L'HORIZON
Depuis quelques jours, la politique et la Bourse pèsent plus lourdement peut-être qu'à l'ordinaire sur les pensées et sur les conversations des hommes.
Mais veuillez faire une remarque. Si, dans un salon où leurs préoccupations régnent en souverains, quelqu'un les abandonne pour porter ailleurs l'entretien, un certain soulagement apparaît sur les visages. Si quelqu'un se présente, apportant un autre sujet de discours, celui-là est le bienvenu. Il est accueilli par un certain remerciement, implicite ou explicite, comme s'il détendait les nerfs des auditeurs.
Quand vous avez enjambé la politique et la Bourse pour vous promener sur un autre terrain, on dirait presque que vous avez fait une bonne action.
Mais si vous les avez escaladées pour regarder leurs domaines d'une certaine montagne, d'où la vue soit ronde, vous sentez autour de vous que le soulagement change de nature. Les hommes étouffaient, et vous venez de leur offrir un peu d'air respirable. L'air est pur sur les hauteurs,
et les hommes s'étouffent les uns les autres quand ils demeurent en bas pour converser
ensemble.
L'impression sentie par les causeurs, les lecteurs l'éprouvent aussi. Quand ils ont dévoré les nouvelles du jour, ils éprouvent le besoin de dévorer autre chose. Quand ils ont sucé Paris et Lyon, le Paris et le Lyon d'aujourd'hui, ils éprouvent le besoin de se jeter sur quelqu'autre point du temps et de l'espace.
A regarder toujours de près, on devient myope. Les vues fatiguées ont besoin de s'étendre. Les grands horizons reposent les regards. Ceci est parfaitement vrai dans l'ordre physique et parfaitement vrai dans l'ordre moral.
La myopie physique, si fréquente dans les villes, est très rare à la campagne, parce que la campagne étend le domaine du regard. Quant à la myopie morale, elle est fréquente partout.
La politique est la monnaie de l'histoire. Mais, si elle absorbe tous les regards sur le fait actuel quelle leur présente, au lieu d'éclairer l'histoire, elle la masque et l'échpse. La politique, comme toute chose, a besoin d'être vue d'un peu haut. Pour comprendre un spectacle, il faut le dominer. Les paysages ne se déroulent que devant ceux qui viennent de gravir une hauteur. Leur découverte est la récompense de l'ascension. Sur la hauteur, on trouve l'étendue du regard et l'air respirable. Enfermée dans un fait unique et voisin l'âme étouffe. Il lui faut l'air et la lumière qu(
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donnent les vues d'ensemble. L'accident isolé est une machine pneumatique où l'esprit s'éteint; l'histoire universelle serait un soulagement.
On étudie beaucoup l'histoire au siècle où nous vivons. Mais on étudie très peu l'histoire universelle.
Je m'explique.
On étudie l'histoire d'un peuple, puis l'histoire d'un autre peuple. Mais on songe très peu, surtout s'il s'agit de l'histoire ancienne, à comparer les époques et à suivre, â travers les nations, la marche générale des choses.
Cependant la simultanéité des événements contient d'importantes leçons, parce qu'elle indique le concours des circonstances qui se groupent pour favoriser ou pour combattre l'évolution des peuples et des idées. Les grandes nations, surtout dans l'antiquité, nous apparaissent comme séparées les unes des autres. Ce ne sont pas elles qui sont séparées. C'est nous qui, très souvent, les regardons séparément. Très ordinairement les histoires des peuples anciens nous apparaissent décousues, et c'est notre étude de l'histoire universelle qui a été décousue.
Comme remède à ce mal, il existe un livre excellent : c'est VAtias d'Histoire Universei/e, par M. l'abbé Courcy. Cet ouvrage précieux contient un tableau chronologique et synchronique, où l'histoire générale de tous les peuples est présentée simultanément. M. l'al^bé Courcy a jeté
sur l'histoire un regard élevé et profondément catholique. Il l'a prise à sa naissance. Il raconte la création du monde d'après la grande tradition pure et les grandes traditions mélangées. Puis il fait passer sous les yeux du lecteur, siècle par siècle et année par année, le spectacle des différentes nations que l'on voit en regard les unes des autres, et dont on suit à la fois les mouvements simultanés.
Ainsi le lecteur suit tous les peuples rassemblés sous son regard à la même époque du monde, et l'histoire universelle se déroule sous ses yeux. Dans des notes utiles et savantes, M. l'abbé Courcy commente les événements que le texte indique. Ce commentaire éclaire d'une lumière liistorique et religieuse les faits qui se déroulent. Les personnages historiques qui agissent dans le tableau sont racontés, discutés, commentés dans les notes philosophiques qui accompagnent le tableau.
Je crois que tous les hommes, quel que soit leur degré d'instruction, peuvent gagner beaucoup à cette étude facile et profonde d'histoire comparée.
Le tableau chronologique et synchronique découvre dans l'histoire universelle des aspects nouveaux, que l'histoire partielle et détaillée laisse dans l'ombre et dans l'oubli. Tout le monde sait par exemple que l'empire d'Assyrie est tombé, tout le monde sait que Rome a été fondée par Romulus, tout le monde sait qu'Isai'e a prophé-
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tisé. Mais tout le monde ne rapproche pas ces trois événements, tout le monde ne remarque pas qu'ils sont simultanés; c'est le tableau synchronique de l'histoire universelle qui découvre cette rencontre de trois événements qui redoublent de grandeur, si le regard les contemple dans leur simultanéité. L'empire d'Assyrie qui tombe, c'est un monde qui s'écroule; Rome qui se fonde, c'est un monde qui sort du néant ; IsaVe qui prophétise, c'est la voix de la Vérité éternelle s'élevant sur les ruines et sur les berceaux des nations. Cette grande voix d'Isai'e, qui domine le monde, s'élève précisément à cette heure solennelle où Ninive et Rome se rencontrent à travers les siècles.
Ninive meurt, Rome s'élève ; Ninive mourante voit le berceau de Rome. On dirait que Ninive fait à Rome le legs de la puissance, qu'elle n'a plus rien à faire quand Rome vient au monde, qu'elle la constitue son héritière et s'endort de son dernier sommeil, emportant avec elle l'activité orientale, quand l'activité occidentale va s'éveiller sur les bords du Tibre. Cette descente et cette ascension rappellent ces soirées où, dans un ciel pur, on voit du môme regard le coucher du soleil et le lever de la lune.
Les deux astres sont suspendus en face l'un de l'autre, comme s'ils mettaient une certaine affectation à se réunir un seul instant sous le même regard; puis le soleil se couche dans la mer, la lune s'élève dans le ciel.
Entre l'Orient et l'Occident, entre Ninive et
Rome, entre l'astre qui se couche et l'astre qui se lève, la voix d'Isaïe s'élève pour enseigner à la fois l'Orient et l'Occident, pour éclairer le passé et pour éclairer l'avenir. Au milieu des hommes et des peuples, dans le centre des choses, dans le conflit de la vie et de la mort, représenté par la naissance de Rome et la chute de Ninive, IsaVe annonce l'Attendu du genre humain, le Désiré des nations ; et comme le Christ sera le centre vers lequel convergeront l'Orient et l'Occident, et toutes les forces du monde, la voix de son prophète s'élève entre l'Orient et l'Occident, et prépare déjà la place qu'il occupera lui-môme.
Dans les temps plus modernes, nous voyons la découverte de l'Amérique et la découverte de l'imprimerie offrir une coïncidence singulièrement remarquable. Deux mondes découverts presque à la fois ! Christophe Colomb et Jean Gultenberg ouvrent à la pensée humaine les portes de deux univers nouveaux. L'Amérique, comme si elle sortait tout à coup du fond de la mer, apparaît dans l'histoire du monde, et la pensée humaine, comme si elle venait de découvrir tout à coup la foudre, fond sur le monde de toutes parts. Armée désormais de l'imprimerie, la pensée humaine ne se contenic plus de l'ancien monde.
Il lui faut le monde nouveau. Christophe Colomb vientau secours de Guttenberg ; Gultembcrg vient au secours de Christophe Colomb. L'homme franchit