitdonc vers Fromainvillè malgré le dan jerde se perdre et contre la défense du docteur Calveyrae, . n e pourtant si franchement acceptée la veille. Madame Daizonne, il est juste de le rappeler, n'avait-elle pas employé toi: tes les ressources de la persuasion pour réduire cet ordre de Calveyrae à URé'-reeommandaîion àîsée à éluder?
Mais Abel ne combattait pas même avec lui la rési I
(|u'il exécutait avec tant de hâte : il allaita Fromainvil Je, où rien ne l'appelait. Pourquoi s'y rendait-il ? quoi vvoàr?la Seine derrière les saules? Les saules et la Seine étaienf.JBvisibles.
Abel n'avait à répondre à aucune dettes questions vuKittsles, car il ne les posait pas. Au contraire, et de cràntEe* qu'elles ne se jetassent comme un embarras, comme une in;portunité à travers son projet, il s'étourdissait par la précipitation de sa course, par la témérité de ses percées dans les. obscurs entonnoirs du -ois.
Quajàd d'ebn en élan, de bonds en bonds, de fuite en fuitesous les branches sèches, sur un sol sans écho, les cheveux. poudrés de neige, le manteau blanc comme un linceul, il parvint ù la, ferme de Bergerin, il ressemblait au héros d'uneballade allemande attendant à terre le passage d'une nuée qui le ramenât a travers l'espace.
Il noua la bride glacéeà un anneau de Ter scellé au mur de la première cour, il entra ensuite en secouant^on manteau .tans la seconde, ou aucun chien n'accourut vers lui en aboyant. Ce silence le surprit.
Dans la principale pièce il aperçut enfin Bergeronnette-cinqbeures assise surnn tas de paille et occupéeà tresser un panier casier, avec des doigts bleuis par la bise.
— Mon père, dit-elle en éveillant Bergerin qui sommeillait, et sitôt qu'elle cul aperçu Mm'!, mon père! voilà monsieur Abej.
- Est-ce que les grues vous . m amet é, |u i .
■ ir :i Aid U
seuK pièce.
i - venu
— lue ûère
— El à pied '
— Non, Bergeronn ;lte, à cheval.
— Je coi p< re?
— -, a : Je souhai ; s . Iiaud qu dehor ■gerin-, Et il ajout i: et q mt.
On v .>:.,[ sur le vis; ait bien
ir ui •■ sentiment pénible
: avait été saisie à l'i . Iheureux
rendait
■ . and elie, ne. lut plus là, Abel, aprèi ..■ on man*
tir !a r, mpe de l escalier, demanda a "
au ■' nière avait enli | rtes et les fenè-
i, ; pays.
— ïii fan:: tu ire, monsieur Abel ! hier il ai rté les mi ub is, • emaia i
le ".-i venue dan;, un mauvais mojnent; je suis sûr que vous êtes transi à voire ; la
— Je n'ai
— Oui, \ous ne suez pas. Monsieur Moulinier de malheur'. je i ire pas le froid que nous avons enduré, reniant et moi, la nuit passée. Ce n'est pas d'un bon chrétien, comme dit l'abbé ^ incenf ; mais je ne m'oppose pas que vos dix-sepl vaches et vos trois mille moutons oublient de rentrer ce soir à voire ferme d'Herblay, un simple oubli. J'aurais des nouvelles de votre fortune dans un mois.
— Qu'est-ce que ce monsieur Moulinier dont vous parlez, Bergerin?
— C'est un propriétaire, suffit; c'est le mien, comme j'ai l'honn ur de vous l'apprendre, un propriétaire râblé, monsieur Abel : Si un jour il devenait lièvre, et qu'il passât entre mes deux. orteils... Silence^ Bergerin, au repos! Voilà pourtant vingt ans, à mille fraiics par an, combien de fois lui aije payé sa ferme, son ca< nil que voilà? Et encore que i élait un bi n de rien du tout. Jai payé pendant quinze ans tous les premii rs de chaqufc trimestre, comme Dieu est juste, au olocSier i , à. Une fois que la femme, Dieu ait son âme, fut morti ■ is ne furent pas aussi réguliers;
ivi .il dut porter le loyer a m msieur Moulinier; mais jamais le mois ne se passait sans qu'il eftt son argent. Ceiti année, ne s'avise-t-il pas, parce que depuis deux mois je suis en retard, de! me tourmenter comme si j'avais du vin tu cave et du foin dans les greniers. Paie qui a, je n'ai rien. Il m'envoie papiers sur papiers; entin, au bout du compte, je vois arriver deux hommes noirs qui nous prient de soi tir d'ici sur-le-champ, après avoir chargé nos meubles sur les i pàules de leurs gens et fait marcher devant eux mes vache» (t mes pauvres chiens. — Et de quelle part? je leur demande. — De monsieur Moulinier, ils me répondent, qui, fatigué de vous donner congé à plusieurs reprises, ions envoie pour vous aidée à quitter sa ferme. — Je me mets en colère, je ne veux pas sortir comme un loup; eux. les hommes noirs, sans me répondre, enlèvent un à un les volets, une à une les port is, et ils me disent ensuite, en les emportant sur leurs charrettes : — A présent, père Bergerin, restez ici, si le taur vous en dit. pour entendre chanter Paloutte. — Yoilà pourquoi, monsieur Abel, vous ne voyez ni portes ni volets : c'est pouc nous forcer ù quitter le nid ; et il le faudra bien tout de même, car, nous avons eu l'eau briller tout le bois mort ci mettre U couverture sur la tête, nous avons claqué des dents, Bergeriant.
— Vous avez eu tort, Bergerin, de ne pas prendre connaissance d s papiers qui vous étaient envoyés par l'avoué Je
.aire: vous auriez été averti. Bergeronnette au* rail dû les lire.
— Je ne l'ai pis voulu : je les déchirais a mesure, parce que
■ œur.
érme?
LE MÉDECIN DU PECQ
— Vingt mille francs au plus; et que le vieux sctlérat de Motiliuier serait contînt d'en avoir ce prix! Un bon terrain, niais qui exige un soin ! C?esl à y laisser ses ongles Et j'ai du regret aie quitlei ; eroiriez-vousça. monsieur Abel?
, — Pourquoi non ? vous avez vécu ici avec voue femme, qui était excellente, lu'tf-t-ou dit.
— Oh ! oui !
— Votre lille y est née : ce sont des souvenirs.
— Et quel gibier, monsieur Abel ! .le l'ai sous la main ici, sous le pied. Ou retrouver ça?
— Bergerin, vous êtes un brave homme : écoutez-moi. Je connais a Saint-Germain un menuisier qui vous fera en quelques jours les portes et les volets dont vous manquez j il confectionne aussi de bons meubles. Voilà son nom. "Vous irez chez lui de ma part et vous lui commanderez le nécessaire. Entendez-vous, Beige; in ?
— Mais si monsieur Moulinier envoie encore des gens pour emporter ces nouveaux meubles?
— J'essaierai d'abord d'obtenir du temps de monsieur Moulinier. Vous lui paierez les deux termes ensemble.
— Mais vous, qui vous paiera?
— Vous, Bergerin, peu A peu, à votre aise.
— Je n'entends cela qu'à une condition, monsieur Abel.
— Laquelle, Bergerin?
— Que je vous servirai les intérêts, sous et deniers.
— J'y consens, c'esi convenu. D'ici là, pourtant, d'ici à ce que vous ayez vos nouveaux meub.es et que j'aie vu monsieur Moulinier, vous ne resterez pas à Fromainville vous et votre fllle, exposes à tous les vents. Conduisez sur-le-champ Bergeronnette chez une de vos parentes, ou elle demeurera jusqu'à ce que la firme soit rétablie sur un pied convenable; allez ensuite à Sainl-Germain porter au menuisier les mesures des boiseries dont vous avez besoin. En attendant que nous réglions nos comptes, acceptez, puisque nous avons noué des rapports d'affaires, quelques louis qui couvriront les premières dépendes.
Abel ouvrit sa bourse et la vida sur les genoux de Bergerin, qui ne se sentit pas blessé de ce don, auquel Abel, moins par calcul que par instinct, avait donné le caractère d'une avance parfaitement acceptable. Cependant, Bergeronnette étant entrée au moment où Abel fermait sa bourse, celui-ci la glissa vite dans sa poche, et Bergerin cacha l'or dans sa main. C'est que la double position avait un coté faible que la présence de celte enfant mettait à nu : l'un, malgré les précautions de son action délicate, rendait un service assez facile à définir, et l'.U're l'acceptait malgré sa conviction qu'il ne traitait pas une affaire.
Si elle ne devina pas la cause du silence qui accusait une conversation amortie par sa présence, elle ne fut pas loin de la vérité en supposant une cause à cette interruption peu naturelle. Sa perspicacité en éVeil chercha dans l'air encore ébranlé de la salle les paroles émises, et pour ainsi dire l'odeur des pensées. En disant à Abel les soins qu'elle avait apportés au cheval pour (pic la sueur de la route ne se figeât pas sur sa peau refroidie, elle consultait le visage de son père, miroir dans lequel elle lisait d'habitude les choses dont il voulait lui faire un mystère. Elle ne fut pas rassurée après cet examen- l'attitude. de Bergerin lui parut gênée y celle d'Abel n'était pas moins contrainte. Que s'etait-il donc passé en son absence?
— Comme les saisons, dit Abel, donnent à la campagne un aspect différent? Quand je vins h i. il y a un mois, l'automne était sans doute avancé, mais le peu de soleil dont on jouissait rendait votre ferme riante et gaie.
— Elle vous parait fort triste aujourd'hui, n'est-ce pis, monsieur Abel? dit Bergeronnette-cinq-heures, que cette remarque d'Abel n'engageait pas à noire qu'il n'avait été question de rien entre lui et Bergerin tandis qu'elle était à l'écurie.
Elle ajouta, ni baissant la tête sur l'ouvrage d'osier qu'elle avait repris :
— Vous avez eu la bonté de venir à 1a ferme par une trisle circonstance. 'Mon père a eu le projet de faire peindra les porte» et les volets de la maison à une époque marchoisie. Je lui conseillais d'attendre jusqu'au printemps pour faire fairt
ces réparations; mais il comptait sur le beau temps ; et vous voyez s'il s'est trompé.
Blus lUrgeronnetlecinq-heures s'enfonçait dans son mensonge, et plus, en rougissant, elle s'embrouillait dans le tissu de joncs oui lui servait, du moins le croyait elle ainsi, à cacher son trouble.
— Oui, c'était l'avis de notre lille, de remettre à plus tard ces réparations, affirmait Bergerin, moins maladroit menteur que Bergeronnette; mais je ne supposais pas que le gros mauvais temps s'abattrait sur nous avant les Rois. Ce qui est fait est fait ; n'est-ce pas, monsieur Abel?
— Je n'ai pas eu d'autre idée en voyant le délabrement de la ferme : j'ai attribué le changement à quelque modification tout à-fait indispensable.
Autre menteur.
— Mais nous serons fort bien dans quelques jours, refrit Bergeronnette-cinq-heures. Vienne le soleil de mai ! nous aurons de la ramée neuve sur les toits, des volets verts, et des portes belles comme une armoire.
La poitrine de Bergeronnette se gonflait, la fausseté de ses paroles lui était un remords, qu'elle n'oublierait pas de porter aux pieds de l'abbé Vincent. Lui pardonnerait-il celte hypocrisie?
— Et quand la treille sera couverte de feuilles de vignes, ajouta Abel, votre ferme sera un délicieux repos pour les amis qui viendront se reposer chez vous, moi le premier.
— Oui, vous le premier, répéta Bergeronnette en cassant les baguettes d'osier dans sa main émue. Vous accepterez encore une tasse de lait chaud.
— Et un verre de vin, ajouta Bergerin, ce qui vaut mieux que ton lait, enfant.
—Et nous n'avons plus ni vache, ni potager, ni cave, pensa Bergeronnette. Comme je mens! mon Dieu! pourquoi est-il venu? pourquoi ne s'en va-t-il pas?
Son front était encore plus penché sur ses mains.
— Je vous conseille, continua Abel j qui feignait d'entrer dans le mensonge de Bergeronnette , je vous conseille de changer votre toiture, de remplacer le chaume par des tuiles.
— Ce n'est ]ias une trop forte dépense, répondit Bergerin d'un air important; on y songera.
t- Ajoutez, continua Abel, quelques agrémens à voire ferme, un pigeonnier.
' —Nous aurons un pigeonnier, appuya Bergeronnette.
— Une serre chaude pour vos fleurs.
— Puisque vous aimez les orangers, nous aurons une petite serre chaude.
En achevant la série d'embcllissemens qu'il conseillait a Bergerin, Abel se leva et alla couper une petite branche de bruyère du Cap dans un pot de terre qui grelottait dans un coin. Il s'y prenait mal; Bergeronnette accourut avec ses ciseaux et coupa la branche dont Abel avait envie.
— Je voudrais encore, termina-t-il que vous fissiez de la pièce à côté un salon d'été. Il y a deux croisées au nord ; co sen.it un endroit charmant dans les folles chaleurs. On le meublerait selon sa destination : des stores aux croisées, des nattes à terre, et un canapé entre les deux embrasures.
— Mais nous ferons ainsi, s'écria Bergeronnette; pourvu que vous veniez quelquefois vous asseoir dans ce salon.
— Où coucherai-je ce soir? pensa Bergeronnette en promettant d'avoir un pigeonnier, une petite orangerie et un salon d'été.
Toul-à-coupune bouffée de neige entra jusqu'au milieu de
la pièce, ci vint protester contre les illusions que Bergeron-
inq-heores s'efforçait de partager avec Abel. Une larme
se llgea sur son visage, el elle abandonna le panier d'osier
qu'elle avait sur les genoux.
— Je' vous quitte, dit Abel; le temps devient affreux ; Il fera nuit dans une heure. Bonjour, Bergeronnette..
Bergeronnette, sans se lever, dit adieu à Abel. Sa voix était faible; elle ne montra nas son visage.
— Je vous accompagnerai, monsieur Abel, jusqu'au milieu de l'allée; je vous mettrai en route.
— Comme il vous plaira, Bergerin.
Ils sortireit.
LÉON GOZLAN
Abel avait oublié, sa cravache sur le manteau de la cheminée; il revint. Bergeronnette-cinq heures n'était plus a la place où il l'avait laissée. Il approcha de l'escalier qui conduisait à sa chambre, et il entendit une voix qui disait :
— Ma mère! ma mère, qui êtes dans le ciel ! ayez pitié de nous ! nous allons mourir de faim et de froid.
Abel avait posé le pied sur l'escalier pour monter à la chambre de Bergeronnette.
— Vous ne venez donc pas, monsieur Abel ? lui cria Bergerin; voire cheval attend.
— Bergerin, lui dit Abel, vous n irez pas plus loin, entendez-vous ; il faut que dans une heure votre fi lie soit ailleurs qu'ici, il faut qu'elle soit auprès de cette parente dont nous avons parlé; je le veux.
— Patience! Nous partons, nous partons.
— Tout de suite, Bergerin, tout de suite!
— Monsieur! lui cria Bergerin, monsieur Abel, vous avez oublié votre manteau.
Abel ne répondit pas.
— Monsieur!...
Il n'était plus a portée de la voix.
Nous choisirons la circonstance du retour d'Abel au couvent des Loges pour parler d'un fait qui avait eu lieu simultanément avec son départ de Saint Germain, et qui avait pris un caractère significatif pendant sa visite à Fromainville. A l'instant où la voiture pénétrait sous les corridors nébuleux de la forêt, un homme s'était mis a la. suivre. d'un pas très actif dans le massif du bois, s'effaeant derrière un tronc d'arbre quand elle était sur le point de le joindre, redoublant de vitesse lorsqu'elle le laissait en arrière. Cet homme s'arrêta, et s'accroupit dans son manteau comme une béte fauve dans sa queue, pour attendre que la voiture fût passée, dès qu'elle ne fut plus qu'à une petite distancé du couvent. De sa place, où ilfcait impossible de l'apercevoir, il suivit tous les mouvemens, qu'il avait apparemment un grand intérêt à épier. 11 vit mademoiselle de Touralbe entrer au couvent et Abel s'en éloigner. Sa place dans la neige étant faite, il attendit. Le froid engourdit ses membres, mais son regard, qui s'aiguisait en passant sur une longue lame de neige, s'arrêta sur un point isolé. Ce point était la porte du couvent, qui s'ouvrit une demi-heure après le départ d'Abel; et, tandis que les deux domestiques se chauffaient à la cuisine de la maison, une femme parut sur le seuil de la porte et regarda autour d'elle-, elle avança quelques pas, et prolongea sa vue dans le Lois. L'homaïc s'était levé et avait marche : quand il fut sur d'avoir été vu, il ne marcha plus. On alla à lui. Les deux peiionncs se icncoiitrèrent bientôt hors du chemin et dans une mêlée de petits arbustes gris comme le brouillard qui les enveloppait. La femme, c'était mademoiselle de Touralbe ; l'homme, Champeaux. Pendant un quart d'heure ils restèrent ensemble, causant très bas et très mystérieusement, quoique personne ne fût à portée de les entendre. Ce temps étant écouté, Champeaux regagna Saint-Germain, mademoiselle, de Toiiralbe rentra au couvent, dont la porte était restée eutr'ouverte pendant sa conversation en plein air. Bien de plus, si ce n'est que la neige tomba plus fort, que l'obscurité devint plus épaisse, et qu'Abel se hâtait de retourner aux Loges.
Aucun accident n'ayant retarde sa marche, il arriva au couvent au moment convenu entre lui et mademoiselle de Touralbe, qui le remercia de l'avoir attendue. La légèreté de pensées plus calmes avait raréfié la pieuse pensionnaire. Ni le brouillard, dont elle avait paru affectée en allant, ni la tristesse.de la nuit glacée qui s'abaissait sur la forêt, n'eurent pour effet d'altérer sa douée insouciance. Abel se demandait en la regardant si c'élait là cette femme si languissante il y avait deux heures. Quoiqu'il fil beaucoup plus froid (pie dans l'après-midi, elle avait soulevé à demi la glace platée de son c6tér au risque de gercer ses lèvres au vent de la neige. Eûtelle été moins assouplie qu'elle ne l'était aux convenances infinies d'une sqçbjié rivale de !.. Chine en règles de conduite, elle se fût encore gardée, éc'airée par le simple bon sens, de rappeler à Abel le sa :r ' e q >' le avait accompli sur ses instances. Lu chagrin muet euh! é un reproche, bien qu'à beau-
coup d'égards il eût permis1 à Abel de mesurer la profondeur de la conversion qu'il avait obtenue. H s'arrêta k cette opinion, que mademoiselle de Touralbe était satisfaite d'avoir repoussé une idée mal conçue à son origine, uniquement adoptée par l'entêtement du faux point d'iionmeur, et qu'elle était contente de l'avoir éludée sans laiblesse personnelle, étant toujours en droit d'en charger la responsabilité d'un autre. Ainsi le beau co é de son action domina le jugement d'Abel quand il chercha ù s'expliquer la variation survenue toutà-coup dans l'humeur de mademoiselle de Touralbe. Mais, s'il faut le" dire, il ne fut si indulgent que. parce que les lignes de son attention convergeaient ailleurs. Partage facile, l'esprit était là, le coeur plus loin. Retenu cependant par la même circonspection que mademoiselle de Touralbe, il eut craint de laisser paraître, malgré le déplacement de sa réflexion, qu'il acceptait comme son ouvrage cette soudaine, dilatation morale : c'eût été manquer de tact et de modestie. L'un et l'autre se crurent à l'aise en affectant de ne pas revenir sur un sujet embarrassant ; ils n'en effleurèrent que les bords pendant le temps rigoureusement nécessaire à leur retour à Saint-Germain.
— Je ne me figurais pas bien jusqu'ici ceipj'etait un couvent, dit mademoiselle de Touralbe. C'est un tort de les juger d'après l'opinion qu'on s'en fait dans le monde.
— Celui des Loges n'est donc pas comme vous vous l'imaginiez?
— Loin de là. Je cherchais les grilles de fer, les murs de soixante pie.ls de haut, les salles obscures...
— Vous n'avez rien vu de semblable ?
— ^He sont des pièces bien éclairées, donnant sur des jar. dins ebarmans en été. Et moi qui m'attendais à l'entrée solennelle d'une supérieure terrible comme une héroïne d'Anne Badcliff, j'ai été accueillie par une aimable dame d'une mise presque recherchée, jugeant le monde avec esprit et peu de sévérité. Elle m'a montré complaisamment sa maison, ,un vrai palais pour l'élégance. — Ceci est la salle de récréation, m'at-elle dit; ceci la salle de bain : des pièces délicieuses. — Mais où sont les cachots ? ai-je demandé. Ma question l'a fait sourire.— Les voici, a-t-elle ajoute en m'inlroduisant dans une vaste salle où les élèves touchaient du piano, chacune dans sa cellule. J'ai encore visité la salle de danse. Ainsi au couvent on enseigne la musique et la danse!
— Et pourquoi non? dit Abel ; et en quoi cela étonneraitil ? L'humanité a eu des temps d'étrange folie, qu'on se surprend à regarder comme s'ils avaient éié de quelque prix pour le bonheur. On rêve le cloître, où l'on se purifiait par les macérations : la vie est-elle donc si fertile en voluptés qu'il faille en expier les mollesses? N'y a-t-il que le jeûne ejui soit une douleur, que la solitude derrière des portes de fer qui soit une peine, que la priera à des heures prescrites qui exiùte à la paresse naturelle du corps? Sans rejeter violemment la société derrière- nous-, il est près de nous, autour de nous, sur nos lèies, des supplices tout faits, prê.s a toute heure, et le* obstacles qui barrent nos désirs sont des grilles autrement inflexibles que «elles d'un monastère. L'homme est si misérable que les souffrances qu'il invente ne vaudront jamais a lies qu'il porte en lui depuis sa naissance jusqu'à sa mort.
Mademoiselle de Touralbe allait répondre, mais sa réflexion fut tout-à-coup détournée de la conversation par un recul de la voiture.
— Qu'est-ce donc ? demanda-l-elle au cocher.
— Rien, mademoiselle, répondit James en s'avancunt à la portière ; un homme qui passe sur la route a effrayé le, chevaux.
La voiture continua de courir vers Saint-Germain.
Au moment où mademoiselle de Touralbe s'était penchée en dehors pour appt 1er le cocher, Ain 1 avait furtivement consulté sa montre. — Six heures et demie, avait-il murmuré: liergeronnettea quitté Fromainville ; ellen'a plus froid maintenant.
A la forme de l'homme qui avait effrayé les chevaux, à soi pas lorsqu'il avait couru pour, éviter lès roues, mademoiselle de Touralbe a\aii reconnu Champeaux, qu'un rayon des deux lanternes avait é( lairé a demi dans sa brusque apparition.
LE MEDECLN DU PECQ
Pendant un quart d'heure \beî el mademoiselle de Tourâlbe demeurèrent dans un silence profond , que mademoiselle de Touralbe rompit la première.
— Ali ! mon Dieu ! dit-elle, j'ai oublié de cueillir pour madame Dalzonne une rose du Bengale dans le jardin du couvent ! Je lui en avais promis une pourtant. De quelle excuse me servir? Si vous étiez aimable, monsieur Abcl..:
— 11 est tard'et nous sommes un peu loin, mademoiselle, pour (jue vous permissiez d'aller en chercher une aux Loges : nous voici à Saint-Germain.
— Je n'ai pas eu cette pensée, monsieur Abcl ; ce serait abuser d'une complaisance presque impossible. Mais j'ai été sur le point de vous demander votre branche de bruyère du Cap ; vous ne paraissez pas beaucoup y tenir.
— La voilà! répondit Abel en offrant avec peine la branche de bruyère à mademoiselle deTouralbe.
— Vous serez de moitié dans le mensonge, et je ne serai pas grondée.
Abel, qui avait eu le courage de se séparer de ce souvenir de Fromainville, en manqua pour deviser avec mademoiselle de Touralbe sur l'incident: il ne répondit rien.
Avec une grâce infinie, comme dans tous ses mouvemens, mademoiselle deTouralbe inclina la jolie branche de bruyère sur ses lèvres, et elle en loua de si près les rameaux déliés, les fleurs pâles et mignonnes, qu'elle semblait autant y poser sa bouche qu'en respirer le faible parfum sauvage. Elle la fixa ensuite entre sa ceinture et sa rot:e. Dans ce travail attentif, elle dévoila sous son châle le dessin athénien de son buste. Tout ce qu'il y avait d'attraction pour le beau dans l'âme délicate d'Abel fut comme surpris de la perfection de ces formes suaves, visibles et voilées, portées, pour aller à l'admiration des sens, par la séduction delà coquetterie.
— Non î je ne mentirai pas, dit mademoiselle de Touralbe en ramenant son ehàle sur elle; j'en serais trop fâchée pour vous. J'avouerai tout simplement à madame Dalzonne que vous m'avez aidée a réparer mon oubli en me cédant votre branche de bruyère. Ainsi j'aurai à louer votre amabilité sans faire un mensonge, deux choses qui me plaisent.
Le correctif ne rendait pas'à Abel sa bruyère du Cap; il n'admettait pas d'ailleurs qu'il eût fait un acte de galanterie volontaire dans ce qu'il plaisait à mademoiselle de Touralbe de considérer ainsi.
Pour se dispenser de répondre, Abel fut heureux du bruit que tirent les chevaux en frappant les pavés de la chaussée du Pecq.
La grille de la maison était ouverte : la voiture n'eut qu'à tourner pour être dans la cour.
Derrière les carreaux de la porte du vestibule, madame Dalzonne se montra accourant vers ses amis de retour, suivie de Bianra qui portait un (lambeau.
Après le dîner, qui avait élè retardé pour donner;') U)el et à mademoiselle de Touralbe le temps d'y assister, madame Dalzonne se retira aussitôt* dans sa chambre. Une heure après Abel s'y rendit.
— Je vous trouve pâle ce soir, lui dit Abel en s'asseyant vis-à-vis d'elle auprès du feu.
— C'est que j'ai eu froid toute l'après-midi. La pièce n'est pas très chaude quand en oublie d'entretenir le feu. 11 s'est presque éteint tandis que je lisais en vous attendant.
— Le temps vous aura paru moins k>ng, si l'ouvrage que tous lisiez était' si intéressant.
— 11 m'a paru très long malgré cela.
— "Cependant, dit Abel, nous n'avons pis dépassa le temps convenu entre nous. Les chemins n'étaient pas fort praticables, et mademoiselle de Touralbe est resté,' enfermée plus de deux heures dans* le couvent. '
— Je ne vous adresse aucun reproche, mon ami. Allez-vous n'en faire de ce que j'ai désire votre rétour? M'étais-je cnfagée à ne pas m'ennuyer pendant votre absence?
— Ce que vous dites, madame, suffit pour que je regrette de n'être pas revenu plus, tôt, et presque de vous avoir obéi en allant aux Loges.
— Pourquoi cela. Abel ? Je vous sais un gré infini de votre complaisance. Mon pins grand désir était, tout en hâtant de rr.es vœux votre retour au Pecq, que vous prissiez quelque plaisir à cette promenade en compagnie d'une, charmante personne. Eh bien! que pensez-vous maintenant de mademoiselle deTouralbe? est-elle aussi aimable dans la solitude que dans le monde? Conliez-moi votre opinion, sans mélange de galanterie. C'est une amie de plus que je veux m'assurer en elle ; je ne. serais pas fâchée <!< l'apprécier par vous.
C'était beaucoup d'honneur que madame Dalzonne faisait à Abel en l'élevant à la hauteur d'un observateur si délié. Personne ne méritait moins un tel éloge, surtout a* moment où il lui était adressé par madame Dalzenne, sur le compte de laquelle il avoua en lui-même s'être trompé quand il avait cru tantôt ia voir mal disposée. Au son de sa voix, parfaitement égale, et à son -teint, moins pâle depuis quelques minutes, il fut convaincu de l'erreur de sa remarque. Les joues de madame Dalzonne étaient presque animées.
L'excellent observateur oubliait que les rayonnemens dn coke, qui devenait une fournaise à leurs pieds, enluminaient les joues de madame Dalzonne de ses reflets pourpres. Il était comme les enfans, qui croiraient volontiers que la neige est rouge parce qu'ils l'ont vue au coucher du soleil sous un certain angle de réfraction.
— Voyons, Abel, dites-moi comment elle a été avec vous.
— D'abord silencieuse et très pA!isi>e
— J'en t tais sûre : c'est l'impression de la solitude sur les organisations maladives. M^is ensuite?
— Ensuite nous avons causé de choses indifférentes.
Madame Dalzonne. reconnut qu'Abel ne disait pis la vérité, à certains tiraillemens nerveux tracés aux coins de sa bouche, petites trahisons habituelles que chacun a. et que nul ne soupçonne de toute sa vie souvent.
— Tout-à-fait indifférentes, Abel?
— Pas précisément ; ses projets d'avenir y étaient légèrement mêlés ; propos lents, confus, gênes parce que je les encourageais peu: tristes à cause de l'endroit où nous étions.
— Si elle vous a demandé des conseils, je ne l'en félicita guère • vous observez bien, mais vous êtes le conseiller le plus stérile que je sache. Permettez-moi d'en rire, mon cher Abel, ajouta madame Dalzonne en riant, mais en se penchant vers le feu pour ne pas montrer comment elle riait.
— Mais je n'ai pas dit, répondit Abel, que mademoiselle de Touralbe m'ait demandé un conseil. Avez-vous conclu cela de mes paroles?
— Je le croyais, mon ami. Elle vous a pourtant confié sa vie, ses projets : pourquoi donc toutes ces révélations? que j'approuve au fond, car vottsétes de bon conseil quand vous VOUS en donnez la peine.
— Ceci est une étrange erreur de votre part ou de la mienne, je vous jure, mademoiselle de Touralbe ne m'a pris ni pour son confident ni pour son confesseur. En vérité, me connaîtelle assez pour cela ?
— Comme il ment ? pensait madame Dalzonne en ne cessant de consulter les infaillibles marques du mensonge autour des
l'Abel. Mais que me cache-t-il* Un secret? Entre lui cl elle déjà un secret ! Mes pressentimens n'étaient donc pas faux? Imprudente!
— Après tout,, reprit-elle, je ne sais pourquoi je veux tant avoir l'air de connaître par vous ce qu'il me serait si aisé d'apprendre de la bouche de mademoiselle de Touralbe. Je serais fâchée, au contraire, si j'étais curieuse au point de me préoccuper de la conversatidn (pie vous avez eue ensemble, d'en savoir le sujet par une autre personne qu'elle. C'est m n qui, dons ce eas: manquerais de confiance, et non pas elle, qui in'a déjà appris, en quittant la table, que la bruyère du Cap dont elle m'a rapporté une si jolie branche lui venait de vous. Vous lui pardonnerez, je l'espère, d'avoir disposé en ma faveur d'un si gracieux cadeau.
— Ma p jlitcïSD ne pouvait être plus heureusement détour-
LEON GOZLAN
née. J'aurais désiré cependant, toute faible qu'elle est, que vous n'y eussiez point participé de seconde main
— Je vous remercie de l'intention, mon ami, mais je ne. devine pas pourquoi cette branihe ne serait pas arrivée directement au Pecq à l'œillet de voire habit.
— Eh quoi ! vous ne comprenez pas, reprit Abel, qu'elle a aidé mademoiselle de Touralbe à réparer son oubli?
— Quel oubli?
— Ne vous avait-elle pas promis de vous rapporter du couven1 des Loges une des belles roses du Bengale qu'on y cultive? En roule, elle s'est souvenue- de la commission manquée, et moi, pour la consoler, je lui ai cédé, sur sa demande empressée, la branche de bruyère.
— C'est juste, répondit madame Da!zonne, pleinement persuadée de n'avoir pas prié mademoiselle de Touralbe de lui rapporter une rose; c'est vrai, je me. le rappelle maintenant. Il faut que je sois indulgente à mon tour pour son peu de mémoire, puisqu'il était échappé de la mienne que je l'avais ehargée de cette commission. Vraiment, tout le prix de votre sacrifice me revient, et j'en suis touchée autant que je suis confuse de n'avoir pas deviné plus tôt le mot de cette comédie.
En observateur infaillible, Abel, peur répondre à la haute opinion conçue de sa perspicacité, prit sans doute en bonne part les dernières paroles.de madame Dalzonûe, dont les mains convulsives, pour donner le change à leur tremble- ■ ment, fiévreux, broyaient, dispersaient sans raison, amoncelaient en pyramides fantastiques les amas de braise du foyer.
— Ainsi, continua madame Dalzonne, ce voyage, comme je vous l'avais prédit, a amélioré votre jugement sur mademoiselle de Touralbe, et vous conviendrez désormais, sans condescendance pour moi, son admiratrice, sans recourir a votre générosité universelle envers les femmes, qu'elle est d'une perfection absolue.
— En cela mon opinion, affirma Abel, a été conforme à la vôtre depuis le premier je ur où nous l'avons vue ici.
— Qu'elle a une taille comme l'ont peu de femmes.
— Je pense encore comme vous.
— Que ses manières, son éducation en font une personne accomplie, acheva madame Dalzonne, buvant jusqu'au fond le poison qu'elle avait extrait elle-même de ses terribles inductions.
— Mais on dirait, répliqua Abel un peu surpris, à la fin, de la raideur de l'apologie, que vous avez une secrète envie de vous assurer de ma conviction, dont vous douteriez -à tort.
— Moi ! Vous vous trompez, Abel ; il ne nie reste pas l'ombre du doute sur la sincérité de votre estime pour une aussi rare personne. Si j'ai apporlé tant d'instance à avoir votre avis, c'était dans l'intérêt d'une amitié nouvelle près de se fonder, et un peu, je ne vous cache rien, en vue de complaire à la vanité de mon jugement, fier maintenant d'être en tout conforme au vôtre.
— Ah! mon Dieu! s'écria Abel en saisissant préci pi (animent avec ses doigts un tison tombé sur le pied de madame Dalzonne, votre pied brûle !
— Je ne sentais rien, mon ami, répondit madame Dalzonne. Et elle enveloppa son pied dans son mouchoir sans manifester la moindre-douleur.
Le feu avait consumé une large place du bas et mis à nu la chair.
— Je vais appeler quelqu'un ; vous devez horriblement souffrir.
— Restez, mon ami; ce n'est rien. Cela guérira dans la nuit.
— Mais comment n'avez-vous rien éprouvé?
— Je vous écoutais avec tant d'intérêt!
— Je suis désespéré alors, reprit Abel, de vous avoir fait attendre si longtemps mon jugement sur une personne ù laquelle vous tenez ù donner votre amitié tout entière.
— Non pas font entière, Abel. Mais pourquoi m'avez-votis dit que mon pied brûlait ? Oui, je souffre, je souffre beaucoup à présent. Quelle insupportable douleur ! Non , encore
une fois, ne sonnez pas. Quiftez-moi. Adieu, Abel ; ne vous chagrinez pas ainsi : vous savez que ce n'est nullement dangereux. Adieu; demain je n'y penserai plus. Adieu! Abel.
Sur la prière de madame Dalzonne, Abel se retira dans sa chambre, ou il pensa... à Bergeroniielte-cinq-heures.
Jamais le docteur Galveyrac n'avait connu de tristesse semblable à celle dont il fut frappé en rentrant dans sa chambre après avoir entendu les paroles si froides, si correctement répulsives de madame f alzonne. Les heures de sa vie, foute dévouée à la conservation de la vie des autres, ( n'avaient pas toujours marché au bord d'un, cercle d'émail et entre deux aiguilles d'or; il s'était souvent reproché, a la place où il était assis, accoudé sur la même fable et ùTa clarté solitaire de la même lampe, plus d'une santé peut-cire compromise par sa précipitation, plus d'une mort qu'il n'avait pas su éloigner par les conjurations puissantes de son art. Là il avait expié des erreurs dans de soucieuses insomnies, foutes remplies de recherches à travers les souterrains obscurs, étroits et mystérieux de la vie. Que de fuis, la veille d'une opération décisive, son front blême rempli du vide prophétique du jeûne, s'éfait heurté et meurtri aux angles de tous les systèmes créés, siècle à siècle, par les laborieux génies de la médecine! que d'impies efforts il avait tentés, dans l'exaltation de ses nuits, pour surprendre aux mains toujours trop hautes du créateur le secret du mal, qu'il tient dans l'une, et h' secret de la guérison, qu'il cache dans l'autre! Combien de fois, dans ses doutes, il avait été sur le point de nier la science, de se maudire, comme un criminel envers l'humanité, de désespoir de ne pouvoir sauver tant de beaux er.fans, frais, séraphiquei et roses, assaillis au berceau par ce tigre invisible qui les saisit à la gorge, et qui pour les étouffer leur met sou nom dans la bouche, le croup: cl tant de jeunes filles dont les transparentes couleurs accusaient le symptôme de ce poison qui fait qu'elles aiment de bonne heure et qu'elles meurent aussitôt emportées dans les bras de ce vampire, appelé la phthisie; et tant de douces mères, qui, pour premier gage d'affection, avaient laissé leur vie dans celle de leur entant ! Ce cortège silencieux, voilé, paisible, les pieds nus, avait passé bien souvent en bandes silencieuses sous les yeux épouvantés du docteur, qui en avait pleuré au dedans comme l golin. Eh bien ! jamais, à ces heures de désespoir réfléchi, il n'avait enduré de toii miens intérieurs aussi acérés que ceux qu'il ressentait maintenant.
C'est que l'homme se trompe en ceci. 11 compose, à sa guise, des temps de passion et des années de calme, des époques de croissance et de floraison, et des temps de plénitude et d'arrêt. Il va plus loin dans sa répartition méthodique* il assigne à sa puissance de désir des modifications établies arbitrairement sur une échelle d'âge. Au premier âge les jiux, la vie des fleurs et des oiseaux, le bonheur de l'oiseau et de la fleur; au second l'attraction tendre, le penchant de l'a nie vers L'âme, l'amour; au troisième âge, moins pur, moins flexible, le travail, le rang, la solidarité de la peine avec la famille qu'on a ou qu'on se fonde; au quatrième âge, au dernier, l'ambition sous foutes ses t . le l'epéeou de la plume, mille autres encore. Oui, l'homme se trompe ; l'or reur vient à tous, et d'ordinaire à un moment on la nier est un mensonge ajouté ù une douleur. Celle erreur es t (le supposer que les barrières élevées par nous entre un âge et les autres âges ne sont pas susceptibles d'être franchies d'un bond, ou plutôt arrachées el jetées au loin, el si loin que la plaine, ainsi privée de ses accident, effraie de son immensité la faiblesse de l'homme, il croyait qu'à trente ans il était sauve» gardé des passions du cœur, anéanties au feu d'un âge plus jeune, et qu'à quarante ans il n'avait plus qu'à cimenter avec leurs cendres l'édiflcè de son ambition. Autour de celle illusion se groupent sans doute quelques exemples pour la main • tenir à l'état de croyance; mais que de désabusemens cruels déposent aussi contre elle, et dont le monde n'est pas ins-
LE MEDECIN' DU PECQ
truit! car, lorsque l'ii ' e à ces nior.umens si liera
de leur solidité, personi nurl pour les défendre et les
isoler : ils se dévorent dans la i:':it ; l&feu est au centre ; rien ne transpire, ni flamme ni fi
Au bt l .1 e . ■, en dit son amour au vent.
au soleil, àlasolitud a;onn'i t est pas plus hon-
teux que de la longue chevelure et du frais visage ; mais, vingt ans plus tard, l'homme a \ l'un ridicule public,
comme d'un travesti-- i. de l'amour tombé
tout-à-coup an mi iei de son ambi-
tion hautaine. Mais plus il se fait solennel, et plus la passion tourmente, chiffonne è\ ion manteau dé philosophe.
Elle va chercher le cœur là dessous, et lui dit : —Tu es jeune '.
Calyeyrac n'avait pas payj son tribut aux exigences île la jeunesse avec l'exactitude des autres hommes. Fils d'une famille peu aisce du midi de la France, il n'avait pas eu l'occasion de détourner fîrgenl consacré a ses éludes de nu au profit de la vie de dilapidation où se c. mplaisent les étudians envoyés de la. provii eàl te pension avait
tout juste suffi à son séjour de trois ans d;;i> . la capitale. Heçu docteur, l'armée, ce minotauré", le prit, l'assit en selle sur un cheval de bataille, rompant sa fortune à la racine pour lui donner en échange le stoïcisme du
les plus fécondés ânnéi s de Calveyrac : pendant dix ans, de dix-huit à vingt-huit, Il fut un deceux qui qai i en ni les plaies du régime impérial avec de la «harpie, il était â Sam l'incendie de Moscou, â Wati rloo. Ce fui à\Vaterloo q poléon. le voyant sans cheval, : -. lui cria : —
Monsieur, quel est —Je n'en ai aucun, sire : je
suis médecin. — En ce cas. je vais dirt 'c votre
division de soigner les liesses. Ce mol immortel est tout ce que rapporta Calveyrac de dix ans de campagnes à travers l'Europe.
Quand il rentra en Iï : au retour des Bourbons, toutes les avenues se troir lui. Plus habiles, les
hommes d i s in âge occupai n es pren i irs emj lois ('ans les hôpitaux, dans les administrations, à la cour. Sans protection, mal vu à cause de sa fidélité impériale, sans eli. ni alla frapper a la porte d'une «le ces maisons de santé qui bordent les environs de Paris, refuge obscur d'admirables lalens. Là il demeura Cinq longues ani ées; il y goûta les douceurs si comi i our lui si reuves, d'une existence à peu
prés satisfaite; il s'y acquit même une considération dont on lui conseilla de profiter pour se présenter avec avantage à un Établissement d'un ordre plus élevé. 11 alla à la ma' santé du Pecq, qne n'avait pas encore achetée madame Dalronne Ce changement fui le plus favorable accident de on l'accueillit bien, on l'accepta. Honorablement indemnisé pour de précieux services dans l'arl si exceptionnel, si peu connu de traiter les maladies a entah s, il put encore ■ une clientèle :t a Saint-Germain,
soit dans le canton. On l'appela bientôt de tous l'arrondissement; on l'aima ]•■ ur sa parole cncoi : nte et
■ nt envers les yres; et ils sont sipombrei ;nes! il fui en
peu de temps ù l'ai i an i: Mieu d'
nommée; mais il ne fut pas ricl e. On ne le devient pas exer anl la <■ dei ine-sur pas qu'il
se fût jamai > con
maduni Dal u à madame Pi ri eue
sa position : I
la mauvaise fi rtun '. me désir de x
madame Dalzoniie. i' n'eût tr.i : qu'en demi* re ligne la joie de
;., riche; mais, ne connaiss int l nional que par certains prini i, es généraux denl il avi pli au hasard les cases de ce avait
laisse que] |ué phn e, ail qu'un bnmn
; able d'attelni i ce raisonnement à peu pn Frappé au no. ment oh
son amour pour matjam» Dalzoni nu chez lui au
plus haut point d'un : et entretenue |
- qu'il a\ait ao eplés comme des promesses, pai i leurs qu'il avait aimées comme des réûexions, et par des ja-
lousies auxquelles toutes ces choses s'étaient aiguisées, il s'était attendu, en se prononçant enfin ouvertement, sinon à un , du moins ;"i une réponse moins accablante, moins dénuée de tout espoir que celle dont il commentait maii. te:.. .m i pressions, dans le silence delà
nuit.
En pi • mains sur chaque objet placé prés de
lui. e en ne les rep isant sur rien, il redisait la phrase poignante de madame Dalzonne : — » Cette femme est beaucoup trop jeune pour vous, docteur, n'y songez pas. »
ai: ensuite a\ sa lampe, dont la clarté, à
. étail souvent près de s'éteindre, et il disait : — Non, ... — Il se versait de l'eau dans un verre, et il oubliait de boire pour murmurer: — Cette femme est beaw coup trop. jeune pour cous, docteur.
Désolante vérité, cintre laquelle le docteur n'avait pas l'ée se débattre, trop convaincu d'en mériter l'application ; — trop jeune! — Je suis (loue trop vieux ! — Cette remarque foudroyante avait surpris Calveyrac, comme serait surpris un homme auquel on dévoilerait pour la première l'ois de sa vie qu'il es! difforme. Son âge ne l'avait jamais occupé: il avait reçu pour le travail delà pensée, pour l'étude ifession, jamais dans l'inintelligible orgueil d'être un ;:t aux femmes, bornant sa mise à la propreté rxac'e d gens. Qu'importait l'âge? Fore* trop tard
• lui-même afin de se demander s'il possédait les qualités que madame Dalzonne érigeait en litres indispensables, il se démon trait au vif combien il était loin de les réunir. Il se traîna devant sa glace ; triste inspection ! son fronl av,,ii des rides, ses cheveux étaient rares, et ses yeux p de larmes pour qu'il aperçût le feu de leur rare ■ 500 visage, il descendit a l'examen de sa loiiut de grâce, rien de moelleux-, son buste affectait plus la fierté du régime militaire. Pauvre (lecteur! il s'avoua en soupirant son infériorité, il partagea l'opinion de madame Dalzoï a sa maturité grave à haute voix;
il commanda le l'eu a l'âge qui le fusillait en face. — Je suis fini, dit-il, elle a raison.
— Oli ! pourquoi ne suis'-je plus jeune pour elle que j'aime tant, que j'aimerai toujours ! N'être plus jeune ! moi qui ai lanl si ufferl quand je l'étais, qui n'ai connu dans ces piles années, dontje demandais la lin, ni les plaisirs ni les attentions qu'on nv refuse durement aujourd'hui parce que je les ai franchies. Si je l'avais connue il y a quinze ans! Mais alors elle n'élail qu'une enfant ; j'eusse encore été tro p vieux pour elle. Toujours trop vieux ! Elle n'était pas pour moi !
Quel charme pour ma \ierdc l'avoir à mon bras, d'être son appui, son honneur, île rapporter tout à elle, de lui dire lo , matin : — Encouragez nia main tremblante, ma bonne amie; .. vie d'un homme seradans mon habileté; embrasse- sauverai ; et de lui dire au retour, en me jetant dans ses bras : - "... n amie, il est sauvé ! Il ne m'a pas donné de l'or, niai-; sa mère m'a pris les mains et m'a béni. ins. oh! cela soulage, t'ait vivre, lime, qui pleure de vos pleurs, qui
: vrai, j'ai quarante ans passés; maisjadans ma vie. Je suis vieux, rendre ma femme heureuse; je n'avilirais Brait point mon esclave ; to cœur pour elle! Oui, j'ai du cœur! i d'une femme Mais c'est lui qu'elle aime, lui! Abell lui que la mcrldisire a la vie! lui plus j une. lui touchant dans ! Eh bien ! j'échangerais ma plus longue certitude de vive. frai ile et si menacée, pourvu, q l : Je suis sur que lorsqu'ils sont seuls elle lui prend Us m; i ; - tir son visage rayon de ses yeux.
isée il me vient! Ce n'est pas moi qui l'ai ce n'est pas moi, c'est la douleur! c'est le désespoir ! M i ne ; as e sauver si je le puis! moi le laisser aller île langueur en laiîgueui jusqu'à la mort, parce qu'il estai»
LEON GOZLAN
mé! Oh ! non ! mon cœur à elle! ma science, mes soins à lui! J'aurai la forcé de mon devoir : je rendrai à sa raison sa lueur égarée, je le Ferai fort autant que l'art le permettra ; et quand il sera sauvé, je lui dirai, à elle : — Voilà relui que vous aimez., il vivra; moi, je pars; adieu !
Je 'ne suis plus jeune, mais j'ai fait une noble action, nie dirai-je loin d'elle, sur les mers qui me eonduiront vers mon frère. Ils penseront quelquefois à moi, moi qui rencontrerai peul-clrc dans une autre contrée des idées, des travaux qui me distrairont. Mon frère a des eufans": je les élèverai ; je les aimerai bien ! Et je me rappellerai quelquefois Saint Germain^ la petite chambre du docteur, ce coin où j'aurai tant aimé et pleuré; et j'aurai avec moi ceci, qu'elle m'a brodé de ses mains, ceci, oui, ceci !
Et le docteur posa ses lèvres tremblantes, son visage inondé de larmes sur la trame brodée par madame Dalzonne. — Ne m'aimez pas parce que je ne suis plus jeune; mais vous ne m'empê, lierez pas de vous aimer !
Le docteur se tut tout -à-coup dans ses sanglots : un bruit avait réveillé son attention. Ce bruit était comme celui d'une pierre qui se brise en tombant. Il alla vers la fenêtre ; il écarta un coin du rideau. Deux heures sonnaient à l'horloge de la maison.
— Ce bruit est singulier! dit le docteur. Il ne fait. aucun vent : ce n'est pas le vent qui aura détaché quelque tuile.
A la lueur de la lune, qui portait en plein sur la façade opposée à ses croisées, il crut apercevoir comme une ombre derrière la grille de bois élevée le long de la terrasse oui joignait le pavillon de Champeaux et celui de mademoiselle de Touralbe. Calveyrac regarda mieux : l'ombre prit la forme d'un corps en fiolant pas à pas et de protil l'obstacle de la grille de bois. — Cet homme est un voleur, pensa Calveyrac, et il n'ira guère plus loin : je l'attends au passage. .
Le docteur avait armé un pistolet. Le passage avait une porte cintrée Indiquée par le dessin même de la grille afin de permettre, l'été, aux locataires de regarder dans le petit, jardin à travers les chèvrefeuilles et les cobea. Il fallait que l'homme qu'épiait le docteur passât devant cette arcade découverte pour se rendre au pavillon de mademoiselle de Touralbe, ou qu'il reculât.
Le docteur ouvrit lentement la fenêtre.
L'homme avançait toujours; il allait se trouver à déeou-' vert.
Toujours avec beaucoup de précaution, Calveyrac agrandit encore un peu plus la distance entre les deux portans, afin lie faciliter le passage du pistolet. Ce mouvement fut entendu de l'homme au moment où il paraissait sous le cintre de l'arcade. Il s'arrêta net; rien ne le cachait plus.
— C'est monsieur Champeaux! murmura Calveyrac. Où va-t-il donc?
Le docteur retira l'arme et continua à suivre des yeux les intentions de Champeaux. Immobile, celui-ci eut l'air de s'expliquer la cause du bruit qui l'avait frappé. (Je bruit ne s'étant pas renouvelé, il avança, dépassa le vide de l'arcade ci franchit d'un pas plus rapide le chemin qui le séparait de la porte du pavillon de mademoiselle de Touralbe.
Le docteur vit alors que Champeaux frappa deux petits coups à celle porte, qui s'ouvrit aussitôt. Elle se referma sur Champeaux.
—Ils sont d'intelligence, pensa le docteur, ils s'entendent ! Champeaux serait donc ramant de mademoiselle de Touralbe ?
Quelque réservé m conjectures que fia le docteur, il ne put pas être d'un autre avis que ses veux, qui pendant une heure restèrent attachés sur le passage aérien oy il avait vu le commencement d'une inlrigue si loin de sa pensée.
Au bout d'une heure Champeaux repassa ; il rentrai! chez lui.
—Je ne l'aurais jamais cru, se dil le docteur : une jeune femme si Hère et un tel homini ! Il <sf vrai qu'il est jeune, lui, muniHira-t-il avec ironie i ; en refi rmant la croisée.
Calvevrac passa le reste de la nuit à écrire à madame Da!lûune une lettre où il lui disait qu'il était oUli^c de quitter
la France dans trois mois : son avenir exigeait qu'il a'lit s'établir a Bornéo, auprès de la famille de son frère.
Quand il eut dé luit les motifs de sa résolution, il se promit de n • ren eltre sa lettre a madame Dalzonne que dans quinze jours. Un jeune homme n'aurait pas attendu la fin de la journée suivante pour communiquer un tel projet.
Calveyrac n'était pas seul a souffrir pendant cette nuit qui s'écoulait entre la demi le ';; urdela lune et de la neige : madame Dalzonne ne dormait pas non plu soitdc3 blocs de projet, tous bons, tous réalisab!esan premier abord, impossibles, extravagans une ninuie après. Elle ne flottait plus, comme dans l'après-midi, d'indécision en indécision en attendant Ahel, en songeant à mademoiselle de Touralbe : sa conviction était complète, fcrmcmenl scellée, a quelque eoin qu'elle se mit pour tenter de l'éliranler. Aussi renonça-t-elle vite aux moyens complaisan's, aux lâchetés de l'irrésolution. Elle n'était pas la femme des espérances injustifiables. Elle sonda la réalité et y descendit avec .courage , au risque de ■mourir étouffée au fond. Con\aincue que la promenade aux Loges, provoquée par elle, et rien que par elle, avait é é.l'occasion d'un commencement d'intimité entre Abel et mademoiselle de j ouralbe, elle comprima sa douleur, et passa fièrement sur d'inutiles regrets, et, essuyant des larmes importunes, elle évoqua les moyens de réduire le mal a l'effroi d'une menace. Le projet était héroïque, mais la réussite n'était pas aux ordres de sa vclon'é, parfois brusquement détournée, par le cri du cœur, confident orageux dont il faut se méfier dans le bien comme dans le mal avant de rien entreprendre, sous peine demsrt ou de ridicule.
Madame Dalzonne eut d'abord l'idée de reprocher à Abel sa légèreté, mot faible qui cache l'origine d'irréparables Lules; île lui montrer sans aigreur son peu de reconnaissance, la versatilité de ses attachemens, et de paraître en tout cela di« gne, bonne, peu affectée. Le moyen fut aussitôt rejeté que conçu. Abel avait une réponse prête: n'aurait-il pas accusé d'inconséquence celle qui avait déployé tant de chaleur pour lui faire commettre la faute reprochée, e: reprochée d'ailleurs d'un Ion si indulgent? Le délit disparaissait scus les formes mêmes du réquisitoire.
Se jetterait-elle au cou d'Abel et le supplierait-elle de ne point lui donner une rivale, de reprendre auprès de mademoiselle de Touralbe son attitude froide ci a peine polie? Non : clic n'ignorait pas combien ces humiliations rapportent peu en dehors de la rougeur dont elles m!, renl 1 lion!, et combien, au contraire, elles changent souvent l'injustice en . froideur, la pire des injustices, ou en hypocrisie, dernier ferme de tontes choses.
Elle pouvait aussi inventer un prétexte, cent prétextes pour forcer. mademoiselle de Touralbe à quitter la maison divanté; mais le plus raisonnable de ces motifs aurait le caractère d'une vengeance aux yeux de tout le monde, et infailliblement aux yi u\ de celle qui devait le moins s'en ag ercevoir, et ne pas emporter ave, elle, triomphante dans sa défaite, l'opinion qu'une femme n'avait «-vit:' avec elle un parallèle de::.. qu'en la chassant; acte de puissance sans noblesse. I sée lui répugnait et la rapetissait jusqu'à terre, où elle ne resia pas.
— Mais j'aurais donc peur d'elle! se demandât vile en se levant à demi sur son lit, et en restant presqu'a découvert dans son mouvement chevaleresque. leur de quoi? Elle est belle, j'en conviens, d'une ligure douce et langi ureuse.
Madame Dalzonne prit à deux mains ses U ngues tresses de cheveux noirs, plus luisantes que si elles sortaient de l'eau, et die les rassembla s>;r son épaule r.ue, blanche et dorée comme les nui les brunes la nuit.
Elle reprit: — Elle a de la hardiesse dans la taille; elle touche à peine 'a terre, tant son corps lui donne peu de fatigue à por i r: c'est une m bl rsonne, je l'avoue.
En l'avouartl, madame Dal . ait dans le milieu de
LE MEDECIN DU PECQ
l'édredon un pied rose délicieuseraenl modelé, <,ui avait la rondeur coquette d'un dessin de Walteau. ■
Je sais encore qu'un jeune homme doit comparer mademoiselle de Touralbé aux crèatù ns des poètes, aux types mélancoliques de Byron ; je rends justice au carai 1ère élevé de sa beauté. Elle a vingt ans, elle est 1 ion jeune!
Mais ne suis-je plus jeune? s'écria madame Dalzi nue, ravissante dans la liberté irréfléchie de sa tenue. Si elle est jeune, ne le suis-je pas? Je le suis un peu moins peut-être; mais cesse-t-on si tôt d'être jeune? n'esl-on plus jeune à vingt sept ou vingt-huit ans?
Vais-je sur vingt-sept ou sur vingt-huit? Je suis née en février, nous sommes on décembre : deux mois encore pour avoir vingt-huit ans ou vingt-se| t. Entrerai-je en févrierdans ma vingt-huitième ou dans ma vingt-neuvième année ? \ ingtneuf, e'est affreux : c'est si près de trente '. Mais non, en lévrier je n'aurai que vingt-sept ans accomplis.
Pour.cn Unir aVec son doute, madame Dalzonne rejeta de côté l'edredon et la couverture, et s'élança, légère comme un faon, hors du lit. Nu-pieds, les cheveux en désordre, elle eouiut à son secrétaire, l' ouvrit 1 1 lira prompiement l'un après l'autre tous les tiroirs. Au dernier, il y avait une boîte de cèdre : c'était celle qu'elle cherchait. Elle sépare le couvercle du fond... Un portrait ! — Image peut-être aimée autrefois, ce portrait est une date de huit uns. Il est caché avec dépit, Ja boite de cèdre est repousser au fond du tiroir. Ses mains tremblantes saisissent un petit carton : elle s'est enlin souvenue que son billet de premiè'i i mmunion j est enfermé, Les billets de première communii n sont aussi des dates irrécusables. Elle prend on tremblant ce billet, qui a déjà le fade parfum du passé, le déplie près de son cœur qui bat ; elle l'ouvre, le parcourt... Faiblesse de l'âme! sa respira ion s'arrête, ses jambes fléchissent, elle pousse un long gémissement : elle a vingt-huit ans; dans deux mois ellei ntri ra dans sa vingt-neuvième année ! — Oh ! c'est une cruelle certitude ! dit-elle.
Et cependant elle n'avait jamais été plus belle ù aucun autre instant de sa vie. La douleur de vieillir, exprimée sur un visage si jeune de force et porté par un corps dont t ras les regards des hommes eussent avoué la voluptueuse perfection, cette douleur donnait à madame Dalzonne, dans ce quart d'heure de désespoir, la beauté de la tristesse, parure qu'elle mettait pour la première fois.
La crise fui coui te, et ne triompha pas d'elle, comme de Calveyrac.
Elle dit d'abord par transition : —Oui m'assure (pie mademoiselle de Touralbé n'a que vingt ans? qui sait, excepté moi, que j'en ai vingt-huit, i.t d'ailleurs, si à.bi I m'a aimée l'an passé, quand j'avais un an de moins; pourquoi cesseraitil de m'ai mer cette année, parce que j'ai quelques mois de plus, quelques mois seulement? Est-ce l'âge ici qui doit m'inquiéter? c'est l'inconstance d'un esprit malade, d'un carai 1ère inquiet, amoureux du changement comme d'un air différent qu'il croirait favorable à sa guérison. Abel agit avec moins d'égoisme, se reprit-elle;. mais il vaoli son esprit l'entraîne, où le premier vent le pousse. Je lui ai montré une belle fleur inconnue, il l'a désirée : c'est ma faute. Oh! oui, c'est ma faute! Une joie du cœur me l'enlève! Et pourquoi une peine du cœur ne me le ramènerait-elle pas? oui, une peine nouvelle qui troublerait son attention, couperait si a vi .. él loferait tomber dans mes bras. Je connais Abel contrariété, il se replierait sur lui-même; et, comme il n'a aucun appui en lui, il reviendrait à moi tout faibli ; tut contrit, désolé, m'implorent. Alors j( me l'attacherais parles . Imprudèmmeni Bénoi es t il ne m'arrivera plus, une fais que j'aurai repris mi n autorité qu'il chérissaittant, de risquer mon bonheur pour savoir >'il est durable. Qi lui dirai-je pour cela' quel chagrin lur*susciter sans trop rétardei i rison? de qne'.!.^ pensée l'affliger? une pensée que je puisse vaincre! en lui plus tard, des que je n'en aurai plus besoin.
J'ai un moyen, se dit mada : Dalzi une en se cachant sous • ■nuée Un conspiràb ur antique s'en eloppail de »jn manteau, j'ai un ni yen 1 ■
Demain... Mais non, aujourd'hui même, quand le jour sera : écrirai à monsieur André, mon avocat, que j'ai résolu de vendre mon établissement. Je le chargerai en conséquence d'annoncer la venje pal* des affiches, des insertions dans les journaux. Dès demain Abel saura cette nouvelle par son journal qu'il lit régulièrement. Il- sera surpris;' il ne manquera pas de recourir à des explications. Je les lui donnerai posément, froidement : je lui dira* qu'assez riche pour vivre sans le souci d'une pesante responsabilité, j'ai pensé à me retirer dans quelque petite ville delà Normandie où j'ai desparens. C'est un projet, ajouterài-je, mûri depuis longtemps.
S'il est renversé, si sa ligure, si ses |>aroles annoncent un vif regret, s'il pleine comme autrefois, comme il n'y a que deux jours, là, sur mon cœur, alors je ne partirai pas; non, Abel, je ne partirai pas !
Pendant quelques minutes les paroles vives, fébriles, résolues de madame Dal/.nnne se lurent. On n'aurait vu qu'une couverture agitée par des ondulations.
Elle acheva son monologue :
Si, au contraire, il laisse passer mon projet sans essayer d'en empêcher la réalisation, si je n'ai de sa bouche ni objections, ni [trières, ni larmes, car je veux des larmes; est-ce que je né pleure pas, moi? alors... alors... Oui, mon Dieu! alors je vendrai cette maison, je la vendrai tout de suite, dussé-jc y perdre, dussé-je la donner pour rien, et je m'en irai, je ne le verrai plus.
Ce projet est bon. mou sort va s'éclaircir.
Luc seconde fois madame Dalzonne quitta son lit, et elle alla à son si lactaire, ou elle écrivit a son avocat pour lecharger d'annoncer la mise en vente de la maison de santé du Tecq.
Quand la lettre fut cachetée elle sonna. 11 était à peine jour.
La domestique, qui couchait dans un cabinet voisin, accourut aussitôt, et encore endormie, auprès de madame Dalzonne. Elle pensa que sa maîtresse était indisposée.
— .Marie, lui dit madame Dalzonne, dans une heure vou« jetterez cette lettre à la poste.
— Madame n'a besoin de rien?
— De rien.
Il est aisé de supposer qu'Abel ne dormait pas plus que madame Dalzonne et le docteur Calveyrac: la même journée avait apporté des événemens auxquels chacun des trois per«sonnages de celte histoire avait pris une part directe, en s'y associant dans une, proportion d'intérêt graduée à sa situation particulière. Calveyrac avait fait de madame Dalzonne le fantôme de s» n insomnie; celle ci, sans soupçonner une seule fois la douleur dont elle était la cause, n'avait eu de la mémoire et des larmes que pour Alnl ; et Abel à son tour avait exclusivement occupé sa nuit à penser a la ferme de Bergerin.
Son attention revint d'abord pas a pas sur chaque incident de l'après-midi passées Fromainvilje. Derrière la brume opale du demi-sommeil il distinguait la maison de Bergerin, la neige de la cour, la pièce de-meublée^ '-t BcrgeronneUe-cinq-beures assise sur la paille, t n silence brun et doré, comme il s'en fait dans les rêves, enveloppait les contours du tableau, qui s'évaporait pour reparaître. L'épisode de la branche de bruyère - oupé et offerte par la lilte de" Bergerin se reproduisait toujours au regard somnolent d'Abel avec plus de charme, et fuyait avec plus de regret; charmante fleur, pâle et inodore, comme il en fleurit tant dans les poèmes du Nord, sur la tête dés jeunes filles qui s'en vont au ciel la veille de leur»
Berci de cetti douce léthargie, qu'il prolongeait à son gré par la force de son désir, il entrevoyait dans un lointain plus profond, Inondée d'une clarté de printemps, la maison refaite
rin le bra nier ; la façade en était gaie au
so'eil ; i i il ou un toit de tuiles argentées, des vo-
i rideau orange flottait au
vent, hoi di i croi w semblait une joyeuse langue qui
LEON GOZLAX
disait le contentement intérieur de la maison. Dans la cour, les chiens lâchetés étaient revenus ; ils aboyaient aux grasses vaches, aussi revenues; plus loin la serre chaude et si teau de verre abritaient des fleurs, des orangers et de camélias ; et sur la maison les toits fumaient: Aui alentours les vignes jetaient leurs ceps el h - enlaçaient. Partout l'abondance, partout le soleil, partout te bonheur. El sur la porte de la ferméjBergeronnette-ciiiq-heures, la main arrondie sur les yeux pour éviter l'éclat du jour, regardait au-delà des murs, derrière les haies, à travers les branches et les feuilles, un homme à cheval qui accourait à Fromainville ; et cet homme, c'était lui, Abel, venant voir si les réparations étaient finies et se disant tout bas : — C'est moi, c'est moi qui ai fait tout cela, c'est moi !
Et, rouvrant ù regret les yeux, Abel s'assurait que le doux rêve se réaliserait.
La satisfaction si radieuse d'Abel n'étJit pourtant pas exemple d'inquiétude. Peu gSté par la prospérité, il ressemblait à l'enfant qui trouve par hasard une pièce d'or sur son passage: c'est trop pour qu'il puisse taire son .trésor, en jouir sans en faire l'aveu à sa mère. Tout-à-coup il se faufile une amertume sous sa joie ; il ne serait pas loin tic la souhaiter nibins vive afin d'avoir le droit de la porter avec plus de liberté. Abel n'avait jamais eu une volonté émancipée. On sait son histoire: son père l'avait tenu prisonnier comme un régent tient un d.uiphin; après la tutelle du père, s'était posée sur sa vie la tutelle du mal, et plus tard madame Dalzonne l'avait entoure dé pitié et desoins, deux bras puis'sans quand ils s'attachent :;u corps d'une femme intelligente fi belle.
Aussi, s* trouvait-il tout étonné de descendre dans le monde nouveau de la bienfaisance, qu'il ne connaissait guère jusqu'ici que par l'élan d'un bon naturel ; monde infini, terre précieuse, plus féconde en or pur que l'Amérique. Il y entrait avec curiosité et simplicité de cœur; et déjà, dès les premiers pas sur la rive, des brises vivifiantes, des senteurs neuves, des repos vierges l'attiraient et l'appelaient.
Pour la première fois t'e sa vie il pressentait un emploi noble, délicat à sa fortune, source de tant d'alilieiions pour lui. Sans toucher à la part si.c.ée que sa morl léguerait intacte à son cousin, il avait èe quoi relever beaucoup de misères; sts mains seraient longtemps a s'a léger, et elles ne s'épuiseraient jamais.
Par la misère soulagée de Bergerin il allait commencera répandre des consolations, afin d'obtenir in échange le prix •naturel qu'elles rapportent ions. Heureuse nuit!
nuit agitée! Bergeronnette était-elle eniin partie de sa caverne glacée? Pauvre et intéressante enfant.! il la voyait encore bleuie, altérée parle froid, oh! comme il désirait que le jour vint pour être sûr qu'elle était -o:;s!a protection d'une parente, dans un endroit chaud, dans un lit bien doux! Quand on souffre et quand on espère, que les nuits sont lentes à finir! Comme le bien et le mal se réssembli ni en cela.
—Demain, pensait-il. j'irai moi-même chez le menuisier auquel j'ai adressé Bcrgcrin: il me dira ce qu'il:- ont arrangé ensemble; je presserai le travail. Il faut que tout soit prêt dans six jours; oui, dans six jours je retournerai ù la ferme. — El le rêve diaphane repn liait son cours.
fatigué cl content, Abel s'endormit enfin sur son oreiller, qu'il n'avait jamais réchauffé d'un sommeil plus paisible.
Révolution merveilleuse! depuis le commencement de la journée précédente Abel. distrait par sa course avec mademoiselle de Touralbe. po.ussHors du cercle de ses inflexibles pensées par la nécessité où il s'était vu de réfuter le projet bizarre de cette jeune -femme ins la responsabilité qu'il avait prise d'arracher a la pauvreté eue famille, de sécher les pleurs d'une jeune enfant, n'avait pas une seule fois songe a s, s maux personnels. Son idée lixe t tait cl ran- Ice; aux portes de la folie, Anal s'arrêtait Criait un autre homme; il aimait.
L'événement le plus grive de cite même nuit ne s'.tait passé ni ddiis la chaîner dftdotl ur, i i dans celle de u adame Dalzonne, ri cause-:,, d'Xb 1 i; ^..it eu lien au fond de la gai' rie où Cbampeaux avait i > • aperçu par le dticteur entre is heures. Sans ruit, presque sans lam il t '. il s'était ci,..- partement de made-
moiselle ouralbe • d'une étrange pt rrée, et
; d'un accord a s rvir : mpleaux sociétés i Chaque pensée avait été nettement réduite a l'utilité de son application, chaque objection prévue avec une égale prudence, cl enfin le résultat de < êtte alliance de lumii res et de avait été démontre infaillible autant ù l'un qu'à l'autre des deux intéri
ant la fin de la nuit qui les avait si étroitement liés à la destinée du même projet, Champeaux, furtivement comme il étail venu, quittait mademoiselle de Toutalbe avec- la conviction qu'il re s'était pas ifrompé en allait droit à elle, et madee de Touralbe, de son coté, se féiicitait d'avoir si bien choisi en s'adressant à Champeaux.
Le poignard avait trouvé sa gaine.
Jamais Bergerin n'avait compté tant d'or dans le creux de la main. Quarante napoléons! huit cents francs, lumineux comme le soleil ! C'était ce qu'Abel "ui avait laissé en quittant Fromainville. Certainement madame Dalzonne, dans sa nuit tourmentée, n'avait pas supputé son âge avec plus de palpitations au cœur que Bergerin en faisant glisser un à un dans Te gousset les quarante .napoléons dont il était possesseur et maître. Ses doigts se magnétisaient à ce contact, qu'aucune ci : •'■ '■;■ née .:■:• •;■ tîiseavei ,ns ;sst -.quai d il est epreuv; par un déshérité de la fortune. Au premier ébranlement (-'e la joie, la sensation appartint à l'ordre purement métaphysique chez Berge,) in; l'or, trop près de l'optique grossissant du désir,, ri , limité, rien de précis. Il toucha à lout, il e^t tout, la terre ci ses raines, les eaux et leurs perles, la boule du monde dans sa pocl e. Pour la porter plus à l'aise sans doute, il - : -. il marcha au hasard dans
. l'airjui manquait. Parvenu a un endroit isolé, il aligna au pied d'un arbre les quarante pièces de vingt francs pour juger de l'effet, et il s'avoua que l'effet en était ible sous le double rapport du nombre et de la régularité. Apres avoir essuyé son or- pièce à pièce, l'avoir remis dans l'une et l'autre poches, et posé ses mains sur chacun dès deux petits tas de peur de les voir s'envoler, il reprit sa Lhousiasle dans la neige, poussant devant lui, ml ni le vent ni le froid, de plus en plus apre cependant. Il lut a; rêté p'ar la Seine, qui ne pouvait être un sérieux obstacle pour un homme porteur de quarante pièces de vingt francs. Il appeia te | asseur. Celui-ci vint le chercher et le conduisit a l'autre rive, a quelques pas du village de la Freite.
— Je te paierai au retour, lui dil Bergerin en sautant a terre.
— Au retour ! au retour ! grogna le passeur ; cela s'oublie. J'aimerais mieux être pave tout de suit*.
— Mais, brave homme, je n'ai pas de menue monnaie, dit Bergei in en arrondissant les épaules et en jouant déjà le riche.
— Pas de monnaie! Et qu'as-tu donc? des lingots de diamant dans ta poche?
— Je n'ai que de l'or. 'Vois!
Lue main luisît sous le regard du passeur.
— C'est vrai, ma foi ! s'écria le passeur, ébloui comme s'il eût revu en plein un coup de soleil sur le nez. T* as don* fait des héritages?
— Tas précisément. Mais, si le cœur t'en dit, accompagnemoi jusqu'à la Pierretouge, et tu le rafraîchiras.
Le passeur jeta les deux avirons sur le sabl* et suivit avec
LE MÉDECIN DU PECQ
respect Bergerin, qui se prit à causer du temps du ton d'un propriétaire foncier inquiet pour ses vignes. Le prix des tonneaux allait baisser : mauvais débarras !
Arrivés à La Fretle et attablés à la Pierre rouge, Bergerin demanda du mâeon vieux, ce rustique suppléant du Champagne. La première bouteille mouilla à peine leur palais; une seconde lui succéda, et les propos se détendirent.
La troisième bouteille fut accompagnée du cortège luxueux de deux chandelles. La scène s'anima. Adossé au poêle, environné de bouteilles, deux chandelles dans les yeux, Bergerin oublia la nuit, la difficulté de rentrer chez lui, et sa fille qui l'attendait pour quitter Fromainville ; il ne se souvint que d'une chose, c'est qu'il avait quarante pièces de vingt francs sur lui. Depuis quelques heures seulement qu'il les possédait, il avait déjà rencontré un flatteur, un parasite, un véritable ami.
Cet ami, qui n'avait pas voulu lui faire crédit de deux sous, confessait, en choquant le verre de Bergerin, qu'un homme comme lui, Bergerin, n'était pas né pour n'être qu'un paysan. Dans toutes les occasions et partout, à la face même du maire de La Frette, il avait soutenu que Bergerin était un fier homme; il n'y avait pas à dire non, mon bon monsieur, une forte tête, un homme franc comme l'osier et le vin d'Auvergne. — Oui ! je l'ai dit, comme j'engloutis ce verre de vin ; qu'il me soit de l'eau si je mens!
— Tu es un ami, répondait Bergerin en frappant à chaque instant la table pour qu'on servit du vin; tu es un ami!
Ses yeux se rapetissaient, s'arrondissaient envers luisans-, ses joues rougissaient et sonnez devenait violet. Une demiheure après que le passeur eut cité le nom du maire de La Frette à propos de l'estime ou il tenait, lui, envers et contre tout, son ami Bergerin, Bergerin s'écria :
— Le maire de La Frette est un gredin, un scélérat, un carliste. Sais-tu ce qu'il m'a fait ? Il m'a condamné à payer dix francs pour un mauvais perdreau de rien, un perdreau qui aurait été tué par Charles X sans la révolution. Rendez des services au pays : voilà ce qui vous en revient 1 C'est un scélérat, ton maire de La Frette ! ne m'en fais pas l'éloge si lu es mon ami. Es tu mon ami, oui ou non? Puisque lu es mon ami, va lui demander de ma part, — moi je t'attendrai à table, — puisqu'il en coûte dix francs pour tuer un perdreau et quinze pour tuer un lièvre, combien il en coule pour tuer un garde champêtre. Va donc! si tu es biou ami. Es-tu mon ami, oui on non ? je ne connais que ça.
Quoique le passeur fût monté à un degré d'ivresse fort satisfaisant, il hésitait à aller s'assurer auprès du maire de La Frette du prix qu'il en coûtait pour tuer un garde-champêtre.
L'indécision fâcha Bergerin.
— Non, tu n'es pas un ami, cria-t-il à fendre les vitres du cabaret de la Pierre rouge, non, tu n'es pas un ami 1 Eh bien ! moi je veux savoir combien il m'en coûtera pour tuer un gartfechampêtrc.S'il faut dix louis d'or je les donnerai. Vingt louis, quarante louis, on n'est pas en peine de se les procurer. Puisque personne ne répond, je ferai moi-même la commission ; je parlerai a ton maire, à votre maire, vous tous qui me regardez là, et il connaîtra Bergerin!
Obéissant à la logique forcenée des ivrognes, Bergerin se leva et s'avança vers la porte du cabaret. Mais sa tête de plomb tourna, les jambes lui faillirent aux jointures, et il coula à terre comme une outre; il y resta. Après avoir bégayé quelques phrases où l'on distinguait les mots lierres, maire, carliste, (jarde-ehampvtre, quarante louis d'or, Bergerin poussa un grognement caverneux et s'endormit.
La nuit se fit ; et Bergeronnette, ne voyant pas revenir son père, sentit la tristesse s'amasser au fond de son âme inquiète. Lassée de regarder du haut de la terrasse s'il ne sortirait pas de |a forêt, où il était allé peut-être chercher quelques fagots de bois mort, elle rentra de nouvpau, les pieds émaillés de givre el elle s'assit, pensive et transie de froid, sur la paille étendue à terre ; ses petites larmes oeulèrent Déjà une scie SIÈCLE. — I.
rieuse enfant par le malheur, elle se souvint de celle qui l'aimait tant, qui la prenait sur ses genoux et lui réchauffait les mains quand le vent du nord soufflait à travers les fentes de. la porte ; toutes les douceurs du foyer, rempli de la présence maternelle, lui vinrent à l'esprit, et elle vit comme autrefois sa mère lui versant à la veillée du lait tiède dans une tasse bleue, et lui coupant du bon pain de seigle pour la savoureuse collation du soir. C'est elle aussi qui prenait Bergeronnettecinq heures tout endormie dans ses bras, et qui la montait à la chambre, où elle la déposait dans un berceau caché sous d'épais rideaux d'une grosse toile jaune , derrière lesquels l'enfant entrevoyait la lampe de la nuit ou les premiers rayons du soleil. Son passé d'insouciance et de chaud sommeil rendait plus désolant, plus lugubre pour Bergeronnette, dans cette évocation involontaire, le tableau de ruine étalé autour d'elle. Et Bergerin n'arrivait pas !
La nuit s'épaississait ; la neige pleuvait sans relâche sur le plateau de la terrasse, dans la forêt, sur le toit de la ferme.* Que devenir? Bergeronnette se leva encore, se mit sur le pas de la porte et appela tant qu'elle put : — Mon père ! mon pèrel L'air ne rendit pas même l'écho. On ne distinguait rien à dix pas : c'était comme une mer ténébreuse tombant perpendiculairement de quelque, écluse supérieure, et par couches si près les unes d?s autres et si rapides, que la respiration était difficile. A terre de la glace, au ciel de l'obscurité, entre la terre et le ciel des tourbillons de neige.
Désespérée dans sa solitude toujours plus affreuse d'heure en heure, Bergeronnette se senlit inspirée d'une résolution dont elle n'eut pas le temps de mesurer la gravité. Elle tomba à genoux, pria sa mère de ne pas l'abandonner, et quitta la ferme en courant. Les chemins du bois lui étaient trop connus pour qu'elle s'égarât dans la courte distance qu'elle avait à parcourir pour arriver aux bords de la rivière. En un quart d'heure de marche elle y fut rendue ; elle démarra d'un pieu enfoncé dans la vase la corde d'un de ces petits bateaux donî se servent les riverains pour prendre du sable à bâtir; elle poussa le bateau en dérive. Le courant étant peu fort, elle le coupa sans peine en quelques coups d'aviron : elle toucha bientôt aux bords opposés.
I le marcha dans la campagne jusqu'à ce qu'elle trouvât, pr< " -n hameau éteint, insaisissable comme un dessin estompé, affaissé sous des tas de chaume, et à peu de distance d'une petite église dont la girouette rouillée criait au vent, une maison basse, carrée, ayant quatre volets pour (rois croisées. Bergeronnette fit un dernier effort, elle frappa à la porte de cette maison. Dix heures sonnaient au clocher de la petit» église. Le bruit des heures ayant empêché les coups de marteau de Bergeronnette d'être entendus, elle frappa une seconde fois.
— Qui est là? qui est là? demanda une voix du dedans. Tout émue, Bergeronnettc-cinq-heures répondit :
— C'est moi, monsieur le curé ; c'est moi, Bergeronnette. La porte du presbytère s'ouvrit.
L'abbé Vincent fut fort surpris de cette visite à une heure si avancée. 11 se proposait d'en demander la cause dès que Bergeronnette, déjà assise dans un fauteuil qu'occupaient auparavant de; in-folio aurait été calme, moins essoufflée, moins gênée dans sa timidité. L'abbé Vincent comprit qu'une curiosité trop hâtive serait un manque de prudence ; il avait deviné, à l'exaltation de la tille de Bergerin, une douleur inora e aigrie par des privations prolongées. La charité a l'oeil de l'aigle.
— Ma fille, lui dit-il. pour te réchauffer tu souperas avec m<'i Je soupe un peu tard, mais c'est que j'ai été entraîné par mon travail.
— Merci, monsieur le une -, je n'ai pas faim.
— Sois tranquille; je n'ai pas des poulets à l'offrir; nous n fngerons une croûte de pâté el quelques noix, et là-dessus n us boirons un bon verre de cidrr. Aimes-tu le cidre ?
— Monsieur le curé, Je voulais vous dire...
— Je ne te demande pas ce que tu as à me dire. Aimes-tu le cidre?
— Comme il voua plaira. Mois si vous saviez...
— Aide-moi à débarrasser la table de ces paperasses. C'est
LEON GOZLAN
ma plus belle; tu t'en contenteras. Monsieur Tévêque, l'autre jour, y a déjeuné.
Aidé de Bergeronnette, l'abbé Vincent porta snr un fauteuil et deux chaises déjà encombrées les livres et les cartes entassés sur la talde. Il enleva avec soin un grand in-folio sur lequel il avait posé fa visière lorsqu'il avait ouvert à Bergeronnelte. C'était une collection enluminée des plus curieux insectes des quatre parties du monde, avec texle sur vélin par nos meilleurs naturalistes. A force, d'économies, l'abbé Vincent s'était acheté ce merveilleux livre, délices de ses veillées d'h:ver au fond de son presbytère et au coin de son petit feu de tourbe.
Le couvert ne fut pas long à mettre.
— Asvieds-loi maintenant et tends-moi ton assiette, dit l'abbé Vincent à Bergeronnette.
— J'avais à vous dire...
— Goûte à ce veau.
Quand Bergeronnette eut enfin pris quelque nourriture et rappelé à ses joues pales, par un verre de cidre écumeux, ses ^uleurs virginales, l'abbé Vincent lui demanda :
— Comment se porte ton père?
Ce mot était le commencement du récit de Bergeronnette, qui se soulagea en le laissant tomber avec ses larmes et ses soupirs.
— Ces! mal! murmurait l'abbé en écoutant Bergeronnette, c'est mal ! Tu as prudemment fait de quitter Fromainville. Nous arrangerons cela demain; ne pleure plus. Tu vois que la Providence ne t'a pas abandonnée : elle l'a inspiré l'idée de venir chez moi. Excellente préparation à ta communion, Dieu aime ceux qui souffrent et qui rapportent à lui leurs souffrances.
— Que vous êtes bon, monsieur l'abbé, de m'avoir donné l'hospitalité.
— Est-ce que je pouvais te la refuser, mon enfant ?
— Il n'y avait guère qu'à vous, monsieur le curé, que je pouvais m'adresser pour passer la nuit : ma tante Hubert est à Sartronville; c'est bien loin.
— Ah ! oui, pour passer la nuit... répéta en asseyant son menton dans sa main l'abbé Vincent, surpris, comme s'il n'avait pas dû s'y attendre, de la remarque de Bergeronnette. Ah ! oui, comme tu dis, pour passer la nuit.
Et sans affectation il regarda Bergeronnette-cinq-heures , qui lui parut être passée en peu de joui s de l'enfance à l'adolescence la moins douteuse, par l'effet si prompt du malheur sur les organisations intelligentes. La fleur du pommier s'était nouée en fruit en quelques heures, comme il arrive en avril. L'abbé Vincent aurait désiré n'avoir pas fait l'observation chez lui.
— Vous me regardez beaucoup, monsieur le curé, dit naïvement Bergeronnette ; vous me trouvez changée, n'est ce pas?
— Je remarque qu'il est grand temps que tu fasses ta première communion. Tu n'es plus une enfant ; tu auras quinze ans dans huit jours. Dieu pardonne ton père, mais il a attendu bien longtemps. Voilà pourquoi je te regardais.
— Je pensais, moi, monsieur le curé, que vous cherchiez, en me regardant, où vous me feriez coucher cette nuit. Ne cherchez pas. Voilà mon lit : je resterai où je suis, dans ce fauteuil, si vous le permettez.
— Je ne veux pas mentir, Bergeronnette ; oui, je me proposais de te dire que tu avais choisi un mauvais jour pour me demander la nuitée.
— Est-ce que je ne puis pas coucher ici. monsieur le curé? faut-il que je m'en aille? vous est-il désagréable que je reste ?
— Non! non ! mais j'ai à Sartrouville, précisément où est ta tante Hubert, un confrère, monsieur l'abbé Jaumier, qui se trouve en ce moment si indisposé qu'il craindrait de ne pouvoir porter les sacremens à une dame de ses voisines si elle le faisait appeler cette nuit ; et elle est fort en danger de mourir. Ce soir monsieur l'abbé Jauniier m'a envoyé son domestique pour nie marquer son embarras; j'ai fait répondre que j'irais à Sartrouville cette nuit nu me, vers onze heures. Tu comprends, mon entant , le regret que j'ai de te laisser seule ici, mais le reprel plu* grand que j'éprouverais à manquer de parole à un confrère, à le désobjjger. .le te quitte
donc. Tu n'as pas peur des revenans, j'espère? Ce fauteuil est dur : je voudrais l'offrir un matelas, mais je n'en ai pas encore. Je ne suis pas trop installé ici ; en deux ans on ne se meuble pas; mais tire la paillasse, prends les coussins des trois fauteuils et dresse-toi à terre un lit de princesse. Ma couverture est chaude ; d'ailleurs tiens le feu allumé, et dors bien. Ainsi je te dis adieu, ma tille. Demain je viendrai te souhaiter le bonjour.
— Mais, monsieur le curé, il neige à flots.
— Est-ce qu'on craint cela à mon âge? Tu me crois donc très vieux?
— Je ne vous crois pas vieux, mais je vous crois de chair comme tout le monde. Je saisie que j'ai enduré en venant.
— Ne t'inquiète pas de moi ; en une heure et demie je serai rendu à Sartrouville.
— Mais il y a des loups.
— Est-ce qu'ils t'ont mangée?
— Couvrez-vous bien au moins. Je ne vois pas votre manteau.
— Il est là-bas ; je le décrocherai en passant. Bonne nuit, mon enfant ; ferme sur toi à deux tours la porte de la chambre.
— Oui, monsieur le curé. Bonne route!
— Merci !
La porte de la chambre s'ouvrit ; et Bergeronnette-cinqheurcs la verrouilla sur elle quand l'abbé Vincent fut parti.
Pour une raison que le saint qui partagea son manteau eût reconnue suffisante, l'abbé \ incent ne prit pas le sien en partant du presbytère pour aller à Sartrouville.
Il souffrit beaucoup en chemin. Il gela tout-à-coup sur la neige , lé froid fut. un instant si dur, qu'un sommeil léthargique l'eût tué s'il n'en avait pas combattu les effets par une accélération violente dans sa marche.
Il était deux heures lorsqu'il arriva à Sartrouville.
Une porte de ferme s'ouvrit sous ses doigts glacés, et il parvint à une petite habitation perdue au milieu des champs.
Les gens de la hutte ne le connaissaient pas.
— Qui êtes-vous? que voulez-vous? lui dirent-ils.
— Voilà la clef de mon presbytère, répondit l'abbé Vincent à la femme qui l'interrogeait d'un ton de défiance.
Le mari de cette femme et cette femme le crurent fou.
— N'êtes-vous pas madame Hubert? dt-manda-l-il, la tante de Bergeronnette?
— Oui, répondit-elle, c'est moi.
— Eh bien I votre nièce m'a demandé à passer la nuit chez moi ; on ne sait où est son père. Je l'ai reçue, mais je ne pouvais demeurer sous le même toit qu'elle toute une nuit : je suis prêtre. Rendez-moi le service que je lui ai rendu : — l'hospitalité pour une nuit, s'il vous plaît
xxnr.
C'était huit jours après ces divers événeffiens d'une même nuit. Vers dix heures du matin, James entra dans la chambre d'Abel et plaça sur la table de. nuit une lettre que le facteur venait d'apporter. Elle était marquée au timbre de la frontière. De peur d'éveiller son maître, James se retira sur la pointe des pieds et ne ferma pas la porte de la chambre ; précaution fort inutile, car il était à peine redescendu que la (loche de la maison annonça le déjeuner d'une façon à ne permettre à aucun pensionnaire de prolonger son sommeil.
En s'évcillant, Abel aperçut sur la table de nuit la lettre que James y avait laissée. I n des timbres, le principal, portait entre deux lignes rouges le nom de la ville de l'amiers, où il n'avait plus de relations; la suscription était d'une main qui ne lui était pas comme. 11 n'éprouva donc' pas de curiosité vive à décacheter cette lettre, qu'il supposait ne renfermer aucune nouvelle fort intéressante pour lui. Tendant quelques minutes il la tint entre ses doigts aussi indifféremment qu'un prospectus glissé sous la bande d'un journal . il la remit ensuite où il l'avait trouvée. Il se leva, lit sa toilette avec la lenteur habituelle qu'il y apportait. Il se disposait à descendre
LE MEDECIN DU PECQ
au salon pour déjeuner, quand la lettre de Palmiers tomba entore sous son regard. Min de n'avoir plus à y penser, il la prit, la décacheta, et s'assit dans un fauteuil placé tout près de la porte.
Dix minutes après l'avoir dépliée et mire sous ses yeux, il la lisait encore aussi attentivement; et, fixité étrange, son invariable regard était attaché à la même page, à la première, qu'il ne tournait pas.
Pendant les dix minutes qui suivirent il ne changeants d'attitude : même immobilité de statue dans l'avancement du cou, dans les bras, dans les mains qui tenaient la lettre, dans les yeux qui la lisaient.
Lue heure s'écoula et Abel était à la même place, conservant la direction perçante de son jet visuel et sa pose d'airain. L'expression de douleur née de la lecture, qu'il prolongeait au delà des bornes de la méditation la plus obstinée, s'était figée à son visage, ott ne paraissait aucune altération physique; il n'était ni blafard comme les figurations de cire, ni détendu comme les cadavres. Quel sentiment, froissé par cette lecture, pétrifiait ainsi la vie chez Abel ? à quelle case du cerveau appartenait cette sensation extatique?
Inquiète de ne l'avoir pas vu au salon pendant le déjeuner, madame Dalzonne monta a la chambre d'Abel, dont la porte avait été laissée ouverte par James.
Après avoir dit : Voila une heure et plus qu'on vous attend! Que faites-vous donc la? qu'avez-vous? Madame Dalzonne, surprise du silence d'Abel, s'approcha de lui et le toucha au bras. Ce bras résista comme s'il eût été de fer. Elle enleva la lettre aux doigts qui la retenaient, et les doigts demeurèrent crispés, ils gardèrent leur pli. Tout effrayée, elle se pencha sur le visage d'Abel, et ce visage ne s'émut pas plus qu'une masse de bronze.
— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce donc? Abel ! Abel ! Il ne me répond pas! il ne m'entend pas ! il est mort' C'est impossible ! Mais, Abel, regardez-moi. Vous me voyez! vous m'entendez ! Ses yeux sont ouverts, sa bouche respire, son pouls bat. Mon ami, Abel! parlez-moi!
Elle passe ses doigts dans les cheveux d'Abel : le front garde sa perpendicularité de marbre ; elle essaie de le soulever, mais il retombe de tout son poids dans le fauteuil, les bras anguleusement ployés, les doigts recourbés, les jambes en croix, le corpsfincliné, tel qu'il était d'abord.
Epouvantée, madame Dalzonne courut au salon, et en remonta aussitôt avec Calveyrac, à qui il lui fut impossible d'expliquer la cause de son exaspération, presque aussi effrayante que le phénomène qui l'avait produite.
-*- Voyez, dit-elle a Calveyrac en présence d'Abel, voyez ! Est-il morl ?
— Non, madame, répondit Calveyrac, qui se trouvait en face de la fatale réalisation d'une crainte exprimée par lui la nuit où il avait donné ses soins à Abel au pavillon de La Muette.
— Ayez-vous déjà vu, docteur, de semblable phénomène?
— Jamais; il est fort rare. Oui, c'est là ce- que je redoutais et que j'avais prévu. Pauvre ami !
— Mais qu'est-ce donc, docteur?
En interrogeant Calveyrac, madame Dalzonne ne cherchait pas à contenir la douleur dont elle était saisie; elle n'essayait pas même de la diminuer devant celui qui ne demandait plus de preuve pour avoir la certitude d'un amour qui n'était pas pour lui.
— C'est le plus haut degré du mal dans les névralgies, c'est la catalepsie L'art se déclare vaincu devant ce grand mystère.
Portant son regard effrayé tantôt sur Calveyrac et tantôt sur Abel, madame Dalzonne multipliait ses questions et se perdait dans leur nombre sans même attendre de repoi.se.
— Nous voit-il en ce moment ?
— Je ne sais, madame.
— Nousentend-il?
— Je ne crois pas.
— Si nous lui faisions respirer de lïiher...
— Vous lui brilleriez les lèvres avec du feu qu'il ne remuerait pas plus que s'il était mort depuis un siècle.
—Et, dites-moi, docteur, quand sortira-t-il de cet épouvantable état?
— Il peut n'en sortir que dans quarante jours.
Un soupir déchirant souleva la poitrine de madame Dalzonne, qui n'était pas plus triste a voir que CalveyraO.
— Il resterait là quarante jours! Mais c'est la mort! Docteur, interrogez votre science, cherchez dans vos livres su n'y a pas d'exemple qu'une semblable maladie ait été gutne par des moyens connus, possibles. On ne sait jamais tout.
— Les livres n'indiquent aucun remède; inutile dy recourir.
— Si vous le saigniez? '
— Son sang coulerait à peine, et la vie ne reprendrait pas davantage son cours.
— Pardon, docteur, si je mets en doute votre protond savoir; mais, dans une occasion si exceptionnelle, si vous consultiez un de vos confrères, le docteur Hourdon, par exemple?
— De tout mon cœur, madame. g»
— Vous permettez que je l'appelle?
— Je le désire même.
Madame Dalzonne sonna; un domestique vint. 11 parcourut la maison : Hourdon fut aussitôt là. Après avoir rrgarûe Abel aussi froidement qu'il eût examiné le cadavre d un inconnu, il dit : lia
— C'est le second cas que je rencontre dans ma vie. Le prt; mier, à la vérité, ne valait pas celui-ci. Il y a bien trente ans, oui.
Madame Dalzonne se mourait d'impatience.
-C'était une jeune tille. En apprenant que son fiancé, appelé au service militaire, avait tiré un mauvais numéro, eue tomba sur-le-champ en catalepsie. Je fus mandé le troisième
— Et que fîtes-veus? demanda précipitamment madame Dalzonne.
— Rien.
— Et la jeune fille, mourut-elle? .
— Son fiancé, reprit paisiblement Hourdon, demeurait a trois lieues plus loin : ne sachant pas l'état dans lequel eue était, "il vint à la ville et l'appela de la rue, selon son nabiiuae, par un violent coup de sifflet. A ce bruit, la jeune tille, depuis» trois jours en catalepsie, s'éveilla; elle était sauvée. Si vous saviez à votre malade un penchant caractéristique pour quelque chose, je ne sais quoi, pour quelqu'un, essayez du mune moyen ; je n'ai pas d'autre conseil à vous donner.
Hourdon s'en alla.
Quand il fut sorti, madame Dalzonne et Calveyrac se regaidèrent. . .
— J'ignore, dit Calveyrac le premier, le penchant secret ou le goût d'Abel qu'il conviendrait d'évoquer autour de lui ami de voir si la surprise l'arracherait d'autorité à sa léthargie, j'innore la parole familière à son oreille et l'accent aime oe son cœur propre à opérer ce miracle dont le hasard rendit témoin une fois monsieur Hourdon. Je ne suis qu un homme, je ne suis que l'ami d'Abel : de lui à moi il n'y a de lien que les rapports graves de l'amitié.
Abel aime beaucoup la musique, n'est-ce pas? —Beaucoup docteur; mais après?
— L'instrument qu'il préfère est, je crois, la harpe !
— Oui! Ensuite? . .
— Priez mademoiselle de Touralbe de descendre ici am sa harpe et d'en jouer près d'Abel. i.™, n.l
Le cuiiscil s'associait si bien aux vœux de madame uai zonne, impatiente do faire l'essai immédiat de la thcone uu docteùr Hourdon, et il était cependant si près de ressembler ù un piège tendu à sa jalousie par un homme intéressé a lui faire mettre à nu son àme, quelle examina le docteur avecune reconnaissance dominée par l'appréhension.
— Je ne m'y oppose pas, répondit elle, quand elle aurait au „,. pas répondre, mais courir ù la chambre de mademoiselle Ue Touralbe. . *».«
— Désirez-vous, madame, que j'aille l'appeler rooi-mtmer
— Oui, docteur.
— Ah ! dit-elle dès que Calveyrac ne fut plus dans 1 appar-.
LEON GOZLAN
tentent, celte femme va le ranimer peut-être de sa voix, de son chant, de son souffle ; et je ne douterai plus alors, moi, dé l'amour qu'il a pour elle, amour si fort, si impérieux qu'il l'aura arraché à la mort! El moi je ne le pourrai pas! Aboi ! si lu m'aimes, Abel ! si tu ne veux pas que je meure a mon tour, que je prenne ta place, Abel ! ne reviens qu'à ma \oix, que sous ma main qui est dans ta main ! Abel! Abel!
Elle lomlia aux genoux d'Abel, épuisant la langue des supplications les plus ardentes, ayant recours a tout ce que sa vait son cœur de tendre et de connu d'Abel pour être celle qui le rendrait à la vie, pour être la voix qui ressuscite, la harpe d'or qui rappelle les morts du sépulcre.
Le cadavre vivant resta immobile comme la pâle reine Inès tirée du tombeau pour se voir couronner.
— Puisque ce n'est pas moi qui suis destinée à produire ce miracle, dit-elle eu se relevant, ce ne sera pas elle non plus ; je ne veux pas de cela ! C'est bien assez de n'être pas aimée sans être obligée de supporter l'affront d'entendre dire à une autre que c'est elle qu'on aime, et qu'on revient exprès de la tombe pour le lui dire. Nous ne serons pas que nous deux ici, elle la préférée, si elle doit l'être, moi, la rivale humiliée par ce témoignage, par une certitude comme il n'en exista peut-être jamais : la voix maternelle de madame Pingray a aussi une large place dans les plus chères impressions d'Abel ; elle est pour lui une mère. Je cours la chercher. Nous serons toutes trois ici; et, sur ces trois femmes, nulle ne pourra dire plus tard, s'il ressuscile : C'est moi qui l'ai sauvé. Mais avant tout qu'il soit sauvé, grand Dieu! Par elle, par moi, par une autre, qu'importe !
Madame Dalzonne descendait chez madame Pingray tandis que mademoiselle de Touralbe et le docteur Calvevrac entraient dans l'appartement d'Abel.
Déjà instruite de l'événement, mais par discrétion ne s'étant pas présentée la où elle n'avait pas été demandée, madame Pingray suivit madame Dalzonne; et tous quatre, elle, mademoiselle de Touralbe, madame Dalzonne et le docteur, entouièrent le fauteuil d'Abel.
— Il serait bon, dit le docteur, que mademoiselle de Touralbe plaçât la harpe U plus près possible du cœur du malade : la pression des onlles sonores agirait plus intimement.
— Docteur, croyez-vous que cela soit indispensable? demanda madame Dalzonne au supplice.
— Oui, madame.
— Je ferai tout ce qu'il vous plaira, dit mademoiselle de Touralbe avec une. tristesse charmante. Placerai-je la harpe à ses pieds ?
— Très bien, mademoiselle.
— Je m'agenouillerai.
— Je crois qu'il le faudrait, mademoiselle.
— Me voilà.
Madame Dalzonne s'appuya fortement sur le bras de madame Pingray; ses yeux se remplirent de larmes.
Mademoiselle de Touralbe chanta.
L'instant fut profondément religieux. Le docteur avait placé l'artère d'Abel sous son pouce attentif. Madame Dalzonne suivait de l'âme et d'un regard désolé cette scène si déchirante pour elle, et madame Pingray priait des lèvres. Mademoiselle de Touralbe chanta sur la harpe, énergiquement, pieusement, à notes comme étouffées sous un crêpe, un vieux morceau de Carissimi, le maître antique et funèbre. Cette invocation touchante, toute chrétienne, avait pourtant quelque ressemblance avec les sortilèges du moyen-âge, et se rattachait par les formes aux actes impies de Delphes; c'était un combat peutêtre sacrilège avec la mort, une prière aux bons ou aux mauvais anges. Quelque chose d'infernal et de doux comme l'auréole de Satan rayonna sur le front de la cantatrice inspirée; les cordes de la harpe palpitaient moins que les cœurs qui ['écoutaient. Calveyrac, l'athée Calvevrac, comprit toute l'indécision de la science au choc de son incrédulité assiégée. Un instant il crut sentir battre l'artère d'Abel : c'était une erreur. La musique cessa, l'enthousiasme s'évanouit, Abel resta froid.
— Eh bien! s'écria madame Dalzonne comme égarée parla
joie de voir l'impuissance lyrique de mademoiselle de Touralbe. eh bien ! il ne revient pas !
— Non, madame, répondit péniblement le<Jocteur, qui se traduisit cette horrible joie en prenant en pitié celle qui l'éprouvait ; non, madame.
Et tous les quatre se regardèrent désespérément.
— La nature sera plus puissante que nos eflor.s, ajouta Calvevrac ; retirons-nous.
— Peu d'espérance, murmura madame Pingray en déposant un baiser sur le front de celuj qu'elle appelait son- fils.
— Point d'espérance, pensa le docteur.
La porte de la chambre s'ouvre; un cri se fait entendre, ub cri déchirant, et ce cri est :
— Mon Dieu ! monsieur Abel est mort!
— Oui m'appelle? dit Abel en se levant. Est-ce vous, Bergeronnette?
C'était Bergeronnette. Chargée d'un gros bouquet, elle venait souhaiter la bonne année à madame Dalzonne: sa voix avait rendu Abel à la vie ; cette voix était la chose aimée dont avait parlé le docteur Hourdon.
Madame Dalzonne sauta comme une lionne au cou de Bergeronnette, et elle cacha sa délirante joie et ses larmes sous les caresses pressées qu'elle donna à la bienheureuse enfant.
Madame Dalzonne n'eut plus qu'un désir dès que l'cla d'Abel n'inspira plus d'inquiétude, ce fut de connaître la cause du trouble où ses facultés avaient été jetées si soudainement. 11 lui était facile de satisfaire en partie celle curiosité : elle possédait la lettre que tenait Abel lorsqu'elle était entrée dans sa chambre; l'intimité qui régnait entre elle et lui ne lui imposaitaucuue circonspection. Qu'était-ce. qu'une ligne de plus dans une vie dont les pages les plus significatives lui avaient été révélées?
Ellejul ceci :
» Monsieur,
» Il est de mon devoir de magistrat de porter à votre connaissance la triste lin de l'unique fils de votre oncle. Voire cousin est mort d'épuisement dans une des forêts placées entre notre province et l'Espagne. Il a été* trouvé mort par les douaniers du canton, qui l'ont reconnu et m'ont fait passer son signalement. Ce malheureux jeune homme avait obstinément refusé les secours qu'à plusieurs reprises vous m'aviez chargé de lui faire tenir. Par un endurcissement héréditaire, il a mieux aimé succomber à la faim que de devoir à voire délicate bienfaisance ce qu'il n'attendait que de votre mort. Le fils a suivi l'exemple du père, et la même conduite, quej* ne blâme ni ne justifie, a eu les mêmes effets. Ainsi, monsieur, vous restez seul possesseur des biens, terres et châteaux de cette famille, si toutefois vous ne vous regardiez pas déjà comme en étant légalement investi. Atin de régulariser votre posilion et de simplifier tous actes de vente que vous jugeriez convenable de faire ici, où certains préjugés frappent de discrédit les propriétés comme étaient les vôtres^ j'ai cru utile de vous signaler officiellement un décès qui les dégage et les place sous le droit commun.
■j Agréez, monsieur, l'expression de mes sentimens respectueux.
» Le mure de "'. près Ramiers; •
Par cette lettre, madame Dalzonne s'initiait au seul Secret qu'Abel lui eût peut-être cache; et la révélation fortuite, quoique incomplète, lui expliquait à beaucoup d'égards l'excès de tendresse donl Abel s'élait montre saisi pour un jeune entant le soir où il> attendaient ensemble, sur la terrasse de Saint-Germain-, le docteur et mademoiselle de Touralbe. Elle éleva encore à un plus haut degré île signification cet acte d'affection irrésistible lorsqu'elle le rapprocha d'un sujet de conversation revenu plusieurs fois entre elle et Abel. Il résulta pour madame Dalzonne de ces propos si invariables qu'Abel avait une idée fixe au centre de son egarenunt, idée qui
LE MEDECIN DU PECQ
était comme la statue de IV «siirle rucher de sa
in intérieure.
Far ces inductions liées à de plus lointaines, toutes se rajustai, t sans effi fis, il fui tl montié à madame Dalzonne que dans chaque occasion où le mal avait été sur le point de s'em- • paivl ,. us IV Efi oi de la i ; i a< e,avait murmuré
les mêmes vœux, laisse éi lia) per de -.1 1 oitrine émue Les mêmpirs. Mais vœux 1 1 oupir aval ut été In p sourde- . slialés p. 111 . imc Dalzonne
d'une manière bien distincte. Pour des espérances confuses sa pitié avait été abondante ; elle avait cru tout comprendre, lorsque (but ne lui avait pas été dit. 1 ue étrauge lueur éclairait une profondeur incx| lorée. \bd rappelait maintenant à madame Dalzonne ces malades qui, n'osant pas avouer que leur poitrine est atteinte, se contentent de désirer un air plus généreux. \ l'éternel retour du même souhait, ou remonte enlin au caractère de leur maladie, et dés lors le prétexte dont leur infirmité se voilait cesse d'être un caprice ; il devient un vœu grave, pudique, et sacre pour la tendresse.
Que de fois, sous une forme générale et par conséquent vague, Alel avait manifesté l'opinion que l'homme en proie à d'incessantes persécutions mentales n'avait à attendre de diversion assurée que d'une affection imposée par la tyrannie d'un devoir, telle que l'énergique amour d'un père pour l'enfant, une affection qui force à supporter la vie et fait regarder comme une impiété, comme un crime la tentation de la maudire! Dans les soins à donner à reniant aime il entrevoyait tant de nuits occupées, tant d'heures pleines de responsabilité; et tout cela noué en muscles si fortement composés d'obligations et de sollicitudes, qu'il considérait l'amour paternel oamme une absorption morale autrement dominatrice que les autres attachemens terres très j our échapper aux funestes, aux terribles aberrations d'une pensée aigrie par le mal.
Dés oe moment, dès celte conclusion amenée par la lettre de Pamiers et d'autres inductions, madame Dalzonne fut entraîné • ;i rapportera la même cause bien des silences contraints, mal interprétés par elle. Elle ne fut lias heureuse cependant de sa découverte. Si elle avait le droit maintenant de se rendre compte des actes d'indifférence passagère d'Abri, qui ne rêvait pas m s éloignant d'elle de plus douce félicité auprès des autres femmes, il ne se formait pas moins dans l'esprit de madame Dalzonne, par le fait de toutes les penséesnéesà l'occasion de la lettre de Pamiers, une opinion désolante de son insuffisance personnelle à compléter pour Abel le bonheur auquel il attachait son salut. Ce que. redoutait Abel depuis longtemps à IVgal de toutes les craintes dont il était assailli, .c'était de demeurer riir la terre avec ses immenses richesses sans avoir un enfant qui ie< onsolâl de son odieuse opulence, et lui créât l'obligation de vivre dans cet enfer lambrisse d'or. Mais cet ange, ce fils ou cette fille en qui Abel espérait tant, ne pouvait lui être présenté en offrande, douloureux obstacle, explicable stérilité, par madame -Dal- Bùt-elle été la compagne légitime d' Abel, elle n'aurait pas (la vantai e p '.rpétué le nom de son mari; elle eût été condamnée»! envier toujours le titre de mère sans jamais le gagner. Cette conviction accablait madame Dalzonne, qui aurait tout donne p. ur se tromper sur les vœux de paternité qu'elle lisait derrière les désirs d' Abel. Avaçl de s'aventurer cependant sur nue plage 1 ù tout allait être nouveau pour elle, elle voulut avoir la conscience de ia réalité de cctl terre aperçue à regret à l'horizon. Vais combien elle était ragée, anéantie! Quand elle s'apprêtait a jouir de sa victoire sur mademoiselle de Touratbe, un e. m il l'arrêtait. Tiraillée par le doute, altérée d'édairci semens, elle alla à la chambre .l' xbel, qu'elle trouva occupé à m. Mire en ordre des p > •
— Pourquoi vo'us fatiguer ainsi a lire lorsque vous êtes m.. oie convalescent, mon ami? lui dit madame Dalzonne. *?'eussiez»vou& pas mieux fait d'accompagner le docteur, qui
est allé vacciner a l'oissy .'
— Précisément je pensais à lui. Quel excellent ami nous avons là tous bs iicux' n'est-ce pas?
— Oui, Abel, le meilleur île nos amis.
L'affirmation de madame Dalzonne fut suivie d'un sourire, qui s'arrêta aussitôt sur ses lèvres.
— .le ne le crois pas très riche.
— Jusqu'ici il ne l'est pas du tout.
— Et cependant, reprit Miel, qui mieux que lui mériterait d'être au-dessus des fâcheuses privations d'une fortune étroite? Quoi ! il ne s'est rencontre personne d'assez généreux parmi le grand 1 lue de ceux qui lui doivent la vie,
personne qui lui ait assure une position indépendante? Souvent, il est vrai, les moyens de prouver la reconnaissance ne sont pas infinis; les meilleurs, les plus délicats effarouchent celui en qui on voudrait la déposer. Aidez-moi de vos conseils • de quel prix payer les admirables soins que nie donne constamment le docteur?
— Ne songez pas à cela: il n'accepterait rien. Que votre santé soit son ouvrage: voila la récompense qu'il espère et qu'il n'attendra pas longtemps.
— En ce cas, j'ai peur qu'il n'ait compte sur un ingrat. Remarquez combien j'ai de peine à revenir a la santé. Mon corps est brisé par ma dernière secousse.
— Ce sera la dernière, mon ami. Le mal a ses progrès, et vous êtes arrivé au terme : encore un pas, et votre santé sera fermement établie, .le vous répéterai pourtant ce que je vous ai recommandé déjà tant de fois: aidez-vous à être heureux.
— Pour cela, répondit Abel, je compte avant tout sur vous 1 1 sur ce bon docteur. Il sait ma vie maintenant: il n'a qu'à en enlever les fausses voies. Ne me suis-je pas livré à lui comme à vous !
— ,1e vous remercie, Abel. Oui, vous avez bien fait d'accepter la confidence comme le meilleur moyen de guérison. A votre place je n'aurais pas agi différemment, et vous ne nierez pas que le sacrifice ne soit beaucoup plus pénible pour une femme, .l'eusse été malade et vous eussiez été mon médecin : eh bien, je vous aurais dit : —Voilà où je soullre, là, dans ce coin du cerveau ; j'ai telle pensée : est-ce une erreur ? j'ai tel désir : est-ce mal?
— Ne me suis-je pas conduit ainsi ? demanda Abel.
Dans peu d'occasions la voix de madame Dalzonne avait été si timide sous un accent de bonté.
— Oui, à peu près, ajouta t-elle ; mais vous avez fait le difficile d'abord'; il a fallu vous tourmenter, vous arracher mot pair mol une confession amicale, qui eût été peut-être plus promptement salutaire, émise avec le courage d'un homme. Celte lenteur a rendu plus circonspect le zèle de vos amis; et le docteur a supposé, je l'imagine du moins, qu'il n'avait pas tout . ntière une confidence qui, au fond, était complète pour moi qui vous connais si bien.
In peu gêné, Abel répondit:
— .le croyais lui avoir tout dit. Vous aurait-il manifesté quelque doute sur ma sincérité?
— Non pas sur votre sincérité; mais le docteur ne savait peut-être pas, par exemple, le motif qui vous a causé un lé-
ranouissement à la réception delalettre de Pamiers.
— \ Vus vous trompez, il la connaissait, levons ai tu ce»
parce qu'ils n'étaient pas d'un grand intérêt pour vous. Toutefois, votre reproche est juste: oui, je le sens, je n'ai pas été d'une égale franchise avec tons nus amis. Mais Je juge mal le monde; j'ai parfois des re trictions inexplicables. /.-vous ignorer ce que j'ai pu lui apprendre? —Vous me rendez trop de justice, Abel. Il y a des aveux aiisiei-, , qui vont de droit aux hommes, et d'autres au contraire 'i'ii ne son! pas bien compris par eux. Oui, le co'ur a ses pic. niions légitimes, .le suis bon de. vous reprocher (eiie préférence, si compatible avec la franchise, tantôt pour moi, tantôt pour le docteur ; car si. à la rigueur, je vous demandais de me faire connaître ce (pie vous lui avez dit...
— TOUl de s'. lie. Ci- I ia Miel.
— .l'en étais sûre; mais ces aveux ne seraient utiles qu'à ma curiosité: laissons-les dans la mémoire de celui qui saura
se lés rappeler à l'ai le votre santé. Mais, par grâce,
Abel n'oubliez plus rien au fond de vos pensées, dites tout au dO( li ur.
— Et a vous aussi.
LEON GOZLA.N.
— A moi. si vous voulez, les choses frivoles, les pensées du matin qui meurent le soir, les projets, les caprices, si vous aimez mieux d'un jeune homme. Un jeune homme en a tant.
Madame Dalzonne avançait peu à peu au bord de l'abîme.
— J'ai peu de caprices.
— Tous avpz les vôtres.
— Qu'ai-je a désirer?
—Vous ne souhaitez pas sans doute desjuuissances que rien ne vous empêche de vous procurer: ce n'est ni un beau cheval, ni une voiture à la mode qui occupera votre pensée. Il est des envies plus graves. Le mariage se présente parfois sous des couleurs si attrayantes!
— ^ous connaissez, reprit Abel, mon éloignement pour le mariage. Irai-je charger de mon ennui la fraîche indépendance d'une femme, lui offrir, en compensation de sa jeunesse et de sa beauté, la tâche d'une garde-malade ? Si j'ai parlé quelque» fois du bonheur de la famille avec une certaine chaleur, c'est parce que la famille crée pour l'homme l'amour paternel, sentiment vaste et minutieux, qui enveloppe le cœur en l'emplissant de mille conlentemens que je crois divins, simples, inépuisables, de mille consolations toujours prêtes, toujours à vous, rien qu'ù vous.
Un frémissement parcourut les veines de madame Dalzonne.
— Et puis, j'aime tant ces créatures douces, inoffensives, qui n'ont pas l'orgueil du bien qu'elles procurent, qu'on voit croître sous la main, dont le regard est le votre, mais qui est serein quand le vôtre est morue, dont le visage est le voire, mais dans celui-là le' bonheur s'y peint quand le vôtre s'obscurcit; dont l'esprit est le vôtre, mais cet esprit est jeune, bon, impétueux comme fut le vôtre, qui languit et s'éteint.
Des torrens de larmes montaient aux yeux de celle qui écoutait; elle étouffait, elle brûlait à sa place.
— J'aime tant les enfans! acheva Abel; ils sont ma joie. Croiriez-vous que je descends de cheval et que je cours les presser sur mon coeur quand j'en aperçois jouant dans la forêt? Ils m'enchantent avec leurs rires bons, leur étonnement de me voir, avec leur plaisir a m'entendre répéter leurs noms. Oui, l'amitié m'a ravi, secouru: je lui devrai peut-être la vie; mais être père !
— Vous le serez! s'écria madame Dalzonne en se jetant au cou d'Abel, vous le serez! mais vous m'aimerez toujours, n'est-ce pas ?
La maison de santé avait retrouvé sa physionomie tranquille. Il a été dit comment madame Pingray avait adroitement empêché les langues acérées de darder leur malignité a l'occasion du bruit entendu dans l'escalier pendant la nuit: l'incident était mort au berceau. EnaUendant le retour d'un plus fructueux scandale, chaque pensionnaire s'abandonnait au cours -monotone de ses habitudes: plus léger d'une saignée nouvelle, i'c Fourneuf poursuivait du venin de s^s épigrammes l'inqiïet Cabassol ; mademoiselle de Touralbe continuait d'enchanter de sa barpe r[ de sa voix les soirées de madame Dalzonne; madame Mus'quette et mademoiselle di beaupréau se disputaient toujours dans l'ombre, et sous le voile des plus tendres agaci ries, le cœur de monsieur Lejeune; Çhampeaux aimait à se croire de plus en plus traque par la justice; sa barbe était plus longue, ses cheveux plus touffus, son chapeau plus enfoncé >ur ses yeux. Quant a monsieur Lejcune, il avait renoncé à regarder Çhampeaux.
Toujours d'opinion contraire, même snrles événeme plus indifférais du monde, les pensionnaires de la maison de santé n'eurent cependant qu'une voix pour louer madame Dalzonne de ses bontés pour Bergeronnette-i inq-heures, sa filleule. Bergei tait maintenant desjoorné
Hères du Pccq, où en l'occupaii à des travi Traitée en véritable enfanl de la maison, elle s'asseyait à table à côté de sa marraine, et le soir, quand madame Dalzonne ne recevait pas, elle devenait sa lectrice au coin du
feu, charge dont elle s'acquittait à ravir. Sa marraine ne s'expliquait pas de si rapides progrès. C'est que les marraines ne savent pas tout, sans parler de ce qu'elles ne veulent pas voir. Madame Dalzonne oubliait que sa filleule entrait dans s.: seizième année, qu'elle avait fait enfin sa première com- . qu'elle aurait dû Lire depuis quatre ans au moins. Elle attribuait les prodiges de celte instruction inespérée au subi! épanouissement d'une intelligence remarquable, ce qui était viai en partie. Mais liergeronnette-ciiiq-heures aurait encore été l'objet des mêmes attentions, n'cùt-elle pas eu ta elle de quoi si bien les justifier: n'avait-elle pas été la voix providentielle qui avait arraché Abel à la mort? Quel titre aurait valu celui-là pour madame Dalzonne? Elle ne pensait jamais à cette seène de douleur et d'épouvante sans asseoir Bergeronnette sur ses genoux afin de l'embrasser plus longtemps; et quand son effusion s'était apaisée, que de tous ces tableaux involontairement venus à sa n;énioire il ne lui restait qu'une jeune fille toute belle et tout étonnée, elle lui souriait, visage à visage, l'admirait dans le fond des yeux, l'embrassait encore et lui disait près des lèvres des mots palpitans d'amitié. De ses doigts, distraits comme sa pensée, rangeait les cheveux de Bergeronnette; sans intention, au hasard, elle lui composait une coiffure de fantaisie mêlée de peiles et de fleurs; elle attachait des bracelets d'or à ses poignets, et elle lui disait ensuite de se lever pour la voir marcher; Bergeronnette adorait les caprices de sa marraine, qui avait fait d'elle l'idole de la reconnaissance. Lorsqu'une de ces parures était du goût de la jeune fille et qu'elle pouvait a porter sans trop paraître sortir de l'humilité de sa condition, sa marraine lui disait: —Garde-la, filleule. — Merci, marraine.
Soumise à l'action de ces deux existences, l'une toute villageoise, longtemps ainsi, l'autre plus délicate, sans être absolument celle trop raffinée des filles de la bourgeoisie, Bergeronnette se formait un caractère nuancé d'allures simples et de manières aisées, tout-à-fait à part.
Ce n'était ni l'attrayante gaucherie de la paysanne travestie en dame, ni la naïveté fardée des demoiselles de ville déguisées en tilles de campagne ; ni l'une ni l'autre de ces deux singularités, souvent plus excentriques que piquantes, ne blessaient dans l'ensemble mixte de la filleule de madame Dalzonne. Sa grâce naturalisait le contraste, et elle ne semblait qu'un objet de distinction dans un rang connu et classé. Tout lui seyait: en bonnet du matin, en cheveux, en toque de velours, comme l'aimait tant sa marraine, avec un collier de corail passé à son cou onduliux de tourterelle, ou avec une je omette pendue au bout d'un cordon de soie, entrant dans la cour de la maison sur son petit àr.e. ou versant du thé avet la grâce d'une demoiselle écossaise de VHlkie, elle était toujours fine de sourire, naturelle dans ses mouvemens, simple et distinguée, charmante.
Sous divers prétextes, retenue depuis quelques jours à la maison de saule. Bergeronnette mettait la main à mille petits travaux. Prévenu qu'elle ne-retournerail pas à Fromainville avant la lin de la quinzaine. Berger in, assez à l'aise maintenant pour avoir un valet de ferme, avait consenti à une absi uee dont l'intérieur du i u nage n'aurait pas a souffrir. De lé, Bergeronnette-cinq-uèures ne trouvait jamais irop h H;, les.' .raii Pecq. C'était parmi les dames pensionnaires une espèce de 1 roir : n lanl une matinée, soit
poiie i h ie point de broderie, soit pour lui
donne,: . piano, instrument dont les difficultés' né
taienl pas, tant elle en aimait les - il puis.
Oiseau par le caprice el la légèreté, elle entrait part ut à toute heure: ci dans chaque appartement elle laissai^ des i sance pour ceux qui 1 i.accordaieattanl de liberté. Surprise charmante, en rentrant le :oir les pensionnaires trouvaient il. s il la place des rideaux .i us n'auraient pas osé espérer le changement avant i'ujic couverture de lit un peu faible pour 'a e petite pendule de cuivré au timbre charmant, où n'était qu'une tasse une cheminée à la prussienne là où il n'y avait auparavant qu'un foyer bâti selon l'ancien
LE MEDECIN DU PECQ
procédé de se chauffer, ou plutôt de ne pas se chauffer. Toutes ces améliorations étaient obtenues a force de douces obsessions par Bergeronnette sur le bon cœur de sa marraine, qui n'osait rien refuser.
Chaque jour e'.le allait, prendre sa leçon de dessin dans la chambre bleue, où sa marraine l'accompagnait. Madame Dalzonne s'asseyait dans une bergère, Abel dans un fauteuil, entre Bergeronnette et madame Dalzonne, et Bergeronnettecinq-heures sur un siége-pliant. Ses progrès dans l'étude des fleurs étaient surprcnans; on parlait déjà d'encadrer des roses et des tulipes et de les offrit en cadeau au docteur Calveyrac et à l'abbé Vincent.
Pendant ces leçons silencieuses dans la jolie chambre bleue, madame Dalzonne, sans quitter son livre, car elle lisait presque tout le cours de la séance, élevait souvent son regard jusqu'au bord de la page, et de la le reportait, mais de manière aie retirer subttcmentvtantôt sur Abel et tantôt sur Bergeronnette. Abel lui semblait toujours au niveau île la même contention d'esprit, de celle dont elle avait pressenti l'origine en y remontant si hardiment à l'aide de ses souvenirs raisonnés. Elle se rappelait alors l'engagement parti de ses lèvres et de son cœur au moment de la clarté douloureuse qui avait changé ses doutes en certitude; et cet engagement qui lui revenait à la mémoire l'épouvantait, troublait sa vue, brisait les lignes de caractères étendues sous ses yeux et agitait entre ses doigts le livre qu'elle n'avait plus la force de tenir en équilibre. Elle s'efforçait pourtant de le garder devant elle afin de cacher son visage, tout-à-coup si décoloré qu'il aurait excité l'effroi d'Abel. Si, dans ces minutes de teneur intérieure, Abel ou Bergeronnette lui adressait la parole , elle leur donnait à entendre par un geste qu'elle était trop intéressée à finir un passage de sa lecture pour leur répondre.
Mais tandis qu'elle se cachait ainsi et s'isolait dans son coin, Abel soulevait lentement la paupière et Bergeronnette était moins attentive à ses hachurés. Abel échappait peu à peu aux triples liens de ses réflexions, Bergeronnette à son dessin; Abel enfin de tous les objets placés autour de lui n'en voyait plus qu'un, et Bergeronnette ne regardait pas à coup sur sa marraine. Au bout de quelques secondes cependant, par un même instinct de prudence, Abel avait repris son attitude, Bergeronnette ses hachures. Que de comédies se jouent entre les cœurs les meilleurs, sans jamais se produire au bord des lèvres.
Cette chambre bleue était bien aimée. Abel la chérissait ; il ne concevait pas comment il ne l'avait pas toujours occupée et comment il se résignerait à la quitter. Il s'était identifié avec ses jours azurés et ses ombres, avec ses meubles, appris par cœur comme un visage d'ami ; et puis cette chambre, était pleine de l'écho des paroles de madame Pingray, de celles du docteur et de madame Dalzonne! Bergeronnetlecinq-heures n'y venait-elle pas tous les jours? Douce cellule ! que n'aimait pas moins madame Dalzonne. Elle y avait tant souffert d'espoir auprès d'Abel malade, et cet espoir avait si souvent éclaté en hymnes de résurrection dans cet espace dont les reflets d'azur en faisaient presque un pavillon céleste pour son imagination, qu'elle s'y plaisait plus que dans 'tout autre endroit de la maison. Ayant une double clef de chaque appartement, ainsi qu'il est d'usage dans les maisons de santé, elle entrait dans la chambre d'Abel toutes les fois qu'elle passait devant la porte, qu'Abel y fût ou non. ErreuT de l'égoïsme, si ce n'en est pas la vanité, madame Dalzonne croyait que cette joie pieuse était ignorée des autres, acquise à elle seule. Femme de travaux cl île retraite, n'ayant meublé sa mémoire d'aucun souvenir de grands paysages ou de profondes rivières , elle ne savait pas que l'âme fait paysage de tout, et qu'une en fan I, paysanne encore hier, ne pénétrait jamais dans cette pièce sans éprouver une faiblesse im unnue, sans être obligée de s'appuyer sur le bouton il/ la porte.
Ordinairement la leçon de dessin durait uni' Beure, Il entrait dans les usages de la maison que tous <-ps pensionnaires, si exacts à tenir compte des heures des repas ci du retour périodique de chaque fêle où des plats d'élite étaient surajoutés au dessert ; il était d'usage qui! invités sans exception à la tin du carnaval, et l'un • touchait.
à une soirée de bal. Le vin de Champagne, le thé, les gâteaux, les crêpes, les liqueurs, le punch sanctifiaient la solennelle goinfrerie; ce jour-la plus de convalescent. Le lendemain c'était différent : l'établissement avait quelques malades de plus.
La bienheureuse soirée arriva. Le grand salon fut illuminé dès le coucher du soleil afin qu'une minute de plaisir ne fût pas perdue pour la nuit; tous les pensionnaires y parurent. A son entrée, madame Dalzonne fut pressée d'embrassemens. Sa soyeuse peau brune était exaltée au plus beau ton par une robe de satin blanc dont Abel lui avait fait cadeau à sa fête; elle avait une émeraude au front, un camélia à la ceinture. Comme le cœur de Calveyrac battit quand il aperçut cette fleur! c'est lui qui l'avait envoyée le matin à madame Dalzonne. De Foumeuf était tout en noir; il flamboyait de jabot, de dentelles et de cravate; il ressemblait à un magasin delingère. Cabassol était- tout bleu comme pour une grande revue ; moins la ceinture tricolore, c'était un représentant du peuple, un commissaire de la Convention envoyé aux armées. Lejeune élait aussi en noir, mais il avait eu l'heureuse idée de mettre un pantalon gris marengo, ce qui réjouit beaucoup de Fourneuf. Ce pantalon gris était collant, non que Lejeune eût grossi : le pantalon s'était plutôt desséché avec le temps; c'était un vieux pantalon neuf.
Quant aux dames pensionnaires, elles étaient d'une prétention superbe. Madame Musquette était toute rose; bas roses, robe rose, crêpe rose ; visage noir. Mademoiselle de Beaupréau était toute verte ; elle semblait la branche dont madame Musquette était la fleur. La bonne madame Pingray avait adopté une mise simple comme il convenait à son âge. Elle fut ravie à l'aspect de tant de gâteaux empilés. Champeaux était absent.
Deux personnes n'étaient pas encore entrées au salon : mademoiselle de Touralbe et Bergeronnette-cinq-heures.
Mademoiselle de Touralbe parut. Abel fit un mouvement d'admiration.
Mademoiselle de Touralbe avait revêtu le costume des paysannes du pays d'Abel, costume moitié espagnol, moitié français. Sa taille, déjà si gracieuse, était prise dans un corset en velours rouge; sa robe lui arrivait à peine à la cheville ; t : elle découvrait deux bas en soie noire sur lesquels étaient brodées deux longues patinettes blanches. Ses cheveux blonds descendaient en quatre tresses sur ses épaules nues.
Abel alla vers mademoiselle de Touralbe, et, lui prenant la main, il lui dit :
— Merci, mademoiselle! merci pour mon cœur! merci! vous me rappelez mon pays (ses yeux se mouillaient de larmes) ; merci 1 merci !
Madame Dalzonne sortit : elle étouffait de jalousie.
Sa brusque disparition ne fut pas remarquée. Elle rentra aussitôt, accompagnant par la main une jeune personne cachée sous un grand voile noir, mise h ravir, fière comme une duchesse espagnole, et une duchesse espagnole de seize ans. Au milieu de sa robe en velours noir s'épanouissait un grand lis jaune. Elle souleva son voile : c'était Bergeronneite-cinq- heures. Ivre elle même de la surprise qu'elle causait, elle se jeta au cou de sa marraine pour la remercier du bonheur qu'elle lui devait à l'heure la plus expansive, la plus fraîche de sa vie.
— Comment me trouvez-vous? disait son regarda Abel. Suis-je belle pour vous? Je ne veux l'être que pour vous. Est ce que je vous plais ainsi ?
La soirée commença.
De Foumeuf lu! étourdissant d'esprit contre tous les hommes et d'un>yhilité envei s chaque dame. Il fut mythologique connue un Crée: il compara mademoiselle de Beaupréau à une dryade, à une hamadryade ; madame Musquette à toutes les Grâces, aux trois Grâces qu'elle réunissait m elle; il effleura la théologie au sujet de ce nombre trois; il fut presque impie.
I.e bal s'puvril Cesl madame Dalzonne qui était au piano, |i i if dans un coin de sa chambre à pleurer à son aise. Comment n'auralt-elle pas pensé à l'impres-
"i pi o luite i1 •!' mademoiselle de Touralbe sur Abel, sur
LEON GOZLAN
Abel qu'elle croyait toujours livre au charme île la surprise? Il y a un enfer sur la terre, parmi tant d'autres qu'on ne connaît pis : c'est d'être au piano, d'être Un motif de j"ie quand une pensée délirante vous exaspère, vous raille tout bas; et ne pas passer une mesure !
Calveyrae voyait tout, il comprenait tout.— L'an prochain, murmurait-il, je serai sur l'Océan.
Abel ne dansa pas; mais lorsque mademoiselle de Touralbe se leva pour danser, il se leva aussi et se plaça derrière elle. Bergeronnette figurait dans le même quadrille.
Madame Dalzonne jouait toujours. Quel supplice! il n'était pas près de finir.
Exaltée par les applaudissemens, mademoiselle de To.uralbe demanda à Abel s'il se rappelait encore et s'il pourrait jouer sur le piano l'air de la Danse de la mariée, danse partieu'ière aux montagnards des environs de Pamiers.
— Oui, mademoiselle, répondit-il, j'essaierai. Mademoiselle de Touralbe se disposa à danser le Pas de
la cariée. Les respirations s'arrêtèrent.
Madame Dalzonne céda le piano a Abel, qui joua avec une verve patriotique l'air de la Danse de la mariée. Que d'éloges sortirent de chaque bouche ! Abel ne perdait pas un mouvement. Folle, n'ayant plus sa tète à elle, madame Dalzonne but ù plusieurs reprises les verres de liqueur enflammée que passaient les domestiques; ses joues étaient en feu. Pauvre femme! et l'on ne voyait pas ses larmes!
Le Pas de la mariée est une danse d'un caractère vif et chaste; c'est l'adieu mimique de la jeune fille à ses jeunes amies, cuxquelles elle distribue ses fleurs, ses épingles d'or et ses rubans avant de passer aux bras du mari. Le pas renversa de Fourneuf, qui prit Cabassol par la tête; Cabassol. était un peu gai', de Fourneuf marcha ensuite sur le pantalon marengo de Lejeune; enfin il faillit s'asseoir sue les genoux de madame Musquette!
Pendant que mademoiselle de Touralbe dansait, deux femmes avaient disparu. La soirée d'ailleurs touchait à sa lin: il était deux heures.
— Viens! avait dit madame Dalzonne à Bergeronnette, viens !
Quand celle-ci fut dans la chambre de sa marraine, les deux femmes se regardèrent.
— Oh ! que c'était beau , marraine! s'écria Bergeronnette, agitée par le bruit et la surprise.
— Oui ! c'était beau. Mais déshabille-toi : tu es fatiguée, il te faut du repos.
Le voile noir de Bergeronnette tomba.
- Que c'est amusant un bail que je vous remercie, marraine! Quand en donnerez-vous un autre'
— Déibabille-toi ! nous causerons de cela demain.
— Monsieur Abel était fort aimable, poursuivait Bergeronnette. .
— Oui, très aimable. Ole ces bracelets, ta chaîne ; retire ces fleurs. Mon Dieu! comme tu es lente ! Vite, que je te délace !
— Mais vous cassez tout, marraine. Avez-vous vu, marraine, comme mademoiselle de touralbe a dansé? C'est une leel Pourquoi n'avons-nous pas attendu la fin?
— Défais ta chaussure.
— Que vous êtes pressée, marraine! Mais je n'ai pas sommeil.
— Relire les bas. Veux-tu que je l'aide?
— Je serais restée encore une heure.
— On monte, pensa madame Dalzonne, on monte! — Dépê chons-uous, ma tille, dépêchons-nous!
Bergeronnette était complètement déshabillée.
— Viens maintenant, suis moi.
— Où allons-nous donc, marraine?
— Viens, te dts-je.
— Dans l'escalier! Mais si l'on venait?
— On ne viendra pas. Suis-moi ; entre, passe vite.
— Marraine, c'est la chambre de monsieur Abel !
— Monsieur Abel ne viendra pas ici ce soir, répondit- , lie , et elle souffla sur i.i lan ; l près 'lu lit.
Là poite se ferma.
Bladami i'.;l<.. nnc ri lira la
Bergeronnette se trouva seule sans lumière dans la chambre d'Abel. Rentrée dans la sienne, madame Dalzonne resta debout dans l'encoignu-rc de la porte; elle attendit.
La demi-heure qui s'écoula fut bien longue.
Enfin le personnel de la soirée se retira peu à peu. Abel monta.
Que ses pas furent lourds au cœur de madame Dalzonne.
Abel entra dans sa chambre, la ferma sur lui; et puis on n'entendit pies rien.
Toute la maison dormait. *
lue femme en robe de bal éla't sur le palier, à terre, couehéc, écoutant le vent qui venait de dessous la porte de la chambre bleue, tantôt se tordant de désespoir, tantôt se mettant à genoux pour prier. Plusieurs fois elle mesura la hauteur de la rampe; mais elle revenait toujours pour écouler. Quelle nuit! quelle nuit! Qu'entendait-elle? que croyaitelle entendre? des soup' s, (les pleurs? Ces soupirs étaient les siens, ces pleurs les siens ! Oh! qu'elle était livide! et qu'elle faisait pitié! Abel! murmurait-elle, il faut bien l'aimer! Abel ! si tu voyais comme je souffre! Abel ! El ses mains, ses lèvres, son oreille se collaient à la porte. Sa robe de bal étail souillée de poussière, trempée dans les larmes. Jusqu'au jour, toute une nui! d'angoisses, elle resta couchée sur les carreaux, ne sentant pas le froid qui avait bleui son visage et ses mains.
Elle ne quitta cette place que quand l'aube eut glissé sa lueur grise entre les barreaux de fer de la rampe.
Elle rouvrit alors la chambre bleue, éteinte et muette, et, sans penser au terrible réveil qu'il clait si aisé de produire. elle alla vers le lit.
Madame Dalzonne remporta dans ses bras glacés, jusqu'à sa chambre. Bergeronnette morte ou endormie.
— .l'ai tenu ma promesse, dit-elle en regardant le ciel : il sera père!
Il y a un premier printemps qui survient quelquefois dans l'espace d'une nuit . Ce n'est pas celui de tout le un inde ; il n'ondoie pas de plaine en plaine, de coteau en coteau, de l'horizon à l'horizon, mer enchantée où flottent des épis tremblans. des houppes folles it cotonneuses, des barbes de roseaux et des fleurs toutes simples comme Dieu les a faites; c'est un printemps moins bruyanl d'odeur et d "éclat. 11 plaît au cœur des initiés, qui seuls le comprennent a demi mot, le devinent a son ombre. Son haleine est faible sur la pointe des herbes, mais à cette haleine les herbes ont pousse. Les feuilles ne sont pasencorebien larges, mais elles se sont ouvertes sur le nœud des branches; si l'oiseau ne chante pas encore, il pose déjà la tète au bord du nid; un bec parait. C'est le printemps sans plumes et sans voix.
Profitant d'une aussi douce matinée. Abel gagnait, à travers la forêt a demi éclose, la ferme de Fromainville, qu'il avait déjà visitée depuis les réparations exécutées selon les veux de sa générosité. Tout n'était pas fini, mais l'essentiel était fait. La ferme avait des portes en chêne et des persiennes île,.: vert réjouissant. En tapissier de Saint Germain avait pron i- lesrMeauxet les tentures de lit pour la quinzaine suivante.
C'était une occupation remplie d'attraits pour Abel, de suivre les progrès de cet ameublement d'un poids si léger a -a bourse, et qui causait tant de ravissemens naïfs à Bergeroqnette, glorieuse de se mirer au fond de toutes les glaces, de s'asseoir sur chaque chaise de cerisier poli et de se reposer, quand elle était siïre de ne pas être aperçue, sur le beau en drap sombre place entre les deux embrasures. N'y a-t-il pas des trônes pour toutes les félicités? Cet entourage, un peu en dehors de l'absolu nécessaire, avait peut-être, eontrelegn d'Abel,*condi quelque germe de vanité dans le lie; mais il comptait, pour neutraliser le mal, se de l'abbé Vincent, visiteur toujours as-
sidu de la ferme, et sur ('eux non moins écoutés de madame Dalzonn.-. Instruite en partie des 1 ontes d'Abel envers Berge-
LE MÉDECIN DE PECQ
um
lin. D'ailleurs, rendue à ses travaux les moins durs, Bergeronnette-cinq-heures avait recommencé à porter le lait à la maison, non tous les matins, mais deux fois par semaine, et, il est vrai de le dire, plutôt pour avoir une occasion de voir sa marraine que par devoir.
Abel parut à la ferme au moment où Bergerin malmenait fort le maçon pour avoir posé au seuil de la principale entrée une marche en pierre tendre au Meu d'un granit.
Il parlait liaut, se croisait les bras avec importance et menaçait de changer d'ouvrier. 11 prétendait qu'on vivait à une époque où l'on n'était plus servi pour son argent, que les architectes étaienl des hommes sans probité et sans goût; les pauvres propriétaires étaient à leur merci. Abel intervint : il calma l'irritation de Bergerin, qu'il engageai se contenter d'un escalier eu pierre tendre. Plus tard on y substituerait, et lorsqu'on élèverait la maison d'un étage, deux belles marches en granit.
— Entrez, dit ensuite Bergerin à Abel en lui indiquant la pièce transformée en salon, entrez, .le crois qu'on vous attend ; on est dans un lier embarras!
L'embarras auquel Bergerin faisait allusion avait délié en effet les plus subtiles facultés de Bergeronnette, qui n'en était pas soriie avec succès lorsque Abel parut devant elle. Sa rougeur trahissait sa petite honte. Abel en soupçonna la cause a la précipitation de Bergeronnette a repousser dans un coin un des six tableaux qu'il avait expédiés la veille à la ferme, et destinés a l'ornement du salon.
Après avoir échangé des paroles de gratitude admirative devant ces six gravures représentant six villes principales de l'Italie, Bergerin et sa fille avaient cherché à les fixer au mur, leur destination naturelle: mais comment y parvenir? Au lieu d'un anneau ordinaire, chaque tableau se hérissait de deux pilous à vis placés à chacun des côtés du cadre, et semblait proposer ù Bergerin, ainsi qu'à sa fille, un problème binaire des plus insolubles. Présentés dans tous les sens a la surface du mur, les cadres répudiaient toute espèce d'adaptation possible. Pendant deux heures le père, avec des clous dans la bouche et un marteau dans la poche, la tille, un tableau à la main, épuisèrent la série des essais. A l'envoi des six tableaux était joint, il est vrai, un paquet de cordons en laine rouge; mais quel rapport d'une nouvelle difficulté établir entre les cordons et les six cadres?
Lassé le premier de poursuivre cette énigme, Bergerin l'avait abandonnée pour se disputer avec le maçon; mais Bergeronnette-cinq-heures, de plus en plus dépitée de son ignorance, exerçait encore son attention sur le même objet à l'arrivée d'Abel.
11 arrêta doucement Bergeronnette par le bras au moment où, découragée, elle renonçait à la tâche, et il lui dit qu'il accourait exprès à Fromainville pour l'aider ù placer les tableaux selon ses souvenirs de voyage, : il désirait les classer dans l'ordre où il avait vu les six villes d'Italie qu'ils représentaient. Il prit ensuite les liens de laine et les attacha à l'anneau des deux pitons de façon à faire former un triangle à chacun des cordons, opération la plus connue du monde. Après avoir enfoncé des clous au-dessous de la corniche, il suspendit les six gravures, qui meublèrent délicieusement la petite pièce. Le problème élait résolu. Bergeronnette-cinqheures battit des mains, et rejeta la tête en arrière en signe de confusion.
Cette facile tâche achevée, Miel s'assit cl contempla l'expression de sérénité empreinte sur le visage de Bergeronnette. Aux yeux de celui qui savait mieux que personne cette jolie créature, elle avait gagné en exactitude de formes ce qu'elle avait perdu en suavité de contours, en jet hardi de la taille ; ses traits étaient passés de la sphéricité du premier âge à l'ovoïde du second. En bonnet en velours dent lui avait l'ail cadeau, au jour de l'an, madame Dalzonne, contribuait, malgré d'abondantes boucles noires déroulées en grappes sur ses joues, à lui donner cette maturité de caractère, beauté des jeunes mariées.
Son cou moins plein, ses chairs moins potelées offraient les mêmes signes de transition; partout un embonpoint délicat avait remplacé la rondeur un peu exagérée de l'enfance.
Ses niadvemens n'étaient plus aussi chagrins; dans l'ensemble de ses gestes la vitalité était moins vague; Bergeronnette savait s'asseoir el rester eu place. Enfin, si l'espiègle enfant était partie, la jolie femme était restée. Elle n'avait perdu que les ailes.
Abel demanda à Bergeronnette si elle était disposée à prendre sa leçon malgré les contrariétés de la matinée. Elle courut aussitôt chercher un livre, et a uu endroit marqué par un ruban elle attacha son regard d'ecolière attentive. Elle lut avec des inflexions assurées et des pauses intelligentes les pages du beau livre que l'abbé Vincent avait emprunté pour elle ù sa bibliothèque : c'était la relation d'un voyage en découvertes, attrayante description de mœurs et de climats, merveilleusement propre a piquer la curiosité de l'esprit, à provoquer ù chaque pas des questions de géographie et d'histoire naturelle, et ù nécessiter ainsi les secours d'un guide toujours préparé ù répondre aux demandes de l'élève.
Les questions ne manquaient pas. Il fallait qu'Abel, sous peine de mauvais exemple, ne se laissât pas égarer dans les nues par la distraction, qu'il tint sous le joug le plus sévère sa mémoire et son jugement. Entre le rayon si lumineux, si questionneur et si pénétrant du regard de Bergeronnette-cinqbeuivs et son souille pur, cadencé, toujours arrondi comme une petite voile blanche, Abel était porté avec elle aux pays lointains; et si elle s'arrêtait dans l'Inde, par exemple, Abel lui en expliquait alors le ciel jaune, les grands paysages, les productions odorantes , les coutumes mystérieuses , l'antiquité, et mille autres choses sérieuses, séduisantes à connaître. Bergeronnette-cinq-heures fermait alors son livre, et ses grands yeux, si riches d'intelligence, aspiraient les paroles du maître; et la science, comme un miel qui lui plaisait, baignait ses lèvres suspendues à celles qui la répandaient. Il était impossible à Abel, quand ce devoir d'instruction familière l'obligeait à rectifier la pensée d'un autre et à envelopper la sienne d'une forme claire, lorsqu'il penchait son front vers celte tête inclinée sous lui4 sous sa parole aimée, écoutée, recueillie, il lui était impossible de songer à lui, à sa chaîne mentale, à son passé; le monstre intérieur s'endormait autour de celte eau paisible.
S'il arrivait que Bergeronnette trouvât dans les planches de ce livre intéressant la figure de quelque fleur ou de quelque plante d'un dessin facile, elle la copiait et l'enluminait sous 1; direction d'Abel. Dans ce chaste enseignement, la main se posait sur la main, l'épaule effleurait l'épaule, et le vélin tremblait au même souffle.
Mais ce jour-là les doigts de Bergeronnette-cinq-heures semblèrent moins fermes ù tenir le crayon en copiant la tige menue d'une plante à thé; Abel ne réussit pas mieux. D'où venait leur distraction? Sans doute de l'affaissement qui se produit dans tout ce qui respire à l'époque vivace du printemps. L'air, la lumière, l'ombre sont pleins de ce poison inévitable, opium invisible qui assoupit la pensée, berce les sens et les désole d'une volupté somnolente. Dégagée des glaces de l'hiver, l'âme monte avec les papillons blancs vers le soleil; l'homme, qui n'a pas à revêtir, comme le poisson des mers, comme l'arbre des forêts, comme l'oiseau, de nouvelles écailles, une enveloppe neuve, se refait un cœur plus neuf et fleurit à sa manière.
Mais la floraison de Bergeronnette-cinq-heures était la première fleur du pommier, tandis que tout ce qu'Abel sentait reverdir en lui élait encore imprégné de l'âpretéqui s'attache aux ifs de la plage, aibres funèbres dont chaque feuille, même la plus verdoyante, a son grain de sel.
Il avait couru sur la blancheur du vélin une bande de lumière qui, tamisée par l'obstacle des rideaux, était d'un éclat de pourpre tendre dérobé au soleil de cette jaune matinée. Magique reflet! le printemps, ses défaillances, son image étaient dans cette traînée lumineuse, qui troublait la vue de Bergeronnette et d'Abel, et faisait frémir leurs doigts arrêtés sur le papier. Produit par une cause en apparence obscure, l'enchantement aurait aisément cessé si Bergeronnette était allée tirer le rideau ; mais elle resta à sa place sous l'extase inconnue, n'imaginant pas qu'à côté d'elle Abel puisait à la même ivresse. On rayon de soleil sur une feuille blanchel
LÉON GOZLAN
Au même instant, comme si leur sang eût été mêlé, comme s'ils eussent vécu de la même vie, ils se rencontrèrent dans une même pensée et ressentirent le même frisson. Cette pensée comprima l'expansion bouillante d'Abel, et elle remplit de larmes les yeux de Bergeronnette ; leur mutuelle commotion prit chez l'un et chez l'autre le caractère d'une réserve pénible. Les deux nuits de la chambre bleue vinrent à leur souvenir, et l'image les glaça. Précisément au moment où Abc! allait livrer un aveu auquel Bergeronnette était préparée, la vision passa devant leur e.-prit.
Chez Abel, comme cela devait être, le regret de l'infidélité ténébreuse s'affaiblit vile et teignit .1 peine sa conscience d'homme ; mais Bergeronnette conserva la terreur tout entière, et elle la subit chaque fois qu'une situation analogue se reproduisit.
Quelque douces, quelque attendues que furent les paroles d'amour qu'Abcl répandit ce jour-là, jour si neuf pour Bergeronnette et pour lui, Bergeronnette-cinq heures fut constamment poursuivie du souvenir de la chambre bleue ; elle en distinguait comme un reflet dans la clarté de l'appartement où elle était : il s'assombrissait dans le silence à mesure qu'Abel, enhardi par une première hardiesse, s'abandonnait à la joie de dire tout haut ce qu'il avait si longtemps ca. hé. Bergeronnette ne le repoussait pas; mais, au fond, elle paraissait soucieuse autant que satisfaite. C'était plutôt en elle la félicité déjà éprouvée d'une veuve que la libérale ascension de cœur d'une jeune fille aimant et aimée pour la première fois; son bonheur n'avait pas quinze ans comme son visage. Elle n'abandonna pas moins sa main à celle d'Abel tout le temps qu'il voulut.
Les entretiens qui«uivirent celui-là furent tous traversés du même dard chaque fois qu'ils prirent le même caractère. Plus tard Ahel s'en inquiéta; car plus tard aussi Bergeronnette montra davantage ces subites afflictions, dont elle voila constamment le principe. Enfin, n'osant jamais nU'un ni l'autre abattre la barrière posée entre eux, ils en sentirent la résistance chaque fois qu'ils essayèrent de s'unir par le cœur. Et, de jour en jour plus instruite aux réalités de la vie, raisonnant mieux ses scrupules, parfois aigus comme le remords, Bergeronnette finit par voir un homme' sans cesse interposé entre elle et Abel, un homme dont elle ne connaissait ni le visage, ni le nom, ni la voix.
Un vague instinct de prudence lui conseillant de ne jamais apprendre à Abel le motif de cette épouvante, elle inspira à celui-ci mille suppositions inquiètes, et ce ver piqua ses meilleures jouissances ; il n'en eut point qui ne fût lâchée à l'endroit le plus sain. Il prêla à la fille de Bergerin des arrièrepensées orageuses; il la traila, dans d'inépuisables calculs de jalousie, comme une femme ordinaire ayant déjà un passé quelque, peu lourd à soulever. Son repos en fut compromis, ses espérances changées ; et cette appréciation contraignit sa générosité lorsque le jour fut venu de l'élever jusqu'à la volonté formelle de demander Bergeronnctte-cinq-heures à son père. De peur d'amener une explication redoutée, il recula le moment d'avouer ses intentions. Si l'anxiéié de Bergeronnette, pensait-il, n'élait que la conséquence du refus qu'elle avait résolu d'opposer à des prétentions présumées! Pourquoi bâter une conclusion qui dévoilererail tout? Abel se tut; il souffrit. Il continua cependant d'aller à Fromainville pour aimer chaque jour davantage, et pour prêter chaque fois des prétextes nouveaux à la résistance muette de Bergeronnette. La plante à thé n'aurait jamais été dessinée ce jour-là quand même l'abbé Vincent et Bergerin n'eussent pas interrompu le tête-à-tête par une entrée assez brusque au salon.
Abel et Bergeronnette n'auraient pas eu le temps d'affecter une occupation quelconque s'ils avaient cherché à colorer leur inaction. Ils ne sentirent, d'ailleurs, ni l'un ni l'autre le besoin de*se composer un maintien en présence de l'abbé Vincent, qui, beaucoup plus versé dans la science des insectes que dans celle des plantes, loua beaucoup le dessin commencé. Bergerin fut si fier de l'éloge et de l'ouvrage, quoiqu'il prit l'artusle indien pour un chêne, qu'il dit en liant au bon abbé de chercher dans sa paroisse un mari à Bergeronnettes
— Je bénis tous les mariages, répondit vivement l'abbé, mais je n'en fais faire aucun ; c'est assez d'avoir la charge des âmes sans s'imposer encore celle du bonheur des gens.
Il n'acceptait que comme un propos indifférent, ajoula-t-il, cette pensée de Bergerin de marier sa fille encore si jeune. Il demanda à Abel s'il ne partageait pas son opinion, lui qui avait acquis par une générosité noble le droit d'être consulté en tout ce qui touchait à l'avenir de la famille.
L'abbé attira ensuite Abel à part et le remercia avec effusion des services qu'il avait rendus à Bergerin. — Son action était belle; il se faisait le courtisan de la fortune lorsqu'on lui affectait un aussi digne emploi. — Il fut plus reconnaissant que s'il eût été personnellement obligé. Ses mains pressèrent celles d'Abel, qui le remercia avec modestie de l'amitié qui lui était offerte pour un prix si léger. L'abbé l'assura qu'il s'était créé un ami plus puissant qu'un prêtre obscur: cet ami c'est Dieu, qui guide à travers les neiges la main pieuse qui s'abaisse pour ramasser l'enfant abandonné.
— Bergeronnette doit maintenant vous aimer comme un frère, reprit il ; cette chère entant n'a que nous.
— Si vous la mariez bientôt, dit Abel à l'abbé Vincent, avertissez-moi : j'ai encore quelque chose à faire pour elle.
— Pensez-vous, répondit l'abbé, qu'il soit prudent de risquer sitôt le bien-être dont, grâce à vous, elle commence à jouir?
— Et vous, le pensez-vous, monsieur?
Les deux jeuneshommes se turent comme s'ils avaient compris qu'au-dessus de leur opinion planait un regard impartial, qui plonge et dans le cœur de l'homme selon le monde et dans le cœur de l'homme selon Dieu, ce grand juge de toutes les répugnances, cet appréciateur formidable de tout ce qui remue au fond des consciences, même les plus pures, et qui sait faire éclater son tonnerre lorsque le soleil est au ciel et le calme autour de la terre.
*— Je vous accompagnerai jusqu'à Saint-Germain, dit l'abbé Vincent à Abel ; vous voudrez seulement modérer la vivacité de votre cheval, car ma mule se fait vieille.
— Nous allons partir, répondit Abel ; on m'attend au Pecq de bonne heure.
Abel et l'abbé Vincent prirent congé de Bergerin et de sa fille, qui les accompagnèrent, suivant l'usage, jusqu'à l'entrée de la forêt.
La résolution prise par madame Dalzonne de vendre la maison de santé n'avait pas obtenu l'approbation de son conseiller intime, monsieur André. Dans un moment où les hommes d'argent évitaient les spéculations d'immeubles pour s« livrer à d'autres affaires tout aussi chanceuses, mais plus neuves, il était maladroit, disait-il, de vendre un établissement dont la principale valeur était dans la direction habile qu'il recevait et dans sa destination spéciale. Il n'était propre à se transformer sous d'autres propriétaires, ajoutait-il, ni en usine ni en maison d'agrément. Il eût fallu perdre considérablement en le cédant sans attendre l'opportunité de l'occasion. Beaucoup-moins initié aux passions qu'aux intérêts de sa cliente, monsieur André embarrassa extraordinairement madame Dalzonne eu lui demandant pour quel motif si pressant elle cherchait à vendre sa maison de santé après être parvenue, an prix de beaucoup de peine, à l'élever au premier rang.
Nul mieux que monsieur André ne savait combien, malgré la prospérité réelle de rétablissement, madame Dalzonne était encore loin de pouvoir songer à se retirer pour jouir, le reste de sa vie, des fruits de son activité; ii savait, au contraire, combien elle retardait ce moment par d'incessantes petites pertes entraînées coup sur coup dans un torrent d'opérations où, en dépil îles meilleurs conseils, le premier venu savait l'crigouffrefdês qu'elle avait quelques billets de banque au fond des tiroirs de son secrétaire. Mise en présence de l'ctat de sa fortune, en bon point, mais non arrivée, elle convint,
LE MÉDECIN DU PECQ
sur la démonstration de monsieur André, du peu de justice de sa détermination. La corde du positif, pincée sèchement, vibra fort et fut entendue.
Madame Dalzonne pouvait manquer de raison pour elle, mais non pour un autre; entre elle et son homme d'affaires le chiffre avait force de loi. Elle se laissa démontrer que son projet n'était guère réalisable que dans huit ou dix ans. Peutêtre se fut-elle moins vite soumise à la décision de monsieur André si son esprit ne fût tombé depuis quelque temps, sinon dans un calme absolu, du moins dans la fausse quiétude qui résulte de l'immobilité de l'observation. Parce qu'elle était en attente, elle se croyait en repos ; de même qu'il lui arrivait souvent de faire honneur à sa raison d'une conduite qui, au fond, était le fait instinctif d'un calcul. Ainsi, lorsqu'elle se persuadait qu'il avait toujours été dans ses intentions de ne vendre la maison de santé qu'après avoir établi une discussion grave sur ce point avec son avocat, elle mentait à sa première impulsion; elle feignait d'oublier, et sa vie était là pourtant, l'issue prochaine de la combinaison ourdie par elle, derrière un rideau près de se lever. Abel et Bergeronnette, elle ne s'en souvenait que trop, étaient dans cette ombre pleine de choses attendues. Que d'immenses espérances ou que d'infinies douleurs sortiraient pour elle de là dessous ! Il y avait dans cette expectative, hypocritement confondue par madame Dalzonne avec le sang-froid du bon sens, une anxiété comparable à celle de l'homme pour qui l'heure suprême est venue de savoir si derrière le mur de la vie il y a le néant ou la réalité espérée, l'abîme ou le ciel, rien ou Dieu.
Maîtresse des occasions où elle aurait pu renouveler avec d'égales douleurs la scène de la chambre bleue, elle avait, à une seconde nuit d'épreuve, arrêté résolument qu'elle ne se reproduirait plus. Elle serait morte ; elle avait si cruellement souffert ! Si elle souffrait moins maintenant, elle n'était pas moins malheureuse : elle attendait.
Son attente n'était pas l'inaction d'une pensée qui a assez fait pour se reposer aux endroits choisis, à quelques pas de la source, avant d'en boire l'eau vivifiante. Elle était sans sécurité : tout lui était suspicion et ombrage.
La vue de Bergeronnette fatiguait madame Dalzonne comme un remords de jour en jour plus près d'elle. Quoique la tille de Bergerin n'eût rien perdu de sa grâce aux regards des autres, aux siens, si curieux et si impatiens, elle avait déjà changé : sa fraîcheur matinale s'évaporait, ses yeux noirs s'alanguissaient; elle ne volait plus de place en place, elle marchait ; elle s'arrêtait parfois comme pour penser. Mille autres signes sans valeur pour les étrangers prenaient une signification positive pour madame Dalzonne; étude secrète qui la rongeait. Elle avait empoisonné quelqu'un dans un heure de , délire : ses regrets avaient maintenant la lenteur du poison qu'elle avait versé. Aucun des effets ne lui échappait, elle en créait qui n'existaient pas; ses nuits s'écoulaient sans sommeil. Elle avait cru jouer impunément avec cette enfant, et à son gré en tirer du bonheur, comme des fleurs on extrait du parfum sans songer qu'on les a écrasées, qu'on a pilé leurs feuilles, leurs grâces, leurs délicatesses, leurs beautés divines. L'enfant s'était laissé faire comme ces fleurs. Mais ce silence même, celte innocente abnégation accusaient tout bas madame Dalzonne et la torturaient dans l'ombre. A défaut des menaces de la religion, dont elle s'était éloignée par sa manière de vivre, à défaut des récriminations du monde, à qui tant de scandales échappent, il s'était installé dans sa mémoire un juge implacable de sa conduite. Celui-là lui reprochait jusqu'à ses bienfaits les plus reculés envers Bergeronnette. Elle n'était allée la chercher au berceau, elle ne l'avait caressée, endormie, placée sur son sein comme une seconde mère, elle ne l'avait réjouie au soleil de tant d'orgueilleux présens dont elle n'avait pas besoin, chère enfant, elle ne lui avait enlacé des fleurs dans les cheveux, coulé de l'or au cou, sur les bras, et mis du beau langage sur les lèvres, que pour la cacher dans la chambre d'un jeune homme ; et tout cela pour que ce jeune hon«ne ne demandât pas à d'autres femmes, à des rivales, ce qu'aucune d'elles n'aurait consenti à lui donner sans l'entraînement de l'amour, le titre de père. Accablée de ces inévitables replis sur elle-même, elle se li-
vra à toutes les distractions dont elle espéra quelque soulagement. Après avoir éloigné, sous d'adroits prétextes, Bergeronnette de sa vue, elle se jeta dans des affaires d'intérêt, espèce de suicide qu'on a toujours à sa portée lorsqu'on possède quelques billets de mille francs et qu'on jouit de l'avantage de connaître un homme d'affaires. L'homme d'affaires de'madame Dalzonne était Champeaux. Entre autres qualités, Champeaux possédait celle d'être au courant des bons plaecmens d'argent ; divination tout-à-fait platonique chez lui, car il n'avait rien à placer. Il s'employait pour les autres, il conseillait, il signalait les bons endroits, il flairait les réussites, et prévoyait de loin les baisses d'actions comme les névralgiques pressentent l'orage. — Je sens un demi pour cent de baisse dans le bras droit ; mon bras gauche m'annonce le pair. — C'était là son langage figuré avec les femmes, avec les femmes surtout; pour les hommes Champeaux n'était pas homme d'affaires. Certaine raison le voulait ainsi : Champeaux, en réalité, n'était ni un financier profond r.i un agioteur subtil; il était plutôt brocanteur, mystérieux tripoticr, parieur enfin, que joueur. Sa spécialité était trop vague pour être classée. Quand il n'y avait rien à grappillera la Bourse, Où il n'était pas connu, il ne dédaignait pas de placer, avec une commission raisonnable, cent bouteilles de vin de Bordeaux, quelques pièces de toile, de vieux couverts d'argent, ou des voitures achetées à vil prix aux carrossiers en déconfiture. A la faveur de son universalité, Champeaux échappait à beaucoup d'investigations qu'il n'est pas toujours prudent d'attirer sur soi quand on traite certain commerce. Demandiez-vous à un marchand de vin : — Qu'est-ce que monsieur Champeaux ? il répondait : —Je ne connais pas ce monsieurlà.— A un chapelier : —Qu'est-ce que monsieur Champeaux? — Une m'est pas connu. Si ce silence prouvait que Champeaux ne jouissait pas d'un grand crédit sur la place, il attestait pour la même raison qu'il n'y aurait pas été trop déprécié. Sa signature seule n'aurait pas été acceptée ; fortifiée d'un endosseur, on ne la refusait pas toujours. Celte nuance de crédit est immense à Paris, où il s'agit moins d'avoir à traiter avec un honnête homme que de ne pas entrer en relation d'affaires avec cent fripons. Varié, à mille faces, plein de petites ressources, coulant, répondant à tout, le métier de Champeaux allait admirablement aux femmes, qui aiment à mener les affaires comme une causerie, à déplacer les chances, à comprendre sans efforts, à réaliser promptement.
Mais il n'eût pas été possible à Champeaux d'afficher même d'aussi minces prétentions mercantiles sans un passé commercial quelque peu avéré; il en prouvait un assez honorarable : pendant cinq ans il avait figuré dans les comptoirs de monsieur Laffitte. Là, outre la teinture des affaires, il avait gagné une conviction politique que le temps avait aggravée. Simple libéral d'abord, comme son patron et comme le dJc d'Orléans, il était devenu républicain après la révolution de
A l'époque où monsieur Laflitle s'imagina qu'il était ruine, Champeaux, qui avait déjà beaucoup négligé le complolr pour la politique, l'abandonna entièrement. Il fit de l'insurrection et des affaires pour^on compte, imitant en petit spn fameux patron. Mais, comme il jouait avec trop peu de fonds en matières de spéculation, et qu'il ne venait qu'après son patron en matières politiques, ses opérations ressemblèrent à du brocanlage, et ses conspirations le menèrent un jour à Sainte-Pélagie. On ne sut jamais trop comment il en sortit : s'il s'évada, si on crut peu utile de le retenir, si son élargissement fut le fait de la haute protection de monsieur Laffitte. Ici commence le mystère, et un mystère comme celui d'Esculapr.en forme de serpent dont la tète mord la queue. Quoique son nom ne brillât pas dans les journaux, il était acquis pour ses amis, pour ses coreligionnaires, comme on s'exprimait alors, qu'il était cruellement persécuté par la police. Son domicile n'était nulle part : il habitait tantôt la ville, tantôt la banlieue. Champeaux déjouait, par ses brusques changemens de domicile, l'inquisition du préfet de police. Fier de ses convictions, il convenait de la part qu'il prenait à tous les actes tentés pour renverser le gouvernement de Philippe, selon sa manière lacédémonienne de parler. A qui voulait
lia
LEON GOZLAN
l'entendre, il répétait les plus fougueux passages de ses proclamations, et il ajoutait en fronçant les lèvres et en regardant le plafond:— Patience!
Lorsqu'il se présenta à l'établissement du Pecq, il sortait, prétendait-il, de Sainte-Pélagie, où il avait été incarcéré pour la quatrième fois ; il n'en était sorti que par suite de protections qu'il n'avait pas sollicitées, et à la condition d'achever son temps de condamnation dans une maison de santé quelque peu distante de Paris. Cachant son effroi pour ne laisser paraître que sa pitié, madame Dalzonne avait accueilli Champeaux sans s'étonner, un peu inexplicable en cela, de 'e voir venir de lui-même effectuer une translation dont il est d'usage que le gouvernement s'occupe; elle ne comprit qu'une chose, c'est que Champeaux était poursuivi. Elle lui permit de s'installer chez elle, où, du reste, il se conduisit convenablement. On ne l'aimait pas, on le craignait ; mais on n'avait pas lieu de s'en plaindre. On avait fini par croire que la mauvaise humeur faisait partie de ses opinions politiques.
Vers l'époque où madame Dalzonne avait pjus fréquemment des entrevues avec lui pour des affaires où elle le consultait, et qu'elle traitait pour dépayser ses peines d'esprit, il entra un matin chez elle, les traits bouleversés et regardant derrière lui. Il dit à voix basse à madame Dalzonne que des averlissemens lui avaient été donnés de quitter sur-le-champ la maison de santé du Pecq, où il y avait non-seulement danger imminent pour lui à y prolonger son séjour, mais danger pour les personnes avec lesquelles il résidait ; on les tracasserait à cause de lui. 11 lui était donc commandé de s'éloigner pendant quelque temps de Saint-Germain-en-Laye. Tant qu'elle le saurait là, la police le vexerait, scus prétexte qu'il ne cessait de conspirer contre la stabilité des institutions. Vainement il protestait de son ignorance des événemens qui se. passaient à Paris, on n'admettait pas son indifférence; son nom brillait dans chaque liste de proscription dressée par la préfecture. Dernièrement encore, des républicains ayant été accusés de vouloir incendier les Tuileries, il avait su qu'on lui attribuait une complicité dans l'attentat. Ce n'était pas vivre que de subir une éternelle suspicion. Ne jamais compter sur le lendemain, quelque profonde que soit la retraite ; trembler à tout instant qu'on ne vous enveloppe dans l'accusation d'un crime imaginaire médité à vingt lieues de l'endroit où vous respirez; porter la solidarité d'un parti tout entier! Champeaux devait .fuir, s'absenter pour quelques mois au bout desquels il reparaîtrait avec d'autres espérances ou d'autres projets.
Les instances de madame Dalzonne auprès de Champeaux se brisèrent contre une détermination réfléchie et, après tout, fort sensée. Elle lui fit promettre seulement que, dès que la police se relâcherait de sa sévérité, il retournerait à la maison de santé du Pecq, où un bon accueil l'attendrait toujours. Champeaux parut touché de ces marques d'affection, et il partit.
Excepté madame Dalzonne, personne dans la maison ne fut mis dans la confidence de ce départ. Plus tard quelques-uns s'en réjouirent, tandis que d'autres n'exprimèrent aucune espèce d'opinion à ce sujet, depfcurd'avoiràse repentir de leur peu de réserve si un jour Champeaux reparaissait au milieu d'eux. Lejeune s'imposa l'horrible contrainte d'une espèce de regret manifesté sur l'absence de ce bon monsieur Champeaux.
Entre madame Dalzonne et le docteur Calvcyrac il n'existait aucune froideur apparente. Tous fleux avaient compris combien la dignité de la maison exigeait d'attentions contraintes, Calveyrac surtout, qui souffrait le plus dans sa position si pénible d'homme chassé du cœur d'une femme sans cesse présente .1 sa vue. Quelle différence avec les temps d'autrefois, où il passait dans le même jour de la crainte à l'espoir, fluctuations violentes, mais pleines de sel, d'action et de vie, comme les eau* de l'Océan 1 Calveyrac dépérissait à se contrefaire ainsi devant le monde, à paraître égal d'humeur quand tout équilibre se rompait en lui, à s'asseoir auprès de madame Dalzonne, à lui servir d'appui dans les promenades du soir sur la terrasse, habitudes prises, impossibles a réformer. Et, par la malheureuse tendance qui nous porte à franchir les
bornes des résolutions sages et obligées, Calveyrac exagérait ses politesses, de même qu'un homme ivre dont le bon sens n'est pas loul-à-fait évanoui exagère sa raideur, dans la crainte d'afficher l'état dont il a la conscience. A vingt ans, ces jeux finissent par d'infaillibles explosions : un jour on s'arrache le masque, on tombe de la hauteur factice où l'on s'était exalté, et on répand par une issue violente toutes les larmes amassées goutte à goutte ; crise de mort ou de salut, un changement se déclare ; on meurt pour celle qu'on pleure, ou l'on aime bientôt une autre que celle qu'on n'a plus à pleurer. On s'est remué dans le tombeau. Beaucoup ressuscitent à cet âge, peu à i'âge du docteur. A son ûge, plus d'énergie, plus de certitude de punir une femme de son indifférence en l'affligeant de l'amour qu'on a voué à une autre et qu'elle vous rend, une autre femme aussi jeune, aussi belle, plus belle, plus jeune peut être ; vengeance éclatante, facile, et qui, commencée sous l'inspiration du dépit, finit souvent avec tous les caractères d'un amour de meilleure origine.
Le docteur, comme il se l'était démontré dans sa nuit de triste illumination, ne comptait que sur une ressource, la fuite. Depuis lors il s'estimait pour n'avoir plus temporisé avec d'éternelles déceptions et avoir su prendre bravement un parti, ce qui était mettre à l'abri de l'outrage les années de force, dont il lui importait de faire usage pour ne pas s'éveiller, au milieu de la vieillesse, ruiné par la pensée et par l'oisiveté, double délabrement où arrivent tant d'existences.
Il n'était revenu que sur une seule circonstance de son projet : il avait arrêté de ne l'apprendre à madame Dalzonne qu'après la réponse de son frère de Bornéo. Pourquoi le communiquer si longtemps d'avance? Que d'inconvéniens dans la précipitation ! Si ce frère ne répondait pas, s'il ne répondait qu'après des années, et si madame Dalzonne ne voyait dans cette confidence prématurée qu'un prétexte ingénieux pour intéresser sa pitié, provoquer sa reconnaissance à défaut de son amour, quelle faiblesse inutile! quel stérile abaissement ! En disant son projet ou en le taisant, n'était il pas toujours résolu à rester à la maison Je santé jusqu'à l'époque de son départ ? Toutes ces raisons balancées, le docteur Calveyrac brûla la lettre qu'il avait écrite ù madame Dalzonne, et dans laquelle il lui faisait part de son intention d'aller rejoindre son frère, et il reprit, comme si rien n'avait été dérangea sa vie, le lien de ses occupations. Il soigna des douleurs moins vives que les siennes ; il épuisa sa santé au rétablissement de la santé des autres. Nul ne s'aperçut d'une altération dans son activité au service de chacun. Comme autrefois, son cheval l'attendait dès cinq heures du matin dans la cour; et il partait pour ses visites éloignées ; il ne rentrait qu'à deux heures au Pecq. Sa bonté n'avait pas eu non plus à souffrir des afflictions dévorantes qu'il portail en lui : auprès du petit berceau ou auprès du lit du vieillard, penché sur l'oreiller brodé de la jolie malade ou assis à côté du vigneron paralytique, Calveyrac retrouvait son admirable langage de bon conseil et de bon cœur, clair, abondant, attentif, et surtdut ce regard d'inextinguible ardeur, voilé quelquefois par la réflexion, mais toujours jeune ; car le regard , étincelle delà divinité, enveloppe lumineuse de l'àme, a le privilège, quand le corps s'affaisse et s'en va, de conserver la fraîcheur de la jeunesse.
Parmi les malades que voyait alors le docteur Calveyrac, mademoiselle de Touralbe exigea tout-à-coup des soins plus sérieux : il découvrit qu'elle perdait de jour en jour, et sans cause appréciable, tous les avantages acquis à son moral par un régime qui avait réussi jusqu'ici et qui avait permis de prévoir une guérison prochaine. D'où venait ce nouveau mal. quand l'air de Saint-Germain avait rendu à mademoiselle de Touralbe une puissante animation, l'embonpoint tempéré auquel sa constitution lui donnait d'atteindre? N'assignant à aucune cause physique la tristesse croissante de mademoiselle de Touralbe, il essaya d'en découvrir le motif sous qui Ique ennui dont il n'avait ni à solliciter ni ù obtenir la confidence. Il le devina. Le retour de cette mélancolie datait de l'absence de Champeaux , selon Calveyrac. qui n'avait pas laissé perdre, à travers ses chagrins personnels, le souvenir de l'intrigue dont le hasard l'avait rendu témoin Pour lui,
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s'était sa conviction, Champeaux avait été l'amant de mademoiselle de Touralbe. Elle était fondée à tous les titres : la même scène nocturne s'était reproduite une seconde fois sous Ses yeux, à la même heure de la nuit. Entré dans la grande voie des inductions, il n'avait pas eu de peine à s'assurer par d'autres incidcns, moins précis mais également significatifs, de l'exactitude presque mathématique du fait. Privée de son amant, mademoiselle de Touralbe avait pris l'existence en dégoût. Fort de son opinion, le docteur écouta pendant plusieurs visites tout ce qu'il plut à mademoiselle de Touralbe de lui dire sur ce qu'elle s'imaginait être l'origine de sa maladie, ou plutôt de sa langueur : elle avait peut être besoin de voyager, de changer d'air; celui de Saint-Germain était bon, mais vif aux poitrines délicates ; le sol manquait de chaleur à cause des pluies attirées par la masse ambulante du bois. Le docteur ne fut pas de cet avis, qui n'était pas non plus celui de mademoiselle de Touralbe ; mais il lit semblant d'être en tous points d'accord avec elle, et il ordonna quelques bains pour justifier l'intelligence parfaite qu'il avait de la maladie. Ainsi qu'il s'y attendait, la malade ne se trouva pas mieux. Il la revit, et la causerie prit une autre tournure, quoique toujours enfermée dans les limites d'une consultation médicale. Peu à peu elle en sortit tout-à-fait et se porta sans secousse, par un de ces chemins couverts comme en savait tracer le docteur, sur le terrain des conférences amicales ; et alors se firent, à des heures choisies, ces épauchemens doux et graves où celui qui parle ne garde assez d'autorité que pour se tromper quand il lui plaît et lorsqu'il le juge convenable à son rôle. Au médecin, exclu du paradoxe parce que la santé compromise ne revient pas à- la suite d'un raisonnement meilleur, a insensiblement succédé le moraliste, auquel tout est permis, le détour pour arriver au terme sans surprise, le point de vue faux afin d'être ramené au vrai par celui-là même qu'on veut pénétrer et comprendre. Ayant cerné mademoiselle de Touralbe pied à pied, le docteur se crut maître d'entrer à son gré dans le fond d'une pensée forcée par lui à ne plus se dire un mal, ou d'attendre le moment où elle se rendrait ; car la parole à ses conquêtes, ses guerres et ses victoires, toutes plus ou moins dépendantes de la prudence, de la volonté ou de là-propos. Mademoiselle de Touralbe ne se rendit pas; mais lorsque Calveyrac essaya de proposer, enUe divers moyens dissemblables, afin que les plus hardis ne produisissent ni surprise ni ombre, relui de guérir le cœur par le cœur, elle ne se prononça pas sur celui-là comme sur les autres. Elle l'avait remarqué par son silence, le docteur en augura bien. Il le ramena une seconde fois, et l'accueil ne fut pas moins significatif. Un nom restait à dire pour emporter la place : il fut enfin jeté au flux de la conversation. Calveyrac exprima à mademoiselle de Touralbe qu'il serait heureux pour Abel de déterminer en elle une diversion de pensées, toujours facile à leur âge. toujours fructueuse, ne fût-elle pas entraînante comme une passion. Entre elle et lui bien des heures d'intimité s'étaient écoulées, et il avait cru voir, osa-t-il dire, que de ces tête à-tête sans recherche, amenés au hasard des rencontres, ils en étaient revenus souvent tous les deux soulagés. Pourquoi ne ijas se prêter aux caprices , ajouta-t-il, quand ils nous mènent plus heureusement que des plans, toujours exigeans parce qu'ils ont beaucoup coûté? Que de maux sont incurables parce qu'on les croit ainsi ! On abandonna un jour, raconta-t-il, un malade dans une campagne ; l'art en avait désespéré, il se plut à manger d'une herbe venue antour de lui ; et il guérit. La peine est en nous, la consolation aussi. Le docteur termina par conseillera mademoiselle de Touralbe de se faire une habitude plus régulière de la société d'Ahel, un peu par intérêt pour elle, beaucoup par intérêt pour lui. C'était un devoir, et non absolument un plaisir, qu'il indiquait en parlant ainsi.
Tombé au moment d'une maturité peut-être hàlive, mais réelle, l'avis ne fut pas repoussé. S'il fut combattu, il le fut si faiblement que le docteur craignit, après avoir réussi, d'avoir rendu l'exécution moins vive à cause de la lenteur des précautions.
A quel sentiment obéissait le docteur en (entant une alliance si chèrement essayée par madame Dalzonne P A celui
que madame Dalzonne elle-même avait écouté. Abel e( mademoiselle de Touralbe étaient pour madame Dalzonne et Calveyrac ces petits États que les grands ne peuvent négliger de fondre dans leurs intérêts, soit en vue de la paix, soit en vue de la guerre, qu'on arme, qu'on désarme au besoin.
11 y avait donc encore dans l'âme du docteur un reste d'espérance; et, si ce n'était pas de l'espérance, qu'était-ce que cette sonde jetée dans une mer où l'on s'était résigné au naufrage? qu'attendait Calveyrac de si favorable à sa situation de celte union à créer entre Abel et mademoiselle de Touralbe, lorsqu'il n'avait plus de prétexte pour douter de la place remplie par Abehdans le cœur de madame Dalzonne? à quoi lui servirait celte rivalité tardive? Le docteur le savail-ii ? et qui enseignera la part à faire aux résolutions qui poussent dans les endroits cachés de l'âme et viennent au jour sans le concours de la volonté, comme certains fruits loin du soleil, cru indispensable à leur maturation, mûrissent pourtant, et vous surprennent, un matin, à un coin infréquenté du verger. Peut-être sont-ils indécis de saveur et de coloris : ainsi de ces pensée^ germées hors de nous; et peut-être ne revient-on eficora sur une idée abandonnée et désemparée de toutes paris, comme le docteur à la sienne, que parce que l'espérance, d'essence divine, d'origine plus haute que les formules humaines, ne se laisse pas déduire et manier à notre gré. Comme la foi, sa sœur céleste, elle vient aux heures de. grâce et de prédestination, et ne s'en va que parce que nous ne savons pas où la retenir. On espère malgré s®i, comme malgré soi on respire, on vit, on est. De là tant de mains soulevées au-dessus des vagues au moment de l'intention la plus ferme ds s'enfoncer dans l'abîme. Malgré lui Calveyrac. suscitait à madame Dalzonne, sans prolits espérés, une rivale déjà pressentie; et il travaillait à une .œuvre si peu raisonnée qu'il serait peut-être sur un autre continent lorsqu'elle triompherait.
A quelques jours de ses entrevues avec mademoiselle de Touralbe, Calveyrac fut prié en ternies pressans, par une lettre de Bergeronnette, de se rendre à un endroit de la forêt de Saint-Germain. Elle demandait au docteur de l'isolement et du silence ; elle indiquait d'ailleurs le jour, le lieu et l'heure.
Calveyrac. brûla la lettre de Bergeronnette et se promit d'être exact.
XXYI1I.
Prévoyant le jour de la semaine où son père ne s'absenterait pas de la ferme. Bergeronnette avait choisi ce jour-là pour prier l'abbé' Vinrent de se rendre sans faute à une des gracieuses petites îles de la Seine qui sont entre les limites de la forêt de Saint-Gcrmàin et la carrière de Gayon. On les nomme collectivement les îles d'Herblay. C'était aussi l'endroit où elle avait engagé Calveyrac à venir ; seulement l'heure des deux entrevues était différente: là matinée pour l'abbé Vincent, l'après-midi pour le docteur, deux amis dont elle ne craignait pas de fatiguer la complaisance.
Npiès une nuit pluvieuse, l'atmosphère se dégagea au matin de quelques nuages restés sur l'horizon, et l'ardent soleil de juin sécha la terre. A dix heures, Bergeronnette descendait dans la première des petites îles de la Seine, celle qui eommence à Fromainville et se termine en pointe verdoyante à Herbiay, mesurant [Jus d'une lieue d'étendue sous une forme bizarrement allongée, et d'une nature de terrain à rappeler les champs à demi submergés de l'Egypte. Elle marcha vers le milieu de l'Ile et elle se lil une place entre les grands foins, à l'ombre des saules ; elle s'assit. Appuyée contre un arbre, elle se laissa entraîner par la nonchalante langueur de ses pensées, toutes changées depuis quelques mois, constamment paisibles, mais innés, roulant dans un cercle d'obscurité et de larmes. Chaque objet louchait, jusqu'à la blesser quelquefois, sa sensibilité inquiète : le bourdonnement circulaire d'un moucheron sur le calice d'une (leur, l'ondulation d'une petite touffe d'herbe, le cri d'un oiseau coupant l'air de son vol , d'innombrables petits accidens dont son insouciance n'eût pas été effleurée autrefois, la tourmentaient maintenant
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et la portaient, à travers mille rêveries, jusqu'à l'extase. De jour en jour les retours de vivacité qui, auparavant, rompaient par intervalle cette paresse des sens, diminuaient ; et les mains demeuraient plus étroitement croisées aux genoux, le regard plus longtemps fixe, la tête plus longtemps penchée sur l'épaule.
Bergeronnette-cinq-heures se reposait dans cette attitude lorsque l'abbé Vincent, qui était descendu dans l'île sans qu'elle s'en aperçût, la tira de sa rêverie en abaissant sur son visage une des basses branches placées au-dessus d'elle.
— C'est vous, monsieur Vincent ! Mais par où êtes-vous donc Tenu?
— Par l'extrémité de l'île, à un endroit, je l'avoue, assez incommode pour débarquer. Je ne crois pas être beaucosp en retard ; il est onze heures à peine.
— Je ne suis ici que depuis une demi-heure, dit Bergeronnette, embarrassée de savoir si elle se lèverait ou si elle offrirait une place à côté d'elle à l'abbé Vincent.
L'abbé Vincent s'assit sans façon auprès de Bergeronnette.
— Ainsi vous avez mieux aimé me voir ici que chez moi. J'ai cédé à votre désir. Au fond, cela est préférable. J'ai compris que c'est à l'ami que vous souhaitiez plus particulièrement parler.
— Oui, à l'ami.
La rougeur de Bergeronnette était vive.
— Eh bien ! il vous écoutera quand il vous plaira de commencer.
Ce n'était que depuis peu de temps que l'abbé Vincent employait le vous avec Bergeronnette. Aussi semblait-il le chercher dans sa mémoire.
— Vous êtes-vous aperçu que je ne suis plus gaie comme avant ma première communion, comme il y a six mois?
— Qu'a cela d'étonnant? répondit l'abbé Vincent : avec l'âge les devoirs arrivent, et la pensée de les accomplir rend grave, soucieux; vous n'êtes plus une enfant. Pourquoi vous plaind riez-vous d'une responsabilité dont votre mérite s'accroîtra?
— Si je n'étais que grave, monsieur Vincent... Mais je suis triste.
— Ceci est trop de gravité, interrompit en souriant l'abbé Vincent. Pourquoi de la tristesse lorsque votre position s'améliore, lorsque vous jouissez, je le sais mieux que personne, d'une aisance même plus grande qu'à l'époque où votre digne mère vivait? Mais je vous interroge, et c'est à vous à m'apprendre; quoique je n'aie pas attendu jusqu'ici pour remarquer combien vous êtes en effet changée depuis quelques mois.
— Je ne suis pas heureuse.
Un soupir monta de la poitrine de Bergeronnette.
— Non, monsieur Vincent, je ne suis pas heureuse : tout m'est un dégoût, un ennui, soit que je reste assise au piano de monsieur Abel, soit que je lise ou que je travaille. Les heures me durent des siècles. Malgré moi mes doigts s'arrêtent, mon cœur s'emplit et je me sens devenir triste, mais triste ù mourir. Peut-on changer ainsi en peu de temps? Je ne l'aurais jamais cru. J'ai beau m'efforcer de recourir à mes habituelles occupations, je ne réussis pas à me donner le change. Si je marche dans la campagne, je m'égare; si tout-à-coup j'entends du bruit, je frissonne; si je regarde un objet, je ne l'abandonnerai pas d'une heure entière: N'est-ce pas étonnant? Pourtant j'étais joyeuse d'un rien autrefois, vous le savez; je chantais toujours ; vous étiez obligé de me faire taire ; et j'étais contente comme une reine, mon Dieu, lorsque vous me disiez: — >< Si tu es sage, mon enfant, tu rendras cette année le pain bénit.» Voilà que je pleure à présent. Mais qu'ai-jc dit? Vous le voyez, monsieur Vincent.
En arrangeant la gaze de son filet à papillons, l'abbé \, incent, dont les yeux étaient baissés avec contrainte, murmura:
— Je n'ai jamais approuvé, s'il faut vous répondre en ami, tout Ce luxe de robes et de bonnets dont on vous a parée à Saint-Germain. Je n'en ai pas fait mon compliment à votre mari aine, cœur d'or, je le sais, mais ayant, contre Sun ordinaire, manqué de mesure à. votre égard. Si je ne me trompe,
c'est à dater de cette époque de coquetterie que vous avez ressenti une agitation d'abord agréable, devenue plus tard une inquiétude qui a pris en s'aggravant le caractère d'un mal dont le nom est vanité. Vous languissez parce qu'à votre insu vous craignez que, l'appui de votre marraine venant à vous manquer, vous ne soyez dans la nécessité de redescendre à l'état de médiocrité dont vous vous contentiez auparavant, si toutefois vous ne souffrez pas en secret de ne pouvoir vous élever plus haut. Il y a là une profonde cause de malaise. Vous ne l'avez pas découverte, parce que vous l'aimez. Oui, vous l'aimez ! Demandez-vous si vous ne seriez pas mortellement chagrine de reprendre vos sabots de bois, votre robe de gros drap bleu, pour traverser Saint-Germain sur un âne, entre deux vases de lait; et si, au contraire, vous ne consentiriez pas à abréger de dix ans votre vie à condition d'être habillée comme mademoiselle deToùralbe? Encore une fois, je vous trouve peu blâmable; c'est votre marraine qui a eu tort. Vienne l'occasion de le lui dire, et je le lui dirai.
— J'aime la toilette, répondit Bergeronnette, peu empressée de contredire sur ce point l'abbé Vincent; mais je l'aurais encore aimée sans l'aide de ma marraine, je crois. Si je désirais un chapeau en velours rose, semblable à celui de mademoiselle de Touralbe, ma marraine, il est vrai, me l'achèterait tout de suite : convenez, puisque je m'en passe, que je ne suis pas encore si fière, ajouta Bergeronnette un peu piquée.
— J'espère que vous ne le désirerez jamais , si vous tenez à me persuader que vous ne sacrifiez pas vos devoir. à la toilette. Pardonnez-moi si je me suis trompé en rattachant la cause de votre atlliction à une ambition cachée. Avant de la placer trop haut ou d'aller la chercher trop loin, ne convenait-il pas de la demander au cercle de vos habitudes? Ne me blâmez point de ce que vous considérez comme une indiscrétion ; sans celle-là, j'en aurais commis une autre: j'aurais attribué l'altération de votre paix domestique à la prodigalité de beaux meubles dont un cœur généreux vous a entourée à Fromainville. Toutes les faiblesses se tiennent. Quand on possède un bon, un moelleux canapé, on s'y assied; on songe au bonheur des oisifs ; on les envie, on convoite leurs richesses ; le travail se prend en haine. Je sais cela, moi le plus enclin des hommes à la paresse; aussi n'ai-je pas de canapé. Oui, il y a trop de fauteuils chez vous ; deux glaces ! Je n'aurais pas permis le piano si l'on m'eût consulté. Comment ne pas rougir de traire une vache quand on est obligée de suspendre, pour aller à Pétable, l'exécution d'une sonate ?
— Je vous assure de nouveau, monsieur Vincent, que je n'ai négligé par orgueil aucun de mes devoirs, interrompit Bergeronnette. Je mentirais si je niais la joie dont je suis saisie lorsqu'après mon travail je cours au salon pour regarder, tout autour de moi, et ma pendule de marbre, — elle est presque aussi haute que celle de ma marraine, — et mes deux glaces, que je préfère à celle de monsieur le baron de Fourneuf,— et mon piano, qui rend mieux le son que celui de mademoiselle de Touralbe.— Cela me plaît, me délasse comme un bon sommeil ; et je pense, monsieur Vincent, je suis sûre que ma peine ne vient pas de là, puisque ces choses me rendent contente et meilleure Oui, meilleure. Vous souriez, monsieur Vincent; c'est pourtant la vérité. Vous me disiez qu'un canapé invite à la paresse : je ne suis pas paresseuse; quoique nous ayons deux valets de ferme, je travaille autant qu'autrefois. Je rougis si peu d'aller à la vacherie, que c'est monsieur Abel qui m'en empêche lorsqu'il est chez nous. Si je porte moins souvent qu'autrefois le lait et le beurre à la maisonde santé, c'est parce que ma marraine l'a voulu ainsi. Croiriez-vous, se reprit Bergeronnette en posant sa main distraite sur le cercle autour duquel l'abbé Vincent fixait la gaze de son filet, — croiriez-vous... Vous n'irez pas le redire, n'i si ce ras?
— Qu'est-ce dune ? demanda l'abbé eu relevant la tète. —Depuis que je suîs ainsi changée, je n'aime plus autant
ma marraine. Est-ce extraordinaire! je ne me plais pas aw elle, je suis h al ; j';ù beau me raisonner, l'antipathie est plus forte. 1! ï- e serait impossible de passée comme autrefois toute une quinzaine au Pecq auprès d'elle, quoiqu'elle n'ait
LE MËDEDIN DU PECQ
rien perdu de ses bontés pour moi. Je suis injuste, mais comment me vaincre?
L'abbé Vincent ne répondit pas à celle question, venue à la suite d'un aveu assez imprévu pour l'étonner. Sans être très versé dans la science du cœur humain, il n'était pas de ces prêtres commodes qui n'ont qu'une recette pour tous les maux : la pénitence, de même que certains médecins n'ont qu'une ordonnance : la saignée. Dans beaucoup de cas, s'avouant son peu de pénétration, il ne conseillait pas, il n'ordonnait rien ; il attendait, il faisait de la morale expectante. Si le mai était destiné à être grave, pensait-il, il augmenterait, il se déclarerait : alors la cure s'entreprendrait au grand Jour; le baume ne s'appliquerait pas à côté de la blessure; si le mal au contraire était léger, il se dissiperait de lui-même et on n'aurait pas pnodigué a des plaintes frivoles la précieuse onction de la parole qui console, et dérangé la prière de son tabernacle d'ivoire.
La conversation marchait a petits pas, et comme sur un gazon humide où l'on a peur d'enfoncer. 11 y#eut un moment d'arrêt sur la pointe des pieds. Bergeronnette cinq-heures avait toujours la main posée sur la gaze du tilet, et l'abbé Vincent avait croisé en méditation ses deux bras sur sa poitrine.
Parcourant son équateur de feu, le soleil touchait a la clef de voûte; la campagne et la rivière étaient submergées dans sa clarté; pas d'air, point de vent, nulle ombre ; toute vitreuse, la campagne haletait, le fleuve avait soif: midi au mois de juin. Comme deux voyageurs prudens, la fraîcheur et l'ombre s'étaient retirées dans la forêt de Saint-Germain et sur quelques points de l'île où étaient l'abbé Vincent et Bergeronnette. Autour d'eux s'élevaient tant de terre abondamment vêtue d'herbes, et tant d'arbrisseaux si bien placés en écran entre eux et le soleil, qu'ils n'éprouvaient qu'une chaleur modérée. Attirés par celte place si heureusement abritée, une foule de petits oiseaux aquatiques accouraient s'y reposer de tous les endroits moins boisés de l'île. Ils se trempaient dans l'eau, et piétinaient ensuite en secouant leurs ailes dans la ligne étroite de sable qui commence où cesse de verdir le gazon. Mais, quoique ce berceau naturel ne laissât pénétrer aucun rayon, il n'en était pas moins exposé à la fougueuse élasticité de la saison. L'air était ambré de molles extases; dans le petit mouvement des feuilles, dans la lassitude des saules aux bras détendus, dans l'air, dans le cri du sable doré, dans le chant perpendiculaire de l'oiseau perdu au haut du ciel, il y avait d'ardentes sollicitations, Abattu par cette vaste immersion, l'abbé Vincent était paie et plein de rêveuses distractions ; et, par piomens, quand ses paupières s'abattaient, il ressemblait alors à ces hommes bruns du désert, à ces solitaires de la Thébaïde qui portaient dans l'Orient, sous les palmiers, l'expiation des fautes commises sous un autre climat.
Soit qu'elle partageât avec plus d'abandon encore quel'ab- . bé Vincent cet affaissement universel, soit qu'elle ne fit que reprendre le cours d'une confidence commencée, elle continua à parler d'un ton de naïveté tendre qui bouleversa l'apparente tranquillité de l'abbé Vincent.
— Si ma mère vivait, c'est à elle et non ù vous que j'aurais dit l'agitation de mon âme; car j'ai besoin de l'exprimer pour savoir si elle est une faute et s'il y a des conseils pour l'apaiser. Celte amertume empreinte sur chaque ol m'environne, qui me fait voir comme je ne les ai jamais vus le ciel, la forêt, la rivière, le jour, qui m'entraîne à aimer ce que je n'accueillais auparavant qu'avec insouciance; la musique, par exemple. — Oh ! je l'aime à en pleurer quand je l'entends à Saint-Germain, dans la chambre de mademoiselle de Touralbe, ou à l'église, et quand vous* chantez avec vos élèves, le soir, au milieu de l'obscurité. — Eh bien! celle tristesse, qui me prend par un froid dans tous les membres, et me rend toute faible et tremblante, je l'éprouve depuis...
— Depuis quand? interrompit l'abbé Vincent dont le visage, en se tournant avec vivacité, se trouva tout visage de Bergeronnette.
— Depuis que je connais un homme donl ne sortent pas de ma mémoire, dont la voix m'inquiète el
tout heureuse quand je l'entends, et devant lequel, malgré ma joie de le. savoir près de moi, je rougis comme si je lui avais porté tort en quelque chose. Pourtant je ne sais de quoi j'aurais à m'accuser envers lui : je ne l'ai jamais vu que chez nia marraine ou a la ferme. J'ai peur même de le nommer, et, si l'on vient a parler de* lui en ma présence, je suis contrariée, il me semble qu'on me, remarque, qu'on m'étudie, et je m'en vais. Oui, e'est depuis le jour où j'ai pris tant d'intérêt à cet homme que je me suis ainsi renouvelée, et que je n'ai plus de moi que mon nom. Je ne vousai pas tout dit...
— Je vous ai peut-être comprise; n'ajoutez rien, interrompit l'abbé Vincent qui semait sa robe de prêtre lui peser comme une chape de plomb, et fermenter dans ses veines tout le sang de l'homme jeune. Ainsi que les Flavien et les Augustin, il se courbait sous le poignet de fer du formidable gladiateur de la chair; chaque parole de cette enfant l'avait percé sans qu'il sût comment et sans qu'il eût songé à les éviter. Il s'était suspendu aux branches fleuries pour parvenir jusqu'à la dernière, à la plus feuillée, où il avait soupçonné le nid de l'oiseau qui l'appelait ; et il avait mis la main sur un serpent. Quelle révélai ion avait-il donc recueillie? pourquoi s'en émeuvait-il tant? pourquoi s'y intéressait-il au point- de se trahir par son trouble? Croyait-il,— l'homme le plus pur est si ingénieux à tout ramener même aux désirs qu'il combat ! — que Bergeronnette n'avait tu le nom de celui dont elle avait avoué l'ascendant sur elle que par une pudeur inspirée par lui seul, le seul confident appelé, non uniquement pour conseiller, mais pour deviner beaucoup?
Quelque fut le nom caché sous celte tendre déposifton d'un cœur ingénu, l'abbé Vincent eut la force de reprendre sa phrase, et il Péclaircit avec beaucoup plus de calme.
— N'est-il pas vrai, mademoiselle, lui dit-il d'une voix affectueuse, mais inégale comme celle de l'oiseau dont un éclair d'orage a coupé le chant aussitôt repris, n'est-il pas vrai (pie vous n'avez pas eu d'autre intention que de consulter l'ami en m'attirant près de vous? car le prêtre en aurait trop ou pas assez appris. Non, ce n'est pas ici que le prêtre, aurait le droit de recevoir vos épanchemens. Sa parole, sans écho et distraite, manquerait de recueillement. Voyez : nous n'avons autour de nous ni l'ombre où la faute a la hardiesse de se dévoiler, ni le silence où la voix qui dirige, oubliant sa propre faiblesse, a le courage de conseiller. Pardonnez-moi; mais je ne suis pas assez fort contre tant de séduisans tableaux épars devant nous. Dieu est grand partout, mais sa créature ne se prépare, ne. s'élève ù lui que pieusement recluse; la flamme du sacrifice s'éteint au vent et à la lumière du jour. Ce n'est donc pas au prêtre, continua l'abbé Vincent embarrassé dans sa distinction, qu'il rendait subtile à force de mettre du soin à l'expliquer, ù vous dire, mais a l'ami de voire père, au votre, à vous exprimer combien par le travail et parla prière, par le travail surtout, on éloigne les mauvais désirs, et combien on restreint l'espace de leur domination quand ils sont déjà établis en nous. Voyez moins souvent la personne dont la présence compromet tant votre repos.
— Comment l'empêcher devenir nous voir? interrompit Bergeronnette. Je ne l'oserais jamais.
— Il ne faut pas la renvoyer, mais fuir les occasions de vous rencontrer avec elle. D'ailleurs, si cet homme a du respecl pour votre maison, il se retirera de lui-même dès qu'il
ipris votre prudente affectation à l'éviter.
— Mais s'il ne vient plus a la ferme, on fera des remarques et qui sait alors ce qu'on pensera!
D'un l"!i de conviction bien pénible pour Bergeronnettecinq-heures, l'abbé Vincent reprit :
— Son -absence ne sera pas nîi éclat. Il agira, jevousl'assure, avec circonspection : ce n'est que peu à peu qu'il suspendra ses visites à la ferme, OÙ il ira toujours quelquefois.
— Et supposez-vous qu'alors je serai mieux? demanda inepl Bergeronnette ; que ma gatté reviendra ainsi que
ma santé? que je ne m'ennuierai plus autant lorsque je serai
— Je le crois, je l'espère, lui répondit l'abbé Vincent, moraliste dans une circonstance d'une physionomie si neuve, doutant de tout, de lui d'abord, après s'être
LEON GOZLAX.
donné un rôle principal, inouï à côté de cette confidence; doutant de la valeur de ses conseils, dictés avec la défiance de l'intérêt personnel ; n'étant sûr que d'un fait, que du nom a appliquer à l'inquiétude de Bergeronnette, balbutiant enfin le mot amour. Cet amour lui avait été dévoilé en ternies assez précis, quoiqu'il les eut arrêtés sur les lèvres; et, obligé de les conduire à leur dernier développement avec le seul secours de son imagination, il en avait tiré une conclusion qu'il croyait vraie parce qu'il n'en supposait pas d'autre possible. Si Bergeronnette eût vécu dans un monde différent, peuplé de visages toujours nouveaux, renouvelés, nombreux, de caractères à forcer un eboix. il eût été le dernier à s'accuser d'avoir éveillé tant de | nreté endormie ; sa modestie était trop i celle, sa conduite trop retenue, son rang trop efface pour qu'il eût jamais songé à voir en lui,, à propos d'une passion exallée, le héros dont on lui faisr.it un mysièie. L'énigme ainsi posée, il aurait dit tous les noms delà terre avant de hasarder le sien, qu'il aurait oublié; mais le monde de Fromainville, c'était lui-, la société de la ferme de Bergerin, c'était lui. N'était-ce pas à lui que Bergeronnette-einq-heures portait depuis ses premières années l'aveu de ses désirs, de ses pensées, de ses souffrances? Dans le cercle de celte autorité si longtemps exercée, devenue à force d'usage un lien doux, continu, aimé, nécessaire, pourquoi l'habitude n'auraitelle pas pris un autre caractère? ces passages du respect tendre ù l'amitié ont leur histoire; les chroniques des couvens l'attestent. La mémoire de l'abbé Vincent abonda enjuslifications, et, homme du passé par l'élude, créature du moment par le souffle d'une saison ardente, compromis par les paroles d'une jeune fille dont le front ne réfléchissait que le sien en parlant d'amour sous le ciel, dans la campagne déserte, il se crut l'origine d'une faute dont il osa s'accuser.
— Et si vous ne guérissez pas, reprit-il, après avoir suivi mes conseils, vous n'auriez pas encore a vous désespère;'. Je ne suis pas la parole infaillible : vous iriez à de meilleurs juges de la conscience que moi ; je vous engagerais alors a changer de confident religieux. Il y a toujours un prêtre meilleur que celui qui n'a pas réussi. Le bon est quelque part : on le trouve.
— Moi ne plus vous consulter! s'écria Bergeronnette. Mon Dieu ! où aller? Vous me comprenez si bien et si vite ! vous me prenez les mots, pour ainsi dire, sur la bouche- et je n'ai pas de honte devant vous, tant je vous vois jeune et enfant avec moi.
Avec une étourderie délicieuse Bergeronnette pressa entre ses deux mains les mains de l'abbé Vincent. Celui-ci n'eut pas la force de -les. retirer, il lui dit :
— Mais alors vous me promettez bien de faire ce que je vous ai dit. Fuir l'occasion, et vaincre le danger, quand il vous presse, ou par le travail, qui attache aux devoirs de la terre, ou par la prière, qui lie aux devoirs du ciel.
— Je vous le promets, dit Bergeronnette.
L'abbé Vincent se leva, et partit, son filet à papillons sur l'épaule.
Si la tristesse n'était plus sur le doux visage de Bergeronnette-cinq-heures, tout diapré par les grappes d'ombre des saules, la conviction n'en avait pas pris la place.
Aucune crainte d'être surprise par le docteur n'avait inquiété l'attention de Bergeronnette-cinq heures tandis qu'elle écoutait l'abbé Vincent. Elle avait aisément calculé le temps pendant lequel elle demeurerait avec le dernier, et elle était sûre, en indiquant l'heure de son entrevue a Calveyrac, de ne pas les faire trouver ensemble.
En effet, il s'était écoulé au moins deux heures depuis le départ de l'abbé Vincent, lorsque Bergeronnette-cinq-heures aperçut Calveyrac qui venait du bout de l'île en suivant la berge, marchant presque dans l'eau, ainsi que Font les personnes distraites. Le docteur avait al lâché son cheval a un îles aibresde la forêt, tout près du chemin de hallage.
Bergeronnette se leva et alla vers hii. Elle se sentit moins a l'aise que lorsque l'abbé Vincent l'avait surprise dans la matinée. Elle cacha son embarras pourtant; mais, quoiqu'elle redoub ml à chaque distance, en courant à la
tre du ddfteur, en sauiant, tantôt sur le sable, tantôt sur le gazon, en disparaissant derrièie les grises oseraies pour se retrouver p'.us pi es de lui avec des coquelicots à la ceinture et des marguerites aux lèvres, mignonnes fleurs qui tournoyaient dans son sourire avenant ; quoi qu'elle fil enfin, l'appréhension tuait en elle le caprice-, cl. arrivée en présence du docteur, elle n'avait plus d'haleine, plus de couleurs ; son cœur baltait.
En toute occasion, habile à prévenir les impressions que fait naitre la vue d'un homme qui décide de la vie et de la mort, le docteur Calveyrac se montra a Bergeronnette d'un abord familier; rien de plus simple que sa rencontre avec elle. 11 n'essaya que le plus tard possible de la conduire à la révélation deson secret, si c'était toutefois un secret, ignoranl complètement si c'était à titre d'ami ou de docteur qu'elle le consulterait.
— Sais-tu, dit il, qui je crois avoir aperçu tout près de Fromainville en venant ici ? Monsieur Abel et ton père. Je les ai évités parce que j'étais en retard, mais il m'a semblé que Bergerin indiquait à monsieur Abel l'endroit oti nous sommes. As-tu dit a ton père où lu allais en quittant la ferme ce matin?
— Non, répondit Bergeronnette ; mais notre valet de ferme, qui m'a rencontrée, lui aura peut être dit où il m'avait vue.
— N'importe , reprit le docteur : monsieur Abel , je présume, n'aura pas l'idée de venir se promener de ce côté; personne n'est jaloux de s'exposer au soleil, et il est chaud aujourd'hui; je fondais sous la sueur, quoique j'aie constamment suivi la forêt, où il y a de l'ombre.
— Et vous n'avez vu personne de connaissance sur votre chemin? s'informa Bergeronnette sans paraître mettre beaucoup d'importance à sa question.
— Personne, répondit le docteur.
Il eût élé d'un hasard merveilleux que le docteur, en arrivant par la rive gauche de la Seine, se fût à point nommé rencontré avec l'abbé Vincent au moment où celui-ci s'embarquait au bac pour la rive droite.
— Ne nous plaignons pas de la journée, continua Bergeronnelte-cinq-heures, répondant par exclamation aux gestes de lassitude de Calveyrac, occupé à s'essuyer le visage, inondé de sueur.
— - Je ne me plains pas, il s'en faut, répliqua-t-il, surtout depuis que je suis ici : quelle ile agréable ! que de fraîcheur sous ces arbres ! quelle tranquillité partout! On est séparé du monde sur ce morceau de terre, qui suffirait à mon bonheur. Oui, je m'en contenterais : je le diviserais <Tun bouta l'autre, je n'en laisserais aucune partie inutile; ma maison d'abord, une petite maison d'un étage, au centre de l'île ; des peupliers tout autour, bien pressés, jusqu'aux deux rives; derrière les peupliers un enclos formé de haies d'aubépines où je planterais des groseillers et des pommiers ; au bout de ce premier enclos j'en tracerais un autre où je cultiverais des roses ; le reste de l'île serait couvert de foin et de gazon. Les dispositions faites d'un côté de l'île auraient également lieu de l'autre pour le charme de la symétrie. Tout cela serait facile à obtenir, ajoutait le docteur, ivre deson idée et désignant du bout d'une baguette de jonc à Bergeronnette chaque point de Pile où il réalisait en idée tant d'améliorations ; de l'autre main il agitait son chapeau de paille. Sa forte tête militaire se bronzai! sens le soleil tandis qu'il colonisait l'île enchantée qu'il parcourait.
— Et moi, s'écria Bergeronnette, je vous porterais votre lait tous les matins. Vous me permettriez bien de cueillir quelques-unes de ces roses que vous cultiveriez dans l'enclos entouré d'aubépines?
— Je te fais partager mes folles illusions, chère enfant, dit en soupirant le docteur. C'est celle chaleur d'enfer, j'imagine, qui fait ainsi divaguer.
— Pourquoi n'achèh riez vous pas cetle ile qui vous plaît tant ? elle est à vendre peut-être.
LE MÉDECIN DL PECO
ur
— Acheter celle iio ! Tu me crois donc riche ?
— Qu'est-ce qu'il faut donc faire pour être riche, que vous ne l'êtes pas? demanda Bergeronnette-rinq-lieuies avec une naïve mauvaise humeur.
— D'abord il faudrait ne pas être vieux comme je le suis. et recommencer un pea mieux sa vie.
— Vous vieux! S'écria Bergeronnette, vous vieux?
— Tu ne trouves donc pas P reprit le docteur, qui n'osait pas regarder en face Bergeronnette de peur de la forcer à changer aussitôt d'opinion.
— .Mon père , l'autre jour . me disait : —As lu remarqué comme le docteur a bon visage? Quelle jeunesse il a dans h s yeux! il est vif comme un cerf
— El que répondais-tu, toi ?
— Moi, j'étais de son avis.
— Yois-iu. poursuivit le docteur en évitant de poser sur un sujet de son goût, toujours dans h crainte de le voir se gâter, je ne m'occupe pas rie la pensée d'être un jour propriétaire tranquille aux environs de Saint-Germain, pour une autre raison au moins aussi grave que celle que je l'ai donnée : mon projet n'est pas de rester dansée pays.
— Vous nous quitteriez !
— Bientôt.
— Madame Dalzonne vous laisserait partir! elle qui vous aime tant !
— Chacun a à penser à son avenir.
— C'est vrai, dit Bergeronnette, qui descendait ù l'accent de tristesse du docteur.
— Ne le chagrine pas d'une chose qui n'est pas faite. Te proposes-tu, ajouta le docteur pour couper court au propos, d'aller ce mois-ci aux fîtes des environs? Toi qui aimes la danse...
— Monsieur Calveyrac, je n'aime plus les bals, je les abhorre maintenant.
La voix de Bergeronnette palpitait; son gazouillement s'était lout-à-coup arrêté à la question du docteur, si loin de prévoir l'impression qu'elle produirait.
Il lui fut impossible de ne pas comprendre que le sujet de conversation qu'il avait tant éludé venailde lui-même.
— Asseyons nous, dit le docteur en regardant Bergeronnette, asseyons-nous ici.
Elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sous ce regard net, bon encore, mais impérieux. Elle baissa la tête, elle abandonna son bras.
Calveyrac s'en empara sans résistance, et, le doigt posé sur l'artère, il se retira peu à peu dans la méditation.
Aux deux tiers de sa cours':, le soleil lançait des rayons obliques qui permettaient maintenant a l'ombre de s'étendre et de s'épaissir en quelques endroits. Le vent courait entre les faisceaux delà lumière, et les écartait comme une ïasle moisson (h- foin doré. Ce vent, ou l'éprouvai!, ne charriait aucune haleine de ville; il était vierge et amer; il sortait de la forêt. On eût dit que Calveyrac était en communication intime avec le génie antique de la science du corps humain qui ne se révélait autrefois que daus la solitude, au bord de la mer ou sur la montagne. Il y a des solennités que tout le prosaïsme de la vie moderne n'anéantira pas tant que le ciel aura une voûte el que l'humanité aura une douleur. Cette jeune lille effrayée, qui se livrait aux oracles de la science, était-ce une chose si commune au milieu du bruit sourd de la forêt se mêlant au sifflement soyeux du fleuve?
Plusieurs minutes s'écoulèrent.
Quand le docteur eut cessé de tenir le bras de Bergeronrelie-ciiiq-henres, il lui dit :
— Continue-, je t'écoute.
N'était ce pas faire entendre à Bergeronnette qu'il savait déjà le commencement d'un récit dont elle ne lui avait pas même dit le premier mot ?
Celle ci le regarda avec élonnrment.
Le bon abbé Vincent n'avait pas tant de lui ldi?é.
D'un ai cent encore plus ferme, le docteur répéta :
— Poursuis. 'i u aimes, n'est-ce pas f tu aimes voilà ion fferel.
LE SlLt.LF.. — I.
— Mon Dieu ! se dit Bergeronnette-cinq-Iieures, il en sait déjà autant que l'abbé Vincent ! Mais est-ce tout?
— .le crois, continua Calveyrac, que tu disais l'avoir connu dans un bal. Passons sur la circonstance. Je te remercie d'avoir eu assez de confiance dans le meilleur ami de la famille pour l'exprimer à coeur Ouvert avec lui. Tu as bien choisi. Mais ne te laisse pas ainsi assombrir par le chagrin. A quoi bon? \imer est de ton Age, non d.i mien. J'ai de l'autorité sur ton père: tu veux que j'en use sans doute : je le déciderai à l'accorder son consentement ; dispose de moi. Mon dévoûment t'est d'autant plus assure que je suis convaincu que ce jeune homme a des mœurs, de l'activité, une position...
— Celui que j'aime ne peut pas être mon mari, interrompit douloureu semenl Bergeronnette, tout attristée du long roman bàli par le docteur. -
Le beau monument de suppositions élevé par Calveyrac chancelait au moment où il allait poser la (lèche.
Tous deux se turent : ils ne s'étaient compris ni l'un ni l'autre.
Un peu confus, le docteur se leva et se mit a marcher à grands pas devant Bergeronnette, dont l'attitude conservait son immobilité.
Il revint pourtant à sa place , et il dit du ton d'un homme qui a puisé de nouvelles forces dans ses conjectures :
— Je m'étais trompé, je le vois. Il ne me devient que plus aisé de l'épargner un aveu qui te pèse. Tu ne peux pas épouser le jeune homme que lu aimes, je le suppose aveccerlilude maintenant, parce que ton père te destine un autre parti. Dans le temps, il m'avait parlé du projet de te marier: son choix contrarie le tien; c'est toujours ainsi. Sans être insurmontable, la difficulté se complique ; je conçois ta peine ; et d'ordinaire, a ton âge, on est jaloux du chagrin qu'on a comme du bonheur qu'on cherche. Crois-moi , cette conduite est plutôt au fond une bravade qu'une vertu. Si, au lieu de re fuser net ù ton père, tu lui demandais du temps ? Est-ce un an d'intervalle que tu désires mettre entre ta douleur et le mariage quête propose ton père? Jem'engageà t'obtenirce délai. Excuse-moi si ma pénétration est restée une première fois en défaut.
Ne saisissant que de pénibles obseurilés daus toutes ces Inductions bienveillantes du docteur, Bergeronnette se frappa le front. Sur le point de pleurer, elle dit :
— Vous vous trompez encore, monsieur Calveyrac ! Ce n'est pas cela, mon Dieu !
— Ce n'est pas cela ! répéta le docteur, confondu comme un homme qui, après avoir marché tout un jour, reconnaît qu'il est revenu au même point d'où il était parti ; ce n'est pas cela ! Mais qu'est-ce donc ?
— Je souffre, je ne me connais plus ; malgré moi je me lève la nuil et je marche pieds nus dans la chambre; je pleure dans l'obscurité jusqu'au matin ; il me vient des haines et des colères, moi qui ne suis pas méchante, que je ne puis retenir. L'autre jour, en traversant la forêt de Saint-Germain, j'entendis remuer sous les arbres...
— Ne t'émeus pas ainsi , mon enfant. Je t'écoute bien , parle doucement. D'où venait ce bruit ?
— rapproche, et je vois deux faons cachés sous le ventre palpitant d'une biche. La biche élait terrible, ses yeux dardaj^nl du feu.
— Comme tu trembles, Bergeronnette ! Du calme !. Qu'avait doue cette biche?
— Un chien al ait sauter sur ses petits. Mon creur tourna dans ma poitrine; je m'élançai sur le chien et le saisis au cou; je le traînai sur le chemin. C'est que je l'aurais étouffé ! J'ai fait cela sans le savoir même, sans m'a| ercevoir que mes mains étaient mordues.
Couvrant Bergeronnette de l'immense éclair d'un regard, le du leur lui dit :
— Réponds-moi. Point de pleurs, point de mensonges! la vérité! Réponds-moi. Eprouves-tu des éloiffemens à certaines heures de la journée?
— Oui.
La ligure du docteur passait ,'i une trivialité basse, mais hardie.
LEON GOZLAN
— As-tu perdu l'appétit ?
— Oui ; je ne voudrais manger que des fruits verts. L'oeuvre est consommée, pensa le docteur.
— Écoute-moi, Bergeronnette.
Pendant une heure, Calveyrae entretint à voix basse la fille de Bergerin, qui se transfigurait en subissant les paroles qu'elle entendait pour la première fois de sa vie. Tout ce qui constitue l'ingénuité sauvage de l'ignorance se détachait d'elle et disparaissait peu à peu: la fleur neigeuse du pommier, la mousse de l'églantier des bois, et les teintes roses du ciel quand le soleil s'jélèvc. Elle cessa d'être jolie, elle fut belle, mais belle comme on l'est aux époques perdues. La désolation avait sa large part dans cette beauté ; comme la première femme, elle maudissait pour avoir su. A l'étonnement succéda la douleur, douleur incommensurable dont le docteur s'épouvanta, car il .savait celles que les consolations et le temps guérissent et celles qui n'ont qu'un remède, la mort. Ce mot sinistre passa du cœur à la bouche de Bergeronnette et s'y scella. Il fut la réponse aux louchantes paroles du docteur, la mort infaillible, la mort imminente; Bergeronnette la voulait vite, le lendemain, au bas de sa ferme, où coule la Seine. Elle se leva machinalement à plusieurs reprises pour courir à la rivière Le docteur la retint. La retiendraitil toujours? quVn savait-il? Il pleura, il pria, il alla jusqu'à se faire hypocrite pour sauver du désespoir cette pauvre enfant toute morte et suppliante dans ses deux bras, et dont il essuyait les yeux, dont il réchauffait le front par des baisers de père. Il osa lui dire:
— Confesse-toi à l'abbé Vincent.
— A. l'abbé Vincent! à lui !
Bergeronnette s'évanouit.
Étrange coup de lumière! Le docteur, qui n'avait pu faire avouer à Bergeronnette le nom de celui qui l'avait séduite lorsqu'elle ignorait encore ce qu'est une séduction et ce que sont ses suites, le docteur, effrayé de lYflet produit sur Bergeronnette cinq-heures par le nom seul de l'abbé Vincent, vit dans ce nom un fait, un fait inouï, évident, celui qu'il cherchait; et c'est alors qu'il s'expliqua combien Bergeronnette avait eu raison de taire ce nom qu'il lui avait demandé, et combien elle était fondée dans son désespoir. Calveyrae était arrivé au fond de I abîme en deux chutes... L'abbé Vii.cent!
— Combien je suis malheureuse ! Je me croyais morte, et me voilà encore envie !
Elle faisait p i lié
— Sais tu garder un secret? lui dit Calveyrae en la prenant sous le bras et en avançant quelques pas pour regarder tout autour de lui.
— Oui ! oui !
— Un secret dont ma vie dépendra. Si tu le révèles, on me tranchera la tèie sur la place du marché.
— Que ma mère soit damnée si jamais je parle de ce que vous allez me direl
Le docteur lit un geste.
— Dans quelques jours ceci n'existera plus. • — Mon Dieu ! je vous remercie !
— C'est un crime puni de mort par la loi, murmura le docteur; mais j'en commets un pour qu'il n'en soit pas commis deux,
Sur de vagues indications de Bergerin, Abel avait fini par découvrir l'endroit où Bergeronnette s'étail rendue. Il avait vu aussi l'abbé Vincent descendre dans l'ile d'Herblay; mais il s'étiit relire avant que le docteur ne fût venu : comment aurait-il présumé que Bcrgeroniielteattciidaii encore quelqu'un! Qu'il eut d'étranges pensées' qu'il forma de suppositions ! Pourquoi cette rencontre de Bergeronnette et de l'abbé Vincent si loin, dans un tel endroit ! qu'avaient-ils à se dire pour qu'il leur fallût tant de silence il d'isolement? quelle confiance n'aurait été altérée parune conduite si tortueuse? Aie!
flotta dans un chaos d'inquiétudes jusqu'à la fin du jour. Dans la soirée, il alla au presbytère de l'abbé Vincent. Il coupi la Seine à Maisons. Au lieu de reposer ses pensées, la suave fermentation de la campagne qu'il traversait les échauffa d'abord et les livra à une exaltation soutenue par le trot fougueux de son cheval. Moins il était sûr de la convenance de sa visite à l'abbé Vincent, plus il se hâtait d'arriver au presbytère, dans la crainte de céder enfin à ses scrupules et de rentrer à S.iint-Germain sans avoir eu le courage de sa témérité. Parfois ses raisonnemens montaient au niveau de'son imagination, et rien alors ne lui semblait moins hasardé que sa présence chez l'abbé Vincent, homme grave, il est vrai, mais jeune comme lui, revêtu d'un caractère imposant sans doute, mais si plein de la philosophie commune aux honiiêles gens qu'on ne savait vraiment où il cachait le prêtre en lui. Ne l'ayant jamais vu l'été qu'en redingote de lasting et en chapeau de paille, l'hiver qu'en habits bourgeois fort peu sacerdotaux, Abel l'humanisait jusqu'aux formes \ej plus vulgaires. Il aimait à se fortifier de la pensée que l'abbé Vincent était, dans son intérieur, aussi accessible qu'au milieu de la société où il avait l'habitude de le rencontrer. Son vidage souriait si vite, sa parole se dénouait si cordialement, aux soirées de madame Dalzonne, qu'on ne pouvait supposer que tout cela n'était en lui qu'un masque de circonstance. Comment croire que l'abbé Vincent avait deux caractères, l'un d'une affabilité ouverte, l'autre dur comme le font trop souvent à ceux de son caractère des observateurs prévenus, deux âmes, l'une azurée comme le lac au. haut de la montagne, l'autre bouillonnante de menaces? Ces contrastes ne se voient guère de nos jours, où une sociabilité plus égale \eut qr.e sous l'habit du soldat comme sous la robe du prêtre U y ait l'homme, et que ce soit à l'homme et non à l'habit à être une cause d'attraction et de respect.
Quand les oscillations de sa pensée rendaient ainsi Abel indulgent pour lui-même en mettant d'accord son intérêt et sa logique, il approuvait sa visite à l'abbé Vincent, il en augurait un plein succès. La joie de ses espéranc s passait dans ses sens; le feu du centre devenait lumière aux extrémités comme clans les organisations nerveuses, et Abel, volatilisé, se posait en flamme errante sur tout ce qui fuyait à ses côtés, épis couchés en torrens, clochettes pâles sonnant l'angelus du soir aux fourmis, troncs d'arbres qui, les poings noués, se délirent après une journée de fatigue.
Mais, quand la flatteuse opinion qu'avait Abel de l'abbé Vincent s'était épuisée à force d'être tournée et retournée sur chaque angle, IHdée contraire survenait, se déployait à son tour et voilait le paysage ; et ma'gré lui Abel se disait vaguement que les hommes que la société a chargés d'une fraction de l'autorité sans laquelle elle ne saurait subsister ont besoin dé ne pas s'écarter du centre moral qu'ils occupent. A défaut, ils tombent dans le mouvement commun au fond duquel ils risquent de s'anéantir. Pour avoir trop simplifié tes formes extérieures, le protestantisme est devenu une politesso de gens bien nés, un simple rapport de convenance entre la sqciélé et Dieu. Frappes de cette nullité où arrivent lot où tard les religions à force de concessions au monde, des Fervens du vieux culte tâchent de rt tenir le catholicisme dans sa sphère d'encens, de chants et de lumières. Ils ne seraient pas éloignés de prêcher un certain fanatisme modéré, une intolérance conservatrice. Pourquoi l'abbé Vincent n'apparliendtail-il pas à ces orthodoxes delà foi restaurée? Et alors, 'pensait Abel; comment mes paroles ne se glaceront-elles pas dans ma bouche en essayant de lui faire connaître le service que j'attends de lui?
De controverse en controverse, le jour baissa, la ligne du Chemin se lit longue entre Abel et Saint Germain; enfin, MU crépus ule, il était à la porte de la maison curiàle, où il s'arrêta. Il frappa à plusieurs reprises, et on ne vint pas lui ouvrir. Ayant posé par hasard la main sur le bouton de la pnrte. il sentit qu'il tournait : la porte s'ouvrit; il entra. Abel supposa qu'on ne s'introduisait pas autrement chez l'abbé Vincent. Sans doute il était au fond du jardin, occupé à arroser ses (leurs. Abel parcourut en tous sens les allées du jardin : l'abbé Vincent n'y était pas. Il n'en était pas sorti
LE MÉDECIN DTJ PECQ
depuis longtemps, car l'arrosoir, renversé au milieu d'une allée, attestait par son humidité tia usage récent; en outre, une partie des plaies-bandes était sèche, tandis que l'autre partie é.tàit rougeâtre et fumante de l'eau qu'elle avait reçue.
Du jardin Abel moula à la chambre de l'abïié Vincent. I n papier sur lequel l'écriture était encore fraîche avait été piqué à la porte ; et on y lisait : Je prie les posa nues qui vienliront pendant mon absence (Centrer dans ma chambre et de vouloir bien m' attendre. Je rais revenir.
Abel ouvrit la porte de la chambre de l'abbé Vincent, dont la croisée donnait sur je jardin. Sur celte croisée, entourée de lien es, il y avait une petite assiette en terre dedreil, où nageaient quelques fraises, reste d'un dessert friand. En les mangeant, une idée avait dû traverser la tête de l'abbé Vincent qui avait laissé lî la cui 1ère, l'assiette et les fraises pour déclasser un insecte rangé à lorl dans une catégorie. Une fois l'erreur réparée, il a\ait oublié le dessert commencé et il était descendu au jardin; du jardin il était allé où on l'avait demandé.
Il régnait dans la chambre du jeune curé un désordre qui n'excluait pas uni' propreté exquise, presque inconcevable, liée à tant d'irrégu'arité dans l'arrangement de ses meubles, si peu nombreux, a la vérité, que l'éloge pourrait ressembler à une ëpigramme contre sa pauvreté. Tout le luxe de sa chambre résidait dans une bibliothèque en bois blanc dent toutes les étagères étaient loin d'être habitées, et particulièrement dans six cadres pleins d'insectes mis en ordre par lui. Là était son orgueil unique, mais vif et continu. Dix ans de courses au soleil avec des souliers ferrés, de marches à travers les balliers, de patience angélique, étaient rassemblés dans ces cadres, sur lesquels le maître passait plus souvent le inge que sur les deux seuls fauteuils de la pièce. Sa première jeunesse n'avait pas eu d'autres jouissances. Qu'elles étaient vraies tS senties' combien son réveil était agréablement occupé lorsque, après avoir soulevé les paupières, il apercevait dans la demi clarté du matin les six glaces transparentes qui abritaient tout ce qu'il possédait au monde! Accoudé sur son oreiller, il souriait a son œuvre comme un propriétaire à son parc, a ses étangs, à ses vignes du coteau. Chacun de ces petits insectes lui rappelait une matinée le long des roseaux de la Loire et dans le beau pays qu'arrose ce fleuve ; il avait été vie aire près d'Orléans avant d'être nommé ù la cure qu'il occupai'. Et que d'autres cadres il remplirait s'il vivait encore quelques années! Oui, il avait une ambition, celle de léguerait musée Be sa ville natale sa rii lie collection d'insectes. Son nom sérail alors inscrit au catalogue de la bibliothèque à l'article Naturalistes; son nom, si facile a latiniser, Dgurerait au-dessous de ceux de Linnée, de Lamarck et de Latreillel
S il avait une ambition, il avait aussi un goût liés prononcé, celui de la musique sacrée, ainsi que Madame Dalzonue avait tu soin d'en faire part à mademoiselle de Touralbe. Dans un coin de sa chambre étaient les portraits des plus célèbres organistes de l'Italie et de la France; car l'abbé Vincent ton- < hait des orgues comme un maitre, science grave, étudiée dans les loisirs de ses études Ihéologiques. Sa voix facile a l'émotion religieuse s'unissait avec une simplicité primitive aux notes de l'instrument divin. Que da tendres extases dont il avait été obligé de. s'accuser à son directeur de conscience, peu pariisan de lad ictrine harmonieuse de Fénelon 1 Ses plus doux rêves de vicaire avaii nt été alors d'être nommé un jour curé de quelque paroisse où il y aurait un orgue. L'idée le transporlait; il allait dans la campagne, marchant à peine sous le poids u'e celte espérance, i n orgue I une messe en musique! tin orgue! Ses genoux tremblaient, des larmes roulaient sur son visage 'i sa bouche murmurait des sons empruntés à Carissin.i, l'organiste immortel, dont il savait par cœur lous les motels. Dieu n' vail pas consenti ai
que espérance: Irop pauvre, heure où .1 avait été ap| I -il pas un orgue. Il soupira, et, à défaut
d'orgue, il choisît parmi les enl us de ses paroissiens ceux dont la voix était juste, il les réunit pour leur enseigner les premières nolions de la musique sacrée. La tèche fut rude, longue, peu i écoui^eiisée d'abord -, cependant, au bout de deux
ans d'indicibles difficultés, il toucha à son but. A une grand'messé de Pâques, ses en fans chantèrent avec tant de précision el de goûl que l'archevêque, pi est ni à la cérémonie, écrivit le jour même une lettre de feliciialion à l'abbé \ incent, qui sa dit tout bas après l'avoir lue : — El si j'avais un orgue!
Plaie honteuse à étaler, l'abbé Vincent était si pauvre qu'il ne pouvait pas avoir une vieille bonne pour faire le ménage. Presque lous ses appoint! mens allaient a une sœur qu'il avait près de Lyon cl a un frère dont il s'était engagé à payer l'apprentissage chez un horloger de Toulouse. L faisait lui-même son lit, el il le faisait très mal, battait ses habits el cirait ses souliers. Seulement, le samedi soir une bonne paysanne lui préparait son dîner du dimanche, qu'il n'aurait pu apprêter lui-même à cause de la longueur du service divin ; et ce dîner, sous d'autres ligures, al ongé de quelques sauces, tantôt froid, tantôt flanqué d un pâté de veau acheté le jeudi, suffisait a toute h> semaine.
Elevé dans la sobriété et l'élude, il souffrait moins qu'on ne l'imagine de ces petites obsessions domestiques. Si un sourire triste passait quelquefois sur ses traits lorsqu'il était obligé d'officier avec du linge un peu gris, il se résignait aussitôt, et pour se consoler il disait à ses petits musiciens en leur frappant sur l'épaule : Chantons, mes enfans ! nous sommes en voix aujourd'hui.
Il était presque nuit lorsque l'abbé Vincent rentra chez lui.
Abel, qu'il n'avait pas aperçu dans l'obscurité, alla vers lui et se nomma.
— Ah ! monsieur, dit-il d'une voix agitée par la vitesse de la marche, excusez le désordre où je suis. Ces gros souliers vous font peur, el vous vous demandez ce que signifie ce long roseau. Je vais vous l'apprendre. Mais que je suis fâché de m'étre tant fait attendre! 11 y a au moins une heure que vous êtes ici. Si vous aviez eu la bonté de me prévenir de votre visite... On n'est pas riche dans ce village, comme vous savez.; les mauvaises récoltes y sont des lléaux; on en souffre longtemps. Mon voisin, un brave homme, avait son champ dévoré de chenilles; ses pommiers en élaient noircis: lui et moi nous les avons écrasées sans pitié. Avec ce roseau je les détachais des feuilles, et avec ces gros souliers j'en faisais justice. Pardonnez-moi mon absence en faveur de ce petit service nn lu à un honnête voisin.
— C'est toujours de la charité, répondit A-bel, et je ne puis nie plaindre. En vous attendant, je me suis permis d'ouvrir quelques livres de votre bibliothèque; vous en possédez de curieux; le plus grand nombre m'est connu.
— Vous aimez aussi l'histoire naturelle, vous, monsieur Abel ?
— J'en ai le goût. Dans les longues journées de province, mes promenades m'inspirèrenl le désir d'étudier la botanique et l'inseetologie. N'allez pas nie croire d'une force niên-.e médiocre sur ceile de ces deux sciences ijue vous connaissez si bien ; non, monsieur : j'ai plus de titres que de faits dans la mémoire. C'est grâce à ma demi-érudition que j'ai vu qu'il vous manquait quelques ouvrages spéciaux dont mon professeur, il m'en souvient, m'avait r. commandé autrefois la lecture.
— Ma bibliothèque n'est pas complète, répondit l'abbé en rougissant, je le sai<; ruai ï l'occasion m'a toujours manqué pour nie procurer les ouvrages dont vous parlez, je suis loin
* de Paris, où ils se publient.
— J'aurais désiré voir ici, ajouta Abel sans remarquer combien ii blessait la pénurie bibliographique du pauvre abbé Viict nt, lout en flattant son penchant de naturaliste, la Tlu'ologie d s îj n - 1< s. de Lester.
— I n livre curieux ! répliqua l'abbé, un bon livre! Je l'aurai un jour.
— \ o is n'avez pas non plus un Decourlilz?
— Lu Decourti /' Non, répondit l'abbé avec résignation et comme si Abel lui eut dit: — \ uus n'avez pas cent mille francs?
— Ni t'isher, ni Lûbner, ni kiibv 1
— Non, monsieur Abel, non.
— Ni les .-l anales de la Société linnéennt?
LEON GOXI.AN.
— I. a collection,! s'écria l'abbé, d'année en anné- p'.us vaste, «oùte aujourd'hui considérablement.
— .Ni un Latreiile?
— Pardon, monsieur, pardon! Vous ne l'avez pas trouvé dans ma bibliothèque parce que je l'ai sur moi; il ne me quitte jamais; le voilà!
Il y eut de la fierté dans le mouvement de l'abbé Vincent à montrer se n exemplaire de Latreiile. Ce geste signiiiail à beaucoup d'égards : On est pauvre, mais enfin on a un Latreihe.
— Soyez moi agréable, monsieur Vincent. Je ne me s°rs plus de ma collection d'ouvrages sur l'histoire naturelle : par respect pour la science, empêchez qu'elle ne moisisse dans mes rayons. Vous me permettez de vous folFiir, n'est-ce pas?
— Je vous l'emprunte seulement, repondit l'abbé Vincent, qui comprit qu'u.i refus ne serait lias ace pté. Je serai votre b biiothécaire, pas davantage.
— Soit, monsieur Vincent.. J'espère que vous serez longlcm| s revêtu de votre charge.
Il était difficile de prolonger plus loin l'a-propos d'un incident qui ne tenait pas du tout au motif rssrntiel de la visite d'Abi I chez l'abbé Vincent. Décidé à se retirer sans avoir rien dit, Abel rattrapa le lil déjà m mince de la conversation, et continua ainsi :
— Oui, car vous êtes jeune encore.
— En effet, je suis entré dans les ordres de bonne heure ; è je me félicite souvent de celte vocation précoce : mon bon heur a commencé plus tôt; je n'ai pas eu le teints cie regrett- r le inonde, que j'ai peu connu, mais assez cependant pour p aindre la plupart des hommes de mon âge qui ne m'ont pas imité. Plus tard, beaucoup d'entre eux m'ont raconté leurs peines, et pas un n'a été atiligé du récit des miennes.
— li y a des douleurs discrètes, interrompit Abel.
— Sincèrement, monsieur Abel, ma carrière ne m'a causé qu'un seul chagrin : c'est qu'elle ne me rapportât pas assez pjur soulager nies parens. Il est étrange, n'est-ce pas, que l'exercice de la charité soit dans ies nécessités de la plus pauvre des professions?
— Ainsi, continua Abel, vous n'êtes pas riche?
Jetée dans l'obscurité, faite d'Un ton qui répondait au ton de. l'abbé Vincent, cette question n'avait rien de blessant.
— Je suis très pauvre, répondit l'abbé.
— Mais vous espérez de votre famille?
— C'est moi qui la soutiens.
— Et n'avez-vous point d'autres espérances?
— Pardon, répondit l'abbé, dont la ligure étiit dans l'ombre, mais dont les yeux brillèrent d'un éclat subit; — pardon.: j'ai le ciel.
— Mais cependant vous pouvez aspirer à un rang plus élevé dans l'ordre ecclésiastique: au-dessus des nues, il y a les évèques, les archevêques..
— Jecrois que vous nie jugez trop favorablement, monsieur Abel. Entre autres qualités que je n'ai pas pour monter si haut, deux me manquent surtout :lesavoiret la naissance. Fils d'un cordonnier, qui m'avait mis au séminaire parce qu'il presunii.it que je serais un jour cardinal, — Sixte-Quint avait bien garde les moutons. — j'ai été privé, après nies éludes, c'est-â-dire au moment où l'on étudie sérieusement pour apprendre, des ressources nécessaires pour acheter des livres, voyager en Italie et suivre quelques coins de littérature sacrée à la Sorbonne. J'ai prismes grades, et c'est tout. Vous voyez que mon éducation n'a pas é.é mei é .• loin. Je vous ai dit nia naissance: quoique nous ne soyons plus ;ous le règne de Louis XIV, il n'est pas moins vrai que l'on compte peu d'évoqués sans litres Tout bien considéié, il n'y a en moi que l'étoffe d'un curé de village, quoique beaucoup de cures de village, je me hâte de l'avouer, soient dignes de rêver une ambition qui m'est défendue.
Quelle que lût la part qu'Abel fit a la modestie de l'abbé Vincent dans ce récit de son origine el de son éducation, il ne lui en resta pas moins une impression malheureuse dans l'esprit. Il avait juge autrement l'homme. Caractère étrange, il fut fâché d'être srtr maintenant d'arriver au but par le chemin de son choix. La résistance ne lui paraissait pas admis-
sible: point d'orgueil a caresser, point de science à renverser avec le canon, rien ; un zèle médiocre, un naturaliste au lieu d'un prêtre. I.e succès était ncquis. Abel en vint a regretter d'avoir usé de tant de circonlocutions; il fut affecté de ce sentiment de bonté qu'on ressent Iors]n . apis avoir parlé respectueusement à un homme dans un salon, on découvre qu'on a pris le domestique pour le maître. Se sentant désormais assez fort pour risquer jusqu'à l'athéisme avec un tel interlocuteur, Abel, l'ironie sur 1 s livres, reprit :
— Vous vous estimeriez heureux, n'est-ce pas, d'avoir lou» les jours une table bien servie; peu de plats, mais lins; quelques vins choisis?
• -J'avoue, répondit l'abbé Vincent, très loin de soupçonner le changement opéré daijs l'esprit d'Abel, j'avoue que je suis, Dieu me le pardonne, un peu sensuel, el que la soupe grasse, dt urx lois par semaine, ne me damnerait pas. Mais on s'accoutume â plus mauvais ordinaires que le mien. L'eau de la Seine est légère, el les légumes du terroir sont savoureux.
— Je vois que vous n'êtes pas ennemi d'une existence salisfai e, continua Abel de plus en plus prévenu contre l'abbé Vincent, et vous avez raison. On ne soutient pas l'existence avec des jeûnes; la force d'esprit exigée chez un homme chargé d'une responsabilité comme la vôtre vi ut être entretenue par un bon régime et l'entourage d'une aisance légitimement méritée. Qu'est-ce. qu'un prêire, si nous descendons un instant dans les familiarités de la vie, qui ne possède pas six douzaines de bas, une robe de chambre fourrée et de.; pantoufles!
— A franchement parler, répondit l'abbé Vincent complètement dupe du ton amical et du tour hypothétique d'Abel, à franchement parler, je préférerais à des pantoufles une bonne paire de souliers ; car je n'en ai plus qu'une paire, et il faut qu'elle aille jusqu'à la >~oël, et nous sommes en juin.
— Et votre église ?
— Mon église? répondit l'abbé Vincent, heureux de s'épancher comme l'ami dans l'ami ; et Abel n'était pas moins pour lù;, tan! il niellait dans ses questions de cordialité antique, renouvelée des dialogues des philosophes d'Athènes ; mon è ;lise ? répéta l-il, elle est fort délabrée, mon cher monsieur Abel : le maître-autel menace ruine, la chaire crie, les piliers tremblent ; et ce qu'il y aura de plus chrétien bientôt, ce sera d'engager mes paroissiens à ne plus se rendre aux offices. Je me suis adressé plusieurs fois au maire et au conseil municipal : le maire dit qu'il n'a pas de fonds : le conseil municipal me renvoie au préfet, le préfet au ministre ; lien ne se fait. En attendant, de peur <L voir le clocher s'écrouler, j'ai ordonné qu'on ne sonnerait plus les cloches. Ainsi mon église est encore plus malheureuse que moi, son curé.
— Vous ne repousseriez pas. j'en suis sûr, continua Abel, la générosité pieuse de celui qui la relèverait de lond en comble, la restaurerait a l'intérieur sans lui ôter son caractet* de simplicité, et ferait élever six c tonnes à l'entrée?
— Ces largesses chrétiennes ne sont guère de notre siècle, monsieur Abel.
Abel poursuivit :
— On dorerait la chapelle de la Vierge, cl on j placerait un christ peint par Eugène Delacroix; on enrichirait le maitreautel d'un ciboire en vermeil, de plusieurs candélabres cl de quelques vases d'argent.
— Je n'en ai jamais tant rêvé pour nia pauvre
— On ajouterait un orgue.
— In orgue! s'écria l'abbé S iiucnt, un orgue ! comme un roi détrôné s'écrierait : une couronne ■ an orgue pour m?n église ! de ta musique! C'est là une trop forte illusion ; cet ambitieux désir est peut être un péché.
— Demain, acheva Abel, qui croyait s'être suffisamment démontré tout ccqu'on pouvait exercer deséductiou sur su homme comme l'abbé Vincent, demain vous entrerez en marche avec le propriétaire de celte maison, vehetez-la pour mot, je vous prie : vous l'habiterez. Il faut que mon bibliotliécalN soit convenablement lo; ■
— Monsieur...
— V ou* aurez aussi le jardin.
LE .MEDECIN DU PECQ
Surpri&par un bienfait si inallendu,lVbbéVincentseleva, ht urta dans l'obscurité les fauteuils et les tables pour chercber son bienfaiteur. En prenant la main d'Abel, il dit :
— Monsieur, et mon église?
— \ être église aura tout te que j'ai promis, l'orgue même.
— Monsieur, si c'est pour moi, c'est trop; si c'est pour Dieu, ce lî'ei- 1 pas as: et.
— Quoi ' cela ne suffit pas ?
— " Non, monsi ur : je n'ai pas le chiétien, si j'ai l'église. Y viendrez vous ?
— Oui, répondit Abel.
— Dieu est satisfait, non cher monsieur Abel ;el c'est à lui que vous vouliez être agréable,je levoismjinti nant, parl'aete ic votre rare rharilé, dicté par un vos i dont je ne vous demandé pas l'origine. Mais moi, à mon tour, que faut-il que Je fasse pour vous prouver ma reconnaissam c '
— Vousêtes piètre, rep it tbel, mais vous l'êtes sansdun té, sans fanatisme ; vous raisonnez vostt'oyanccs, '
les répandez pas comme un orage ; avantles pompes extérieures du culte vous mettez les vertus évangéliques ; la religion du c i ur chez vous i'emporl : sur cel e de la tradition et des hommci enfin.
Sentant qu'il s'embrouillait de plus en plus, Abc! renonça brusquement aux mots] our arriverdroit au fait.
— Je demande que vous me révéliez une confession.
— Que je vous révè'.e une confession ' | L'abbé \ incent frémit.) Et monseigneur l'évêquc de Versailles! s'il venait à le savoir!
— L'évêquc de Versailles ne le saura jamais.
— Et noire saint-père?
— Il ne l'apprendra pas davantage.
— Et Dieu, monsieur!
— Il meurt de misère, Je l'enrichis, et il me refuse ' Mais que peut-on vous faire ? von; casser? Je vous assure quatre mille livres de rente, monsieur. I' pétez moi donc la confession que je veux savoir.
— El Dieu, monsieur ! relit l'abbé \ incent.
— Mais je meurs si vous ne parle?, pas! Le jeune prêtre resta muet.
— Mais je meurs si vous ne parlez pas ! Même silence du prêtre.
Exaspéré des relus de l'abbé Vincent, AbeJ s'écria, n'étant plus maiiie de sa raison :
— Faut-il recourir à la violence, monsieur ? Je veux savoir eé que vous avez appris par la confession ds Bergeronnette. Mais où êtes-vous donc? ajouta Abel qui tâtonnait dans l'obscurité; où êtes-vous donc .'
— A vos pieds, répondit l'abbé Vincent.
Abel retomba dans le fauteuil d'où il s'était levé pour chercher l'abbé Nièrent. Celui-ci. en s'asseyant près d'Abel, lui dit :
— Je n'accuse que moi ; votre méprise esi l • fruit de ma faute. Vous ne m'avez si mal jugé, mon ami, que pari e que j'ai eu I ! tort d'oublier avec vou i l'austérité de mon caractère deprêlre, si affaibli en moi, et je m'en reperis, pai lecontael énervant du monde el par un jenre d'étude qui, malgré sa sévérité, m'a éloigné de la sainte préoccupation des vérités éternelles, seuls délassemens possibles, seul commen e | ermis, nos seules joies tolérées. Mon autorité s'est égarée en ne restant pas ri\ cà l'anneau du devoir. Comme vous n'avez pas trouvé le prêtre en moi, vous a ci i oir bon marché de l'homme, et d'un homme débile dans p urvu de majesté, accessible par le liane découvert de sa i Qu'est-ce que le prêtre, vous m'avez forcéâ me le demander, qui n'est pas prêtre à toutes les heures du jour el pour chacun? qu'est-re que le prêtre, je me réponds, qui pend au clou
i' el ne la reprend qu'a l'auti I, qui" compn met sa parole dans les tournois des conversations frivoles el s'étonne
31 ntir sans fort e au momi ni de coml atlre le doute ou de terrasser le mensonge ? Je suis ce prêtre, mon ami, dont la parole et l'esprit se sont tellement vulgarisi ! que vous n'avez pu le distinguer des autres hommes, n algré voire candeur. Plongé dans bs délices d'une étude trop aimée, je ne vous ai paru un savant estimable qu'a la condition de n'être
I our vous qu'un prêtre sans autorité. Vous êtes allé a l'homme ; et i e n'< st pas votre faute, je le répète, si l'homme vous a intéressé | ar son isolement et sa faiblesse. Il l'a trop montrée pour que vous lui ayez refusé le secours de votre exigeante pitié; el la pitU vous a créé des droits sur moi. Qu'ai • je fait pour vous détromper à temps? Mes sens, que je n'ai pas assez domptés, se sont laissé surprendre aux douceurs que vous leur avez offertes ; mon orgueil a été édilié, et j'ai pris en dérisi m ma robe salie, ma chaussure percée, ma maison sans meubles, comme si jusqu'ici je n'avais pas vécu sans Ht ur. J'aurai pu être sourd a vos propositions : je ne l'ai pas été; je suis puni : c'est une justice. Si j'avais su résister, je n'aurais pas eu la douleur d'apprendre quclapi idesfelicitesdecevantesaudevantdesquell.es
je me uis jel< devait se mériti r par la révélation d'une coni. Je n'en \eux doue qu'à moi si cette idée nous est venue. Pardon loi, mon cher monsieur Abel , de vous l'avoir inspirée. Apprenons ions deux par là que la pensée du ,mal, tant elle est subtile, agissante, toujours près de nous, se glisse. même entre deux hommes dont l'un, je veux pailer devons, rougira'.l de corrompre ht fidélité d'un devoir, quel ■i ni iu; ti eut loutre a voeu iiisqu -ci de r.vh et d élude. Pardon, pardon, monsieur Abel ! Que le reproche pèse donc sur moi seul ! Vous m'avez donné à prodigalité de l'ombre et du repos, mon Dieu, el js n'étais pas content! vous m'avez nourri du pain de tous les jours et des fruits de la saison, el je n'étais pas content ! Vous avez bien fait,n.on Di< u, et je vous remercie de m'avoir appris à c mnaîlrc mon bonheur par mon pn pre abaisserai nt et par ma confusion.
La main d'Abel, confus et silcncii ux, était dans h main de l'abbé Vincent.
La lune se levait sur la befje campagne île juin, et baignait d'une écume d'argent les pre-, les grands bois, les villages assoupis. ,
Des voix harmonieuses sortirent tout-à coup du fond de ce vaste sommeil de la nature.
— Qu'est-ce d ic qu ! |'< ntends? demanda Abel.
— Ce sont me élèves, m°s petits musiciens qui répètent un morceau pour demain, jour de fête a i'é'glise ; 1 1 fille du maii ■ i marie, Voj • de cecoin de la- croisée, l'ordre qui ri oc d ■ leur i ercice qi i iquejc spisabsent.
Plates l'un près de l'autre à la croisée, les yeux fixés sur les vitraux, a travers le quel-, brillaient quelques lampes dont la lueur se balaie lit sur îles têtes nues d'enfans, Abel el l'abbé Vincent, émus de leur conversation, la poitrine rafraîchie, le visage caressé par l'haleine des fleurs, m-, nièrent, dans le calme d'une nuil admirable de pureté, les chants qua se renvoyaient l is é hos de l'église.
Il était tard qutsjd Abel prit congé de l'abbé Vincent
En sortant, il n'eut qu'une pensée : celle de voir le docteur Calveyrac.
L'abbé \ im e-nl pria loute la nuit.