L HORIZON
l'Océan ; l'imprimerie va le franchir. L'imprimerie va multiplier les armes de la pensée ; la découverte de l'Amérique va multiplier les sujets de la pensée. Les forces de la pensée humaine sont immensément multipliées par l'imprimerie. La voix porte plus loin. Il faut que son domaine s'étende, que son empire grandisse. Son domaine s'étendra : son empire grandira. Voilà l'Amérique préparée.
A l'heure actuelle, l'imprimerie, par la multiplicité de ses usages et la force de son action, semble presque découverte une seconde fois.
Le journal est au livre ce que le livre était au manuscrit, c'est-à-dire une énorme multiplication.
Quand on regarde l'histoire universelle, dont la beauté résulte de ces gigantesques coïncidences, et quand on voit la vapeur, l'électricité, le téléphone et toutes les merveilles qui naissent sous nos pas, il me semble qu'on peut regarder cette civilisation nouvelle, fille de la science, comme une immense actualité.
Les événements de l'ordre moral qui correspondent aux événements de l'ordre scientifique n'ont pas encore éclaté. Les découvertes de la science rapprochent les hommes et les peuples. Dans l'ordre des pensées et des sentiments, le rapprochement ne se fait pas encore sentir.
Ce grand rapprochement matériel, préparé et réalisé par la science, ne peut manquer d'avoir sa signification dans l'ordre intellectuel, son contre-coup dans l'ordre moral.
L'unité veut jouer son drame sur la terre. Les découvertes de la science ont posé le décor de ce drame immense. Mais il laut que l'homme moral apprenne son rôle et le remplisse. Son rôle, c'est de dire : oui. Maintenant, l'homme dit ; non. L"homme s'oppose au drame dont il est le grand acteur. Il faut qu'il apprenne à dire nui, oui à la vérité, oui à la charité. Sa grande science, c'est de dire : oui. L'autre prépare : celle-ci couronne.
Nous croyons avoir secoué les préjugés. Ils nous serrent, nous compriment, nous oppriment et nous étouffent. En voici un que je veux prendre à partie. Il est relatif aux hommes pratiques.
Interrogez à fond presque tous les esprits. Vous y trouverez, soit à l'état vague, soit à l'état précis, soit dans la région consciente, soit dans la région inconsciente, une impression qui, si elle parlait, parlerait à peu près en ces termes :
« Défiez-vous des hommes supérieurs. Les hommes supérieurs ne sont pas des hommes pratiques. Les hommes supérieurs sont dangereux : ce sont des poètes, des rêveurs. Ils ne savent pas manier la chose humaine. Ils ne connaissent pas la réalité. »
Parmi les erreurs répandues, il en est peu d'aussi énormes, et il en est peu d'aussi fatales.
Les idées et les faits ne sont ni séparés ni séparables. Les idées et les faits s'enchaînent et se produisent. Il n'y a pas deux vérités, contraires l'une l'autre.
Le préjugé en question voudrait réserver la
théorie aux hommes supérieurs et la pratique aux hommes vulgaires. Il voudrait circonscrire les deux domaines, condanmer les hommes supérieurs à la théorie isolée et les hommes vulgaires à la pratique isolée.
Or, tout isolement est un exil, et tout isolement est une prison. La théorie sans pratique est une souffrance inféconde.
La pratique sans théorie est une absurdité, féconde en catastrophes.
Les principes, du moment qu'ils sont vrais, n'ont qu'une chose à faire, c'est de s'appliquer.
Les choses humaines, du moment qu'elles sont justes, n'ont qu'une chose à faire, c'est de réaliser les principes.
Que veut dire principe ? Principe veut dire commencement. Le principe est la base de toute opération extérieure. Toute opération qui n'a pas eu pour point de départ un principe est un monument sans fondement qui va s'écrouler.
Les hommes supérieurs vivent dans la familiarité des principes. Le préjugé veut qu'ils s'arrêtent là et ne s'occupent pas d'applications. Pourquoi donc? Un homme voit les principes et vit avec eux. Pourquoi donc voulez-vous lui interdire l:i vue des conséquences? Pourquoi réservezvous la vue des conséquences à ceux qui n'ont pas la vue des principes?
Dans l'ordre matériel, si vous voulez voir loin, vous montez à une tour, sur une éminence.
Dans Tordre moral, au contraire, quand il s'agit de voir loin, d'inspecter, de préparer un champ de bataille, d'organiser, de diriger un combat, vous vous défiez de celui qui est placé haut et qui a la vue longue. Vous donnez votre confiance à celui qui s'est enfermé dans une cave, et qui est myope.
La lorgnette de Napoléon était célèbre et terrible sur les champs de bataille. L'Europe tremblait devant elle.
Mais quand il s'agit du combat de la vie, où il est si nécessaire de voir loin, de prévoir, de préparer, d'appeler un secours, de conjurer un péril, vous donnez votre confiance à celui qui n'a ni lorgnette ni regard.
Les hommes, quand ils ont à juger un regard, donnent leur défiance à l'aigle et leur confiance à la taupe.
Et pourtant, s'il y a quelque chose de vrai au monde, c'est que le regard élevé est en même temps le regard profond. Celui-là seul peut voir la fin qui a vu le commencement, c'est-à-dire le principe.
Celui-là seul peut juger les choses, qui peut ]uger les hommes chargés de ces choses. Pour le maniement des affaires proprement dites, la connaissance des hommes est rigoureusement nécessaire. Or, la connaissance des hommes suppose un regard profond.
Pour le maniement des affaires, il faut compter avec les vertus humaines et avec les vices
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lui mains. Il faut compter avec les [lassions, avec les faiblesses, avec les défaillances. J'allais presque dire il faut compter sur les défaillances.
Pour le maniement des affaires il faut connaître la profondeur de la chute humaine. Et pour connaître la profondeur de la chute humaine, il faut la voir de très haut. Il faut voir l'homme de très haut pour savoir jusqu'où l'homme peut descendre.
Il faut voir de très haut et de très loin pour choisir les objets de sa confiance et de sa défiance. Pour voir bien les effets, il faut avoir bien vu les causes. Pour compter les chances de chute, d'erreur et de mensonge, il faut être plongé soi-même dans la lumière et dans la vérité.
Le regard ténébreux ne perce pas les ténèbres.
Le regard qui perce les ténèbres, c'est le regard qui est chargé et armé des flèches de In lumière.
Le regard qui refoule les ténèbres c'est celui qui tombe d'assez haut pour écraser, pour traverser, pour diviser les obstacles.
C'est pour cette raison que l'antiquité, souvent si profonde dans son langage, appelait du mêmt' nom le poète et le prophète.
La langue française conserve elle-même une certaine ressemblance à ces deux mots. Elle leur laisse la même initiale et leur accorde la rime. Or, dans la langue française, la rime n'est pas un hasard.
Elle est un mystère : le mystère môme de la
poésie. C'est pourquoi l'homme, à qui la rime cAiéil, est un des rois de la langue française
La langue française a donc conservé, comme elle l'a pu, et dans la forme qui lui est propre, l'identité du poète et du prophète. L'antiquité, plus familière avec la langue primitive, affirmait d'une façon plus familière aussi et plus primitive la même identité.
Eh bien! dans le maniement des affaires, quel serait le don le plus utile? Quel serait le plus pratique ?
Ce serait très certainement la prophétie. Elle vous dirait qui va vous aider et qui va vous trahir.
Eh bien ! il y a une prophétie naturelle (car nous ne sommes pas sur le terrain mystique). Il y a une prophétie naturelle en vertu de laquelle l'homme supérieur, l'homme théorique, le poète, si j'ose l'appeler par ce nom, prévoit des revirements soudains, des échecs imprévus, des catastrophes subites, qui surprennent tout le monde, excepté lui. J'ai vu ceci, non pas une fois, mais souvent. Dans les catastrophes d'un certain genre ce sont les hommes d'affaires qui sont stupéfaits. Le penseur n'est pas surpris.
J'ai vu plusieurs fois des hommes d'affaires se tromper grossièrement sur le terrain des affaires? parce que, ne connaissant pas les hommes, ils ne connaissaient pas les choses soumises à ces hommes, et dépendantes de ces hommes choisis par eux.
J'ai vu des hommes supérieurs, des hommes de
grand regard, avertir les hommes d'aflaires, et n'être pas écoutés d'eux.
Leur qualité d'hommes supérieurs et théoriques, qui eût dû appuyer leurs paroles, les infirmait, au contraire, parce que le préjugé disait : « Vous n'êtes pas des hommes pratiques. » Et l'événement donnait raison à l'homme supérieur, au théoricien.
Dans la pratique de la vie, il y a toujours beaucoup à deviner. L'intuition joue un rcMe énorme.
Le calcul sans intuition trompe beaucoup.
Sur tous les champs de bataille, la victoire est plus souvent aux ordres de l'intuition qu'aux ordres du calcul.
Habituellement, la victoire n'est pas la résultante d'une longue suite de calculs.
La victoire est une proie. C'est la proie d'un coup d'oeil.
Et bien ! je crois que les hommes pratiques, à qui je ne conteste aucune de leurs qualités réelles et utiles, font preuve d'une suprême habileté, quand ils admettent chez eux, avec droit de cité, riiomme du regard, l'homme de la théorie, l'homme de l'intuition.
L'homme d'affaires est souvent dévoré par les afiaires. 11 a besoin d'une tête qui ait le temps de réfléchir.
L'homme qui a le temps de réfléchir a besoin du bras de l'homme qui a l'habitude d'agir.
L'un a besoin de l'autre. Chacun a besoin de tous.
L'isolement de l'un et l'isolement de l'autre perd les deux isolés.
La réunion de l'un et de l'autre sauverait les deux réunis.
L'homme d'affaires a souvent un certain dédain pour le penseur. Le penseur a souvent un certain dédain pour l'homme d'affaires.
Ce double dédain suppose, contient et engendre une innombrable quantité de sophismes théoriques, d'erreurs intellectuelles et de catastrophes pratiques.
Si les hommes savaient l'immense besoin qu'ils ont les uns des autres, la charité leur deviendrait moins difficile.
Le mot : Aimez-vous les uns les autres semble au premier abord un conseil purement moral et rehgieux. Regardez au fond. Vous verrez qu'au point de vue de l'utilité la plus pratique, la plus matérielle, c'est un des conseils les meilleurs qu'on puisse donner, même aux hommes d'affaires.
Les choses les plus hautes sont en même temps les plus nécessaires.
Elles sont nécessaires en haut, nécessaires en bas, nécessaires partout. Parce qu'elles sont universelles, elles sont universellement nécessaires. La vérité, la charité, nécessaires au missionnaire qui va verser son sang dans une tribu d'idolâtres, nécessaires à l'orateur sacré qui domine la foule réunie, à Notre-Dame, nécessaires au théologien
qui éclaircit les plus hauts problèmes de la destinée humaine, sont nécessaires à l'homme politique qui prépare un projet de loi, nécessaires à celui qui cherche dans son cabinet la meilleure solution d'un cas difficile.
La vérité et la charité sont les principes élémentaires quand on n'a essayé de rien, et les ressources finales quand on a essayé de tout. Cherchez ailleurs : vous ne trouverez pas d'autre expédient.
Cela revient à dire qu'il n'y a qu'un Dieu.
Il n'y en a pas deux. Il y en a un.
Poète, qui veut dire prophète en latin, veut dire en grec créateur.
Le poète est celui qui fait. La traduction exacte de son nom en grec donne en français ; homme pratique.
Si le langage de l'antiquité est beau celui du cnristianisme l'est davantage encore, étant plus voisin de la source du Sublime.
Or, quand le christianisme veut nous parler d'un homme très élevé par les dons de Dieu, il nous dit que cet homme est édifiant. Edifiant veut dire construisant, c'est-à-dire homme pratique. Je sais que ce mot édi fiant a été diminué par des emplois indignes et appliqué à des niaiseries. Qu'importe ! Restituons aux mots leur grandeur.
Pour le christianisme, les vertus, même intérieures, sont des actes pratiques, féconds mèm(
au dehors. Avez-vous remarqué ce mot sublime : acte de contrition? Pour l'homme qui ne réfléchit pas, la contrition (qui veut dire brisement) semblerait être un amoindrissement, une déperdition de forces, un dissolvant.
Or, l'acte de contrition est, aux yeux du christianisme, l'acte de force par excellence, celui qui ouvre le ciel.
Le langage humain et le langage chrétien étonneraient nos regards par leurs beautés, si l'habitude n'était pas là pour fermer nos yeux.
L'homme pratique c'est l'homme édifiant.
Le ciment est dans sa main.
Quant aux ouvriers du dehors, quand ils paraissent construire, ils démollissent. Les palais et les cités s'écroulent, quand ils les touchent.
Deux actualités se pressent sous ma plume, deux recensements : — le recensement du 18 décembre 1881, — et le recensement du 25 décembre, 1881 ans plus tôt. Celui-ci, le recensement de cette date lointaine est fêté par un anniversaire, qu'on nomme Noël dans les cinq parties du monde. Le recensement de l'Empire romain se faisait il y a 1881 ans, et ce fut cette solennité qui remplit les hôtelleries de Bethléem, où ne put trouver place cette femme qui s'appelait Marie et qui cherchait un réduit quelconque pour mettre au monde l'Enfant-Jésus, celui à qui Bethléem ne donna pas de place pour naître, et à qui Jérusalem ne donna pas de place pour mourir. La crèche et la croix furent toutes deux en dehors des deux cités, inhospitalières à la naissance, inhospitalières à la mort.
Depuis un mois, le recensement a provoqué beaucoup de paroles et même beaucoup de cris. Tout en ce monde a un côté sérieux, mais presque tout en ce monde a un côté plaisant. Beaucoup de gens ont vu le recensement par son côté plaisant, et les concierges, s'ils aiment à enten-
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dre parler d'eux, ont dû être contents, depuis un
mois.
Mais il me semble que le recensement a un caractère sérieux et même solennel. Ce sont les nations qui font leur inventaire. Il me semble voir le général des généraux passer en revue son armée. Et quelle armée ! Celle-là comprend tout le monde, et nul n'est exempt de ce service militaire qui s'appelle la vie humaine. Oui, la vie est un combat, et personne n'en peut douter, surtout au XIX® siècle. Le recensement oblige chaque individu à dire son nom devant le genre humain; chacun de nous répond : Présent, et cette revue militaire ne manque pas d'une certaine grandeur.
Le recensement du i8 décembre avoisine tellement le 25 décembre, qu'il est impossible d'échapper au souvenir de Noël quand on pense à notre recensement. L'Empire romain se regardait lui-même; Rome comptait ses sujets et se contemplait dans sa grandeur. Cette époque est tellement historique, et les documents sont si nombreux autour d'elle, que nous pouvons, je crois, nous faire une idée de la façon dont les choses se passaient. Il y avait alors, comme aujourd'hui, des foules qui se pressaient, et quelques philosophes isolés qui contemplaient les foules et cherchaient le sens des événements.
Rome était vieille et compliquée. Tout ce qui est jeune tend à se simplifier ; tout ce qui vieillit
tend à se compliquer. L'administration romaine fonctionnait avec une régularité admirable, et ses exigences étaient nombreuses. Elle appuyait partout à la fois cette main qui ne ressemble à aucune autre, et qui est la main du vainqueur. Comme cette main dut se faire sentir dans ce recensement dont voici l'anniversaire! A force de victoires, Rome avait fait la paix dans le monde entier. Elle ne voyait plus sur la terre habitable que des vaincus. Elle pouvait tout, mais elle ne savait pas tout : elle ignorait profondément cet Enfant dont la naissance porte aujourd'hui le nom de Noël. L'anniversaire de cette naissance donne une singulière actualité à ce recensement, qui a bientôt dix-neuf siècles de date, mais qui est l'événement le plus actuel de l'histoire du genre ; humain.
Transportons-nous près de ce magistrat, près 1 de ce recenseur romain qui siégeait à Bethléem. Le calme habituel de la petite ville est troublé par la multitude qui vient se faire inscrire. Très probablement, alors comme aujourd'hui, le peuple cherchait dans toute convocation le prétexte d'une fête quelconque. Les hôtels sont remplis. Un homme et une femme arrivent de Nazareth. Ils cherchent une chambre, et n'en trouvent pas*
Je m'imagine la profonde indifférence avec laquelle le recenseur romain doit inscrire leur nom, sans se soucier de leur embarras. Voilà un couple sans asile. Cette femme va mettre au i monde son enfant. Peut-elle inscrire l'enfant qui
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va naître dans quelques heures? Le recenseur a dû se poser !a question, et la résoudre affirmativement. L'enfant qui va naître sera juif. Les juifs sont les vaincus, comme les autres. Il faut qu'il compte, lui, comme un autre.
Qu'aurait dit le recenseur s'il eût été prophète? Qu'aurait dit le recenseur si, à travers les siècles entr'ouveris, il eût vu la croix se dresser sur le Calvaire et devenir l'étendard des nations? Et maintenant, après plus de dix-huit siècles, les hommes comptent ces mêmes siècles à partir de la naissance de ce même enfant. Ceux qui veulent abolir ses temples et sa mémoire comptent cependant les années et les siècles par la date de sa naissance.
Prenez l'incroyant le plus incroyant. Ses lettres seront pourtant datées, comme les nôtres, 1880, 1881, 1882. La date de ses lettres proclamera, malgré lui, l'actualité de Noël. Toutes les dates de sa vie attesteront, malgré lui, l'événement qui s'est passé pendant le recensement romain. Il subira, malgré lui, le calendrier moderne. Il ne pourra pas prendre une date païenne. S'il voulait dater des Olympiades grecques, ses confrères eux-mêmes, ses confrères en incroyance ne le comprendraient pas. Il leur serait impossible de se comprendre entre eux, au moyen d'une autre chronologie. Le Christianisme ne s'impose pas, et l'homme le repousse quand il veut. Mais la date de l'ère chrétienne s'impose, et Babel, qui veut dire confusion, inter-
viendrait dans le langage humain, si quelqu'un essayait d'appeler cette année par un autre nom, par un autre chiiïre que le nom et le chiffre qui sont imposés par Noël.
Et le recensement de 1881 rappelle par sa date même le recensement romain qui fut illustré par Noël. Il proclame, par le chiffre qu'il porte, l'immortelle actualité de l'autre recensement.
Je reviens au recenseur romain. Je pense qu'il dut interroger cet homme et cette femme sans asile. Voyons un peu. Que sont ces gens-là? Ils sont pauvres, à ce qu'il paraît. Mais l'ont-ils toujours été? Sont-ils de bonne famille? Mais oui, de très bonne famille. Il paraît qu'ils sont de la race de David, Comment donc font-ils si triste figure en ce moment?
Peut-être le recenseur, si c'était un homme zélé, inscrivit tous ces détails. Puis il continua son travail. Les affaires sont les affaires, et il faut s'occuper des choses importantes? Mais quelles sont les choses les plus importantes? Voilà ce que le recenseur romain ignorait absolument. Les hôtelleries de Bethléem ne l'ignoraient pas moins, et les voyageurs sans abri ne trouvaient de place nulle part. Cependant, l'hospitalité est. la vertn orientale. Mais ceux-là, par exception, ne trouvaient de place nulle part.
11 y avait beaucoup de places cependant dans le monde romain! Dans le Panthéon romain, il y
avait place pour tous les dieux, excepté pour le Dieu de Bethléem. Dans les hôtelleries orientales, il y avait place pour tous les hommes, — excepté pour l'enfant de Bethléem. Il fallait à cet enfant une place si énorme que les Panthéons des dieux et les hôtelleries des hommes se fermaient à son approche, instinctivement.
Dans ce monde romain, il y avait un monde grec, un monde de philosophes, d'ergoteurs, de discuteurs, qui trouvaient place comme les autres dans la grande hôtellerie romaine.
Dans ce monde romain, il y avait place pour un monde juif. Les Juifs étaient vaincus, mais ils n'étaient pas morts, et parmi les peuples vaincus, nul n'avait gardé, comme celui-là, l'indépendance intérieure et la résistance de la volonté. Il était dans la nature des Juifs de ne pas se confondre avec les autres peuples. Rome, Rome elle-même, n'avait jamais pu effacer leur caractère propre et leur essence nationale. La Grèce avait pu se consoler de sa défaite par des spéculations intellectuelles : la Judée, jamais. La Judée n'avait trouvé aucune distraction.
Elle gardait ses souvenirs avec un soin jaloux, et les obligations que le recrutement produisait n'étaient pas faites pour adoucir les anciennes amertumes. Ce recensement, ce n'était pas la nation elle-même qui l'exécutait. C'était le gouvernement romain, le gouvernement vainqueur qui l'imposait aux vaincus.
Je me figure facilenienl les conversations ardentes et éloquentes des vieux Juifs, fiers de leurs antiques (jloires et contraints de figurer, en qualité de vaincus, sur un tableau de recensement qui n'était pas juif et qui était romain. Si, comme la chose est probable, ils espéraient un libérateur, ils ne le cherchaient pas du côté de Bethléem. Ils ne pensaient pas plus que le fonctionnaire romain à cet homme et à cette femmf qui étaient là, errant de porte en porte, cherchant, ne trouvant rien, et se réfugiant enfin dans une grotte, après l'échec définitif de leurs investigations nocturnes. Rome dans sa placidité victorieuse, la Grèce dans la curiosité de son travail intellectuel, la Judée dans sa fierté intérieure et dans sa tristesse immortelle, toutes trois travaillaient du même travail, toutes trois oubliaient du même oubli cet Enfant qui allait naître.
Cet Enfant qui allait naître ne préoccupait personne. Les siècles se disposaient à dater de sa naissance, et les hôtelleries ne se disposaient pas à lui offrir un refuge.
Le recensement compte les hommes; il ne les mesure pas. Il serait absurde de lui reprocher cette habitude, qui n'est pas seulement son habitude, mais sa condition et sa nature. Je le remercierais plutôt, car il provoque des réflexions et des souvenirs qui ne sont pas dépourvus d'une certaine majesté.