VU
J'attendais avec impatience la scène qui ne pouvait manquer d'avoir lieu à la première entrevue de la sous préfète et de bon poétique adorateur. Le soir même ma curiosité fut satisfaite. Les appartenons étaient remplis depuis longtemps lorsqu'on annonça M. de Morisset. Madame Dàmbe qui depuis le commencement de la soirée avait les yeux fixés sur la porte, donna la première à son Sigistrée l'occasion d'un entretien qu'ordinairement elle différait et qu'elle éludail parfois pour en mieux faire ressortir le prix; par un de ces regards que comprennent les aman-;, elle l'autorisa à venir lui parler.
Devangle du salon où j'étais* assis, caché derrière le buste
opulent de madame Capricard, qei passait pour la quinzième
fois à l\ carte, je ne perdais aucun : i us des inter-
trs, et, sans l'entendre, je pouvais d r diafp-
s d'une panl née. Sans laisser au poète le temps d'à Irever son salut, madame Dambergeac lui adressa une interpellation sans doute c
i om'mi ■ trouvertnal. Taudis qu'il balbu-
tiait ni: lelligi-
ble, la jeune femme I d'un seul mot, renfermant
Ion toute apparence un congé décisif, lui Jeta un
LE SJUCIX. — |,
aussi dédaigneux que despotique, s'approcha d'un groupe de dames assises en cercle au h iliea du salon, et prit un fauteuil de l'air douUunon devait monter sur son trône.
M. Morissel resta quelque temps le dos contre la cheminée, menaçant d'une catastrophe imminente la pendule et les candélabres qui y étaient posés, cfrongeaDl ses gants l'un après l'autre. l\.ut à coup il se< oua s'a consternation par un violent effort Sur luî-iifïêbe , parcourut l'appartement d'un regard sombre et inquisiteur, et, m'ayant aperçu derrière le turban démesuré de madame Capricard, qui gagnait en ce moment sa sefeiôme partie dïvacie. vînt à moi par ime marche en biais, e mparable à la tortueuse manœuvre d'un serpent.
— Je désire vous parler, me dit-il d'un ton grave. "
Je me levai, nous sortîmes du salon, et nous entrâmes dans la salle de billard, où nous pouvions causer dans l'embrasure d'une fenêtre, sans être écoutés ni déranges.
— Monsieur de Cast. me dit te poète, "en fixant sur msi ses gros yeux, plus saillaris encore que de coutume, et qui, certes m'auraient donné la mort, s'ils eussent pu darder l'effluve empoisonnée que lance la prunelle du crapaud, — il y a dans votre conduite envers moi une ruse, une ro'flerie.une noirceur diabolique que je ne peux, deviner qu'à demi, car je ne suis pas sorcier; il faut m'en donner l'explication ou m'en rendre raison.
— Explication, non; raison, oui ; et quand vous voudrez, répomlis-jc.
— Demain, reprit M. Morisset d'un ton tragique.
— Demain soit; mais vous penserez sans doute, ainsi que moi, qu'il convient de donner un prétexte quelconque à une rencontre qui, sans cette précaution, serait une bonne fortune pour la médisance.
— La réfutation d'une coquette mérile-t-eile tant de soins ! Cependant, qu'à cela ne tienne ; le prétexte ne nous manquera pas. Allez vous mettre à l'écarté et jouez mal ; je me charge du reste.
'—Jouer mal m'est facile, c'est mon habitude.
Sans autre discussion, je rentrai au salon ; madame Capricard venait de renvoyer son dix-sepliènie partner; je pris te siège vacant sur lequel aucun joueur n'osait plus s'asseoir, et, après avoir adressé à la victorieuse nolairesse mon compliment sur le goût délicieux qui avait assorti sa robe vertpomme, son turban ventre de biche et sou écharpe ponceau, j'entamai la partie. Au même instant, M. Morisset s'installa d arrière moi, et me prévint de sa présence, en jetant sur ie tapis une pièce de vingt francs, qu'il pariait de mon côté. Je commençai par me donner le roi et la dame d'atout, que j'écartai aussitôt, en feignant de prendre du pique pour du t relie.
— La vole ! clama madame Capricard.
— Lorsqu'on ne sait pas tenir ses cartes, on doit demander conseil, dit M. Morisset d'un ton sec.
Je me retournai.
— .le ne reçois pas de leçon, mais j'en donne quelquefois, répqndis-je en le toisant du ré rd
Le second coup, madame Capricard ne me donna pas un atout : elle n'en donnait jamais. En revanche, j'avais brelan de sept ; je jetai gaillardement sur le tapis le neuf de carreau, ma meilleure carte.
— I.e roi '... Vous avez joué sans proposer; j'en marque deux... J'ai gagné, cria madame Capricard, enivrée de son Ëix- fcîttiimi triomphe, mus, pour la aix-liuiti.nic k.\:. désolée de n'avoir joué que dix sous par partie ; et, d'un tour de main, elle lit passer notre, argent de son côté aus^i prestement que si efle eût manié un râteau de roulette.
— Il est impossible déjouer d'une manière plus shipide, dit mon rival, d'un ton plus provoquant encore que la première lois.
— Il est impossible d'être plus impertinent, répondis-je, avec une aménité égale a la sienne, et en le regardant entre les deux s. urclls.
Tout le monde avait les yeux sur nous ; personne ne disait mot ; Marthe, plus pale encore que de coutume, semblait souffrirbeaui iu) satasi ier parler ;: c'est à moi «eul que s'adressaient ses regards supplians, indice qui me prouva que près
DE BERNARD
d'elle, du moins, ma pat lie élait gagnée. Madame Capricard, qui me portait quelque intérêt, eût, je crois, consenti a perdre ses dix sous si elle eût pu prévenir à ce prix la querellé que Chacun jugeait Inévitable. La comédie jouée, M. Morisset sortit du salon, et j'allai faire l'agréable auprès d'un groupe de femmes. In moment après, Harmodius me prit à part :
— A qui diantre en avez-vous tous deux? nie dit-il d'un ton bourru. Je viens de laver la tête à Morisset. Une dispute au jeu! Qu'est-ce que cela signifie? Prenez-vous mon salon pour un tripot!
— Cela signifie, répondis-je, que j'échangerai demain une balle ou un coup d'épée avec monsieur le receveur. Je compte sur toi.
— Que la peste l'étouffé ! je suis déjà en guerre avec mon préfet, il ne me manque plus que d'être le témoin d'un duel pour recevoir de sa main les étrivièrés au grand complet. Tu me laisseras arranger ça, n'est-ce pas?
Je. répétai à Dambergeac les paroles qui avaient été prononcées de part et d'autre. Il se mordit les lèvres avec une mauvaise humeur croissante.
— Allons, dit-il, comme il vous plaira, coupez-vous la gorge. Puis avec un accent où perçait une sorte d'inquiétude, il reprit :
— Es-tu moins maladroit aujourd'hui que tu ne l'étais a l'Ecole de droit?
— Au pistolet, répondis-je, je suis a peu près sur de toucher un éléphant à cinq pas ; à Pépëe je suis de la force de M. Jourdain : pourvu qu'on ne pousse pas en tierce avant de pousser en quarte, je ne crains rien.
— A merveille, dit Harmodius en sifflant tout bas, ce qu'il faisait chaque fois qu'il éprouvait une vive contrariété, j'ai été au tir et j'ai ferraillé avec Morisset; ton affaire est claire. "\ eux-tu que j'aille lui donner une paire de soufflets ? après la scène qu'il s'est permise chez moi, ce serait assez naturel, et demain je passerais le premier.
Je pris la main ri' Harmodius et la lui serrai sans rien répondre. En ce moment je fus tenté de rendre à madame Dambergeac la boucle de cheveux qu'elle m'avait donnée.
Mon ami voyant qu'une rencontre élait nécessaire, décida qu'elle aurait lieu a l'épée et alla s'entendre à ce sujet avec M. Morisset. Le lendemain, a sept heures, nous étions sur le terrain. Sans aucune explication j'ôtai ma redingote, mon adversaire en fit autant et les témoins croisèrent nos deux lames. Le poète fondit aussitôt sur moi eu me portant coup sur coup une demi-douzaine de bottes furibondes et fort variées, autant que je pus en juger dans la chaleur de l'action. J'évitai les premières tant bien que ma), à la dernière j'arrivai trop lard ù la parade selon ma mauvaise habitude, et je reçus le coup dans le bras.
— Touché! cria Dambergeaq, qui voyait que j'avais du p!re, ainsi que dit César dans ses Commentaires". '
— Touché! rêpéfai.je, peu désireux de servir' plus longtemps de plastron aux furteuscs estocades du receveur des contributions. '
M. Morisset essuya son épée ;r i c son foulard, puis il rengaina d'un air fort noble; Harr.. diu s mebanda Le bras et nous rentrâmes à la ville par des chemins diucrens.
— Tu n'as heureusement qu'une égratignurc, me dit le souspréfet qui se connaissait en pareille matière.
— Je souffre passablement et je suis sûr d'avoir bientôt la lièvre, répondis-je, sans penser un mot de ce que je disais; mais j'avais mes raisons pour donner a ma blessure un caractère de gravite propreà me rendre intéressant.
En rentrant à la sous-prcfectiu;e, je m'installai politique. ment dans ma chambre dont j'espérais faire désormais, grâce à ma défajte propice, le quartier-général de nies opérations. Mes prévisions ne furent pas trompées. Madame Dambergeac. amenée par son mail, ne larda pas à venir me voir, afin de m'offrirces soins féminins que rien no saurait remplacer, et qu'autrefois les plus chastes châtelaines pr*odiguaïenl sans scrupule aux chevaliers blessés p mr elles, t \w affaire administrative ayant bientôt réclamé le sous-préfet, Marthe resta seule avec moi. Le trouble ei l'émotion qu'avait comprimés la -présence de son mari êclatèrcut alors, peut-être en dépit
d'elle-même. Prenant la main que j'abandonnais sur le bras de mon fauteuil :
— Vous' n'avez donc pas pensé à moi ! me dit-elle, lorsque vous avez voulu vous battre?
— Mais au contraire, répondis-je tn souriant; je crois que je me suis battu parce que je pensais & votas.
— 1 ii duc! où vous pouviez être tué, à propos d'une partie d'écarté, reprit elle en se détournant pour me dérober une rougeur li gère.
Nous étions devant une fenêtre; moi languissamiqénl assis, elle debout à mon coté, et gardant ma main dans la sienne. En Ce moment le pas d'un cheval se lit entendre dans la rue; madame Dambergeac le reconnut sans doute, car elle se pencha pour voir 1( cavalier qui passait; ayant imité ce mouvement, j'aperçus RL Morisset, trônant sur son coursier, avec une raideur majestueuse, digne d'un empereur romain; ses yeux dirigés vers nous brillaient d'un éclat martial, et à chaque mouvement de la monture, ses longs cheveux dansaient sur ses épaules comme s'agite la crinière d'un lion triomphaul.
— Voilà mon vainqueur, dis-je avec humilité; il vient sans doute vous demander sa couronne.
.Si tel était le but de la promenade belliqueuse de M. Morisset. il dut se. convaincre à l'instant même que nous avions joué ensemble à qui perd gagne.
— I ne couronne! répondit Marthe en donnant à ses paroles eei accent d'ironie que les femmes seules savent trouver, — ce serait dommage : elle cacherait le large front de poète que se fail M. 'Morisset à coups de rasoir.
— Est-ce aujourd'hui seulement que vous avez découvert la pélile coquetterie de M. de Morisset? dis-je sans pouvoir in'empêcher de sourire.
— Peut être. Mais vous, n'enviez-vous pas son teint de rose? Sans doute votre duel lui aura fait oublier le vinaigre qu'il boit, dit-on, pour se rendre pâle.
Le poète sembla deviner nos paroles, car en passant devant la fenêtre, ses yeux nous lancèrent un regard furieux, auquel je ripostai par un autre qui voulait dire : Tu m'as blessé, viio cmro, mais en ce moment je te tue.
Madame Dambergeac, obéissant à l'instinct qui anime les femmes alors qu'elles n'aiment plus, compléta la catastrophe âesoti ancien adorateur par unepantomiaeaussi agréable pour nrbi'qu'elledut être cruelle pour lui. Aux yeuxde mon rival, elle me pi i! la téie entre les deux mains, et l'appuya contre le dos du fauteuil, eu employant une contrainte douce et gracieuse dans laquelle un témoin devait lire les soin>. attentifs de l'amour ; pais, comme m cette victoire n'eût pas dû me suffire :
— J'ai prévenu mon mari, me dit-elle, qu'après la scène d'hier, je croyais ne plus devoir admettre chez moi ce monsieur; nous ne le ie :e\ \ ons plu ;.
— Le Morisset a vé :u ' m'écriai-je lorsque je fus seul, ainsi ma tâche est accomplie: Harmodius est sauvé. Maintenant il faut partir, et demain sans plus tarder. Madame Dambergeac a réellement les cheveux trop soyeux, les mains tiopblauthes, la voix trop douce, les yeux trop lents à fuir les niiems : oui, je pari irai ! Encore qc sacrifice à ton autel, amitié sainte! et celui-là scia plus -douloureux peut être que ne l'est mon sang qui coule en ce moment pour toi.
MU
Il est ..ans doûle inutile de vous le dire, niad i cette journée romanesque je ne pus fermer les ye ix ; mais ce qu'il me faut avouer, non pas sans confusion i : que ma blessure n'entra pas pour moitié dans mon in Plus cuisante encore que la douleur, une on im-
prévue fit de i aoa li; nu bra lier sur lequel je me retournai huit heures dur. ou, sans trouver le côté du iyjos. Vaine^ ment j'appelai a mon secours mes narcotiques accoutumés* iplui deux chiffn deux autres, ce qui est le plus
prodigieux tour de force d'arithmétique qu'il me soit donné d'accomplir; je défilai la chronologie des rois de France depuis Pharauiond, exercice mnémotechnique dont l'effet ordli de me laisser profondément endormi au beau milieu
L \ ACTE DE VERTU
des rois fainéans, mais que je conduisis coite fois cil enrageant jusqu'à Louis-Philippe; enfin, ressource dernière, opium jusqu'alors infaillible, je récitai une ode dcmacojiposilion, dans le goût des Harmonies de Lamartine; j'eus un moment d'espoir prompten.ent déçu; je bâillai, mais je ne dormis pas.
A la lueur de la veilleuse qui brûlait, dans ma chambre, une vision obstinée voltigeait devant moi, semblable àees papillons nocturnes qu'au clair de la lune l'œil entrevoil dans la pénombre. Cette apparition n'avait rien d'effrayant ni de funèbre, comme l'heure eût paru l'exiger; elle n'offrait pas non plus les monstruosités qu'enfante le délire de la lièvre; Hoffmann et Anna Radcliffe, ces grands experts en fantasmagorie, y eussent désiré sans doute plus de terreur ou d'extravagance. En un mot, ce n'était ni un fantôme ni un cauchemarmais l'un ou l'autre eût mieux valu pour mon repos. C'était, déjà vous l'avez devine, madame, une ligure de femme, jeune et gracieuse comme la vôtre, un visage pâle et charmant couronné d'un diadème de cheveux blonds, appuyé sur des mains divinement blanches, somme pose sur sei deux ailes une têle de petit ange, et dont les yeux bleus restaient fixes sur les miens avec une ténacité si douce, que la tremblante lueur des étoiles est seule comparable à la mollesse, de ce regard. IJn autre eût remercié le ciel et donné son âme à ce songe doré; mon vœu de vertu me le fit repousser d'abord, comme s'il fût sorti de l'enfer, et m'inspira pendant quelque temps un courage digne de saint Antoire. Mais. ô fragilité! je dus bientôt me convaincre que la cour de Rome a raison de se montrer rigoureuse et pour ainsi dire inexorable sur le chapitre des canonisations. Il n'y a plus de saints, madame, de saintes, je ne dis pas! Pour moi. il le faut avouer, l'épreuve nie trouva moins fort à la lin qu'au commencement. Maigre mes exqycisnies, le séduisant démon restait a mon chevet eu sourianld'un air moqueur; si je me retournais atin de ne plus le voir, il passait dans la ruelle; levais-je les yeux au ciel en implorant du secours, je l'apercevais bientôt coquettement drape dans les rideaux et laissant tomber sur moi son regard plus pénétrant que jamais ; enfin, pour me soustraire à celle fascination, essayais-je de fermer les paupières, il me semblait qu'un souffle magnétique les entr'ouvrait malgré moi, et la Proserpine dénia tentation-, soudainement réduite a la taille de la reine Mab ou de la fée Urgande, venait se coller sur ma prunelle comme pour se faire admirer de plus près.
Ce rêve, ennemi de mon repos, cet ange sans pitié, ce démon souriant, ai-je besoin de vous le nommer, madame' C'était l'image de Marthe.
Après m'étre longtemps débattu contre nia vision comme autrefois Jacob, je me semis terrassé tout-a-coup, ainsi que Pavait été le patriarche; seulement, au lieu de me tordre le jarret, la main de mon surnaturel antagoniste nie prit au cœur, et à la fin de la lutte je me trouvai, non pas boiteux. mais amoureux. Amoureux de la femme de mon ami !
A celle idée, j'entrai dans une profonde indignation contre moi même,
— Eh quoi ! me dis-je , une pareille déloyauté serait-elle possible ! Tromper Harmodius ! Trahir à la fois l'amiiie 1 1 riiospil
L'amitié et l'hospitalité '■ Quand j'eus répétccesdi ;ix grands mois avec une s, .mie emphase, je leur donnai un corps, j'> n Us deux êtres vivans pour les rendre plu forte i onlre moi ; Je les armai de glaives flamboyans et les mis en faction l'un vis à-vis de l'autre, à la porte de l'Éden où, en même, je brûlais de pénétrer. Mais a peine eus-je vertueusement posé ees deux sentinelles, en leur prescrivant pour eonslgn ■ de me chasser sans pitié, qu'entre leurs faces rébarbatives je vis apparaître la douce ligure de Marthe, dont les yeux bleus semblaient me dire :
— Entrez et ne pi leurs grands sabres qui ne coupent pas ; emivz : ici est le par:
s je ne m'indignai plus contre moi, mais contre celle doni l'image t. ntatrice s'obstinail âme] ainii.
— Moi,Léopold deCast, amoureux de ci te beauté (Mente, précieuse, sentimentale cl incomprise! m'écriai je avp« dépit; d'abord, quand même elle ne serait pas la femme d'Harmo-
dius, c'est-à-dire sacrée pour moi, il me sérail impossible de l'aimer. Qu'a-t-elle en effet pour plaire? Eile est blonde, couleur fade; en second lieu, elle a les yeux bleus et je n'ai jamais pu les souffrir ; ensuite elle est pâle, et la pâleur ne sied qu'aux brunes. Je ne parle pas de l'expression habituelle de son visage, on dirait d'une colombe de mauvaise humeur; enfin elle se tient ma! ; elle affecte des poses languissantes ou maladives qui ne l'empêchent pas de déjeuner à la fourchette, et toutes ces mignardises mélancoliques me sont insupportables ; et puis quelle prétention dans l'esprit, quelle afféterie dans les manières, quel jésuitisme dans le cœur ! Aimer cette Araminthe de Gascogne! Bon pour monsieur Morisset, mais moi! Ce serait à ne pas oser reparaître à l'avanl-scène de l'Opéra.
Lorsque j'eus tout dit, j'allumai une bougie et je pris sous mon oreiller la boucle de cheveux que madame Dambcrgeae m'avait donnée, décidé à faire de ce gage sentimental un autodafé symbolique et à brûler ainsi mon amour en effigie. Par je ne ne sais quelle nouvelle ruse du malin, le papier de soie s'ouvrit dans mes doigls et les cheveux tombèrent sur le lit. Malgré l'anatlième dont je venais de frapper les blondes chevelures en général et celle de Marthe en particulier, l'échantillon que je possédais me parut d'une linesse , d'une douceur, d'une beauté merveilleuse. Pour le mieux voir je le mis sur la paume de ma main ; sa spirale dorée sembla s'> rouler d'elle-même d'une manière toute mignonne et m'envoya, comme par caresse, une senteur si suave que je ne pus résister au désir de la respirer de plus près; mais ma main se trompa et ce lut ma bouche qui but le parfum.
— Au diable: m'ecriai-jeen jetant la boucle de cheveux au milieu de la chambre, je suis amoureux fou de cette temme, ceia parait certain. Que faire maintenant et comment sortir, de là ?
Alors s'établit en moi la lutte des deux principes qui, de toute éternité, se partagent le monde, selon les manichéens. Il me sembla qu'à mes oreilles se suspendaient simultanément . pendeloques étranges, deux anges, l'un blanc, l'autre noir, qui me parlaient tour à tour, chacun en sens contraire de sa couleur; car les paroles du blanc étaient sombres, celles du noir rayonnantes.
— Pars, me disait d'un Ion austère la voix honnête; tu as vaincu ton rival, il faut te vaincre maintenant. Le plus noble triomphe auquel l'homme puisse aspirer est celui qu'il remporte sur lui-même, ainsi l'ont décidé toutes les religions et tous les philosophes. L'amiiie qui te lie à Dambcrgeae est nne fraternité volontaire. Après en avoir rempli les devoirs, de quel front oserais-tu les \ioler ? — Fuis le vertueux conseiller me coulai: dans l'oreille les noms de Damon et de Pilhias, d'Hippoly te et deScipion l'Africain.
—.Reste, clamait à son tour le mauvais génie; par quel niais scrupule, par quelle pruderie stupide refuserais-lu le trésor qui appelle ta main F On t'aime, tu dois aimer ; ne pas comprendre une femme est plus qu'une faute, c'est une sottise.
— Déloyal ! criait l'un.
— Imbécile! reprenait l'autre.
— Rappelle-toi le coup d'epee dont, à l'Ecole de droit, Harmodius gratifia Mosbourg a ton intention, tandis que tu l'tais cloué dans ton lit par la fièvre.
— Rappelle-toi C imbue, dont Harmodius t, déroba lé i œur à l'occasion de celle même ûôvre.
— Sois reconnaissant et paie ta dette.
— Sois homme et venge-toi.
Ainsi parlaient l'ange blAïc et l'ange noir; mais, il faut l'avouer, les raisons du decnii r acquéraient à iliaque instant plus d'énergie à mesure que baissait la voix et, selon moi, la logique de son adversaire. En vérité, madame, je nes.auûs dire où l'avocat du fruit défendu allait chercher ses argumens, tant ils arrivaient drus et abondans, captieux ci subtils; sans doute ils lui étaient é hus dans l'héritage de >»n grand-père le serpent. Insensiblement, l'oreille o;ï prêchait ce oiaudit s'ouvrit pins grande que l'autre, émerveillée des quenti s que pc ,i contenir nue mauvaise cause.
— Li pourquoi, dis-je à la fin, bridera iirpar
DE BERNARD
mi sot raffinement de délicatesse? Supposons Harmodius à ma place et moi à la sienne; certes, comme je le ronnais, il chercherait à m'enlever ma femme ainsi qu'il m'a déjaenlevé ma maîtresse. Murs ma probilén'est qu'une duperie.
Convaincu parce derij&r raisonnement, je nie levai dans une détermination hostile ei immorale propre à compromettre à jamais le bonheur domestique de mon ami. On arrêt imprévu me retint sur la pente glissante ; la première personne qui entra dans ma chambre pour s'informer de l'état de ma blessure Fut Harmodius lui-même. En le Voyant paraître, drapé en toute sérénité dans sa robe de chambre à ramages rouges et verts, un remords subit réveilla la vertueuse moitié de mon cœur.
— Non, je ne te demanderai pas dent pour dent et œil pour œil, dis-je en moi-même ; suis absous de Caroline ; demain je partirai sans que tu connaisses jamais le danger que tn as couru et la grâce que t'accorde mon amitié.
Lorsque Marthe vint me voir, j'étais décidé il lui apprendre ma résolution et ;"t lui faire partager mon héroïsme. Après une demi-heure d'entretien, je-ne sais comment cela se fit, ce fut elle qui se trouva assise dans mon fauteuil de malade, ce fut moi qui me trouvai devant elle, .1 genoux ; je ne lui avais pas dit un seul mot de mon départ, je lui parlais, au contraire, de rester a jamais à C...., d'y vivre près d'elle, pour elle ; en un mot de toutes ces folies qu'improvise la passion et qu'écoute la faiblesse. Au milieu d'une période de plus en plus coupable envers la sainte amitié que j'attestais un moment auparavant, j'entendis un bruit de pas presque imperceptible, venant de la chambre qui précédai? la mienne. Mes yeux se portèrent, aussitôt vers la porte placée eu face de moi ; au fond du trou de la serrure, qu'éclairait un large rayon de soleil, j'aperçus distinctement le plus effroyable objet que puisse découvrir un amant en tentative de ■■ criminal.conversatiQn, [aperçus un œil. Je dois le dire, un frisson me courut par toutes les veines. Il me sembla que cet œil inconnu était un pistolet braqué contre nous, et que j'allais sentir sa balle dans mon /ceur lorsqu'elle .aurait eu traversé le corps de la jeune femme assise devant moi. L'excès du danger me donna la présence d'esprit dont j'avais besoin : sans melever, sans changer de maintien, conservant ap contraire la physionomie et le geste pathétique de l'homme qui sollicite et n'obtient pas, je dis tout bas à Marthe :
— Ne vous troublez point et conservez votre sang-Froid; ne tournez pas la tête, ne regardez pas la porte; quoiqu'un nous écoute, mais il n'a encore rien entendu. Je prends tout sur moi ; traitez-moi durement ; soyez la femme d'Harmodius.
Madame Dambèrgeac se leva avec la rapidité de l'éclair, étendit le bras vers moi par un geste souverain, arma ses yeux de leur plus majestueux regard et dit d'une voix haute et ferme :
— Monsieur de Cast, si je n'attribuais pas à la fièvre de voire blessure la folie de votre langage je ne vous reverrais de ma vie; je veux bien oublier ce qui vient de se passer, à condition de ne plus oublier vous-même que je suis la Femme de votre ami.
A ces mots, elle s'éloigna d'un pas aussi imposant que son langage ; et moi, en voyant cet admirable sang-froid, ce sublime courage, je me sentis épris de cette femme plus que je ne me l'étais avoué jusqu'alors. Au moment où die ouvrit la porte, jlaperçus Harmodius au milieu de l'autre chambre; lorsque sa femme passa devant lui, il lui prit la main qu'il porta à ses lèvres, puis il entra, referma la porte et s'assit près de moi.
— Quand espères-tu être guéri? Die dit-il en tue regardant avec attention.
— Dans huit jours, répondis-je Froidement.
— 'tant mieux: jusque là je te demande de ne chercher querelle à personne ; lorsque -:u pourras tenir un pistolet ou une épée, c'est a moi que lu auras affaire.
— A toi ' dis-je en jouant l'etonnenn'Ut.
— Tu es amoureux de ma femme, reprit Dambèrgeac. et tu cherches à la séduire, lue lettre m'a prévenu ce matin.
— Une lettre de monsieur Morisset.... »
— C'est possible, mais de lui ou d'un autre peu importe.
le cas que l'on doit faire d'une lettre sans signature. mis j'en crois un témoignage plus digne que celui-là; moignage, c'est le mien. Je viens de te voir et de t'entendre, tout- à-1' heure, là, derrière celte porte ; rends grâce au ciel de n'avoir pas réussi, car si je n'avais pas acqu1s«j>ar moi-même la preuve de l'innocence de Marthe, en ce moment vous ne vivriez plus ni l'an ni l'autre.
Pour donner plus d'autorité à ses paroles, Harmodius tira de sa poche un magnifique kandgiardun aspect impitoyable.
— Il est heureux que j'aie vu ton œil à temps, pensai-je; une minute plus tard, c'eût été une se-'n, de édition de Françoise de Rimini.
— Harmodius, dis-je ensuite avec sang-froid, car mon thème était fait, tu sais tout, il serait donc inutile de te rien déguiser. Ta femme tst jeune, belle, charmante; depuis quinze jours, je la vois à chaque instant ; pour vivre ainsi près (Telle sans danger, il eût Fallu être un saint et je suis un homme tu l'as dit, je l'aime.
Dambèrgeac fit un mouvement ; je l'arrêtai d'un geste, et je repris :— Je l'aime, mais je ne le lui aurais jamais dit. car je t'aime aussi, loi. Hier je voulais partir quoique souffrant et blessé. Aujourd'hui la lièvre a été plus furie que ma raison; un instant j'ai oublié notre amitié et j'ai été coupable envers toi -, j'ai eu tort, pardonne-moi.
Harmodius refusa la main que je lui présentais.
— Tu flevines bien, ajootai-je, que je ne me battrai pas avec toi ; je ne me défendrais point, et sans doute tu n'as pas envie de m'assassiner ; tu es sûr de l'attachement et de la fidélité de madame Dambèrgeac, que te faut-il de plus? Croistu d'ailleurs que je veuille de nouveau m'exposer à être traité par elle comme je l'ai été aujourd'hui ?
— Oui, on l'arrangeait assez mal à ce que j'ai vu, répondit Harmodius que désarmait en ce moment la vanité satisfaite; — il parait qne lu as eu ton AVaterloo.
— Complet et irréparable, répondis je en souriant d'un air résigné; ainsi envoie-moi à Sainte-Hélène, mais ne me lue pas avec ton grand couteau.
Harmodius rit comme moi et prit ma main.
— Allons, dit-il, puisque lu es Napoléon, je serai Louis XVIII. — Union et oubli'. — Mais si tu veux m'en croire, suis ta vertu 'use détermination d'hier. Pars; tu reviendras nous voir quand lu seras raisonnable et guéri de ta passion... C'est, qu'il faut en convenir. Marthe est aimable et jolie; à ta place j'aurais peut-être failli comme toi... quoique la femme ou la maîtresse d'un ami soient sacrées...
— Témoin Caroline, répondis-je en faisant allusion à mou ancienne mésaventure de l'Ecole de droit.
— Ah ! oui . Caroline... Parbleu ! j'avais oublié Caroline , s'écria Dambèrgeac, qui soudain éclata de son plus gros rire, en m'écrasant sans pitié de sa supériorité en l'ait de galanterie.
Ma blessure n'était rien: il fallait partir : mon séjour à
C , au lieu de servir mon ami. ne pouvait plus que corn-
promettre son bonheur : la destinée de Marthe dépendait de ma raison. A plusieurs reprisés, depuis la veille, ma détermination avail été bien arrêtée; en ce moment, j'éprouvais à l'exécuter un regret invincible. Je n'étais pas réellement amoureux, mais ma tête s'exaltait par les risques actuels de ma position. H y avait IV sous ma main, un roman si bien commencé et qui promettait des scènes si pittoresquesl Peutêtre l'irritation soudaine que portent au cerveau, sinon au cœur, les obstacles et les périls inattendus, agit-elle alors sur l'espril impressible de madame Dambèrgeac comme elle agissail sur moi-même. Le soir, au moment Où j'étais loin -d'attendre une pareille visite, la porte s'ouvrit, et la femme de mon ami entra dans nia chambre.
— Vous partez? me dit-elle d'une \<ïix un peu tremblante.
— Demain, répondis-je avec une émotion égale à la sienne. Se liant a la foi des traités, Harmodius avail diné en ville.
et il passait sa soi: ce dehors. Je m'assis près de Marthe et pris sa main. La nuit tombait sans que nous la vissions venir; je me sentais troublé de plus en plus, et bnllé d'une autre iiè\re que de celle d i ma blessure. Elle eiait triste, et belle dans sa tristesse. Voyant que je ne lui disais plus mon amour,
I N \CTE DE VERTU
elle m'avouait le sien. Peut-être étàil-il vrai. En parlant de
notre séparation, elle pleurait. Et nous étions seuls, et l'œil menaçant n'était plus la. Oh ! sans doute un autre regard", un œil divin et tutélaire veillait sur nous, car en sortant de celte chambre tentatrice, Marthe put embrasser son mari sans rougir, je pus serrer sans remords la main d'Harinodius.
Quelques jours après, je partis: un mois plus tard, SA M >risset. piqué sans doute de sa déconvenue, sollicita son changement et quitta C pour une autre résidence, l n an s'est
écoulé depuis ce temps; je n'ai pas revu madame Dambergeac, peut-être ne la reverrai-je jamais. Nous nous éi rivons a l'insu d'Harmodius, qui s'offenserait sans doute de cettecorrespondance; il ne comprendrait pas, l'époux rancuneux et inintelligent, l'inappréciable service que lui rend mon amitié sous une apparence déloyale. Mes lettres, si matériellement innocentes, sont, depuis un an, la sauve-garde de Marthe, et la protègent contre les dangers nouveaux qu'elle peul mieux que ne saurait le taire la surveillance de son, mari : elles jettent dans sa vie oisive une distraction, une attente, un intérêt qui l'empêchent de demander à de plus périlleux attachemens les émotions dont les femmes sont avides. Peut-être notre petit péché en détournera-t-il un bien plus grand : peutêtre, sans celte minime effraction de sa cage, par où elle peut passer en dehors la tête seulement, la colombe qui se croit
esclave tinirail-elle par en briser les barreaux. Mes lettre-, d'ailleurs, ont pour Marthe plus d'un genre d'intérêt; indépendamment des pâles violettes de l'amour malheureux que j'y sème avec profusion, je butine pour mon amie ces fleurs parisiennes, toujours avidement respirées par une exilée en province. Je lui parle des livrés qu'elle doit lire, des étoffes nouvelles, des petites médisances de salon, hier île Guillaume Tell, demain de / rnrituni. par où débute ce soir l'opéra italien ; mes lettres s, ni ;, ;,, <,,js nu feuilleton, un bulletin ri<> modes, quelquefois un premier Paris, un journal complet rntin; c'est quatre-vingts francs par an qu'économise Harinnrlius, <t dont s;,iis doute il ne m'aurait aucune reconnaissance.
Voilà, madame, la belle action dont je voulais vous entretenir. Maintenant, lorsqu'il [n'arrivera de parler de mon mérite en termes respectueux, sourirez-vous encore? De grâce, applaudissez-moi un peu ; que ce soit la ma récompense, car je n'en ai pas eu d'autre, et cela nie décourage. Oui, souvent, en songeant à mon béroisme qui restera toujours sans louange ni salaire, et surtout lorsque je nie rappelle les blanches mains de Marthe, prisonnières dans les miennes pendant tout un long soir d'automne, j'éprouve un sentiment blâmable peut-être, mais que je veux avouer, car ceci est une confession gi n. -raie ; j'éprouve, vous le dirai-je, madame'/... le repentir de ma vertu.