LES HOMMES OU LA HAINE
naît pour un des siens et l'adopte. Il vient de la terre du mensonge, c'est son compatriote. Le mystique a sa place parmi les amours de la haine. Mais cet amour, clairvoyant comme l'autre, ne s'égare jamais sur le vrai mysticisme.
Il y a un beau livre à faire, qui serait intitulé : Histoire de la Haiiie^ et, dans ce livre, un beau chapitre : La Haine est infaillible.
Les hommes de la haine ne sont pas théologiens. Us n'ont pas appris, par la science, à distinguer le vrai et le faux mystique. Mais leur instinct remplace l'étude, l'instinct de leur révolte conduit leur amour vers l'égaré, et leur colère vers le fidèle.
L'égaré leur paraît grand; le fidèle leur paraît fou.
La curiosité est une des lois qui régissent la critique rationaliste; mais cette loi casse comme du verre, quand il s'agit d'un grand poète trop chrétien. La haine passe sans regarder. Elle aime mieux ne pas voir les qualités naturelles qu'elle admirerait ailleurs! Pourvu qu'elle puisse vouera l'oubli les beautés surnaturelles, elle est contente, et à ce prix tout lui plaît, même l'ignorance, qu'elle déteste en autre lieu ! L'ignorance, partout ailleurs, lui déplaît et lui fait honte. Elle rougirait d'ignorer, là où l'homme seul est en jeu, le détail le moins important. Mais, s'agit-il des opérations divines, la haine devient fière d'ignorer, elle se pare de sa honte. Elle rougirait de savoir. Elle détourne la tête. Tout ce qu'elle admirerait
ailleurs comme poésie, elle le repousse ici comme fanatisme, et elle le repousse sans regarder, et sa colère revêt les apparences du dédain.
Il n'est pas impossible de rencontrer certains hommes au xix^ siècle, qui possèdent à peu près la somme des connaissances humaines. Mais, tout à coup, pendant qu'ils parlent ou écrivent, on voit apparaître en eux une lacune, un vide, un trou. C'est qu'on approchait des choses divines, et ils ne savaient pas les premiers éléments de cette science. Leur ignorance semble surnaturelle comme le sujet sur lequel elle porte. Ce n'est pas de l'ignorance pure, c'est de l'aveuglement. Leurs lumières naturelles et générales mettent en relief cet aveuglement particulier. A force d'être profonde, singulière et posée en saillie par les lumières avoisinantes, cette ignorance aveuglée trahit une haine secrète, que Pon devine d'abord, que Ton voit ensuite et que l'on comprend.
Or, cette haine, un peu plus tard, est instructive, elle a le don du discernement mystique, si elle reconnaît l'hérésie, elle se change en amour et admire subitement.
C'est que Dieu n'est pas là.
Si elle passe à côté d'un saint, elle redevient colère, et insulte subitement. Elle rend hommage à sa manière. Elle insulte: c'est que Dieu est là.
Talent et génie ! ce sont là deux mots très intéressants à étudier et à distinguer. Il ne s'agit pas de se livrer à une dispute de mots. Il s'agit d'éclaircir et d'approfondir deux idées, qui, si elles s'éclairaient, éclaireraient du même coup la critique littéraire, historique et philosophique.
Les hommes de talent et les hommes de génie sont deux armées différentes, souvent en guerre l'une avec l'autre. La première est nombreuse, si je regarde l'histoire du monde. La seconde compte peu de soldats, et souvent ces rares soldats sont sans armes.
Et cependant, un homme de génie est quelque chose de plus que les milliards d'hommes de talent.
La confusion des uns et des autres embarrasse la critique. La distinction bien faite entre les uns et les autres aiderait la justice à éclairer l'art, la science et la vie.
Le talent et le génie qui diffèrent à tous les points de vue, diffèrent très essentiellement sur ce point : le talent est une spécialité, le génie est une supériorité générale.
Un homme possède le sentiment de l'art à un tel degré d'élévation et de profondeur que la conception du beau s'élève en lui à la hauteur du génie. Il promènera ce regard d'aigle sur toutes les hauteurs de l'art. Il pourra concevoir la peinture, la pénétrer, l'animer, l'approfondir ; il pourra donner au peintre le plus habile des conseils inspirés, et cependant il ne saura pas toucher un crayon. Mais l'esprit de l'art lui aura dit ses secrets. Il sera le plus grand des critiques. Il écrira avec génie. Le génie est un torrent qui déborde et qui fertilise toutes les contrées.
Le talent, au contraire, reste chez lui. Le musicien le plus consommé pourra être, s'il n'a que du talent, complètement étranger aux choses de la peinture et aux choses de la parole.
Le talent s'applique à une chose et se circonscrit à elle.
Le génie plane sur toutes.
Voilà pourquoi le talent est, vis-à-vis des hommes, dans une position si commode. Il produit une petite œuvre dans laquelle il brille. Tout de suite il a fait ses preuves. Il a exhibé ses certificats.
Le génie, au contraire, oblige les hommes à le deviner. Or, pour deviner, il faut aimer, et, généralement les hommes détestent l'homme de génie.
Le génie ne se prouve pas par une œuvre extérieure.
Il se révèle intimement et magnifiquement aux yeux dignes de lui, faits pour le voir.
Public dans ses manifestations, et destiné à la splendeur visible, il est néanmoins très secret dans sa hauteur et très intime dans sa profondeur. Ce qu'on voit de lui est peu de chose. Sa gloire vient du dedans.
Je trouve dans un livre nouveau quelques renseignements et quelques vues sur le génie et le talent. Ce livre, dû à la plume de M. Jeanniard du Dot, écrivain catholique et littérateur érudit, contient beaucoup d'érudition et beaucoup de méditation.
Je suis bien loin d'admettre toutes ces conclusions littéraires, et tous les procédés de sa critique. Mais son livre, recommandé et précédé par une lettre de Mgr l'évêque de Nantes, est un livre sérieux et digne d'attention. Il contient, dit l'auteur, de longues années d'étude, et je n'ai pas de peine à le croire.
« L'usage du xvii^ siècle, nous dit-il, était de prendre au hasard les mots : Talent^ Génie et même Esprit, Boileau trouvait du génie à Saint- Amant, et Louis XIV appelait Fénelon un belesprit chimérique. »
L'observation est juste. Ces mots ne se sont dessinés que plus tard.
Dans son chapitre de l'Inspiration, M. Jeanniard du Dot interroge les autres et lui-même sur le Génie. Qu'est-ce que le Génie?
Je lui reproche, d'abord, de n'avoir pas méprisé comme elle le mérite la définition célèbre et insensée de Buffon,
« Le Génie, dit M, de Bufîon, est une longue patience. »
M. du Dot appelle cela une « demi-vérité. » C'est simplement une absurdité. C'est le contre sens d'un homme ou plutôt d'un monsieur qui n'a jamais su ce que c'était que le génie et qui, par une malice du hasard, a été poussé ce jour-là sur l'antipode de la vérité.
Je crois bien que M. de BufTon, parlant du génie comme un aveugle des couleurs, a dit la première chose qui lui est venue à la pensée. Mais j'admire qu'il ait pu atteindre du premier coup à une contre-vérité aussi directe, aussi absolue.
Et j'admire aussi la naïveté des hommes qui se répètent ces choses-là les uns aux autres avec un air de respect, parce qu'elles ont été dites par M. de Buffon.
La patience est parfaitement et absolument le contre-pied du génie. Le génie est un certain coup d'aile, et un certain coup d'oeil. Il est un coup d'œil fixé sur un éclair et plongeant dans un abîme. Il est une intuition qui a précisément pour caractère d'être supérieur aux lois du temps. Ce qu'il voit dans un éclair, c'est précisément ce que ne verront jamais les hommes patients, pendant la durée des siècles. La lenteur le tue, le retard est pour lui le plus mortel des poisons.
Parler de patience à propos du génie, c'est une erreur qui touche au prodige, et qui ne semble pas naturelle à l'homme.
Autant vaudrait engager un dindon à devenir un aigle, et lui faire espérer qu'à force de temps, le dindon finira par y parvenir.
Mais vous vous trompez de toutes les manières à la fois. Le dindon, qui n'a pas la possibilité de devenir un aigle, n'en a pas non plus le désir.
Et, puisque ce mot de désir vient sous ma plume, je dirai que le désir est une des forces qui ressemblent le plus au génie.
Peut-être quelque part ces deux mots sont synonymes.
Peut-être le désir est-il le génie en puissance.
Peut-être le génie est-il le désir en acte.
Puisqu'il s'agit de définir le Génie, M. du Dot cite la définition de Marie-Joseph Cbénier, et en propose une lui-même.
Voici celle de Marie-Joseph Chénier :
Le Génie est une raison sublime.
Sans atteindre, comme M. de Buffon, à une contre-vérité absolue, Marie-Joseph Chénier n'a pas touché le but.
Le Génie et la Raison sont deux créatures, non pas contradictoires, mais absolument différentes entre elles.
Le génie a des coups d'aile que la raison ne connaît pas, et la raison pourrait progresser longtemps, sans arriver, si elle était seule, ni à réaliser, ni même à comprendre le génie. Le P. Faber a pris pour épigraphe d'un de ses livres les deux lignes que voici ;
La raison sans cesse raisonne Et n'a jamais guéri personne.
Le génie, lui, n'a pas précisément pour habitude de procéder par déduction. Il voit ou il ne voit pas, mais quand il voit, c'est tout à coup.
Pour apprécier à sa juste valeur la parole de M. de ButTon, il faut se figurer Napoléon sur un champ de bataille, sa lorgnette à la main. La situation est critique ; il faut décider en un clin d'oeil une manœuvre qui décidera de tout. Une certaine inquiétude parcourt l'état-major. Où est l'empereur ? Quels sont les ordres ? En une seconde, Napoléon voit et ordonne. La bataille est gagnée.
11 a eu une longue patience, dirait M. de Buffon.
Un orateur soulève et entraîne une assemblée, qui frémit à un seul de ses mots ou de ses regards.
11 a eu une longue patience, dirait M. de Buffon.
Enfin M. du Dot propose lui-même sa définition.
Selon lui, le génie est une aptitude à l'inspiration d'où résulte l'habitude, et que l'habitude augmente à son tour.
L'habitude n'ayant rien à faire avec le génie. M. du Dot aurait dû s'en tenir au premier mot de sa trop lonque phrase : le génie est une aptitude à l'inspiration.
Réduite à ces termes, la définition vaut beaucoup mieux que celle qu'il cite. Le génie est, en effet, une aptitude à l'inspiration. Ce n'est pas tout lui-même; mais c'est quelque chose de luimême.
« Celui qui n'a de génie qu'une fois en passant, dit M. du Dot, n'est pas ce qu'on appelle un homme de génie, mais l'habitude, d'autre part, ne signifie pas la continuité ».
L'habitude n'a rien à voir ici. L'habitude, quand on parle du génie, est une étrangère qui ne vaut pas la peine d'être nommée.
Un des caractère du Génie, c'est d'être extrême en toutes choses. Il est violent par nature, et intolérant par essence. Il n'a pas ce don précieux d'aimer à peu près également toutes les personnes et toutes les choses. Il n'a pas la prudence qui consiste à se tenir au milieu de toutes les pensées et de tous les sentiments. Il n'a pas l'équilibre de l'indifférence. Oh ! l'indifférence ! comme elle est équilibriste ! comme elle est impartiale entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal !
Le Génie est armé d'une partialité terrible, comme une épée à deux tranchants ! Non seulement il aime le bien, mais de plus il hait le mal ! Cette seconde gloire lui est inhérente tout autant que la première. J'insiste, il hait le mal, et cette sainte haine est le couronnement de son amour.
Une des meilleures manières, non de définir, mais de faire deviner l'homme de génie, serait
cette parole : « 11 est le contraire de l'homme médiocre. »
Peut-être une définition complète du génie estelle impossible, parce que le génie fait éclater toutes les formules.
11 est tellement son nom à lui-même qu'il n'en peut pas supporter d'autres. Son nom est le génie, son atmosphère est la gloire.
Aucune périphrase n'équivaut à son nom, aucune atmosphère ne remplace son atmosphère.
Il refuse de se laisser enfermer dans une définition. Il brise tous les cadres. Il est le Samson du monde des esprits ; et quand vous avez cru le circonscrire, il fait comme le héros juif : il emporte avec lui sur la montagne les portes de sa prison.
Le XTX® siècle, comme presque tous les orgueilleux, s'attribue des mérites imaginaires et oublie les mérites vrais. Il est fier des erreurs qu'il proclame, et presque oublieux des vérités qu'il sait. Enivré de ses grandeurs fausses, il traite ses grandeurs vraies comme des choses sans conséquence.
Or, parmi les grandeurs vraies qu'il semble jusqu'à présent négliger, il faut compter la haute critique littéraire. 11 l'a mise au jour, et, depuis quelque temps, il a presque l'air de ne plus la reconnaître.
Accablé sous le poids de ses occupations et surtout de ses préoccupations (car ce sont cellesci plutôt que celles-là qui accablent), il a presque l'air d'oublier la critique, sa fille glorieuse, et il est urgent de la lui rappeler.
La critique historique est née depuis soixante ans. Autrefois on racontait l'histoire ; maintenant on l'interprète. On l'interprète, bien ou mal, mais enfin on l'interprète.
Autrefois, l'histoire était la nomenclature des
dynasties, le récit des batailles et la constatation des dates.
Maintenant l'histoire ne se borne plus à raconjer ; elle commente. Elle ne s'arrête pas aux événements. Elle en recherche les causes etles effets. Elle cherche la liaison des idées et des faits.
Un travail analogue s'est accompli dans la critique littéraire.
Autrefois, elle s'attachait aux mots et aux procédés. Elle distinguait le genre simple,. le genre tempéré et le genre sublime.
Pour elle, le sublime, au lieu d'être un transport, était un procédé.
Maintenant la critique littéraire, dans le livre, cherche l'idée, et, dans l'écrivain, cherche l'homme.
Dans l'homme elle étudie le milieu social qui l'a fait naître ou mourir, qui a encouragé ou combattu ses aptitudes.
Par là, elle rejoint la critique historique et la critique philosophique.
Critique littéraire, critique historique et critique philosophique cherchent maintenant les principes qui doivent les régir. Elles cherchent ces principes dans le domaine de la vérité, ou dans le domaine de l'erreur. Elles les demandent à la foi, ou elles les demandent à l'incroyance. Mais, en somme, elles les cherchent quelque part.
La critique dont il sera surtout ici question, est l'application des principes à la littérature. Cette haute conception de la parole écrite était peu
connue de l'antiquité classique. L'antiquité aimait beaucoup le drame et l'art, mais ne raisonnait pas sur eux. J'en excepte Platon, qui avait le génie oriental et le génie moderne. Platon a la contemplation qui caractérise les Orientaux, et la science qui caractérise les temps où nous vivons. S'il n'avait pas nos connaissances spéciales, il avait nos dispositions scientifiques.
Gomme l'Orient, Platon contemple. Comme un moderne, il SE contemple.
A part lui, l'antiquité, même quand elle faisait de grandes œuvres, n'avait pas le grand regard analytique et synthétique qui les juge, qui les examine, qui les compare entre elles. Elle avait quelquefois l'expérience du génie, elle en avait rarement la conscience.
Mais, sans remonter jusqu'à elle, si nous parlions du siècle dernier, nous serions étonnés du champ qu'il offrirait à nos découvertes. Ce champ ne serait ni vaste ni beau, mais profondément curieux, et utilement instructif.
Nous y trouverions l'absence absolue de principes.
On sait généralement un peu (je dis un peu) que le xviii® siècle manquait de principes philosophiques et religieux. Mais on ignore absolument à quel point il manquait de principes littéraires, parce qu'on ignore, absolument, à quel point les principes littéraires sont liés aux principes philosophiques.
Voltaire, à ce point de vue, est aussi intéres-
sant qu'ignoré. Nous nous sommes laissé dire que Voltaire est un grand critique littéraire.
Ce préjugé est bon à détruire; il contient une erreur et une erreur malfaisante. Cette destruction nous montrerait à quel point était aplatie la tête des encyclopédistes. Elle encourageait la critique, en lui montrant quel chemin elle a déjà fait depuis cent ans.
En général, les Voltairiens n'aiment pas qu'on leur cite Voltaire. Il y a bien longtemps que je fais cette expérience, amusante autant qu'instructive. Les Voltairiens veulent qu'on laisse Voltaire dans le brouillard lointain de leur vieille admiration. L'idolâtrie a de ces faiblesses; elle aime à s'agenouiller sans regarder l'idole, car quelquefois l'idole n'est pas belle. Les genoux s'en accommodent; les yeux ne s'en accommoderaient pas.
Quand l'homme est incroyant et révolté, c'est étonnant comme ses genoux s'accommodent facilement d'une idole quelconque. Ils se précipitent d'eux-mêmes pour toucher terre, ces pauvres genoux ! Mais malheur aux yeux de l'adorateur, si son regard rencontre la face de l'idole ! C'est pourquoi les citations de Voltaire embarrassent tous les Voltairiens. C'est un embarras salutaire à eux-mêmes et aux autres, auquel il est très bon, pour e Jx et pour nous, de les exposer quelquefois.
Les Voltairiens savent-ils ce que Voltaire pense du mobile qui fait les grands artistes ! Ecoutons Voltaire trahir un de ses secrets :
« Mandeville, dit-il, croit que sans l'envie les
arts seraient médiocrement cultivés, et que Raphaël n'aurait pas été un grand peintre s'il n'eût été jaloux de Michel-Ange. Mandeville a peutêtre pris l'émulation pour l'envie. Peut être aussi l'émulation n'est-elle qu'une envie qui se tient dans les bornes de la décence. »
J'admire ce détour par lequel Voltaire fait semblant de combattre une opinion honteuse pour se rallier à peu près à elle deux lignes plus loin. J'admire encore plus la justice qui a châtié cet homme en l'obligeant à se trahir et à nous livrer son secret.
Comment avait-il l'âme faite, ce critique, qui a pu confondre le transport de l'inspiration avec le froid calcul de l'envie, ou, si vous aimez mieux, de l'émulation? Le bonheur du grand artiste, c'est d'admirer un autre grand artiste. Ils se complètent l'un par l'autre. La marque du grand artiste, c'est la joie partagée. Mais, pour Voltaire, il en était autrement, et je le remercie d'avoir eu la naïveté de nous le dire. Son inspiratrice, à lui, c'était l'envie, contenue peut-être dans les bornes de la décence et qualifiée d'émulation.
Voltaire cite la superbe définition du Beau que donne Platon, et il la cite pour se moquer d'elle. Et il ose ajouter :
« Interrogez le diable; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue. Consultez enfin les philosophes : ils vous répondront par du galimatias. »
Je m'arrête, n'osant pas continuer la citation.
par respect pour le lecteur; je ne veux pas vous faire entendre Voltaire faisant entrer en scène le crapaud et lui demandant ce qu'il pense du beau. Je vous l'ai fait entendre interrogeant le diable, et je crois que cela suffit.
Voilà donc quelle conception avait de la beauté l'homme qui représenta la poésie aux yeux du xviii^ siècle !
Voilà la critique dans sa déchéance, voilà Voltaire, La critique du dix-huitième siècle ne visait que les mots.
La critique du xix« siècle vise les choses. C'est un grand progrès; mais il n'est pas un progrès suffisant. Il faut maintenant que la critique vise les idées.
La critique de Voltaire abaisse les personnes et les choses qu'elle touche. La critique actuelle constate l'état des personnes et des choses qu'elle touche.
Il faut maintenant qu'elle élève les personnes et les choses qu'elle touchera.
Telle est, je crois, son essence; tel est son esprit; tel est le but qu'elle doit viser.
Quel est le chemin qui conduit là? Quel est le procédé? Quelle est la route?
Tout homme a son habitude.
Mais tout homme a son type.
L'habitude est souvent laide ; mais le type est toujours beau.
La critique se borne ordinairement à examiner l'homme tel qu'il est, à constater ses habitudes.
11 me semble qu'elle doit s'élever plus haut. Elle doit chercher le type de l'homme qu'elle étudie ; elle doit le lui montrer.
Si l'homme qu'elle étudie est resté fidèle à la ligne droite, elle doit le constater avec joie. Si l'homme qu'elle étudie s'est égaré, elle doit lui dire : Voilà le chemin que vous avez suivi, ET VOILA LE CHEMIN QUE VOUS AURIEZ DU SUIVRE. La critique doit étudier la maladie de l'auteur qu'elle analyse, afin de découvrir la nature du remède. La critique doit étudier l'homme, non-seulement dans la chute qu'il a faite, mais dans l'ascension qu'il aurait dû faire. Elle doit étudier l'écrivain tel qu'il est, et lui montrer comment il devrait être. Elle ne doit pas seulement constater, elle doit redresser.
En général, l'homme tombe dans la direction la plus directement contraire à celle où il devait monter.
L'homme qui était le plus fait pour aimer, s'il s'égare, s'il tombe, devient capable d'une haine exceptionnelle.
Chaque homme, chaque écrivain a auprès de lui une montagne qui l'attend et un abîme qui le menace. S'il est tombé dans cet abîmée, la critique doit lui dire : Tu es tombé; mais elle doit lui montrer du doigt la montagne et lui dire ; Souviens-toi; regarde, il est encore temps. L'esprit a sa charité comme le cœur. Sa critique doit vivre à la fois de justice et de charité. La justice avertit; la charité relève.