‹ Le siècle. Les hommes et les idéesChapitre 20 sur 36 · HISTOIRE ; LÉGENDE ; CONTE ; ROMAN · texte numérisé non relu

HISTOIRE ; LÉGENDE ; CONTE ; ROMAN

quement énoncée. Si j'osais, je dirais que la Légende a pour sincérité Vémotion.

Un vieux soldat préférerait la Légende à l'histoire.

Un homme politique préférerait l'histoire à la Légende.

Le Poète les voudrait toutes les deux.

Après la Légende, vient le Conte. Quand la société a beaucoup vieilli, elle aime les romans. Le Roman, c'est la passion des sociétés vieilles.

Il y a des exceptions. Mais, si je prends le mot dans le sens le plus général, le Roman raconte des faits qu'il invente. Il ne se jette pas, comme la Légende, sur l'humanité, pour chanter les origines et les grandeurs des nations. Il ne se jette pas, comme le Conte, sur l'homme, pour étudier 1 individu dans sa profondeur, dans son âme, dans sa conscience. II se jette sur les gens nombreux et sur les circonstances multiples pour les grouper d'une façon curieuse et intéressante. Je le répète, il y a des exceptions ! Mais, si je regarde le roman vulgaire, l'entassement des aventures me paraît être son danger ordinaire et son écueil favori.

Je sortirais du sujet et des limites et des dimensions d'un article, si j'étudiais le roman actuel dans tous ses effets moraux. Je parle ici du genre et du caractère intellectuel.

Le roman est beaucoup plus facile que le conte parce qu'il se contente en général, à beaucoup moins de frais. Son idéal, quand il en a un,

est beaucoup moins élevé, et le champ qu'il cultive est beaucoup plus étendu, Il est beaucoup moins difficile sur le choix des aliments qu'il présente au public ; son danger est trop connu pour que j'insiste ici beaucoup sur lai.

Les romans sont innombrables et la raison de cette multitude coule, comme une conséquence, des principes qui viennent d'être posés.

Si les contes sont plus rares c'est qu'ils supposent toujours dans l'esprit qui les entreprend, une intention rare elle-même, je veux dire l'intention d'associer constamment un type à un individu, un idéal à un fait. Il y a peu de montagnes très hautes sur le globe, et la sphère du conte est restreinte par son élévation même.

Près du berceau des peuples, il y a des légendes. Près du berceau des enfants, il y a des contes.

Le plaisir de raconter et d'entendre raconter n'abandonne pas l'homme; quand l'enfance s'en va. Mais ce plaisir varie et devient plus exigeant. L'enfant n'est pas difficile sur les conditions du récit. Il lui faut des faits bizarres et un peu de frayeur à l'entour. L'enfant n'a aucun goût pour la simplicité. Si l'enfant devient homme (ce qui est fort rare), il lui faudra des faits substantiels. Qu'est-ce que la substance du fait, sinon l'idée qu'il porte en lui? C'est alors dans la maturité de l'âge, que les hommes et les peuples ont besoin de l'art. Pour se reposer des affaires qui rendent l'homme à la fois bruyant et muet, nous

histoire; légende; conte; roman 235

avons besoin d'aller respirer l'air dans les domaines de la Parole. Or, la Parole et la Parabole s'expriment presque par le même mot. Plus tard, quand ils ont atteint la décrépitude, les individus et les peuples réclament, comme les enfants, des faits à outrance; mais ce ne sont plus des faits de même nature. Il leur faut d'autres condiments. La décrépitude est inférieure à l'enfance et n'a pas à son service de secours humain dans l'avenir.

LES HO>rMES ou LA HAINE.

La chose du monde qui prospère le plus icibas, c'est l'érudition. Entre les sept péchés capitaux, celui qui règne le moins, c'est la paresse. II faut rendre justice à tout le monde : Paris travaille énormément. Penché sur le globe terrestre, Paris fait d'immenses efforts pour lui arracher un à un ses secrets. Si la science avait suivi les ordres de Bossuet, si elle s'était tournée vers l'amour, Paris aimerait énormément.

Paris a jeté sur l'histoire des regards si étrangement investigateurs que les siècles passés nous sont quelquefois plus connus que le siècle présent. L'histoire a trouvé moyen, non-seulement de dessiner le passé, mais d'animer le paysage et de faire remuer les personnages. II y a des hommes à Paris qui ont changé de siècle, comme on change de climat. D'autres ont vaincu l'espace ; ceux-ci ont vaincu le temps. Ayant changé d'époque, ils sont parvenus, non-seulement à nous montrer les choses d'autrefois, mais à nous faire respirer l'air qui circulait autour des personnes. M. Augustin Thierry, s'il eût été fidèle.

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