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LES HOMMES OU LA HAINE

eût rendu, dans celte direction, de rares et d'importants services. M. Michelet en eût rendu d'autres. M. Augustin Thierry, oublieux de lui-même et de toute chose présente, eût jeté sur le passé un regard minutieux et impartial. Il fût devenu le contemporain des premiers rois de France, et il nous eût fait assister à la formation des empires, comme le journal d'aujourd'hui nous fait assister à l'événement d'hier. Il eût oublié de bonne foi les siècles qui le séparaient de Philippe-Auguste, et nous eût montré l'Eglise informant les nations, comme si le fait venait de se passer. Il nous eût fait présent de l'histoire ancienne, comme on fait les honneurs de chez soi.

M. Michelet, au contraire, eût tout jugé à partir de lui et de nous. Cet égoïsme du regard, qui n'est pas celui du cœur, aurait eu de sa part une grandeur mêlée de tendresse. II eût tout vu dans la lumière du xix® siècle transfiguré. Quelque chose de prophétique eût peut-être animé le passé. M. Augustin Thierry nous eût montré le travail souterrain des formations, M. Michelet nous eût fait assister aux couronnements des hauteurs.

Le premier nous eût représenté les couches des terrains, le second la crête des montagnes, non pas la dernière crête peut être, mais du moins les avant-dernières.

L'histoire littéraire na pas été moins scrutée que l'histoire politique. Depuis les rapsodies grecques jusqu'aux épopées françaises, que de champs

défrichés ! Comme on a découvert des planètes inconnues, on a fait sortir de terre des littératures inconnues. Une armée de travailleurs s'est abattue sur le moyen-âge.

On croyait il y a deux cents ans, on croyait il V a cent ans, que le moyen-âge n'avait rien fait. L'immense travail intellectuel et moral qu'a fait l'humanité du vi^ au xvi® siècle, s'est dégagé peu à peu de l'ombre noire qui le cachait. Comme un voyageur qui, arrivé la nuit dans une ville inconnue, y découvrirait le matin une immense cathédrale gothique, avec ses tours et ses clochers, le XIX® siècle s'est aperçu avec quelque étonnement que de grands monuments aux fondations profondes surgissent de la nuit, et qu'il était temps de regarder là. Le xviii^ siècle croyait qu'en sortant de l'antiquité pour entrer dans le moyenâge, l'homme était sorti d'une cité magnifique, populeuse, vivante, éclairée et rayonnante pour entrer dans une forêt obscure où la vie et le mouvement ne sont pas. Nous avons cru cela longtemps ; nous avons cessé de le croire.

La littérature ancienne a été mieux jugée parce qu'elle a été mieux connue. Autrefois le théâtre grec était ignoré et adoré. Il a perdu le même jour ces deux positions. 11 s'en faut de beaucoup que les illusions que nous faisait l'antiquité se soient dissipées toutes. Cependant l'oeuvre est en train de s'accomplir. L'étude de la cité romaine a rendu à peu près impossibles les tendres regrets qu'inspirait jadis Brutus aux philosophes, et le

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