‹ Le siècle. Les hommes et les idéesChapitre 12 sur 36 · AIMER C'EST DEVINER · texte numérisé non relu

AIMER C'EST DEVINER

Il y a un mot qui est le mot du siècle actuel. Ce siècle est né de ce mot-là. Il en est né en 1789. Depuis, il en a vécu; depuis il en est mort. Depuis, il a voulu faire avec le même mot des essais de résurrection. Il avait pu naître et mourir. Il n'a pas pu ressusciter.

Ce mot, qui ressemble aux formules magiques de l'antique Orient, a soulevé les peuples contre les souverains, et les nations contre les nations ; c'est le même mot qui, dans les jours de tempête, traverse les palais et les temples. C'est le même mot qui, tout récemment, soulevait les collégiens contre leurs professeurs. C'est le même mot qui remue Louise Michel et Mme Paule Minck.

C'est le même mot qui inspire à cette dernière l'idée de nommer son fils Lucifer, Blanqui, Vercingétorix. C'est le même mot qui soulève les enfants, les femmes et les peuples, les précipitant tous vers les hasards inconnus d'une émancipation qui promet le bonheur, sans le définir.

Ce mot magique et mystérieux, c'est le mot LIBERTE.

« 0 Liberté, que de crimes commis en ton nom, disait, au moment de la mort, une des plus illustres victimes de 93! »

Ce mot, superbe en lui-même, effraye quand on le prononce. Pourquoi donc? Il devrait, ce semble, rassurer.

Il est consacré par l'Ecriture. La Liberté est promise comme la compagne même de l'Esprit divin. Là où est l'esprit de Dieu, là est la liberté.

Et cependant, ce mot, qui signifie et promet tous les biens, ce mot prononcé à la fin du Pater par les lèvres de tous les fidèles depuis dix-huit siècles, ce mot qui est la réclamation même du bonheur : « délivrez-nous du mal », ce mot épouvante, terrifie, et quiconque le prononce a l'air d'avoir sur les lèvres la Marseillaise.

Je nomme l'Evangile, je cite l'Ecriture, je nomme la Marseillaise, je nomme Mme Paule Minck; je prononce les noms qu'on essaye de donner à son fils ; quelle confusion ! Quel tour de Babel ! C'est que précisément le mot en question, le mot liberté est celui qui depuis cent ans (je pourrais dire depuis le commencement du monde), je me borne à dire depuis cent ans, jusqu'à la naissance de ce jeune homme qu'on veut appeler Lucifer et Blanqui, c'est que précisément le mot liberté est celui qui a fait la confusion la plus profonde dans la parole et dans l'action humaines.

On le prononce sans relâche ; on le prononce toujours ; du matin au soir et du soir au matin.

Il est l'actualité quotidienne de la conversation, du journal et du livre.

Seulement jusqu'ici on a oublié de le définir. Tous ceux qui l'ont employé lui ont donné un sens différent; c'est pourquoi, à lui tout seul, il a construit la tour de Babel.

Que veut dire le mot : liberté?

On a cru qu'il signifiait : licence de faire le mal.

Tandis qu'il signifie : licence de faire le bien.

On s'égorge depuis cent ans pour n'avoir pas fait cette simple remarque ; le mot licence vient du mot licet : il dit permis.

La licence de faire le mal, c'est la licence d'opprimer quelqu'un. Car le mal est oppresseur de sa nature.

La licence donnée à Jean d'opprimer Jacques constituera l'esclavage de Jacques, et, par-dessus le marché, l'esclavage de Jean, car tout homme qui fait le mal est esclave du mal qu'il fait.

La licence de faire le bien, c'est la licence donnée à Jean de délivrer Jacques, de le soigner, de l'instruire, de le nourrir et de le vêtir. C'est la liberté de Jacques, et en même temps la liberté de Jean : car, quiconque délivre, est deux fois libre lui-même.

La confusion est si profonde que la souveraineté et la liberté apparaissent comme deux ennemies. Or, ce sont deux amies absolument inséparables.

La Souveraineté est la condition nécessaire, rigoureusement nécessaire, infiniment nécessaire de la liberté.

Cette lutte des peuples pour la Liberté, des gouvernements pour l'Autorité, vient comme mille autres malheurs, vient de cette confusion, vient de cette ignorance où l'on vit de la liberté.

Sans gouvernement, Jean opprime Jacques, et voilà l'état sauvage. Le plus fort opprime le plus faible, voilà la sauvagerie qui est la tyrannie absolue.

Ou bien encore la communauté opprime l'individu, et voilà la barbarie, qui est une autre forme de l'esclavage.

Le gouvernement est le protecteur, le gardien, le père et le consécrateur de la liberté. C'est lui qui doit protéger le faible contre le fortj c'est lui qui doit donner à chacun la liberté de se développer pleinement lui-même, sans nuire à la liberté de son voisin. C'est le gouvernement qui soutient la liberté de l'individu. C'est le gouvernement qui la protège contre les tentations du dedans et les attaques du dehors. C'est le gouvernement qui protège la liberté contre l'oppression de chacun, qui est la sauvagerie contre l'oppression de tous, qui est la barbarie. C'est le gouvernement qui établit la liberté, c'est-à-dire la civilisation.

Car il n'v a que trois sociétés possibles : sauvagerie, barbarie, civilisation.

Pourquoi Mme Paule Minck veut-elle appeler son fils Lucifer? Parce qu'elle croit que Lucifer est le représentant de la liberté. Dans le sens primordial du mot, elle aurait raison. Lucifer veut dire : Porte-Lumière. Mais le Lucifer actuel, le Lucifer déchu, est précisément l'oppresseur par excellence. Il est celui qui demande la liberté de faire le mal.

Cette distinction si simple, de la liberté vraie et de la liberté fausse, me semble d'une importance égale à sa simplicité.

La liberté de faire le mal produit la sauvagerie et la barbarie.

La liberté de faire le bien enfante la civilisation.

Qu'est-ce que la justice? C'est l'obstacle à la liberté du mal.

Qu'est-ce que la persécution? C'est l'obstacle à la liberté du bien.

11 me semble qu'un enfant comprendrait cette vérité si profonde et si évidente, et si les hommes voulaient s'entendre, la face du siècle changerait.

L'autorité et la liberté s'embrasseraient.

La paix serait faite.

Je voudrais que le monde entier lût cet article et me fit la grâce d'une minute d'attention.

Donnez à cette vérité la dixième partie du temps et de l'attention que vous donnez à un cheval qui court pour gagner un prix, et la face du siècle sera changée.

Jetez les yeux sur la carte du monde. La création semble avoir l'air de revenir au chaos. On dirait qu'elle fait vers lui je ne sais quel effort désespéré.

Le chaos semble être devenu l'aspiration des hommes. Comment le peindre ? Le chaos est, de sa nature, indescriptible.

Cependant le nom de la Tour que les hommes ont voulu bâtir vers le commencement du monde, et qui a usé l'effort des géants, le nom de cette Tour pourrait, mieux qu'aucun autre mot, caractériser le monde. Babel est son nom. Babel, qui veut dire Confusion, pourrait servir de titre à l'histoire du siècle.

Tout est mêlé, tout est confondu; tout le monde crie, personne ne parle. Les combattants n'ont pas la même langue. Ceux qui se croient frères ne se comprennent pas plus entre eux qu'ils ne comprennent leurs ennemis.

Ont-ils le droit de s'appeler frères, ou de s'appeler ennemis ?

Sait-on seulement où est son frère ? Et sait-on

OÙ est son ennemi ? On se bat dans l'ombre, comme dans quelques-uns des combats de 1'/liade. Dans cette ombre on ne s'entend pas plus qu'on ne se voit. On se parle en langue étrangère, et les cris même qui savent généralement se faire comprendre de tous les hommes, les cris qui sont plus généraux que les paroles, plus indéterminés que les termes du langage articulé, les cris ont perdu leur signification. Est-ce la plainte ? Est-ce la colère ? Est-ce le désespoir ? Les gémissements ressemblent à des menaces, les menaces à des gémissements. Prêtez l'oreille aux bruits du champ de bataille !

J'écoute, je ne distingue rien. Si cependant mon attention se fixe sur les convulsions des blessés et sur les hurlements qui déchirent l'air, je crois entendre siffler la hame, et la haine dominante, c'est la haine des peuples contre l'Eglise.

Séparés sur tous les points, les combattants s'accordent peut-être sur ce point-là.

Fiers de leur civilisation, les hommes s'en servent pour haïr avec plus de science et d'habileté l'Eglise qui leur a apporté cette civilisation.

Là où l'Eglise n'a pas encore fait son oeuvre^ la civilisation n'existe pas. La Chrétienté a le droit d'appeler barbare tout ce qui n'est pas elle. Quand l'Eglise introduit la civilisation quelque part, elle répand pour semence le sang de ses inartvrs.

Les peuplades barbares haïssent l'Église qui vient leur apporter, au prix de son sang, l'aumône de la civilisation. Puis, quand la civilisation donnée par l'Eglise est venue, quand elle a porté des fleurs et des fruits, elle recommence à haïr l'Eglise, et à lui dire : « Je ne te dois rien. »

A l'heure où nous sommes, afin que cette vérité soit plus évidente, nous avons précisément sous les yeux le Souverain-Pontife Léoji XIII, en qui l'Eglise et la civilisation semblent montrer leur harmonie avec une évidence spéciale. Léon XIII représente cette évidence afin que les peuples voient.

Léon XIII semble appuyer la main des hommes sur l'Eglise, afin que les hommes reconnaissent et saluent en elle la Mère et la Gardienne de la civilisation.

Mais l'homme écoute peu désormais. L'éloquence, comme la poésie, a perdu ses droits sur la nature humaine. Parlez, ne parlez pas, les auditeurs, s'il est permis d'employer ce mot, sont décidés d'avance contre vous. Les auditeurs ! il faut désormais désigner par ce vocable ceux qui sont là pour écouter, mais qui n'écoutent pas.

La langue prend part à l'égarement du sens commun. Elle se trouble, comme lui.

L'esprit humain fonctionne contre le christianisme, comme une machine de guerre.

Tous ses coups portent.

M. Renan a été mille fois réfuté, mille fois nous avons étalé ses erreurs, et cependant on ne les a pas vues. On l'écoute, on ne nous écoute pas ; mille fois nous l'avons vaincu, et, en fait, il n'est pas vaincu.

C'est en vain que nous l'avons poursuivi et terrassé sur le terrain de la science, de l'art, de la critique, de l'histoire, de la philosophie et de la métaphysique.

Nous l'avons poursuivi et terrassé en droit et en principe, non pas en fait.

En fait, il est debout et parle toujours. Il parle avec l'accent vainqueur d'un homme qui parle seul et qui triomphe sans combattre ; ses adversaires sont à ses yeux comme s'ils n'étaient pas; il a pour nous cette pitié dédaigneuse et presque protectrice qu'il a contre le christianisme luimême.

Car nos adversaires ont quitté le ton de la colère pour prendre le ton du mépris.

Puis ils ont quitté le ton du mépris pour prendre celui de la pitié ; et, quand la pitié ne leur suffit plus, ils en arrivent presque à l'accent de la bienveillance, celle qu'on a pour les malheureux.

Ce que je dis de M. Renan s'applique à beaucoup d'autres. Ils parlent dans la foule. Nous parlons dans le désert.

La foule a pour eux les applaudissements de toutes les mains réunies.

Le désert est muet : ses échos mêmes semblent endormis.

Regardez l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique et les îles de l'Océanie,

Leurs divisions innombrables semblent s'apaiser dans une haine commune, la haine du Christianisme. Nos ennemis se proclament vainqueurs.

Eh bienr

Voici où j'en voulais venir : une seule chose est claire en apparence, c'est leur victoire. Une seule chose est claire en réalité : c'est l'immortalité de l'Église qu'ils attaquent. Et une voix secrète, une voix intime, plus forte, plus puissante, plus formidable, que toutes leurs voix réunies, leur dit à l'oreille :

— La tempête vous emportera, et, quand elle vous aura emportés, une barque flottera encore, et l'Océan la portera, douce et triomphante, sur ses vagues calmées : ce sera la Barque de Pierre.

CADUCITE ET JEUNESSE.

Ce qu'il y a de plus évident en ce monde, c'est l'ennui qu'il cause à ses amis. Il leur impose durement cette dure pénitence de l'ennui : elle augmente chaque jour de lourdeur et d'intensité.

Il y a quelques années, les querelles politiques avaient encore un certain succès. Elles entretenaient encore assez agréablement la conversation des désœuvrés. Elles éveillaient encore chez leurs lecteurs de vieilles sympathies, de vieilles antipathies : les dissentiments qu'elles nourrissaient avaient encore la force d'éclater. L'écho gardait la force de répéter les dernières syllabes de leurs discours. Ces éclats étaient stériles; mais la galerie s'amusait encore un peu.

Que les temps sont changés ! La galerie s'ennuie cruellement? C'est là peut-être la seule nouvelle un peu instructive à donner aux innombrables spectateurs de la comédie humaine. Messieurs, prenez garde ! Vous ne vous amusez plus !

Ils étaient là, ces spectateurs, penchés du côté de la scène; ils attendaient avec une curiosité de moins en moins justifiée, de moins en

moins avide, l'entrée des grands acteurs. Puis ces auditeurs, jadis infatigables, se sont accroupis dans leurs fauteuils, et il faut, pour les réveiller un moment, qu'un cri, qu'un coup de poignard, un éclat de voix, un geste violent vienne les avertir qu'ils sont au spectacle, et non pas dans leur lit.

Nous avons tant vu de choses que nos regards sont blasés.

Tout est vieux, sui^tout les jeunes gens.

Tout est usé jusqu'à la corde, surtout les actualités.

Il y a dans le monde un silence dépourvu de solennité. Ce n'est plus le silence de l'attente, c'est celui de la fatigue.

Les nouvelles d'hier et celles d'aujourd'hui ont les unes avec les autres une ressemblance ennuyeuse.

Un ministère tombe. Quel qu'il soit, la Bourse baisse.

Deux ou trois jours après paraît un nouveau ministère. Quel qu'il soit, la Bourse remonte.

Le nouveau ministère devient un ancien ministère : il tombe; la Bourse baisse.

Mais rassurez-vous ! Au bout de deux ou trois jours, un nouveau ministère est nommé ; la Bourse remonte.

Et ainsi de suite !

Cependant, voici une chose qui ne ressemble pas à toutes les autres. Le Souverain-Pontife élève la voix. Quel ordre va-t-il donner?

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