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LES GRANDS HOMMES

Il y a sur terre une classe d'hommes dignes d'une charité et d'une compassion tout-à-fait particulières, et à qui l'on refuse plus qu'à d'autres la compassion et la charité : c'est la classe de ceux qu'on appelle les grands Hommes.

Les grands Hommes sont des Pauvres d'une espèce particulière, plus pauvres que les autres Pauvres. Un Pauvre, c'est celui qui a besoin. Un homme est d'autant plus pauvre qu'il a plus de besoins. Les oiseaux n'ont pas de rentes sur l'Etat; mais ils ne sont pas pauvres, parce qu'ils n'ont pas de besoins, ou parce qu'ils trouvent, devant leurs ailes étendues, facilement et sans prévoyance, la satisfaction de leurs besoins.

L'homme est la plus pauvre des créatures. L'homme est accablé de besoins.

Mais le grand Homme est un Pauvre auprès duquel il n'en existe pas.

Le grand Homme a, d'abord, tous les besoins de l'homme ordinaire, et il les sent plus profondément que personne.

Puis, il a d'autres besoins, à la fois plus élevés

et plus exigeants, qui crient plus haut et qu'on écoute moins, parce qu'on ne comprend pas et pour lesquels la sollicitation est à peu près impossible, parce que l'Intelligence du public est fermée aux cris que ces besoins poussent.

Si Christophe Colomb était allé de porte en porte, mendiant le Pain ordinaire, le Pain qu'il faut à tous, aux grands Hommes et aux hommes il eut été mieux écouté. Mais il mendiait son Pain à lui : il lui fallait des vaisseaux pour découvrir l'Amérique. C'était là son Pain. Donnez-nous aujourd'hui Notre Pain Quotidien. Le Nôtre ! Non pas celui du voisin, le Notre, celui qu'il nous faut à nous !

Or, le Pain des grands Hommes est infiniment plus rare que le Pain des hommes ordinaires. C'est pourquoi les grands Hommes sont pauvres de la pauvreté humaine ordinaire, parce qu'ils ont tous les besoins des hommes, et pauvre de leur pauvreté spéciale, exceptionnelle, particulière, pauvres de la pauvreté qui leur est faite par les Désirs gigantesques et invincibles, en vertu desquels ils sont grands Hommes.

Qu'est-ce, en efTet, que ce Pauvre, qu'on appelle de ce Nom terrible : grand Homme. Je vais essayer de répondre à cette question.

Quand, dans une circonstance solennelle, un souverain envoie un ambassadeur à un autre souverain, cet ambassadeur est chargé d'un

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secret et ne doit le confier qu'au souverain luimême.

Quand, dans une circonstance solennelle, Dieu envoie un homme solennel à l'Humanité, cet homme est chargé d'une missive, d'un secret. Seulement, ici, le secret s'appelle Mystère, et c'est en vertu de ce Mystère que le grand Homme est grand Homme.

Les petits hommes empruntent toute leur importance aux actes qu'ils accomplissent.

Sans ces actes là, ils ne seraient absolument rien. Quelquefois ils montent sur leurs actes comme sur un tréteau, et attirent les regards de la foule. Ils vivent de leurs actes ; ils les exploitent. Ils battent la grosse caisse et peuvent arriver à faire du bruit.

Mais ils n'ont pas de consistance en eux-mêmes. Ces fantômes vont s'évanouir. Ils apparaissent toujours inférieurs à la place qu'ils occupent et au résultat qu'ils ont obtenu. Ils sont écrasés par leurs œuvres. Quand ces œuvres sont finies, leurs auteurs sont rentrés dans leur insignifiance propre. L'accident qui les avait apportés les remporte ; l'occasion d'être une fois passée, ces hommes-là ne sont plus.

Le grand Homme, au contraire, est supérieur à ses actes. L'émotion que son nom produit est plus immortelle que les accidents de son Histoire.

Cette émotion est fille du Mystère qu'il porte.

Le mystère est son chiffre, son titre et son Nom.

Voilà pourquoi le grand Homme est si difficile à juger. C'est qu'il agit en vertu de quelque chose qu'on ne sait pas.

Les hommes ordinaires peuvent lui faire mille reproches, vrais ou faux, justes ou injustes. Mais ils devraient toujours garder vis-à-vis de lui le respect qu'exige la présence du grand Inconnu. Autrement, ils se compromettent et ne compromettent pas celui qu'ils prétendent atteindre.

Le grand Homme échappe à leurs prises, et ils se sont blessés eux-mêmes tr('*s sérieusement.

Les hommes ordinaires, et surtout les hommes particulièrement petits, éprouvent un certain attrait, un certain plaisir à attaquer les grands Hommes. Il y a beaucoup de vengeance dans ce plaisir-là.

Ces attaques ont un genre de succès. Mais ne vous y trompez pas. Ce succès est dû au grand Homme insulté. La curiosité qui s'attache à lui fait la petite renommée de qui s'attaque à lui. Mais cette petite renommée sera courte, et quand l'insulteur aura passé, l'Homme, le grand Homme restera debout, invinciblement fixé sur son roc immortel, et son petit ennemi portera la marque des blessures qu'il aura voulu lui faire.

Les balles qui lui étaient destinées n'atteignent

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