‹ Le siècleChapitre 7 sur 70 · BliSClK. — i · texte numérisé non relu

BliSClK. — i

réoccupation , je ne pus m'ém-

ette présentation solennelle. A l'école de droit, - ml titn de comte avait été mille fois

isanteries libérales de mon condisciple. I.'aetrd'hui m'apprit que l'habit de 01 réfeta r'éuo «il é l'ex>carbonarà avec la

eau -i bien qu'avec le clergé.

Après quelqm s phrases de politesse banale, j'offris le bras a madame Dambergeac,, selon la recommandation qui m'en

ifaite et nous partîmes pour aller à la messe contre laq i je n'avais aucune objo lion. Quoique l'église ne fût pas 1 lignée d i la soi montâmes en voiture

pour nous y rendre, faste inusité dans une petite ville. Je erUs même un moment que nous serions accompagnés par la gendarmerie qui avait servi d'escorte a Harmodius; cette gloire nous manqua, mais en revanche nous eûmes celle de traverser la nef dans toute sa longueur, et de nous installer au banc réservé à monsieur le sous-préfet, immédiatement devant la grille du chœur.

Lorsque je vais a la messe, c'est à l'entrée de l'église, au railgdes pauvres et des humbles, que je me place, laissant à de plus dignes que moi le haut du sanctuaire. Je fus donc presque embarrassé d'une distinction qui me parut quelque peu pliarisiei.iie, puis je m'y habituai ; mais après avoir triomphe de ma gaucherie, je fus moins heureux à l'égard d'une distraction involontaire causée par mes voisins.

Harmodius était admirable de maintien et de conduite; les bras croisés sur la poitrine, les yeux imperturbablement fixés sur une hirondelle qui becquetait les vitraux d'une des fenêtres du chœur, il se levait quand il fallait se lever, s'asseyait quand il convenait de s'asseoir avec une intelligence et une ponctualité dont eût pu s'honorer un sous-préfet delà

ation.Sije fus édifié de la contenance de mon ami, en revanche madame Dambergeac, a côté de qui je me trouvais placé, me parut moins absorbée par ses prières que je ne devais m'y attendre, d'après la dévotion qui lui avait été attribuée par son mari. lime sembla qu'elle lisait bien longtemps la même page; déplus je remarquai que chaque fois

■ e levait ou s'asseyait, elle tournait la tête, mouvement qui n'était nullement nécessaire, et qui me parut un peu hétérodoxe. iar je nie suis toujours délié des femmes qui re- - ; ! rrière elles. A la première occasion je me retournai en même temps que ma voisine. Mon œil traversa sans s'y arrêter la in-r de bonnets et de chapeaux de femmes qui ondoyait au milieu de l'église, et sonda d'un regard aussi rapide qu'infaillible un groupe de jeunes gens, encombrant la porte dans des intentions plus ou moins pieuses. Au premier rang, debout contre un pilier, le front ceint d'une auréole prismatique dont le couronnait le soleil perçant 3 travers les vitraux coloriés1, je reconnus mon compagnon de A la béatitude empreinte sur sa physionomie ainsi qu'à sa blonde chevelure et à la rotondité de son visage, je crus voir un gros chérubin; les yeux béans et dirigés de mon côté, il semblait dite : Ave, comme ces petits anges de marbre dont parle Dante dans son naïf et sublime langage; mais en rencontrant mon regard le sien changea subitement d'exprès ion, el sa bouche se contracta par une assez laide grimace que je comparerai, puisque nous étions a l'église, a celle que fait, dit-on. Satan lorsqu'on le plonge dans un bénitier. Je m'. .-sis, et sans affectation, j'examinai madame Dambergeac; cette fois elle lisait son livre à rebours. Harde on coté, semblait compter fort attentivement les il nrs rangés symétriquement sur a coriiféne des travées qui entouraient le chœur. Leihoyen, madame, d'être lorsqu'on a sous les yeux un drame lui dont je a inopifténtent le' spé<£

En u milieu d'une double haie de jeu-

ues fidèles rangés sur le passage des jolies dévotes de ('...,

rt qui rappi mt lesh biiuésdeSainf-Thortids-d'Aquin,

us de nouveau le poète; il nous salua au moment

m'asseyais dans la voi ure à coté de ma lame Dam-

I berge. n i yeux me lancèrent un regard de dé-

i! me traitait en rival, je ne sais

DE BERNARD

pourquoi ; je ne sais pourquoi non plus j'acceptai cette position, et sans y être autorisé par la personne la plus inté i 5sée à ce débat naissant, je relevai aussitôt le gant qui m'était jeté.

— Quel est ce gros garçon qui vient de saluer? demandaijea IlariHodius en regardant sa femme du coin de l'œil.

Madame Dambergeacse mordit la lèvre en taisant une petite moue dédaigneuse qui concernait évidemment le gros garçon ou moi : lequel fies deux? je n'en savais rien encore.

— C'est le receveur des contributions, répondit Harmodius; M. Aimé Morisset.

— De Morisset, dit la sous-préfète d'un ton bref.

Ce df tranchait la question ; il devenait évident que la mine méprisante était a mon adresse et destinée à venger M. Aimé de cette épithète impertinente : Gros garçon!

Que madame Dambergeac fût la Marthe du sonnet, cela n'était plus un doute pour moi ; mais quelle était réellement la nature de l'amitié dont parlait le poète dans ses vers, voilà ce que j'étais curieux de savoir. S'il se lût asi de. toute qutre femme que de celle de mon ami, ma curiosité m'eût paru indiscrète et puérile, ou plutôt je ne l'aurais pas éprouvée. Mais la communauté fraternelle dans laquelle j'avais longtemps vécu avec Harmodius me justifiait a mes propres yeux. Il me sembla que mon initiation volontaire aux secrets de son ménage n'était pa > une intrusion blâmable, mais une action aussi légitime que naturelle, et qui, dans une circonstance où son honneur pouvait courir quelques risques, devenait presque un devoir. Ce fut donc sans aucun remords qu'acceptant son invitation de rester à C... jusqu'à la lin de l'automne, et plus longtemps si cela me convenait, je résolus de poursuivre la lecture du roman dont je n'avais encore épelé que le premier chapitre.

Il y avait un bal le soir même à la sous-préfecture. Dambergeac, qui avait de la fortune et dont la femme était riche d'ailleurs, avait monté sa maison sur un pied assez brillant. et il mettait dans sa manière de représenter le gouvernement aux yeux de ses administrés une sorte de somptuosité vaniteuse. En ce moment il était fort préoccupé des détails de sa soirée.

— Crois-tu que cette fois nous aurons quelques-uns de nos gentilshommes'/ demanda-t-il à sa femme avec un sourire aigre-doux, lorsque nous fûmes rentrés.

— J'ai la promesse positive de madame de Ginévry, répondit Marthe, et madame du Dressant non-seulement m'a donné sa parole, mais m'a dit qu'elle se chargeait de décider sa belle-sœur à venir.

— Il faut que tu saches, me dit Harmodius, que nous avons ici un faubourg Saint-Germain au petit pied qui imite littéralement, à l'égard de nous autres fonctionnaires de juillet, la conduite que tient son aîné envers le château des Tuileries. Nos boudeurs sont plus têtus encore que ceux de la rue de Varenncs, s'il est possible. Les femmes sont parfaitement polies pour Marthe, qui d'ailleurs est une des leurs ;ces dames se voient souvent et se rendent leurs visites avec une exactitude scrupuleuse, mais le matin seulement : le soir il semble que la sous-préfecture devienne un lazaret où est la peste. Croirais-tu que depuis près de quatre ans que je suis ici je n'ai pas pu décider un seul de ces hobereaux à mettre le pied à mes assemblées?.. Et leurs femmes I c'est pis encore... un escadron de marquises de Pretintaille et de comtesses d'Escarbagnas !

Le sous-préfet lit entendre un rire bruyant dont l'ironie ne couvrait pas entièrement son dépit secret, et entonna de sa tinsse basse-taille la chanson de Béranger à laquelle il venait de faire allusion :

Vils roturiers.

Respectez les quartiers...

C'étaitune réminiscence de l'Harmodius d'autrefois, mais madame Dambergeac y coupa court en se bouchant les oreilles d'un air impatienté.

— Vous pourriez, dit-elle, lorque cette pantomime eut imposé silence à sou mari, traiter moins grossièrement mes amie^ : pour moi je les approuve, et à leur place je me eon-

duirais comme elles le font; certainement si je n'étais pas condamnée à faire les honneurs de mon salon, on ne m'y verrait pas. La cohue que vous m'obligez a recevoir n'a rien de fort attrayant pour une femme Lin: élevée, et sans être comtesse d'Escarbagnas, on pei pas tenir infiniment à la so-

ciélé île madame Patageot, la femme du receveur de l'enregistrement du de madame la notuires'se Capricard... Je penfe que je peux médire un peu devant M. de Cast. ajouta la jeune femme en me jetant un sourire assez gracieux; d'ailleurs, ce soir il jugera si je suis trop méchante ; et sans attendre ma réponse ni celle de son mari, elle sortit.

— Marthe n'a pas tout-à- fait toit, me dit mon ami en sonnant : il est des exigences de position fort désagréables; lu verras à notre bal que nous sommes furieusement encanaillés, malgré toutes mes tentatives d'épuration.

Harmodius le niveleur métamorphosé en marquis de Moncade me parut une chose si bouffonne, que je ne pus retenir un éclat de rire auquel l'entrée d'un domestique empêcha mon ami de faire attention.

— Toutes mes invitations ponr ce soir ont-elles été exactement envoyées? demanda-t-il.

— On a suivi la liste qu'a donnée madame, répondit le domestique, et prenant sur une table un petit paquet de papiers : -y Voilà ce ijni reste des lettres imprimées.

Harmodius prit les lettres, les regarda un instant, et les froissant tout-à-coup dans sa main, donna sur le bureau un coup de poing capable d'assommer un bœuf.

— Vous serez donc toute votre vie un imbécile ! s'éeria-t-il ; et cet autre animal d'imprimeur a juré de ne me faire que des sottises. Je vous ai dit vingt fois et à lui aussi que mon nom s'écrivait : petit ^, apostrophe, A majuscule, et voilà qu'il l'estropie encore. Allez lui demander son compte ; désormais Mérignon sera l'imprimeur de la sous-préfecture.

— Je ne te savais pas si bon gentilhomme, dis-je à mon ami quand le domestique fut sorti ; depuis quand es-tu d'Ambergeac avec apostrophe ?

Harmodius essaya de sourire.

— C'est ma femme, répondit-il, qui pense que mon nom ainsi écrit a meilleur air sur ses billets de visite. D'ailleurs. c'est là sa' véritable orthographe ; je l'ai trouvé moi-même écrit de la sorte dans d,es litres de 1547.

— Peste! tu as maintenant des titres de 1547, repris-je, sans pitié pour son embarras évident ; je n'étais pas fâche île lui rendre en partie les moqueries dont il avait tant de fois poursuivi ce qu'il appelait autrefois ma gcntilhommerie.

— Et pourquoi n'en aurais-je pas? s'écria- t-i! avec- l'espèce de brutalité que donne la conscience d'une mauvaise cause . il me semble que d'Ambergeac sonne aussi bien que Cast ou Castillon — Puis, me prenant la main: Au fait, reprit-il, tu as raison de te moquer de moi. je suis ridicule; mais le moyen de ne pas le devenir au milieu de ces hobereaux et de leurs bégueules de femmes ?

— Pauvre Harmodius ! pensai-je lorsque je fus seul , le voilà fort en peine d'une apostrophe de plus ou de moins ; ei pendant ce temps sa femme lit ses prières à rebours sans qu'il s'en aperçoive ou s'en inquiète ' L'aveuglement est il donc une condition inévitable de la profession de mari ?

J'avais fait apporter mes effets a la sous-préfecture dont j'étais devenu le commensal: le soir je fus donc le premier au bal, et j'eus le divertissement, parfois assez amusant, de voir arriver à la file les invites. J'eus lieu de reconnaîtra qu'eu effet la femme d'BTarmodius n'avait pas été trop médisante. Dans cette reunion, composée exclusivement (remployés du gouvernement, d'industriels el de membres de la petite bourgeoisie , tous solennellement vêtus ou plutôt endimanchés, car la sévérité du SOUS-préfel en fait d'étiquette étail connue, il se trouvait pins d'une figure ridicule, plus d'une tournure empêtrée, plus d'une toilette ébouriffante; maison ne s'en trouve-t-il pas? Madame Dambergeac recevait et rendait les salutsdeVair nonchalant el hautain qui d'abord m'avait frappé dans sa physionomie, et misait les honneurs de

UN ACTE DE VERTU

son salon en femme qui en eût volontiers fermé la porte aux neuf dixièmes des. personnes invitées parelle. Je lui pardonnai cette maussaderie , dont pour moi d'ailleurs je n'avais pas à me plaindre, eu faveur de nombreux détails de grâce et de beauté qui , le malin , m'avaient échappé , erjfouis qu'ils étaient dans la passe d'un chapeau et sous les plis d'un cachemire , mais que révélait en ce moment une toilette de bal aussi fraîche qu'indiscrète. Décidément madame Dambergeac était une fort jolie femme, et alors qui aurait pu lui contester le droit de jouer un peu à la duchesse?

— Madame Capricard, annonça le domestique placé à la porte du salon.

A ce nom et a la vue de la grosse bayadère empanachée qui entrai! en se tortillant à outrance par manière de salut, les yeux de madame Dambergeac cherchèrent les miens , et flous échangeâmes un sourire qui eût fait tomber à la renverse la resplendissante notairesse si elle en eût compris le sens. "

— Monsieur de Morisset , reprit le domestique. Cette fois ce fut moi qui cherchai leregard de Marthe, mais je ne le rencontrai pas.

Le poétique receveur des contributions lit une entrée aussi grave et aussi mélancolique que celle de madame Capricard avait été folâtre et évaporée. Il s'avança vers la maîtresse de la maison , lui adressa un salut cérémonieux propre a dérouler la médisance, et se mêla aussitôt au groupe d'hommes entassés au milieu du salon , et parmi lesquels il ne larda pas à m'apercevoir. Sans doute il avait réfléchi depuis le malin . car au lieu de l'air hostile auquel je m'attendais , sa physionomie prit à nia vue une expression prévenante et amicale. Avec un empressement probablement tout de politique, dont je n- fus pas dupe , il vint a moi . et me frappant le bras familièrement :

— Eh, bonsoir donc, me dit-il, Machiavel, [ago, Sixte-Quint, raUeyrand , tout ce qu'il y a de plus roué el de plus perfide

au monde. N'avcz-vous pas quelque pudeur du tour pendable que vous m'avez, joué ce matin'/ et moi qui répondais < VOS questions traîtresses aveeuue ingénuité digue de l'âge d'or! ah ça, j'espère que si vous êtes curieux, du moins vous n'êtes pas indiscret. — Ces derniers mois furent dits d'un ton plus sérieux que le commencement.

— Rassurez-vous, répondis-je en riarjt, je vous promets de ne pas dire à notre Amphitryon que vous le trouvez grossier, despote et mauvais mari.

— Ni cela ni le reste, reprit monsieur Morisset avec un sourire qui dissimulait mal son inquiétude.

— I.e reste, ce nie semble , n'a rien qui puisse blesser la personne qu'il concerne. Une femme voit rarement un crime dans l'intérêt qu'elle inspire, et dans celle circonstance je pourrais parler sans vous faire tort.

— Peut-être; mais c'est votre silence que je réclame, ré

pondit gravement le poète.

La ritournelle d'une contredanse interrompit notre dialogue.. Mon interlocuteur s'élança vers madame Capricard, qui à son approche se leva par un petit bond enfantin dont gémit la banquette ou elle se prélassait. Ce couple, qu'on eut pu comparer a une galiote hollandaise traînée par un bateau remorqueur, fendit la foule au grand data des Heurs et îles rubans qui enchevêtraient la danseuse delà tête aux pieds, et prit place à l'un des quadrilles au milieu du salon. M. Morisset avait si bien combine sa manœuvre que, sans affectalion et comme par hasard, il se trouva en face de madame Dambergeac qui dansait avec le colonel du régiment de cavalerie en garnison à C... Force de céder la place aux danseurs, je me rapprochais de la porte, mais sans perdre de vue les aciems d'une scène qui, d'après u,es observations précéden tes. ne pouvait manquer de devenir intéressante, busqué je sentis une main suc mon épaule.

— Tu verras qu'ils ne viendront pas, dit à m< reille une

■ i\ d'un ton de mauvaise lu tur.

Je me retournai ei j'aperçus Harmodius; il regardait la porte, et à chaque nouvel arrivant qui venait le saluer, se mordait les lèvres avec un dépit concentré.

— Qui est-ce qui ne viendra pas? demandai-je-; car je ne savais ce qu'il voulait me dire.

— Nos seigneurs les vidâmes et hauts barons de C..., les Ginévry, les du Dressant, les Malescard et consorts; ils croiraient déroger s'ils venaient chez moi; pardieu! cela "leur sied. bien ! Ne voilà-t-il pas de nobles et puissans seigneurs ! parce qu'ils ont un pigeonnier au milieu d'une mare à canards, ils se posent en châtelains; un tas de gcntillâtres mal décrassés par la savonnette à vilain de leurs grands-pères l

— D, apostrophe, Ambergeac, répondis-je, je croyais ta maison réconciliée avec celle de Montmorency.

— Enfin en voici un ! reprit le sous-pVéfet, insensible à mon observation; et il me désigna du regard un beau vieillard qui entrait en ce moment, sans permettre que le domestique l'annonçât. — Le comte de Ginévry, un vrai gentilhomme, celuilà : les Ginévry datent de 1300. Je viens de faire réparer la

roule qui passe devant son château Mais il vient seul....

Comment, sa femme n'est pas avec lui!

M. de Ginévry se glissa, avec l'aisance d'un homme du monde, à travers les personnes qui nous séparaient de lui, et saluaj d'un air aussi gracieux que poli, Dambergeac, qui .s'errtpressait à sa rencontre.

— N'aurons-nous pas l'honneur de voir madame la comtesse? dit Harmodius eu le regardant fixement ; elle nous avait fait espérer cependant

— Malade, répondit le vieillard d'un Ion pénétré ; réellement malade et désolée de l'être aujourd'hui. Mais, vous le savez, ma femme est d'une santé si faible, si capricieuse I Après la contredanse, j'irai faire agréer ses excuses à madame Dambergeac, que j'aperçois plus belle et plus séduisante que jamais Lue toilette d'un goût exquis

Et le comte s'approcha du quadrille, peut-être pour contempler de plus près Us blanches épaules de la soits-préfete, dignes en effet de l'admiration d'un vieil amateur. Harmodius lit entendre une espèce de grognement sourd.

— Malade! dit-il, elle était ce malin à la messe. Est-ce. que ce vieux marquis de Lanturlu me croit dupe de toutes ces défaites? Maintenant que sa route est en bon état, il espère de s'acquitterenvers moi au moyeu d'une visite? Patience! il n'a pas encore l'âge de l'exemption, et il peut être sur que je vais le faire pincer par la garde nationale. Ah! sa femme est malade! Que dis-tu de ça^P

— Je dis qu'il-n'y a pas de loi qui oblige une femme à aller au bal, même au bal d'un sous-préfet. Mais, réponds-moi, connais-tu beaucoup ce monsieur Morisset, qui ligure en face de ta femme, et qui, en ce moment, a l'air d'un pingouin prêt à prendre son vol?

Le poète, en effet, la tête renversée en arrière, les cheveux au vent, les pouces dans les poches de son gjlet, et les coudes arrondis en forme d'ailes ou plutôt d'anses, balançait devant madame Dambergeac avec les grâces et le rengorgement d'un paon qui fait la roue. Au moment même où je venais d'attirer sur lui l'attention d'Harmodius, il ota ses doigts des poches où ils semblaient emprisonnés pour recevoir, ainsi que le voulait la ligure, les mains de Marthe, à laquelle il servait de vis-à-vis; j'aperçus alors, entre le pouce et l'index du danseur, un objet presque imperceptible, car il en sortait à peine de trois ou quatre lignes, mais tranchant par sa blancheur sur la couleur jaune du gant. Après le tour de main, M. Morisset se froissa les doigts par une sorte de claquement triomphant, puis les réintégra dans son gilet. Le petit objet blanc avait disparu, .le regardai madame Dambergeac, elle s'éventait avec son mouchoir qu'elle semblait serrer fortement.

— Morisset ' me répondit mon ami, qui avait regardé sans voir, comme font les maris : garçon d'esprit, quoique ma femme le trouve prétentieux-, c'est un de nos lions; il a une foule de petits lalens de société ; il chante, il fait des vers, il joue de ia clarinette, et entre nous je crois qu'il serre de près madame Capricard. pendant que le gros notaire perd son argent à la bouillotte. Epoux stupide ! ils sont tous comme ça.

Je ne répondis rien à cette parodie inattendue du vers (Yi/triitnii; la moquerie de Dambergeac avait quelque chose de réellement affligeant

— Époux stupide! répétai-je eu moi-même ; ta femme vient de recevoir un billet sous les yeux, sans que tu y aies vu plus

DE BERNARD

clair i|u';'i mi tour d'escamotage de Comte ou de Bosco; ris, lu as sujet d'être content ; ris de M. Capricard.

— M. le marquis di Montagnac, annonça en ce moment le domestique, en jetant avec pompe ce nom lieu du bruit du bal.

— Je ne sais aucun gré à celui-ci de sa visi.e. rae dit Harmi dius C'est un fin matois, qui par peur csl reste' mai i village après la révolution, et qui maintenant fait du dévouaient à l'ordre de chose pour placer ses enfans. Mais, Dieu me pardonne, n'a-t-il pas une cravate noire el des ! I Oui, partlii u ! des bottes... Voilà qui est sans g

Harmodius fronça le sourcil et prit son altitude la plus imposante, au lieu d'aller au devant du nouveau vemj ; marquis était un pi tit homme à physionomie fine et railleuse, vêtu avec l'insouciance de costume familière aux gentilshommes campagnards; il s'avança en montrant de grandes dents blanches en manière de sourire et sans avoir l'air embai rassé le moins du monde par l'altitude raïde él gourmée de + bergeac.

— Votre bal est charmant, monsieur le sous-préfet, dit-il en accompagnant ee compliment d'un salut dégagé, auquel le maître du logis répondit par use inclination de tête assez légère. — Dès le péristyle j'ai reconnu le goût parfait de madame Dambergeàc. Je suis venu de Montagnac tout exprès pour votre soirée, et je m'applaudis de cette heureuse idée. Tout ce ([ne je vois ici est vraiment d'une élégance, d'une distinction

— Monsieur le marquis csl sans doute venu à cheval ? répondit Harmodius, sans se dérider à ces louanges; ses y ux toisant le gentilhomme du haut en bas, s'arrêtèrent sur les bottes qui avaient blessé son amour-propre de maître de niaison, et y restèrent fixés d'un air magistral.

Monsieur de Montagnac suivit du regard la pantomime d'Harmodius, avança un pied comme pour mieux mettre en évidence la chaussure inculpée, et dit avec une boni fectée :

— Je devine la cause de votre surprise, mon

préfet; vous êtes étonne de recevoir un pauvre maire de village en bottes ; vous vous attendiez sans doute sabots.

— Comment donc, monsieur le marquis je serai toujours honore même en sabols balbutia le s n s-préfet

aussi décontenance que pourrait l'être un pédi

vant de la main d'un écolier la fertile qu'il' i il d ti : t.

Je laissai mon ami aux prises avec le campagnard, qui humait lentement une prise de tabac el souriail d sourire. La contredanse étail finie et je \ ircir un

pnint plus intéressant peur moi que la rre dont

Harmodius me paraissait devoir payer les frais. M'approchant de madame Damberi ej p qui venail de s'asseoir, j\ i t: conversation par une de i es niaiseries q au bal,

lorsqu'on ne trouve rien de mieux à dire; niais celte fo sottise avait un but.

— Quel joli mouchoir vous sert d'éventail ! comment appelez-.VOUS ce genre de braderie' broderie au l'aiguille?

— Broderie au plumais, répondil madame Damberi retenant et en roulant dans sa main le mouchi

sais mine de toucher, pour mieux résoudre la grave q posée par moi.— N'allez-vous pas inviter madame Capi ajouta vivement la jeune femme.

J'obéis à cei liangemenï de conversation, et je me misa médire de la plantureuse femme de notaire, mais d«i vue le mouchoir brodé que je soupçonnais, pagoii accusait les hauts-de-ebausses de La Fli be, i ; que la femme d'Hartoodius chiffonnait d'un air préoccupé, i soutenant la conversation. \ près une certaine manœu culte dont je ne me rendi ompte, elle pi 3 le

moucl oir sur ses-gi npux a isdanso mou-

vement je m'aperçus que le bi uton d'eu d ■ ■ 1 nls venait d'être défait. I es premières mesures d'une valse s'étanl fait entendre au même instant, je saisis avec un ei affecté la main qui me paraissait suspecte à son tour.

— '\ oici la valse que vous m'avez promise, dis-je pourjus-

liarité.

— \ ous von trdmi ez, j i vous ai donne la troisième, ré-

Dambergeac en retirant la main plus

l enco-re qu'elle n'avail retiré le mouchoir, mais pas

assez vite pour que je n'eusse pas le l : traî-

■ I de m'assurer de IV \is-

tenced'un papier entre la pan ir légi-

: [venu, je saluai la v | é avec un sourire de résignation. Lorsque

it était rendu 1 que l'avait été le mouchoir Qu'était devenu le billet jem-'en doutais, mais il m'était impossible de le poursuivre davantage; ir c'est qu'il taisait son chemin, in autre incident digi >porté ne signala le reste du bal. Lorsque je rentrai dans ma chambre, je récapitulai nus obsi rvaiions de la journée, et je tins conseil sur ce qu'il me convenait de faire.

— Le poète avait raison, dis-je en moi même; le sonnet à

moment àson adresse, et mon ami Harmodius se vi .us s'en douter, le mari qu'il esl : 1 de la plus humiliante catastrophe qu'un homme puisse subir. Quel est mon di voir en cette occurrence? Interviendrai-je? Cettemuesiion n'était pas de celles qu'on peut résoudre** à quatre 1 lu bal ; je me couchai donc sans m'en préoccuper davantage, et en disant avec l'ancien :

— A demain les afl ti

Icijed r un sentiment assez mauvais, que me

fii éprouve!-, à mon réveil, la pensée de la catastrophe dont élait menacé mon ami ; l'intérêt que je lui porlais ne fui pas exempt de moquerie : loutef is trou-

vait à demi justifiée par les anlécédens de notre liaison, et

île de droit, Harmodius m'avait enlevé, ave- toute la déloyauté imaginable, le qui, sans lui, me fût restée fidèle, peut-être! La (oi du talion légitimait donc de noires repréin Volontaire était la plus 1. Je 1 e rcproi hai pour;..

sourire; je n.: ; quelque grandeui d r mes griefs

il pour être sur de ne pas laisser influencer ma déeiion | : cils d'une rancune partiale, je formulai, en

ux, la proposition que je m'étais promis de résoudre.

— Le dévoûmenl . qui nous lait mettre a la disposition

rse, notre crédit, au besoin notre êpée, i il aussi la loi de prévenir le malheur conjugal

près de le frapper? — Telle fut 1 1 question que je m'adi enmepro -ma chambre, où je m'étais enferme,

rave, ardue,

propre à .âmes

je finis par répondre affirmati-

■ i! de ne ja-

1 doigl entre l'arbre t! l'écorce-, je décidai qne

l'amitié créait d res; qu'en toute a'd-

Oreste; eption, sauf toutefois le cas uni-

serail lui-même amoureux d'Hermlone.

t trace le devoir -de l'amitié, le 1 j'avais de prendre la défense d'Harmodius s'établissait de pic queslioft chacun le sait, en intrigue d'amour aussi bien qu'en politique, rien de plus élastique que les principes ii; rebelles ci parfois funestes à ceux uni les ap- , to :te main puissante ou habile. Sganarelle cl sa femme, battant de compagnie le vi ix qui veut les réconcilier, dégoûtent de l'intervention que rei d attrayante, en^revanc be. le juge mangeant l'huitre d 1 tiel, c'est d'être le plus fort et d!arriverà temps ; or. ma vanité m'empêchait de rc-

UN ACTE DE VERTU

douter la supériorité de monsieur Morisset,et mes observations préliminaires m'avaieul appris que le débat était encore indécis.

Le droit et l'opportunité de l'intervention une fois reconnus, il restai! à en déterminer le mode. Ici les difficultés se fussent compliquées pour une intelligence vulgaire, niaisaux yeuxd'u unissant a l'expérience de la vie quelque

usage du monde, il n'y avait pas deux chemins" à prendre. Avertir le mari, était un trait de femme de chambre criée -, s'adresser a l'am; n:. w ait un caractère de donquichottisme par trop ridicule; prêchera l'épouse chancelante un sermon pathétique s-,r la foi conjugale, eût été fort beau sans doute; mais, habitue à jouer en pareille rencontre ce qu'on appelle vulgairement le rôle de l'avocat du diable, je craignais de nuire par ma gaucherie a la cause que je voulais défendre. Un seul parti était à la fi is prudent, habile et convenable. Pour protéger le mari contre les tentatives de l'amanl, il fallait de toute nécessité faire la cour a la femme: de cette manière, toutes. les difficultés enfantées par une délicatesse trop scrupuleuse s'évanouissaient à la fois : amoureux de madame Dambergeac, j'avais le droit de tout lui dire; rival de M. Morisset, je me ni nais vis-à-vis de lui dans les conditions d'une concurrence loyale ; Harmodius, enfin, n'avait aucune raison de se plaindre, puisque c'était pour défendre son drapeau que j'endossais l'uniforme ennemi : en toutes choses, la Gn ne justifie t-rllepas les moyens?

Lorsque je descendis pour le déjeuner, mon parti était bien arrêté ; la seus-préfète avait un soupirant de plus. Le calme parfait de cette passion improvisée me permettait de ne faire aucune faute: aussi, loin de compromettre mes chances de succès par ces génuflexions irréfléchies et anticipées, écueil des âmes réellement éprises, je m'imposai d'abord une impénétrable réserve. Pendanl trois jours entiers, j'observai avec unç attention extrême et continue celle à qui je voulais plaire. Le quatrième jour, je jugeai mon étude complète, et en toute autre circonstance j'aurais cru pouvoir prendre l'offensive. niais ma positii n exceptionnelle me prescrivait un redoublement de mesure et de prudence. Décidé, dans l'héroïsme de mon cœur, à ^accepter aucune récompense de ma belle action, la vertueuse aridité de cette perspective jetait, malgré moi, quelque tiédeur snrmondévoûment.En amour, il faut l'avouer, on combat pour le butin. N'ayant rien de tel a prétendre. je ressemblais aux ; eniilshommes del'arrière-ban qui consentaient a servir gratis, mais pour un temps limité. En un mot, la campagne devant être à mes frais, je désirais qu'elle fût courte ; mes affaires, d'ailleurs, me rappelaient à Paris. Je crus, en conséquence, ne pouvoir trop méditer mon plan ; car le temps donné a la réflexion est presque toujours autant de gagne sur la dnréede l'action.

Malgré ma confiance dans mon talent d'observateur, je n'ignorais pas qu'en pareille matière personne n'est infaillible, surtout quand le sujet d'étude est une femme. Mes calculs pouvaient être faux, quoique basés sur les probabilités; je résolus donc d'appeler à m m aide les lumières de l'homme le mieux placé pour savoir la vérité. Quoi qu'on puisse dire de la coiie conjugale, un mari connaît toujours sa femme plus ou moins; ses erreurs même sont miles a consulter comme renseignemens. Bref, je ne me lis aucun scrupule d'interroger Harmodius sur un chapitre si délicat et de pratiquera son égard une manœuvre hypocrite dont j'avais pu apprécier l'utilité dans des circonstances moins désintéres-

Ùn] mr, après dîner, nousnous promenions ensemble dans le jardin de la sous-préfecture, lui chanleronnant d'un ton de dépit, moi fumant un cigare. Je mentionne avec intention ces deux circonsi rd la mauvaise humeur est bavarde

de sa nature, et j'avais attendu celle d'Harmodius pour provoqu> r si s i onfidences ; quant au cigare, je puis vous jurer, madai I la mon moindre défaut ; mais, sachant

que madame Dambergeac l'avait interdit à son mari, je me l'étais ' ■ it.il par esprit de contradiction

tique. Les f( mou s ont tontes le goût di s réformes, vous me l'avez avoué vous-même ; autant elles prisent peu, chez un soupirant, la perfection qui peut se passer de leurs conseils,

autanf elles montrent une indulgence, voisine de. la tendresse, puni' les mauvaises habitudes qui, en se soumettant ù leur contrôle, leur permettent défaire acte de suprématie. A mon avis, un homme prudent, fût il plus régulier et plus irréprochable qu'une pensionnaire, doit toujours se ménager une demi-douzaine de petits vices de bonne compagnie, dont, en temps opportun, il puisse faire un holocauste devant l'autel de l'Amour ; car, et ceci est une règle sans exception, le sacrifice d'un défaut rapporte toujours plus que l'exercice d'une vertu, je fumais donc comme un traban, quoique parfois les larmes m'en vinssent aux yeux, et dans ma fatuité j'avais déjà 1»\é le prix de la rançon que devait me payer Marthe pour l'abolition de mon cigare.

— Mon cher Harmodius, dis-je au sous-préfet en rompant le silence, lu as reçu sans doute bien des complimens au sujet de ton mariage? Si je l'aimais moins, depuis longtemps j'aurais joint les miens aux félicitations banales dont on a » dû l'étourdir ; mais tu connais ma franchise, j'ai voulu pouvoir te complimenter du cœur aussi bien que de la bouche, et pour cela je devais m'assurer par moi-même de la réalité de ton bonheur. Tu as dû remarquer que depuis mon arrivée j'étudiais attentivement ta femme?

— Ah! a!) ! tu étudies ma femme ? dit Dambergeac du ton dont il eût pu me répendre si je lui avais parlé de l'empire des Birmans ou de la colonie du Guazacoalco.

— Oui, mon ami, répondis-je, j'ai observé madame Dambergeac avee le coup d'œil exigeant et presque sévère dont mon attachement .pour toi me faisait un devoir. Je suis heureux de pouvoir te le dire aujourd'hui : ta femme me paraît une personne accomplie, et si j'avais l'intention de me marier, je ne pourrais me défendre d'une jalousie secrète; je ne te parle pas de sa famille, de sa fortune, de sa position sociale en un mot ; tous ces avantages sont des faits patens qui n'exigent pas d'examen ; sa beauté même, quoique re* marquable, n'est pas ce qui m'occupe ; louer une femme mariée parce qu'elle est belle, ce serait pres'quc lui manquer ds respect ; ce qui a conquis moji admiration, ce qui dicte mes éloges, c'est la distinction de ses manières, la grâce de son esprit, le charme de sa conversation, ce sont les qualités plus solides encore de son caractère ; autant (pie j'ai pu le découvrir pendant un séjour si court, elle a le cœur le plus généreux, l'âme la plus noble...

.. — Tu laisses éteindre ton cigare, me dît Harmodius en haussant imperceptiblement Jes épaules.

Cette observation et le geste dont elle fut accompagné" me prouvèrent (pie j'étais dans la bonne voie. On doit attaquer les femmes par leurs défauts ; pour connaître ceux de madame Dambergeac, j'avais raison d'insister sur ses qualités et de piquer par mes exagérations laudativçs l'esprit de contradiction dont les maris ne sont pas plus exempts que les autres mortels.

— Mon cher Léopold, reprit le sous-préfet après un instant de silence, je vois avec plaisir que tu as conservé toutes les illusions du jeune âge. Pour toi les médailles n'ont pas de revers, les roses pas d'épines, les cieux pas de nuages, les femmes pas de caprices ! En vérité, j'envie la candeur baptismale.

— Que veux-tu dire? répondis-je en imprimant à ma physionomie l'innocence dont je me voyais ironiquement accuse.

— Écoule, reprit mon ami, maigre ta prétendue aversion pour le mariage, tu prendras femme un de ces jours, c'est moi qui te le prédis. Je faisais en l'honneur du célibat des prosopopées autrement éloquentes (pie les tiennes, et pourtant j'ai' fini par passer le Rubicon. Ton tour viendra plus hit (pie tu ue le crois peut-être, il faut que mon expérience le profile, .le veux te mettre en garde contre cet engoûment irréfléchi auquel je le vois enclin. Le mariage, mon cher, n'est pas précisément le septième ciel, comme tu parais le croire.

— Comment ! me serais-je trompé? madame Dambergeac...

— Madame Dambergeac, interrompit Harmodius, est une femme d'un rare mérite"ei je ne puis que nf applaudir de mon choix. Mais sache-le bien, les anges que tu rêves ne sont pas de ce monde. Marthe a ses imperfections, comme j'ai les

DE BERNARD

miennes, comme nous avons tous les nôtres ; ses défauts sont légers, j'en conviens, mais enfin ils existent, et dans l'habitude de la vie les piqûres d'épingle reviennent plus souvent que les coups de poignard.

— Assez, dis-je, afin de l'engager à poursuivre ; je ne veux pas être mis dans la confidence de tes égratignures.

— Règle générale, reprit mon ami : si tu dois habiter la province, n'épouse pas une femme élevée à Paris ; quelle que soit la position que tu puisses lui offrir, tu ne. parviendras jamais à détru ire dans son esprit l'idée d'une existence plus agréable et plus brillante. Marthe s'ennuie ici , je le vois bien ; l'espèce d'importance que nous donne ma place ne suffit pas pour compenser le peu de ressources qu'offre à un esprit comme le sien la société d'une petite ville. Les femmes, vois-tu, ne ressemblent pas à César, qui aimait mieux, disait-il, être le premier dans une bourgade que le second à Home; je suir sûr que Marthe abdiquerait volontiers la royauté de C... pour être la seconde à Paris.

— Je le crois comme toi , répondis-je en souriant ; mais un de ces jours lu seras nommé préfet, et alors madame Dambergeac trouvera un théâtre moins indigne d'elle; cet ennui dont m te plains et dont j'ai en effet remarqué quelque symptômes dans ses yeux n'est donc qu'un mal momentané.

— En second lieu, poursuivit Harmodius, si fu te maries, épouse une femme qui n'ait plus de mère. Le conseil a l'air féroce, mais crois-en mon expérience , tu te trouveras bien de le suivre. Un beau-père et un gendre s'accommodent assez lacilement l'un de l'autre. Moi, par exemple, j'ai toujours bien vécu avec monsieur de Bercier. Pourvu que je lui tienne tête .1 table ou à la éhasse, que je me laisse battre par lui au tric-trac et que j'écoute sans trop bâiller le récit des campagnes de l'armée de Condé, nous sommes les meilleurs amis du monde ; mais quant à madame de Bercier , je ne puis la comparer qu'à ces fées malfaisantes qui, dans les ■ onles bleus , ensorcellent les princes nouveau-nés. Sous prétexte d'adorer sa tille , elle me déteste. Du reste, il parait que c'est une maladie de belle-mère à peu près générale. Elle habite Pau, fort heureusement; mais toutes les fois qu'elle vient ici, c'est une guerre sourde, continue, impitoyable, qui me rappelle la fable du lion et du moucheron ; je suis le lion , mon pauvre Léopold , le lion mis aux abois par un vieux moucheron enjUponné. Tu ne saurais te faire une idée des crimes que, sans m'en douter, je commets journellement , s'il faut l'en croire. Marthe a-t-elle l'air souffrant; ce n'est pas la faute de sa migraine , c'est ma faute; je suis un mari grossier , je sacrifie un être frêle a mon égoïste brutalité ; et cependant si je l'avouais la réserve exemplaire. a laquelle je me soumets par déférence pour la délicatesse de ma femme, tu te moquerais de moi et tu m'enverrais pour étrennes le calendrier des vieillards.

— Bah ! m'écriai-je, surpris d'un pareil aveu.

— C'est comme ça, répondit Harmodius, une demoiselle n'est pas une grisette: tu apprendras cela en te mariant. Autres griefs : d'abord je suis coupable d'être sous-préfet au service du gouvernement actuel ; puis, toujours à l'occasion de ma place, plus coupable encore de n'être que souspréfet à trente ans ; coupable du n'avoir que deux chevaux et une seule voiture, coupable des impertinences dont nous abreuvent les hobereaux de mon arrondissement, coupable des cheminées qui fument dans l'appartement de nia bellemère, coupable des poulets trop rôtis qu'on sert sur ma table, coupable desenfans que je n'ai pas, et Dieu sait si c'est ma faute ! coupable...

— Que l'importe ta belle-mère? ta femme t'aime, et pourvu que tu n'aies pas de torts a ses yeux, le reste doit l'être indifférent.

— Sans doute-, malheureusement Marthe professe pour sa mère un respect et un attachement qui ne lui permettent jamais de me donner raison.

— La piété filiale est un sentiment fort louable, répondisje gravement; mais in cas d'exagération, il me semble que l'amour doit lui servir île contrepoids.

— Voilà où je t'attendais, dit Harmodius en hochant la tête; avec ce grand mol d'amour tu crois avoir répondu à

tout; une fois marié, tu verras qu'il ne prévient aucune des petites tracasseries qui peuvent survenir dans le meilleur des ménages. J'aime beaucoup Marthe; elle-même, j'en suis certain, a pour moi un attachement véritable, mais entre cette affection mutuelle, fondée sur union légitime, et les passions extravagantes de la vie de garçon, il y a une différence qui ne peut être comprise que de ceux qui l'ont éprouvée. On n'aime pas sa femme comme sa maîtresse, retiens cela. Léopold, et l'on ne doit pas non plus attendre d'elle ces frénésies sentimentales qui mettent les grisettes au tombeau. Une jeune fille bien née et religieusement élevée inspire à celui qui l'épouse un respect d'où résulte nécessairement un peu de contrainte. Si j'étais à mon aise avec Marthe, comme je l'étais autrefois avec Léontine ou Euphrasie, par exemple, je lui dirais : Ma bonne amie, adore ta mère par correspondance ' tant qu'il le plaira, niais, je l'en prie, qu'elle ne vienne plus mettre sa griffe entre ta main et la miennr-

— Ainsi, par considération pour ta femme, tu n'oses pas lui dire ce que tu penses ?

— Pas toujours, répondit le prétendu tyran domestique. L'annonce d'une visite interrompit noire conversation,

mais j'en savais assez; une confidence plus détaillée ne m'eût rien appris qui ne pût se deviner par induction ; car la position de monsieur et de madame Dambergeac se trouvait expliquée au moyen des aniécédens que je venais d'entrevoir. Les crimes reprochés à mon ami par sa belle-mère étaient sans doute de misérables puérilités ; à mon avis il n'avait qu'un seul tort, mais fort grave et presque irréparable ; tort commun à un trop grand nombre de maris, pour que je ne m'y arrête pas un instant.

La mauvaise opinion des femmes est un préjugé qu'apportent presque toujours en présent de noce les futurs qui ont abusé des plaisirs peu choisis du célibat. Alors de deux choses l'une : ou ils enveloppent dans leur arrêt celle qu'ils épousent, ou par orgueil ils la mettent dans une catégorie à part. Il est de ces hommes à qui sont livrées de pures jeunes filles et qui jettent de la boue aux ailes de ces anges, iinpuissans qu'ils sont à les suivre dans la sphère d'une chaste passion ; d'autres, au contraire, dépaysés et mal à leur aise en face d'une femme vertueuse, creusent autour d'elle un fossé qu'ils n'osent franchir. Tous sont également inhabiles, car un mari ne corrompt sa femme ou ne la laisse indifférente qu'au profit d'un amant futur.

D'après ce qu'il venait de nie dire et mes propres observations, Harmodius appartenait à la classe des époux trop réformés par le mariage. Depuis cette époque une prépeçupation fixe comme l'idée d'un monomane lui avait dicté sa conduite. Une demoiselle n'est pas une grisette, s'était-il dit; pour obéir à cet axiome aristocratique il avait pla*é Marthe sur un piédestal, ne comprenant pas, l'imprudent, que plus on élève une statue, plus elle s'éloigne de l'adorateur. Craignant de verser le char conjugal dans les ornières fleuries d'une passion malséante, il s'était prescrit une retenue rigoureuse, capable de dompter les enlrainemeiis involontaires de sa nature énergique. Sa conduite passée comparée aux sages et pieuses habitudes de Marthe l'avait jeté dans un accès de pudibondage sans pareil. Ainsi pris à la gorge par le sentimeni de son indignité, il ne trouvait jamais sa main assez bien gantée pour caresser la blanche colombe que le ciel lui avait donné" en partage; et, par respect pour sa femme, il osait à peine l'aimer. Le résultat d'un pareil jansénisme est facile à deviner. Madame Dambergeac accepta le respect et désira l'amour. Sans reconnaissance pour l'un, car elle y riait habituée, elle eut trop d'orgueil pour prendre l'initiative de l'autre. Insensiblement, loin d'être Dallée par la réserve de son mai i ci d'y voir un hommage rendu à sa propre vei tu, elle s'en trouva blessée comme d'un outrage fail a sa beauté. A ses veux Harmodius devint un homme froid, indifférent, insensible, sans chaleur dans l'imagination et sans tendresse dans le cœur. Sur le brasier rancuneux qui commençait a s'allumer dans l'esprit de la Jeune femme, madame de Mercier avait versé largement cette liqueur aigre et conrosive qu'on pourrait appeler : huile de belle-mère. Puis enfin monsieur Morisset éiait survenu, au moment opportun, avec ses veux

U> ACTE DE VERTU

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langoureux, sa poésie compatissante, et voilà comment mon ami Hanuodius était sur le point de devenir fort ridicule pour n'avoir pas compris que, demoiselle ou grisetle, une fenimene Irouvejamais rien de plus respectueux que l'amour.

Madame Dambergeac'était une de ces femmes à caractère complexe, comme il s'en trouve beaucoup dans le monde, en province surtout. Ce n'était ni l'entraînement d'un cœur tendre, ni la fougue d'une organisation ardente, ni l'audace d'une âme corrompue qui l'avaient poussée vers ces sentiers dangereux où je la voyais prête à s'égarer ; c'était je ne sais quel besoin d'une -émotion, d'une intrigue, d'un péril peut-être qui vint rompre la monotonie de son existence vide et ennuyée. Élevée à Paris, Marthe n'avait pas pu se résigner encore au séjour d'une petite ville enfouie aux pieds des Pyrénées, ni à la société aussi vulgaire qu'insipide qu'elle était obligée de recevoir. Révoltée en secret contre sa position et ne trouvant pas dans l'intérieur de son ménage ces consolations puissantes qui compensent tout, elle n'avait pas tardé a rendre son mari doublement responsable de son mécontentement féminin. Lue fois lancée dans cette voie que lui avait ouverte l'humeur atrabilaire de madame de Bercier, elle y avait marché rapidement. Peu à peu, et à son insu, Harmodius s'était trouvé coupable d'une foule de torts le plus souvent imaginaires, mais par là même plus graves aux yeux de la jeune femme. Ce qu'il y avait de plus curieux, c'est qu'à fine de se persuader qu'elle était malheureuse dans son mai hue. mésalliée de cœur, incomprise en un mot, et c'était là le grand mot, madame Dambergeac avait fini par faire adoptr celte opinion par la société où elle vivait. Chaque fois qu'elle

entrait dans un des salons de C appuyée sur le bras

d'Harmodius; elle si pâle, si mélancolique, si languissamment ployée ; lui si gras, si frais, si athlétique; une compassion universelle accueillait l'ange frêle et souffrante, taudis qu'une réprobation non moins vive accusait le mari d'insensibilité à propos du vermillon de ses joues, et de despotisme en raison de sa prestance colossale. Au rebours de je ne sais quel personnage de Molière, Dambergear; payait l'intérêt de sa bonne mine : coupable, pour tout délit, d'une constitution vigoureuse, il semblait que sa santé fleurît aux dépens de celle de sa femme; criminel d'embonpoint au premier chef, il passait pour un Henri \ 111 en costume de préfet.

Le rêve le plus cher d'une femme qui, à tort ou à raison, se trouve malheureuse et incomprise., c'est d.e remontrer un cœur qui la console, une intelligence qui la devine; je fus donc obligé de reconnaître qu'avec ses petits vers, ses regards mourans, son pathos doucereux, tout parfume de mélancolie, de sympathie et autres violettes, le receveur des contributions avait suivi le bon chemin. Ordinairement il est d'habile politique de prendre le contre-pied du rival qu'on veut supplanter. En toute autre circonstance j'aurais cherché à écraser la passion pleurnicheuse de M. Aimé sous les feux redoublés d'une galanterie enjouée, élégante, cavalière, mais madame Dambergeac s'était tellement identifiée avec son rùle d'ange méconnu, ses habitudes de victime étaient si bien prises, qu'un amour vif et riant m'eût perdu d'abord dans son esprit; la plupart des femmes prétendent être amusées, celleci voulait avant tout être consolée. — Qu'à cela ne tienne, pensai-je : je la consolerai !

Par la force des choses, je me trouvai doue lancé, à la suite de M. Morisset, dans l'arène de l'amour élégiàque et mélancolique; pour me servir d'une comparaison (h) jockey dont il n'aurait pu s'offenser, puisque j'en prenais la moitié, mon rival avait l'avance et tenait la corde; mais grâce a la lionne opinion de moi-même qui m* quitte rarement, j'espérais lui enlever l'un et l'autre de ces avantages. 'S oiei les raisons sur lesquelles s'appuyait ma présomption. '

M. Morisset était petit, gros et blond, trois défauts capitaux pour jouer le rôle de jeune premier sentimental; j'étais grand.au contraire; brun, et c'est la couleur passionnée par excelleme; fort pâle, autre heureux hasard: Mifiisammenl maigre pour faire croire à nue tune dévorant

règle : la lame use le fourreau. De plus, j'ai dans la physionomie quelque chose de sérieux et de réfléchi qu'il ne tient qu'à moi de tourner en attendrissement profond ou en amère tristesse; je possède, quand je veux, la ligure la plus désespérée qui se puisse imaginer ; par une petite contraction dont je ne dirai pas le secret, j'amène à volonté sur mes joues une rougeur passagère, et, même dans les occasions solennelles, je sais verser jusqu'à trois larmes, ce qui est un terrible moyen de séduction auprès des femmes malheureuses. M. Morisset avait, il est vrai, plusieurs petits talens de société, mais j'ai les miens; il jouait delà clarinette, je joue.ilucor anglais, instrument bien autrement pjaintif et insidieux; il faisait des vers : oui n'en fait pas? A dix-huit ans j'avais écrit une tragédie et trois chants d'un poème épique.

— Je n'ai qu'une seule chose à faire, me dis-je pour conclusion, c'est d'entonner la cantilène consolatrice que gazouille depuis un an ce beau ténébreux, et d'attaquer la tierce haute d'une si vigoureuse manière qu'on n'entende plus que moi; et sans plus tarder, je me mis à l'œuvre.

Demeurant à la sous-préfecture, voyant madame Dambergeac chaque jour, pour ainsi dire à toute heure, j'avais pour moi les chances les plus favorables, et je pouvais mettre dans mes démarches autant de suite que de gradations. Insensiblement l'insouciante amabilité que j'avais déployée les trois premiers jours se changea en une réserve pensive accompagnée de distractions et parfois de tristesse. Ma physionomie s'imprégnit d'une expression de plus en plus compatissante et pénétrée, ainsi que fait celle d'un homme qui assiste au plus douloureux spectacle. A l'affût des innocens délits que commettait Hanuodius dans l'intérieur de son ménage, mes yeux à chacun d'eux cherchaient ceux de Marthe comme pour lui dire :

— Ange qui souffrez- je porte la moitié de votre croix. L'irritabilité fantasque et souvent assez maussade de la

jeune femme semblait avoir passé dans mon sang. Hanuodius se permettait-il quelque jovialité d'un goût un peu vulgaire, je fronçais le sourcil en réponse à l'expression de pruderie dédaigneuse qui se peignait alors sur la figure de Marthe; faisait-il craquer le parquet sous son pas préfectoral, je sentais le même agacement nerveux qu'éprouvait Marthe; chantait-il, parlait-il, riait-il. en oubliant de mettre une sourdine à sa voix fie basse profonde et cuivrée, je soutirais à l'estomac, ainsi que Marthe. Enfin, mon ami avait un chien appelé Médor, de mœurs aimables, mais négligé dans sa toilette comme le sont volontiers les grillons, et avec lequel j'aurais fait amitié en toute autre circonstance,, nonobstant ses moustaches incultes; dès que je vis qu'il était dans la disgrâce de la souspréfète, j'imposai silence à mon penchant, et chaque fois que le griffon venait me faire des avances, je les repoussais sans

pitié.

— Sais-tu que tu es devenu furieusement petite-maîtresse' me disait Dambergeac, qui par-ci par-là s'apercevait de mon manège sans en deviner la cause.

— Encore une âme qui me comprend, encore un cœur qui sympathise avec le mien, se disait Marthe; et parfois cette pensée se trahissait dans se-, yeux.

Quant à Morisset. qui venait souvent à la sous- préfecture, et que nous rencontrions toujours dans les maisons où m'avait présenté Dambergeac, il ne médisait plus rien; mais son silence même, son attitude raide et gourmée dès que nous étions en présence, l'air d'anxiété ou de courroux avec lequel il semblait épier alors mes démarches, me prouvaient assez qu'il --avait a quoi s'en tenir, et qu'un rival est toujours plus

yant qu'un mari. Au malheur d'être jaloux, le joignait le ridicule de parler de sa jalousie. Je faisais les frais de toutes ces conversations ave.- madame Dambergeac; au lieu de profiter d'occasions que je rendais de plus en plus rares par mes assiduités, il perdait un temps précieux en bouderies, in reproches, m importunftés, en sottises de tout genre, .le n'avais garde de suivre i ■ : exemple et de commettre de pareilles écoles. Je ne prononçais jamais son nom devant madame Dambergeac; on eût dit qu'à mes yeux il n'existât on moi, un homme ne doit jamais parler à une femme que d'elle et de lui. J'entretenais Marthe d'elle-même exclus!-

DE BElîNAUD.

veinent, jusqu'à ce que je pusse sans imprudence parler de moi; j'attendais pour cela quelque crime notable d'IIarmodius, afin 'd'avoir, à l'appui de ma déclaration, l'irritation nerveuse que sa femme éprouvait toujours en pareil cas. Une fois ma position de consolateur franchement abordée, j'étais décidé à en finir d'un seul coup avec la rivalité de M. M L'occasion que je désirais ne tarda pas à se présenter.

Un matin, trois semaines environ après Éion arrivée;' Ç..., j'entendis la voix d'IIarmodius qui faisait retentir la salle à màrigerid'éclats inaccoutumés. Je nie Iiâlai de descendre, et je tn iirvai mon ami dans un accès de franche et turbulente colère qui me rappela le caractère impétueux que je lui avais connu pendant notre cours de droit. A propos de je lie sais plus quelle réprimande administrative du préfet de son département; il maugréait à outrance, donnait le méfiera to diables, et parlait d'aller souffleter le magistrat qui s'était permis de le blâmer. Au moment où j'entrai dans la chambre, Médor, qui avait voulu mettre les pattes sur les genoux de son maître en manière dé consolation^ venait de rouler soûs" la table, culbuté par un revers de main, sans doute imaginairemeni destiné à l'insolent suzerain. A mon tour, je voulus intervenir et faire entendre des paroles de calme et déraison, mais je fus réduit au silence par une phrase énergique, auprès de laquelle les grès mots de Vert-Vert eussent paru sucrés et collets montés. Jusque-là madame Dambergeac était restée immobile sur sa chaise, muette par dédain, et contemplant son mari avec l'impassibilité que cause une répugnance profonde; à cette dernière apostrophe, qui en effet passait un peu les bornes que doit prescrire à l'emportement le plus vif la présence d'Une femme, elle se leva sans dire un seul mot, et sortit de l'air d'une reine outragée. La furie de Dambergeac tomba subitement; à son tour il se leva inquiet et confus; il voulut courir après Marthe, mais par réflexion, il s'arrêta :

— La voilà fâchée, me dit-il, et nous en avons pour quinze jours ; car, malgré ses qualités excellentes, elle n'a aucune tolérance pour mes petites Vivacités. Cependant, que diantre! personne n'est parfait, et l'impertinence de ce stupide préfet ferait jurer un saint... Si j'essaie de lui parler, elle ne m'éeontira pas; va la trouver, je l'en prie, et dis-lui... dis-lui tout ce que tu voudras, pourvu qu'elle ne boude pas et qu'elle qditte ses grands airs d'impératrice... Nous recevons ce soir, lit je n'ai .pas envie que toute la ville vienne fourrer le nez dans nos petites discussions de mém

Je descendis au jardin, où j'avais vu entrer madame Dam-

r; je h trouvai socs un berceau de charmilles; elle

mari liafi h nti ment, im lim nteci s la fleur

que vient de frapper un orage. En enti ndànt le bruit de mes

pas, elle se retourna ; j'aperçus alors quelques larmes suspen-

uxcils de ses paupières.

— Vous pleurez! m'écriai conf'au ; pathétique que celui d'Oro n

Elle porfa son ux, el ensuite ei

me montrer uni

— Quelle idée devez dil elle.

— De vous ou de lui? demandai-je.

— De tous deux ; vous êtes moqueur, je le sais, et voici n bonne occasion de vous amusera nos dépens. Quand

vous set : à Paris, vous ferez sans doute à vos amis

i i i ici; je vou-

i bit .1 être là pour entendre ce que vous dire/, de moi. i inq i ■ :ai i trot pli» »onon I m resssen h m ■ lissante qu'il me fui , t. el jetant n la

i pas à éviter, je répondis à demi ..

— Une femme jf une et belle, unissant les grâces de l'esprit aux qualités du cœur, enchaînée à un homme vulgaire,

in .i i de l'apprécier : c'est là une Simple, qui peut ■ raconter eii deux mois.

II m'avai paru laisant de volera mon rival la phrase pathétique qu'il m'avail débitée dans la diligence. Madame

aloi, car ellel'écouM i ci d'un air qui léfcndait ] de pour-

iiiivre. i m1 fn

leurs de femmes affli H , ovisalion, était facile ; mon

propre fonds de lieux communs me suffisait ; j'aurais parlé au besoin trois jours et trois nuits tans ni'arrêter Au lieu de remplir la mission dont Harmodius m !, j'éta-

blis donc victorieusement, : ujours dans sen inlérét, pre> ment, que mabelle int rtccutiice était la plus méconnue el i.i plus infortunée des I mmes, comi étaitla plus ravissante ; double proposition qui fut admise sans contestation; secondement, qu'un seul homme au mondé était capable de comprendre cet assemblage unique de charmes, de séductions et de souffrance qui se r.ommail Marthe sur la terre, pour plus tard s'appeler ange dans les deux: ici je nageais en plein Morisset, él mon él iquence risquaïtforl de r pour un plagiat. Heu lès femmes sont b> ni s pour qui les (latte; elles accusent rarement de redites le miroir qui les m la voix qui les peint adorées. D'ailleurs, madame, ce jour-là, je parlai fort bi n, je vous jure: je brodai dune foule d'agrémens d'un goût moderne un motif aussi usé que banal ; 'je fis scintiller comme diamans de la plus belle i au toute romantique : j'en défilai le chapelet dont je ne passai pas le plus petit ni le moindre Pater; je récitai sympathie, attraction, union des cœurs, magnéli sme, platonisme, swedenborgisme. passion idéale, angélique amitié, amour séraphique, âme jumelle, âme dépareillée, toute la litanie sans en manqucrunmot.il va sans dire que l'âme dépareillée était celle de Marthe, et la jumelle éprise de sa sœur, mon âme a moi, mon âmeexaltée et dévorante, voyez-vous, qui depuis bientôt trente ans soupirail nuit et jour en demandant au ciel son autre moitié.

Madame Dambergeac s'était assise au commencement de mon distours, en femme résignée à l'écouter jusqu'au bout ; de temps en temps elle m'interrompait par une de ces observations railleuses dans la forme seulement, qui, au lieu de barrer la route, ouvrent des voies nouvelles à l'orateur; malgré le démenti d'un sourire incrédi li . son attention profonde me garantissait l'intérè: que lui inspirait mon hyperamphigourique phraséologie.

— Je ne vous crois pas, me dit-elle en répondant à ma théorie sur le dépareillemenl des âmes ; on n'éclôt point ainsi par couple. Ce sont là drs chimères, des rêveries! Mais, pourquoi ne pas l'avouer? ces chimères me sei douces, ces rêveries ne bercent que les cœurs élevés. Sans vouloir préoccuper mon e&prll des miraculeux effets que vous attribuez à la sympathie, je ne puis nier certains de ces effets

.que j'ai éprouvés moi-même. I! est assurément des choses que l'on devine sans les voir, des personnes que l'.on pressent avant de les rencontrer. Vous, par exemple, que je vois depuis si peu de temps, il me semble que je vous ai toujours connu.

— Connu' répétai. je en moi-même ; mais autant ma p était in iet triviale, autant mes paroles se produisirent humbles et châtiées .

— Puisqu'il en est ainsi, madame ; puisque vous comprenez si bien ce que j'exprime si mal. ne m'accorderez- vous pas les privilèges d'une liaison ancienne, et, de mon coté du m. uns. éternelle ?

— Mon amiii • ! répondit Marthe sans me laisser achever

ins l'espace d'un air

sur la même ligne que M. Aimé, nie dis bas. Cette pensée el lemol que venait de prononcer ta- jeune m'inspirèrent as ma-

p ou trop peu,

répond i j cent d'un homme qui, comme autrefois

(dinde, désire beaucoup, mais espèi

une Damberge; ,; me jeta un regardera-

fond, tai » ote s'irait sur ses joues

habituellement |

— Ceci doit ê'.re l'heure dernière du Morisset, pensai-je: et, reprenant avec une audace sans égale :

— iv , etto licence poétùju

UN ACTE DE VERTU

quand on a le malheur de faire des vers, on est malgré i poursuivi par les réminiscences. Si votre regard ne m'eût pas arrêté, je vous aurais, je crois, récité tout un sonnet que je composai l'autre jour pour cet être prédestiné qui se dévoile dan,s, nos rêves avant de se montrer à no rme vi-

vantei; "si je vous disais <fli*jl y a trois semaines, en viianlà C...., et par conséquent avant de vous avi ne, mon

imagination le douait, cet être désiré, de ces < neveux de ces yeux bleus, de cette pâleur de rose blai C, de toute cette physionomie suave et mélancolique aujourd'hui, refuseriez-vous encore decroireaux pressènîi-i mens ?

— Dites-moi vos vers, répondit la jeune femme d'une voix sourde.

Sans hésiter, sans y changer un seul mot, je récitai le sonnet du receveur des contributions.

— Avez-vouslu cela a quelqu'un ? reprit madame Dambergeac dont la figure exprimait une stupéfaction qu'elle cherchait en vain à déguiser.

— A personne.... je me trompe; je l'ai récité, je crois, à M. Morisset, qui était mon compagnon de voyage. Que ditesvous de la ressemblance de ce portrait peint par moi avant que J'aie vu le modèle?

— Vos vers sont charmans, me rédondil Marthe d'une voil rapide e! entrecoupée : ils méritent la faveur qu'ils demandent. — Et tirant de son fichu un petit papier, elle le mit dans ma main, se leva, s'enfuit, et disparut bientôt derrière les charmilles.

Stupéfait à mon tour du succès de ma fourberie, je restai un instant immobile, écoutant le frôlement de la robe a travers les feuilles, et doutant si je ne rêvais pas. Machinale: nient j'ouvris le papier resté dans ma main ; une boucle de cheveux s'offrit à ma vue ; une -jolie boucle dorée, soyeuse, récemment coupée, et, selon toute apparence, destinée à l'auteur légitime du sonnet, qui l'attendait depuis près d'un mois.

— Sic vos non vobis, dis-je en me laissant tomber sur le banc avec tiiie hilarité d'écolier. — Ah, messire de Morisset, vous serez habile si vous parez ce coup de Jarnac. Vous voilà convaincu d'avoir pillé mes vers ou de m'avoir fait le confident de votre amour ; un vol ou une indiscrétion au premier chef !

Je plaçai la boucle dans la poche de mon gilet du côté du cour ; je crois même qu'auparavant je la baisai, non sans plaisir. Amour à part, les cheveux d'une jolie femme ont un charme réel et sont très doux aux lèvres. Lu rentrant, je trouvai Harmodius qui venait à ma rencontre.

— Merci de ton intervention, me dit-il, Marthe ne boude plus.

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