‹ Le siècle. Les hommes et les idéesChapitre 13 sur 36 · CADUCITÉ ET JEUNESSE · texte numérisé non relu

CADUCITÉ ET JEUNESSE

Un ordre étrange! L'ordre de se mettre à genoux.

Et, d'un bout du monde à l'autre, des raillions d'hommes se mettent à genoux.

Cet ordre n'a pas de sanction. Vous êtes parfaitement libre de ne pas vous mettre à genoux. Il n'y a ni amende ni prison. Et des millions d'hommes se mettent à genoux.

Et cette génuflexion n'est pas un fait seulement extérieur.

Ces millions d'hommes ont reçu une invitation, et ils s'y rendent.

Et il ne s'agit pas d'accomplir une formalité; il s'agit de prier, de prier réellement.

C'est l'âme elle-même, le fond de l'âme qui a reçu l'ordre. C'est l'âme elle-même qui doit obéir.

Louis Veuillot me disait un jour :

« Je suis fier, ma fierté a des exigences ; elle veut que je me mette à genoux. »

C'est une obéissance absolument libre et absolument intérieure, la plus étonnante des obéissances.

Cette obéissance, qui ouvre tant de lèvres à la récitation du rosaire, n'a pas, comme l'obéissance guerrière du champ de bataille, l'admiration immédiate du genre humain. On dit même qu'elle expose à la moquerie. Mais la moquerie lui est absolument indifférente.

La moquerie est une vieille chose émoussée. Depuis Voltaire, elle n'a pas fait de progrès.

La moquerie est usée, l'obéissance ne l'est pas.

La moquerie est vieille, l'obéissance est encore ce qu'il y a de plus jeune ici-bas. Au commencement de la messe, un prêtre, eût-il cent ans, parle de sa jeunesse, et de sa jeunesse réjouie î

Moquez-vous, ne vous moquez pas. A la voix du Souverain-Pontife, des millions d'hommes ilécliissent le genou.

Le Souveram-Pontife a désiré.

Et son désir est un tel commandement que des millions d'hommes, disséminés par toute la terre, fléchissent le genou en même temps.

J'engagerais volontiers les hommes intelligents à méditer ce mot : plier le genou.

Imaginez un personnage qui ordonnerait aux

hommes, en son propre nom, de plier le genou.

Un homme peut dire aux hommes : Faites-vous

tuer pour moi!

Il ne peut pas leur dire : Pliez le genou ! La génuflexion est quelque chose de sacré, quelque chose de réservé.

Elle ne se donne pas à plusieurs. Elle ne se donne qu'à un seul.

Elle est l'adoration, ou elle est l'idolâtrie. Tout genou se courbera devant moi, dit le Seigneur par la voix d'Isaïe.

' Et saint Paul parle des genoux qui fléchissent au ciel, sur terre et on enfer.

Saint Paul n'est pas esclave des mots.

La génuflexion signifiant pour lui l'obéissance,

il l'applique aux anges et aux démons qui n'ont

pas de corps, aussi hardiment que s'ils en avaient.

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